Chronique d'un néant bruyant
Vendredi 17 décembre 2049
Chez Ashley Rockfield — Godric’s Hollow
J’observe autour de moi avec l’air de ne pas le faire, par coups d'œil furtifs. L’appartement est assez étroit et sombre. Nous nous entassons dans le petit salon, Rockfield et Johnson serrés sur le canapé et moi le cul posé au sol, sur un coussin. Les fenêtres sont trop petites pour laisser passer suffisamment de lumière. Dans un coin de la pièce, une cuisine réduite. Deux portes aux murs : l’une donnant sur la salle de bains, l’autre sur la chambre ; mais ce ne sont que des suppositions, je n’ai pas été invitée à visiter les liens.
Rockfield et moi nous sommes foudroyées du regard dès que j’ai passé la porte. Je n’avais pas envie de venir, mais Johnson a insisté. Il a si bien insisté, que je suis désormais ici. Ce n’est pas pour lui faire plaisir que j’ai accepté, mais surtout pour qu’il arrête de me harceler. Et peut-être aussi parce que dehors il faisait froid. Mais ce n’est surtout pas pour répondre à une curiosité mal placée de découvrir le lieu de vie de Rockfield, surtout pas. Absolument pas. Et encore moins parce que sans ça, j’allais finir l’après-midi en la seule compagnie d’Oswald Johnson parce que l’insupportable femme qui me sert d’ancienne colocataire n’avait pas envie de sortir.
Depuis quand ce duo maladroit que je forme avec Johnson, qui n’est même pas un duo d’ailleurs, plutôt un rassemblement forcé de deux personnes par le hasard, depuis quand cette chose, donc, s’est transformée en un trio ? Régulièrement, Johnson m’invite. À aller boire un verre, manger un morceau, voir une exposition, acheter des livres, visiter un musée. Il me fait des propositions, j’en refuse la plupart, mais parfois j’accepte. Alors nous nous retrouvons, nous buvons, nous mangeons, nous visitons, et parfois il invite Rockfield également. Il ne me prévient jamais qu’elle sera là et je râle toujours en apercevant sa tête blonde s’approcher de nous, mais je ne lui demande pas d’arrêter : s’il me prévient, je pourrais refuser. Alors elle traîne avec nous parfois, nous nous envoyons des regards noirs, nous nous disputons, nous nous crions dessus. Elle ne me supporte pas plus que je la supporte. Tout ce bordel a commencé lors de la soirée étudiante du début d’année scolaire. À croire que de nous retrouver tous les trois ensemble ce soir-là, bourrées pour ce qui était de moi et de Rockfield, a donné des idées de complicité à Johnson qui pense depuis que c’est une bonne idée de traîner tous les trois ensemble.
Rockfield m’a fourré dans les mains une bièraubeurre et depuis, elle et Johnson discutent sans chercher à me faire participer à la conversation. Je ne les écoute que d’une oreille et n’ouvre la bouche que si l’un d’eux s’adresse directement à moi. En attendant, j’ai toute la liberté voulue pour observer l’appartement de Rockfield en l’écoutant déblatérer sur son travail de briseuse de sort, quand elle ne pose pas des questions à Johnson sur la boutique d’objets magiques dans laquelle il travaille. Étrangement, aucun d’eux ne me pose de question sur ce que je fais de mes journées, malgré le fait qu’ils soient au courant, contrairement à ma famille, que je n’ai pas entamé une deuxième année d’étude. Peut-être ont-il été refroidi par la violence avec laquelle j’ai répondu aux quelques questions qu’ils ont posées, les fois précédentes où l’on s’est vus.
« … m’écoutes ? Eh, Bristyle ?
— Putain, Bristyle ! » répète plus durement Rockfield en m’arrachant à mes pensées.
Lorsque je me détourne d’un cadre immonde qu’elle a accroché au mur pour la regarder, je remarque qu’elle agite la main devant mon visage pour attirer mon attention. Je me contente de hausser un sourcil dans sa direction.
« Non mais écoute un peu quand on te parle ! »
Son air colérique m’amuse.
« Si c’est toi qui me parle, j’ai aucune raison d’écouter, » répliqué-je juste pour l'emmerder.
Elle fait mine d’attraper un coussin, certainement dans l’objectif de me le balancer au visage, et je fais un geste vers ma baguette magique pour lui faire passer l’envie de jouer à ce jeu avec moi, mais Johnson interrompt tout en tendant le bras devant Rockfield. Il me jette un regard d’avertissement en coin.
« Non, non, non, commencez pas ! Aelle, on parlait du bal. On aimerait que tu… »
Je suis si surprise qu'il ose me proposer une telle chose que je ne pense même pas à le corriger sur l'emploi de mon prénom.
« Laisse tomber, grogne Rockfield en se rencognant contre le dossier du canapé en croisant les bras, coussin abandonné, elle s’en tape de ce qu’on veut.
— De ce que tu veux, précisé-je.
— Non mais t’as vu ! crie-t-elle en prenant Johnson à témoin, lequel grimace.
— Donc tu ne t’en fous pas de ce que moi je veux ? fait ce dernier en me lançant un sourire amusé.
— En fait, si. »
Rockfield lève les yeux au ciel et à la manière dont son front se plisse, je comprends qu’elle est réellement en colère, que ce n’est plus seulement de l’agacement. Je n’arrive pas à comprendre pourquoi elle réagit comme ça alors qu’elle sait très bien comment je suis. Nous avons vécu un an ensemble, après tout.
Johnson, lui, est moins sensible à mon comportement. Son sourire ne quitte pas ses lèvres, il se réinstalle confortablement sur le canapé et se penche vers moi, poursuivant la discussion comme si de rien n’était.
« On va aller au bal. Tu viens avec nous ?
— Au bal du nouvel an ? répliqué-je avant d’éclater d’un rire forcé. Même pas en rêve.
— Bah tant mieux ! crache Rockfield. Aucune envie de supporter ta putain tronche en colère pendant toute une soirée.
— Si c’est un bal masqué tu la verrais même pas, abrutie, » grincé-je entre mes dents, tout en me demandant ce que je fous ici si la simple idée de me voir l’insupporte ainsi.
Mais à vrai dire, elle aussi m’insupporte et pourtant j’ai pris la décision toute seule de venir chez elle. Il y a certains comportements qu’il ne vaut mieux pas questionner. Que ce soit les miens ou les siens.
« Ce serait bien si tu venais avec nous, poursuit Johnson, ses yeux naviguant de elle à moi puis de moi à elle tandis que nous nous fusillons du regard. C’est juste une soirée, ça changera de d’habitude. On pourra boire, manger et… Et… »
Il s’arrête comme s’il n’avait tout à coup plus d’idée sur quoi dire pour m’attirer là-bas. De toute façon, il n’y a pas grand chose à dire pour me donner envie d’y aller. La seule idée d’un bal ne m’inspire aucune confiance. Mais une partie de son discours m’a touchée malgré moi. Ça changera de d’habitude, a-t-il dit et je ne peux m’empêcher de songer que oui, effectivement, cela changera du quotidien, du silence de ma chambre, du vide dans lequel j’évolue depuis quelques mois. Cela remplirait une case du calendrier, me donnerait un objectif le temps d’une soirée. Une seule, mais c’est déjà mieux que rien, non ?
« Laisse tomber, grommelle Rockfield, rien de ce que tu diras pourrait lui donner envie de mettre un peu de fun dans sa vie. »
Ses mots semblent conclure la conversation. Après un silence tendu, la discussion se tourne vers un autre sujet et moi je continue de siroter ma bièraubeurre en silence en me demandant pourquoi je n’ai plus autant envie qu’auparavant de refuser l’invitation qui m’a été faite.
Chez Ashley Rockfield — Godric’s Hollow
J’observe autour de moi avec l’air de ne pas le faire, par coups d'œil furtifs. L’appartement est assez étroit et sombre. Nous nous entassons dans le petit salon, Rockfield et Johnson serrés sur le canapé et moi le cul posé au sol, sur un coussin. Les fenêtres sont trop petites pour laisser passer suffisamment de lumière. Dans un coin de la pièce, une cuisine réduite. Deux portes aux murs : l’une donnant sur la salle de bains, l’autre sur la chambre ; mais ce ne sont que des suppositions, je n’ai pas été invitée à visiter les liens.
Rockfield et moi nous sommes foudroyées du regard dès que j’ai passé la porte. Je n’avais pas envie de venir, mais Johnson a insisté. Il a si bien insisté, que je suis désormais ici. Ce n’est pas pour lui faire plaisir que j’ai accepté, mais surtout pour qu’il arrête de me harceler. Et peut-être aussi parce que dehors il faisait froid. Mais ce n’est surtout pas pour répondre à une curiosité mal placée de découvrir le lieu de vie de Rockfield, surtout pas. Absolument pas. Et encore moins parce que sans ça, j’allais finir l’après-midi en la seule compagnie d’Oswald Johnson parce que l’insupportable femme qui me sert d’ancienne colocataire n’avait pas envie de sortir.
Depuis quand ce duo maladroit que je forme avec Johnson, qui n’est même pas un duo d’ailleurs, plutôt un rassemblement forcé de deux personnes par le hasard, depuis quand cette chose, donc, s’est transformée en un trio ? Régulièrement, Johnson m’invite. À aller boire un verre, manger un morceau, voir une exposition, acheter des livres, visiter un musée. Il me fait des propositions, j’en refuse la plupart, mais parfois j’accepte. Alors nous nous retrouvons, nous buvons, nous mangeons, nous visitons, et parfois il invite Rockfield également. Il ne me prévient jamais qu’elle sera là et je râle toujours en apercevant sa tête blonde s’approcher de nous, mais je ne lui demande pas d’arrêter : s’il me prévient, je pourrais refuser. Alors elle traîne avec nous parfois, nous nous envoyons des regards noirs, nous nous disputons, nous nous crions dessus. Elle ne me supporte pas plus que je la supporte. Tout ce bordel a commencé lors de la soirée étudiante du début d’année scolaire. À croire que de nous retrouver tous les trois ensemble ce soir-là, bourrées pour ce qui était de moi et de Rockfield, a donné des idées de complicité à Johnson qui pense depuis que c’est une bonne idée de traîner tous les trois ensemble.
Rockfield m’a fourré dans les mains une bièraubeurre et depuis, elle et Johnson discutent sans chercher à me faire participer à la conversation. Je ne les écoute que d’une oreille et n’ouvre la bouche que si l’un d’eux s’adresse directement à moi. En attendant, j’ai toute la liberté voulue pour observer l’appartement de Rockfield en l’écoutant déblatérer sur son travail de briseuse de sort, quand elle ne pose pas des questions à Johnson sur la boutique d’objets magiques dans laquelle il travaille. Étrangement, aucun d’eux ne me pose de question sur ce que je fais de mes journées, malgré le fait qu’ils soient au courant, contrairement à ma famille, que je n’ai pas entamé une deuxième année d’étude. Peut-être ont-il été refroidi par la violence avec laquelle j’ai répondu aux quelques questions qu’ils ont posées, les fois précédentes où l’on s’est vus.
« … m’écoutes ? Eh, Bristyle ?
— Putain, Bristyle ! » répète plus durement Rockfield en m’arrachant à mes pensées.
Lorsque je me détourne d’un cadre immonde qu’elle a accroché au mur pour la regarder, je remarque qu’elle agite la main devant mon visage pour attirer mon attention. Je me contente de hausser un sourcil dans sa direction.
« Non mais écoute un peu quand on te parle ! »
Son air colérique m’amuse.
« Si c’est toi qui me parle, j’ai aucune raison d’écouter, » répliqué-je juste pour l'emmerder.
Elle fait mine d’attraper un coussin, certainement dans l’objectif de me le balancer au visage, et je fais un geste vers ma baguette magique pour lui faire passer l’envie de jouer à ce jeu avec moi, mais Johnson interrompt tout en tendant le bras devant Rockfield. Il me jette un regard d’avertissement en coin.
« Non, non, non, commencez pas ! Aelle, on parlait du bal. On aimerait que tu… »
Je suis si surprise qu'il ose me proposer une telle chose que je ne pense même pas à le corriger sur l'emploi de mon prénom.
« Laisse tomber, grogne Rockfield en se rencognant contre le dossier du canapé en croisant les bras, coussin abandonné, elle s’en tape de ce qu’on veut.
— De ce que tu veux, précisé-je.
— Non mais t’as vu ! crie-t-elle en prenant Johnson à témoin, lequel grimace.
— Donc tu ne t’en fous pas de ce que moi je veux ? fait ce dernier en me lançant un sourire amusé.
— En fait, si. »
Rockfield lève les yeux au ciel et à la manière dont son front se plisse, je comprends qu’elle est réellement en colère, que ce n’est plus seulement de l’agacement. Je n’arrive pas à comprendre pourquoi elle réagit comme ça alors qu’elle sait très bien comment je suis. Nous avons vécu un an ensemble, après tout.
Johnson, lui, est moins sensible à mon comportement. Son sourire ne quitte pas ses lèvres, il se réinstalle confortablement sur le canapé et se penche vers moi, poursuivant la discussion comme si de rien n’était.
« On va aller au bal. Tu viens avec nous ?
— Au bal du nouvel an ? répliqué-je avant d’éclater d’un rire forcé. Même pas en rêve.
— Bah tant mieux ! crache Rockfield. Aucune envie de supporter ta putain tronche en colère pendant toute une soirée.
— Si c’est un bal masqué tu la verrais même pas, abrutie, » grincé-je entre mes dents, tout en me demandant ce que je fous ici si la simple idée de me voir l’insupporte ainsi.
Mais à vrai dire, elle aussi m’insupporte et pourtant j’ai pris la décision toute seule de venir chez elle. Il y a certains comportements qu’il ne vaut mieux pas questionner. Que ce soit les miens ou les siens.
« Ce serait bien si tu venais avec nous, poursuit Johnson, ses yeux naviguant de elle à moi puis de moi à elle tandis que nous nous fusillons du regard. C’est juste une soirée, ça changera de d’habitude. On pourra boire, manger et… Et… »
Il s’arrête comme s’il n’avait tout à coup plus d’idée sur quoi dire pour m’attirer là-bas. De toute façon, il n’y a pas grand chose à dire pour me donner envie d’y aller. La seule idée d’un bal ne m’inspire aucune confiance. Mais une partie de son discours m’a touchée malgré moi. Ça changera de d’habitude, a-t-il dit et je ne peux m’empêcher de songer que oui, effectivement, cela changera du quotidien, du silence de ma chambre, du vide dans lequel j’évolue depuis quelques mois. Cela remplirait une case du calendrier, me donnerait un objectif le temps d’une soirée. Une seule, mais c’est déjà mieux que rien, non ?
« Laisse tomber, grommelle Rockfield, rien de ce que tu diras pourrait lui donner envie de mettre un peu de fun dans sa vie. »
Ses mots semblent conclure la conversation. Après un silence tendu, la discussion se tourne vers un autre sujet et moi je continue de siroter ma bièraubeurre en silence en me demandant pourquoi je n’ai plus autant envie qu’auparavant de refuser l’invitation qui m’a été faite.
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Chronique d'un néant bruyant
Dimanche 2 janvier 2050
Le Plateau — Écosse
Lorsque je suis rentrée hier soir, les étoiles parsemaient déjà la voûte céleste. Le ciel était clair, magnifiquement illuminé par les astres. Le nez pointé vers le plafond du monde, j’ai remonté lentement les rues de Mochdinam jusqu’à l’appartement de Narym. Je ne sais pas pourquoi j’ai décidé de rentrer. Oswald.. Non, Johnson m’a proposé de rester. Il a dit que ce serait facile de faire apparaître un second canapé pour que je dorme également dans son salon, proche de Rockfield. Cela nous aurait rappelé des souvenirs de colocation, a gloussé cette dernière, encore ivre de l’alcool bu durant la journée. Johnson a essayé de me retenir. Il était inquiet que je transplane alors que j’avais bu. Mais en réalité, j’étais bien moins alcoolisée que la veille lors du bal ou que plus tôt dans la journée. Alors je suis rentrée chez moi pour retrouver ma chambre, Zikomo, ma vie. Je me suis couchée dans un lit silencieux, sans Mngwi car ce dernier était parti chasser. Triste comme les pierres. Je me suis rendue compte que je n’avais pas la moindre envie de rentrer et que je regrettais de l’avoir fait.
Suite au bal, tout s’est enchaîné. La soirée chez Johnson à se raconter des anecdotes idiotes, à boire, à s’embrouiller les pensées. Puis le lendemain, alors que chacun aurait dû rentrer chez soi… Nous sommes tous restés sur place, Johnson a lancé de la musique sur un vieux tourne disque, il m’a autorisé à fumer à l’intérieur de son appartement, et nous avons continué comme la veille à boire, discuter, manger parfois. À certains moments nous ne parlions même pas. Je ne sais pas pourquoi j’étais là, mais j’y étais, je n’étais pas seule, je n’avais pas envie de rentrer.
Ce matin, le poids dans ma poitrine ne s’en est pas allé. Johnson et Rockfield ont repris le cours de leur vie, ils ont recommencé le travail, et moi… Moi j’ai décidé de transplaner pour aller étudier. Je ne peux pas rester là, dans ma petite chambre, même si Zikomo est revenu. Il dormait profondément sur mon oreiller lorsque je suis partie. Je lui ai laissé un petit mot qui disait :
Pourtant lorsque j’arrive sur mon vieux Plateau Écossais battu par les vents, je m’assieds au bord de l’abîme qui n’est en fait qu’une vue plongeante sur les Highlands et je regarde le temps filer. Le soleil illumine le sommet des pins, le ciel est d’un bleu azur. Emmitouflée dans ma cape, je laisse le vent me fouetter dans l’espoir qu’il emporte avec lui la solitude qui m’entoure. Je me chuchote régulièrement : Vas-y ! Tu te lèves, tu ouvres un grimoire et tu travailles ! Vas-y ! Vas-y ! Mais je n’y vais pas. Je m’embourbe peu à peu dans une profonde mélancolie qui me fige sur place. Je ne peux plus bouger, c’est à peine si je peux respirer tant elle m’écrase. Je ne peux rien faire, alors je subis. Je me déteste de subir, mais je ne sais pas comment arrêter.
« J’étais sûr de te trouver ici. »
Je sursaute violemment, arrachée à mon marasme par un choc teinté d’une peur vivace, profondément ancrée en moi : personne ne peut être ici car personne ne connaît cet endroit à part Kristen. Mon coeur bat furieusement contre ma cage thoracique, résonne dans mes oreilles, fait bouillir le sang dans mes veines. Je trébuche en me relevant, la baguette brandit vers… Rien du tout. Je regarde à droite, à gauche. Personne. Une seconde trop tard, je prends conscience que je connais cette voix, qu’elle m’est familière. Avant même d’avoir mis en mots mes pensées, je lève les yeux vers le ciel et je le vois.
« Nyakane ? » balbutié-je d’une voix brisée.
L’oiseau-serpentaire est quasiment invisible sous le soleil qui traverse son corps spectral. Il plane au-dessus de moi et fait un grand cercle pour atterrir. Mon cœur remonte dans ma gorge, une douleur puissante me vrille les entrailles. Mes jambes tremblent. Je ne peux pas retenir le sanglot qui me déchire la gorge. J’aurais voulu le retenir mais je n’y arrive pas. Les larmes me noient les yeux.
Aussitôt je me détourne du Messager du rêve pour essuyer mes joues en m’insultant de tous les noms. Idiote ! Ne pleure pas devant lui ! J’essaie de contrôler ma respiration erratique en inspirant profondément. J’essaie de ne pas écouter mes pensées mais elles hurlent dans mon crâne. Il est revenu ! disent-elles. Cela fait des mois que Nyakane est parti, qu’il s’en est allé après l’une de nos énièmes disputes. Il est parti et il n’est plus jamais revenu. Il n’est plus jamais revenu et maintenant, il est là.
Quand je me retourne vers lui, mes joues et mes yeux sont rouges, mais mon visage est dur.
« C’est bon, t’as décidé de revenir ? » lui craché-je méchamment.
Il reste silencieux. Que c’est bon de le revoir ! Que c’est bon de pouvoir suivre des yeux son drôle de profil, d’observer son long cou, le dessin de ses plumes autour de ses yeux, de m’amuser de la longueur de ses pattes. Alors tout à coup, je ne peux plus. Je ne peux plus faire semblant. Je porte trop de tristesse en moi pour prendre le risque qu’il s’en aille encore. Je me laisse tomber au sol non loin de lui, les fesses dans la poussière, et j’entoure mes jambes de mes bras. Je me blottis contre moi-même dans l’espoir de contenir la douleur qui veut remonter pour sortir par mes yeux.
« T’es revenu ? demandé-je alors d’une voix misérable, minuscule, une petite voix pathétique.
— Je m’inquiétais pour toi, dit-il doucement, d'un ton que je ne lui ai jamais entendu — habituellement, c’est Zikomo qui parle ainsi.
— Mais… » Je m'éclaircis inutilement la voix. « Zikomo… Zikomo te donnait des… Enfin… Vous… Vous discutiez, non ? »
Je ne peux pas effacer la rancœur de ma voix. Évidemment qu’ils ont toujours été en contact. Je n’ai que rarement posé de questions sur l’oiseau-serpentaire ces derniers temps parce que je ne voulais pas montrer qu’il me manquait, mais Zikomo me racontait des choses, parfois.
« Oui, répond Nyakane, mais c’est à toi que je voulais parler.
— Ah…, dis-je doucement, incapable de détourner les yeux de peur qu’il s’en aille. P-pourquoi ? Tu dois me dire quoi ?
— Comment vas-tu ? »
Il me pose cette question comme il m’a toujours questionné : il attend de moi que je sois sincère, entière. Son ton professoral m’agace, mais je suis si soulagée de l’entendre que je n’y fais pas attention.
« Bien, réponds-je automatiquement.
— Tu mens.
— Bien sûr, avec toi je ne peux que mentir, répliqué-je.
— On dirait, oui.
— T’es chiant ! »
T’es chiant. En grandissant, je lui ai de plus en plus dit. Quand nous nous disputions, je lui balançais ces mots au visage, à sa gueule d’oiseau, alors il se contentait de s’en aller ou de claquer du bec quand il était vraiment en colère. Malgré moi, un sourire maladroit vient m’étirer les lèvres parce que cette réponse c’est quelque chose entre lui et moi, et je comprends en le regardant dans les yeux que lui aussi il y pense. Alors je baisse les yeux, le rouge aux joues, gênée de ne pas être réellement en colère.
Le silence s’étire et je le laisse faire. Nyakane fait ce qu’il fait toujours dans ces moments-là : son regard se plonge dans l’horizon comme s’il était capable de voir au travers, droit comme un I sur ses longues pattes, on pourrait croire que rien ni personne ne peut l’atteindre. Je me rends compte alors qu’il est là, ici. Sur mon Plateau, celui sur lequel je n’autorise personne, pas même Zikomo. Mes dents se plantent dans ma lèvre sous l’inquiétude : ne serais-je plus jamais seule ici ? Vient-il empêcher ce que je fais ici ? Est-ce que c’est le hasard qui l’a fait venir ici, parce qu’il me cherchait et que c’est ici qu’il m’a trouvé, ou est-ce voulu ? Je me questionne en vain, je n’aurais pas de réponse et je ne compte pas lui poser les questions directement. Je camoufle ces pensées sous d’autres moins effrayantes. Ce sera un problème pour plus tard ou pour jamais.
J’écoute mon cœur battre. À chaque coup, il envoie un flux d’espoir dans mes veines. Va-t-il rester ? Et en même temps que j’espère, je crains : restera-t-il ? Je ne sais pas ce dont j’ai envie. Peut-être parce que je n’ai envie de rien ? Quoi qu’il en soit pour le moment je ne bouge pas d’un centimètre, de peur que Nyakane prenne son envol et disparaisse.
Au bout d’un long moment, le silence commence à devenir inconfortable. Je comprends que Nyakane ne dira rien de plus, parce qu’il est comme ça. Contrairement à Zikomo, il ne me pardonnera jamais si je ne quémande pas son pardon. Mais je ne sais même plus ce que j’ai fait pour le faire fuir, plus vraiment. Alors je me contente de dire ces quelques mots, les yeux perdus sur le paysage.
« Tu vas rester ? »
Je suis contente que ma voix soit neutre. Je suis fière de moi.
« J’en doute. »
Je ne savais pas qu’il était possible d’entendre son cœur se briser en deux. Et pourtant. Je respire par à-coups, les voies soudainement encombrées d’émotions violentes.
« Mais si tu le désires, je passerai te voir de temps en temps. C’est ce que tu veux ? »
Je sens son regard sur moi, mais je ne me tourne pas vers lui. Immobile, la tête tournée vers les Highlands. Ma vision se brouille, la chaleur inonde mon visage.
« Pourquoi ?
— Tu n’as plus besoin de mes enseignements, Aelle, » répond Nyakane après un long silence.
Je n’ose pas lui dire que ce n’est pas de ses enseignements dont j’ai besoin. Que ce n’est plus de ça dont j’ai besoin. Mais les mots sont coincés quelque part dans ma gorge. Je me concentre de toutes mes forces pour ne pas battre des paupières, sinon les larmes glisseront sur mes joues. C’est comme un énième abandon. Encore un abandon. Pourquoi est-ce qu’ils abandonnent toujours ? Ceux qui comptent finissent toujours par nous laisser. Toujours.
« Que désires-tu ? demande Nyakane alors que j’ai l’impression que ma chute est sans fin, je tombe, je tombe encore, m’enlisant dans tes ténèbres qui m’engloutissent.
— Quoi ? répliqué-je un peu durement.
— Est-ce que tu veux que je vienne te rendre visite de temps en temps ? »
Je pousse sur mes bras pour me relever et m’éloigne sur le plateau, les poings serrés. Non ! ai-je envie de lui crier. Ne reviens jamais ! Je ne te veux pas à moitié, je te veux tout entier, je veux tout ton temps, je veux que tu sois là entièrement pour moi ou que tu ne sois pas là du tout. Tout pour moi, tout pour moi et rien pour les autres, rien pour Erza près de laquelle tu étais tout ce temps alors que moi je n’avais personne, rien pour Zikomo avec lequel tu discutais par je ne sais quel procédé magique de Messager des rêves alors que moi j’étais perdue dans mes souvenirs, perdue dans ma douleur. Rien pour les autres ! Je veux que tu sois à moi, totalement, du bout des ailes au bout du bec !
Une fois détournée de lui, mes larmes coulent d’elles-mêmes sur mes joues. Je m’empêtre dans ma rage, mais la peur est plus forte. Nyakane est parti une fois, il pourrait repartir une seconde fois. Alors, à bout de souffle, persuadée de faire la plus grosse erreur de ma vie, mais incapable de ne pas faire au moins le minimum pour le retenir auprès de moi, je dégueule ces mots :
« Oui, je veux, » d’une voix étouffée, tremblante d’émotions retenues.
J’entends un froissement d’ailes dans mon dos, mais je ne me retourne pas.
« Alors je viendrai. »
Et soudainement, je sais qu’il est parti. Un regard en arrière me le confirme : le plateau est vide. Les pleurs arrivent soudainement, violents, brutaux. Je me recroqueville sur moi-même en sanglotant, incapable de comprendre ce qui me rend aussi triste alors qu’un de mes amis est revenu pour moi.
Le Plateau — Écosse
Lorsque je suis rentrée hier soir, les étoiles parsemaient déjà la voûte céleste. Le ciel était clair, magnifiquement illuminé par les astres. Le nez pointé vers le plafond du monde, j’ai remonté lentement les rues de Mochdinam jusqu’à l’appartement de Narym. Je ne sais pas pourquoi j’ai décidé de rentrer. Oswald.. Non, Johnson m’a proposé de rester. Il a dit que ce serait facile de faire apparaître un second canapé pour que je dorme également dans son salon, proche de Rockfield. Cela nous aurait rappelé des souvenirs de colocation, a gloussé cette dernière, encore ivre de l’alcool bu durant la journée. Johnson a essayé de me retenir. Il était inquiet que je transplane alors que j’avais bu. Mais en réalité, j’étais bien moins alcoolisée que la veille lors du bal ou que plus tôt dans la journée. Alors je suis rentrée chez moi pour retrouver ma chambre, Zikomo, ma vie. Je me suis couchée dans un lit silencieux, sans Mngwi car ce dernier était parti chasser. Triste comme les pierres. Je me suis rendue compte que je n’avais pas la moindre envie de rentrer et que je regrettais de l’avoir fait.
Suite au bal, tout s’est enchaîné. La soirée chez Johnson à se raconter des anecdotes idiotes, à boire, à s’embrouiller les pensées. Puis le lendemain, alors que chacun aurait dû rentrer chez soi… Nous sommes tous restés sur place, Johnson a lancé de la musique sur un vieux tourne disque, il m’a autorisé à fumer à l’intérieur de son appartement, et nous avons continué comme la veille à boire, discuter, manger parfois. À certains moments nous ne parlions même pas. Je ne sais pas pourquoi j’étais là, mais j’y étais, je n’étais pas seule, je n’avais pas envie de rentrer.
Ce matin, le poids dans ma poitrine ne s’en est pas allé. Johnson et Rockfield ont repris le cours de leur vie, ils ont recommencé le travail, et moi… Moi j’ai décidé de transplaner pour aller étudier. Je ne peux pas rester là, dans ma petite chambre, même si Zikomo est revenu. Il dormait profondément sur mon oreiller lorsque je suis partie. Je lui ai laissé un petit mot qui disait :
Je vais effectivement sur le plateau. Je ne peux pas garder ça en moi, je refuse de regarder passer le soleil derrière la fenêtre, de le voir grimper dans le ciel puis descendre sur l’horizon. Je vais travailler, apprendre. Je n’en ai pas envie. Mais je vais le faire. Je ne peux pas continuer à faire ça, regarder grandir dans mon corps un néant qui a envie de m’avaler toute entière.Je vais sur le plateau.
Je reviens tout à l’heure.
Pourtant lorsque j’arrive sur mon vieux Plateau Écossais battu par les vents, je m’assieds au bord de l’abîme qui n’est en fait qu’une vue plongeante sur les Highlands et je regarde le temps filer. Le soleil illumine le sommet des pins, le ciel est d’un bleu azur. Emmitouflée dans ma cape, je laisse le vent me fouetter dans l’espoir qu’il emporte avec lui la solitude qui m’entoure. Je me chuchote régulièrement : Vas-y ! Tu te lèves, tu ouvres un grimoire et tu travailles ! Vas-y ! Vas-y ! Mais je n’y vais pas. Je m’embourbe peu à peu dans une profonde mélancolie qui me fige sur place. Je ne peux plus bouger, c’est à peine si je peux respirer tant elle m’écrase. Je ne peux rien faire, alors je subis. Je me déteste de subir, mais je ne sais pas comment arrêter.
« J’étais sûr de te trouver ici. »
Je sursaute violemment, arrachée à mon marasme par un choc teinté d’une peur vivace, profondément ancrée en moi : personne ne peut être ici car personne ne connaît cet endroit à part Kristen. Mon coeur bat furieusement contre ma cage thoracique, résonne dans mes oreilles, fait bouillir le sang dans mes veines. Je trébuche en me relevant, la baguette brandit vers… Rien du tout. Je regarde à droite, à gauche. Personne. Une seconde trop tard, je prends conscience que je connais cette voix, qu’elle m’est familière. Avant même d’avoir mis en mots mes pensées, je lève les yeux vers le ciel et je le vois.
« Nyakane ? » balbutié-je d’une voix brisée.
L’oiseau-serpentaire est quasiment invisible sous le soleil qui traverse son corps spectral. Il plane au-dessus de moi et fait un grand cercle pour atterrir. Mon cœur remonte dans ma gorge, une douleur puissante me vrille les entrailles. Mes jambes tremblent. Je ne peux pas retenir le sanglot qui me déchire la gorge. J’aurais voulu le retenir mais je n’y arrive pas. Les larmes me noient les yeux.
Aussitôt je me détourne du Messager du rêve pour essuyer mes joues en m’insultant de tous les noms. Idiote ! Ne pleure pas devant lui ! J’essaie de contrôler ma respiration erratique en inspirant profondément. J’essaie de ne pas écouter mes pensées mais elles hurlent dans mon crâne. Il est revenu ! disent-elles. Cela fait des mois que Nyakane est parti, qu’il s’en est allé après l’une de nos énièmes disputes. Il est parti et il n’est plus jamais revenu. Il n’est plus jamais revenu et maintenant, il est là.
Quand je me retourne vers lui, mes joues et mes yeux sont rouges, mais mon visage est dur.
« C’est bon, t’as décidé de revenir ? » lui craché-je méchamment.
Il reste silencieux. Que c’est bon de le revoir ! Que c’est bon de pouvoir suivre des yeux son drôle de profil, d’observer son long cou, le dessin de ses plumes autour de ses yeux, de m’amuser de la longueur de ses pattes. Alors tout à coup, je ne peux plus. Je ne peux plus faire semblant. Je porte trop de tristesse en moi pour prendre le risque qu’il s’en aille encore. Je me laisse tomber au sol non loin de lui, les fesses dans la poussière, et j’entoure mes jambes de mes bras. Je me blottis contre moi-même dans l’espoir de contenir la douleur qui veut remonter pour sortir par mes yeux.
« T’es revenu ? demandé-je alors d’une voix misérable, minuscule, une petite voix pathétique.
— Je m’inquiétais pour toi, dit-il doucement, d'un ton que je ne lui ai jamais entendu — habituellement, c’est Zikomo qui parle ainsi.
— Mais… » Je m'éclaircis inutilement la voix. « Zikomo… Zikomo te donnait des… Enfin… Vous… Vous discutiez, non ? »
Je ne peux pas effacer la rancœur de ma voix. Évidemment qu’ils ont toujours été en contact. Je n’ai que rarement posé de questions sur l’oiseau-serpentaire ces derniers temps parce que je ne voulais pas montrer qu’il me manquait, mais Zikomo me racontait des choses, parfois.
« Oui, répond Nyakane, mais c’est à toi que je voulais parler.
— Ah…, dis-je doucement, incapable de détourner les yeux de peur qu’il s’en aille. P-pourquoi ? Tu dois me dire quoi ?
— Comment vas-tu ? »
Il me pose cette question comme il m’a toujours questionné : il attend de moi que je sois sincère, entière. Son ton professoral m’agace, mais je suis si soulagée de l’entendre que je n’y fais pas attention.
« Bien, réponds-je automatiquement.
— Tu mens.
— Bien sûr, avec toi je ne peux que mentir, répliqué-je.
— On dirait, oui.
— T’es chiant ! »
T’es chiant. En grandissant, je lui ai de plus en plus dit. Quand nous nous disputions, je lui balançais ces mots au visage, à sa gueule d’oiseau, alors il se contentait de s’en aller ou de claquer du bec quand il était vraiment en colère. Malgré moi, un sourire maladroit vient m’étirer les lèvres parce que cette réponse c’est quelque chose entre lui et moi, et je comprends en le regardant dans les yeux que lui aussi il y pense. Alors je baisse les yeux, le rouge aux joues, gênée de ne pas être réellement en colère.
Le silence s’étire et je le laisse faire. Nyakane fait ce qu’il fait toujours dans ces moments-là : son regard se plonge dans l’horizon comme s’il était capable de voir au travers, droit comme un I sur ses longues pattes, on pourrait croire que rien ni personne ne peut l’atteindre. Je me rends compte alors qu’il est là, ici. Sur mon Plateau, celui sur lequel je n’autorise personne, pas même Zikomo. Mes dents se plantent dans ma lèvre sous l’inquiétude : ne serais-je plus jamais seule ici ? Vient-il empêcher ce que je fais ici ? Est-ce que c’est le hasard qui l’a fait venir ici, parce qu’il me cherchait et que c’est ici qu’il m’a trouvé, ou est-ce voulu ? Je me questionne en vain, je n’aurais pas de réponse et je ne compte pas lui poser les questions directement. Je camoufle ces pensées sous d’autres moins effrayantes. Ce sera un problème pour plus tard ou pour jamais.
J’écoute mon cœur battre. À chaque coup, il envoie un flux d’espoir dans mes veines. Va-t-il rester ? Et en même temps que j’espère, je crains : restera-t-il ? Je ne sais pas ce dont j’ai envie. Peut-être parce que je n’ai envie de rien ? Quoi qu’il en soit pour le moment je ne bouge pas d’un centimètre, de peur que Nyakane prenne son envol et disparaisse.
Au bout d’un long moment, le silence commence à devenir inconfortable. Je comprends que Nyakane ne dira rien de plus, parce qu’il est comme ça. Contrairement à Zikomo, il ne me pardonnera jamais si je ne quémande pas son pardon. Mais je ne sais même plus ce que j’ai fait pour le faire fuir, plus vraiment. Alors je me contente de dire ces quelques mots, les yeux perdus sur le paysage.
« Tu vas rester ? »
Je suis contente que ma voix soit neutre. Je suis fière de moi.
« J’en doute. »
Je ne savais pas qu’il était possible d’entendre son cœur se briser en deux. Et pourtant. Je respire par à-coups, les voies soudainement encombrées d’émotions violentes.
« Mais si tu le désires, je passerai te voir de temps en temps. C’est ce que tu veux ? »
Je sens son regard sur moi, mais je ne me tourne pas vers lui. Immobile, la tête tournée vers les Highlands. Ma vision se brouille, la chaleur inonde mon visage.
« Pourquoi ?
— Tu n’as plus besoin de mes enseignements, Aelle, » répond Nyakane après un long silence.
Je n’ose pas lui dire que ce n’est pas de ses enseignements dont j’ai besoin. Que ce n’est plus de ça dont j’ai besoin. Mais les mots sont coincés quelque part dans ma gorge. Je me concentre de toutes mes forces pour ne pas battre des paupières, sinon les larmes glisseront sur mes joues. C’est comme un énième abandon. Encore un abandon. Pourquoi est-ce qu’ils abandonnent toujours ? Ceux qui comptent finissent toujours par nous laisser. Toujours.
« Que désires-tu ? demande Nyakane alors que j’ai l’impression que ma chute est sans fin, je tombe, je tombe encore, m’enlisant dans tes ténèbres qui m’engloutissent.
— Quoi ? répliqué-je un peu durement.
— Est-ce que tu veux que je vienne te rendre visite de temps en temps ? »
Je pousse sur mes bras pour me relever et m’éloigne sur le plateau, les poings serrés. Non ! ai-je envie de lui crier. Ne reviens jamais ! Je ne te veux pas à moitié, je te veux tout entier, je veux tout ton temps, je veux que tu sois là entièrement pour moi ou que tu ne sois pas là du tout. Tout pour moi, tout pour moi et rien pour les autres, rien pour Erza près de laquelle tu étais tout ce temps alors que moi je n’avais personne, rien pour Zikomo avec lequel tu discutais par je ne sais quel procédé magique de Messager des rêves alors que moi j’étais perdue dans mes souvenirs, perdue dans ma douleur. Rien pour les autres ! Je veux que tu sois à moi, totalement, du bout des ailes au bout du bec !
Une fois détournée de lui, mes larmes coulent d’elles-mêmes sur mes joues. Je m’empêtre dans ma rage, mais la peur est plus forte. Nyakane est parti une fois, il pourrait repartir une seconde fois. Alors, à bout de souffle, persuadée de faire la plus grosse erreur de ma vie, mais incapable de ne pas faire au moins le minimum pour le retenir auprès de moi, je dégueule ces mots :
« Oui, je veux, » d’une voix étouffée, tremblante d’émotions retenues.
J’entends un froissement d’ailes dans mon dos, mais je ne me retourne pas.
« Alors je viendrai. »
Et soudainement, je sais qu’il est parti. Un regard en arrière me le confirme : le plateau est vide. Les pleurs arrivent soudainement, violents, brutaux. Je me recroqueville sur moi-même en sanglotant, incapable de comprendre ce qui me rend aussi triste alors qu’un de mes amis est revenu pour moi.