Nos peaux se souviennent
Marshall Rose discutait avec Billie du bien-fondé d’apporter des touches de couleur à son futur tatouage. En effet, Kiki était un bouledogue au pelage noir, aux yeux noirs et à la truffe noire. La question des contrastes serait primordiale. Marshall avait fini par opter pour de l’encre blanche pour relever la luisance des yeux et de la truffe du chien ainsi que du vert et du rouge pour les éléments qui ajouteraient un côté mort-vivant à la pauvre bête. Le tatoueur avait griffonné une esquisse sur un papier blanc et Billie lui montrait ses fesses (toujours vêtues) pour qu’ils décident ensemble de l’emplacement le plus approprié pour le portrait de Kiki quand une voix forte explosa à l’étage :
« JE DEVRAIS TE PARLER D’ELLE ? ALORS QUE PERSONNE NE SAIT ? PERSONNE ? »
Marshall se figea et Billie se retourna. Ils échangèrent un regard embarrassé et le tatoueur reposa le papier sur la table basse. Il se dirigea vers les escaliers, tendit l’oreille et hésita à monter pour vérifier qu’Yshre allait bien (et faire une clé de bras à son invitée si besoin). Puis, il se rappela que sa colocataire était « une grande fille » et qu’elle n’apprécierait certainement pas qu’il se mêle de ses altercations. Il opéra un demi-tour et attrapa son livret de rendez-vous sur le comptoir.
« Bon, ça va le faire. Je peux te caler une date d’ici trois semaines. J’en aurai pour quatre heures. »
Billie se pencha sur le comptoir et ils observèrent ensemble le calendrier des disponibilités de Marshall. Ils s’accordèrent sur une date, Billie le remercia et quitta la boutique. Le tatoueur n’avait pas d’autres rendez-vous ce matin. Il retourna le panneau sur la porte d’entrée pour indiquer que le shop était fermé et il ferma les rideaux derrière la vitrine. Puis, il se prépara un café noir et s’assit sur son canapé, les yeux rivés sur les escaliers et la jambe impatiente, prêt à intervenir. Quand il entendit la porte de la chambre d’Yshre émettre le grincement capricieux des vieux gonds, il se leva subitement et manqua de renverser le contenu de sa tasse.
Les mots d’Aelle commencèrent à me tirer de ma torpeur, le bruit des pas précipités derrière moi me redressa le dos et le gémissement de la vieille porte finit de me ramener sur le plan matériel. Je la vis quitter la pièce et je demeurai un instant sous le choc de son départ. Puis, sans réfléchir, je me relevai, manquai de me prendre les pieds dans la chaise et me précipitai hors de la chambre. Aelle me tournait le dos et ne bougeait plus.
« Ne p…, commençai-je.
- Ne pars pas ! me coupa une petite voix. »
Ce n’était pas la voix grave de Marshall et ce n’était évidemment pas celle d’Aelle. Ce n’était pas non plus celle qui habitait dans ma tête. Il y avait quelqu’un d’autre. Je penchai la tête à la recherche d’une silhouette humaine. Y avait-il une troisième personne dans la chambre avec nous, un gardien invisible qu’Aelle aurait invité en cas de besoin et qui la retenait désormais ? Je n’eus pas le temps de me poser davantage de questions : Aelle venait de s’effondrer et mes jambes me propulsèrent instantanément vers elle. Je m’accroupis à ses côtés sans réfléchir et sans oser la toucher. Ses sanglots me brisèrent le cœur. À travers mes yeux toujours humides, j’aperçus une petite tache bleue, là, par terre, qui sortait de la cage d’escalier et se tenait sur le palier. Je l’observai un instant avec curiosité. C’était un minuscule animal bleuté. Un animal de compagnie magique ? Était-ce cette petite créature qui avait parlé ? Devant les petites billes de ses yeux inquiets, je me sentis un peu plus coupable. Dans un mouvement dépourvu de toute hostilité, je tendis timidement ma main vers lui et le regardai d’un air désolé : je ne voulais pas faire du mal à ta maîtresse… mords-moi si tu crois que je le mérite. Puis, je laissai ma main pendre vers le sol, laissant à la créature le loisir de me mordiller pour venger Aelle et je reportai toute mon attention sur elle. Je la regardai en silence, incapable de trouver les mots qui sauraient la consoler.
Aux aguets en bas des escaliers, Marshall entendit le bruit des lourds sanglots qui venaient de l’étage. Alors, il sauta par-dessus les premières marches et grimpa les escaliers deux à deux. Il n’aurait pas fait plus vite s’il avait senti une odeur de la fumée et cru à un incendie. Alors, il découvrit l’invitée d’Yshre effondrée au sol, sanglotant de toutes ses forces. Il remarqua aussi la créature bleue qui accompagnait les deux filles et la trouva absolument magnifique et tout à fait unique (plus tard, il s’en inspirerait pour créer un motif de tatouage). Retrouvant un maximum de discrétion, il interrogea sa colocataire du regard et, sans parler, mima avec ses lèvres : « putain, qu’est-ce qui se passe ? ». Yshre fit un mouvement de pince vers son nez pour lui demander d’amener des mouchoirs. Il redescendit les marches aussi vite qu’il les avait montées et il ramena une quantité astronomique de mouchoirs, sûrement beaucoup plus qu’il n’en aurait fallu pour moucher toute une armée de pleureurs. Yshre dressa son pouce en l’air et sur le même mode de communication fit : « merci ». Marshall pointa l’index par terre, désignant l’animal bleu, et demanda : « c’est quoi, ça ? ». Yshre haussa les épaules et, d’un mouvement de la main, demanda à Marshall de s’éclipser. Il leva le pouce à son tour, agita ses lèvres pour former les mots : « je vais fumer dehors, je serai pas loin. » tout en accompagnant ses paroles muettes de deux doigts portés à ses lèvres et d'un pouce censé désigner l'extérieur. Yshre approuva d’un hochement de tête et Marshall s’en alla.
« JE DEVRAIS TE PARLER D’ELLE ? ALORS QUE PERSONNE NE SAIT ? PERSONNE ? »
Marshall se figea et Billie se retourna. Ils échangèrent un regard embarrassé et le tatoueur reposa le papier sur la table basse. Il se dirigea vers les escaliers, tendit l’oreille et hésita à monter pour vérifier qu’Yshre allait bien (et faire une clé de bras à son invitée si besoin). Puis, il se rappela que sa colocataire était « une grande fille » et qu’elle n’apprécierait certainement pas qu’il se mêle de ses altercations. Il opéra un demi-tour et attrapa son livret de rendez-vous sur le comptoir.
« Bon, ça va le faire. Je peux te caler une date d’ici trois semaines. J’en aurai pour quatre heures. »
Billie se pencha sur le comptoir et ils observèrent ensemble le calendrier des disponibilités de Marshall. Ils s’accordèrent sur une date, Billie le remercia et quitta la boutique. Le tatoueur n’avait pas d’autres rendez-vous ce matin. Il retourna le panneau sur la porte d’entrée pour indiquer que le shop était fermé et il ferma les rideaux derrière la vitrine. Puis, il se prépara un café noir et s’assit sur son canapé, les yeux rivés sur les escaliers et la jambe impatiente, prêt à intervenir. Quand il entendit la porte de la chambre d’Yshre émettre le grincement capricieux des vieux gonds, il se leva subitement et manqua de renverser le contenu de sa tasse.
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Les mots d’Aelle commencèrent à me tirer de ma torpeur, le bruit des pas précipités derrière moi me redressa le dos et le gémissement de la vieille porte finit de me ramener sur le plan matériel. Je la vis quitter la pièce et je demeurai un instant sous le choc de son départ. Puis, sans réfléchir, je me relevai, manquai de me prendre les pieds dans la chaise et me précipitai hors de la chambre. Aelle me tournait le dos et ne bougeait plus.
« Ne p…, commençai-je.
- Ne pars pas ! me coupa une petite voix. »
Ce n’était pas la voix grave de Marshall et ce n’était évidemment pas celle d’Aelle. Ce n’était pas non plus celle qui habitait dans ma tête. Il y avait quelqu’un d’autre. Je penchai la tête à la recherche d’une silhouette humaine. Y avait-il une troisième personne dans la chambre avec nous, un gardien invisible qu’Aelle aurait invité en cas de besoin et qui la retenait désormais ? Je n’eus pas le temps de me poser davantage de questions : Aelle venait de s’effondrer et mes jambes me propulsèrent instantanément vers elle. Je m’accroupis à ses côtés sans réfléchir et sans oser la toucher. Ses sanglots me brisèrent le cœur. À travers mes yeux toujours humides, j’aperçus une petite tache bleue, là, par terre, qui sortait de la cage d’escalier et se tenait sur le palier. Je l’observai un instant avec curiosité. C’était un minuscule animal bleuté. Un animal de compagnie magique ? Était-ce cette petite créature qui avait parlé ? Devant les petites billes de ses yeux inquiets, je me sentis un peu plus coupable. Dans un mouvement dépourvu de toute hostilité, je tendis timidement ma main vers lui et le regardai d’un air désolé : je ne voulais pas faire du mal à ta maîtresse… mords-moi si tu crois que je le mérite. Puis, je laissai ma main pendre vers le sol, laissant à la créature le loisir de me mordiller pour venger Aelle et je reportai toute mon attention sur elle. Je la regardai en silence, incapable de trouver les mots qui sauraient la consoler.
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Aux aguets en bas des escaliers, Marshall entendit le bruit des lourds sanglots qui venaient de l’étage. Alors, il sauta par-dessus les premières marches et grimpa les escaliers deux à deux. Il n’aurait pas fait plus vite s’il avait senti une odeur de la fumée et cru à un incendie. Alors, il découvrit l’invitée d’Yshre effondrée au sol, sanglotant de toutes ses forces. Il remarqua aussi la créature bleue qui accompagnait les deux filles et la trouva absolument magnifique et tout à fait unique (plus tard, il s’en inspirerait pour créer un motif de tatouage). Retrouvant un maximum de discrétion, il interrogea sa colocataire du regard et, sans parler, mima avec ses lèvres : « putain, qu’est-ce qui se passe ? ». Yshre fit un mouvement de pince vers son nez pour lui demander d’amener des mouchoirs. Il redescendit les marches aussi vite qu’il les avait montées et il ramena une quantité astronomique de mouchoirs, sûrement beaucoup plus qu’il n’en aurait fallu pour moucher toute une armée de pleureurs. Yshre dressa son pouce en l’air et sur le même mode de communication fit : « merci ». Marshall pointa l’index par terre, désignant l’animal bleu, et demanda : « c’est quoi, ça ? ». Yshre haussa les épaules et, d’un mouvement de la main, demanda à Marshall de s’éclipser. Il leva le pouce à son tour, agita ses lèvres pour former les mots : « je vais fumer dehors, je serai pas loin. » tout en accompagnant ses paroles muettes de deux doigts portés à ses lèvres et d'un pouce censé désigner l'extérieur. Yshre approuva d’un hochement de tête et Marshall s’en alla.
Nos peaux se souviennent
Même si je crevais de honte de pleurer à gros sanglots comme une enfant, même si je m'en voulais de toutes mes forces, je ne serais pas capable de m'arrêter. Mais le fait est que je ne peux même pas m'en vouloir ni même avoir honte, parce que la peine qui s'extirpe de mon corps à grand renfort de larmes brûlantes et de sanglots qui m'arrachent la gorge m'empêche de réfléchir, de penser, d'être consciente de moi-même. N'existe que l'incommensurable douleur qui me dévore de l'intérieur, comme un monstre qui s'amuserait à tout déchiqueter sur son passage — cela fait si longtemps qu'il veille, je n'ai plus la force ni même l'envie d'empêcher son carnage. Je crois qu'une part de moi a même envie que cette tristesse me consume entièrement. Si elle le faisait, je n'aurais plus à la ressentir. On ne peut pas ressentir quand on n'existe pas, n'est-ce pas ?
Pendant un temps, je ne suis plus consciente de ce qui m'entoure. Je ne vois rien, je n'entends rien. Je suis en train de me noyer. Résonnent à mes oreilles ma respiration mouillée, mes expirations étranglées. Je pleure bruyamment, sans retenue. Je pleure.
Je pleure son absence qui dure depuis trop longtemps. Je pleure toutes les promesses qu'elle a brisées. Je pleure la marque qu'elle a laissée dans ma vie. Je pleure mon besoin d'elle. Surtout, je pleure ce que je viens d'entendre et l'espoir qui est né au creux de mon coeur. Là, comme la mèche abîmée d'une bougie qui se serait souvenu qu'elle avait le pouvoir de faire briller la lumière. Je sanglote l'espoir de la retrouver, d'entendre encore, toujours par Merlin, des mots qu'elle seule peut prononcer, ces mots qui sont capables de me grandir comme de m'écraser. Je sanglote parce que l'espace d'un instant, j'ai senti que tout rentrait dans l'ordre. Que je l'avais retrouvée. Je l'ai cru et je me suis sentie mieux. Pour la première fois depuis des années, je me suis sentie mieux et tout s'est déroulé très clairement dans ma tête : les prochains jours, les prochains mois, les prochaines années. J'ai senti que je n'aurais plus à détester les réveils parce qu'ils me rappellent que je me sens mal à crever, que je n'aurais plus à craindre les journées parce qu'elles sont longues et sans but, que je n'aurais plus à m'épuiser à haïr vainement parce que je pourrais désormais diriger toutes mes émotions vers la seule personne à qui je veux les destiner.
Je m'étouffe dans mes pleurs, la morve dégouline de mon nez, la salive tapisse les coins de ma bouche. J'ai mal à la gorge de sangloter, mais je ne m'arrête pas. Je ne peux pas m'arrêter, car si je le fais alors je vais devoir assumer tout cela, mes pleurs, mes réactions, mais aussi la vérité. Je vais devoir la regarder en face. Cependant, malgré moi, je prends conscience des présences autour de moi. Je ne sais pas qui est là, je ne sais pas ce qui se passe, mais au silence qui répond à mes pleurs je comprends que l'on me regarde chialer. Alors je me recroqueville un peu plus fort contre moi-même, les bras serrés autour de mes jambes, la tête plongée dans mes genoux, les paupières scellées.
L'immense mer de ma tristesse ne veut pas se calmer. Les larmes dégoulinent. Laissez-moi pleurer, s'il-vous-plaît, allez vous-en, allez vous prendre un café ou un thé, discuter en êtres civilisés, laissez-moi dans ce petit dégagement sombre, laissez-moi pleurer, crier, frapper, maudire la vie et ses putains de mauvais tours, laissez-vous me défouler, hurler, faire une crise comme une toute petite enfant, laissez-moi remonter seule vers la réalité, affronter mes joues brûlantes, mes yeux douloureux, la douleur de mes muscles crispés et de mes poings abîmés, laissez-moi cligner des yeux, regarder autour de moi pour m'assurer que je suis seule, laissez-moi retrouver une contenance, me lever, faire quelques pas, essuyer mes joues, redresser le dos et le menton, me préparer à vous affronter. Laissez-moi, laissez-moi...
Mais ils ne me laissent pas, alors j'enfonce un peu plus la tête dans mes genoux, je serre davantage mes jambes, je me recroqueville comme si je voulais disparaître en moi-même.
Me voit-elle ? Me voit-elle en larmes à cause d'elle ? J'aimerais qu'elle le voit et qu'elle s'en veuille. Non, c'est faux. Je ne veux pas qu'elle le voit. Si elle me voit dans cet état, elle se dira qu'elle a bien fait de m'abandonner. Qui irait s'encombrer d'une gamine qui tombe en sanglots ? Certainement pas la grande Kristen Loewy. Si elle me voyait, elle rirait. Elle me dirait de lui épargner mes ressentis. Elle me dirait que je n'ai rien de suffisamment intéressant à lui proposer. Elle, elle a besoin de grands savoirs, de grandes découvertes. C'est la seule façon d'atteindre son cœur. Je n'ai rien à lui proposer. Je n'ai pas étudié depuis des mois. Je n'ai rien à proposer. Je ne sais même pas lutter contre mes émotions. Vous avez bien fait de m'abandonner, moi-même je me serais abandonnée, je me serais laissée au bord de la route et je me serais moquée de moi-même en m'éloignant. Vous savez, un jour j'ai réalisé que je pourrais tout faire pour vous. Je ne sais plus exactement quand c'était. Peut-être cette fois-là où j'ai pleuré dans les bras de mon père, moi l'adulte de vingt ans. J'ai réalisé que je pourrais tout sacrifier pour ne serait-ce que vous revoir une seule fois. Tout, tout sacrifier pour votre regard sur moi, tout sacrifier pour vos lèvres pincées, pour votre menton dressé. Et un autre jour, j'ai pris conscience que ce n'était pas nouveau, tout cela. C'était peut-être à un moment très banal, lorsque je buvais un verre en ville en faisant semblant d'écouter des gens qui n'existent pas réellement. J'ai réalisé que tout cela remontait à très loin. Quand j'étais enfant, quand j'étais adolescente, quand j'ai fait mes premiers pas dans la vie adulte alors que vous n'étiez déjà plus là. Comment avez-vous pu prendre une place si importante, si envahissante ? Je ne veux pas vous retrouver, je ne veux pas, je ne veux pas, je ne veux pas m'oublier pour vous, je ne veux pas de ça, j'ai peur de ce dont je suis capable pour vous, j'ai peur que tout cela recommence, j'ai peur que vous preniez la place du centre de mon univers, vous allez vous installer là et ne plus jamais bouger, tout tournera autour de vous, absolument tout, vous savez moi je ne fais pas les choses à moitié, tout le monde pense que je suis incapable d'aimer, on me l'a déjà dit, peut-être ma mère ou bien mon grand-frère, mais en fait je suis incapable de ne pas trop aimer, c'était comme ça quand vous étiez là, c'était comme ça quand vous avez disparu, ce sera comme ça maintenant que vous réapparaissez, c'est tout ou rien, j'exigerai tout de vous, je refuserai que vous regardiez ailleurs, je refuserai que vous vous intéressiez à autre chose qu'à moi, tout pour moi, rien pour les autres, mais vous, vous n'êtes pas comme ça, vous vous avez trop envie de regarder le monde, de le découvrir, de le dévorer, vous êtes une dévoreuse de monde, et aussi un peu d'âme, mais je m'inquiète plus pour le monde que pour mon âme, parce que pendant que vous écraserez le monde sous les dents de votre besoin ardent de découverte, vous ne me regarderez plus et moi, si je ne sens plus votre regard sur moi, je vais avoir envie de le détruire ce monde, de le réduire en cendres, et c'est exactement ce que je ferai en prenant soin de bien me déchirer au passage, de bien m'abîmer, pour que vous ne puissiez plus vouloir de moi, comme ça je pourrais vous reprocher quelque chose de réel : votre énième abandon.
Elle va m'abandonner.
Elle va encore le faire si je la retrouve.
Elle va finir par m'abandonner.
Et je haïrai encore le monde entier.
Et elle m'abandonnera une nouvelle fois.
Et je haïrai encore plus le monde. Mais cela ne changera rien parce que lorsque je hais, j'ai toujours mal, et quand j'arrête de haïr je suis triste, alors j'ai encore mal. Je ne veux plus de tout ça. Je n'en veux plus. Je n'en veux plus.
Je n'entends plus le bruit de mes sanglots, mais les larmes débordent encore de mes yeux. Quand elles commencent à se raréfier, il me suffit de me rappeler qu'elle me fera encore du mal et que je préfère encore qu'elle m'en fasse que d'accepter qu'elle ne soit plus dans ma vie pour que les ruisseaux salés inondent de nouveau mes joues brûlantes. C'est dans cette peine silencieuse que je prends conscience que ma décision est déjà prise et qu'elle l'est depuis le début. Peu importe combien de fois elle me fera mal, à quel point je sortirai abîmée de tout cela, je l’enchaînerai à moi s'il le faut mais jamais, jamais je ne cesserai de lutter pour la ramener à moi.
Je ne me suis jamais autant détesté.
J'entends Yshre murmurer des excuses. Je la situe à quelques centimètres de moi. Mentalement, je passe au crible fin mes membres pour m'assurer qu'elle ne s'est pas mise en tête de me réconforter physiquement. Non. Rien. Rien, vraiment ? Je prends conscience du pelage chaud de Zikomo contre mon cou. Il ne dit rien. Il est juste là. Et lui, quand est-ce qu'il m'abandonnera ? Ils le font tous, j'ai été idiote de croire qu'avec lui ce serait différent. L'ampleur de mon attachement pour lui m'étouffe tout à coup : je l'aime tellement, ça finira par me faire beaucoup trop de mal. De nouvelles larmes s'écoulent sur mes joues, mes épaules tremblent. Il faut que je commence à moins l'aimer, moins lui accorder de place auprès de moi. Peut-être devrais-je exiger qu'il soit moins souvent avec moi ?
Et soudainement, le voix d'Yshre s'élève. C'est elle qui parle. C'est pas Kristen. C'est pas Kristen. C'est pas Kristen. C'est pas Kristen. C'est pas K... Elle dit :
« Qu'est-ce que je peux faire pour t'aider ? »
Et moi, j'ai envie de lui dire qu'elle peut bien aller se faire foutre, comme je l'ai dit un peu plus tôt. Mais je ne le fais pas. Puis j'ai envie de lui dire que je n'ai pas besoin d'aide, que je n'en ai jamais eu besoin, je peux me débrouiller toute seule, de toute façon rien ne peut m'aider. Mais je ne le fais pas non plus, parce qu'en réalité je sais ce qui m'aiderait. J'ai envie qu'elle m'attrape par le col et qu'elle me soulève. Qu'elle me plaque contre le mur et qu'elle me secoue. Qu'elle me baffe et qu'elle me hurle dessus. Qu'elle me réveille et qu'elle me force à m'énerver. Qu'elle me pousse à bout et qu'elle me laisse disposer d'elle comme je le désire. Alors je la frapperai, je la pousserai en arrière pour me libérer, je balancerai mon poing dans son visage et si elle veut vraiment m'aider, si elle le veut réellement, elle répondra de la même manière, elle me donnera un coup de pied qui me pliera en deux, elle me frappera de son poing, me mettra un coup de coude dans l'estomac, elle fera couler mon sang, je ferai couler le sien, jusqu'à ce que nous nous effondrions au sol, alors là tout le reste sera oublié, on essayera de retrouver notre souffle, puis au bout d'un moment l'une de nous posera une question sur l'autre, moi par exemple je pourrais dire « depuis quand elle est dans ta tête ? », ou toi tu pourrais dire « quand est-ce que vous vous êtes rencontrées ? » et alors nous pourrons parler, les visages douloureux des coups que nous nous sommes mis, et tout ira mieux.
J'ai besoin de ça. Comment le lui dire ? Ce ne sont pas des choses qui se disent, ce sont des choses qui se ressentent. Si elle ne le ressent pas naturellement, elle ne le ressentira jamais. Alors je dis la première chose qui me passe par la tête, d'une voix fatiguée par les sanglots, étouffée par la position de mon corps.
« Amène-moi là où il y a du bruit. »
C'est ça ou je te demande de me frapper. Fais taire mes pensées. S'il-te-plaît. Fais taire mes pensées. Fais-les taire. Fais-les taire. Fais-les taire. Fais-la taire. Fais-la taire. Fais-la t
Pendant un temps, je ne suis plus consciente de ce qui m'entoure. Je ne vois rien, je n'entends rien. Je suis en train de me noyer. Résonnent à mes oreilles ma respiration mouillée, mes expirations étranglées. Je pleure bruyamment, sans retenue. Je pleure.
Je pleure son absence qui dure depuis trop longtemps. Je pleure toutes les promesses qu'elle a brisées. Je pleure la marque qu'elle a laissée dans ma vie. Je pleure mon besoin d'elle. Surtout, je pleure ce que je viens d'entendre et l'espoir qui est né au creux de mon coeur. Là, comme la mèche abîmée d'une bougie qui se serait souvenu qu'elle avait le pouvoir de faire briller la lumière. Je sanglote l'espoir de la retrouver, d'entendre encore, toujours par Merlin, des mots qu'elle seule peut prononcer, ces mots qui sont capables de me grandir comme de m'écraser. Je sanglote parce que l'espace d'un instant, j'ai senti que tout rentrait dans l'ordre. Que je l'avais retrouvée. Je l'ai cru et je me suis sentie mieux. Pour la première fois depuis des années, je me suis sentie mieux et tout s'est déroulé très clairement dans ma tête : les prochains jours, les prochains mois, les prochaines années. J'ai senti que je n'aurais plus à détester les réveils parce qu'ils me rappellent que je me sens mal à crever, que je n'aurais plus à craindre les journées parce qu'elles sont longues et sans but, que je n'aurais plus à m'épuiser à haïr vainement parce que je pourrais désormais diriger toutes mes émotions vers la seule personne à qui je veux les destiner.
Je m'étouffe dans mes pleurs, la morve dégouline de mon nez, la salive tapisse les coins de ma bouche. J'ai mal à la gorge de sangloter, mais je ne m'arrête pas. Je ne peux pas m'arrêter, car si je le fais alors je vais devoir assumer tout cela, mes pleurs, mes réactions, mais aussi la vérité. Je vais devoir la regarder en face. Cependant, malgré moi, je prends conscience des présences autour de moi. Je ne sais pas qui est là, je ne sais pas ce qui se passe, mais au silence qui répond à mes pleurs je comprends que l'on me regarde chialer. Alors je me recroqueville un peu plus fort contre moi-même, les bras serrés autour de mes jambes, la tête plongée dans mes genoux, les paupières scellées.
L'immense mer de ma tristesse ne veut pas se calmer. Les larmes dégoulinent. Laissez-moi pleurer, s'il-vous-plaît, allez vous-en, allez vous prendre un café ou un thé, discuter en êtres civilisés, laissez-moi dans ce petit dégagement sombre, laissez-moi pleurer, crier, frapper, maudire la vie et ses putains de mauvais tours, laissez-vous me défouler, hurler, faire une crise comme une toute petite enfant, laissez-moi remonter seule vers la réalité, affronter mes joues brûlantes, mes yeux douloureux, la douleur de mes muscles crispés et de mes poings abîmés, laissez-moi cligner des yeux, regarder autour de moi pour m'assurer que je suis seule, laissez-moi retrouver une contenance, me lever, faire quelques pas, essuyer mes joues, redresser le dos et le menton, me préparer à vous affronter. Laissez-moi, laissez-moi...
Mais ils ne me laissent pas, alors j'enfonce un peu plus la tête dans mes genoux, je serre davantage mes jambes, je me recroqueville comme si je voulais disparaître en moi-même.
Me voit-elle ? Me voit-elle en larmes à cause d'elle ? J'aimerais qu'elle le voit et qu'elle s'en veuille. Non, c'est faux. Je ne veux pas qu'elle le voit. Si elle me voit dans cet état, elle se dira qu'elle a bien fait de m'abandonner. Qui irait s'encombrer d'une gamine qui tombe en sanglots ? Certainement pas la grande Kristen Loewy. Si elle me voyait, elle rirait. Elle me dirait de lui épargner mes ressentis. Elle me dirait que je n'ai rien de suffisamment intéressant à lui proposer. Elle, elle a besoin de grands savoirs, de grandes découvertes. C'est la seule façon d'atteindre son cœur. Je n'ai rien à lui proposer. Je n'ai pas étudié depuis des mois. Je n'ai rien à proposer. Je ne sais même pas lutter contre mes émotions. Vous avez bien fait de m'abandonner, moi-même je me serais abandonnée, je me serais laissée au bord de la route et je me serais moquée de moi-même en m'éloignant. Vous savez, un jour j'ai réalisé que je pourrais tout faire pour vous. Je ne sais plus exactement quand c'était. Peut-être cette fois-là où j'ai pleuré dans les bras de mon père, moi l'adulte de vingt ans. J'ai réalisé que je pourrais tout sacrifier pour ne serait-ce que vous revoir une seule fois. Tout, tout sacrifier pour votre regard sur moi, tout sacrifier pour vos lèvres pincées, pour votre menton dressé. Et un autre jour, j'ai pris conscience que ce n'était pas nouveau, tout cela. C'était peut-être à un moment très banal, lorsque je buvais un verre en ville en faisant semblant d'écouter des gens qui n'existent pas réellement. J'ai réalisé que tout cela remontait à très loin. Quand j'étais enfant, quand j'étais adolescente, quand j'ai fait mes premiers pas dans la vie adulte alors que vous n'étiez déjà plus là. Comment avez-vous pu prendre une place si importante, si envahissante ? Je ne veux pas vous retrouver, je ne veux pas, je ne veux pas, je ne veux pas m'oublier pour vous, je ne veux pas de ça, j'ai peur de ce dont je suis capable pour vous, j'ai peur que tout cela recommence, j'ai peur que vous preniez la place du centre de mon univers, vous allez vous installer là et ne plus jamais bouger, tout tournera autour de vous, absolument tout, vous savez moi je ne fais pas les choses à moitié, tout le monde pense que je suis incapable d'aimer, on me l'a déjà dit, peut-être ma mère ou bien mon grand-frère, mais en fait je suis incapable de ne pas trop aimer, c'était comme ça quand vous étiez là, c'était comme ça quand vous avez disparu, ce sera comme ça maintenant que vous réapparaissez, c'est tout ou rien, j'exigerai tout de vous, je refuserai que vous regardiez ailleurs, je refuserai que vous vous intéressiez à autre chose qu'à moi, tout pour moi, rien pour les autres, mais vous, vous n'êtes pas comme ça, vous vous avez trop envie de regarder le monde, de le découvrir, de le dévorer, vous êtes une dévoreuse de monde, et aussi un peu d'âme, mais je m'inquiète plus pour le monde que pour mon âme, parce que pendant que vous écraserez le monde sous les dents de votre besoin ardent de découverte, vous ne me regarderez plus et moi, si je ne sens plus votre regard sur moi, je vais avoir envie de le détruire ce monde, de le réduire en cendres, et c'est exactement ce que je ferai en prenant soin de bien me déchirer au passage, de bien m'abîmer, pour que vous ne puissiez plus vouloir de moi, comme ça je pourrais vous reprocher quelque chose de réel : votre énième abandon.
Elle va m'abandonner.
Elle va encore le faire si je la retrouve.
Elle va finir par m'abandonner.
Et je haïrai encore le monde entier.
Et elle m'abandonnera une nouvelle fois.
Et je haïrai encore plus le monde. Mais cela ne changera rien parce que lorsque je hais, j'ai toujours mal, et quand j'arrête de haïr je suis triste, alors j'ai encore mal. Je ne veux plus de tout ça. Je n'en veux plus. Je n'en veux plus.
Je n'entends plus le bruit de mes sanglots, mais les larmes débordent encore de mes yeux. Quand elles commencent à se raréfier, il me suffit de me rappeler qu'elle me fera encore du mal et que je préfère encore qu'elle m'en fasse que d'accepter qu'elle ne soit plus dans ma vie pour que les ruisseaux salés inondent de nouveau mes joues brûlantes. C'est dans cette peine silencieuse que je prends conscience que ma décision est déjà prise et qu'elle l'est depuis le début. Peu importe combien de fois elle me fera mal, à quel point je sortirai abîmée de tout cela, je l’enchaînerai à moi s'il le faut mais jamais, jamais je ne cesserai de lutter pour la ramener à moi.
Je ne me suis jamais autant détesté.
J'entends Yshre murmurer des excuses. Je la situe à quelques centimètres de moi. Mentalement, je passe au crible fin mes membres pour m'assurer qu'elle ne s'est pas mise en tête de me réconforter physiquement. Non. Rien. Rien, vraiment ? Je prends conscience du pelage chaud de Zikomo contre mon cou. Il ne dit rien. Il est juste là. Et lui, quand est-ce qu'il m'abandonnera ? Ils le font tous, j'ai été idiote de croire qu'avec lui ce serait différent. L'ampleur de mon attachement pour lui m'étouffe tout à coup : je l'aime tellement, ça finira par me faire beaucoup trop de mal. De nouvelles larmes s'écoulent sur mes joues, mes épaules tremblent. Il faut que je commence à moins l'aimer, moins lui accorder de place auprès de moi. Peut-être devrais-je exiger qu'il soit moins souvent avec moi ?
Et soudainement, le voix d'Yshre s'élève. C'est elle qui parle. C'est pas Kristen. C'est pas Kristen. C'est pas Kristen. C'est pas Kristen. C'est pas K... Elle dit :
« Qu'est-ce que je peux faire pour t'aider ? »
Et moi, j'ai envie de lui dire qu'elle peut bien aller se faire foutre, comme je l'ai dit un peu plus tôt. Mais je ne le fais pas. Puis j'ai envie de lui dire que je n'ai pas besoin d'aide, que je n'en ai jamais eu besoin, je peux me débrouiller toute seule, de toute façon rien ne peut m'aider. Mais je ne le fais pas non plus, parce qu'en réalité je sais ce qui m'aiderait. J'ai envie qu'elle m'attrape par le col et qu'elle me soulève. Qu'elle me plaque contre le mur et qu'elle me secoue. Qu'elle me baffe et qu'elle me hurle dessus. Qu'elle me réveille et qu'elle me force à m'énerver. Qu'elle me pousse à bout et qu'elle me laisse disposer d'elle comme je le désire. Alors je la frapperai, je la pousserai en arrière pour me libérer, je balancerai mon poing dans son visage et si elle veut vraiment m'aider, si elle le veut réellement, elle répondra de la même manière, elle me donnera un coup de pied qui me pliera en deux, elle me frappera de son poing, me mettra un coup de coude dans l'estomac, elle fera couler mon sang, je ferai couler le sien, jusqu'à ce que nous nous effondrions au sol, alors là tout le reste sera oublié, on essayera de retrouver notre souffle, puis au bout d'un moment l'une de nous posera une question sur l'autre, moi par exemple je pourrais dire « depuis quand elle est dans ta tête ? », ou toi tu pourrais dire « quand est-ce que vous vous êtes rencontrées ? » et alors nous pourrons parler, les visages douloureux des coups que nous nous sommes mis, et tout ira mieux.
J'ai besoin de ça. Comment le lui dire ? Ce ne sont pas des choses qui se disent, ce sont des choses qui se ressentent. Si elle ne le ressent pas naturellement, elle ne le ressentira jamais. Alors je dis la première chose qui me passe par la tête, d'une voix fatiguée par les sanglots, étouffée par la position de mon corps.
« Amène-moi là où il y a du bruit. »
C'est ça ou je te demande de me frapper. Fais taire mes pensées. S'il-te-plaît. Fais taire mes pensées. Fais-les taire. Fais-les taire. Fais-les taire. Fais-la taire. Fais-la taire. Fais-la t
Nos peaux se souviennent
Les larmes d’Aelle ne s’arrêtaient pas de couler. Même à la Nouvelle Sainte Mangouste, où le désespoir ne manquait pourtant pas, je n’avais pas été témoin de pareille peine. C’était un véritable torrent. La créature bleue et moi attendions patiemment qu’Aelle ait vidé toute l’eau de ses yeux, nous lançant de temps en temps des regards désolés. Mes larmes coulaient aussi, plus discrètement, et j’essuyais régulièrement mes joues du bout de ma manche, désormais bien humide. Comment avais-je pu provoquer un tel déchaînement de tristesse ? Quel genre de pourriture me rongeait ? Je sus que je devrais faire tous les efforts du monde pour me racheter. Pour compenser le mal que Kristen Loewy lui avait causé. À voir Aelle souffrir ainsi, elle qui semblait si solide, si forte et intransigeante, je me sentais d’autant plus responsable de sa réparation. Cette mission apaiserait peut-être ma culpabilité.
Au bout d’un moment, l’animal magique rejoignit Aelle pour se blottir contre son cou. Je souris tristement, émue par l’attachement de la créature pour sa maîtresse et rassurée de savoir qu’Aelle avait le soutien de cet être adorable. Sans doute valait-il plus que celui que je pourrais lui offrir… Et si, en voulant l’aider, par ma simple présence, je réactivais ses angoisses ? Et si je causais de nouvelles crises de larmes ? Et si je la faisais souffrir encore ? Le supporterais-je ? Le petit animal ne pouvait sûrement pas lui causer du tort ; moi si, la preuve était sous mes yeux. Je fus saisie d’un doute immense. Était-ce vraiment une bonne idée ? Et si, en restant près d’elle, ma culpabilité s’intensifiait au lieu de s’apaiser ? Kristen Loewy détruisait ceux qu’elle aimait, son influence néfaste ne risquait-elle pas de creuser la tombe d’Aelle, et la mienne avec ? Peut-être aurait-il été préférable… de garder mes distances. Pour son bien.
Je secouai la tête pour me ressaisir. Je n’étais pas certaine que ces doutes soient les miens. Pour l’instant, je devais m’assurer de répondre aux exigences d’Aelle, ce serait sûrement la meilleure façon de l’aider. Elle voulait du bruit. Je réfléchis un instant avant de me relever :
« Attends-moi deux minutes. Non, juste... cinquante secondes. »
Je rentrai dans ma chambre et attrapai le vieux téléphone portable que Marshall m’avait donné. La vitre était cassée et le système était terriblement lent, raisons pour lesquelles il s’en était acheté un nouveau. Je l’utilisais surtout pour écouter de la musique, cela faisait amplement l’affaire. J’enfilai des baskets puis j’allai à la fenêtre, je l’ouvris et j’interpelai Marshall, qui devait en être à sa troisième cigarette.
« Hé ! J'embarque ton enceinte ! »
En tirant une taffe, il leva son pouce pour m’accorder sa permission, même s’il n’avait pas été dans mon intention de la lui demander : je le tenais au courant, c’était tout.
Je quittai ma chambre et pénétrai dans celle de Marshall, juste en face. Au passage, je lançai un regard à Aelle. Je vérifiai qu’elle était toujours là, à vrai dire. Je faisais vite pour éviter qu’elle ne s’enfuie. Dans la chambre de mon colocataire, j’attrapai l’enceinte, un monstre de 200W RMS comprimé pour tenir dans une poche (on n’arrête pas le progrès !). Je l’embarquai dans la poche unique de mon sweat-shirt et retrouvai Aelle.
« Viens, on sort écouter du bruit. Et en faire aussi. »
Elle se releva péniblement. J’amorçai un geste pour l’aider à tenir debout, peu désireuse qu’elle se vautre dans les escaliers, mais elle me lança un regard suffisamment clair pour que je comprenne qu’elle ne désirait pas être aidée de cette façon. Nous descendîmes les marches et quittâmes la boutique. Marshall demanda où nous allions.
« Explorer et exploser. »
Il sourit : il comprenait où je voulais en venir.
« Tu sais quoi faire si t’entends les sirènes, fit-il. »
Puis il écrasa sa cigarette dans le cendrier devant la boutique et rentra.
Je guidai Aelle dans la rue sans rien dire. Nous n’allions pas très loin : au bout de la rue à droite, puis passer par la petite entrée dans l’allée dérobée… et nous nous retrouvions dans un vieux bâtiment de briques rouges, couvert de graffitis colorés, le sol tapissé de vieilles seringues, d’emballages de préservatifs, de paquets de clopes vides, de mégots de carton, de cadavres de bouteilles. Le bâtiment menaçait de s’effondrer et des travaux avaient été entrepris bien avant que ma vie ne bascule, mais l’entreprise qui s’en occupait avait fait faillite et avait laissé le bâtiment à l’abandon. Il ne tenait plus que grâce aux poteaux d’acier que les travailleurs avaient laissé là. Le soir, c’était un endroit vraiment mal famé : je n’aurais jamais osé m’y aventurer seule. Le matin, on ne risquait pas de croiser qui que ce soit. Et puis, au pire, nous étions deux sorcières armées de baguettes…
Je posai l’enceinte sur un vieux tabouret et appuyai sur le bouton pour l’allumer. Elle me répondit d’un petit « toudoudoum » étrangement satisfaisant et je lançai une playlist dont le titre n’était qu’une main avec l’index et l’auriculaire en l’air. Marshall l’avait composée avec beaucoup de soin au fil des années et elle comprenait plus de deux cents morceaux de hard rock énervé. J’attrapai un autre tabouret, le plaçai au centre de la pièce et posai une bouteille en verre dessus.
« Je crois me souvenir que tu aimes bien te défouler sur tout et n’importe quoi… »
Une batte de baseball était posée contre un morceau de mur en brique. J’aurais pu l’utiliser. Mais cette fois, je me demandais ce que pourrait produire ma magie. J’avais raté mon Incendio… J’espérais ne pas me ridiculiser. Je maîtrisai mes émotions, ma volonté était parfaitement dirigée vers mon objectif. Je pris une profonde inspiration et je me préparai à insulter la femme qui squattait ma tête. J’allais oser prononcer son nom. Kr… Krist… Allez, c’est parti.
« Dans ta gueule, Kristen Loewy ! m’écriai-je en pointant ma baguette vers la bouteille. »
Et elle vola en éclats. Ça faisait un bien fou ! Imaginer sa culpabilité se briser comme du verre pour qu'il n'en reste rien, qu'elle me fiche la paix avec son esprit et son cœur tordus...
D’un regard et d’un geste de la main, j’encourageai Aelle à se défouler, elle aussi, à s’emplir du rythme effréné de la batterie, du grincement des guitares électriques hyper-saturées, des cris rauques des chanteurs de métal… Il y avait bien assez de cadavres de bouteilles pour nous deux.
Au bout d’un moment, l’animal magique rejoignit Aelle pour se blottir contre son cou. Je souris tristement, émue par l’attachement de la créature pour sa maîtresse et rassurée de savoir qu’Aelle avait le soutien de cet être adorable. Sans doute valait-il plus que celui que je pourrais lui offrir… Et si, en voulant l’aider, par ma simple présence, je réactivais ses angoisses ? Et si je causais de nouvelles crises de larmes ? Et si je la faisais souffrir encore ? Le supporterais-je ? Le petit animal ne pouvait sûrement pas lui causer du tort ; moi si, la preuve était sous mes yeux. Je fus saisie d’un doute immense. Était-ce vraiment une bonne idée ? Et si, en restant près d’elle, ma culpabilité s’intensifiait au lieu de s’apaiser ? Kristen Loewy détruisait ceux qu’elle aimait, son influence néfaste ne risquait-elle pas de creuser la tombe d’Aelle, et la mienne avec ? Peut-être aurait-il été préférable… de garder mes distances. Pour son bien.
Je secouai la tête pour me ressaisir. Je n’étais pas certaine que ces doutes soient les miens. Pour l’instant, je devais m’assurer de répondre aux exigences d’Aelle, ce serait sûrement la meilleure façon de l’aider. Elle voulait du bruit. Je réfléchis un instant avant de me relever :
« Attends-moi deux minutes. Non, juste... cinquante secondes. »
Je rentrai dans ma chambre et attrapai le vieux téléphone portable que Marshall m’avait donné. La vitre était cassée et le système était terriblement lent, raisons pour lesquelles il s’en était acheté un nouveau. Je l’utilisais surtout pour écouter de la musique, cela faisait amplement l’affaire. J’enfilai des baskets puis j’allai à la fenêtre, je l’ouvris et j’interpelai Marshall, qui devait en être à sa troisième cigarette.
« Hé ! J'embarque ton enceinte ! »
En tirant une taffe, il leva son pouce pour m’accorder sa permission, même s’il n’avait pas été dans mon intention de la lui demander : je le tenais au courant, c’était tout.
Je quittai ma chambre et pénétrai dans celle de Marshall, juste en face. Au passage, je lançai un regard à Aelle. Je vérifiai qu’elle était toujours là, à vrai dire. Je faisais vite pour éviter qu’elle ne s’enfuie. Dans la chambre de mon colocataire, j’attrapai l’enceinte, un monstre de 200W RMS comprimé pour tenir dans une poche (on n’arrête pas le progrès !). Je l’embarquai dans la poche unique de mon sweat-shirt et retrouvai Aelle.
« Viens, on sort écouter du bruit. Et en faire aussi. »
Elle se releva péniblement. J’amorçai un geste pour l’aider à tenir debout, peu désireuse qu’elle se vautre dans les escaliers, mais elle me lança un regard suffisamment clair pour que je comprenne qu’elle ne désirait pas être aidée de cette façon. Nous descendîmes les marches et quittâmes la boutique. Marshall demanda où nous allions.
« Explorer et exploser. »
Il sourit : il comprenait où je voulais en venir.
« Tu sais quoi faire si t’entends les sirènes, fit-il. »
Puis il écrasa sa cigarette dans le cendrier devant la boutique et rentra.
Je guidai Aelle dans la rue sans rien dire. Nous n’allions pas très loin : au bout de la rue à droite, puis passer par la petite entrée dans l’allée dérobée… et nous nous retrouvions dans un vieux bâtiment de briques rouges, couvert de graffitis colorés, le sol tapissé de vieilles seringues, d’emballages de préservatifs, de paquets de clopes vides, de mégots de carton, de cadavres de bouteilles. Le bâtiment menaçait de s’effondrer et des travaux avaient été entrepris bien avant que ma vie ne bascule, mais l’entreprise qui s’en occupait avait fait faillite et avait laissé le bâtiment à l’abandon. Il ne tenait plus que grâce aux poteaux d’acier que les travailleurs avaient laissé là. Le soir, c’était un endroit vraiment mal famé : je n’aurais jamais osé m’y aventurer seule. Le matin, on ne risquait pas de croiser qui que ce soit. Et puis, au pire, nous étions deux sorcières armées de baguettes…
Je posai l’enceinte sur un vieux tabouret et appuyai sur le bouton pour l’allumer. Elle me répondit d’un petit « toudoudoum » étrangement satisfaisant et je lançai une playlist dont le titre n’était qu’une main avec l’index et l’auriculaire en l’air. Marshall l’avait composée avec beaucoup de soin au fil des années et elle comprenait plus de deux cents morceaux de hard rock énervé. J’attrapai un autre tabouret, le plaçai au centre de la pièce et posai une bouteille en verre dessus.
« Je crois me souvenir que tu aimes bien te défouler sur tout et n’importe quoi… »
Une batte de baseball était posée contre un morceau de mur en brique. J’aurais pu l’utiliser. Mais cette fois, je me demandais ce que pourrait produire ma magie. J’avais raté mon Incendio… J’espérais ne pas me ridiculiser. Je maîtrisai mes émotions, ma volonté était parfaitement dirigée vers mon objectif. Je pris une profonde inspiration et je me préparai à insulter la femme qui squattait ma tête. J’allais oser prononcer son nom. Kr… Krist… Allez, c’est parti.
« Dans ta gueule, Kristen Loewy ! m’écriai-je en pointant ma baguette vers la bouteille. »
Et elle vola en éclats. Ça faisait un bien fou ! Imaginer sa culpabilité se briser comme du verre pour qu'il n'en reste rien, qu'elle me fiche la paix avec son esprit et son cœur tordus...
D’un regard et d’un geste de la main, j’encourageai Aelle à se défouler, elle aussi, à s’emplir du rythme effréné de la batterie, du grincement des guitares électriques hyper-saturées, des cris rauques des chanteurs de métal… Il y avait bien assez de cadavres de bouteilles pour nous deux.
Nos peaux se souviennent
Je la sens qui s'éloigne. Elle ne faisait pas de bruit jusque là, pourtant dans son éloignement je découvre une nouvelle définition du silence. Mon cœur recommence à battre fort, il résonne sourdement à mes oreilles. Mes doigts s'enfoncent dans le tissu de mon pantalon. J'étais déjà serrée au maximum contre moi-même, mais je me blottis plus fort encore. J'ai du mal à respirer, ainsi. Je serre, je serre. Seuls les bruits qu'Yshre fait en arrière-plan m'empêchent de me noyer. J'essaie de m'y accrocher, mais c'est difficile parce que mon cœur fait trop de bruit et que ma respiration ne s'arrête pas de tressauter. Elle siffle à mes oreilles, elle signifie que je suis toujours au bord du même gouffre. Il ne suffirait que d'un pas. Et je retomberais dans l'horreur de mes pensées. J'oscille au bord du vide, un léger gémissement commence à monter du fond de ma gorge. Il ne suffirait que d'un pas.
Puis elle dit vient. Alors j'émerge brutalement de mon propre corps. Mon cœur bat encore plus fort quand je déplie mon corps ; je lève les yeux très haut pour réussir à attraper Yshre de mes yeux abîmés des larmes qui ont coulées. Ils sont toujours humides, mais les torrents se sont stoppés. C'est à peine si son visage se détache dans la pénombre du dégagement. Elle attend que je me lève, alors je le fais en ayant l'impression que je suis en train de me briser en mille morceaux. Je prends appui sur le mur. Est-ce normal qu'une si grande tempête de larmes me laisse si faible ? J'ai les jambes qui tremblent, j'ai envie de vomir, une douleur se diffuse par vagues de l'arrière de mes yeux et engourdit mon cerveau. Pourtant, quand Yshre fait un geste vers moi, je parviens à l'arrêter d'un regard. J'en suis encore capable. Ne me touche pas, ne me touche pas, un jour elle m'a touchée elle aussi, c'était une main sur l'épaule, c'était quand je pleurais, ce jour-là j'ai cru que le monde entier venait de se déposer sur moi, sa main pesait lourd, elle me faisait honte, mais elle était là.
Qu'Yshre se mette en mouvement arrête le déluge de mes pensées : je suis bien forcée de la suivre. Je me coule dans ses pas comme une enfant qui calque son rythme sur celui de ses parents. Une main sur le mur, les yeux braqués sur mes pieds. J'ai peur de tomber. Je sens Zikomo qui bouge sous la cape, il retrouve sa place habituelle pour ne pas glisser sous mes mouvements. Je lui suis reconnaissante de ne pas parler. Je ne peux pas répondre. Ne me forcez pas à parler, parler c'est penser.
Je cligne des paupières sous la lumière du jour qui éclaire le salon de tatouage. Je lève inutilement la main devant mon visage pour m'en protéger. J'ai l'impression d'émerger d'un immense sommeil rempli de cauchemar. La douleur s'empêtre dans mon corps. J'ai mal aux poumons, j'ai mal à l'estomac, j'ai mal aux yeux, j'ai mal aux doigts, j'ai même mal aux fesses car je suis restée assise trop longtemps. J'ai mal à des endroits qui n'ont pas de nom. Je m'accroche aux bruits d'Yshre pour ne pas y penser. Va-t-elle réellement m'amener faire taire mes pensées ?
Je ne la lâche pas du regard, je la suis à la trace. Je n'ai pas envie de penser à qui elle est. Mais elle est là et je ne veux pas m'éloigner d'elle. Je la suis dans les rues de Camden Town sous la pluie qui se fracasse contre mon crâne. Est-ce là son bruit ? Les moteurs au loin, la rumeur des passants, le bruit d'une ville ? Le contact glacial de la pluie m'écrase les os, me coupe le souffle, plaque les cheveux sur ma tête. C'est bon. Sans un mot, nous marchons, nous marchons, nous marchons, encore, jusqu'à ce qu'elle me fasse m'immobiliser dans un bâtiment crasseux.
Là, la solitude m'étreint à bras le corps. Pendant qu'Yshre s'active, je reste immobile. Au bout d'un moment, je lève un bras pour m'entourer le buste, les doigts crispés sur mon manteau. Mais j'ai beau me serrer, j'ai encore l'impression que le vent m'éparpillera bientôt dans le ciel. Je cille à peine lorsque son bruit se met à résonner contre la brique, mais mes yeux s'écarquillent. Jamais je n'ai entendu musique aussi forte, le son est très différent de ce qui résonne au Pitiponk, des voix hurlent, des instruments s'éparpillent dans tous les sens. Déstabilisée, j'ai du mal à accommoder sur Yshre qui revient vers moi après avoir installé une bouteille sur un tabouret. Je n'entends rien d'autre que la musique qui frappe mes tympans, mais les yeux braqués sur ses lèvres fines, je comprends exactement ce qu'elle me dit alors, parce qu'elle a voulu que je le comprenne.
Mon cœur tombe brutalement au fond de mon ventre et de là il tambourine avec violence. Je crois me souvenir. Un hoquet m'échappe quand ma respiration déraille, indiscernable sous la violence de la musique, mais moi je l'entends résonner dans ma tête. Je crois me souvenir. Mes yeux écarquillés débordent et une larme solitaire glisse le long de ma joue droite. Quand je me tourne vers le tabouret, le cœur en morceaux, pour découvrir le résultat de sa magie, le sillon salé qui me pique la joue n'est plus solitaire.
Tout se déroule comme si je n'y étais pas. L'insulte qu'elle lui lance, le sortilège, la bouteille qui éclate, mon corps qui frémit devant cette démonstration de magie, sa tête tournée vers moi, qui me regarde, qui me propose d'essayer à mon tour. Tu aimes bien te défouler sur tout et n'importe quoi. Elle attend que j'agisse. Je reste un long moment sans bouger, sans respirer, m'étouffant peu à peu en moi-même, un bras enroulé autour du corps, l'autre abandonné sur le côté et les larmes silencieuses sur mes joues. Brûlantes. Puis j'ouvre ma bouche pincée pour avaler une goulée d'air, enfin.
Un geste ; la bouteille tombe en poussière de verre. Ce n'est qu'après coup que je réalise qu'un sortilège a été prononcé dans un filet de voix et que cette voix, c'était la mienne. Je baisse les yeux sur mon bras levé, sur la baguette qui la termine. Je sens les résidus magique sous mes doigts. ...tu aimes bien te défouler sur tout et n'importe quoi. Pourquoi ça ne fonctionne pas ? Je crois me souvenir... Je lui ai dit un jour que les livres ne suffisaient plus. Cela signifiait que j'avais besoin d'autre chose que de frapper dans un coussin comme elle me l'a si bien conseillé ce jour-là. Elle me l'a conseillé, elle qui éviscère les gens, elle l'a fait, elle ne voulait pas comprendre ce dont j'avais besoin parce qu'elle savait ce que ça faisait, elle voulait tout décider, je l'ai haïe quand elle s'est moqué de moi, j'aurais voulu prendre ma baguette et lui faire mal, pourtant je me rappelle que je me sentais bien là-bas, loin du château, avec elle, seulement elle, elle et moi, juste elle et moi, dans ce lieu isolé, elle et moi et son regard, ses attentes, ses conseils, ses méchancetés, sa présence. Je crois me souvenir... Non, ça ne suffit pas, ça ne suffit pas ma baguette, ça ne suffit pas ma magique, dans ma tête mes pensées s'agitent, brassent la mélasse de mon esprit, prennent de l'ampleur. Je crois... Et mon souffle court et mes larmes qui humidifient encore mes yeux Merlin cela ne s'arrêtera-t-il donc jamais ? Je crois.... Je crois.... Je. Kristen. Kristen croit se souvenir que tu aimes bien te défouler sur tout et n'importe quoi. Kristen croit se souvenir. Kristen sait. Kristen est là. Kristen entend.
« Pas assez, » je grogne d'une voix rauque.
Je range ma baguette en parcourant les lieux des yeux. Je la vois aussitôt. La batte. Un vieux souvenir concernant cet objet remonte, je l'arrête en ordonnant à mon corps d'aller la chercher. Quand mes doigts s'enroulent autour du manche et que je la soulève, quelque chose se réveille dans mon corps. Sous ma respiration rapide, mes narines s'évasent. Mes yeux se braquent sur la bouteille qui attend mon jugement. C'est à peine si je sens Zikomo quitter mon épaule d'un bond. De grands pas me ramènent au centre de la pièce, mon corps me brûle. Quand je lève la batte, je sens mes entrailles prendre feu.
Le premier coup est puissant, le choc contre mon épaule galvanisant, le bruit résonne malgré le bruit de la musique, le bordel des instruments, le hurlement des chanteurs : la bouteille explose en mille morceaux autour de moi. Incapable d'attendre qu'un nouvel objet me soit proposé, je lève la batte au-dessus de ma tête, une grimace me déformant la bouche, et je la fracasse contre le tabouret.
Puis elle dit vient. Alors j'émerge brutalement de mon propre corps. Mon cœur bat encore plus fort quand je déplie mon corps ; je lève les yeux très haut pour réussir à attraper Yshre de mes yeux abîmés des larmes qui ont coulées. Ils sont toujours humides, mais les torrents se sont stoppés. C'est à peine si son visage se détache dans la pénombre du dégagement. Elle attend que je me lève, alors je le fais en ayant l'impression que je suis en train de me briser en mille morceaux. Je prends appui sur le mur. Est-ce normal qu'une si grande tempête de larmes me laisse si faible ? J'ai les jambes qui tremblent, j'ai envie de vomir, une douleur se diffuse par vagues de l'arrière de mes yeux et engourdit mon cerveau. Pourtant, quand Yshre fait un geste vers moi, je parviens à l'arrêter d'un regard. J'en suis encore capable. Ne me touche pas, ne me touche pas, un jour elle m'a touchée elle aussi, c'était une main sur l'épaule, c'était quand je pleurais, ce jour-là j'ai cru que le monde entier venait de se déposer sur moi, sa main pesait lourd, elle me faisait honte, mais elle était là.
Qu'Yshre se mette en mouvement arrête le déluge de mes pensées : je suis bien forcée de la suivre. Je me coule dans ses pas comme une enfant qui calque son rythme sur celui de ses parents. Une main sur le mur, les yeux braqués sur mes pieds. J'ai peur de tomber. Je sens Zikomo qui bouge sous la cape, il retrouve sa place habituelle pour ne pas glisser sous mes mouvements. Je lui suis reconnaissante de ne pas parler. Je ne peux pas répondre. Ne me forcez pas à parler, parler c'est penser.
Je cligne des paupières sous la lumière du jour qui éclaire le salon de tatouage. Je lève inutilement la main devant mon visage pour m'en protéger. J'ai l'impression d'émerger d'un immense sommeil rempli de cauchemar. La douleur s'empêtre dans mon corps. J'ai mal aux poumons, j'ai mal à l'estomac, j'ai mal aux yeux, j'ai mal aux doigts, j'ai même mal aux fesses car je suis restée assise trop longtemps. J'ai mal à des endroits qui n'ont pas de nom. Je m'accroche aux bruits d'Yshre pour ne pas y penser. Va-t-elle réellement m'amener faire taire mes pensées ?
Je ne la lâche pas du regard, je la suis à la trace. Je n'ai pas envie de penser à qui elle est. Mais elle est là et je ne veux pas m'éloigner d'elle. Je la suis dans les rues de Camden Town sous la pluie qui se fracasse contre mon crâne. Est-ce là son bruit ? Les moteurs au loin, la rumeur des passants, le bruit d'une ville ? Le contact glacial de la pluie m'écrase les os, me coupe le souffle, plaque les cheveux sur ma tête. C'est bon. Sans un mot, nous marchons, nous marchons, nous marchons, encore, jusqu'à ce qu'elle me fasse m'immobiliser dans un bâtiment crasseux.
Là, la solitude m'étreint à bras le corps. Pendant qu'Yshre s'active, je reste immobile. Au bout d'un moment, je lève un bras pour m'entourer le buste, les doigts crispés sur mon manteau. Mais j'ai beau me serrer, j'ai encore l'impression que le vent m'éparpillera bientôt dans le ciel. Je cille à peine lorsque son bruit se met à résonner contre la brique, mais mes yeux s'écarquillent. Jamais je n'ai entendu musique aussi forte, le son est très différent de ce qui résonne au Pitiponk, des voix hurlent, des instruments s'éparpillent dans tous les sens. Déstabilisée, j'ai du mal à accommoder sur Yshre qui revient vers moi après avoir installé une bouteille sur un tabouret. Je n'entends rien d'autre que la musique qui frappe mes tympans, mais les yeux braqués sur ses lèvres fines, je comprends exactement ce qu'elle me dit alors, parce qu'elle a voulu que je le comprenne.
Mon cœur tombe brutalement au fond de mon ventre et de là il tambourine avec violence. Je crois me souvenir. Un hoquet m'échappe quand ma respiration déraille, indiscernable sous la violence de la musique, mais moi je l'entends résonner dans ma tête. Je crois me souvenir. Mes yeux écarquillés débordent et une larme solitaire glisse le long de ma joue droite. Quand je me tourne vers le tabouret, le cœur en morceaux, pour découvrir le résultat de sa magie, le sillon salé qui me pique la joue n'est plus solitaire.
Tout se déroule comme si je n'y étais pas. L'insulte qu'elle lui lance, le sortilège, la bouteille qui éclate, mon corps qui frémit devant cette démonstration de magie, sa tête tournée vers moi, qui me regarde, qui me propose d'essayer à mon tour. Tu aimes bien te défouler sur tout et n'importe quoi. Elle attend que j'agisse. Je reste un long moment sans bouger, sans respirer, m'étouffant peu à peu en moi-même, un bras enroulé autour du corps, l'autre abandonné sur le côté et les larmes silencieuses sur mes joues. Brûlantes. Puis j'ouvre ma bouche pincée pour avaler une goulée d'air, enfin.
Un geste ; la bouteille tombe en poussière de verre. Ce n'est qu'après coup que je réalise qu'un sortilège a été prononcé dans un filet de voix et que cette voix, c'était la mienne. Je baisse les yeux sur mon bras levé, sur la baguette qui la termine. Je sens les résidus magique sous mes doigts. ...tu aimes bien te défouler sur tout et n'importe quoi. Pourquoi ça ne fonctionne pas ? Je crois me souvenir... Je lui ai dit un jour que les livres ne suffisaient plus. Cela signifiait que j'avais besoin d'autre chose que de frapper dans un coussin comme elle me l'a si bien conseillé ce jour-là. Elle me l'a conseillé, elle qui éviscère les gens, elle l'a fait, elle ne voulait pas comprendre ce dont j'avais besoin parce qu'elle savait ce que ça faisait, elle voulait tout décider, je l'ai haïe quand elle s'est moqué de moi, j'aurais voulu prendre ma baguette et lui faire mal, pourtant je me rappelle que je me sentais bien là-bas, loin du château, avec elle, seulement elle, elle et moi, juste elle et moi, dans ce lieu isolé, elle et moi et son regard, ses attentes, ses conseils, ses méchancetés, sa présence. Je crois me souvenir... Non, ça ne suffit pas, ça ne suffit pas ma baguette, ça ne suffit pas ma magique, dans ma tête mes pensées s'agitent, brassent la mélasse de mon esprit, prennent de l'ampleur. Je crois... Et mon souffle court et mes larmes qui humidifient encore mes yeux Merlin cela ne s'arrêtera-t-il donc jamais ? Je crois.... Je crois.... Je. Kristen. Kristen croit se souvenir que tu aimes bien te défouler sur tout et n'importe quoi. Kristen croit se souvenir. Kristen sait. Kristen est là. Kristen entend.
« Pas assez, » je grogne d'une voix rauque.
Je range ma baguette en parcourant les lieux des yeux. Je la vois aussitôt. La batte. Un vieux souvenir concernant cet objet remonte, je l'arrête en ordonnant à mon corps d'aller la chercher. Quand mes doigts s'enroulent autour du manche et que je la soulève, quelque chose se réveille dans mon corps. Sous ma respiration rapide, mes narines s'évasent. Mes yeux se braquent sur la bouteille qui attend mon jugement. C'est à peine si je sens Zikomo quitter mon épaule d'un bond. De grands pas me ramènent au centre de la pièce, mon corps me brûle. Quand je lève la batte, je sens mes entrailles prendre feu.
Le premier coup est puissant, le choc contre mon épaule galvanisant, le bruit résonne malgré le bruit de la musique, le bordel des instruments, le hurlement des chanteurs : la bouteille explose en mille morceaux autour de moi. Incapable d'attendre qu'un nouvel objet me soit proposé, je lève la batte au-dessus de ma tête, une grimace me déformant la bouche, et je la fracasse contre le tabouret.
Nos peaux se souviennent
Je me surprends à penser qu’elle est belle, sa colère.
Quand Aelle éclata une bouteille d’un mouvement de baguette magique, je fus satisfaite qu’elle accepte de se prendre au jeu. Mais quand elle saisit la batte et qu’elle éclata le verre puis le tabouret en-dessous, mes yeux s’excitèrent d’une étrange admiration et un sourire étira mes lèvres. C’était sa force brute qui s’exprimait, la rage qui traversait son corps, elle avait ainsi pu ressentir l’impact dans tout son être. La petite créature bleue avait quitté le navire pour ne pas subir le choc. Je ne fis pas attention à lui, mon attention était entièrement portée vers Aelle, sur l’expression parfaitement claire de son envie de détruire.
Si elle avait besoin de ressentir l’impact de sa propre force, par les muscles, par les vibrations dans ses os, j’étais de mon côté plutôt galvanisée par la magie qui pouvait traduire ma volonté de produire quelque chose sur le monde. Un instant, je fis vagabonder mes pensées vers l’océan de possibilités que pouvait offrir la magie. Où se situaient ses limites ? J’avais déjà bien conscience de son potentiel destructeur. Taillader la peau par la force de la volonté. Infliger les pires sévices. Briser, éclater. Ma baguette était une arme. Je baissai les yeux sur ma main droite qui la tenait fermement. Plus personne ne me ferait du mal. Aucun vieillard dégoûtant n’oserait plus me toucher, je ferais exploser leurs yeux au premier regard lubrique qu’ils me lanceraient. Je trancherais leur organe mou pour qu’ils ne puissent plus s’en servir. Il me fallait simplement apprendre à contrôler ce pouvoir. Que pourrais-je imaginer de plus ? La magie pouvait-elle se plier au moindre de mes désirs, pour peu que je le souhaite suffisamment fort ? Je pensais à d’autres effets : une pomme en train de pourrir à vitesse grand V qui pourrait se rafraîchir si je le désirais, et pourrir encore ; une explosion de la puissance d’une bombe atomique ; faire flancher les esprits pour les obliger à répondre à toutes mes requêtes ; explorer les méandres de mon propre esprit tordu ; exercer le pouvoir de vie et de mort sur toute chose… Où la magie pouvait-elle bien s’arrêter ? En dehors de son potentiel de destruction, que pouvait-elle créer ? Des objets, des pensées, des êtres, des univers entiers ? Je devais le découvrir. J’avais ressenti la magie pour la première fois un an auparavant et je n’avais pas suffisamment avancé dans la maîtrise de cet art merveilleux. Je patinais. Je devais aller plus vite. M’y plonger entièrement. Mes bras étaient trop faibles pour frapper. Il me restait ce pouvoir qui m’habitait, que mon ambition amplifiait, que la colère magnifiait, que la vengeance dirigeait. Devrais-je sacrifier une partie de mon esprit à celle qui me permettait d'utiliser ce pouvoir pour accomplir tout cela ? Est-ce que cela valait le coup ? L'agitation heureuse qui faisait vibrer mon être à ces idées de puissance me poussait à croire que oui, la fin justifierait les moyens. Ma confiance démesurée, en cet instant, me soufflait que je parviendrais à ne pas subir de trop lourdes conséquences : je maîtriserai le feu dans mon cœur et je le plierai à ma volonté, comme tout le reste. Je la contrôlerai, elle, elle finira par accepter de servir ma cause.
Pour l’instant, je redirigeai ma baguette vers un pouf imposant dont la mousse commençait à s’échapper par les trous de ses coutures affaiblies. Il était situé au fond de la pièce, à plusieurs mètres de nous. Je fermai les yeux quelques secondes et m’ordonnai : Tranche, tranche profond, tranche comme tu as tranché la peau du vieux pervers, tranche et sépare, tranche comme mon esprit est tranché, prouve-moi que je suis magique, prouve-moi que j’ai ce pouvoir sur le monde et que j’ai raison de vouloir le développer. Tranche comme tu nous trancherais, toi et moi. Mon poignet donna un coup sec vers la gauche. C’était instinctif, comme si j’avais répété ce geste maintes et maintes fois. La coupure était si nette, si parfaitement droite, que le pouf semblait n’avoir rien subi. J’attendis un peu, presque déçue, avant de m’en approcher. Je soulevai l’objet en l’attrapant d’une main. Seulement la moitié me resta dans la main : il était parfaitement tranché en deux parties égales. Je relâchai l’objet, levai la tête et fermai les yeux. Je peux le faire. Mon pouvoir ne se limite pas à faire léviter des éponges ou tirer des balles invisibles sur des bouteilles. Je peux toujours trancher, comme ce soir-là, comme… Je n’avance plus désarmée.
Un début de migraine me saisit le front, une palpitation douloureuse naquit sur le dos de ma main droite et je sortis de ma transe. Je tentai de masser le dos de ma main mais ce geste amplifiait la douleur. Je retournai vers l’enceinte et baissai le son de la musique.
« Le plaisir d'altérer le monde... »
Ce n'était qu'un murmure pour moi-même. Je serrai le poing de ma main droite et le dépliai, essayant de faire disparaître les élancements. À voix haute, je m'adressai à Aelle :
« Et maintenant ? »
Quand Aelle éclata une bouteille d’un mouvement de baguette magique, je fus satisfaite qu’elle accepte de se prendre au jeu. Mais quand elle saisit la batte et qu’elle éclata le verre puis le tabouret en-dessous, mes yeux s’excitèrent d’une étrange admiration et un sourire étira mes lèvres. C’était sa force brute qui s’exprimait, la rage qui traversait son corps, elle avait ainsi pu ressentir l’impact dans tout son être. La petite créature bleue avait quitté le navire pour ne pas subir le choc. Je ne fis pas attention à lui, mon attention était entièrement portée vers Aelle, sur l’expression parfaitement claire de son envie de détruire.
Si elle avait besoin de ressentir l’impact de sa propre force, par les muscles, par les vibrations dans ses os, j’étais de mon côté plutôt galvanisée par la magie qui pouvait traduire ma volonté de produire quelque chose sur le monde. Un instant, je fis vagabonder mes pensées vers l’océan de possibilités que pouvait offrir la magie. Où se situaient ses limites ? J’avais déjà bien conscience de son potentiel destructeur. Taillader la peau par la force de la volonté. Infliger les pires sévices. Briser, éclater. Ma baguette était une arme. Je baissai les yeux sur ma main droite qui la tenait fermement. Plus personne ne me ferait du mal. Aucun vieillard dégoûtant n’oserait plus me toucher, je ferais exploser leurs yeux au premier regard lubrique qu’ils me lanceraient. Je trancherais leur organe mou pour qu’ils ne puissent plus s’en servir. Il me fallait simplement apprendre à contrôler ce pouvoir. Que pourrais-je imaginer de plus ? La magie pouvait-elle se plier au moindre de mes désirs, pour peu que je le souhaite suffisamment fort ? Je pensais à d’autres effets : une pomme en train de pourrir à vitesse grand V qui pourrait se rafraîchir si je le désirais, et pourrir encore ; une explosion de la puissance d’une bombe atomique ; faire flancher les esprits pour les obliger à répondre à toutes mes requêtes ; explorer les méandres de mon propre esprit tordu ; exercer le pouvoir de vie et de mort sur toute chose… Où la magie pouvait-elle bien s’arrêter ? En dehors de son potentiel de destruction, que pouvait-elle créer ? Des objets, des pensées, des êtres, des univers entiers ? Je devais le découvrir. J’avais ressenti la magie pour la première fois un an auparavant et je n’avais pas suffisamment avancé dans la maîtrise de cet art merveilleux. Je patinais. Je devais aller plus vite. M’y plonger entièrement. Mes bras étaient trop faibles pour frapper. Il me restait ce pouvoir qui m’habitait, que mon ambition amplifiait, que la colère magnifiait, que la vengeance dirigeait. Devrais-je sacrifier une partie de mon esprit à celle qui me permettait d'utiliser ce pouvoir pour accomplir tout cela ? Est-ce que cela valait le coup ? L'agitation heureuse qui faisait vibrer mon être à ces idées de puissance me poussait à croire que oui, la fin justifierait les moyens. Ma confiance démesurée, en cet instant, me soufflait que je parviendrais à ne pas subir de trop lourdes conséquences : je maîtriserai le feu dans mon cœur et je le plierai à ma volonté, comme tout le reste. Je la contrôlerai, elle, elle finira par accepter de servir ma cause.
Pour l’instant, je redirigeai ma baguette vers un pouf imposant dont la mousse commençait à s’échapper par les trous de ses coutures affaiblies. Il était situé au fond de la pièce, à plusieurs mètres de nous. Je fermai les yeux quelques secondes et m’ordonnai : Tranche, tranche profond, tranche comme tu as tranché la peau du vieux pervers, tranche et sépare, tranche comme mon esprit est tranché, prouve-moi que je suis magique, prouve-moi que j’ai ce pouvoir sur le monde et que j’ai raison de vouloir le développer. Tranche comme tu nous trancherais, toi et moi. Mon poignet donna un coup sec vers la gauche. C’était instinctif, comme si j’avais répété ce geste maintes et maintes fois. La coupure était si nette, si parfaitement droite, que le pouf semblait n’avoir rien subi. J’attendis un peu, presque déçue, avant de m’en approcher. Je soulevai l’objet en l’attrapant d’une main. Seulement la moitié me resta dans la main : il était parfaitement tranché en deux parties égales. Je relâchai l’objet, levai la tête et fermai les yeux. Je peux le faire. Mon pouvoir ne se limite pas à faire léviter des éponges ou tirer des balles invisibles sur des bouteilles. Je peux toujours trancher, comme ce soir-là, comme… Je n’avance plus désarmée.
Un début de migraine me saisit le front, une palpitation douloureuse naquit sur le dos de ma main droite et je sortis de ma transe. Je tentai de masser le dos de ma main mais ce geste amplifiait la douleur. Je retournai vers l’enceinte et baissai le son de la musique.
« Le plaisir d'altérer le monde... »
Ce n'était qu'un murmure pour moi-même. Je serrai le poing de ma main droite et le dépliai, essayant de faire disparaître les élancements. À voix haute, je m'adressai à Aelle :
« Et maintenant ? »
Nos peaux se souviennent
Le premier coup fait éclater une douleur dans mon bras qui remonte jusqu'à mon épaule. J'en lâche presque la batte tant le choc était violent. Alors j'attrape l'arme des deux mains pour assurer une meilleure prise, et je recommence à frapper le tabouret qui a chuté sur le côté. Avec des grognements d'effort, sans la moindre subtilité, je frappe, je frappe, je frappe. Quand le bois rencontre le bois, un poc ! bruyant éclate et le bruit se transforme en vibrations qui font trembler les os de mes bras. Mais je frappe encore, je frappe, je frappe, et quand un de mes coups envoie valdinguer le tabouret, je le poursuis rapidement pour continuer de m'acharner. Un coup plus puissant que les autres me permet d'éclater un de ses pieds. J'exulte ; je frappe. L'assise se brise en deux, les morceaux tombent sur le sol, abandonnés à ma colère. Bientôt, je n'entends plus les coups, je ne sens plus la douleur dans mes bras, je ne perçois plus les grognements qui abîment ma gorge : la musique devient mon mantra, les voix qui hurlent, les instruments qui rugissent, je reconnais au moins le tambourinement acharné de ce que je sais être une batterie, les crissements aigus d'une guitare, et quand arrive un refrain particulièrement énervé je me calque sur son rythme et je frappe, je frappe, je frappe, totalement abandonnée à ma danse brutale.
À un moment, ce n'est plus un tabouret que je vois. Ce n'est plus du bois, ce n'est plus un objet inanimé. J'imagine des membres mous, une peau claire sur laquelle se dessine des arabesques sanglantes. Je ne me sens pourtant pas en colère, ce n'est pas comme quand il m'arrive de frapper dans les troncs des arbres ou sur le sol à coups de poing rageur. Je ne brûle pas d'une colère qui engloutit tout. C'est autre chose qui grouille à l'intérieur de moi, plus tordu, plus glaçant, ça part de mes entrailles, remonte dans ma gorge, gagne mes yeux d'où les larmes coulent encore parfois. Je ne peux pas mettre de mots dessus. C'est juste là, ça me refroidit alors que mes muscles s'échauffent sous mes mouvements. Ma gorge est tellement gonflée que je n'arrive presque pas à respirer. Cela ne m'arrête pas. Je frappe toujours. Mais le sentiment reste.
Lorsqu'il ne reste plus rien du tabouret, je n'ai plus rien à détruire. Complètement essoufflée et l'estomac au bord des lèvres, la peau luisante de sueur, je relève les yeux. Yshre se tient près d'un pouf mou dont elle soulève une seule moitié. Elle semble satisfaite. Je comprends qu'elle l'a parfaitement coupé en deux. Je n'arrive pas à être impressionnée : quand mes yeux se sont posés sur elle, le sentiment glacial s'est affirmé. Je me sens morte de l'intérieur et je sais que c'est de sa faute à elle.
Elle se dirige vers le truc qui dégueule de la musique enragée. Le bruit diminue peu à peu. Mes oreilles se mettent à vrombir. Je me sens très lourde. La voix d'Yshre paraît si lointaine. Je la regarde sans un mot, le regard posé sur ses lèvres. Quand elle me demande « et maintenant ? », j'ai envie de l'insulter. Je n'ai pas envie de réfléchir au maintenant, pourquoi m'y force-t-elle ? N'a-t-elle donc rien compris ?
J'étais persuadée que j'allais me contenter d'aller frapper un nouveau truc, mais au lieu de ça je traverse le bâtiment jusqu'à elle, détestant entendre mes talons résonner sur le béton à cause de la musique trop basse. Je m'arrête près d'Yshre, si près que je peux voir les détails de son visage, de sa peau. Je ne sais pas ce que je cherche exactement. Je ne sais pas pourquoi je suis là, dressée devant elle. Je fouille son visage, je décortique ses traits, la longueur de son nez, l'angle de sa bouche, la pâleur de sa peau, les cernes sous ses yeux, ses yeux. De deux couleurs différentes. Le bleu, évidemment, me rappelle ses yeux à elle. Parce qu'elle les avait bleu, d'un bleu glacial, d'un bleu de ciel d'hiver, d'un bleu que j'ai retrouvé dans tous les yeux bleus que j'ai croisé depuis sa disparition. Je me perds un moment dans cette teinte, essayant de toutes mes forces d'ignorer le vert qui me nargue, pas loin.
Ce n'est qu'au bout de plusieurs secondes, en entendant le bruit irrégulier de ma respiration, que je prends conscience que je me tiens seulement à quelques centimètres qu'elle et que c'est très bizarre. C'est très bizarre et un peu menaçant, aussi. Je recule d'un pas en me questionnant : ai-je envie de la frapper ? En me rendant compte que non, je recule d'un nouveau pas, parce que je crois que je préférerais être enragée que sentir ce sentiment glacial qui grandit en moi.
Je me détourne sans prononcer le moindre mot et attrape le truc qui fait de la musique. Yshre a appelé ça enceinte. Je ne sais plus trop quand. Je la tourne dans un sens, puis dans l'autre.
« Comment ça marche, ce truc ? »
J'allais abandonner quand je remarque un petit signe "plus" très discret sur le dessus de l'objet. Je ne suis peut-être pas moldue, mais je sais encore ce que signifie ce symbole, alors d'un geste un peu maladroit, le doigt tendu exagérément, j'appuie dessus. La musique monte. J'appuie encore, plusieurs fois, en levant les yeux vers Yshre.
« Maintenant, crié-je pour me faire entendre par dessus la musique, continue d'altérer ! »
Je n'ai pas envie que la musique s'arrête. Si la musique s'arrête, nous allons parler. Et cette possibilité me plonge dans une terreur que je n'arrive pas à comprendre. Je comprends alors que c'est ça, ce sentiment glacial qui me refroidit le corps : je suis terrorisée, plus que je ne l'ai jamais été, tellement que j'ai l'impression de ne plus savoir respirer. Je suis terrorisée, par Merlin. J'ai tellement, tellement peur. Comme lorsque j'étais toute petite et que je n'arrivais pas à dormir parce que j'avais peur des Erklings. Le monde me semblait terrifiant et j'étais absolument persuadée que jamais cette peur ne partirait. Aujourd'hui, je ressens la même chose. Je me sens comme une gamine de sept ans. Je me sens pareil. Sauf que je n'ai pas de peluche calmar contre laquelle me blottir. Je n'ai pas la chambre de mes parents vers laquelle m'enfuir en courant pour me blottir contre eux. Je suis toute seule avec ma terreur. Toute seule avec ma batte.
Je me dirige vers une commode défoncée qui repose dans un coin, non loin de la moitié de pouf d'Yshre. Je lève la batte avant même de l'atteindre. Quand je frappe, la douleur s'impose instantanément : elle fait hurler mes épaules, les chocs me semblent plus difficile à supporter qu'avec le tabouret. C'est cela qui est si bon, cette douleur, et la sensation des coups parvient à me faire oublier, un tout petit peu, la terreur que je ressens. Pourtant, je ne ressens pas le bien-être habituel du défoulement. En fait, je ne ressens rien. Mais je continue, mécaniquement, je frappe, un coup ici, un coup par-là. Cette fois-ci, je n'imagine pas un corps à la place de la commode.
À un moment, ce n'est plus un tabouret que je vois. Ce n'est plus du bois, ce n'est plus un objet inanimé. J'imagine des membres mous, une peau claire sur laquelle se dessine des arabesques sanglantes. Je ne me sens pourtant pas en colère, ce n'est pas comme quand il m'arrive de frapper dans les troncs des arbres ou sur le sol à coups de poing rageur. Je ne brûle pas d'une colère qui engloutit tout. C'est autre chose qui grouille à l'intérieur de moi, plus tordu, plus glaçant, ça part de mes entrailles, remonte dans ma gorge, gagne mes yeux d'où les larmes coulent encore parfois. Je ne peux pas mettre de mots dessus. C'est juste là, ça me refroidit alors que mes muscles s'échauffent sous mes mouvements. Ma gorge est tellement gonflée que je n'arrive presque pas à respirer. Cela ne m'arrête pas. Je frappe toujours. Mais le sentiment reste.
Lorsqu'il ne reste plus rien du tabouret, je n'ai plus rien à détruire. Complètement essoufflée et l'estomac au bord des lèvres, la peau luisante de sueur, je relève les yeux. Yshre se tient près d'un pouf mou dont elle soulève une seule moitié. Elle semble satisfaite. Je comprends qu'elle l'a parfaitement coupé en deux. Je n'arrive pas à être impressionnée : quand mes yeux se sont posés sur elle, le sentiment glacial s'est affirmé. Je me sens morte de l'intérieur et je sais que c'est de sa faute à elle.
Elle se dirige vers le truc qui dégueule de la musique enragée. Le bruit diminue peu à peu. Mes oreilles se mettent à vrombir. Je me sens très lourde. La voix d'Yshre paraît si lointaine. Je la regarde sans un mot, le regard posé sur ses lèvres. Quand elle me demande « et maintenant ? », j'ai envie de l'insulter. Je n'ai pas envie de réfléchir au maintenant, pourquoi m'y force-t-elle ? N'a-t-elle donc rien compris ?
J'étais persuadée que j'allais me contenter d'aller frapper un nouveau truc, mais au lieu de ça je traverse le bâtiment jusqu'à elle, détestant entendre mes talons résonner sur le béton à cause de la musique trop basse. Je m'arrête près d'Yshre, si près que je peux voir les détails de son visage, de sa peau. Je ne sais pas ce que je cherche exactement. Je ne sais pas pourquoi je suis là, dressée devant elle. Je fouille son visage, je décortique ses traits, la longueur de son nez, l'angle de sa bouche, la pâleur de sa peau, les cernes sous ses yeux, ses yeux. De deux couleurs différentes. Le bleu, évidemment, me rappelle ses yeux à elle. Parce qu'elle les avait bleu, d'un bleu glacial, d'un bleu de ciel d'hiver, d'un bleu que j'ai retrouvé dans tous les yeux bleus que j'ai croisé depuis sa disparition. Je me perds un moment dans cette teinte, essayant de toutes mes forces d'ignorer le vert qui me nargue, pas loin.
Ce n'est qu'au bout de plusieurs secondes, en entendant le bruit irrégulier de ma respiration, que je prends conscience que je me tiens seulement à quelques centimètres qu'elle et que c'est très bizarre. C'est très bizarre et un peu menaçant, aussi. Je recule d'un pas en me questionnant : ai-je envie de la frapper ? En me rendant compte que non, je recule d'un nouveau pas, parce que je crois que je préférerais être enragée que sentir ce sentiment glacial qui grandit en moi.
Je me détourne sans prononcer le moindre mot et attrape le truc qui fait de la musique. Yshre a appelé ça enceinte. Je ne sais plus trop quand. Je la tourne dans un sens, puis dans l'autre.
« Comment ça marche, ce truc ? »
J'allais abandonner quand je remarque un petit signe "plus" très discret sur le dessus de l'objet. Je ne suis peut-être pas moldue, mais je sais encore ce que signifie ce symbole, alors d'un geste un peu maladroit, le doigt tendu exagérément, j'appuie dessus. La musique monte. J'appuie encore, plusieurs fois, en levant les yeux vers Yshre.
« Maintenant, crié-je pour me faire entendre par dessus la musique, continue d'altérer ! »
Je n'ai pas envie que la musique s'arrête. Si la musique s'arrête, nous allons parler. Et cette possibilité me plonge dans une terreur que je n'arrive pas à comprendre. Je comprends alors que c'est ça, ce sentiment glacial qui me refroidit le corps : je suis terrorisée, plus que je ne l'ai jamais été, tellement que j'ai l'impression de ne plus savoir respirer. Je suis terrorisée, par Merlin. J'ai tellement, tellement peur. Comme lorsque j'étais toute petite et que je n'arrivais pas à dormir parce que j'avais peur des Erklings. Le monde me semblait terrifiant et j'étais absolument persuadée que jamais cette peur ne partirait. Aujourd'hui, je ressens la même chose. Je me sens comme une gamine de sept ans. Je me sens pareil. Sauf que je n'ai pas de peluche calmar contre laquelle me blottir. Je n'ai pas la chambre de mes parents vers laquelle m'enfuir en courant pour me blottir contre eux. Je suis toute seule avec ma terreur. Toute seule avec ma batte.
Je me dirige vers une commode défoncée qui repose dans un coin, non loin de la moitié de pouf d'Yshre. Je lève la batte avant même de l'atteindre. Quand je frappe, la douleur s'impose instantanément : elle fait hurler mes épaules, les chocs me semblent plus difficile à supporter qu'avec le tabouret. C'est cela qui est si bon, cette douleur, et la sensation des coups parvient à me faire oublier, un tout petit peu, la terreur que je ressens. Pourtant, je ne ressens pas le bien-être habituel du défoulement. En fait, je ne ressens rien. Mais je continue, mécaniquement, je frappe, un coup ici, un coup par-là. Cette fois-ci, je n'imagine pas un corps à la place de la commode.
Nos peaux se souviennent
La proximité du visage d’Aelle me surprit. Je baissai rapidement les yeux sur la batte qu’elle tenait dans son poing et resserrai mon emprise sur ma baguette. On en est là, finalement ? m’interrogeai-je. Je demeurai immobile et la laissai prendre le temps de me dévisager. Moi, je n’avais pas besoin d’imprimer les détails de son visage dans mon esprit. Il me semblait que je le connaissais déjà par cœur. J’avais étudié son portrait pendant des heures, espérant qu’il ravive mes souvenirs d’elle (mon œuvre était fichtrement réaliste, maintenant que je la voyais si près).
Quand elle s’éloigna et qu’elle haussa le volume de l’enceinte, mes épaules s’affaissèrent, laissant paraître ma déception. J’avais espéré qu’elle avait expulsé ses émotions et qu’elle serait prête à me parler. J’étais prête à faire beaucoup d’efforts pour elle et je m’attendais à ce qu’elle me le rende bien, le moment venu. Ce n’était pas maintenant, apparemment. Elle m’encouragea à continuer à détruire les objets et les meubles qui nous entouraient mais je me sentais déjà un peu lassée de cet exercice. J’avais réussi mon coup avec le pouf, j’en étais satisfaite, mais il me fallait passer à la suite. Ce n’était pas ici que j’y parviendrais, pas avec mes connaissances actuelles.
Au lieu de la suivre dans son déchaînement, je dégageai l’enceinte du tabouret pour m’y asseoir. Pendant un instant, je contemplai la destruction provoquée par Aelle. Puis, très vite, mes yeux se perdirent par-delà la fenêtre sale du bâtiment, sur le mur face à moi. Il y avait de petits carreaux, comme les barreaux d’une cellule, et la poussière empêchait les formes extérieures d’apparaître au travers. J’eus envie de casser cette fenêtre, sauter de l’autre côté et me voir pousser des ailes pour m’envoler. Haut, très haut, toujours plus haut. J’aurais observé le monde, si petit et insignifiant. Et je serai partie très loin de cette ville, là où les forêts s’étendent sur des kilomètres, là où les montagnes s’élèvent plus haut que les nuages, j’aurais volé parmi les dragons. Je n’entendais plus la musique si forte qui sortait de l’enceinte, ni même les coups de batte d’Aelle : je n’imaginais que le souffle du vent dans mes oreilles. Aucun obstacle, là-haut, rien qui ne puisse être franchi sans voler par-dessus, tout simplement. La liberté absolue. C’était pour ça, dans le fond, qu’il me fallait continuer à avancer et obtenir tout le pouvoir que je convoitais. Pour être parfaitement libre ; libérée de mes démons, des chaînes qui entouraient ma mémoire, des cauchemars qui ne m'appartenaient pas, de l'influence des autres et de leurs sentiments, des obligations ennuyeuses de la vie quotidienne, de la bienpensance des abrutis, des lois absurdes que l'on écrit parce que les gens sont trop stupides pour faire ce qu'il faut sans qu'on le leur dise... pour vivre dans un monde où j'édicterai mes propres règles. Comme une ordure égoïste, finalement. Putain, est-ce que moi aussi, j'en étais une, ou contrôlait-elle déjà l'entièreté de mes pensées ? Je ne pouvais pourtant pas empêcher mes rêves de fleurir dans mon esprit... ils s'y épanouissaient si bien, si naturellement, ces fantasmes de grandeur.
Ma tête se tourna à nouveau vers Aelle, qui continuait à frapper la vieille commode. Un pincement me serra soudain le cœur. Serait-elle un soutien dans mon voyage ou bien une entrave ? Me retiendrait-elle quand je voudrais voler plus haut ? Quel genre de réponses détenait-elle qui me permettraient d’aller plus vite et plus loin ? Il ne faudrait pas qu’elle tarde à me les fournir. J’étais pressée. Mon regard se perdit à nouveau vers la fenêtre. Je regrettai de ne pas avoir subtilisé un paquet de cigarettes à Marshall, cela m’aurait permis de faire passer en temps en laissant mes pensées vagabonder.
Au bout de quelques minutes, le bruit des coups cessa. Aelle en avait terminé avec sa commode. Elle s’était allongée par terre, visiblement épuisée. Mon regard passa de ma baguette, roulant entre mes doigts, à son corps couché au sol. Je penchai la tête tandis que de nouvelles idées naissaient dans mon esprit. Et si elle refusait de me parler, parce que c’était trop difficile pour elle ? Pourrais-je, là, d’un mouvement de baguette, en trouvant la bonne formule, extraire de son cerveau le fil de ses pensées et de ses souvenirs, les étaler sur le sol et les explorer à loisir ? Je lui en avais déjà fait la promesse lors de notre précédente rencontre : je t’arracherai tes souvenirs pour les ranger dans mon crâne, s’il le faut. Une telle manœuvre était-elle réalisable ? Et pourquoi pas, après tout… ce serait plus facile que de composer avec ses doutes, sa colère et sa peur. Mais avant cela, je devais lui laisser une chance. Je rangeai ma baguette dans ma poche et éteignis carrément l’enceinte. Il n’était plus question de laisser à Aelle une occasion de se cacher dans le bruit, c’était assez.
Dans le silence soudain de ce bâtiment abandonné, je dis d’une voix calme :
« J’espère que ça t’a fait du bien. »
Je répétai d'une voix légèrement teintée d'impatience :
« Et maintenant ? »
Quand elle s’éloigna et qu’elle haussa le volume de l’enceinte, mes épaules s’affaissèrent, laissant paraître ma déception. J’avais espéré qu’elle avait expulsé ses émotions et qu’elle serait prête à me parler. J’étais prête à faire beaucoup d’efforts pour elle et je m’attendais à ce qu’elle me le rende bien, le moment venu. Ce n’était pas maintenant, apparemment. Elle m’encouragea à continuer à détruire les objets et les meubles qui nous entouraient mais je me sentais déjà un peu lassée de cet exercice. J’avais réussi mon coup avec le pouf, j’en étais satisfaite, mais il me fallait passer à la suite. Ce n’était pas ici que j’y parviendrais, pas avec mes connaissances actuelles.
Au lieu de la suivre dans son déchaînement, je dégageai l’enceinte du tabouret pour m’y asseoir. Pendant un instant, je contemplai la destruction provoquée par Aelle. Puis, très vite, mes yeux se perdirent par-delà la fenêtre sale du bâtiment, sur le mur face à moi. Il y avait de petits carreaux, comme les barreaux d’une cellule, et la poussière empêchait les formes extérieures d’apparaître au travers. J’eus envie de casser cette fenêtre, sauter de l’autre côté et me voir pousser des ailes pour m’envoler. Haut, très haut, toujours plus haut. J’aurais observé le monde, si petit et insignifiant. Et je serai partie très loin de cette ville, là où les forêts s’étendent sur des kilomètres, là où les montagnes s’élèvent plus haut que les nuages, j’aurais volé parmi les dragons. Je n’entendais plus la musique si forte qui sortait de l’enceinte, ni même les coups de batte d’Aelle : je n’imaginais que le souffle du vent dans mes oreilles. Aucun obstacle, là-haut, rien qui ne puisse être franchi sans voler par-dessus, tout simplement. La liberté absolue. C’était pour ça, dans le fond, qu’il me fallait continuer à avancer et obtenir tout le pouvoir que je convoitais. Pour être parfaitement libre ; libérée de mes démons, des chaînes qui entouraient ma mémoire, des cauchemars qui ne m'appartenaient pas, de l'influence des autres et de leurs sentiments, des obligations ennuyeuses de la vie quotidienne, de la bienpensance des abrutis, des lois absurdes que l'on écrit parce que les gens sont trop stupides pour faire ce qu'il faut sans qu'on le leur dise... pour vivre dans un monde où j'édicterai mes propres règles. Comme une ordure égoïste, finalement. Putain, est-ce que moi aussi, j'en étais une, ou contrôlait-elle déjà l'entièreté de mes pensées ? Je ne pouvais pourtant pas empêcher mes rêves de fleurir dans mon esprit... ils s'y épanouissaient si bien, si naturellement, ces fantasmes de grandeur.
Ma tête se tourna à nouveau vers Aelle, qui continuait à frapper la vieille commode. Un pincement me serra soudain le cœur. Serait-elle un soutien dans mon voyage ou bien une entrave ? Me retiendrait-elle quand je voudrais voler plus haut ? Quel genre de réponses détenait-elle qui me permettraient d’aller plus vite et plus loin ? Il ne faudrait pas qu’elle tarde à me les fournir. J’étais pressée. Mon regard se perdit à nouveau vers la fenêtre. Je regrettai de ne pas avoir subtilisé un paquet de cigarettes à Marshall, cela m’aurait permis de faire passer en temps en laissant mes pensées vagabonder.
Au bout de quelques minutes, le bruit des coups cessa. Aelle en avait terminé avec sa commode. Elle s’était allongée par terre, visiblement épuisée. Mon regard passa de ma baguette, roulant entre mes doigts, à son corps couché au sol. Je penchai la tête tandis que de nouvelles idées naissaient dans mon esprit. Et si elle refusait de me parler, parce que c’était trop difficile pour elle ? Pourrais-je, là, d’un mouvement de baguette, en trouvant la bonne formule, extraire de son cerveau le fil de ses pensées et de ses souvenirs, les étaler sur le sol et les explorer à loisir ? Je lui en avais déjà fait la promesse lors de notre précédente rencontre : je t’arracherai tes souvenirs pour les ranger dans mon crâne, s’il le faut. Une telle manœuvre était-elle réalisable ? Et pourquoi pas, après tout… ce serait plus facile que de composer avec ses doutes, sa colère et sa peur. Mais avant cela, je devais lui laisser une chance. Je rangeai ma baguette dans ma poche et éteignis carrément l’enceinte. Il n’était plus question de laisser à Aelle une occasion de se cacher dans le bruit, c’était assez.
Dans le silence soudain de ce bâtiment abandonné, je dis d’une voix calme :
« J’espère que ça t’a fait du bien. »
Je répétai d'une voix légèrement teintée d'impatience :
« Et maintenant ? »
Nos peaux se souviennent
Lorsque la batte glisse de mes doigts, je n'essaie pas de la rattraper. Elle rebondit dans le sol sans le moindre bruit — ou plutôt, le bruit est indiscernable sous le ramdam de la musique. Ma respiration est erratique, sifflante, et les bords de ma vision sombres. Les muscles de mes bras continuent de trembler, même au repos. Je n'ai plus la force de les lever pour éloigner les cheveux qui retombent devant mon visage ou pour essuyer la sueur qui coule dans mes yeux. Je n'ai la force de rien. Alors, sans guère avoir conscience de moi-même ou de mon environnement, je me laisse tomber sur les fesses, puis sur le dos, les bras en croix. Le cœur tonnant comme l'orage que l'on n'entend plus à cause de la musique. Mais le regard plongé vers le plafond haut qui se perd dans l'obscurité, je remarque la lumière blafarde qui parfois éclaire les poutres crasseuses et fragiles qui me dominent. Les éclairs.
J'attends que les battements de mon cœur se calment. Puis lorsqu'ils sont totalement apaisés, j'attends qu'une pensée se forme dans ma tête. Mais il n'y en a aucune qui arrive, tout est vide là-dedans. Même le sentiment glacial de ma terreur s'est tapis au fond de moi. Oh, il n'a pas disparu. Je sens encore son souffle rance dans les zones sombres de mon esprit, je le sens roder, soucieux de ne pas se faire oublier : si cela devait arriver, il me sauterait dessus, planterait ses crocs dans mon âme et ne me lâcherait plus jusqu'à ce que je me sois étouffée en moi-même. Finalement, il y a peut-être bien une pensée qui se balade dans ma tête. Elle me chuchote : reste calme, reste calme, reste calme.
Puis la musique s'arrête et la litanie qui éloigne le monstre aussi.
Le silence est bruyant, beaucoup plus que le tonnerre qui gronde, là-bas dans le ciel, et la pluie qui frappe les carreaux crasseux du bâtiment qui nous abrite. Yshre ne s'approche pas, mais elle parle. Je ne la vois pas de là où je suis allongée, mais sa voix provient de quelque part au-dessus de ma tête. Je me concentre sur une poutre en particulier, celle qui est la plus haute et qui se perd presque dans l'obscurité. La voix résonne à nouveau. Une question. Yshre n'a pas la moindre intention d'attendre. Et attendre quoi ? Moi j'attends, mais je ne sais pas quoi non plus. Je sais seulement que j'aurais aimé avoir un peu plus de temps.
Maintenant, je suis forcée de me rappeler de tout ce qui s'est passé. Je nous revois dans sa chambre, j'entends les phrases que nous nous sommes échangées. Malgré tout, je ne sais pas ce que je peux répondre à sa question. Je ne sais plus ce qu'elle veut savoir, je ne le comprends plus : après tout, elle m'a bien fait comprendre que les informations concrètes que j'avais sur... Sur l'autre ne l'intéressaient pas. Mais si ce n'est pas cela qu'elle désire, que désire-t-elle ?
Un grand poids m'appuie sur la poitrine. Pendant un instant, je crois que Zikomo a traversé la pièce pouvoir venir se blottir sur moi comme il le fait parfois mais non, ce n'est pas lui. Ce n'est que le monstre que j'imagine bien installé sur ma poitrine, à me couper le souffle, à embrouiller ma respiration. J'ai envie de dire à Yshre : plus tard. Plus tard quand ? Demain, tout cela serait-il plus facile ? J'en doute. Et après-demain ? Je ne sais pas. Je n'ai pas envie d'être là, je n'ai pas envie de parler. Je n'ai rien envie de faire, rien envie de dire. Je n'ai même pas envie d'exister. Les yeux immobilisés sur la poutre presque invisible, je me demande si je me sentirai mieux si rien n'existait. Si moi je n'existais pas. Ces pensées réactivent ma tristesse : c'est la première fois que je me demande si ce ne serait pas plus simple en n'existant pas. Je n'aime pas ces pensées. Mais elles sont là. Je n'aime pas Yshre. Mais elle est là. Je ne m'apprécie pas beaucoup non plus. Mais je suis là.
Le silence s'étire. Allongée comme je le suis sur le sol, les bras en croix, moi aussi j'ai l'impression d'être étirée. Écartelée dans tous les sens. Mais je réalise en l'imaginant me regarder d'un regard impatient qu'Yshre m'offre sans le savoir une solution à tout mes problèmes : si je parle, je n'aurais pas besoin de questionner. Comment puis-je avoir des envies si différentes d'il y a une heure à peine ? Je ne sais pas si j'ai envie de savoir, je ne sais pas si j'ai envie de comprendre.
Je m'efforce depuis tout à l'heure de ne plus invoquer son visage dans mon esprit.
« C'était une mage noire, » soufflé-je d'une voix abîmée, absente, éteinte.
C'était, car elle n'est plus. Elle n'est plus. Elle n'est plus. Elle n'est plus. Je me me le répète comme un mantra. Comme il y a des années, quand je me disais : tu la retrouveras, tu la retrouveras, tu la retrouveras. Je l'ai retrouvée et je souhaite de toutes mes forces qu'elle ne soit plus. Elle n'est plus, elle n'est plus, elle n'est plus.
« Je pourrais te donner mille informations comme celle-là que tu jugeras inutiles. »
Elle n'est plus, elle n'est plus, elle n'est plus. Je t'en prie, parle, questionne. Je t'en prie, occupe-moi, occupe mon esprit, donne-moi de quoi éloigner le monstre. Déjà, je sens mon esprit se déplier, le poids sur ma poitrine s'allourdit. La bouche entrouverte, j'ai une inspiration tremblante. C'est la seule partie de mon corps qui bouge, avec ma cage thoracique qui se lève et s'abaisse trop vite. Pitié, pitié, pitié, pitié, je ne peux pas penser, je ne peux pas penser, je revois sa mèche blanche perdue dans sa chevelure noire et son regard, ses yeux, ses yeux tranchants, ses yeux que je cherchais, ses yeux que je voulais voir sur moi, ses yeux par dessus la table basse où reposait le bol rempli de dragées surprises. Je t'en supplie. Yshre.
« Pose tes questions, » articulé-je d'une voix brisée.
Entend-elle le long gémissement qui se cache derrière mes mots ? Le long gémissement de ma supplique ?
J'attends que les battements de mon cœur se calment. Puis lorsqu'ils sont totalement apaisés, j'attends qu'une pensée se forme dans ma tête. Mais il n'y en a aucune qui arrive, tout est vide là-dedans. Même le sentiment glacial de ma terreur s'est tapis au fond de moi. Oh, il n'a pas disparu. Je sens encore son souffle rance dans les zones sombres de mon esprit, je le sens roder, soucieux de ne pas se faire oublier : si cela devait arriver, il me sauterait dessus, planterait ses crocs dans mon âme et ne me lâcherait plus jusqu'à ce que je me sois étouffée en moi-même. Finalement, il y a peut-être bien une pensée qui se balade dans ma tête. Elle me chuchote : reste calme, reste calme, reste calme.
Puis la musique s'arrête et la litanie qui éloigne le monstre aussi.
Le silence est bruyant, beaucoup plus que le tonnerre qui gronde, là-bas dans le ciel, et la pluie qui frappe les carreaux crasseux du bâtiment qui nous abrite. Yshre ne s'approche pas, mais elle parle. Je ne la vois pas de là où je suis allongée, mais sa voix provient de quelque part au-dessus de ma tête. Je me concentre sur une poutre en particulier, celle qui est la plus haute et qui se perd presque dans l'obscurité. La voix résonne à nouveau. Une question. Yshre n'a pas la moindre intention d'attendre. Et attendre quoi ? Moi j'attends, mais je ne sais pas quoi non plus. Je sais seulement que j'aurais aimé avoir un peu plus de temps.
Maintenant, je suis forcée de me rappeler de tout ce qui s'est passé. Je nous revois dans sa chambre, j'entends les phrases que nous nous sommes échangées. Malgré tout, je ne sais pas ce que je peux répondre à sa question. Je ne sais plus ce qu'elle veut savoir, je ne le comprends plus : après tout, elle m'a bien fait comprendre que les informations concrètes que j'avais sur... Sur l'autre ne l'intéressaient pas. Mais si ce n'est pas cela qu'elle désire, que désire-t-elle ?
Un grand poids m'appuie sur la poitrine. Pendant un instant, je crois que Zikomo a traversé la pièce pouvoir venir se blottir sur moi comme il le fait parfois mais non, ce n'est pas lui. Ce n'est que le monstre que j'imagine bien installé sur ma poitrine, à me couper le souffle, à embrouiller ma respiration. J'ai envie de dire à Yshre : plus tard. Plus tard quand ? Demain, tout cela serait-il plus facile ? J'en doute. Et après-demain ? Je ne sais pas. Je n'ai pas envie d'être là, je n'ai pas envie de parler. Je n'ai rien envie de faire, rien envie de dire. Je n'ai même pas envie d'exister. Les yeux immobilisés sur la poutre presque invisible, je me demande si je me sentirai mieux si rien n'existait. Si moi je n'existais pas. Ces pensées réactivent ma tristesse : c'est la première fois que je me demande si ce ne serait pas plus simple en n'existant pas. Je n'aime pas ces pensées. Mais elles sont là. Je n'aime pas Yshre. Mais elle est là. Je ne m'apprécie pas beaucoup non plus. Mais je suis là.
Le silence s'étire. Allongée comme je le suis sur le sol, les bras en croix, moi aussi j'ai l'impression d'être étirée. Écartelée dans tous les sens. Mais je réalise en l'imaginant me regarder d'un regard impatient qu'Yshre m'offre sans le savoir une solution à tout mes problèmes : si je parle, je n'aurais pas besoin de questionner. Comment puis-je avoir des envies si différentes d'il y a une heure à peine ? Je ne sais pas si j'ai envie de savoir, je ne sais pas si j'ai envie de comprendre.
Je m'efforce depuis tout à l'heure de ne plus invoquer son visage dans mon esprit.
« C'était une mage noire, » soufflé-je d'une voix abîmée, absente, éteinte.
C'était, car elle n'est plus. Elle n'est plus. Elle n'est plus. Elle n'est plus. Je me me le répète comme un mantra. Comme il y a des années, quand je me disais : tu la retrouveras, tu la retrouveras, tu la retrouveras. Je l'ai retrouvée et je souhaite de toutes mes forces qu'elle ne soit plus. Elle n'est plus, elle n'est plus, elle n'est plus.
« Je pourrais te donner mille informations comme celle-là que tu jugeras inutiles. »
Elle n'est plus, elle n'est plus, elle n'est plus. Je t'en prie, parle, questionne. Je t'en prie, occupe-moi, occupe mon esprit, donne-moi de quoi éloigner le monstre. Déjà, je sens mon esprit se déplier, le poids sur ma poitrine s'allourdit. La bouche entrouverte, j'ai une inspiration tremblante. C'est la seule partie de mon corps qui bouge, avec ma cage thoracique qui se lève et s'abaisse trop vite. Pitié, pitié, pitié, pitié, je ne peux pas penser, je ne peux pas penser, je revois sa mèche blanche perdue dans sa chevelure noire et son regard, ses yeux, ses yeux tranchants, ses yeux que je cherchais, ses yeux que je voulais voir sur moi, ses yeux par dessus la table basse où reposait le bol rempli de dragées surprises. Je t'en supplie. Yshre.
« Pose tes questions, » articulé-je d'une voix brisée.
Entend-elle le long gémissement qui se cache derrière mes mots ? Le long gémissement de ma supplique ?
Nos peaux se souviennent
Elle me répondit alors qu’elle était toujours allongée sur le sol comme une crucifiée renversée. Je ne m’attendais pas à ce qu’elle m’apporte tout de suite une réponse à une question que j’avais posée bien plus tôt, j’avais presque imaginé que la tempête qu’elle venait de traverser lui aurait fait oublier quels étaient mes intérêts, dans cette histoire. Mais elle n’avait pas oublié ce qui me tourmentait : je voulais en connaître davantage sur Kristen Loewy, pour être en mesure de la différencier de moi. Alors, elle m’annonça d’abord que cette sorcière était une mage noire. Je n’avais jamais évoqué de tels sujets avec Marshall et je n’étais jamais tombée dessus lors de mes recherches antérieures à la découverte du monde magique. J’ignorais même que la magie pouvait avoir une couleur : je la voyais plutôt comme une force unique, complète, mystérieuse… D’où venait donc cette idée de couleur ? Était-ce une idée des bienpensants pour distinguer les sortilèges bienveillants des autres ? Le noir, le blanc... Le bien, le mal... C'était tellement simple, dit comme ça ! Et la simplicité tue les questions qui dérangent, n'est-ce pas ?
Je m’interrogeai alors sur la couleur de ma magie. Quand je l’avais ressentie pour la première fois, elle m’avait plutôt semblé… rouge. Et terriblement visqueuse. Quand j’avais éclaté la bouteille, elle avait la transparence du verre brisé. Quand j’avais déchiré le fauteuil mou, elle avait l’éclat argenté d’une lame bien aiguisée. Si je devais l’utiliser pour m’envoler, elle serait sans doute bleue comme un ciel sans nuages. Si elle me permettait de fouiller dans mon esprit, là peut-être, et là seulement serait-elle noire.
Cependant, je n’étais pas une stupide moldue née de la veille. Je me doutais de ce que devait signifier « être une mage noire », d’après la convention ou la définition d’un dictionnaire. Elle utilisait sûrement la magie pour causer du mal, pour faire des choses interdites. Comme elle l’avait fait quand elle m’avait protégée de mon agresseur, un an plus tôt, et comme elle le faisait contre moi, pour envahir mon esprit. Sa présence en moi faisait-elle de moi une mage noire aussi ? Et si j’utilisais sa force pour produire de la magie, devenais-je la complice d’une criminelle ?
Aelle m’autorisa à poser mes questions. Toutes mes questions, cette fois. Sans contrepartie ? Oh, j’allais m’en donner à cœur joie…
« Merci, commençai-je. Cette information n’est pas inutile, car… je veux savoir de quoi est fait son cœur. »
Ma reconnaissance était sincère mais je n’éprouvais aucun remords à enchaîner, sans pouvoir m'arrêter :
« Qui est-ce ? Qu’a-t-elle vécu ? Quelle est son histoire ? Qu’est-ce qui a fait d’elle ce qu’elle est devenue ? Qu’est-ce qui hante ses pensées ? Que désire-t-elle, quelles sont ses ambitions, ses obsessions ? Comment voit-elle le monde ? Et comment perçoit-elle les autres ? De quoi a-t-elle peur, à quoi ressemblent ses cauchemars ? Comment est sa magie, à part noire ? Comment l’emploie-t-elle ? Quel mal a-t-elle causé ? Quel… A-t-elle déjà été capable de faire quelque chose de bien ? Peut-elle protéger ? Aimer ? Mérite-t-elle qu'on envisage de lui pardonner, un jour ? »
Je m’interrogeai alors sur la couleur de ma magie. Quand je l’avais ressentie pour la première fois, elle m’avait plutôt semblé… rouge. Et terriblement visqueuse. Quand j’avais éclaté la bouteille, elle avait la transparence du verre brisé. Quand j’avais déchiré le fauteuil mou, elle avait l’éclat argenté d’une lame bien aiguisée. Si je devais l’utiliser pour m’envoler, elle serait sans doute bleue comme un ciel sans nuages. Si elle me permettait de fouiller dans mon esprit, là peut-être, et là seulement serait-elle noire.
Cependant, je n’étais pas une stupide moldue née de la veille. Je me doutais de ce que devait signifier « être une mage noire », d’après la convention ou la définition d’un dictionnaire. Elle utilisait sûrement la magie pour causer du mal, pour faire des choses interdites. Comme elle l’avait fait quand elle m’avait protégée de mon agresseur, un an plus tôt, et comme elle le faisait contre moi, pour envahir mon esprit. Sa présence en moi faisait-elle de moi une mage noire aussi ? Et si j’utilisais sa force pour produire de la magie, devenais-je la complice d’une criminelle ?
Aelle m’autorisa à poser mes questions. Toutes mes questions, cette fois. Sans contrepartie ? Oh, j’allais m’en donner à cœur joie…
« Merci, commençai-je. Cette information n’est pas inutile, car… je veux savoir de quoi est fait son cœur. »
Ma reconnaissance était sincère mais je n’éprouvais aucun remords à enchaîner, sans pouvoir m'arrêter :
« Qui est-ce ? Qu’a-t-elle vécu ? Quelle est son histoire ? Qu’est-ce qui a fait d’elle ce qu’elle est devenue ? Qu’est-ce qui hante ses pensées ? Que désire-t-elle, quelles sont ses ambitions, ses obsessions ? Comment voit-elle le monde ? Et comment perçoit-elle les autres ? De quoi a-t-elle peur, à quoi ressemblent ses cauchemars ? Comment est sa magie, à part noire ? Comment l’emploie-t-elle ? Quel mal a-t-elle causé ? Quel… A-t-elle déjà été capable de faire quelque chose de bien ? Peut-elle protéger ? Aimer ? Mérite-t-elle qu'on envisage de lui pardonner, un jour ? »
Nos peaux se souviennent
Son remerciement apaise un instant les tourments de mon cœur. Je sens mon corps se relâcher, légèrement. Si elle me dit merci, cela signifie qu'elle accepte, elle va me poser ses questions. Déjà, je sens se détendre mon esprit, je le sens s'étirer, se relâcher, s'éteindre doucement : je n'aurais plus besoin de penser, puisque ses questions seront mon gouvernail. Respirer me semble plus aisé, tout à coup. Je prends une grande inspiration, mes yeux grands ouverts sur le plafond illuminé à intervalle irrégulier par des éclairs blanchâtres.
Je veux savoir de quoi est fait son coeur.
Les yeux écarquillés sur des larmes qui ne coulent plus, j'accueille cette phrase. Si mes yeux clignent faiblement, seule preuve de ma surprise, le reste de mon corps reste immobile, mes mains écartées sur le sol, mes doigts abandonnés, une croix parfaite. Mais quelque chose commence à remuer, là, tout au fond. Son cœur ? Mais qu'est-ce qui te fais croire que je connais quoi que ce soit de ce qui compose son cœur ?
Puis les questions tombent. Le déluge ne s'arrête jamais. Tout s'enchaîne de plus en plus rapidement et à chaque question mon esprit forme sans mon consentement une réponse brouillonne instinctive, emporté lui aussi par la tourmente Yshre.
Ma mentore la perte d'un fils celle de toute femme de cinquante ans son amour du savoir son fils son fils son fils son fils comme une chose à découvrir et à dévorer comme des choses à dévorer d'elle à son fils magnifique brutalement elle a brisé mon cœur oui elle est rentrée dans ma vie elle a protégé Poudlard elle devait aimer sa femme en sommes-nous seulement capable
Quand elle se tait, je me rends compte que j'ai arrêté de respirer. Le silence me fait mal, mais pas autant que le souvenir de ses questions. Mes yeux sont immobiles, figés. Je sais ce qu'elle me demande, elle veut que je lui dise tout d'elle, que je dévoile son cœur, que je la décrive parfaitement, que je dévoile ses pensées profondes. Alors je sonde mon esprit en quête d'une réelle réponse. Je le fais, je me questionne, je fouille, j'essaie. Face au vide qui me répond, je réalise une chose toute simple : je n'en ai pas la moindre idée. Je n'ai jamais su, je ne l'ai jamais comprise, c'est ce qui me rendait folle lorsque j'étais à Poudlard, de ne pas pouvoir, jamais, à aucun moment, m'assurer de la nature de ses pensées, surtout lorsqu'elle me les dédiait. Et elle, Yshre, voudrait que je lui parle de cette femme ? Merlin... Oh, Merlin, je ne la connaissais donc pas ? Je ne la connaissais donc pas ?
Le bruit provient du fond de mon corps. Une sorte de halètement aiguë qui secoue mon être. Je comprends au moment où un éclat s'échappe par ma bouche grande ouverte que je viens d'éclater de rire. D'un rire sans joie qui résonne dans le grand bâtiment, un rire que dominent mes yeux écarquillés bordés de larmes. Je ris d'abord sans bouger, peinant à respirer à chaque nouvel éclat, puis bientôt je ne peux plus garder mon immobilité, je me plie en deux, la mélodie terrifiante de ce rire désespéré résonnant dans mes oreilles.
Je ne la connaissais pas ! Je ne l'ai jamais connue, je ne sais pas de quoi est fait son cœur, moi qui n'ai jamais eu accès à ses pensées profondes ! Oh, elle m'abreuvait bien de quelques paroles sincères, mais que pourrais-je donc savoir de son cœur, moi qu'elle a abandonné ? Que pourrais-je donc savoir de son âme, moi qu'elle a mené sur une quête vaine qui ne menait à rien ?
Mon rire hystérique résonne quelques secondes encore avant de s'arrêter aussi subitement qu'il est apparu. Il me reste pantelante, essoufflée, mais pas la moindre trace d'hilarité reste sur mon visage. Je n'ai pas du tout envie de rire. À moitié redressée, je me tords le cou pour jeter mon regard à l'assaut de celle qui m'a noyé d'une vérité que je ne voulais pas regarder en face. Elle se tient à quelques mètres de moi.
« Elle ne me faisait pas le plaisir de me confier ses pensées secrètes, si tu veux tout savoir, grincé-je difficilement. Si je la connaissais entièrement, peut-être même que je ne serai pas ici. » C'est faux, je le sais. « Si, je le serai, avoué-je dans un souffle. Tu veux savoir comment elle se voyait ? »
Je crache subitement ces mots, avant de me rendre compte que je n'aspire pas à la moindre colère ; mes épaules s'affaissent, je préfère ne rien ressentir.
« Comme une ordure néfaste. Et moi ? Comme une ordure néfaste. Son fils ? Sûrement de la même façon, car il a quitté Poudlard, il s'est enfuit. Sa femme ? »
Ma voix se brise. Combien de nuit à imaginer sa vie heureuse en compagnie de sa magnifique femme pendant que moi je perdais le sens de ma vie, seule ?
Je me laisse de nouveau tomber sur le dos et si ma tête rebondit légèrement sur le sol bétonné, je ne m'en formalise pas. Je préfère l'abandon de cette position que la conscience que m'impose la position assise. Quand je m'abandonne sur le sol, mes pensées également m'abandonnent. Je peux imaginer que je flotte dans le grand rien et que le grand rien me compose. Oui, c'est mieux comme cela. Abandonnée ainsi, une vérité parvient à sortir de ma bouche :
« J'aurais tué pour connaître le contenu de son cœur, » je chuchote au plafond.
Je tuerais pour connaître le contenu de son cœur.
Les questions d'Yshre tourbillonnent là-haut dans mon crâne. Elle sont toutes là, pourtant je n'arrive pas à m'en rappeler d'une seule. La seule chose que je retiens, c'est qu'elle veut la connaître elle ; la seule chose que je sais, c'est que je ne l'ai jamais connue. Si bien que je n'ai aucune idée de ce à quoi je peux répondre, ni même de ce à quoi je dois répondre.
« Elle parlait toujours par énigme, murmuré-je sans me préoccuper du fait qu'Yshre puisse m'entendre ou non. Si je lui demandais de pas m'abandonner, elle disait que c'était un choix difficile, qu'elle devait prendre une décision. Si je voulais partager un moment avec elle, elle disait : "Tu voudrais que je t'invite à prendre le thé une fois par semaine, c'est cel..." »
Ma voix se coupe avant même la fin de ma phrase car soudainement je m'y vois, là-bas, dans le couloir devant son bureau. L'obscurité de la nuit, sa présence écrasante, elle est bien plus grande alors, je suis jeune, elle me regarde de sa hauteur, son regard bleu se pointe sur moi comme une lame, son menton sévère, ses traits anguleux, lèvres pincées, pas un sourire, pas une lumière dans son regard, elle n'est pas contente de me voir elle ne veut pas me voir, alors je me mets en colère, sa façon de m'accueillir a été de me dire : « un problème ? ». Un problème, oui je dois avoir un problème, il faut absolument un problème pour intéresser les gens les gens ne s'intéresse pas à nous si on va bien, si on a pas de question, si on a pas un truc à leur dire, elle veut quelque chose, toujours quelque chose, j'ai pas le droit à sa présence pour le simple bonheur d'être avec elle, elle ne m'y autorise pas, je dois avoir un problème pour être avec elle. Sans problème, elle m'abandonne. Quand tout allait mieux, elle m'a abandonné. C'est normal : je n'avais plus aucun problème, je ne lui servais plus à rien.
Je plaque les mains sur mes yeux, la respiration courte. Une seconde à peine s'est écroulée. J'entends encore ce gémissement monter le long de ma gorge. J'en veux à Yshre d'être qu'une putain d'égoïste néfaste !
« Kristen Loewy, née en 2003, femme, directrice, mère, compagne, mentore, directrice de Poudlard ayant libéré Beauxbâtons des Néo-Mangemorts en septembre 2042, célèbre pour posséder la Baguette de Sureau, » récité-je mécaniquement.
Je veux savoir de quoi est fait son coeur.
Les yeux écarquillés sur des larmes qui ne coulent plus, j'accueille cette phrase. Si mes yeux clignent faiblement, seule preuve de ma surprise, le reste de mon corps reste immobile, mes mains écartées sur le sol, mes doigts abandonnés, une croix parfaite. Mais quelque chose commence à remuer, là, tout au fond. Son cœur ? Mais qu'est-ce qui te fais croire que je connais quoi que ce soit de ce qui compose son cœur ?
Puis les questions tombent. Le déluge ne s'arrête jamais. Tout s'enchaîne de plus en plus rapidement et à chaque question mon esprit forme sans mon consentement une réponse brouillonne instinctive, emporté lui aussi par la tourmente Yshre.
Ma mentore la perte d'un fils celle de toute femme de cinquante ans son amour du savoir son fils son fils son fils son fils comme une chose à découvrir et à dévorer comme des choses à dévorer d'elle à son fils magnifique brutalement elle a brisé mon cœur oui elle est rentrée dans ma vie elle a protégé Poudlard elle devait aimer sa femme en sommes-nous seulement capable
Quand elle se tait, je me rends compte que j'ai arrêté de respirer. Le silence me fait mal, mais pas autant que le souvenir de ses questions. Mes yeux sont immobiles, figés. Je sais ce qu'elle me demande, elle veut que je lui dise tout d'elle, que je dévoile son cœur, que je la décrive parfaitement, que je dévoile ses pensées profondes. Alors je sonde mon esprit en quête d'une réelle réponse. Je le fais, je me questionne, je fouille, j'essaie. Face au vide qui me répond, je réalise une chose toute simple : je n'en ai pas la moindre idée. Je n'ai jamais su, je ne l'ai jamais comprise, c'est ce qui me rendait folle lorsque j'étais à Poudlard, de ne pas pouvoir, jamais, à aucun moment, m'assurer de la nature de ses pensées, surtout lorsqu'elle me les dédiait. Et elle, Yshre, voudrait que je lui parle de cette femme ? Merlin... Oh, Merlin, je ne la connaissais donc pas ? Je ne la connaissais donc pas ?
Le bruit provient du fond de mon corps. Une sorte de halètement aiguë qui secoue mon être. Je comprends au moment où un éclat s'échappe par ma bouche grande ouverte que je viens d'éclater de rire. D'un rire sans joie qui résonne dans le grand bâtiment, un rire que dominent mes yeux écarquillés bordés de larmes. Je ris d'abord sans bouger, peinant à respirer à chaque nouvel éclat, puis bientôt je ne peux plus garder mon immobilité, je me plie en deux, la mélodie terrifiante de ce rire désespéré résonnant dans mes oreilles.
Je ne la connaissais pas ! Je ne l'ai jamais connue, je ne sais pas de quoi est fait son cœur, moi qui n'ai jamais eu accès à ses pensées profondes ! Oh, elle m'abreuvait bien de quelques paroles sincères, mais que pourrais-je donc savoir de son cœur, moi qu'elle a abandonné ? Que pourrais-je donc savoir de son âme, moi qu'elle a mené sur une quête vaine qui ne menait à rien ?
Mon rire hystérique résonne quelques secondes encore avant de s'arrêter aussi subitement qu'il est apparu. Il me reste pantelante, essoufflée, mais pas la moindre trace d'hilarité reste sur mon visage. Je n'ai pas du tout envie de rire. À moitié redressée, je me tords le cou pour jeter mon regard à l'assaut de celle qui m'a noyé d'une vérité que je ne voulais pas regarder en face. Elle se tient à quelques mètres de moi.
« Elle ne me faisait pas le plaisir de me confier ses pensées secrètes, si tu veux tout savoir, grincé-je difficilement. Si je la connaissais entièrement, peut-être même que je ne serai pas ici. » C'est faux, je le sais. « Si, je le serai, avoué-je dans un souffle. Tu veux savoir comment elle se voyait ? »
Je crache subitement ces mots, avant de me rendre compte que je n'aspire pas à la moindre colère ; mes épaules s'affaissent, je préfère ne rien ressentir.
« Comme une ordure néfaste. Et moi ? Comme une ordure néfaste. Son fils ? Sûrement de la même façon, car il a quitté Poudlard, il s'est enfuit. Sa femme ? »
Ma voix se brise. Combien de nuit à imaginer sa vie heureuse en compagnie de sa magnifique femme pendant que moi je perdais le sens de ma vie, seule ?
Je me laisse de nouveau tomber sur le dos et si ma tête rebondit légèrement sur le sol bétonné, je ne m'en formalise pas. Je préfère l'abandon de cette position que la conscience que m'impose la position assise. Quand je m'abandonne sur le sol, mes pensées également m'abandonnent. Je peux imaginer que je flotte dans le grand rien et que le grand rien me compose. Oui, c'est mieux comme cela. Abandonnée ainsi, une vérité parvient à sortir de ma bouche :
« J'aurais tué pour connaître le contenu de son cœur, » je chuchote au plafond.
Je tuerais pour connaître le contenu de son cœur.
Les questions d'Yshre tourbillonnent là-haut dans mon crâne. Elle sont toutes là, pourtant je n'arrive pas à m'en rappeler d'une seule. La seule chose que je retiens, c'est qu'elle veut la connaître elle ; la seule chose que je sais, c'est que je ne l'ai jamais connue. Si bien que je n'ai aucune idée de ce à quoi je peux répondre, ni même de ce à quoi je dois répondre.
« Elle parlait toujours par énigme, murmuré-je sans me préoccuper du fait qu'Yshre puisse m'entendre ou non. Si je lui demandais de pas m'abandonner, elle disait que c'était un choix difficile, qu'elle devait prendre une décision. Si je voulais partager un moment avec elle, elle disait : "Tu voudrais que je t'invite à prendre le thé une fois par semaine, c'est cel..." »
Ma voix se coupe avant même la fin de ma phrase car soudainement je m'y vois, là-bas, dans le couloir devant son bureau. L'obscurité de la nuit, sa présence écrasante, elle est bien plus grande alors, je suis jeune, elle me regarde de sa hauteur, son regard bleu se pointe sur moi comme une lame, son menton sévère, ses traits anguleux, lèvres pincées, pas un sourire, pas une lumière dans son regard, elle n'est pas contente de me voir elle ne veut pas me voir, alors je me mets en colère, sa façon de m'accueillir a été de me dire : « un problème ? ». Un problème, oui je dois avoir un problème, il faut absolument un problème pour intéresser les gens les gens ne s'intéresse pas à nous si on va bien, si on a pas de question, si on a pas un truc à leur dire, elle veut quelque chose, toujours quelque chose, j'ai pas le droit à sa présence pour le simple bonheur d'être avec elle, elle ne m'y autorise pas, je dois avoir un problème pour être avec elle. Sans problème, elle m'abandonne. Quand tout allait mieux, elle m'a abandonné. C'est normal : je n'avais plus aucun problème, je ne lui servais plus à rien.
Je plaque les mains sur mes yeux, la respiration courte. Une seconde à peine s'est écroulée. J'entends encore ce gémissement monter le long de ma gorge. J'en veux à Yshre d'être qu'une putain d'égoïste néfaste !
« Kristen Loewy, née en 2003, femme, directrice, mère, compagne, mentore, directrice de Poudlard ayant libéré Beauxbâtons des Néo-Mangemorts en septembre 2042, célèbre pour posséder la Baguette de Sureau, » récité-je mécaniquement.