Nos peaux se souviennent
Quand Aelle m’annonça qu’il était trop tôt pour mes questions, je désapprouvai en fronçant les sourcils et je secouai la tête. Je déplaçai légèrement la chaise pour m’y laisser tomber. Il n’était certainement pas trop tôt pour mes « pourquoi ». Il n’était pas trop tôt non plus pour mes « comment », mes « quand », mes « où », mes « qui », ni pour toutes les questions qui envahissaient mon esprit comme autant de lames lacérant mon cerveau. J’avais le droit d’obtenir ces réponses au plus vite, ne serait-ce que pour évacuer une partie de ma douleur. Je voulais comprendre ce qui m’arrivait, trouver une solution, tourner la page et ne plus jamais y revenir. Aelle m’assura qu’on finirait par savoir. Ce « on » collectif me troubla un peu. La sorcière avait l’air bien placée pour m’aider mais, en restant auprès d’elle, je courais le risque de me plonger un peu trop intensément dans une quête qui me dépassait et surtout, qui me coûterait beaucoup d’énergie. Il lui avait suffi de prononcer un nom pour me ruiner temporairement : qu’allais-je subir en me consacrant tout entière à la recherche de réponses ? Je voulais comprendre mais je n’étais pas totalement sûre de vouloir savoir. Encore une fois, j’avais l’impression d’être un paradoxe sur pattes. Je passais d’une conviction à une autre aussi brusquement que le vent pouvait se lever : je veux tout comprendre, peu importe le prix à payer ! Euh… vraiment, peu importe le prix ? Je veux savoir qui est le monstre qui me hante ! Ou bien peut-être pas ? Je veux plonger à corps perdu dans cette enquête ! Ou bien l’ignorer et continuer ma vie tranquille ? J’en ai marre de mon petit confort ignare ! Mais finalement, l’ignorance c’est la paix… Je me fiche de la paix ! Quoique ce n’est pas si déplaisant… Aelle peut bien disparaître, et avec elle ce qu’elle sait ! Mais j’ai quand même bien envie de creuser… Comme le balancier d’une pendule. Je menais une guerre vaine, sans gagnant, contre moi-même. Ou plutôt contre l’entité nommée Kristen qui s’amusait à faire pencher mes pensées en sa faveur.
Je ne crus pas Aelle quand elle déclara que cette Kristen Loewy ne lui avait rien fait. Un petit rire ironique fit souffler mes narines. Me mentir à moi, encore, j’aurais compris… Mais te mentir à toi-même ? voulus-je lâcher. Pourquoi Aelle refusait-elle d’être honnête ? J’étais apparemment la mieux placée du monde pour comprendre les horreurs qu’elle avait pu traverser ! Aelle dit simplement qu’elle la connaissait et qu’elle la cherchait depuis longtemps. Pourquoi ? J’étais encore une fois persuadée qu’il s’agissait de vengeance. Elle l’aimait beaucoup. Cette pensée me révulsa. C’était le démon lui-même qui m’avait soufflé ce sentiment. Mais tout le monde sait que les êtres vils et malfaisants sont incapables d’aimer. J'avais partagé un mensonge. Cette personne avait dû manipuler Aelle, lui faire croire en ses sentiments sincères, pour arriver à ses propres fins : la détruire, la hanter. Je n’en démordais pas. Peut-être fallait-il que l’on commence par ouvrir son cœur au fantôme maléfique pour qu’il prenne possession de notre esprit. Et moi, avais-je connu cette femme avant de perdre la mémoire ? Que m’avait-elle fait subir avant même de s’emparer de mon esprit ?
À la mention de « Poudlard », je me rappelai le sentiment qui m’avait traversée lorsque j’avais vu une image du château, à l’hôpital. Cet endroit m’était connu bien que je n’y aie apparemment jamais mis les pieds. Alors, je réalisai que ce que j’avais ressenti à ce moment-là ne m’appartenait pas. Poudlard était lié à elle, qui en avait été directrice. Pas à moi. Je fus prise de vertiges. Aelle était liée au fantôme. Poudlard était lié au fantôme. C’était une personne importante et apparemment puissante : mes démonstrations de magie, surtout les plus fabuleuses, devaient provenir d’elle. Lorsque j’essayais de l’enfermer, je ne pouvais même pas allumer une flammèche au bout de ma baguette. L’ambition dévorante qui m’excitait le cœur devait aussi être la sienne. Mes cauchemars étaient les siens. Parfois, je sentais que ma colère surgissait de mes entrailles, sans que je ne puisse expliquer d’où elle venait exactement : cela devait être elle aussi. Les mots que je prononçais me semblaient parfois tordus, ils dépassaient ma pensée immédiate, ils étaient formulés d’une façon étrange : c'étaient les siens. Que me restait-il ? Tout ce que je ressentais, tout ce que je disais, tout ce que je pensais, et plus généralement tout ce que je vivais, à chaque instant de mon existence, pouvait être mis en doute. Comment déterminer ce qui m’était propre et ce qui venait d’elle ? Et si je n’étais qu’une triste spectatrice dans ce théâtre infernal ?
Je demeurai figée, refusant de prononcer le moindre mot : j’avais trop peur qu’ils soient manipulés. Mes yeux s’embuèrent à nouveau. Et là, étaient-ce mes larmes qui s’accumulaient au coin de mes yeux, ou les siennes ? J’aurais voulu me déchirer en deux pour nous séparer. Était-il encore temps de retourner à la Nouvelle Sainte Mangouste, présenter mes excuses pour mon manque de coopération, tout balancer et les supplier de m’aider, de me débarrasser de cette femme qui contrôlait mon esprit, mes sentiments, et même mon corps parfois ? C’étaient des médecins, même si j’avais été une patiente difficile, ils ne refuseraient pas de m’aider ! Je n’avais pas causé de problème, mon silence était compréhensible, j’étais ravagée de l’intérieur, je ne devais pas être la première dans ce cas ! La psychologie est un processus long, les patients se taisent tout le temps en croyant se protéger !
Mais je ressentais déjà la honte m’envahir… pourrais-je assumer de revenir la queue entre les jambes en implorant qu’on me vienne en aide, juste parce que j’avais soudainement changé d’avis ? Ma fierté le permettrait-elle ? Mais quelle fierté ! La mienne, la sienne ? Qu'entreprendrait le fantôme si j’essayais de me débarrasser d’elle ? C’était pourtant simple : je n’avais qu’à pousser sur mes jambes, un pas après l’autre, et me faire hospitaliser à nouveau. Que pourrait-elle bien faire contre le mouvement naturel de mes jambes ? Me couper le sang, me paralyser ? « L’une des plus grandes sorcières de sa génération » en était-elle capable ? Elle pouvait contrôler mon esprit, mes pensées, effacer ma mémoire, déchaîner sa colère pour faire couler le sang de ses ennemis… Oui, elle était probablement capable de réduire mes muscles en bouillie pour m’empêcher d’avancer. Et ces doutes, là, maintenant ! Étaient-ce les miens ou les distillait-elle dans mon cœur pour m’empêcher d’agir ? Peut-être même que tout était inversé : c’était elle qui voulait aller à l’hôpital, pour quelque raison obscure. Peut-être espérait-elle que les médicomages, en essayant de nous séparer, renforceraient son emprise sur moi ! Comment savoir qui pensait quoi ?
Je ne m’étais pas aperçue que j’avais relevé la manche droite de mon sweat-shirt pour me gratter frénétiquement l’avant-bras. Lorsque la démangeaison se transforma en douleur, je pris conscience de mon geste et je voulus effacer le tout nouveau tatouage qui tapissait mon bras, le serpent en train de muer brillamment réalisé par Marshall. Quelle erreur ! Il ne me représentait en rien, il n’était qu’une preuve de plus de ma condamnation. Je refusais de laisser sa peau remplacer la mienne, ou inversement : nous étions deux êtres bien distincts. Je concentrai mon attention sur ce mouvement : c’était bien le mien, je bougeais mes doigts par la force de ma propre volonté, elle n’avait rien à voir avec cela. J’en profitai pour dire lentement, veillant à ce que chaque mot soit consciemment prononcé :
« Ce n’est pas assez... J’ai besoin d’en savoir plus sur elle. De tout savoir, absolument tout ce que tu sais et même ce que tu ne sais pas encore. Pour savoir qui je suis, moi. Ne sois pas vague, s’il te plaît, le moindre détail compte. Je te partagerai aussi tout ce que j’ai dans la tête. Peut-être sauras-tu comprendre où elle s'est planquée..., et en échange, j’espère que tu pourras m'aider à comprendre… ce qui est elle et ce qui est moi. »
Lâchant une profonde expiration et tâchant de décontracter mes muscles, je me préparai à accueillir de sombres révélations sur cet ignoble personnage, des secrets qui exciteraient mon esprit et ravageraient le peu de conscience qu'il me restait. C'était le prix à payer. Je retins un haut-le-cœur : était-ce bien moi qui tenais à entendre tout cela, ou m'avait-elle trompée une fois de plus, faisant passer ses désirs pour les miens ?
Je ne crus pas Aelle quand elle déclara que cette Kristen Loewy ne lui avait rien fait. Un petit rire ironique fit souffler mes narines. Me mentir à moi, encore, j’aurais compris… Mais te mentir à toi-même ? voulus-je lâcher. Pourquoi Aelle refusait-elle d’être honnête ? J’étais apparemment la mieux placée du monde pour comprendre les horreurs qu’elle avait pu traverser ! Aelle dit simplement qu’elle la connaissait et qu’elle la cherchait depuis longtemps. Pourquoi ? J’étais encore une fois persuadée qu’il s’agissait de vengeance. Elle l’aimait beaucoup. Cette pensée me révulsa. C’était le démon lui-même qui m’avait soufflé ce sentiment. Mais tout le monde sait que les êtres vils et malfaisants sont incapables d’aimer. J'avais partagé un mensonge. Cette personne avait dû manipuler Aelle, lui faire croire en ses sentiments sincères, pour arriver à ses propres fins : la détruire, la hanter. Je n’en démordais pas. Peut-être fallait-il que l’on commence par ouvrir son cœur au fantôme maléfique pour qu’il prenne possession de notre esprit. Et moi, avais-je connu cette femme avant de perdre la mémoire ? Que m’avait-elle fait subir avant même de s’emparer de mon esprit ?
À la mention de « Poudlard », je me rappelai le sentiment qui m’avait traversée lorsque j’avais vu une image du château, à l’hôpital. Cet endroit m’était connu bien que je n’y aie apparemment jamais mis les pieds. Alors, je réalisai que ce que j’avais ressenti à ce moment-là ne m’appartenait pas. Poudlard était lié à elle, qui en avait été directrice. Pas à moi. Je fus prise de vertiges. Aelle était liée au fantôme. Poudlard était lié au fantôme. C’était une personne importante et apparemment puissante : mes démonstrations de magie, surtout les plus fabuleuses, devaient provenir d’elle. Lorsque j’essayais de l’enfermer, je ne pouvais même pas allumer une flammèche au bout de ma baguette. L’ambition dévorante qui m’excitait le cœur devait aussi être la sienne. Mes cauchemars étaient les siens. Parfois, je sentais que ma colère surgissait de mes entrailles, sans que je ne puisse expliquer d’où elle venait exactement : cela devait être elle aussi. Les mots que je prononçais me semblaient parfois tordus, ils dépassaient ma pensée immédiate, ils étaient formulés d’une façon étrange : c'étaient les siens. Que me restait-il ? Tout ce que je ressentais, tout ce que je disais, tout ce que je pensais, et plus généralement tout ce que je vivais, à chaque instant de mon existence, pouvait être mis en doute. Comment déterminer ce qui m’était propre et ce qui venait d’elle ? Et si je n’étais qu’une triste spectatrice dans ce théâtre infernal ?
Je demeurai figée, refusant de prononcer le moindre mot : j’avais trop peur qu’ils soient manipulés. Mes yeux s’embuèrent à nouveau. Et là, étaient-ce mes larmes qui s’accumulaient au coin de mes yeux, ou les siennes ? J’aurais voulu me déchirer en deux pour nous séparer. Était-il encore temps de retourner à la Nouvelle Sainte Mangouste, présenter mes excuses pour mon manque de coopération, tout balancer et les supplier de m’aider, de me débarrasser de cette femme qui contrôlait mon esprit, mes sentiments, et même mon corps parfois ? C’étaient des médecins, même si j’avais été une patiente difficile, ils ne refuseraient pas de m’aider ! Je n’avais pas causé de problème, mon silence était compréhensible, j’étais ravagée de l’intérieur, je ne devais pas être la première dans ce cas ! La psychologie est un processus long, les patients se taisent tout le temps en croyant se protéger !
Mais je ressentais déjà la honte m’envahir… pourrais-je assumer de revenir la queue entre les jambes en implorant qu’on me vienne en aide, juste parce que j’avais soudainement changé d’avis ? Ma fierté le permettrait-elle ? Mais quelle fierté ! La mienne, la sienne ? Qu'entreprendrait le fantôme si j’essayais de me débarrasser d’elle ? C’était pourtant simple : je n’avais qu’à pousser sur mes jambes, un pas après l’autre, et me faire hospitaliser à nouveau. Que pourrait-elle bien faire contre le mouvement naturel de mes jambes ? Me couper le sang, me paralyser ? « L’une des plus grandes sorcières de sa génération » en était-elle capable ? Elle pouvait contrôler mon esprit, mes pensées, effacer ma mémoire, déchaîner sa colère pour faire couler le sang de ses ennemis… Oui, elle était probablement capable de réduire mes muscles en bouillie pour m’empêcher d’avancer. Et ces doutes, là, maintenant ! Étaient-ce les miens ou les distillait-elle dans mon cœur pour m’empêcher d’agir ? Peut-être même que tout était inversé : c’était elle qui voulait aller à l’hôpital, pour quelque raison obscure. Peut-être espérait-elle que les médicomages, en essayant de nous séparer, renforceraient son emprise sur moi ! Comment savoir qui pensait quoi ?
Je ne m’étais pas aperçue que j’avais relevé la manche droite de mon sweat-shirt pour me gratter frénétiquement l’avant-bras. Lorsque la démangeaison se transforma en douleur, je pris conscience de mon geste et je voulus effacer le tout nouveau tatouage qui tapissait mon bras, le serpent en train de muer brillamment réalisé par Marshall. Quelle erreur ! Il ne me représentait en rien, il n’était qu’une preuve de plus de ma condamnation. Je refusais de laisser sa peau remplacer la mienne, ou inversement : nous étions deux êtres bien distincts. Je concentrai mon attention sur ce mouvement : c’était bien le mien, je bougeais mes doigts par la force de ma propre volonté, elle n’avait rien à voir avec cela. J’en profitai pour dire lentement, veillant à ce que chaque mot soit consciemment prononcé :
« Ce n’est pas assez... J’ai besoin d’en savoir plus sur elle. De tout savoir, absolument tout ce que tu sais et même ce que tu ne sais pas encore. Pour savoir qui je suis, moi. Ne sois pas vague, s’il te plaît, le moindre détail compte. Je te partagerai aussi tout ce que j’ai dans la tête. Peut-être sauras-tu comprendre où elle s'est planquée..., et en échange, j’espère que tu pourras m'aider à comprendre… ce qui est elle et ce qui est moi. »
Lâchant une profonde expiration et tâchant de décontracter mes muscles, je me préparai à accueillir de sombres révélations sur cet ignoble personnage, des secrets qui exciteraient mon esprit et ravageraient le peu de conscience qu'il me restait. C'était le prix à payer. Je retins un haut-le-cœur : était-ce bien moi qui tenais à entendre tout cela, ou m'avait-elle trompée une fois de plus, faisant passer ses désirs pour les miens ?
Nos peaux se souviennent
Quand elle dévoile son avant-bras, naturellement mes yeux tombent sur cette peau marquée qui m'est offerte. Le serpent tatoué à l'encre noir me déplait. Pas parce qu'il s'agit d'un serpent, mais parce que je trouve l'acte de camoufler son corps sous de l'encre complètement dérisoire. Et elle gratte, elle gratte, elle gratte. Puis elle se met à parler et je me dis que j'aurais préféré qu'elle continue de se gratter, perdue dans ses pensées comme elle l'était, plutôt que de me dire ce qu'elle me dit.
Pendant son silence, j'ai bien cru qu'elle allait vriller. J'ai cru que j'en avais trop dit, trop vite. Qu'est-ce que mes mots lui ont inspiré, ont-ils réveillé une étrange réaction en elle, quelque chose que je n'aurais pas vu ? Mais à part ce geste frénétique sur son avant-bras, il n'y a rien eu d'autre, ni souffle court, ni angoisse qui tirait ses traits, ni tremblement. Cela m'a soulagé, mais le sentiment s'est totalement effacée maintenant qu'elle s'est mise à parler.
Je pince les lèvres pour retenir le ricanement qui a soudainement envie de franchir la barrière de mes lèvres. C'est bien beau de dire "ce n'est pas assez" ! Et moi, en ai-je eu assez ? Avec ta crise idiote, tes mots abscons, ai-je eu suffisamment d'explications ? Je me retiens pour ne pas la noyer sous les questions, elle qui a un esprit plus fragile qu'un verre en cristal, mais elle ne s'empêche pas de le faire, elle. D'exiger sans ne rien donner en retour ! Mes ongles s'enfoncent dans ma peau, mon corps se crispe sous ses exigences. Pourquoi c'est moi qui devrais parler la première ? Pourquoi devrais-je me livrer entièrement alors qu'elle ne le fait pas encore de son côté ? Elle a dit qu'elle le ferait ensuite, mais qui me le promet, hein ? Qui m'assure qu'elle le fera réellement ?
La situation m'apparaît tout à coup insurmontable. Je reconnais bien au sentiment qui grimpe dans mon corps la caresse familière du désespoir qui m'accompagne depuis plusieurs mois désormais. Comme si me décourager était désormais habituel pour moi qui, pourtant, n'ai jamais abandonné quoi que ce soit. Mais c'est plus fort que moi : je refuse d'ouvrir mon âme devant elle, de répondre à ses exigences alors que moi-même j'ai eu la présence d'esprit de ne pas le faire avant de remplir ma part du contrat. Ses mots m'ont brusqué, comme si elle s'était soudainement mise à me rire au nez ou à me donner des ordres. "Ne sois pas vague", " ce n'est pas assez", "dis-moi tout ce que tu sais". Son s'il-te-plaît ne suffit même pas à adoucir l'acidité de ses exigences.
Fatalement, c'est un long silence qui lui répond, surmonté d'un regard noir braqué sur elle. Je finis par détourner d'elle mon visage tendu pour parcourir la pièce des yeux. Habituellement, je me serais empressée d'ouvrir la bouche pour lui dire clairement d'aller se faire voir, qu'elle n'a rien à exiger de moi, que si elle veut des réponses, elle a intérêt à m'en donner en premier parce que je n'ai aucune intention, non aucune intention, de céder à ses putains d'exigences. Mais il n'y a rien d'habituel dans cette situation. Malgré la colère qui grouille dans mon corps, l'injustice qui me crispe les muscles et ce petit quelque chose que je ne parviens pas à nommer qui me donne envie de me lever pour mieux la dominer, je reconnais, bien malgré moi, difficilement, que lui hurler ses quatre vérités ne fera pas avancer la situation.
Au bout d'une longue bataille avec moi-même, je ramène mes yeux sur elle. Normalement, nous avons tout le temps du monde pour apprendre ce que l'on désire savoir de l'autre. Je déteste devoir composer avec une autre personne, devoir faire attention à ne pas brusquer cette insupportable fille susceptible pour être sûre qu'elle réponde à mes questions. Je préfèrerais lui arracher tout ce que je désire et m'en aller sans ne rien confier. Je déteste cela, mais je vais devoir faire avec.
« Moi aussi j'ai besoin d'en savoir plus, répliqué-je enfin, loin d'être étonnée par la dureté de ma voix. De tout savoir, absolument tout ce que tu sais et même plus encore. »
Je serre les mâchoires, mon regard noir accroché au sien. J'ai envie de m'arrêter là, de me lever, de crisper les poings, de crier, de jeter quelque chose. J'inspire profondément par le nez.
« Une vérité contre une vérité, assené-je alors en redressant le dos pour m'affirmer. Non négociable. »
Je n'ai aucune envie de lui laisser le temps de rejeter ma proposition, de geindre, de se plaindre, de me faire perdre du temps, alors aussitôt, sans réfléchir parce que sinon je choisirai un chemin qui ne fera que m'éloigner des réponses que j'attends, j'enchaîne :
« Elle est partie il y a deux ans, en juin 2047. Partie de Poudlard, je veux dire. Et de ma vie, ajouté-je en détournant les yeux. Elle cherchait son... Fils. Qui avait disparu. C'était... C'est... » Je les crispe enfin, mes poings. Si fort, que ça me fait mal aux doigts. « Elle et moi, on était... »
Mais en fait, je n'ai aucune idée de comment décrire notre relation, je ne sais pas quoi dire, je ne sais pas comment la nommer. Alors les mots se coincent, je garde le silence. Je devrais commencer par plus simple, non ?
« Je vais te montrer quelque chose. Te la montrer elle. Ça risque de te faire vriller ou pas ? »
Si ma voix est aussi dure, c'est parce que plus je parle, plus les questions s'accumulent dans ma tête. Je ne comprends pas pourquoi elle semble vouloir dire qu'elle ne sait pas faire la différence entre ce qui est elle et ce qui est Kristen. Qu'est-ce que cela signifie, que veut-elle dire, que se passe-t-il exactement dans sa tête ? Je n'ai pas assez de réponse, j'ai besoin de savoir ! Merlin, la vie de Kristen est dérisoire à côté de mon besoin ardent de comprendre ! Une nouvelle vague de désespoir m'accable. C'est que je comprends que ma proposition d'échanger une vérité contre une vérité ne fera que ralentir l'arrivée des réponses. Mais je suis absolument incapable de faire autrement, c'est plus fort que moi.
Aaaah, la bonne vieille Aelle bourrée de fierté qui ne donne rien sans rien et qui exige tout sans vouloir donner en retour, là on la retrouve ! Je crois qu'elle ne m'avait pas manqué.
Pendant son silence, j'ai bien cru qu'elle allait vriller. J'ai cru que j'en avais trop dit, trop vite. Qu'est-ce que mes mots lui ont inspiré, ont-ils réveillé une étrange réaction en elle, quelque chose que je n'aurais pas vu ? Mais à part ce geste frénétique sur son avant-bras, il n'y a rien eu d'autre, ni souffle court, ni angoisse qui tirait ses traits, ni tremblement. Cela m'a soulagé, mais le sentiment s'est totalement effacée maintenant qu'elle s'est mise à parler.
Je pince les lèvres pour retenir le ricanement qui a soudainement envie de franchir la barrière de mes lèvres. C'est bien beau de dire "ce n'est pas assez" ! Et moi, en ai-je eu assez ? Avec ta crise idiote, tes mots abscons, ai-je eu suffisamment d'explications ? Je me retiens pour ne pas la noyer sous les questions, elle qui a un esprit plus fragile qu'un verre en cristal, mais elle ne s'empêche pas de le faire, elle. D'exiger sans ne rien donner en retour ! Mes ongles s'enfoncent dans ma peau, mon corps se crispe sous ses exigences. Pourquoi c'est moi qui devrais parler la première ? Pourquoi devrais-je me livrer entièrement alors qu'elle ne le fait pas encore de son côté ? Elle a dit qu'elle le ferait ensuite, mais qui me le promet, hein ? Qui m'assure qu'elle le fera réellement ?
La situation m'apparaît tout à coup insurmontable. Je reconnais bien au sentiment qui grimpe dans mon corps la caresse familière du désespoir qui m'accompagne depuis plusieurs mois désormais. Comme si me décourager était désormais habituel pour moi qui, pourtant, n'ai jamais abandonné quoi que ce soit. Mais c'est plus fort que moi : je refuse d'ouvrir mon âme devant elle, de répondre à ses exigences alors que moi-même j'ai eu la présence d'esprit de ne pas le faire avant de remplir ma part du contrat. Ses mots m'ont brusqué, comme si elle s'était soudainement mise à me rire au nez ou à me donner des ordres. "Ne sois pas vague", " ce n'est pas assez", "dis-moi tout ce que tu sais". Son s'il-te-plaît ne suffit même pas à adoucir l'acidité de ses exigences.
Fatalement, c'est un long silence qui lui répond, surmonté d'un regard noir braqué sur elle. Je finis par détourner d'elle mon visage tendu pour parcourir la pièce des yeux. Habituellement, je me serais empressée d'ouvrir la bouche pour lui dire clairement d'aller se faire voir, qu'elle n'a rien à exiger de moi, que si elle veut des réponses, elle a intérêt à m'en donner en premier parce que je n'ai aucune intention, non aucune intention, de céder à ses putains d'exigences. Mais il n'y a rien d'habituel dans cette situation. Malgré la colère qui grouille dans mon corps, l'injustice qui me crispe les muscles et ce petit quelque chose que je ne parviens pas à nommer qui me donne envie de me lever pour mieux la dominer, je reconnais, bien malgré moi, difficilement, que lui hurler ses quatre vérités ne fera pas avancer la situation.
Au bout d'une longue bataille avec moi-même, je ramène mes yeux sur elle. Normalement, nous avons tout le temps du monde pour apprendre ce que l'on désire savoir de l'autre. Je déteste devoir composer avec une autre personne, devoir faire attention à ne pas brusquer cette insupportable fille susceptible pour être sûre qu'elle réponde à mes questions. Je préfèrerais lui arracher tout ce que je désire et m'en aller sans ne rien confier. Je déteste cela, mais je vais devoir faire avec.
« Moi aussi j'ai besoin d'en savoir plus, répliqué-je enfin, loin d'être étonnée par la dureté de ma voix. De tout savoir, absolument tout ce que tu sais et même plus encore. »
Je serre les mâchoires, mon regard noir accroché au sien. J'ai envie de m'arrêter là, de me lever, de crisper les poings, de crier, de jeter quelque chose. J'inspire profondément par le nez.
« Une vérité contre une vérité, assené-je alors en redressant le dos pour m'affirmer. Non négociable. »
Je n'ai aucune envie de lui laisser le temps de rejeter ma proposition, de geindre, de se plaindre, de me faire perdre du temps, alors aussitôt, sans réfléchir parce que sinon je choisirai un chemin qui ne fera que m'éloigner des réponses que j'attends, j'enchaîne :
« Elle est partie il y a deux ans, en juin 2047. Partie de Poudlard, je veux dire. Et de ma vie, ajouté-je en détournant les yeux. Elle cherchait son... Fils. Qui avait disparu. C'était... C'est... » Je les crispe enfin, mes poings. Si fort, que ça me fait mal aux doigts. « Elle et moi, on était... »
Mais en fait, je n'ai aucune idée de comment décrire notre relation, je ne sais pas quoi dire, je ne sais pas comment la nommer. Alors les mots se coincent, je garde le silence. Je devrais commencer par plus simple, non ?
« Je vais te montrer quelque chose. Te la montrer elle. Ça risque de te faire vriller ou pas ? »
Si ma voix est aussi dure, c'est parce que plus je parle, plus les questions s'accumulent dans ma tête. Je ne comprends pas pourquoi elle semble vouloir dire qu'elle ne sait pas faire la différence entre ce qui est elle et ce qui est Kristen. Qu'est-ce que cela signifie, que veut-elle dire, que se passe-t-il exactement dans sa tête ? Je n'ai pas assez de réponse, j'ai besoin de savoir ! Merlin, la vie de Kristen est dérisoire à côté de mon besoin ardent de comprendre ! Une nouvelle vague de désespoir m'accable. C'est que je comprends que ma proposition d'échanger une vérité contre une vérité ne fera que ralentir l'arrivée des réponses. Mais je suis absolument incapable de faire autrement, c'est plus fort que moi.
Aaaah, la bonne vieille Aelle bourrée de fierté qui ne donne rien sans rien et qui exige tout sans vouloir donner en retour, là on la retrouve ! Je crois qu'elle ne m'avait pas manqué.
Nos peaux se souviennent
N'oublie pas à qui tu t'adresses, jeune fille.
Alors que je me battais contre mes doutes, sincèrement désireuse d’échanger avec Aelle pour que l’on puisse chacune obtenir les réponses que l’on attendait l’une de l’autre, en toute bonne foi et pleines de bonne volonté, je pris de face le mur de sa fierté mal placée. Elle se grandit et me lança un regard noir comme un petit chat qui fait le gros dos. Elle me balança ses exigences à la figure, d’un ton sec et dur, d’abord en reprenant mes propres mots, puis en essayant de m’imposer « une vérité contre une vérité », de façon « non-négociable ». Le mouvement de balancier dans mon cœur cessa brusquement tandis que toutes les parties de moi se mettaient d’accord : j’étais fâchée, aucun doute là-dessus. Assez outrée, également, par l’injustice de sa réaction. Légèrement amusée aussi par l’audace dont elle faisait preuve.
Ma seule hésitation vint de sa proposition de me montrer cette personne. Que voulait-elle dire ? Allait-elle m’en dessiner le portrait ou me montrer quelque chose de plus précieux, plus secret ? La confiance que j’avais placée en la qualité des informations qu’elle était capable de me donner s’était ternie petit à petit. Pour l’instant, je n’avais pas obtenu grand-chose. Cette Kristen Loewy avait été directrice de Poudlard : bien, j’aurais pu attendre quelques minutes, me renseigner auprès de Marshall ou du premier sorcier venu, et j’aurais appris la même chose. C’était une grande sorcière : assez logique pour la cheffe de la seule académie de magie de Grande-Bretagne, ce n’était pas un poste que l’on confiait à n’importe qui. Elle avait quitté son poste en juin 2047 : une autre information que j’aurais pu obtenir très facilement. Elle cherchait son fils disparu : quelqu’un d’autre devait être au courant et cela pouvait se deviner, que pourrait faire une mère dans cette situation, à part se lancer à sa recherche ? Ce qui était important, Aelle l’omettait. Qui était Kristen Loewy, dans son âme, dans son cœur ? Qui était-elle pour Aelle et que lui avait-elle fait ? À ce sujet, je n’avais eu droit qu’à un mensonge grotesque et des phrases qui n’avaient pas de fin. Moi, j’avais été sincèrement prête à tout lui dire, à cette sorcière qui m’avait mutilée lors de notre dernière rencontre, abandonnée dans la rue à ma crise d’angoisse, et qui aujourd’hui même m’en avait provoqué une autre ! Elle pensait peut-être que je me contenterais d’une photographie découpée à la va-vite dans un journal, et puis quoi ? Que je la remercierais de m’avoir donné une information si pauvre ?
Je commençai sérieusement à fulminer. Je n’acceptais pas d’être traitée ainsi. Le démon n’était pas satisfait non plus ; cette fois, nous ressentions la même chose. Je lançai à Aelle un regard dont l’indifférence parfaite tirait sur le dédain. Elle pouvait essayer de se grossir comme un poisson fugu, elle n’en demeurait pas moins ridicule. Je laissai échapper un petit rire et le coin de mes lèvres s’étira légèrement. Je me penchai pour ramasser ma baguette magique, toujours abandonnée au sol, et je la fis rouler entre mes mains. Je doutais qu’Aelle se sente menacée par ce geste : je lui avais fait la démonstration de mes capacités assez médiocres. Mais elle n’avait pas tout vu. Si j’acceptais de me mettre d’accord avec la force malfaisante en moi, vendre mon âme au diable juste un peu, je me savais capable de la faire atrocement souffrir. La réaction immédiate et harmonieuse de mon cœur m'empêcha de veiller à ce que ces mots soient bien les miens, mais je m'en fichais :
« Bien sûr, tu préfères que ce soit non-négociable, puisque tu n’es pas en position de négocier, n’est-ce pas ? »
Je secouai la tête en expirant un nouveau ricanement.
« Tu dis que tu la cherches depuis longtemps, cette femme. Je ne sais pas comment tu as fait pour me retrouver, je ne connais pas grand-monde et très peu de gens savent où j’habite. Cela a dû être difficile, de retrouver ma trace, hein ? Peut-être que ça a été aussi difficile que te rendre compte que cette pauvre fille angoissée que tu avais mutilée presque un an auparavant était une piste vers celle que tu cherches. Peut-être la seule piste, d’ailleurs, puisque tu n’avais trouvé aucune trace d’elle avant moi ! Qu’est-ce que tu espères ? Parce que tu as cherché pendant longtemps et que tu as enfin un indice, je devrais te récompenser et te laisser imposer ta loi ? Tu mens, tu omets tout ce qui compte et tu me donnes les miettes de ce que j’aurais pu savoir par une centaine d’autres moyens. Il va falloir payer plus cher, Aelle. Une vérité contre une vérité, si tu veux, mais toutes les vérités n’ont pas la même valeur. Je pourrais croire que tu n’as pas grand-chose à vendre, finalement… si elle ne m’avait pas envoyé tous les signes possibles pour me crier que c’est faux, dis-je en collant ma paume contre ma poitrine. »
Mes mots avaient été portés par le concours des deux êtres qui me composaient et avaient glissé avec une facilité déconcertante. Je fus troublée par le confort que procurait l'harmonie de l'âme, pour une fois, même si je n'en laissai rien paraître. Je me promis de ne pas me laisser aller trop souvent : avec le démon, la méfiance s'imposait toujours et je devais veiller à maintenir une certaine distance entre elle et moi.
Alors que je me battais contre mes doutes, sincèrement désireuse d’échanger avec Aelle pour que l’on puisse chacune obtenir les réponses que l’on attendait l’une de l’autre, en toute bonne foi et pleines de bonne volonté, je pris de face le mur de sa fierté mal placée. Elle se grandit et me lança un regard noir comme un petit chat qui fait le gros dos. Elle me balança ses exigences à la figure, d’un ton sec et dur, d’abord en reprenant mes propres mots, puis en essayant de m’imposer « une vérité contre une vérité », de façon « non-négociable ». Le mouvement de balancier dans mon cœur cessa brusquement tandis que toutes les parties de moi se mettaient d’accord : j’étais fâchée, aucun doute là-dessus. Assez outrée, également, par l’injustice de sa réaction. Légèrement amusée aussi par l’audace dont elle faisait preuve.
Ma seule hésitation vint de sa proposition de me montrer cette personne. Que voulait-elle dire ? Allait-elle m’en dessiner le portrait ou me montrer quelque chose de plus précieux, plus secret ? La confiance que j’avais placée en la qualité des informations qu’elle était capable de me donner s’était ternie petit à petit. Pour l’instant, je n’avais pas obtenu grand-chose. Cette Kristen Loewy avait été directrice de Poudlard : bien, j’aurais pu attendre quelques minutes, me renseigner auprès de Marshall ou du premier sorcier venu, et j’aurais appris la même chose. C’était une grande sorcière : assez logique pour la cheffe de la seule académie de magie de Grande-Bretagne, ce n’était pas un poste que l’on confiait à n’importe qui. Elle avait quitté son poste en juin 2047 : une autre information que j’aurais pu obtenir très facilement. Elle cherchait son fils disparu : quelqu’un d’autre devait être au courant et cela pouvait se deviner, que pourrait faire une mère dans cette situation, à part se lancer à sa recherche ? Ce qui était important, Aelle l’omettait. Qui était Kristen Loewy, dans son âme, dans son cœur ? Qui était-elle pour Aelle et que lui avait-elle fait ? À ce sujet, je n’avais eu droit qu’à un mensonge grotesque et des phrases qui n’avaient pas de fin. Moi, j’avais été sincèrement prête à tout lui dire, à cette sorcière qui m’avait mutilée lors de notre dernière rencontre, abandonnée dans la rue à ma crise d’angoisse, et qui aujourd’hui même m’en avait provoqué une autre ! Elle pensait peut-être que je me contenterais d’une photographie découpée à la va-vite dans un journal, et puis quoi ? Que je la remercierais de m’avoir donné une information si pauvre ?
Je commençai sérieusement à fulminer. Je n’acceptais pas d’être traitée ainsi. Le démon n’était pas satisfait non plus ; cette fois, nous ressentions la même chose. Je lançai à Aelle un regard dont l’indifférence parfaite tirait sur le dédain. Elle pouvait essayer de se grossir comme un poisson fugu, elle n’en demeurait pas moins ridicule. Je laissai échapper un petit rire et le coin de mes lèvres s’étira légèrement. Je me penchai pour ramasser ma baguette magique, toujours abandonnée au sol, et je la fis rouler entre mes mains. Je doutais qu’Aelle se sente menacée par ce geste : je lui avais fait la démonstration de mes capacités assez médiocres. Mais elle n’avait pas tout vu. Si j’acceptais de me mettre d’accord avec la force malfaisante en moi, vendre mon âme au diable juste un peu, je me savais capable de la faire atrocement souffrir. La réaction immédiate et harmonieuse de mon cœur m'empêcha de veiller à ce que ces mots soient bien les miens, mais je m'en fichais :
« Bien sûr, tu préfères que ce soit non-négociable, puisque tu n’es pas en position de négocier, n’est-ce pas ? »
Je secouai la tête en expirant un nouveau ricanement.
« Tu dis que tu la cherches depuis longtemps, cette femme. Je ne sais pas comment tu as fait pour me retrouver, je ne connais pas grand-monde et très peu de gens savent où j’habite. Cela a dû être difficile, de retrouver ma trace, hein ? Peut-être que ça a été aussi difficile que te rendre compte que cette pauvre fille angoissée que tu avais mutilée presque un an auparavant était une piste vers celle que tu cherches. Peut-être la seule piste, d’ailleurs, puisque tu n’avais trouvé aucune trace d’elle avant moi ! Qu’est-ce que tu espères ? Parce que tu as cherché pendant longtemps et que tu as enfin un indice, je devrais te récompenser et te laisser imposer ta loi ? Tu mens, tu omets tout ce qui compte et tu me donnes les miettes de ce que j’aurais pu savoir par une centaine d’autres moyens. Il va falloir payer plus cher, Aelle. Une vérité contre une vérité, si tu veux, mais toutes les vérités n’ont pas la même valeur. Je pourrais croire que tu n’as pas grand-chose à vendre, finalement… si elle ne m’avait pas envoyé tous les signes possibles pour me crier que c’est faux, dis-je en collant ma paume contre ma poitrine. »
Mes mots avaient été portés par le concours des deux êtres qui me composaient et avaient glissé avec une facilité déconcertante. Je fus troublée par le confort que procurait l'harmonie de l'âme, pour une fois, même si je n'en laissai rien paraître. Je me promis de ne pas me laisser aller trop souvent : avec le démon, la méfiance s'imposait toujours et je devais veiller à maintenir une certaine distance entre elle et moi.
Nos peaux se souviennent
Quand on est une vieille dame enfermée au fin fond d'un esprit, on ne la ramène en général pas.
Est-ce dû à la fatigue que je me trimballe depuis plusieurs jours ou à la faiblesse de mon corps que je n'ai pas nourri convenablement ? À moins que cela ne vienne du stress de ma grande Quête qui s'est soudainement accélérée en quelques heures ou plutôt de l'angoisse qui me tord les entrailles depuis que j'ai compris que cette histoire allait être plus compliquée que "Yshre a connu Kristen, je dois savoir dans quelles condition afin de la retrouver" ? Ou peut-être est-ce simplement un savant mélange de toutes ces choses qui fait que la pression qui est montée en moi tout le long de son discours explose subitement et violemment dans un capharnaüm d'émotions mêlées, brouillées et brouillonnes.
C'est un coup de poing de colère et d'injustice qui m'arrache mon souffle, cela arrive sans prévenir, lorsqu'elle en termine avec les mots et qu'elle me laisse l'espace d'exprimer tout ce que j'ai gardé en moi quand elle me poignardait de ses paroles. Oh, comme j'aurais aimé lui exploser le crâne quand elle me regardait avec son air insupportable ! Comme j'aurais rêvé lui arracher les yeux lorsque son fabuleux petit discours sortait de sa cruelle bouche !
Alors quand elle se tait, moi, j'explose. Je m'éjecte du lit, poings serrés, regrettant de ne pas avoir une table devant moi pour balayer dans un geste de colère tous les objets qui s'y seraient trouvés.
« Et t'es qui, toi, pour juger la valeur que ces vérités ont pour moi, hein ? feulé-je, hargneuse. T'es là à exiger d'avoir des réponses, mais t'as donné quoi en échange ? Pour toi, c'est peut-être clair tout ça, mais ça l'est pas pour moi. Ça l'est pas ! tonitrué-je tout à coup d'une voix forte. Tu parles de signes qu'elle t'envoie, mais elle ne t'envoie rien, elle peut rien t'envoyer, ELLE EST PAS LA, PUTAIN ! »
Mon coup de colère fait disparaître les dernières digues. Et là, je sens ma gorge nouée, les larmes qui ne sont pas loin, la folie qui me nargue ; j'ai l'impression que le monde entier s'effrite autour de moi et que je ne peux rien faire pour l'en empêcher. Je ne sais plus si j'ai envie de hurler ou de pleurer ou de frapper quelque chose, j'ai envie de faire toutes ces choses à la fois et de tout concentrer sur Yshre, parce qu'elle est là et que c'est elle qui tire sur la corde sensible, elle et son ton insupportable, ses longs discours bien construits, j'ai envie de les lui faire bouffer, ses mots !
Je suis essoufflée, harassée de la chaleur de ma rage, tremblante de mon besoin de frapper, exaspérée d'être toute ces choses devant elle, de ne pas avoir pu garder mon calme, de ne pas l'avoir voulu. Et au milieu de tout cela, je suis complètement terrifiée qu'elle choisisse de garder pour elle toutes les réponses dont j'ai besoin pour avancer. Si elle le fait, je... Je...
« Toi aussi tu vas devoir payer plus cher pour avoir des réponses de moi ! » je crache furieusement.
Ma voix tremble terriblement, je commence à m'agiter, à utiliser mes bras pour appuyer mes propos, à bouger un pied, puis l'autre, résistant difficilement au besoin d'arpenter la pièce, de m'approcher d'un mur, de frapper, frapper jusqu'à ce que la douleur m'en empêche. Mais je ne le fais pas, parce que maintenant que je me suis lancée, je n'arrive plus à contrôler ma colère. Là où Yshre était calme, douloureuse mais calme, moi je crie. Les mots s'éjectent violemment hors de ma bouche, comme si j'espérais secrètement qu'ils se transforment en projectiles qui la blesseraient.
« Tu crois que je vais tout te déballer comme ça ? Je te connais même pas ! Et je devrais te parler d'elle ? JE DEVRAIS TE PARLER D'ELLE ? hurlé-je plus fort encore parce que ma voix s'est cassée sur le premier elle. ALORS QUE PERSONNE SAIT ? »
Personne ne connait l'ampleur de ma douleur, personne ne sait l'immensité que j'ai attendu d'elle, personne ne sait combien je me déteste de m'être attachée, de l'attendre, de l'espérer, personne ne sait à quel point elle est importante, à quel point je me suis détruite pour elle, pour son absence, pour ses promesses non tenues, personne ne sait ce que je serais prête à abandonner pour la retrouver, ce que je suis prête à détruire pour elle, personne ne sait combien je chéris nos souvenirs, à un tel point que la moitié de mes comportements d'aujourd'hui sont liés à ce que j'ai vécu avec elle. Personne ne sait que c'est elle que je vois quand j'aperçois une silhouette de femme marcher devant moi, que c'est elle que j'espère quand entends les claquements d'une paire de talons dans mon dos, que c'est elle que je vois quand un menton se dresse, que son image me vient toujours quand je croise une femme avec sa coiffure de cheveux, que parfois je regarde dans le miroir en me demandant si je lui ressemble, si je tiens ma baguette comme elle l'aurait fait, personne ne sait que je me demande si elle aurait validé ce que je fais aujourd'hui, ce que je dis, ce que je pense, ce que je deviens. Personne ne sait non plus toute l'ardeur que je mets à la détester, à l'accabler de toutes les bévues du monde, parce que j'ai honte, j'ai honte, j'ai honte d'en avoir fait le centre de mon existence.
« PERSONNE ! » hurlé-je encore en retenant tant bien que mal un douloureux sanglot.
Comme si crier rendait tout cela un peu plus réel. Parce qu'au final si personne ne sait, qui peut valider ce que j'ai vécu ? J'ai l'impression d'être à deux doigts de me briser. Bientôt, mon être parsemé subira un choc trop grand et toute mon âme se disloquera en mille morceaux, à l'image de ces bout de papiers piétinés au sol.
Je me mets à arpenter la pièce, parce que je ne supporte plus son visage, je ne supporte plus son regard, je ne supporte plus mon incapacité à quitter cette pièce comme je crève d'envie de le faire. Partir en claquant la porte ! Elle serait bien bête, seule avec ses discours à la con. Mais je n'en fais rien, je ne le peux pas, je ne partirai pas, je ne la laisserai pas, je n'abandonnerai pas, je ne peux pas, je suis coincée ici, pitié, Merlin, fait qu'elle ne s'en aille pas, qu'elle n'abandonne pas, qu'elle ne parte pas, qu'elle ne claque la porte, pitié, retiens-là, retiens-là, retiens-là, retiens-là...
« Alors oui, c'est donnant-donnant ! Oui ! poursuis-je en essayant de toutes mes forces d'ignorer mon angoisse qui s'épand. Tu ne connais rien d'elle, alors pardon d'avoir cru que voir sa putain de tronche aurait pu t'apporter quelque chose ! lancé-je en levant les bras dans un geste ironique. Si la qualité des réponses que je donne n'est pas suffisante pour les exigences de madame, elle n'a qu'à poser des questions plus précises ! »
Essoufflée, je m'arrête devant la fenêtre. Dehors, la pluie continue de tomber, assombrissant le monde. Mes yeux accrochent une silhouette encapuchonnée qui passe rapidement sur le trottoir d'en face. Je bats des paupières. Je crève soudainement la surface de ma rage. Comment ai-je pu en arriver à hurler comme ça ? Mes épaules s'affaissent. J'ose un regard vers l'arrière. Mes pensées prennent toute la place. Bientôt, je n'entends plus qu'elles. Retiens-là. Retiens-là. Retiens-là. Comme une terrible litanie. Retiens-là. Retiens-là. Retiens-là. Si elle ne parle pas dans une poignée de secondes, je répèterai ma proposition plus calmement. Retiens-là. Retiens-là. Retiens-là. Dix secondes. Retiens-là. Retiens-là. Retiens-là.
Pfff, Yshre me l'a cassée.
Est-ce dû à la fatigue que je me trimballe depuis plusieurs jours ou à la faiblesse de mon corps que je n'ai pas nourri convenablement ? À moins que cela ne vienne du stress de ma grande Quête qui s'est soudainement accélérée en quelques heures ou plutôt de l'angoisse qui me tord les entrailles depuis que j'ai compris que cette histoire allait être plus compliquée que "Yshre a connu Kristen, je dois savoir dans quelles condition afin de la retrouver" ? Ou peut-être est-ce simplement un savant mélange de toutes ces choses qui fait que la pression qui est montée en moi tout le long de son discours explose subitement et violemment dans un capharnaüm d'émotions mêlées, brouillées et brouillonnes.
C'est un coup de poing de colère et d'injustice qui m'arrache mon souffle, cela arrive sans prévenir, lorsqu'elle en termine avec les mots et qu'elle me laisse l'espace d'exprimer tout ce que j'ai gardé en moi quand elle me poignardait de ses paroles. Oh, comme j'aurais aimé lui exploser le crâne quand elle me regardait avec son air insupportable ! Comme j'aurais rêvé lui arracher les yeux lorsque son fabuleux petit discours sortait de sa cruelle bouche !
Alors quand elle se tait, moi, j'explose. Je m'éjecte du lit, poings serrés, regrettant de ne pas avoir une table devant moi pour balayer dans un geste de colère tous les objets qui s'y seraient trouvés.
« Et t'es qui, toi, pour juger la valeur que ces vérités ont pour moi, hein ? feulé-je, hargneuse. T'es là à exiger d'avoir des réponses, mais t'as donné quoi en échange ? Pour toi, c'est peut-être clair tout ça, mais ça l'est pas pour moi. Ça l'est pas ! tonitrué-je tout à coup d'une voix forte. Tu parles de signes qu'elle t'envoie, mais elle ne t'envoie rien, elle peut rien t'envoyer, ELLE EST PAS LA, PUTAIN ! »
Mon coup de colère fait disparaître les dernières digues. Et là, je sens ma gorge nouée, les larmes qui ne sont pas loin, la folie qui me nargue ; j'ai l'impression que le monde entier s'effrite autour de moi et que je ne peux rien faire pour l'en empêcher. Je ne sais plus si j'ai envie de hurler ou de pleurer ou de frapper quelque chose, j'ai envie de faire toutes ces choses à la fois et de tout concentrer sur Yshre, parce qu'elle est là et que c'est elle qui tire sur la corde sensible, elle et son ton insupportable, ses longs discours bien construits, j'ai envie de les lui faire bouffer, ses mots !
Je suis essoufflée, harassée de la chaleur de ma rage, tremblante de mon besoin de frapper, exaspérée d'être toute ces choses devant elle, de ne pas avoir pu garder mon calme, de ne pas l'avoir voulu. Et au milieu de tout cela, je suis complètement terrifiée qu'elle choisisse de garder pour elle toutes les réponses dont j'ai besoin pour avancer. Si elle le fait, je... Je...
« Toi aussi tu vas devoir payer plus cher pour avoir des réponses de moi ! » je crache furieusement.
Ma voix tremble terriblement, je commence à m'agiter, à utiliser mes bras pour appuyer mes propos, à bouger un pied, puis l'autre, résistant difficilement au besoin d'arpenter la pièce, de m'approcher d'un mur, de frapper, frapper jusqu'à ce que la douleur m'en empêche. Mais je ne le fais pas, parce que maintenant que je me suis lancée, je n'arrive plus à contrôler ma colère. Là où Yshre était calme, douloureuse mais calme, moi je crie. Les mots s'éjectent violemment hors de ma bouche, comme si j'espérais secrètement qu'ils se transforment en projectiles qui la blesseraient.
« Tu crois que je vais tout te déballer comme ça ? Je te connais même pas ! Et je devrais te parler d'elle ? JE DEVRAIS TE PARLER D'ELLE ? hurlé-je plus fort encore parce que ma voix s'est cassée sur le premier elle. ALORS QUE PERSONNE SAIT ? »
Personne ne connait l'ampleur de ma douleur, personne ne sait l'immensité que j'ai attendu d'elle, personne ne sait combien je me déteste de m'être attachée, de l'attendre, de l'espérer, personne ne sait à quel point elle est importante, à quel point je me suis détruite pour elle, pour son absence, pour ses promesses non tenues, personne ne sait ce que je serais prête à abandonner pour la retrouver, ce que je suis prête à détruire pour elle, personne ne sait combien je chéris nos souvenirs, à un tel point que la moitié de mes comportements d'aujourd'hui sont liés à ce que j'ai vécu avec elle. Personne ne sait que c'est elle que je vois quand j'aperçois une silhouette de femme marcher devant moi, que c'est elle que j'espère quand entends les claquements d'une paire de talons dans mon dos, que c'est elle que je vois quand un menton se dresse, que son image me vient toujours quand je croise une femme avec sa coiffure de cheveux, que parfois je regarde dans le miroir en me demandant si je lui ressemble, si je tiens ma baguette comme elle l'aurait fait, personne ne sait que je me demande si elle aurait validé ce que je fais aujourd'hui, ce que je dis, ce que je pense, ce que je deviens. Personne ne sait non plus toute l'ardeur que je mets à la détester, à l'accabler de toutes les bévues du monde, parce que j'ai honte, j'ai honte, j'ai honte d'en avoir fait le centre de mon existence.
« PERSONNE ! » hurlé-je encore en retenant tant bien que mal un douloureux sanglot.
Comme si crier rendait tout cela un peu plus réel. Parce qu'au final si personne ne sait, qui peut valider ce que j'ai vécu ? J'ai l'impression d'être à deux doigts de me briser. Bientôt, mon être parsemé subira un choc trop grand et toute mon âme se disloquera en mille morceaux, à l'image de ces bout de papiers piétinés au sol.
Je me mets à arpenter la pièce, parce que je ne supporte plus son visage, je ne supporte plus son regard, je ne supporte plus mon incapacité à quitter cette pièce comme je crève d'envie de le faire. Partir en claquant la porte ! Elle serait bien bête, seule avec ses discours à la con. Mais je n'en fais rien, je ne le peux pas, je ne partirai pas, je ne la laisserai pas, je n'abandonnerai pas, je ne peux pas, je suis coincée ici, pitié, Merlin, fait qu'elle ne s'en aille pas, qu'elle n'abandonne pas, qu'elle ne parte pas, qu'elle ne claque la porte, pitié, retiens-là, retiens-là, retiens-là, retiens-là...
« Alors oui, c'est donnant-donnant ! Oui ! poursuis-je en essayant de toutes mes forces d'ignorer mon angoisse qui s'épand. Tu ne connais rien d'elle, alors pardon d'avoir cru que voir sa putain de tronche aurait pu t'apporter quelque chose ! lancé-je en levant les bras dans un geste ironique. Si la qualité des réponses que je donne n'est pas suffisante pour les exigences de madame, elle n'a qu'à poser des questions plus précises ! »
Essoufflée, je m'arrête devant la fenêtre. Dehors, la pluie continue de tomber, assombrissant le monde. Mes yeux accrochent une silhouette encapuchonnée qui passe rapidement sur le trottoir d'en face. Je bats des paupières. Je crève soudainement la surface de ma rage. Comment ai-je pu en arriver à hurler comme ça ? Mes épaules s'affaissent. J'ose un regard vers l'arrière. Mes pensées prennent toute la place. Bientôt, je n'entends plus qu'elles. Retiens-là. Retiens-là. Retiens-là. Comme une terrible litanie. Retiens-là. Retiens-là. Retiens-là. Si elle ne parle pas dans une poignée de secondes, je répèterai ma proposition plus calmement. Retiens-là. Retiens-là. Retiens-là. Dix secondes. Retiens-là. Retiens-là. Retiens-là.
Pfff, Yshre me l'a cassée.
Situation 1 - si Yshre réagit dans la foulée
ReducioPrions pour que les esprits s'apaisent.
Situation 2 - si Yshre ne dit rien pendant un petit moment
ReducioLorsque je n'y tiens plus, quand j'ai cessé de compter dans ma tête à coup de "retiens-là" terrifiés, j'ouvre la bouche et dégueule une nouvelle phrase. Elle s'échappe dans un souffle, rapidement, sans transition, sans respirer, sans penser, sans colère non plus. Comme une maladroite tentative de faire la paix.
« Pose-moi une question précise et j'y répondrai. »
Puis après, ce sera mon tour. Je suis déjà bien gentille de lui proposer de me questionner, puisqu'elle est incapable de se contenter de ce que je lui dis, n'est-ce pas ?
Nos peaux se souviennent
Une vieille dame qui a trouvé le secret de la jeunesse éternelle... avec une petite marge d'erreur, certes
Situation n°2 !
Ma tête recula dans un mouvement de surprise, non pas devant les emportements d’Aelle, mais quand elle émit l’hypothèse que tout cela était clair pour moi. Elle n’aurait pas pu être plus loin de la vérité ! Au contraire, tout était sombre, bien trop obscur pour que je puisse moi-même comprendre l’ampleur de ce qui m’arrivait. Ma stupéfaction devint d’autant plus visible quand elle hurla que mon démon n’était pas là. Je me demandais si Aelle avait les oreilles bouchées, si elle prenait la peine de m’écouter quand je parlais, si j’étais moi-même trop confuse pour m’exprimer ou si mon histoire de hantise était bien plus aberrante qu’il ne semblait. J’imaginais que ces phénomènes de possession démoniaques pouvaient arriver, chez les sorciers. C’était sans doute très rare, puisque les médicomages n’avaient pas su le voir, mais était-ce carrément inconcevable ? En tout cas, en l'observant bien et en mettant bout à bout l'ensemble de ses paroles, je compris que la rage d’Aelle était autant dirigée vers moi… que vers son absence, aussi insensé que cela puisse paraître. Comment pouvait-elle souffrir de l’absence d’un être si malfaisant, quand moi, je regrettais justement sa présence envahissante ?
Et puis, Aelle s’agita d’autant plus, sa colère anima son corps tout entier. Moi, je restai figée sur place. Étrangement, mon immobilisme était davantage dû à une forme de respect poli pour sa rage (il fallait que ça sorte) plutôt qu’à la peur qu’il m’arrive quoi que ce soit. Malgré ce qu’elle avait pu me faire par le passé, car je n’oubliais pas qu’il m’avait un jour manqué une joue entière, je ne craignais pas qu’elle puisse me faire le moindre mal. Si j’avais voulu l’agacer, j’aurais pu lui lâcher un « c’est bon, tu as fini ? ça fait du bien ? » quand elle reprit ses esprits, mais cela me semblait particulièrement déplacé. Dans le fond, même si je ne comprenais pas tout à fait pourquoi je ressentais cela, sa colère me semblait assez légitime et attendue. J’étais presque satisfaite que cela puisse la soulager, d’une certaine manière.
Je la laissai donc se calmer sans rien dire pendant un moment. Lorsqu’elle me demanda de lui poser une question précise – et je compris que je n’aurai droit qu’à une seule question -, je restai silencieuse un peu plus longtemps. Il me faudrait bien choisir. Ma poitrine se gonfla dans une grande inspiration tandis que j’explorais mes pensées.
« Tu as tort, affirmai-je calmement. Elle est là. »
Je baissai les yeux sur ma baguette et continuai à la faire rouler entre mes doigts. Le mouvement de mes mains semblait m’aider à mettre de l’ordre dans le fouillis de mes pensées pour tenter d’être la plus claire possible.
« Je ne mentais pas quand je te disais être hantée. Je n’aurais pas pris la peine de te dessiner ce que je ressentais pour rien. Je pensais que c’était une partie de moi, comme si mon esprit était déchiré en deux… Une partie qui se souvenait, lointaine, enfouie, et l’autre en surface. Mais quand tu as prononcé son nom, j’ai su que la voix dans ma tête était quelqu’un. C'est impossible de ne pas confondre ce qui vient d'elle et ce qui vient de moi, puisqu'on partage le même cerveau... Mais comment expliques-tu que j’aie su ton nom sans que tu me le dises ? Que j’aie su qu’il y avait… un lien entre vous ? Quand je t'ai rencontrée, ce n'était pas moi qui devais me sentir coupable de quoi que ce soit... C’est parce qu’elle est partie qu’elle te devait des excuses, je me trompe ? Attends, ce n’est pas la question précise que je veux te poser. »
Je relevai la tête pour regarder Aelle. Cette fois, je devais peser mes mots. Comment choisir une seule question parmi toutes celles qui envahissaient mon esprit ?
« Si tu croyais qu’elle pouvait t’entendre, là, tout de suite, qu’est-ce que tu lui dirais ? Voilà, c’est ça, ma question. »
Malgré le risque que ma question représentait pour mon intégrité mentale, je supposais qu'elle pourrait m'apporter suffisamment d'éléments pour comprendre à la fois Aelle, Kristen Loewy et leur relation. Et donc, ce qu'Aelle pourrait m'apporter de manière plus générale au sujet de mon démon... En imaginant qu'Aelle me réponde honnêtement, ce qui était très loin d'être garanti.
Situation n°2 !
Ma tête recula dans un mouvement de surprise, non pas devant les emportements d’Aelle, mais quand elle émit l’hypothèse que tout cela était clair pour moi. Elle n’aurait pas pu être plus loin de la vérité ! Au contraire, tout était sombre, bien trop obscur pour que je puisse moi-même comprendre l’ampleur de ce qui m’arrivait. Ma stupéfaction devint d’autant plus visible quand elle hurla que mon démon n’était pas là. Je me demandais si Aelle avait les oreilles bouchées, si elle prenait la peine de m’écouter quand je parlais, si j’étais moi-même trop confuse pour m’exprimer ou si mon histoire de hantise était bien plus aberrante qu’il ne semblait. J’imaginais que ces phénomènes de possession démoniaques pouvaient arriver, chez les sorciers. C’était sans doute très rare, puisque les médicomages n’avaient pas su le voir, mais était-ce carrément inconcevable ? En tout cas, en l'observant bien et en mettant bout à bout l'ensemble de ses paroles, je compris que la rage d’Aelle était autant dirigée vers moi… que vers son absence, aussi insensé que cela puisse paraître. Comment pouvait-elle souffrir de l’absence d’un être si malfaisant, quand moi, je regrettais justement sa présence envahissante ?
Et puis, Aelle s’agita d’autant plus, sa colère anima son corps tout entier. Moi, je restai figée sur place. Étrangement, mon immobilisme était davantage dû à une forme de respect poli pour sa rage (il fallait que ça sorte) plutôt qu’à la peur qu’il m’arrive quoi que ce soit. Malgré ce qu’elle avait pu me faire par le passé, car je n’oubliais pas qu’il m’avait un jour manqué une joue entière, je ne craignais pas qu’elle puisse me faire le moindre mal. Si j’avais voulu l’agacer, j’aurais pu lui lâcher un « c’est bon, tu as fini ? ça fait du bien ? » quand elle reprit ses esprits, mais cela me semblait particulièrement déplacé. Dans le fond, même si je ne comprenais pas tout à fait pourquoi je ressentais cela, sa colère me semblait assez légitime et attendue. J’étais presque satisfaite que cela puisse la soulager, d’une certaine manière.
Je la laissai donc se calmer sans rien dire pendant un moment. Lorsqu’elle me demanda de lui poser une question précise – et je compris que je n’aurai droit qu’à une seule question -, je restai silencieuse un peu plus longtemps. Il me faudrait bien choisir. Ma poitrine se gonfla dans une grande inspiration tandis que j’explorais mes pensées.
« Tu as tort, affirmai-je calmement. Elle est là. »
Je baissai les yeux sur ma baguette et continuai à la faire rouler entre mes doigts. Le mouvement de mes mains semblait m’aider à mettre de l’ordre dans le fouillis de mes pensées pour tenter d’être la plus claire possible.
« Je ne mentais pas quand je te disais être hantée. Je n’aurais pas pris la peine de te dessiner ce que je ressentais pour rien. Je pensais que c’était une partie de moi, comme si mon esprit était déchiré en deux… Une partie qui se souvenait, lointaine, enfouie, et l’autre en surface. Mais quand tu as prononcé son nom, j’ai su que la voix dans ma tête était quelqu’un. C'est impossible de ne pas confondre ce qui vient d'elle et ce qui vient de moi, puisqu'on partage le même cerveau... Mais comment expliques-tu que j’aie su ton nom sans que tu me le dises ? Que j’aie su qu’il y avait… un lien entre vous ? Quand je t'ai rencontrée, ce n'était pas moi qui devais me sentir coupable de quoi que ce soit... C’est parce qu’elle est partie qu’elle te devait des excuses, je me trompe ? Attends, ce n’est pas la question précise que je veux te poser. »
Je relevai la tête pour regarder Aelle. Cette fois, je devais peser mes mots. Comment choisir une seule question parmi toutes celles qui envahissaient mon esprit ?
« Si tu croyais qu’elle pouvait t’entendre, là, tout de suite, qu’est-ce que tu lui dirais ? Voilà, c’est ça, ma question. »
Malgré le risque que ma question représentait pour mon intégrité mentale, je supposais qu'elle pourrait m'apporter suffisamment d'éléments pour comprendre à la fois Aelle, Kristen Loewy et leur relation. Et donc, ce qu'Aelle pourrait m'apporter de manière plus générale au sujet de mon démon... En imaginant qu'Aelle me réponde honnêtement, ce qui était très loin d'être garanti.
Nos peaux se souviennent
On en reparlera quand elle sera capable de chanter elle-même ses louanges, hein !
Elle ne s'en va pas. Son bras ne se lève pas pour désigner la porte. Elle ne me hurle pas dessus. Elle n'exige pas encore des choses que je ne peux pas donner. Elle ne me jette pas au visage les cris dont je viens de l'abreuver. Elle ne me condamne pas. Mes yeux dévalent son corps dans un sens puis dans l'autre. Je note son calme, sa neutralité, son absence de réaction — son calme est-il réellement une absence de réaction ? Et je prends conscience que mon cœur résonne beaucoup trop fort dans mes oreilles. D'abord, quand les mots sortent de sa bouche, un soupir très léger s'échappe de mon corps : oh, Merlin... Mon soulagement est tel qu'il me noie sous une vague d'émotions trop grande. Pendant un instant, je ne sais plus très bien quoi faire de mon corps, de mes poings serrés, de mon visage figé dans une drôle de grimace. Je suis coincée dans mes restes de colère et malgré l'attitude d'Yshre, je n'arrive pas à dénouer mes entrailles serrées par l'angoisse. J'ai peur qu'elle m'arrache d'un instant à l'autre l'accès à son savoir, tout fracturé soit-il.
Elle me dit « tu as tort, elle est là » et moi, j'ai peur qu'elle m'arrache son savoir. Elle me dit « elle est là » et j'ai bien envie de lui rire au nez, moi, mais j'ai peur qu'elle m'arrache son savoir. Alors j'attends, impatiemment, les yeux grands ouverts, j'attends car je sais qu'elle va continuer à parler. J'aimerais bien lui dire de se taire, qu'elle a tort, que ça ne peut pas être vrai. J'aimerais bien pouvoir l'arrêter parce que j'ai peur de ce qu'elle va me dire, mais je ne le fais pas, je l'observe avec de grands yeux qui ne savent plus comment fusiller, choquée qu'elle me donne ce que je désirais sans que je me montre plus violente avec elle.
D'abord, je ne comprends pas. Une présence dans la tête ? On parle de possession, là, c'est un acte de magie très particulier, et je ne vois pas pourquoi Kristen foutue Loewy aurait voulu, pour le simple plaisir de le faire, posséder quelqu'un. Non, je ne vois pas, parce que je doute que cette grande femme ait souhaité un jour pénétrer dans le crâne de quelqu'un pour... En même temps que je pense à cela, persuadée d'avoir entièrement raison, je prends conscience de l'étendue de ma bêtise. Parce que je les ai lus, moi, ses carnets. Je les connais, moi, ses obsessions. Mais Yshre va trop vite, mes pensées ne peuvent pas se former, elle me ramène à avril dernier, à notre rencontre, à ses mots, à ses regrets, à ce que ça a réveillé chez moi. Elle me ramène à « Elle t'aimait beaucoup, tu sais » et j'ai une nouvelle fois envie de balancer mon poing dans un mur. Je respire doucement par la bouche, les yeux braqués sur Yshre qui poursuit son laïus. Elle a l'air sincère. Ce qu'elle dit est aberrant, mais a l'air sincère.
Puis elle ose le dire.
C'est parce qu'elle est partie qu'elle te devait des excuses, je me trompe ?
Est-ce pour cela ? Je cligne des yeux. Je n'ai même pas réagi, même pas imaginé que cela puisse être une vraie question qu'elle me pose. Mon esprit en est encore à essayer de comprendre et mon corps, lui, essaie de ne pas s'effondrer. Elle serait donc là, dans sa tête, une partie d'elle, de cette fille, Kristen serait là, dans sa tête ; alors je fais des hypothèses, j'imagine des explications magiques, une expérience qui aurait mal tourné, j'essaie d'imaginer qu'elle est vraiment là. Oui, vraiment là, derrière ces yeux étranges, Kristen Loewy. Me verrait-elle ? M'entendrait-elle ? Me reconnaîtrait-elle ? Puis je me dis : oui, évidemment, Yshre l'a dit : elle a su mon nom sans même que je le lui dise, c'est bien que quelqu'un lui a soufflé, non ? Alors je commence à imaginer qu'elle lui parle, là dans sa tête, elle lui parle, cette voix avec ce léger accent dont je n'ai jamais su l'origine, légèrement grave, cette voix qui m'a déjà condamnée, qui m'a effrayée, qui m'a mise en colère, qui m'a fait sourire, qui m'a déçue, qui m'a appris. Dans sa tête, sa tête à elle ?
Ce n'est qu'ensuite que je remarque les tremblements qui agitent mes mains. Je baisse les yeux vers elles au moment où Yshre prononce enfin sa question, celle qu'elle veut réellement me poser. Et pendant que j'observe mes doigts fins trembler, je prends conscience que je la crois. Parce que je le désire ardemment ? Parce que je pense que Kristen serait capable, bien que je ne comprenne pas tout à fait encore son mobile, de réaliser un tel acte de magie ? Parce qu'Yshre a parlé de choses dont personne n'est au courant ? Est-ce que je désire croire à tout cela ou est-ce que j'y crois réellement ?
Merlin, je vais devenir folle.
Reléguant Yshre au second plan, je ferme les yeux à m'en arracher les paupières. J'essaie d'oublier tous mes doutes et d'envisager réellement que ce tout ce qu'elle me raconte est vrai. Aidée par ce à quoi elle me force à réfléchir (que lui dirais-je si je l'avais en face de moi ?), je trouve le courage d'imaginer que tout cela est bien vrai sans chercher absolument à expliquer la situation. Oui, elle est hantée par Kristen. Ou peu importe comment elle formule cela. Hantée, habitée, possédée. D'une façon un peu bizarre. Tronquée. Mon souffle commence à me manquer. Je l'ignore pour mieux continuer d'imaginer. J'arrive à ouvrir les yeux pour regarder Yshre. Derrière ce jeune visage, ma directrice. Je peux l'imaginer. L'accepter. Faire semblant. Je déglutis péniblement. J'ouvre la bouche.
« Je lui dirai... »
Ma voix est plus rêche que du parchemin. J'essaie de l'éclaircir, en vain. Yshre me regarde. Ma main escalade mon visage, mes doigts s'enroulent autour de mes cheveux. Elle me regarde et moi je repense à ce qu'elle a dit : « j'ai su que la voix dans ma tête était quelqu'un ». Est-ce là le bout de ma quête ? Est-ce elle que j'attends depuis tout ce temps ? Est-elle une élue à haïr ou une victime à comprendre ?
« Je lui dirai... »
Je tire sur mes cheveux, la douleur est galvanisante. Existe-t-elle quelque part derrière ces yeux dépareillés ? Kristen, ma Kristen ? M'entend-elle ? M'écoute-t-elle ? Est-ce réellement possible qu'elle soit là ? Je tire un peu plus fort, une étincelle de douleur jaillit à la racine de mes cheveux. Je me concentre sur elle. Derrière mes paupières fermées, elle se matérialise en étoiles jaunâtres. Plus je tire, plus la lumière est forte et moins je perds le contrôle de mon souffle. Je parviens à prendre une goulée d'air, la première depuis un moment me semble-t-il. Cela me paraît dérisoire de respirer alors que l'on vient de m'annoncer que la femme que je cherche depuis deux ans, ou du moins une partie d'elle, se trouve dans l'esprit d'une parfaite inconnue. Pourquoi, comment ? Et on me demande de l'accepter !
C'est en sentant la fraîcheur de la vitre contre mon dos que je prends conscience que je me suis laissée aller en arrière. Ma deuxième main vient rejoindre la première, mes doigts fourragent dans mes cheveux, tirent les mèches et malmènent mon cuir chevelu. C'est douloureux. Ça fait mal ; cela me maintient en vie. J'arrive mieux à respirer, ainsi.
J’ai mille fois songé à ce que je lui dirai si je l’avais en face de moi. Dans mon esprit, cela se finissait souvent en combat magique acharné, violent, sanglant. Ou en longues discussions larmoyantes durant lesquelles nous passions la moitié du temps à nous gueuler dessus. J’ai imaginé mille scénarios. Mais il y a une chose qui revient à chaque fois. Une seule.
« Je lui dirai.., ahané-je parce que j’ai le souffle court, la respiration bloquée, des étoiles sur les paupières, la douleur qui me tenaille le crâne, que mes jambes tremblent et que je me sens à deux doigts, mais vraiment à deux doigts de m’effondrer, je lui dirai d’aller se faire foutre. »
Et je réalise que c’est vrai. Que je n’ai jamais été aussi sincère de toute ma vie.
Je prends une profonde inspiration par le nez avant de réussir à lever les yeux vers Yshre, détachant une main de mes cheveux pour mieux m’accrocher au rebord de la fenêtre derrière moi. J’ai l’impression que la chambre tangue.
« Alors, elle l’entend ? réussis-je à articuler alors que la simple vision de la fille fait voler mon coeur aux quatre coins de mon corps. Que je lui dis d’aller se faire voir ? Parce que je le pense, c’est la vérité, j’le… J’le lui dirai, ça fait deux ans que j’imagine lui dire ça, parce que ouais, elle s’est barrée sans rien dire et qu’elle… »
Je secoue la tête.
« Elle le mérite. »
Elle me manque.
Je ferme de nouveau les yeux. Ce n’est plus la même chose qui m’affaiblit les jambes, ce n’est plus l’angoisse qui m’arrache mon souffle. Ma gorgé nouée me prouve que je suis ivre de tristesse, alors que je devrais brûler de colère.
« Ça et plus encore, » terminé-je dans un souffle, incapable de mettre de l’ordre dans mes pensées ni même de me pencher un tout petit peu plus sur cette histoire de possession.
C’est trop, tout ça. Trop. Elle, Yshre. Imaginer qu’elle puisse entendre tout ça. C’est trop. Elle n’a rien entendu durant deux ans. Elle n’a rien entendu quand j’étais sur l’île à la chercher comme une idiote sous la pluie, à me faire bouffer par des bestioles sanguinaires. Elle n’a rien entendu quand j’ai patienté des jours dans son bunker à attendre son retour. Elle n’a rien entendu tout le reste du temps. Elle n’était pas là. Elle n’est pas là depuis trop longtemps.
Elle ne s'en va pas. Son bras ne se lève pas pour désigner la porte. Elle ne me hurle pas dessus. Elle n'exige pas encore des choses que je ne peux pas donner. Elle ne me jette pas au visage les cris dont je viens de l'abreuver. Elle ne me condamne pas. Mes yeux dévalent son corps dans un sens puis dans l'autre. Je note son calme, sa neutralité, son absence de réaction — son calme est-il réellement une absence de réaction ? Et je prends conscience que mon cœur résonne beaucoup trop fort dans mes oreilles. D'abord, quand les mots sortent de sa bouche, un soupir très léger s'échappe de mon corps : oh, Merlin... Mon soulagement est tel qu'il me noie sous une vague d'émotions trop grande. Pendant un instant, je ne sais plus très bien quoi faire de mon corps, de mes poings serrés, de mon visage figé dans une drôle de grimace. Je suis coincée dans mes restes de colère et malgré l'attitude d'Yshre, je n'arrive pas à dénouer mes entrailles serrées par l'angoisse. J'ai peur qu'elle m'arrache d'un instant à l'autre l'accès à son savoir, tout fracturé soit-il.
Elle me dit « tu as tort, elle est là » et moi, j'ai peur qu'elle m'arrache son savoir. Elle me dit « elle est là » et j'ai bien envie de lui rire au nez, moi, mais j'ai peur qu'elle m'arrache son savoir. Alors j'attends, impatiemment, les yeux grands ouverts, j'attends car je sais qu'elle va continuer à parler. J'aimerais bien lui dire de se taire, qu'elle a tort, que ça ne peut pas être vrai. J'aimerais bien pouvoir l'arrêter parce que j'ai peur de ce qu'elle va me dire, mais je ne le fais pas, je l'observe avec de grands yeux qui ne savent plus comment fusiller, choquée qu'elle me donne ce que je désirais sans que je me montre plus violente avec elle.
D'abord, je ne comprends pas. Une présence dans la tête ? On parle de possession, là, c'est un acte de magie très particulier, et je ne vois pas pourquoi Kristen foutue Loewy aurait voulu, pour le simple plaisir de le faire, posséder quelqu'un. Non, je ne vois pas, parce que je doute que cette grande femme ait souhaité un jour pénétrer dans le crâne de quelqu'un pour... En même temps que je pense à cela, persuadée d'avoir entièrement raison, je prends conscience de l'étendue de ma bêtise. Parce que je les ai lus, moi, ses carnets. Je les connais, moi, ses obsessions. Mais Yshre va trop vite, mes pensées ne peuvent pas se former, elle me ramène à avril dernier, à notre rencontre, à ses mots, à ses regrets, à ce que ça a réveillé chez moi. Elle me ramène à « Elle t'aimait beaucoup, tu sais » et j'ai une nouvelle fois envie de balancer mon poing dans un mur. Je respire doucement par la bouche, les yeux braqués sur Yshre qui poursuit son laïus. Elle a l'air sincère. Ce qu'elle dit est aberrant, mais a l'air sincère.
Puis elle ose le dire.
C'est parce qu'elle est partie qu'elle te devait des excuses, je me trompe ?
Est-ce pour cela ? Je cligne des yeux. Je n'ai même pas réagi, même pas imaginé que cela puisse être une vraie question qu'elle me pose. Mon esprit en est encore à essayer de comprendre et mon corps, lui, essaie de ne pas s'effondrer. Elle serait donc là, dans sa tête, une partie d'elle, de cette fille, Kristen serait là, dans sa tête ; alors je fais des hypothèses, j'imagine des explications magiques, une expérience qui aurait mal tourné, j'essaie d'imaginer qu'elle est vraiment là. Oui, vraiment là, derrière ces yeux étranges, Kristen Loewy. Me verrait-elle ? M'entendrait-elle ? Me reconnaîtrait-elle ? Puis je me dis : oui, évidemment, Yshre l'a dit : elle a su mon nom sans même que je le lui dise, c'est bien que quelqu'un lui a soufflé, non ? Alors je commence à imaginer qu'elle lui parle, là dans sa tête, elle lui parle, cette voix avec ce léger accent dont je n'ai jamais su l'origine, légèrement grave, cette voix qui m'a déjà condamnée, qui m'a effrayée, qui m'a mise en colère, qui m'a fait sourire, qui m'a déçue, qui m'a appris. Dans sa tête, sa tête à elle ?
Ce n'est qu'ensuite que je remarque les tremblements qui agitent mes mains. Je baisse les yeux vers elles au moment où Yshre prononce enfin sa question, celle qu'elle veut réellement me poser. Et pendant que j'observe mes doigts fins trembler, je prends conscience que je la crois. Parce que je le désire ardemment ? Parce que je pense que Kristen serait capable, bien que je ne comprenne pas tout à fait encore son mobile, de réaliser un tel acte de magie ? Parce qu'Yshre a parlé de choses dont personne n'est au courant ? Est-ce que je désire croire à tout cela ou est-ce que j'y crois réellement ?
Merlin, je vais devenir folle.
Reléguant Yshre au second plan, je ferme les yeux à m'en arracher les paupières. J'essaie d'oublier tous mes doutes et d'envisager réellement que ce tout ce qu'elle me raconte est vrai. Aidée par ce à quoi elle me force à réfléchir (que lui dirais-je si je l'avais en face de moi ?), je trouve le courage d'imaginer que tout cela est bien vrai sans chercher absolument à expliquer la situation. Oui, elle est hantée par Kristen. Ou peu importe comment elle formule cela. Hantée, habitée, possédée. D'une façon un peu bizarre. Tronquée. Mon souffle commence à me manquer. Je l'ignore pour mieux continuer d'imaginer. J'arrive à ouvrir les yeux pour regarder Yshre. Derrière ce jeune visage, ma directrice. Je peux l'imaginer. L'accepter. Faire semblant. Je déglutis péniblement. J'ouvre la bouche.
« Je lui dirai... »
Ma voix est plus rêche que du parchemin. J'essaie de l'éclaircir, en vain. Yshre me regarde. Ma main escalade mon visage, mes doigts s'enroulent autour de mes cheveux. Elle me regarde et moi je repense à ce qu'elle a dit : « j'ai su que la voix dans ma tête était quelqu'un ». Est-ce là le bout de ma quête ? Est-ce elle que j'attends depuis tout ce temps ? Est-elle une élue à haïr ou une victime à comprendre ?
« Je lui dirai... »
Je tire sur mes cheveux, la douleur est galvanisante. Existe-t-elle quelque part derrière ces yeux dépareillés ? Kristen, ma Kristen ? M'entend-elle ? M'écoute-t-elle ? Est-ce réellement possible qu'elle soit là ? Je tire un peu plus fort, une étincelle de douleur jaillit à la racine de mes cheveux. Je me concentre sur elle. Derrière mes paupières fermées, elle se matérialise en étoiles jaunâtres. Plus je tire, plus la lumière est forte et moins je perds le contrôle de mon souffle. Je parviens à prendre une goulée d'air, la première depuis un moment me semble-t-il. Cela me paraît dérisoire de respirer alors que l'on vient de m'annoncer que la femme que je cherche depuis deux ans, ou du moins une partie d'elle, se trouve dans l'esprit d'une parfaite inconnue. Pourquoi, comment ? Et on me demande de l'accepter !
C'est en sentant la fraîcheur de la vitre contre mon dos que je prends conscience que je me suis laissée aller en arrière. Ma deuxième main vient rejoindre la première, mes doigts fourragent dans mes cheveux, tirent les mèches et malmènent mon cuir chevelu. C'est douloureux. Ça fait mal ; cela me maintient en vie. J'arrive mieux à respirer, ainsi.
J’ai mille fois songé à ce que je lui dirai si je l’avais en face de moi. Dans mon esprit, cela se finissait souvent en combat magique acharné, violent, sanglant. Ou en longues discussions larmoyantes durant lesquelles nous passions la moitié du temps à nous gueuler dessus. J’ai imaginé mille scénarios. Mais il y a une chose qui revient à chaque fois. Une seule.
« Je lui dirai.., ahané-je parce que j’ai le souffle court, la respiration bloquée, des étoiles sur les paupières, la douleur qui me tenaille le crâne, que mes jambes tremblent et que je me sens à deux doigts, mais vraiment à deux doigts de m’effondrer, je lui dirai d’aller se faire foutre. »
Et je réalise que c’est vrai. Que je n’ai jamais été aussi sincère de toute ma vie.
Je prends une profonde inspiration par le nez avant de réussir à lever les yeux vers Yshre, détachant une main de mes cheveux pour mieux m’accrocher au rebord de la fenêtre derrière moi. J’ai l’impression que la chambre tangue.
« Alors, elle l’entend ? réussis-je à articuler alors que la simple vision de la fille fait voler mon coeur aux quatre coins de mon corps. Que je lui dis d’aller se faire voir ? Parce que je le pense, c’est la vérité, j’le… J’le lui dirai, ça fait deux ans que j’imagine lui dire ça, parce que ouais, elle s’est barrée sans rien dire et qu’elle… »
Je secoue la tête.
« Elle le mérite. »
Elle me manque.
Je ferme de nouveau les yeux. Ce n’est plus la même chose qui m’affaiblit les jambes, ce n’est plus l’angoisse qui m’arrache mon souffle. Ma gorgé nouée me prouve que je suis ivre de tristesse, alors que je devrais brûler de colère.
« Ça et plus encore, » terminé-je dans un souffle, incapable de mettre de l’ordre dans mes pensées ni même de me pencher un tout petit peu plus sur cette histoire de possession.
C’est trop, tout ça. Trop. Elle, Yshre. Imaginer qu’elle puisse entendre tout ça. C’est trop. Elle n’a rien entendu durant deux ans. Elle n’a rien entendu quand j’étais sur l’île à la chercher comme une idiote sous la pluie, à me faire bouffer par des bestioles sanguinaires. Elle n’a rien entendu quand j’ai patienté des jours dans son bunker à attendre son retour. Elle n’a rien entendu tout le reste du temps. Elle n’était pas là. Elle n’est pas là depuis trop longtemps.
Nos peaux se souviennent
Mon cœur se gonfla de remords à mesure qu’Aelle s’arrachait les cheveux. La culpabilité que je ressentais était si pure, si complète et envahissante que j’avais l’impression qu’elle ne pouvait pas seulement venir de l’esprit nommé Kristen à qui Aelle s’adressait. Moi aussi, dans toutes les parties de mon âme, je reçus sa tristesse immense de plein fouet. Je l’acceptai, je l’encaissai et j’en assumai la responsabilité. Si j’en avais eu la force et le courage, je me serais levée, me serais précipitée vers elle et lui aurais imposé mon étreinte, lui implorant de me pardonner. Mais je n’osais pas, je préférais lui laisser son espace et je la regardai de loin tandis que mes épaules s’affaissaient dans une position contrite. Mon souffle accélérait quand le sien se coupait, mon menton tremblait quand ses mains convulsaient. Mes yeux se gorgeaient d’eau salée. C’était incontrôlable. Je n’étais pourtant pas responsable de son désespoir, je n’étais pas du genre à pleurer en réponse aux pleurs des autres, par simple empathie, alors pourquoi mon âme tout entière semblait-elle secouée par un orage ? Au fond, l’intensité de ce que je ressentais me semblait injuste… mais je ne pouvais rien y faire : c’était là. Je me sentais misérable. Monstrueuse. Je portais sur le cœur toute la responsabilité de l’état d’Aelle. Je baissai la tête comme une condamnée qui accepte sa sentence. Une larme tomba sur ma cuisse et fit apparaître une goutte luisante sur mon pantalon. Je pinçai mes lèvres, relevai la tête vers le plafond en ouvrant grand mes paupières pour faire sécher mes yeux à l’air libre, sans succès. Je passai l’index sur ma joue pour retenir leur écoulement et ma main se trempa.
Je suis tellement, tellement désolée… et je n’ai aucune excuse. Je suis une pourriture. Tout simplement néfaste. Une putain d’égoïste qui considère les autres comme des quantités négligeables.
Je hochai la tête, à la fois pour Aelle et pour les pensées que je recevais, tandis qu’un sanglot fit sursauter ma poitrine. Malgré l’égoïsme du démon et la méfiance que je ressentais envers elle, je ne pouvais que croire en sa profonde culpabilité qui débordait sur moi. Et alors, je crus également ce qu’elle m’avait soufflé la première fois que j’avais vu Aelle. Pas de doute, elle l’aimait beaucoup. Ce n’était pas un mensonge. Elle l’aimait beaucoup mais cela ne l’avait pas empêchée de la faire souffrir. Elle avait ses raisons mais aucune excuse acceptable. La vérité, c’est qu’elle avait toujours pensé à elle-même avant de s’inquiéter des autres. Elle était comme ça, c’est tout. Une ordure par nature. Même lorsqu’elle essayait de bien faire, elle finissait toujours par merder, d’une façon ou d’une autre. Je compris un peu mieux mes cauchemars, lorsque toutes les personnes que je croisais finissaient par se transformer en squelettes quand je les dépassais. Ressentais-je de la compassion pour cette femme ? Pour Aelle ? De la pitié pour moi-même ? Tout cela en même temps, sans doute… J’aurais voulu haïr Kristen Loewy comme un démon incapable d’aimer, seulement capable de mentir et manipuler, mais cela m’était impossible. Je la haïssais plutôt comme une simple humaine qui enchaîne les conneries. Moi aussi, je devais être l’une de ses nombreuses erreurs de parcours. Je ne lui pardonnais pas de m’avoir blessée, d’avoir blessé Aelle, d’avoir blessé… sûrement tant d’autres ; je la maudissais pour tout le mal qu’elle répandait autour d’elle et qu’elle déversait en moi… mais je partageais sa souffrance, bien méritée mais terriblement sincère, et je la traduisais en un abondant flot de larmes.
La tête en l'air, je soufflai longtemps pour tenter de me calmer et je reportai mon regard sur Aelle. Je ne la voyais qu’à moitié à travers le flou de mes yeux mouillés.
« Oui… elle le mérite, soufflai-je. »
Je suis tellement, tellement désolée… et je n’ai aucune excuse. Je suis une pourriture. Tout simplement néfaste. Une putain d’égoïste qui considère les autres comme des quantités négligeables.
Je hochai la tête, à la fois pour Aelle et pour les pensées que je recevais, tandis qu’un sanglot fit sursauter ma poitrine. Malgré l’égoïsme du démon et la méfiance que je ressentais envers elle, je ne pouvais que croire en sa profonde culpabilité qui débordait sur moi. Et alors, je crus également ce qu’elle m’avait soufflé la première fois que j’avais vu Aelle. Pas de doute, elle l’aimait beaucoup. Ce n’était pas un mensonge. Elle l’aimait beaucoup mais cela ne l’avait pas empêchée de la faire souffrir. Elle avait ses raisons mais aucune excuse acceptable. La vérité, c’est qu’elle avait toujours pensé à elle-même avant de s’inquiéter des autres. Elle était comme ça, c’est tout. Une ordure par nature. Même lorsqu’elle essayait de bien faire, elle finissait toujours par merder, d’une façon ou d’une autre. Je compris un peu mieux mes cauchemars, lorsque toutes les personnes que je croisais finissaient par se transformer en squelettes quand je les dépassais. Ressentais-je de la compassion pour cette femme ? Pour Aelle ? De la pitié pour moi-même ? Tout cela en même temps, sans doute… J’aurais voulu haïr Kristen Loewy comme un démon incapable d’aimer, seulement capable de mentir et manipuler, mais cela m’était impossible. Je la haïssais plutôt comme une simple humaine qui enchaîne les conneries. Moi aussi, je devais être l’une de ses nombreuses erreurs de parcours. Je ne lui pardonnais pas de m’avoir blessée, d’avoir blessé Aelle, d’avoir blessé… sûrement tant d’autres ; je la maudissais pour tout le mal qu’elle répandait autour d’elle et qu’elle déversait en moi… mais je partageais sa souffrance, bien méritée mais terriblement sincère, et je la traduisais en un abondant flot de larmes.
La tête en l'air, je soufflai longtemps pour tenter de me calmer et je reportai mon regard sur Aelle. Je ne la voyais qu’à moitié à travers le flou de mes yeux mouillés.
« Oui… elle le mérite, soufflai-je. »
Nos peaux se souviennent
Tout mon poids est appuyé contre la fenêtre. Je lutte pour ne pas me laisser glisser contre la vitre, pour ne pas faire du sol le réceptacle de ma tristesse. Et plus je persiste dans ma lutte, plus mes doigts s'affairent sur mes cheveux, à tirer, à malmener. À chaque étincelle de douleur, je me souviens d'où je suis. Là, je me rappelle de la présence d'Yshre ; là, du monde moldu qui m'entoure ; là, de ma quête qui n'a pas encore trouvé ses réponses. Je commence à grimacer sous la douleur mais grâce à cela je garde un pied dans la réalité.
Sans cela, peut-être n'aurais-je jamais pris conscience de ces légers frémissements, de ces bruits discrets, de cette respiration entrecoupée qui sont discernables dans le silence de la pièce. Sans cela, peut-être n'aurais-je jamais rouvert les paupières, ni fouillé à travers mes cheveux qui retombent comme un rideau devant mes yeux pour trouver l'origine de ce bruit. Sans cette douleur, je ne l'aurais pas vu en train de pleurer. Yshre. Quand ses yeux se vrillent aux miens, quelque chose dans mon cœur s'agite furieusement : ils sont gorgées de larmes brûlantes.
J'accueille ses mots sans réagir. Elle n'a pas besoin de me le répéter pour que je sache que Kristen mérite toutes les mauvaises choses que je pourrais lui souhaiter. Mais je devine qu'elle ne se contente pas de répéter bêtement. Non, elle confirme. Elle confirme comme si elle savait. Comme si elle savait réellement, comme si elle avait son mot à dire. Ou comme si elle parlait à sa place. Une nouvelle fois je sens mon souffle se couper, mon cœur s'emballer. Non, non, non elle ne peut pas parler à sa place, c'est impossible, car cela voudrait dire que Kristen m'entend et que...
Non.
J'en appelle à mes doigts ; une étoile de douleur éclate à l'orée de ma vision. Mais à peine ai-je commencé à m'acharner, que je le sens, là, sur la peau tendre à la base de mon cou : la caresse discrète et subtile d'un pelage bleu. Zikomo. Je me rappelle de lui comme d'un souvenir lointain. J'avais oublié qu'il était là. Je ne veux pas de son réconfort, je n'en veux pas, laisse ma respiration s'écrouler, laisse la douleur grandir, laisse mon angoisse prendre possession de moi ! Laisse-moi. Laisse-moi ! Pourtant, l'instant d'après, je lève d'un demi-centimètre mon épaule afin de prolonger ce contact. Le corps chaud de Zikomo se presse contre moi. Sur ma peau, j'entends le métronome régulier de son cœur qui parait si calme comparé à la mélodie brutale du mien.
Je trouve le courage de regarder Yshre. Ses yeux gorgés de larmes, son nez rougit, l'émotion qui tend son visage. Pour la seconde fois, je réalise qu'elle pleure. Elle pleure réellement. Je ne sais pas pourquoi j'ai du mal à l'accepter. Je n'aime pas ce que je vois. À cause de ses larmes, je sens les miennes refouler. À cause d'elles, je n'arrive plus à tirer sur mes cheveux. Et à cause d'elles, je sens mon dos se redresser. Légèrement, mais il se redresse quand même.
« Pourquoi tu pleures ? » je lui lance.
C'est terrible d'entendre sa propre voix et de se rendre compte qu'elle si misérable. Elle n'accuse plus, elle n’injurie, elle ne salit plus. Elle tremble ; je commence à regretter : j'aurais dû dire à Yshre d'arrêter son cinéma, d'arrêter de pleurer alors qu'elle ne comprend rien, rien à tout ce qui m'arrive, rien à tout ce qui me liait à Kristen ! Pourquoi tu pleures alors que tu ne sais rien ? Comment oses-tu vouloir me faire croire que mes mots te touchent alors que tu ne sais rien, rien, rien et qu'elle n'est pas dans ta tête, parce que si elle l'était, cela voudrait dire que quelque chose dans ce que je viens de dire aurait pu la toucher, elle. Mais c'est impossible, car Kristen Loewy se fiche de mes larmes, tout comme elle s'en fichait à l'époque de me faire suivre une énigme qui m'a fait traverser le pays, quitter le pays, alors que rien ne m'attendait au bout. Comme elle s'en fichait de m'abandonner dans son château alors qu'elle partait à l'assaut du monde. Kristen Loewy n'a pas besoin d'une Aelle à ses côtés. Ça, je l'ai bien compris.
Sans cela, peut-être n'aurais-je jamais pris conscience de ces légers frémissements, de ces bruits discrets, de cette respiration entrecoupée qui sont discernables dans le silence de la pièce. Sans cela, peut-être n'aurais-je jamais rouvert les paupières, ni fouillé à travers mes cheveux qui retombent comme un rideau devant mes yeux pour trouver l'origine de ce bruit. Sans cette douleur, je ne l'aurais pas vu en train de pleurer. Yshre. Quand ses yeux se vrillent aux miens, quelque chose dans mon cœur s'agite furieusement : ils sont gorgées de larmes brûlantes.
J'accueille ses mots sans réagir. Elle n'a pas besoin de me le répéter pour que je sache que Kristen mérite toutes les mauvaises choses que je pourrais lui souhaiter. Mais je devine qu'elle ne se contente pas de répéter bêtement. Non, elle confirme. Elle confirme comme si elle savait. Comme si elle savait réellement, comme si elle avait son mot à dire. Ou comme si elle parlait à sa place. Une nouvelle fois je sens mon souffle se couper, mon cœur s'emballer. Non, non, non elle ne peut pas parler à sa place, c'est impossible, car cela voudrait dire que Kristen m'entend et que...
Non.
J'en appelle à mes doigts ; une étoile de douleur éclate à l'orée de ma vision. Mais à peine ai-je commencé à m'acharner, que je le sens, là, sur la peau tendre à la base de mon cou : la caresse discrète et subtile d'un pelage bleu. Zikomo. Je me rappelle de lui comme d'un souvenir lointain. J'avais oublié qu'il était là. Je ne veux pas de son réconfort, je n'en veux pas, laisse ma respiration s'écrouler, laisse la douleur grandir, laisse mon angoisse prendre possession de moi ! Laisse-moi. Laisse-moi ! Pourtant, l'instant d'après, je lève d'un demi-centimètre mon épaule afin de prolonger ce contact. Le corps chaud de Zikomo se presse contre moi. Sur ma peau, j'entends le métronome régulier de son cœur qui parait si calme comparé à la mélodie brutale du mien.
Je trouve le courage de regarder Yshre. Ses yeux gorgés de larmes, son nez rougit, l'émotion qui tend son visage. Pour la seconde fois, je réalise qu'elle pleure. Elle pleure réellement. Je ne sais pas pourquoi j'ai du mal à l'accepter. Je n'aime pas ce que je vois. À cause de ses larmes, je sens les miennes refouler. À cause d'elles, je n'arrive plus à tirer sur mes cheveux. Et à cause d'elles, je sens mon dos se redresser. Légèrement, mais il se redresse quand même.
« Pourquoi tu pleures ? » je lui lance.
C'est terrible d'entendre sa propre voix et de se rendre compte qu'elle si misérable. Elle n'accuse plus, elle n’injurie, elle ne salit plus. Elle tremble ; je commence à regretter : j'aurais dû dire à Yshre d'arrêter son cinéma, d'arrêter de pleurer alors qu'elle ne comprend rien, rien à tout ce qui m'arrive, rien à tout ce qui me liait à Kristen ! Pourquoi tu pleures alors que tu ne sais rien ? Comment oses-tu vouloir me faire croire que mes mots te touchent alors que tu ne sais rien, rien, rien et qu'elle n'est pas dans ta tête, parce que si elle l'était, cela voudrait dire que quelque chose dans ce que je viens de dire aurait pu la toucher, elle. Mais c'est impossible, car Kristen Loewy se fiche de mes larmes, tout comme elle s'en fichait à l'époque de me faire suivre une énigme qui m'a fait traverser le pays, quitter le pays, alors que rien ne m'attendait au bout. Comme elle s'en fichait de m'abandonner dans son château alors qu'elle partait à l'assaut du monde. Kristen Loewy n'a pas besoin d'une Aelle à ses côtés. Ça, je l'ai bien compris.
Nos peaux se souviennent
Pourquoi je pleure ? Et pourquoi je ne pleurerais pas ? J’étais emplie de la tristesse de trois personnes à la fois, comment empêcher mes larmes de couler ? J’avais fait de mon mieux pour ne pas sangloter comme une enfant, me cacher sous ma couette et hurler contre mon oreiller. Par dignité. Mais les chaudes larmes du chagrin le plus profond n’étaient pas bien loin. Pourquoi je pleure ? Parce que d’autres larmes que les miennes traversent mes yeux, que les remords et les regrets se mêlent, que la culpabilité envahit tout, parce que c’est trop, trop lourd à supporter, il faut que cela s’évacue.
Je lâchai un soupir de fatigue en essuyant mon visage du revers de ma manche. Je n’avais pas la force d’expliquer. Pas les mots non plus. D’un regard, je suppliai Aelle de retirer sa question ou d’en trouver la réponse elle-même. Réfléchis un peu, s’il te plaît, ne m’oblige pas à t’apporter une confirmation à ce que tu sais déjà… c’est évident, pourquoi je pleure. Fallait-il que je disserte sur ma peine ? Je soupirai une nouvelle fois.
« À ton avis…? »
Je secouai la tête, cachai la moitié de mon visage derrière ma main et soupirai encore, un faux sourire aux lèvres. Aucun mot, aucun, ne me permettait d’expliquer l’envergure de mes sentiments. Je me retournai pour faire face au bureau et je plongeai ma tête dans mes bras, épuisée. Si je pouvais prendre congé, juste un peu, laisser celle qui était vraiment concernée par tout ce mal prendre le relai… Je fermai les yeux et laissai l’obscurité et le silence m’envahir. Oh, comme c’était reposant ! Aelle pouvait bien attendre, avec ses questions stupides qui n’en étaient pas. Au bout de quelques secondes qui durent lui sembler très longues, la bouche à moitié couverte par le tissu de mon sweat-shirt, je récitai d’une voix étouffée :
« Parce que je n'ai toujours été qu'une ordure égoïste plus attirée par ma propre noirceur que par tout le reste. La vraie douleur ne vient pas du mal que l'on s'inflige… mais du mal que l'on inflige à ceux qui nous sont chers. »
Je lâchai un soupir de fatigue en essuyant mon visage du revers de ma manche. Je n’avais pas la force d’expliquer. Pas les mots non plus. D’un regard, je suppliai Aelle de retirer sa question ou d’en trouver la réponse elle-même. Réfléchis un peu, s’il te plaît, ne m’oblige pas à t’apporter une confirmation à ce que tu sais déjà… c’est évident, pourquoi je pleure. Fallait-il que je disserte sur ma peine ? Je soupirai une nouvelle fois.
« À ton avis…? »
Je secouai la tête, cachai la moitié de mon visage derrière ma main et soupirai encore, un faux sourire aux lèvres. Aucun mot, aucun, ne me permettait d’expliquer l’envergure de mes sentiments. Je me retournai pour faire face au bureau et je plongeai ma tête dans mes bras, épuisée. Si je pouvais prendre congé, juste un peu, laisser celle qui était vraiment concernée par tout ce mal prendre le relai… Je fermai les yeux et laissai l’obscurité et le silence m’envahir. Oh, comme c’était reposant ! Aelle pouvait bien attendre, avec ses questions stupides qui n’en étaient pas. Au bout de quelques secondes qui durent lui sembler très longues, la bouche à moitié couverte par le tissu de mon sweat-shirt, je récitai d’une voix étouffée :
« Parce que je n'ai toujours été qu'une ordure égoïste plus attirée par ma propre noirceur que par tout le reste. La vraie douleur ne vient pas du mal que l'on s'inflige… mais du mal que l'on inflige à ceux qui nous sont chers. »
Nos peaux se souviennent
Épargne-moi tes ressentis, par Morgane !
C'était le plein été lorsque je suis rentrée d'Allemagne. Je me rappelle du soleil harassant, de la chaleur moite qui remplaçait la pluie qui tombait sans discontinuer lorsque j'étais au bunker. Les semaines suivantes, j'ai dépensé une fortune pour avoir l'opportunité d'utiliser une pensine. J'ai utilisé l'argent que ma mère et mon père ont mis de côté pour moi depuis ma naissance, piochant tous les mois dans leur salaire pour me constituer « de quoi commencer ta vie, quand tu seras adulte », de l'argent pour « te faire des petits plaisirs » ou encore pour « financer ton premier appartement... Mais si ma chérie, je t'assure qu'un jour tu voudras vivre ailleurs qu'à la maison avec nous ! » J'ai dépensé cet argent pour siphonner mes souvenirs. Je les ai décortiqués un à un, enfermée dans la pièce étouffante d'un petit appartement miteux de Godric's Hollow, lieu que le loueur m'a imposé pour que je puisse disposer comme je le souhaitais de sa précieuse pensine. J'y ai passé des heures, des nuits, des journées entières à perdre le court du temps, à oublier de dormir, de manger, d'exister, de vivre. Rien d'autre n'existait que ces souvenirs et la réponse que je pensais trouver au coeur même de mon esprit : elle avait bien dû me donner un indice durant nos longues conversations, le nom d'une ville, d'une personne, elle avait bien dû me raconter une anecdote qui pourrait m'indiquer où la chercher, quelque chose, n'importe quoi ! De nos souvenirs, j'ai inventé mille pistes à partir de choses qu'elle m'a dites, de phrases dans lesquelles j'ai voulu voir des double sens et je les ai toutes suivies. Pendant des semaines. Sous le regard impuissant de Zikomo qui me voyait m'acharner sans que cela n'amène le moindre résultat.
Je ne souhaite pas m'entretenir avec toi.
Je me souviens des nuits fiévreuses, le corps plié en deux pour mieux plonger mon visage dans la pensine. Quand plusieurs heures après je m'extirpais d'un quelconque souvenir, il me fallait de longues minutes avant de réussir à me lever complètement tant mon corps était perclus de douleurs. Je me souviens du jour où j'ai émergé d'un énième fragment de ce que nous avons été et que je me suis retrouvée seule dans la pièce obscure. Je baignais dans ma propre sueur, les larmes roulaient sur mes joues. Zikomo en avait assez de me voir persister, alors il n'était pas là. J'étais seule quand j'ai réalisé que ce que je faisais ne menait à rien, que Kristen ne m'avait pas donné plus d'indices que cela. Qu'elle s'était purement et simplement contentée de m'abandonner et de me narguer en me donnant un fol espoir de la contacter et de la retrouver — alors qu'elle devait déjà savoir, à ce moment-là, qu'elle ne serait pas au bout du chemin pour m'accueillir.
ordre égoïste
Cet été-là, je me suis rendue ivre de nos souvenirs. J'ai ancré sa voix au plus profond de mon âme. J'ai gravé sa silhouette sur mes rétines. J'ai tout appris de nos échanges. J'ai surtout appris à haïr le moindre d'entre eux.
Mais je me souviens de ces mots-là.
Je me souviens de beaucoup trop de choses.
Si tu as un sujet plus exaltant à aborder, je t'en prie. Sinon...
J'ai du mal à accommoder sur le dos d'Yshre. De là où je me tiens, je n'aperçois rien d'autre que son dos et sa longue chevelure noire qui le dévale.
Je ne sais pas si j'ai besoin de toi en plus de tout le reste.
J'étais en troisième année. Je la haïssais comme seule une enfant pouvait haïr parce qu'elle m'avait expulsé de son grand château. Mais ce jour-là, lorsque nous nous sommes retrouvées devant l'Ombre de la mort et que nous avons discuté, je me suis rappelée pourquoi je ne pouvais pas véritablement la détester, toute enfant que j'étais. C'est ce jour-là qu'elle l'a dit. Je le sais, je le sais aussi sûrement que je sais que je ne peux pas supporter tout ce qui est en train d'arriver. La vraie douleur ne vient pas du mal que l'on s'inflige... Elle était si grande, alors. Ou peut-être était-ce moi qui était si petite, minuscule face à elle et face à ce grand tableau. Petite, mais si fière de donner envie à la directrice d'outrepasser son rôle pour me parler à moi. Et elle l'a dit. Parce qu'elle avait décelé ce qui plus tard donnerait nos discussions les plus douloureuses à propos de la magie noire. Elle l'a dit : ...mais du mal que l'on inflige à ceux qui nous sont chers.
J'arrache mon dos de la fenêtre contre lequel il était appuyé. Le doux métronome cardiaque de Zikomo s'est emballé, je le sais car je le sens s'agiter contre ma peau. Mais je n'y fais guère attention, parce que mon propre coeur est en chute libre.
« Non. »
Je ne sais pas bien comment ce son a pu sortir de ma bouche, mais il l'a fait. Un non comme un souffle de vent, léger, à peine plus qu'un chuchotement, mais il résonne comme un coup de tonnerre. Elle l'a déjà dit, il y a trois ans ou six. Elle a dit mot pour mot ces phrases qui viennent de sortir de la bouche d'Yshre. C'est elle qui a parlé, n'est-ce pas ? Elle, Yshre. Elle vient de répéter mot pour mot des phrases que Kristen Loewy m'a dites par le passé. Elle vient de le faire.
« Aelle ? »
La petite voix de Zikomo s'élève à peine plus haut que mon oreille. Son inquiétude me frappe de plein fouet. Je ne sais pas comme il l'a deviné, mais il a compris que j'étais en train de me casser en mille morceaux.
« N... »
Ma voix se brise quand la panique inonde mon corps d'une vague de chaleur. Ma vision se rétrécit à un boyau obscur au bout du quel n'existe qu'Yshre. Soudainement, cela me paraît essentiel de pouvoir exprimer le chaos qui se joue dans mon esprit.
« Non, non, non, débité-je à toute allure en secouant la tête, c'est pas en train d'arriver, c'est pas en tr... »
Ma voix déraille, je suis à bout de souffle comme si je venais de sillonner une île pendant des heures pour retrouver la trace d'une femme dont j'ai besoin.
Parce que je n'ai toujours été qu'une ordure égoïste.
Je sens mon corps bouger, mon cœur frappe contre ma cage thoracique, ses coups sont douloureux, ils m'étouffent. Quand je baisse les yeux, je vois ma main qui s'agrippe à la poignée de la porte. Et tout à coup, je comprends que je ne peux pas supporter tout cela. Je ne sais pas pourquoi exactement, mais j'en suis incapable. Je me noie dans quelque chose de trop grand pour moi, comme si j'avais la tête sous l'eau, mais hors de l'eau. Je ne sais plus comment je dois respirer, ni ce que je dois faire ou dire. Je sais juste qu'Yshre vient de prononcer des mots de Kristen et que je ne peux pas. Je ne peux pas affronter ça, je ne peux pas, je ne peux pas, je ne peux pas, je ne peux pas, mais pourquoi je ne peux pas ? Calme-toi, réfléchis, tout va bien, tu l'as retrouvée, tout va bien, calme-toi ! Ma main active brutalement la poignée : j'ouvre la porte en grand.
Je me jette dans le dégagement, prête à dévaler les marches à toute allure. Mais je m'immobilise subitement quand mes yeux tombent sur une tâche bleue qui se dessine dans l'obscurité de la cage d'escalier.
« Ne pars pas ! » me supplie Zikomo sans lever le ton.
Un rire nerveux m'échappe. Je me retiens au mur pour ne pas m'effondrer. T'es si petit, Zikomo ! Tu fais à peine moins que la taille de ma main. Un coup de pied et tu voleras au bas de l'escalier ! Ne reste pas sur mon chemin !
Mais c'est trop tard. Il m'a forcé à m'arrêter, tout à coup je ne peux plus faire le moindre pas. Je glisse contre le mur et tombe lourdement sur le sol. Là, j'éclate en sanglots.
Cela fait exactement 2 ans, 7 mois et 1 jour que j'attends ce moment. J'ai toujours dit que pour savoir composer avec Aelle, la patience était une vertu essentielle.
C'était le plein été lorsque je suis rentrée d'Allemagne. Je me rappelle du soleil harassant, de la chaleur moite qui remplaçait la pluie qui tombait sans discontinuer lorsque j'étais au bunker. Les semaines suivantes, j'ai dépensé une fortune pour avoir l'opportunité d'utiliser une pensine. J'ai utilisé l'argent que ma mère et mon père ont mis de côté pour moi depuis ma naissance, piochant tous les mois dans leur salaire pour me constituer « de quoi commencer ta vie, quand tu seras adulte », de l'argent pour « te faire des petits plaisirs » ou encore pour « financer ton premier appartement... Mais si ma chérie, je t'assure qu'un jour tu voudras vivre ailleurs qu'à la maison avec nous ! » J'ai dépensé cet argent pour siphonner mes souvenirs. Je les ai décortiqués un à un, enfermée dans la pièce étouffante d'un petit appartement miteux de Godric's Hollow, lieu que le loueur m'a imposé pour que je puisse disposer comme je le souhaitais de sa précieuse pensine. J'y ai passé des heures, des nuits, des journées entières à perdre le court du temps, à oublier de dormir, de manger, d'exister, de vivre. Rien d'autre n'existait que ces souvenirs et la réponse que je pensais trouver au coeur même de mon esprit : elle avait bien dû me donner un indice durant nos longues conversations, le nom d'une ville, d'une personne, elle avait bien dû me raconter une anecdote qui pourrait m'indiquer où la chercher, quelque chose, n'importe quoi ! De nos souvenirs, j'ai inventé mille pistes à partir de choses qu'elle m'a dites, de phrases dans lesquelles j'ai voulu voir des double sens et je les ai toutes suivies. Pendant des semaines. Sous le regard impuissant de Zikomo qui me voyait m'acharner sans que cela n'amène le moindre résultat.
Je ne souhaite pas m'entretenir avec toi.
Je me souviens des nuits fiévreuses, le corps plié en deux pour mieux plonger mon visage dans la pensine. Quand plusieurs heures après je m'extirpais d'un quelconque souvenir, il me fallait de longues minutes avant de réussir à me lever complètement tant mon corps était perclus de douleurs. Je me souviens du jour où j'ai émergé d'un énième fragment de ce que nous avons été et que je me suis retrouvée seule dans la pièce obscure. Je baignais dans ma propre sueur, les larmes roulaient sur mes joues. Zikomo en avait assez de me voir persister, alors il n'était pas là. J'étais seule quand j'ai réalisé que ce que je faisais ne menait à rien, que Kristen ne m'avait pas donné plus d'indices que cela. Qu'elle s'était purement et simplement contentée de m'abandonner et de me narguer en me donnant un fol espoir de la contacter et de la retrouver — alors qu'elle devait déjà savoir, à ce moment-là, qu'elle ne serait pas au bout du chemin pour m'accueillir.
ordre égoïste
Cet été-là, je me suis rendue ivre de nos souvenirs. J'ai ancré sa voix au plus profond de mon âme. J'ai gravé sa silhouette sur mes rétines. J'ai tout appris de nos échanges. J'ai surtout appris à haïr le moindre d'entre eux.
Mais je me souviens de ces mots-là.
Je me souviens de beaucoup trop de choses.
Si tu as un sujet plus exaltant à aborder, je t'en prie. Sinon...
J'ai du mal à accommoder sur le dos d'Yshre. De là où je me tiens, je n'aperçois rien d'autre que son dos et sa longue chevelure noire qui le dévale.
Je ne sais pas si j'ai besoin de toi en plus de tout le reste.
J'étais en troisième année. Je la haïssais comme seule une enfant pouvait haïr parce qu'elle m'avait expulsé de son grand château. Mais ce jour-là, lorsque nous nous sommes retrouvées devant l'Ombre de la mort et que nous avons discuté, je me suis rappelée pourquoi je ne pouvais pas véritablement la détester, toute enfant que j'étais. C'est ce jour-là qu'elle l'a dit. Je le sais, je le sais aussi sûrement que je sais que je ne peux pas supporter tout ce qui est en train d'arriver. La vraie douleur ne vient pas du mal que l'on s'inflige... Elle était si grande, alors. Ou peut-être était-ce moi qui était si petite, minuscule face à elle et face à ce grand tableau. Petite, mais si fière de donner envie à la directrice d'outrepasser son rôle pour me parler à moi. Et elle l'a dit. Parce qu'elle avait décelé ce qui plus tard donnerait nos discussions les plus douloureuses à propos de la magie noire. Elle l'a dit : ...mais du mal que l'on inflige à ceux qui nous sont chers.
J'arrache mon dos de la fenêtre contre lequel il était appuyé. Le doux métronome cardiaque de Zikomo s'est emballé, je le sais car je le sens s'agiter contre ma peau. Mais je n'y fais guère attention, parce que mon propre coeur est en chute libre.
« Non. »
Je ne sais pas bien comment ce son a pu sortir de ma bouche, mais il l'a fait. Un non comme un souffle de vent, léger, à peine plus qu'un chuchotement, mais il résonne comme un coup de tonnerre. Elle l'a déjà dit, il y a trois ans ou six. Elle a dit mot pour mot ces phrases qui viennent de sortir de la bouche d'Yshre. C'est elle qui a parlé, n'est-ce pas ? Elle, Yshre. Elle vient de répéter mot pour mot des phrases que Kristen Loewy m'a dites par le passé. Elle vient de le faire.
« Aelle ? »
La petite voix de Zikomo s'élève à peine plus haut que mon oreille. Son inquiétude me frappe de plein fouet. Je ne sais pas comme il l'a deviné, mais il a compris que j'étais en train de me casser en mille morceaux.
« N... »
Ma voix se brise quand la panique inonde mon corps d'une vague de chaleur. Ma vision se rétrécit à un boyau obscur au bout du quel n'existe qu'Yshre. Soudainement, cela me paraît essentiel de pouvoir exprimer le chaos qui se joue dans mon esprit.
« Non, non, non, débité-je à toute allure en secouant la tête, c'est pas en train d'arriver, c'est pas en tr... »
Ma voix déraille, je suis à bout de souffle comme si je venais de sillonner une île pendant des heures pour retrouver la trace d'une femme dont j'ai besoin.
Parce que je n'ai toujours été qu'une ordure égoïste.
Je sens mon corps bouger, mon cœur frappe contre ma cage thoracique, ses coups sont douloureux, ils m'étouffent. Quand je baisse les yeux, je vois ma main qui s'agrippe à la poignée de la porte. Et tout à coup, je comprends que je ne peux pas supporter tout cela. Je ne sais pas pourquoi exactement, mais j'en suis incapable. Je me noie dans quelque chose de trop grand pour moi, comme si j'avais la tête sous l'eau, mais hors de l'eau. Je ne sais plus comment je dois respirer, ni ce que je dois faire ou dire. Je sais juste qu'Yshre vient de prononcer des mots de Kristen et que je ne peux pas. Je ne peux pas affronter ça, je ne peux pas, je ne peux pas, je ne peux pas, je ne peux pas, mais pourquoi je ne peux pas ? Calme-toi, réfléchis, tout va bien, tu l'as retrouvée, tout va bien, calme-toi ! Ma main active brutalement la poignée : j'ouvre la porte en grand.
Je me jette dans le dégagement, prête à dévaler les marches à toute allure. Mais je m'immobilise subitement quand mes yeux tombent sur une tâche bleue qui se dessine dans l'obscurité de la cage d'escalier.
« Ne pars pas ! » me supplie Zikomo sans lever le ton.
Un rire nerveux m'échappe. Je me retiens au mur pour ne pas m'effondrer. T'es si petit, Zikomo ! Tu fais à peine moins que la taille de ma main. Un coup de pied et tu voleras au bas de l'escalier ! Ne reste pas sur mon chemin !
Mais c'est trop tard. Il m'a forcé à m'arrêter, tout à coup je ne peux plus faire le moindre pas. Je glisse contre le mur et tombe lourdement sur le sol. Là, j'éclate en sanglots.
Cela fait exactement 2 ans, 7 mois et 1 jour que j'attends ce moment. J'ai toujours dit que pour savoir composer avec Aelle, la patience était une vertu essentielle.