Les bruits qu'on fait quand on marche
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Mon papa a des pas lourds et lents. Il a des pas larges, qui enjambent des lacs et des forêts ; ce sont des ponts qui relient les deux bouts du monde.
Les pas de mon papa sont calmes, tranquilles : ils ne sont jamais pressés. Ils ont tout le temps du monde, et tant que les plantes ne poussent pas plus vite qu'eux, ils sont contents. Mais ils pourraient gravir une montagne : quand ils sont en marche, ils sont inexorables - rien ne peut les arrêter, ou alors pas grand-chose. Ce sont des pas têtus, des pas un peu fous.
Ce sont des pas qui aiment aller tout droit. Même s'ils ne suivent jamais les chemins. Ce sont des pas qui ne prennent que des raccourcis, toujours en diagonale. Ils aiment être efficaces, parce qu'en une journée, ils sont beaucoup, et qu'il faut bien avoir le temps de faire marcher tout le monde.
Ce sont des pas qui aiment la terre, et que la terre aime bien : ils ne s'embourbent jamais. Toujours sur le terrain, ils méprisent les sandales ouvertes et les chaussures de ville.
Ils s'habillent de bottes et jouent avec les mottes de terre.
Ces pas-ci font des sons mats quand ils sont là. Ils sont lourds sur le sol parce qu'ils soutiennent les outils des poches du pantalon, le discret embonpoint caché par la chemise, les vêtements longs qui protègent du soleil et de la pluie - deux en un ! -, une barbe qui mange tout le menton, et toutes les choses qu'on aurait aimé dire mais qu'on a gardé pour soi. Ce sont des pas qui font un son régulier, un peu comme un métronome réglé sur un tempo trop bas. Ils aiment bien être tout droits, ces pas, ils aiment les normes et la ponctualité.
Quand on croit qu'ils ont perdu la mesure, c'est seulement parce qu'ils se sont arrêtés.
Dernière modification par Ada Bentley le 31 mars 2025, 23:28, modifié 1 fois.
#28363c
~My smile wraps around my head splitting it in two, two
Les bruits qu'on fait quand on marche
Mon frère Hector a des pas de fantôme. Ce sont des pas discrets qu'on ne remarque pas. Ils sont banals, ne chuchotent pas grand-chose : ce sont des pas silencieux qui refusent de parler. Ils sont un peu mystérieux, parfois on se demande s'ils sont si normaux que ça : pourtant c'est le cas, et on les oublie vite.
Les pas de mon frère sont une comptine douce, mais sans guère de fantaisies. Ils vous bercent si vous prenez la peine de les écouter, parce qu'eux vous écoutent, aussi. Ils font un bruit qui ne fait pas de bruit du tout - c'est un murmure qui ne veux pas vous déranger.
Ces pas-là sont des pas prudents, ils sont rationnels. Ils ne courent pas pour ne pas prendre le risque de tomber. Jamais lourds, ils sont tout léger : ils marchent constamment sur de la glace. Ce sont des pas sceptiques qui doutent de tout ; ils ont toujours l'impression que le sol va s'effondrer.
Ils sont logiques, toujours à prendre le bon chemin en fonction de ceux qui regardent. Mais quand ils sont tous seuls, à l'abri des spectateurs, ils hésitent, ils sont un peu perdu. Ils ne savent pas bien quelle représentation ils devraient jouer, dans ce théâtre permanent. Ils divaguent entre les spirales et les angles droits : ils savent quelle musique interpréter pour les autres, mais ils ne sont pas sûrs d'avoir une musique préférée, à eux. Ce sont des pas gentils.
Ils font un bruit de silence et de lavandes. Celui aussi d'un ciel gris où il n'y a ni soleil, ni pluie - un ciel qui ne veut pas sortir de l'ordinaire. Non, ce ne sont pas des pas remarquables, mais peut-être est-ce là leur but. Jamais à se faire remarquer, jamais à devoir s'expliquer - en écoutant les autres, ils restent dans leur monde.
#28363c
Les pas de mon frère sont une comptine douce, mais sans guère de fantaisies. Ils vous bercent si vous prenez la peine de les écouter, parce qu'eux vous écoutent, aussi. Ils font un bruit qui ne fait pas de bruit du tout - c'est un murmure qui ne veux pas vous déranger.
Ces pas-là sont des pas prudents, ils sont rationnels. Ils ne courent pas pour ne pas prendre le risque de tomber. Jamais lourds, ils sont tout léger : ils marchent constamment sur de la glace. Ce sont des pas sceptiques qui doutent de tout ; ils ont toujours l'impression que le sol va s'effondrer.
Ils sont logiques, toujours à prendre le bon chemin en fonction de ceux qui regardent. Mais quand ils sont tous seuls, à l'abri des spectateurs, ils hésitent, ils sont un peu perdu. Ils ne savent pas bien quelle représentation ils devraient jouer, dans ce théâtre permanent. Ils divaguent entre les spirales et les angles droits : ils savent quelle musique interpréter pour les autres, mais ils ne sont pas sûrs d'avoir une musique préférée, à eux. Ce sont des pas gentils.
Ils font un bruit de silence et de lavandes. Celui aussi d'un ciel gris où il n'y a ni soleil, ni pluie - un ciel qui ne veut pas sortir de l'ordinaire. Non, ce ne sont pas des pas remarquables, mais peut-être est-ce là leur but. Jamais à se faire remarquer, jamais à devoir s'expliquer - en écoutant les autres, ils restent dans leur monde.
#28363c
~My smile wraps around my head splitting it in two, two
Les bruits qu'on fait quand on marche
Ma mère a des pas légers, légers. Ce sont des fées qui caresse les pavés inégaux. Un peu téméraire, ce sont des pas qui oublient leur vieillesse ; effrontés, ils sont persuadés d'être encore jeunes. Ils s'amusent, ils dansent ; parfois ils trébuchent, mais ils prétendent que cela faisait parti du jeu. Ce sont des pas rieurs, ce sont des pas gentils.
Ma mère a des pas assurés, assurés. Son visage est inquiet mais ses pieds vont tout droit. Ils battent une mesure ni lente ni trop rapide ; ils sont impeccables, et le revendiquent. Ce sont des pas qui tracent le droit chemin, et n'en dévient jamais, ou seulement avec honte. Ce sont des pas droits dans leurs bottes. Ils ont la pudeur, ils ont la patience, ils ont la rigueur, ils ont la bienveillance. Ce sont des pas qui respectent la tradition.
Mais parfois ma mère a des pas traînants, traînants. Quand ils croient que personne ne regarde, ils ne se soulèvent plus qu'à quelques millimètres du sol. Ils en ont marre, ces pauvres pas, ils ont trop marché. Maintenant, ils veulent un peu de repos -un lit douillet où se poser un peu Ce sont des pas malheureux, malheureux. Mais quand ils ont de la compagnie, ce sont des pas qui sourient - rythmés, enjoués, ils dansent autour de vous. Ce sont des pas qui ne disent pas ce qu'ils sont, des pas un peu menteurs.
Ma mère a de beaux pas, de beaux pas.
#28363c
Ma mère a des pas assurés, assurés. Son visage est inquiet mais ses pieds vont tout droit. Ils battent une mesure ni lente ni trop rapide ; ils sont impeccables, et le revendiquent. Ce sont des pas qui tracent le droit chemin, et n'en dévient jamais, ou seulement avec honte. Ce sont des pas droits dans leurs bottes. Ils ont la pudeur, ils ont la patience, ils ont la rigueur, ils ont la bienveillance. Ce sont des pas qui respectent la tradition.
Mais parfois ma mère a des pas traînants, traînants. Quand ils croient que personne ne regarde, ils ne se soulèvent plus qu'à quelques millimètres du sol. Ils en ont marre, ces pauvres pas, ils ont trop marché. Maintenant, ils veulent un peu de repos -un lit douillet où se poser un peu Ce sont des pas malheureux, malheureux. Mais quand ils ont de la compagnie, ce sont des pas qui sourient - rythmés, enjoués, ils dansent autour de vous. Ce sont des pas qui ne disent pas ce qu'ils sont, des pas un peu menteurs.
Ma mère a de beaux pas, de beaux pas.
#28363c
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Les bruits qu'on fait quand on marche
Mon frère Benedict a des pas de menteurs. Ils tiennent bien des pas de sa mère... Ils sont trop contents d'eux-mêmes, on voit bien qu'ils ne nous disent pas tout. Ces pas-là sont malins, ils savent jouer la comédie même quand personne ne les regarde. Ils savent se faire entendre, et ils ne sont jamais suspects. Mon frère a des pas trop joyeux, parce qu'il ne veut pas qu'on les entende, ses pas malheureux qu'il fait seul dans sa chambre.
Ce sont des pas fascinants. De véritables conteurs. Ils vous raconte tant de merveilles qu'ils vous séduisent immédiatement. Ce sont des pas qui dansent et font craquer le parquet, et qu'importe si les voisins râlent ! Ils tapent et crient et rient et chantent. Ils sont jeunes et ils le savent. -Ce sont les pas les plus vivants qu'il n'y ait jamais eu.
Parfois ils vivent un peu trop, mais alors ils s'emmêlent et se trompent. Ces jours-là, ils ont honte et se font tout petits. Ils veulent qu'on les oublie, mais ils sont alors encore plus bruyants. Ils sont trop maladroits, ils confondent le sol et le plafond et ne savent plus où aller. Ce sont des pas qui n'auraient pas dû boire autant la vie - ils le regretteront le jour d'après, vous le savez autant que moi.
Mon frère a des pas de vainqueurs. On dirait qu'ils vont conquérir le monde. A les entendre, ils sont au sommet, et vont bientôt s'envoler pour l'espace ! Ce n'est pas vrai, mais on veut les croire tout de même, un peu. Ce sont des jolis mensonges, légers, légers, ils n'ont pourtant pas d'ailes. Et oui, et oui, mon frère a des pas de vainqueurs. C'est parce qu'il est déterminé. Pourtant, paradoxalement, pas besoin de marcher pour conquérir les airs.
#28363c
Ce sont des pas fascinants. De véritables conteurs. Ils vous raconte tant de merveilles qu'ils vous séduisent immédiatement. Ce sont des pas qui dansent et font craquer le parquet, et qu'importe si les voisins râlent ! Ils tapent et crient et rient et chantent. Ils sont jeunes et ils le savent. -Ce sont les pas les plus vivants qu'il n'y ait jamais eu.
Parfois ils vivent un peu trop, mais alors ils s'emmêlent et se trompent. Ces jours-là, ils ont honte et se font tout petits. Ils veulent qu'on les oublie, mais ils sont alors encore plus bruyants. Ils sont trop maladroits, ils confondent le sol et le plafond et ne savent plus où aller. Ce sont des pas qui n'auraient pas dû boire autant la vie - ils le regretteront le jour d'après, vous le savez autant que moi.
Mon frère a des pas de vainqueurs. On dirait qu'ils vont conquérir le monde. A les entendre, ils sont au sommet, et vont bientôt s'envoler pour l'espace ! Ce n'est pas vrai, mais on veut les croire tout de même, un peu. Ce sont des jolis mensonges, légers, légers, ils n'ont pourtant pas d'ailes. Et oui, et oui, mon frère a des pas de vainqueurs. C'est parce qu'il est déterminé. Pourtant, paradoxalement, pas besoin de marcher pour conquérir les airs.
#28363c
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