Nos peaux se souviennent
Vous avez une sorte de désespoir hystérique dans votre rire.
FIGHT CLUB
Pour une fois que ça sonne mieux en VF !
L’éclat dissonant de sa névrose emplit tout l’espace vide et désolé de la pièce. Son rire fou rebondit sur les murs de brique et engourdit mes oreilles. Un puissant malaise me tordit l’estomac. Qu’est-ce que mes questions avaient de si drôle ? Rien, rien du tout, car le rire d’Aelle ne traduisait aucun amusement : il ressemblait plutôt au cri de douleur d'un détraqué prenant conscience de l'ampleur de sa propre absurdité. En la voyant ainsi allongée, le regard fixé au plafond, secouée par le rire délirant d’une démente, je pensai qu’elle était encore plus déséquilibrée que moi. Ma folie était assez discrète. La sienne était carrément explosive. Était-ce là l’effet que Kristen Loewy produisait sur les esprits de ceux qui avaient le malheur de l’approcher de trop près : elle y semait la folie, causait leur moisissure ?
Soudain, le silence envahit de nouveau le bâtiment et Aelle, redressée sur ses fesses, tordit le cou pour me fixer. Je m’attendais à ce qu’elle me dise d’aller me faire foutre avec ma pluie acide de questions. Pourtant, elle répondit du mieux qu’elle put. Elle ne savait pas tout de l’ancienne directrice de Poudlard, elle ne pouvait pas m’en dresser le portrait complet que j’espérais obtenir. C’était un personnage bien trop mystérieux, même pour Aelle, cette fille que Kristen Loewy estimait suffisamment importante pour m’inciter à aller vers elle.
Je n’avais pas beaucoup de certitudes sur elle, à part les quelques informations factuelles qu’Aelle m’avait fournies et le fait que Kristen Loewy était une ordure néfaste. Ces termes revenaient si souvent qu’ils s’imposaient de plus en plus comme une vérité. Surtout cet adjectif : néfaste. Néfaste, néfaste, néfaste. Il me semblait l’avoir entendu un millier de fois déjà. Il était planté dans mon crâne, et certainement dans celui de Kristen Loewy, comme un clou tordu impossible à extraire. Néfaste, néfaste. Une nuisance pour les autres. Un poison. Un monstre. Néfaste, néfaste. Inspirant le dégoût, comme celui que j’avais injustement capté dans le regard de cette vieille femme, à l’hôpital… Cette vieille femme visiblement rongée par la folie, elle aussi. Mon esprit s’illumina. J’avais eu la sensation de la connaître, j’avais dessiné son portrait aussi bien que celui d’Aelle, pour pouvoir en imprégner ma mémoire. Kristen Loewy la connaissait, elle connaissait Kristen Loewy et elle l’avait reconnue en moi. Comment ? Pourquoi ? Qui était-ce ? Dans quel autre esprit cette sombre sorcière avait-elle déversé son venin ? Décidément, il me faudrait un jour retourner à la Nouvelle Sainte Mangouste. Je devais m’entretenir avec cette vieille patiente. J’irai blindée, prête à accueillir ses reproches, ses insultes et son regard révulsé qui semblait avoir décelé en moi la noirceur de Kristen Loewy. Ce serait un mal nécessaire. En espérant que la mort ne l'ait pas déjà emportée, bien sûr.
Les informations d’Aelle m’offraient plusieurs pistes, en plus de la vieille patiente de la Nouvelle Sainte-Mangouste. Kristen Loewy avait un fils, qu’elle avait un jour perdu et essayé de retrouver, quittant définitivement Poudlard. Y était-elle parvenue ? Je tâchai un instant de me concentrer sur cette possibilité, en invoquant ses souvenirs. Mais Kristen Loewy, même sous la forme d’un parasite dans un cerveau, ne se laissait pas facilement atteindre. Il ne m’avait jamais été possible de la contacter directement : le choix lui revenait. Elle partageait ce qu’elle voulait bien me dire et elle taisait le reste. Il était possible de la prendre au dépourvu, de susciter chez elle des réactions émotionnelles fortes, mais il n’était pas question de penser : « Allô, Kristen ? Il est où, ton fils ? Elle est où, ta femme ? » et espérer qu’elle me réponde.
D’ailleurs, j’imaginais mal que cette mage noire dont on me dressait un portrait flou ait pu être mariée. Le mariage ! C’est un engagement ! Un contrat qui scelle l’amour pour toujours ! Et quoi, bientôt, j’allais apprendre qu’elle vivait tranquillement dans une maisonnette avec sa femme et son chat ? Cela ne collait pas du tout à l’image que je commençais à me faire d’elle. La mention d’une femme et d’un fils n’avaient rien provoqué de profond chez moi. Kristen devait ne pas en avoir grand-chose à faire… Ou bien, elle verrouillait ces souvenirs délibérément. Pour que je ne puisse pas voir à quel point elle s’était comportée en ordure néfaste avec eux aussi.
D’après Aelle, elle parlait comme elle était : en énigmes. Cela ne m’étonnait pas : elle passait son temps à m’envoyer les pièces d’un puzzle noir et aucune ne s’emboîtait correctement. Certaines choses ne changent pas, dira-t-on… Et puis, cette phrase de la jeune sorcière me frappa : si je lui demandais de ne pas m’abandonner, elle disait que c’était un choix difficile. Ce fut comme un écho aux doutes qui me tordaient l’esprit… Avancer avec ou sans Aelle ? M’aiderait-elle ou finirait-elle par me ralentir ? Devais-je rester à ses côtés au risque de lui causer du mal ? Cette hésitation qui ne semblait pas trouver d’issue venait-elle du fantôme dans mon esprit, en fin de compte ? Totalement, partiellement ? Pouvais-je partager l'incertitude de Kristen Loewy sur la question, en toute sincérité ?
Enfin, la carte d’identité qu’Aelle me fournit me permit de lui donner un âge. D’après mes savants calculs, elle devait avoir entre quarante-six et quarante-sept ans, selon sa date de naissance exacte. C’était une information qui m’importait peu mais elle suscita chez moi l’envie de mettre un visage sur ce nom. Aelle était-elle toujours partante pour me la montrer, comme elle me l’avait proposé plus tôt ? Quant au reste, je n’y compris pas grand-chose. Des beaux bâtons ? Des néo-mange-morts (des cannibales !) ? La baguette de sureau ? Mon ignorance abyssale me conforta dans l’idée que je devais sérieusement étudier le monde magique, son histoire, sa politique, ses légendes, ses secrets et tout le reste.
Je pris le temps de digérer ces informations et je restai silencieuse un moment. J’étais encore bien loin de connaître la mage noire et encore plus loin de comprendre son âme mais je devais reconnaître qu’Aelle avait fait des efforts, au vu de son état émotionnel. Je n’allais pas insister davantage pour l’instant. J’aurais bien voulu voir son visage… Associer une tête à la voix que j’entendais… mais je trouverais bien sa photographie quelque part et ce serait suffisant, je n’avais pas besoin d’Aelle pour cela.
« Merci beaucoup de m’avoir partagé tout ça. Sincèrement. »
Dans le silence de ce bâtiment à l’abandon, je ne sus pas bien quoi faire de mon corps. Je voulais aller vers Aelle, l’aider à se relever et que l’on quitte ensemble cet endroit qui avait déjà trop subi notre présence, mais je craignais son rejet. Je l’imaginais d’avance me lancer un regard noir et repousser ma main tendue, l’air de dire : « je n’ai pas besoin de ton aide, et puis d’abord, je suis très bien là où je suis, allongée dans la crasse », même si ce n’était pas vrai. Je lançai un regard à la petite créature bleue et fis un mouvement de tête en direction d’Aelle, comme pour l’inciter à réconforter sa maîtresse à ma place.
Puis, une nouvelle idée émergea dans ma tête en désordre, née d'un regret soudain et d'une envie profonde de retrouver la trace physique de Kristen Loewy :
« Hum... crois-tu qu’un Reparo me permettrait de reconstituer les dessins que j’ai déchirés ? Et si c'est le cas... Voudrais-tu les voir ? C'est... Je crois qu'il y a là une partie de ce qu'elle pense. Ou de ce qu'elle a pensé ces derniers mois. Tu pourrais peut-être y voir des indices. Pour qu'on la retrouve et qu'on lui demande des explications, toi et moi. Non, plutôt qu'on exige des explications. »
Nos peaux se souviennent
Kristen Loewy, née en 2003, femme, directrice, mère, compagne, mentore... Mes lèvres s'agitent toujours sans qu'aucun son n'en sorte. J'appuie fort sur mes yeux, c'est douloureux, des points lumineux dansent sur mes paupières. ...directrice de Poudlard ayant libéré Beauxbâtons des Néo-Mangemorts en septembre 2042... En me concentrant sur la danse de mes lèvres, j'en oublie de penser aux souvenirs qui affluent, j'arrive à oublier son regard, sa présence, le souvenir des émotions douloureusement heureuses. ...célèbre pour posséder la Baguette de Sureau. Alors je continue de murmurer pour moi-même, je recommence depuis le début, je récite ce que je connais par cœur, le contenu de sa carte Chocogrenouille.
Est-ce moi qui ai ri tout à l'heure ? Cela résonne comme un vieux souvenir ne m'appartenant pas. Je vois mon corps s'agiter, les rires aiguës sortir, mais je n'arrive pas à être certaine qu'ils sortaient bien de ma bouche à moi. Pourquoi aurais-je eu envie de rire ? Je n'ai plus envie de rire, j'ai l'impression de m'enfoncer dans le sol, de m'embourber dans le béton. Je n'ai plus envie de rire.
Ma litanie silencieuse s'arrête subitement : elle est remplacée par la voix d'Yshre. Son remerciement s'écoule sur moi sans me toucher. Je reste immobile, les jambes étendues, les paumes sur les yeux, les oreilles bourdonnant d'un silence que j'exècre. Là-haut, bien au-delà du toit, le ciel gronde. J'aimerais me blottir contre lui, que ses grognements me malmènent, que la pluie me trempe jusqu'aux os, me noie. Mais je suis là, mes membres sont secoués de légers tremblements, j'ai froid.
La voix d'Yshre commence à m'être trop familière. Elle parle de nouveau, je m'attendais à une nouvelle avalanche de questions, je m'y étais préparée, j'avais retenu ma respiration au cas où, prête à subir une nouvelle attaque du monstre qui se cache dans les recoins sombres de mon esprit. Mais cette fois-ci, elle n'a pas l'air de vouloir m'assaillir de ses attentes. Sa voix est plus calme, moins pressée.
Je décolle mes mains de mes paupières et ouvre les yeux. J'abandonne mes bras sur béton. J'ai encore plus froid, ainsi. J'écoute les vilains sursauts de mon cœur. Il s'abat avec désespoir. Les dessins d'Yshre raconteraient ses pensées ? Pendant que j'étais en train m'effondrer en moi-même ces derniers mois, elle, elle pensait à travers les dessins d'Yshre ? Mes lèvres tremblantes s'étirent maladroitement sur mes joues, un sursaut me secoue les épaules... Puis j'inspire par la bouche, et le rire meurt avant d'avoir existé. Elle pense. Elle pense, là, à travers la tête de cette fille ? Victime ou élue ? Je n'ai pas encore décidé de ce qu'était Yshre.
Le silence s'étire. À l'orée de mon esprit, je la vois, je la vois telle qu'elle était ce jour-là — ça faisait longtemps. Ses grandes jambes, le bruit de ses talons sur la pierre, tac, tac, tac, elle avance vite, mes minuscules jambes ont du mal à suivre, tac, tac, tac, sa silhouette étroite, ses cheveux taillés en un carré parfait, elle n'a pas encore sa mèche blanche, elle me semble immense, tac, tac, tac elle s'éloigne dans le couloir et moi je la suis, du haut de mes onze ans, sans savoir que je passerai ma vie à faire ça, à la suivre alors qu'elle avance devant moi, loin, inaccessible.
Mes yeux me font mal. Comment puis-je avoir encore des larmes à verser ? Parler devient une nécessité, encore. En parlant, je ne peux pas penser, ou plutôt je pense à ce que je dis.
« Le sortilège de réparation nécessite une grande visualisation. » Ma voix est aussi rauque qu'un orage. Je ne bouge toujours pas, j'ai fait de ce sol en béton crasseux ma camisole de force. « Tu dois voir ce que tu essaies de reproduire dans sa totalité, sinon ça ne marchera pas. Surtout là, avec tous ces morceaux mélangés. Je pourrais... Moi je pourrais sans doute réparer le dessin que tu m'as montré. »
J'écarquille les yeux sur le plafond. Je vais y arriver, n'est-ce pas ? À me lever, à avancer, à regarder devant moi, à regarder le monde, à sentir l'odeur de la pluie, à écouter le chant de l'orage. J'y arriverai. À me lever, à bouger les bras, à me rappeler que ce corps est le mien et que ce n'est pas grave, ce n'est pas grave, je peux composer avec ce corps, ce n'est qu'un corps, ce n'est pas grave si ce qu'il y a dedans vit et pense et se rappelle, ce n'est qu'un corps, je peux me contenter de le faire avancer, aller d'un point A à un point B et si sur le chemin je rencontre une silhouette noire et que cette silhouette noire se retourne vers moi et que deux yeux billes glaciales traversent son obscurité pour se planter dans mon cœur, je n'aurais qu'à continuer de parler pour la faire fuir, parce que si elle m'attrape
Parle.
« Il faut visualiser. »
Bouge.
La tête d'abord se soulève, puis les épaules, les mains qui se plaquent sur la crasse et la poussière, qui poussent, mon dos, mes jambes qui se plient, qui poussent aussi. Une fois debout je cligne des yeux avant de les fermer soudainement : un crochet me tire par l'arrière de la tête, j'écarte les bras pour ne pas tomber, j'inspire profondément en attendant que le malaise passe. Un poids sur mon épaule me faut sursauter, puis je sens la caresse du pelage de Zikomo sur mon épaule. Je sais qu'il va parler, alors je me tourne vers Yshre.
« Un par un, si tu te concentres, tu pourras les réparer. Je ne pourrais pas le faire pour toi, parce que je les ai pas vus. »
Parle. Parle. Parle ! Mais je ne suis pas une grande bavarde, je ne parle jamais pour combler le silence, je ne sais pas comment on fait, mon esprit est vide, je n'ai pas d'idée, j'aimerais demander à Yshre de me raconter un truc, n'importe quoi, mais j'ai peur qu'elle me parle du contenu des dessins ou qu'elle me parle de ce qu'elle a dans la tête, qu'elle me dise qu'elle existe qu'elle est là à un mètre de moi, je ne peux pas, c'est à peine si je peux la regarder, pourtant elle ne lui ressemble pas avec son visage tout jeune, sa pâleur, ses longs cernes, son visage étroit qui n'a rien de tranchant, ses cheveux si longs, son pull moldu et tout le reste.
Emportée par le courant de mes pensées, je reste immobile, yeux écarquillés sur le sol, comme si mon corps était coulé dans ce sol dur que je viens pourtant de quitter. Sans bouger, j'ai l'impression que le monde est moins douloureux. Immobile, rien ne peut m'atteindre, je suis à l'abri, mais mes pensées n'ont pas de raideur pour les contenir, elles, elles s'écoulent et ma respiration s'emballe.
« Avance, Aelle, » intervient alors Zikomo. Sa voix douce comme un nuage s'élève dans l'immense bâtiment vide. « Avance, vers la sortie. »
Comment a-t-il su que j'avais besoin de ça pour me mettre en route ? Mécaniquement, mes jambes s'activent. Et Zikomo, lui, continue de parler, mais il ne s'adresse plus à moi.
« Je m'appelle Zikomo. Accepteriez-vous de nous raconter une partie de votre histoire, celle qui vous plaira de partager ? »
Moi, je sais ce qu'il fait, je sais qu'il a compris sans que je parle ce dont j'avais besoin. Elle, elle ne le comprendra peut-être pas, mais je crois que je m'en fiche.
Est-ce moi qui ai ri tout à l'heure ? Cela résonne comme un vieux souvenir ne m'appartenant pas. Je vois mon corps s'agiter, les rires aiguës sortir, mais je n'arrive pas à être certaine qu'ils sortaient bien de ma bouche à moi. Pourquoi aurais-je eu envie de rire ? Je n'ai plus envie de rire, j'ai l'impression de m'enfoncer dans le sol, de m'embourber dans le béton. Je n'ai plus envie de rire.
Ma litanie silencieuse s'arrête subitement : elle est remplacée par la voix d'Yshre. Son remerciement s'écoule sur moi sans me toucher. Je reste immobile, les jambes étendues, les paumes sur les yeux, les oreilles bourdonnant d'un silence que j'exècre. Là-haut, bien au-delà du toit, le ciel gronde. J'aimerais me blottir contre lui, que ses grognements me malmènent, que la pluie me trempe jusqu'aux os, me noie. Mais je suis là, mes membres sont secoués de légers tremblements, j'ai froid.
La voix d'Yshre commence à m'être trop familière. Elle parle de nouveau, je m'attendais à une nouvelle avalanche de questions, je m'y étais préparée, j'avais retenu ma respiration au cas où, prête à subir une nouvelle attaque du monstre qui se cache dans les recoins sombres de mon esprit. Mais cette fois-ci, elle n'a pas l'air de vouloir m'assaillir de ses attentes. Sa voix est plus calme, moins pressée.
Je décolle mes mains de mes paupières et ouvre les yeux. J'abandonne mes bras sur béton. J'ai encore plus froid, ainsi. J'écoute les vilains sursauts de mon cœur. Il s'abat avec désespoir. Les dessins d'Yshre raconteraient ses pensées ? Pendant que j'étais en train m'effondrer en moi-même ces derniers mois, elle, elle pensait à travers les dessins d'Yshre ? Mes lèvres tremblantes s'étirent maladroitement sur mes joues, un sursaut me secoue les épaules... Puis j'inspire par la bouche, et le rire meurt avant d'avoir existé. Elle pense. Elle pense, là, à travers la tête de cette fille ? Victime ou élue ? Je n'ai pas encore décidé de ce qu'était Yshre.
Le silence s'étire. À l'orée de mon esprit, je la vois, je la vois telle qu'elle était ce jour-là — ça faisait longtemps. Ses grandes jambes, le bruit de ses talons sur la pierre, tac, tac, tac, elle avance vite, mes minuscules jambes ont du mal à suivre, tac, tac, tac, sa silhouette étroite, ses cheveux taillés en un carré parfait, elle n'a pas encore sa mèche blanche, elle me semble immense, tac, tac, tac elle s'éloigne dans le couloir et moi je la suis, du haut de mes onze ans, sans savoir que je passerai ma vie à faire ça, à la suivre alors qu'elle avance devant moi, loin, inaccessible.
Mes yeux me font mal. Comment puis-je avoir encore des larmes à verser ? Parler devient une nécessité, encore. En parlant, je ne peux pas penser, ou plutôt je pense à ce que je dis.
« Le sortilège de réparation nécessite une grande visualisation. » Ma voix est aussi rauque qu'un orage. Je ne bouge toujours pas, j'ai fait de ce sol en béton crasseux ma camisole de force. « Tu dois voir ce que tu essaies de reproduire dans sa totalité, sinon ça ne marchera pas. Surtout là, avec tous ces morceaux mélangés. Je pourrais... Moi je pourrais sans doute réparer le dessin que tu m'as montré. »
J'écarquille les yeux sur le plafond. Je vais y arriver, n'est-ce pas ? À me lever, à avancer, à regarder devant moi, à regarder le monde, à sentir l'odeur de la pluie, à écouter le chant de l'orage. J'y arriverai. À me lever, à bouger les bras, à me rappeler que ce corps est le mien et que ce n'est pas grave, ce n'est pas grave, je peux composer avec ce corps, ce n'est qu'un corps, ce n'est pas grave si ce qu'il y a dedans vit et pense et se rappelle, ce n'est qu'un corps, je peux me contenter de le faire avancer, aller d'un point A à un point B et si sur le chemin je rencontre une silhouette noire et que cette silhouette noire se retourne vers moi et que deux yeux billes glaciales traversent son obscurité pour se planter dans mon cœur, je n'aurais qu'à continuer de parler pour la faire fuir, parce que si elle m'attrape
Parle.
« Il faut visualiser. »
Bouge.
La tête d'abord se soulève, puis les épaules, les mains qui se plaquent sur la crasse et la poussière, qui poussent, mon dos, mes jambes qui se plient, qui poussent aussi. Une fois debout je cligne des yeux avant de les fermer soudainement : un crochet me tire par l'arrière de la tête, j'écarte les bras pour ne pas tomber, j'inspire profondément en attendant que le malaise passe. Un poids sur mon épaule me faut sursauter, puis je sens la caresse du pelage de Zikomo sur mon épaule. Je sais qu'il va parler, alors je me tourne vers Yshre.
« Un par un, si tu te concentres, tu pourras les réparer. Je ne pourrais pas le faire pour toi, parce que je les ai pas vus. »
Parle. Parle. Parle ! Mais je ne suis pas une grande bavarde, je ne parle jamais pour combler le silence, je ne sais pas comment on fait, mon esprit est vide, je n'ai pas d'idée, j'aimerais demander à Yshre de me raconter un truc, n'importe quoi, mais j'ai peur qu'elle me parle du contenu des dessins ou qu'elle me parle de ce qu'elle a dans la tête, qu'elle me dise qu'elle existe qu'elle est là à un mètre de moi, je ne peux pas, c'est à peine si je peux la regarder, pourtant elle ne lui ressemble pas avec son visage tout jeune, sa pâleur, ses longs cernes, son visage étroit qui n'a rien de tranchant, ses cheveux si longs, son pull moldu et tout le reste.
Emportée par le courant de mes pensées, je reste immobile, yeux écarquillés sur le sol, comme si mon corps était coulé dans ce sol dur que je viens pourtant de quitter. Sans bouger, j'ai l'impression que le monde est moins douloureux. Immobile, rien ne peut m'atteindre, je suis à l'abri, mais mes pensées n'ont pas de raideur pour les contenir, elles, elles s'écoulent et ma respiration s'emballe.
« Avance, Aelle, » intervient alors Zikomo. Sa voix douce comme un nuage s'élève dans l'immense bâtiment vide. « Avance, vers la sortie. »
Comment a-t-il su que j'avais besoin de ça pour me mettre en route ? Mécaniquement, mes jambes s'activent. Et Zikomo, lui, continue de parler, mais il ne s'adresse plus à moi.
« Je m'appelle Zikomo. Accepteriez-vous de nous raconter une partie de votre histoire, celle qui vous plaira de partager ? »
Moi, je sais ce qu'il fait, je sais qu'il a compris sans que je parle ce dont j'avais besoin. Elle, elle ne le comprendra peut-être pas, mais je crois que je m'en fiche.
Dernière modification par Aelle Bristyle le 2 mai 2025, 23:45, modifié 3 fois.
Nos peaux se souviennent
Aelle me donna quelques indications sur la façon de réussir un sortilège de réparation. Ce n’était pas bien sorcier, si vous me permettez l’expression. J’avais déjà lancé quelques Reparo dans le cadre de mon travail au bar-restaurant, c’était là-bas que j’avais appris son existence et la façon de l’utiliser. Il n’était pas rare de casser des verres et il fallait reconnaître que la magie permettait de faire des économies sur la vaisselle. Mon interrogation au sujet de ce sortilège venait plutôt de la complexité des dessins à reconstituer, pleins de détails, pour certains minuscules. Je fus toutefois rassurée d’apprendre que ce sort ne se contentait pas d’être utile à la recomposition d’objets simples. Malgré la quantité de dessins que j’avais produits, je devrais pouvoir m’en sortir : les images que j’avais reproduites sur le papier étaient ancrées dans mon esprit, je les avais observées pendant des heures, j’avais désespérément tenté d’en comprendre le sens caché. Cependant, Aelle ne répondit pas à la question qui m’intéressait vraiment : je dirais même qu’elle évita soigneusement d’y apporter une réponse en développant de manière absurde son laïus sur la réussite du sortilège de réparation. Tâchant de se lever et de se déplacer, elle ressemblait à un zombie qui récitait sans enthousiasme la leçon d’un manuel de sortilèges. Alors, Aelle, tu voudrais les regarder avec moi, ces foutus dessins ?
Je n’eus pas le temps de m’agacer, car une voix surgit de nulle part, encourageant Aelle à avancer vers la sortie. Elle se tenait désormais près de moi. Je levai mes fesses du tabouret et regardai à droite puis à gauche, et enfin derrière moi, à la recherche de l’origine de cette voix. C’était la même que celle que j’avais entendue plus tôt, dans les escaliers près de ma chambre. Encore une fois, il n’y avait personne aux alentours. Je me rassurai en pensant que je n’avais pas pu inventer cette voix, puisqu’elle s’adressait directement à Aelle. Ouf ! Je n'étais pas habitée par deux fantômes différents, cette voix-là était réelle, elle appartenait au monde palpable ! Mais où, qui ?
Et cette voix ajouta autre chose, me laissant encore plus confuse. Elle disait s’appeler Zikomo. Cette fois, je me retournai brusquement, baguette en main, prête à m’écrier : « Où êtes-vous ? Montrez-vous ! » mais aucun son ne sortit de ma bouche et je compris brusquement de quelle direction provenaient ces paroles. Très doucement, je m’approchai d’Aelle, et plus particulièrement de son épaule, où reposait la créature bleue qui l’accompagnait. Elle me fixait de ses yeux minuscules et brillants. Je me penchai vers elle avec curiosité, les paupières plissées. Ça parle ? Avais-je l’air totalement ridicule, à penser qu’un animal, fut-il magique, puisse être doué de parole ?
« Tu… parles… ? demandai-je, peu sûre de moi. »
L’animal fit frémir ses adorables petites moustaches et me lança :
« Je parle, oui. Il m’arrive de chanter s’il le faut absolument, mais le plus souvent je m’abstiens. »
Je me reculai sous l’effet de la surprise : je n’aurais pas cru recevoir une quelconque réponse de la créature ! Elle… ou il parlait. Un sourire étira mes lèvres. Plutôt cool, pensai-je d’abord. Puis, mon sourire disparut aussi vite qu’il était né et mon visage prit un air accusateur. Si cet animal pouvait comprendre ce qu’on lui disait et s’exprimer, pourquoi n’intervenait-il que maintenant ? Pourquoi n’avait-il pas pris la peine de consoler Aelle, lui dire que ça irait, que sa douleur allait passer ?
« Mh…, fis-je avec méfiance et reproche en attrapant mon menton entre le pouce et l’index. »
Je demeurai un instant silencieuse, dévisageant cet être étrange. Il était difficile de lui en vouloir trop longtemps, avec sa bouille adorable. Je décidai toutefois de ne pas lui répondre à lui¸ mais de m’adresser directement à Aelle.
« J’imagine que je devrais commencer par le début… »
Je lâchai un soupir, comme pour me donner du courage.
« Un jour, je me suis réveillée seule, dans une rue que je ne connaissais pas, avec rien que des vêtements sur moi, sans savoir qui j’étais. Même quand on oublie tout, on se souvient vite de ce qu’est la faim, la soif et le froid. Alors, dans un premier temps, j’ai consacré mon temps et mon énergie à essayer de survivre. »
Il s’était rapidement avéré que j’avais un certain talent pour la survie, d’ailleurs.
« On tombe vite sur des gens louches, quand on vit dehors. Un vieux a voulu me… enfin… il... »
Je me raclai la gorge. Ces mots étaient beaucoup plus difficiles à prononcer que je ne l'imaginais. Je me sentais étrangement sale et honteuse alors que je n’avais aucune, absolument aucune raison de l’être. C’était lui, la pourriture qui devait se sentir honteuse. Pas moi ! Je ravalai ma salive et dus fournir des efforts insensés pour m’exprimer :
« Un vieux pervers dégueulasse a voulu... me faire des trucs. Je l’ai charcuté. »
Mon cœur s’emballa, ma mâchoire se contracta et mon poing se serra de colère. Je détestais revivre cet instant et savoir que je lui avais fait du mal n'était pas assez satisfaisant pour effacer la rage que je ressentais toujours envers cet homme immonde.
« Je n’avais pas d’arme sur moi, rien du tout. Je l’ai juste détesté pour ce qu’il me faisait, j’ai souhaité qu’il meure et soudain, j’ai cru voir une main surgir de nulle part, une main qui n’existait que dans ma tête, et elle l’a tranché de partout. »
Je l'avais alors considérée comme une présence bienveillante, une force incroyable et salvatrice qui sommeillait en moi. Je ne savais pas, à l'époque, que cette colère meurtrière avait un nom.
« Il pissait le sang mais il n’est pas mort, dis-je avec regret. Ce jour-là, j’ai découvert la magie… et j’ai senti que je n’étais pas vraiment seule. »
Je n’eus pas le temps de m’agacer, car une voix surgit de nulle part, encourageant Aelle à avancer vers la sortie. Elle se tenait désormais près de moi. Je levai mes fesses du tabouret et regardai à droite puis à gauche, et enfin derrière moi, à la recherche de l’origine de cette voix. C’était la même que celle que j’avais entendue plus tôt, dans les escaliers près de ma chambre. Encore une fois, il n’y avait personne aux alentours. Je me rassurai en pensant que je n’avais pas pu inventer cette voix, puisqu’elle s’adressait directement à Aelle. Ouf ! Je n'étais pas habitée par deux fantômes différents, cette voix-là était réelle, elle appartenait au monde palpable ! Mais où, qui ?
Et cette voix ajouta autre chose, me laissant encore plus confuse. Elle disait s’appeler Zikomo. Cette fois, je me retournai brusquement, baguette en main, prête à m’écrier : « Où êtes-vous ? Montrez-vous ! » mais aucun son ne sortit de ma bouche et je compris brusquement de quelle direction provenaient ces paroles. Très doucement, je m’approchai d’Aelle, et plus particulièrement de son épaule, où reposait la créature bleue qui l’accompagnait. Elle me fixait de ses yeux minuscules et brillants. Je me penchai vers elle avec curiosité, les paupières plissées. Ça parle ? Avais-je l’air totalement ridicule, à penser qu’un animal, fut-il magique, puisse être doué de parole ?
« Tu… parles… ? demandai-je, peu sûre de moi. »
L’animal fit frémir ses adorables petites moustaches et me lança :
« Je parle, oui. Il m’arrive de chanter s’il le faut absolument, mais le plus souvent je m’abstiens. »
Je me reculai sous l’effet de la surprise : je n’aurais pas cru recevoir une quelconque réponse de la créature ! Elle… ou il parlait. Un sourire étira mes lèvres. Plutôt cool, pensai-je d’abord. Puis, mon sourire disparut aussi vite qu’il était né et mon visage prit un air accusateur. Si cet animal pouvait comprendre ce qu’on lui disait et s’exprimer, pourquoi n’intervenait-il que maintenant ? Pourquoi n’avait-il pas pris la peine de consoler Aelle, lui dire que ça irait, que sa douleur allait passer ?
« Mh…, fis-je avec méfiance et reproche en attrapant mon menton entre le pouce et l’index. »
Je demeurai un instant silencieuse, dévisageant cet être étrange. Il était difficile de lui en vouloir trop longtemps, avec sa bouille adorable. Je décidai toutefois de ne pas lui répondre à lui¸ mais de m’adresser directement à Aelle.
« J’imagine que je devrais commencer par le début… »
Je lâchai un soupir, comme pour me donner du courage.
« Un jour, je me suis réveillée seule, dans une rue que je ne connaissais pas, avec rien que des vêtements sur moi, sans savoir qui j’étais. Même quand on oublie tout, on se souvient vite de ce qu’est la faim, la soif et le froid. Alors, dans un premier temps, j’ai consacré mon temps et mon énergie à essayer de survivre. »
Il s’était rapidement avéré que j’avais un certain talent pour la survie, d’ailleurs.
« On tombe vite sur des gens louches, quand on vit dehors. Un vieux a voulu me… enfin… il... »
Je me raclai la gorge. Ces mots étaient beaucoup plus difficiles à prononcer que je ne l'imaginais. Je me sentais étrangement sale et honteuse alors que je n’avais aucune, absolument aucune raison de l’être. C’était lui, la pourriture qui devait se sentir honteuse. Pas moi ! Je ravalai ma salive et dus fournir des efforts insensés pour m’exprimer :
« Un vieux pervers dégueulasse a voulu... me faire des trucs. Je l’ai charcuté. »
Mon cœur s’emballa, ma mâchoire se contracta et mon poing se serra de colère. Je détestais revivre cet instant et savoir que je lui avais fait du mal n'était pas assez satisfaisant pour effacer la rage que je ressentais toujours envers cet homme immonde.
« Je n’avais pas d’arme sur moi, rien du tout. Je l’ai juste détesté pour ce qu’il me faisait, j’ai souhaité qu’il meure et soudain, j’ai cru voir une main surgir de nulle part, une main qui n’existait que dans ma tête, et elle l’a tranché de partout. »
Je l'avais alors considérée comme une présence bienveillante, une force incroyable et salvatrice qui sommeillait en moi. Je ne savais pas, à l'époque, que cette colère meurtrière avait un nom.
« Il pissait le sang mais il n’est pas mort, dis-je avec regret. Ce jour-là, j’ai découvert la magie… et j’ai senti que je n’étais pas vraiment seule. »
Nos peaux se souviennent
Je m'immobilise en comprenant qu'elle ne me suivra pas. C'est ça, l'effet Zikomo : ça choque, ça surprend, ça fait s'exclamer. Une créature qui parle, ça en étonne beaucoup. Alors si en plus il ressemble à s'y méprendre à un renard et qu'il a un pelage bleu... Je palis quand Yshre avance son visage, mais ce n'est pas vers moi qu'elle le tend, c'est vers Zikomo. Tout de même, mon visage se froisse, parce que pendant qu'elle l'observe lui, toute proche désormais, moi je la regarde elle et une nouvelle fois mon regard est attiré par cet iris bleu qui semble me narguer. Quelque part dans mon corps, mais je ne sais pas très bien où car je souffre partout, mon cœur se serre — j'ai l'impression qu'il s'est répandu partout : quand il bat, c'est mon corps entier qui bat ; quand il se serre, toutes mes fibres se serrent ; quand il souffre, tout souffre. Cette fille n'a sûrement qu'un œil vert et un œil bleu, mais pourquoi faut-il qu'elle, précisément, en ait un bleu ? alors que tout est déjà si difficile à comprendre, alors que sa simple voix me plonge dans des angoisses abyssales ? Pourquoi faut-il que son œil me rappelle tant le regard qu'elle posait sur moi quand elle existait encore, quand elle était bien là, réellement présente, bien là devant moi ?
L'échange entre Zikomo et Yshre me provient de loin, comme si j'avais la tête sous l'eau et que la leur était en-dehors. Mes yeux naviguent entre elle et la sortie que nous n'atteignons pas. Faut-il que je marche ou que je reste immobile ? J'essaie de me concentrer sur ce que raconte Yshre. Une histoire, son histoire. Elle me raconte son histoire, celle de sa mémoire tronquée. Parce que sans ça je me briserai, j'écoute. Je m'accroche à son visage comme s'il était ma bouée. Reste ici, me supplié-je intérieurement, reste ici, l'orage au-dessus de nos têtes, sa voix à elle, la sensation des pattes de Zikomo sur mon épaule, ne t'en éloigne pas, l'odeur de la poussière et de la pluie, la sensation désagréable de mes cheveux mouillés collés à mon cou, le mal de tête qui commence à poindre, les lèvres d'Yshre qui remuent doucement, sa voix qui conte. Reste ici. Quand j'écoute, mon cœur n'essaie plus de me raconter des bobards. Quand j'écoute, les mains vicieuses de mes pensées arrêtent de me palper.
Alors j'écoute, mais je ne ressens rien. Malgré tout, les images se dessinent derrière mes paupières et cette fois-ci elles n'ont rien de familier. Même si je n'arrive plus à imaginer Yshre comme une entité unique, je me contente de la voir elle, avec ses cheveux longs, surtout longs, et son visage juvénile, surtout juvénile, sans la moindre élégance, surtout sans élégance. Et je trouve cela appréciable, de l'imaginer elle et de ne pas en voir une autre, alors j'y mets de l'ardeur, bien plus que je n'en ai mis dans ce que j'ai fait ces dernières minutes. Même si pour cela je dois imaginer la solitude, la faim, la rue, et ce vieillard qui... Mon cœur manque un battement, j'ai l'impression qu'il retombe tout au fond de moi. J'écarquille les yeux lorsqu'elle raconte ce qu'elle lui a fait.
Sa silhouette se transforme, ses cheveux raccourcissent, ses joues se creusent, elle grandit, son visage se durcit, ses pommettes deviennent tranchantes, comme l'arête de son nez, comme son regard. J'entends son rire grinçant comme si je l'avais entendu la veille. Le reste suit naturellement. Tu veux savoir ce que je fais, quand je suis en colère ? Mes yeux parcourent le visage d'Yshre comme s'il s'agissait d'une carte qui devait me dévoiler le chemin vers un trésor. ...je peux te raconter la fois où j'ai éviscéré un homme. Se pourrait-il que... ?
Sur mon épaule, Zikomo se tasse. Ses oreilles s'aplatissent sur le sommet de son minuscule crâne.
« Quelle terrible façon d'arriver dans ce monde, » murmure-t-il sans le moindre jugement, plus attristé par ce qu'elle a vécu que par le sort de cet homme.
Tu veux savoir ce que je fais, quand je suis en colère ?
« Tu l'as éviscéré, » j'affirme alors dans un chuchotement détaché.
D'abord, le sang coule
Je prends une inspiration hachée. De mes grands yeux, je dévore le visage d'Yshre.
« Tu veux savoir ce qu'elle faisait, quand elle était en colère ? poursuis-je sans m'étonner du tremblement qui secoue mes fondations. Elle ne frappait pas son oreiller, elle ne lançait pas de Stupéfix. En revanche, un jour elle a éviscéré un homme. »
en grande quantité, je dois dire
Je me tais lorsque je me rends compte que je ne fais que citer ses mots, ses mots à elle. Comme si je n'avais plus de voix et que désormais je ne pouvais que m'exprimer qu'à travers les mots qu'elle a implanté dans ma tête. Je m'accroche au regard d'Yshre pour ne pas perdre pied, même si l'un de ses yeux est bleu et qu'il me rappelle la fois où elle m'a ri au nez : de quelle noirceur crois-tu que tu es faites ?
et finalement, le corps s'effondre au sol... Ce n'est qu'après la mort que les organes finissent
C'est d'Yshre dont nous parlons, c'est d'Yshre.
par lamentablement glisser par terre.
Alors pourquoi suis-je en train de lui demander si son comportement aurait pu être influencé par une autre qu'elle ? Pourquoi est-ce que je l'espère alors que j'en crevais il y a deux minutes ? J'essaie de me raccrocher à son histoire, à cette main qui est apparue même si je ne comprends pas bien comment elle peut avoir vu une main mais pas un visage. J'ouvre la bouche et cette fois-ci, j'essaie d'être moi. Pas la gamine que je suis encore quand je nous revois dans nos milles rencontres, pas la femme que j'ai envie de voir dans chaque chose que je regarde. Juste moi.
« Elle devait... Elle aussi être... » J'ai dû mal à parler parce que subitement ma gorge se noue. « En colère... Ce jour-là... »
Mes yeux dégringole de son visage. Ce n'est plus une bouée. Mon cœur bat fort dans ma poitrine. Je retombe brusquement dedans, comme quand on trébuche sans avoir rencontré d'obstacle. Mais bien sûr, que tu es en colère, tu as seize ! Réveille-toi ! Seize ans ? Il s'est passé quatre ans, depuis ? L'estomac me remonte dans la gorge. J'attends le reste, les images, les pensées qui s'emballent furieusement, les jambes qui tremblent, l'esprit qui implose et qui se fait la malle. J'attends, sur le qui-vive, que mon trébuchement se transforme en cascade, en dégringolade. Mais je constate après quelques secondes à me crisper que rien d'autre ne se passe que ce vide familier qui me salue de sa place bien à lui qu'il s'est creusée à l'intérieur de moi.
Prochaine leçon : apprendre la différence entre charcuter et éviscérer. Kristen l'a lui apprendra, en bonne mentore néf
L'échange entre Zikomo et Yshre me provient de loin, comme si j'avais la tête sous l'eau et que la leur était en-dehors. Mes yeux naviguent entre elle et la sortie que nous n'atteignons pas. Faut-il que je marche ou que je reste immobile ? J'essaie de me concentrer sur ce que raconte Yshre. Une histoire, son histoire. Elle me raconte son histoire, celle de sa mémoire tronquée. Parce que sans ça je me briserai, j'écoute. Je m'accroche à son visage comme s'il était ma bouée. Reste ici, me supplié-je intérieurement, reste ici, l'orage au-dessus de nos têtes, sa voix à elle, la sensation des pattes de Zikomo sur mon épaule, ne t'en éloigne pas, l'odeur de la poussière et de la pluie, la sensation désagréable de mes cheveux mouillés collés à mon cou, le mal de tête qui commence à poindre, les lèvres d'Yshre qui remuent doucement, sa voix qui conte. Reste ici. Quand j'écoute, mon cœur n'essaie plus de me raconter des bobards. Quand j'écoute, les mains vicieuses de mes pensées arrêtent de me palper.
Alors j'écoute, mais je ne ressens rien. Malgré tout, les images se dessinent derrière mes paupières et cette fois-ci elles n'ont rien de familier. Même si je n'arrive plus à imaginer Yshre comme une entité unique, je me contente de la voir elle, avec ses cheveux longs, surtout longs, et son visage juvénile, surtout juvénile, sans la moindre élégance, surtout sans élégance. Et je trouve cela appréciable, de l'imaginer elle et de ne pas en voir une autre, alors j'y mets de l'ardeur, bien plus que je n'en ai mis dans ce que j'ai fait ces dernières minutes. Même si pour cela je dois imaginer la solitude, la faim, la rue, et ce vieillard qui... Mon cœur manque un battement, j'ai l'impression qu'il retombe tout au fond de moi. J'écarquille les yeux lorsqu'elle raconte ce qu'elle lui a fait.
Sa silhouette se transforme, ses cheveux raccourcissent, ses joues se creusent, elle grandit, son visage se durcit, ses pommettes deviennent tranchantes, comme l'arête de son nez, comme son regard. J'entends son rire grinçant comme si je l'avais entendu la veille. Le reste suit naturellement. Tu veux savoir ce que je fais, quand je suis en colère ? Mes yeux parcourent le visage d'Yshre comme s'il s'agissait d'une carte qui devait me dévoiler le chemin vers un trésor. ...je peux te raconter la fois où j'ai éviscéré un homme. Se pourrait-il que... ?
Sur mon épaule, Zikomo se tasse. Ses oreilles s'aplatissent sur le sommet de son minuscule crâne.
« Quelle terrible façon d'arriver dans ce monde, » murmure-t-il sans le moindre jugement, plus attristé par ce qu'elle a vécu que par le sort de cet homme.
Tu veux savoir ce que je fais, quand je suis en colère ?
« Tu l'as éviscéré, » j'affirme alors dans un chuchotement détaché.
D'abord, le sang coule
Je prends une inspiration hachée. De mes grands yeux, je dévore le visage d'Yshre.
« Tu veux savoir ce qu'elle faisait, quand elle était en colère ? poursuis-je sans m'étonner du tremblement qui secoue mes fondations. Elle ne frappait pas son oreiller, elle ne lançait pas de Stupéfix. En revanche, un jour elle a éviscéré un homme. »
en grande quantité, je dois dire
Je me tais lorsque je me rends compte que je ne fais que citer ses mots, ses mots à elle. Comme si je n'avais plus de voix et que désormais je ne pouvais que m'exprimer qu'à travers les mots qu'elle a implanté dans ma tête. Je m'accroche au regard d'Yshre pour ne pas perdre pied, même si l'un de ses yeux est bleu et qu'il me rappelle la fois où elle m'a ri au nez : de quelle noirceur crois-tu que tu es faites ?
et finalement, le corps s'effondre au sol... Ce n'est qu'après la mort que les organes finissent
C'est d'Yshre dont nous parlons, c'est d'Yshre.
par lamentablement glisser par terre.
Alors pourquoi suis-je en train de lui demander si son comportement aurait pu être influencé par une autre qu'elle ? Pourquoi est-ce que je l'espère alors que j'en crevais il y a deux minutes ? J'essaie de me raccrocher à son histoire, à cette main qui est apparue même si je ne comprends pas bien comment elle peut avoir vu une main mais pas un visage. J'ouvre la bouche et cette fois-ci, j'essaie d'être moi. Pas la gamine que je suis encore quand je nous revois dans nos milles rencontres, pas la femme que j'ai envie de voir dans chaque chose que je regarde. Juste moi.
« Elle devait... Elle aussi être... » J'ai dû mal à parler parce que subitement ma gorge se noue. « En colère... Ce jour-là... »
Mes yeux dégringole de son visage. Ce n'est plus une bouée. Mon cœur bat fort dans ma poitrine. Je retombe brusquement dedans, comme quand on trébuche sans avoir rencontré d'obstacle. Mais bien sûr, que tu es en colère, tu as seize ! Réveille-toi ! Seize ans ? Il s'est passé quatre ans, depuis ? L'estomac me remonte dans la gorge. J'attends le reste, les images, les pensées qui s'emballent furieusement, les jambes qui tremblent, l'esprit qui implose et qui se fait la malle. J'attends, sur le qui-vive, que mon trébuchement se transforme en cascade, en dégringolade. Mais je constate après quelques secondes à me crisper que rien d'autre ne se passe que ce vide familier qui me salue de sa place bien à lui qu'il s'est creusée à l'intérieur de moi.
Prochaine leçon : apprendre la différence entre charcuter et éviscérer. Kristen l'a lui apprendra, en bonne mentore néf
Nos peaux se souviennent
Je sais que je ne devrais pas être morte de rire en redécouvrant les mots de Kristen que j'ai écrits mais je réalise 4 ans plus tard qu'elle était complètement frappadingue la meuf.
TW : violences sexistes et sexuelles
J'eus d'abord droit à la compassion du petit être bleu. Je n'en attendais pas tant, je n'avais pas raconté mon histoire pour être plainte : c'était juste la pure vérité et j'espérais que la raconter me permettrait d'avancer. Nous permettrait d'avancer. Si je voulais comprendre d'où je venais et pourquoi une mage noire s'était invitée dans ma tête, il me fallait être honnête. J'adressai tout de même un petit sourire de reconnaissance poli à l'attention de ce Zikomo. Certes, c'était une terrible façon de (re)découvrir le monde... Mais j'avais bien conscience que l'agression que j'avais subie était aussi terriblement banale. Parce que nous sommes des femmes, certains hommes croient qu'ils ont simplement le droit de prendre, de disposer de nos corps comme ils le souhaitent, qu'ils n'ont qu'à se servir. Heureusement, j'avais réussi à m'en sortir avec un dénouement beaucoup moins banal. Je dédiai ma victoire à toutes les femmes qui avaient un jour subi l'emprise sournoise des hommes qui se croient tout permis, qui pensent qu'une main aux fesses ce n'est pas grand-chose, qu'un patin ce n'est rien, qu'une mini-jupe est une invitation, que si on ne dit pas non ça veut dire oui, que c'est bien naturel de les soulager au petit matin, que, que... Bande d'enfoirés.
Quand Aelle prononça le mot "éviscérer", je réfléchis un instant. Ce n'est pas que je désirais me replonger dans cette scène, loin de là, mais je voulais savoir si le terme aurait été plus approprié que celui que j'avais utilisé. J'avais senti son sang couler sur moi comme une pluie visqueuse mais s'était-il vidé de ses entrailles ? Non, malheureusement... Sinon, il serait mort sur le coup. Je me demandais alors s'il avait succombé à ses blessures un peu plus tard. J'espérais que oui, mais pas trop vite. S'il avait souffert longtemps, se vidant de son sang doucement, très doucement mais irrémédiablement, voyant la Mort arriver à pas lents, s'il l'avait suppliée de l'emporter pour mettre un terme à ses insoutenables souffrances, c'était encore mieux. Pendant quelques secondes à peine, je fermai les yeux et savourai cette vision avec un plaisir malsain, un sourire en coin ne résistant pas à apparaître sur mes lèvres. Quand je pris conscience de l'étrangeté morale de ma réaction, je tâchai de le faire disparaître. Je plantai mes yeux dans ceux d'Aelle.
« Parfois, il n'y a pas meilleur remède au mal que le mal. Je ne sais pas si elle était en colère comme je l'étais, à ce moment. Probablement. Ce qui est certain, c'est que si elle n'avait pas fait ça... »
Ma gorge nouée bloqua la fin de ma phrase. Si elle n'avait pas fait ça, on sait ce qui serait arrivé. Je rejetai ces pensées avec dégoût.
« Il n'empêche qu'elle pourrait m'expliquer pourquoi elle l'a fait. Pourquoi elle était là, en premier lieu. Elle ne ressent jamais le besoin de se justifier, ou quoi ? Elle fait, elle envoie des signes, des indices, des énigmes, comme tu dis, comme si c'était suffisant. Parfois même, j'ai l'impression qu'elle attend de reprendre ce qu'elle donne, qu'elle tient des comptes et qu'elle les maintient à l'équilibre... Elle me protège un jour et me torture l'esprit le lendemain. Elle m'encourage puis elle me dit que je suis ridicule. Elle est tout et son contraire. C'est... épuisant. Ce n'est pas une personne qui vit en moi, il y en a mille en une ! »
Je fronçai les sourcils et envoyai toutes mes pensées vers Elle. C'est vrai, quoi ! Explique-toi ! Espèce d'instable ! Montre-toi, qu'on en discute entre quatre yeux ! J'avançai vers la sortie, contrôlant les crispations de mon corps pour ne pas me laisser envahir par la colère. Ce n'était pas ici, entre les bouteilles de bière et les capotes usagées, qu'on la retrouverait.
TW : violences sexistes et sexuelles
J'eus d'abord droit à la compassion du petit être bleu. Je n'en attendais pas tant, je n'avais pas raconté mon histoire pour être plainte : c'était juste la pure vérité et j'espérais que la raconter me permettrait d'avancer. Nous permettrait d'avancer. Si je voulais comprendre d'où je venais et pourquoi une mage noire s'était invitée dans ma tête, il me fallait être honnête. J'adressai tout de même un petit sourire de reconnaissance poli à l'attention de ce Zikomo. Certes, c'était une terrible façon de (re)découvrir le monde... Mais j'avais bien conscience que l'agression que j'avais subie était aussi terriblement banale. Parce que nous sommes des femmes, certains hommes croient qu'ils ont simplement le droit de prendre, de disposer de nos corps comme ils le souhaitent, qu'ils n'ont qu'à se servir. Heureusement, j'avais réussi à m'en sortir avec un dénouement beaucoup moins banal. Je dédiai ma victoire à toutes les femmes qui avaient un jour subi l'emprise sournoise des hommes qui se croient tout permis, qui pensent qu'une main aux fesses ce n'est pas grand-chose, qu'un patin ce n'est rien, qu'une mini-jupe est une invitation, que si on ne dit pas non ça veut dire oui, que c'est bien naturel de les soulager au petit matin, que, que... Bande d'enfoirés.
Quand Aelle prononça le mot "éviscérer", je réfléchis un instant. Ce n'est pas que je désirais me replonger dans cette scène, loin de là, mais je voulais savoir si le terme aurait été plus approprié que celui que j'avais utilisé. J'avais senti son sang couler sur moi comme une pluie visqueuse mais s'était-il vidé de ses entrailles ? Non, malheureusement... Sinon, il serait mort sur le coup. Je me demandais alors s'il avait succombé à ses blessures un peu plus tard. J'espérais que oui, mais pas trop vite. S'il avait souffert longtemps, se vidant de son sang doucement, très doucement mais irrémédiablement, voyant la Mort arriver à pas lents, s'il l'avait suppliée de l'emporter pour mettre un terme à ses insoutenables souffrances, c'était encore mieux. Pendant quelques secondes à peine, je fermai les yeux et savourai cette vision avec un plaisir malsain, un sourire en coin ne résistant pas à apparaître sur mes lèvres. Quand je pris conscience de l'étrangeté morale de ma réaction, je tâchai de le faire disparaître. Je plantai mes yeux dans ceux d'Aelle.
« Parfois, il n'y a pas meilleur remède au mal que le mal. Je ne sais pas si elle était en colère comme je l'étais, à ce moment. Probablement. Ce qui est certain, c'est que si elle n'avait pas fait ça... »
Ma gorge nouée bloqua la fin de ma phrase. Si elle n'avait pas fait ça, on sait ce qui serait arrivé. Je rejetai ces pensées avec dégoût.
« Il n'empêche qu'elle pourrait m'expliquer pourquoi elle l'a fait. Pourquoi elle était là, en premier lieu. Elle ne ressent jamais le besoin de se justifier, ou quoi ? Elle fait, elle envoie des signes, des indices, des énigmes, comme tu dis, comme si c'était suffisant. Parfois même, j'ai l'impression qu'elle attend de reprendre ce qu'elle donne, qu'elle tient des comptes et qu'elle les maintient à l'équilibre... Elle me protège un jour et me torture l'esprit le lendemain. Elle m'encourage puis elle me dit que je suis ridicule. Elle est tout et son contraire. C'est... épuisant. Ce n'est pas une personne qui vit en moi, il y en a mille en une ! »
Je fronçai les sourcils et envoyai toutes mes pensées vers Elle. C'est vrai, quoi ! Explique-toi ! Espèce d'instable ! Montre-toi, qu'on en discute entre quatre yeux ! J'avançai vers la sortie, contrôlant les crispations de mon corps pour ne pas me laisser envahir par la colère. Ce n'était pas ici, entre les bouteilles de bière et les capotes usagées, qu'on la retrouverait.
Nos peaux se souviennent
Frappadingue, oui, c'est une façon de le dire. On ne l'aimerait pas tant si elle ne l'était pas. Est-ce que cela vaut également pour Aelle ? Bien sûr.
Je porte mes yeux à bout le bras pour réussir à les poser sur elle ; tout à coup, la regarder est incroyablement difficile. Lui faire face alors que mon cœur tonne et s'acharne contre ma cage thoracique, me tenir droite devant elle alors que mes entrailles prennent feu. La réalisation subite de la colère de Kristen et de sa manière de l'exprimer (Tu veux savoir ce que je fais, quand je suis en colère ?) me fige sur place. Alors elle l'a fait ? Elle l'a réellement fait ? Mes oreilles bourdonnent désagréablement. Je dois me calquer sur les épaules d'Yshre qui se soulèvent un peu trop rapidement pour me souvenir qu'il me faut respirer. Elle l'a fait, être en colère, l'exprimer, à travers cette fille qui...
Sa véhémence me force à revenir à l'instant présent, à accommoder sur elle. Son flot de paroles interrompt mes pensées, ses reproches s'incrustent tout au fond de mon crâne. Subitement, j'ai l'impression de m'entendre, d'entendre mes pensées à moi, les secrètes, celles que je ne formule jamais, que je me contente de laisser passer tout en les subissant. Ses mots pourraient être les miens. Non : ses mots sont les miens, elle parle pour moi, elle exprime ce que j'ai jamais dit, ce que je n'aurais jamais pu dire, ce que je n'avais jamais vraiment conceptualisé. Oui, elle a raison : elle envoie des énigmes comme si c'était suffisant, sans se justifier, jamais. Elle donne pour mieux reprendre plus tard ou pour mieux exiger. Rien n'est gratuit, tout est imposé, rien n'est offert, elle protège et elle torture, elle s'immisce dans toutes les parties de notre vie avant d'en disparaître brutalement, elle laisse sa trace brûlante, puis elle disparait en nous abandonnant derrière elle, comme un dommage collatéral.
L'aveu d'Yshre me glace les entrailles. Il fait exploser la tristesse dans mon corps. Quand elle s'éloigne vers la sortie avec ses membres crispés, ses poings serrés et ses sourcils froncés, je la regarde s'éloigner sans réussir à la suivre. J'aimerais être en colère, lui en vouloir comme elle elle lui en veut, j'aimerais ressentir ce que je ressentais toutes ces dernières années, je voudrais la haïr, l'insulter, brûler d'une rage incandescente qui détruirait tout sur son passage. Oh, j'aimerais tant ressentir ces choses, me perdre dans cette tornade. Mais je ne ressens qu'une tristesse profonde qui s'infiltre de partout. Qu'Yshre partage ces choses avec moi, qu'elle les ressente également, cette souffrance induite par... Je n'arrive pas à savoir si ça me réconforte ou me fait sentir plus seule encore. Je me sens comprise dans des pensées qui me torturent depuis des années, bien avant son abandon, des pensées que jamais personne n'a partagées, entendues et encore moins comprises. Et je n'arrive pas à savoir si c'est une bonne chose ou une mauvaise.
Après ce qui me paraît une éternité, je force ma propre voix à s'élever dans le bâtiment où tout résonne, même la douleur silencieuse.
« Bienvenue dans l'entourage de Kristen Loewy, » lancé-je et ses mots semblent briser mon cœur, mais je ne sais pas pourquoi.
Immobile, je regarde Yshre s'éloigner. Je voudrais t'arracher tout ce que tu as d'elle dans la tête, te l'arracher violemment, t'en déposséder et tout garder pour moi.
Après un instant d'hésitation, je lui emboite le pas, traînant ma lourde carcasse dans son sillage. Car il n'a jamais été question de la laisser partir de son côté et moi d'aller du mien. Depuis le moment où Zikomo m'a supplié de ne pas partir... Depuis ce moment-là, je sais que je ne partirai pas et que je ne la laisserai pas s'éloigner. Peu importe ce que je subis. Le corps qui me lâche, les larmes qui coulent, la béatitude. Tout. Je resterai, je ne peux pas faire autrement, j'en suis incapable. Alors je la suis, même si j'ai l'impression que mon esprit reste derrière et que je n'emmène avec moi que mon corps, cette chose lourde et encombrante qui ne sait plus que pleurer.
« Il n'y en avait qu'une en une, la détrompé-je alors d'une voix basse, et elle te donnait toujours l'impression de devoir faire mille fois plus que ce que tu faisais déjà. »
Seul le silence répond à la plainte qui s'élève dans mon esprit ; comme si les souvenirs, soudainement, n'avait plus rien à me dire.
« Et ça suffisait jamais. Mais ça, elle le disait pas. Elle le montrait. »
Je déteste cela. Je déteste qu'une autre ressente cela également. Je déteste, je déteste, je déteste ; je ne suis plus seule.
Je porte mes yeux à bout le bras pour réussir à les poser sur elle ; tout à coup, la regarder est incroyablement difficile. Lui faire face alors que mon cœur tonne et s'acharne contre ma cage thoracique, me tenir droite devant elle alors que mes entrailles prennent feu. La réalisation subite de la colère de Kristen et de sa manière de l'exprimer (Tu veux savoir ce que je fais, quand je suis en colère ?) me fige sur place. Alors elle l'a fait ? Elle l'a réellement fait ? Mes oreilles bourdonnent désagréablement. Je dois me calquer sur les épaules d'Yshre qui se soulèvent un peu trop rapidement pour me souvenir qu'il me faut respirer. Elle l'a fait, être en colère, l'exprimer, à travers cette fille qui...
Sa véhémence me force à revenir à l'instant présent, à accommoder sur elle. Son flot de paroles interrompt mes pensées, ses reproches s'incrustent tout au fond de mon crâne. Subitement, j'ai l'impression de m'entendre, d'entendre mes pensées à moi, les secrètes, celles que je ne formule jamais, que je me contente de laisser passer tout en les subissant. Ses mots pourraient être les miens. Non : ses mots sont les miens, elle parle pour moi, elle exprime ce que j'ai jamais dit, ce que je n'aurais jamais pu dire, ce que je n'avais jamais vraiment conceptualisé. Oui, elle a raison : elle envoie des énigmes comme si c'était suffisant, sans se justifier, jamais. Elle donne pour mieux reprendre plus tard ou pour mieux exiger. Rien n'est gratuit, tout est imposé, rien n'est offert, elle protège et elle torture, elle s'immisce dans toutes les parties de notre vie avant d'en disparaître brutalement, elle laisse sa trace brûlante, puis elle disparait en nous abandonnant derrière elle, comme un dommage collatéral.
L'aveu d'Yshre me glace les entrailles. Il fait exploser la tristesse dans mon corps. Quand elle s'éloigne vers la sortie avec ses membres crispés, ses poings serrés et ses sourcils froncés, je la regarde s'éloigner sans réussir à la suivre. J'aimerais être en colère, lui en vouloir comme elle elle lui en veut, j'aimerais ressentir ce que je ressentais toutes ces dernières années, je voudrais la haïr, l'insulter, brûler d'une rage incandescente qui détruirait tout sur son passage. Oh, j'aimerais tant ressentir ces choses, me perdre dans cette tornade. Mais je ne ressens qu'une tristesse profonde qui s'infiltre de partout. Qu'Yshre partage ces choses avec moi, qu'elle les ressente également, cette souffrance induite par... Je n'arrive pas à savoir si ça me réconforte ou me fait sentir plus seule encore. Je me sens comprise dans des pensées qui me torturent depuis des années, bien avant son abandon, des pensées que jamais personne n'a partagées, entendues et encore moins comprises. Et je n'arrive pas à savoir si c'est une bonne chose ou une mauvaise.
Après ce qui me paraît une éternité, je force ma propre voix à s'élever dans le bâtiment où tout résonne, même la douleur silencieuse.
« Bienvenue dans l'entourage de Kristen Loewy, » lancé-je et ses mots semblent briser mon cœur, mais je ne sais pas pourquoi.
Immobile, je regarde Yshre s'éloigner. Je voudrais t'arracher tout ce que tu as d'elle dans la tête, te l'arracher violemment, t'en déposséder et tout garder pour moi.
Après un instant d'hésitation, je lui emboite le pas, traînant ma lourde carcasse dans son sillage. Car il n'a jamais été question de la laisser partir de son côté et moi d'aller du mien. Depuis le moment où Zikomo m'a supplié de ne pas partir... Depuis ce moment-là, je sais que je ne partirai pas et que je ne la laisserai pas s'éloigner. Peu importe ce que je subis. Le corps qui me lâche, les larmes qui coulent, la béatitude. Tout. Je resterai, je ne peux pas faire autrement, j'en suis incapable. Alors je la suis, même si j'ai l'impression que mon esprit reste derrière et que je n'emmène avec moi que mon corps, cette chose lourde et encombrante qui ne sait plus que pleurer.
« Il n'y en avait qu'une en une, la détrompé-je alors d'une voix basse, et elle te donnait toujours l'impression de devoir faire mille fois plus que ce que tu faisais déjà. »
Seul le silence répond à la plainte qui s'élève dans mon esprit ; comme si les souvenirs, soudainement, n'avait plus rien à me dire.
« Et ça suffisait jamais. Mais ça, elle le disait pas. Elle le montrait. »
Je déteste cela. Je déteste qu'une autre ressente cela également. Je déteste, je déteste, je déteste ; je ne suis plus seule.
Nos peaux se souviennent
Je n’eus aucun mal à croire Aelle quand elle partagea que rien n’était jamais suffisant pour Kristen Loewy, et si elle méritait bien que je lui lance tous les reproches du monde, je pouvais malgré tout la comprendre sur ce point-là, précisément. À vrai dire, rien ne devrait jamais être suffisant pour personne et je ne comprenais pas que l’on puisse penser autre chose. On pouvait toujours faire mieux, faire plus, aller plus loin, plus haut, plus vite. Ceux qui se contentaient de ce qu’ils avaient étaient, à mes yeux, des fainéants. Est-ce que cette idée s’appliquait aussi aux relations humaines ? J’en étais moins convaincue mais je trouvais assez honorable que l’on pousse toujours les autres à vouloir viser plus haut. Une fois que l’on a atteint le sommet de la montagne, on peut toujours essayer de dépasser les nuages. Quand les nuages sont atteints, on peut toujours percer l’atmosphère, et après cela, aller visiter l’univers en expansion et se réjouir de ne jamais pouvoir en atteindre la limite, qui s’éloigne, qui s’éloigne toujours, gonflant les possibilités jusqu’à l’infini… Rien n’est jamais suffisant. Si la majorité des gens ne pouvaient pas comprendre cela, alors oui, ils ne seraient jamais assez pour moi, comme ils n’étaient jamais assez bien pour Kristen Loewy. Ce n’était pas son influence qui m’imposait cette conviction, c’était moi, purement moi, et tant mieux si elle était d’accord avec ça. Je gardai ces pensées pour moi : Aelle avait été suffisamment brusquée pour la prochaine décennie, pensai-je. Il n’était pas temps de débattre à ce sujet.
Nous quittâmes le bâtiment en tâchant de rester discrètes. Lorsque nous arrivâmes au croisement de Kentish Town Road et Buck Street, je m’arrêtai soudain. Dans les dernières paroles qu’Aelle avait prononcées, un détail m’avait d’abord échappé. Il m’avait fallu les retourner plusieurs fois dans ma tête pour réaliser leur étrangeté. Je n’avais cure de la pluie qui s’abattait sur mon crâne et mes épaules, de l’eau qui imbibait mes cheveux et qui commençait déjà à couler sur mon visage. Ce n’était que de l’eau, l’orage dans le ciel faisait pâle figure à côté de celui que j’affrontais, à l’intérieur. Je me retournai vers Aelle :
« Au fait, pourquoi tu parles d’elle au passé ? Elle est toujours là, quelque part, et on va la retrouver. »
Les yeux vissés dans ceux d’Aelle, j’affirmai toute ma détermination et j’essayai de la lui transmettre, pour qu’elle ne cesse pas d’y croire, elle non plus.
« Qu’elle soit mage noire, l’une des plus grandes sorcières de sa génération, qu’elle ait été directrice de Poudlard, je m’en fiche pas mal, de tout ça. Je vais la retrouver parce que c’est ce que je veux et c’est tout. Pas pour relever son défi, pas pour résoudre son énigme. Juste parce que je le veux. Je ne m’arrêterai pas tant que je n’aurai pas obtenu ce que je désire et plus encore. Tu es avec moi ? »
Un jour, cette pensée m’avait traversée : ce que je veux, je l’obtiens et ce que l’on ne me donne pas, je le prends. Je ne saurais toujours pas dire si cette phrase avait été une production de mon esprit ou du sien. Peu importe : je la faisais mienne. Ce que Kristen Loewy refusait de me donner, je l’exigerai, je lui prendrai, je lui volerai. D’une façon ou d’une autre, je finirai par m’immiscer dans son esprit comme elle s’immisçait dans le mien et je la retrouverai. Je la retrouverai.
Oh, oui, retrouve-moi donc.
Nous quittâmes le bâtiment en tâchant de rester discrètes. Lorsque nous arrivâmes au croisement de Kentish Town Road et Buck Street, je m’arrêtai soudain. Dans les dernières paroles qu’Aelle avait prononcées, un détail m’avait d’abord échappé. Il m’avait fallu les retourner plusieurs fois dans ma tête pour réaliser leur étrangeté. Je n’avais cure de la pluie qui s’abattait sur mon crâne et mes épaules, de l’eau qui imbibait mes cheveux et qui commençait déjà à couler sur mon visage. Ce n’était que de l’eau, l’orage dans le ciel faisait pâle figure à côté de celui que j’affrontais, à l’intérieur. Je me retournai vers Aelle :
« Au fait, pourquoi tu parles d’elle au passé ? Elle est toujours là, quelque part, et on va la retrouver. »
Les yeux vissés dans ceux d’Aelle, j’affirmai toute ma détermination et j’essayai de la lui transmettre, pour qu’elle ne cesse pas d’y croire, elle non plus.
« Qu’elle soit mage noire, l’une des plus grandes sorcières de sa génération, qu’elle ait été directrice de Poudlard, je m’en fiche pas mal, de tout ça. Je vais la retrouver parce que c’est ce que je veux et c’est tout. Pas pour relever son défi, pas pour résoudre son énigme. Juste parce que je le veux. Je ne m’arrêterai pas tant que je n’aurai pas obtenu ce que je désire et plus encore. Tu es avec moi ? »
Un jour, cette pensée m’avait traversée : ce que je veux, je l’obtiens et ce que l’on ne me donne pas, je le prends. Je ne saurais toujours pas dire si cette phrase avait été une production de mon esprit ou du sien. Peu importe : je la faisais mienne. Ce que Kristen Loewy refusait de me donner, je l’exigerai, je lui prendrai, je lui volerai. D’une façon ou d’une autre, je finirai par m’immiscer dans son esprit comme elle s’immisçait dans le mien et je la retrouverai. Je la retrouverai.
Oh, oui, retrouve-moi donc.
Nos peaux se souviennent
Il y a suffisamment d'elle qui macère dans son crâne pour qu'Yshre ait déjà goûté à l'arrière goût amer qui m'est familier parce que j'ai passé huit ans à la côtoyer. On partage le même cerveau, a-t-elle dit. Elle entend sa voix dans sa tête, elle ne se contente pas de connaître ses émotions, elle les ressent, elle a accès à certaines de ses connaissances, les pensées que toujours elle m'aurait interdites lui sont accessibles. Les infinis détails qui sont parfois inconscients à celle qui les pense, ces émotions que l'on ose pas toujours regarder en face, ces envies secrètes, ces espoirs honteux, ces tendresses inavouées, ces sentiments tortueux impossibles à comprendre de l'extérieur, ces mensonges cachés derrière des demis-vérités, les peurs viscérales cachées au creux du cœur, ces souvenirs qui comptent sans que l'on en ait conscience, ces millions de choses que l'on retient sans le savoir, qui nous reviennent à l'esprit quand on sent une odeur, quand on capte un regard, une silhouette dans la rue, quand un menton se dresse, qu'une tête renvoie une chevelure en arrière ou qu'un sourire s'étire sur des lèvres inconnues. Une myriade de joyaux, des trésors à n'en plus savoir qu'en faire, des richesses dont elle n'a pas conscience, des merveilles que je tuerais pour obtenir. Tout cela pour elle, rien que pour elle, à cause de cette chose incompréhensible qui fait qu'une partie de son esprit ne lui appartient plus totalement, parce que Kristen Loewy y a déposé ses valises.
Je me glisse dans ses pas pour sortir du bâtiment après que Zikomo se soit caché dans le revers de ma cape. Les gouttes de pluie se fracassent contre mon crâne. Le vacarme de la ville me frappe de plein fouet, les voitures passent à vive allure sur la route, les gerbes d'eau sous leurs roues et le tonnerre rugit comme un animal en colère qui se cacherait dans le ciel. Les éclairs laissent des traînées blanchâtres sur les nuages épais et noirs qui règnent au-dessus de Londres.
Je suis Yshre en me laissant malmener par les éléments, le regard braqué sur mes bottes inondées qui s'enfoncent dans les flaques. L'eau ruisselle sur mon visage et plaque mes cheveux sur le dessus de ma tête. Je cache mes mains au fond de mes poches ; de violents frissons me désarçonnent. Quand les premiers mètres sont avalés et que je me suis habituée, autant que je le peux du moins, au ramdam de la ville et à la vie qui secoue le monde qui m'entoure, je glisse un regard en direction de la fille qui n'a pas dit un mot pour répondre à mes paroles. Mon cœur cogne désagréablement dans mon corps, la pluie glaciale me rappelle que je suis vivante et que j'existe. Je lui en veux de me laisser seule avec mes pensées.
Mon corps s'en sort admirablement bien, il avance, il évite les obstacles, il suit, alors que sous mon crâne la morsure douloureuse de la tristesse continue son œuvre. Qu'est-ce que cela fait, de l'avoir dans sa tête ? Me voit-elle à travers ses yeux ? Sait-elle que c'est moi ? Ces pensées font chavirer mon cœur, si fort que j'ai un hoquet douloureux ; Zikomo enfonce doucement ses griffes dans mon épaule mais cela ne me réconforte pas. « Elle est pas là, elle est pas là, elle est pas là, » je murmure en bougeant à peine les lèvres, ma voix rendue sourde à cause de l'orage. À l'intérieur je pense : elle est là elle est là elle est là, de plus en plus fort, comme un hurlement qui ne se souvient plus comment arrêter d'hurler.
La voix d'Yshre, enfin, fait taire mes deux voix, celle de mes lèvres et celle de ma terreur. Je m'immobilise au milieu de la rue car son regard qui pénètre le mien me force à le faire. Parlais-je vraiment d'elle au passé ? Je ne m'en souviens pas. Ses yeux comme une lame qui s'enfonce entre mes cotes. La pluie dégouline sur mon front, glisse sur mes paupières, les gouttes perlent à mes cils. Sa détermination me frappe, chaque mot comme un nouveau coup de poing. Tout à coup, j'ai envie de hurler : LA FERME !
Plantée au milieu du trottoir, je la regarde un long moment, clignant à peine les paupières pour faire tomber les gouttes qui s'accrochent à mes cils. Je n'ai pas envie d'être avec elle, je n'ai même pas envie d'être là, je n'ai pas envie de vivre toutes ces choses, je n'ai pas envie de vivre non plus ce que je vivais avant, hier, avant-hier, il y a un mois, je ne veux ni du désespoir crasseux qui m'étouffait ni de la nouvelle quête qui se présente à moi, j'en ai par-dessus la tête des quêtes, par-dessus la tête de l'espoir, et puis je devrais faire équipe avec elle ? Faire équipe avec quelqu'un, avancer avec elle, la suivre, pire, l'attendre, qu'on avance main dans la main et pour quoi ? Pour qu'à l'arrivée elle vole toute la gloire. Je parle d'elle au passé parce qu'elle est morte, elle est morte, elle est morte ! Si elle ne l'est pas, si elle est un présent, ça rendra tout réel, ça voudra dire me lever le matin en l'espérant me coucher de soir en la regrettant sans que cela n'ait jamais de fin, jamais, parce qu'une fois que ça repartira, ce sera pour toujours, toujours à l'intérieur de moi, jamais je ne voudrais m'en passer, plutôt crever, ça sera toujours là, plus rien d'autre ne comptera que ça !
« Vous êtes au milieu du chemin, là. »
La voix grincheuse m'arrache à l'océan dans lequel je me noyais. Je crève violemment la surface quand un jeune moldu sec comme une branche avec un bonnet enfoncé jusqu'aux yeux me bouscule pour passer entre Yshre et moi. Les bruits résonnent soudainement à mes oreilles, comme si elles étaient bouchées jusqu'ici : les moteurs des voitures, le tonnerre, la pluie qui frappe les tuiles et qui dégoulinent le long des gouttières.
Je parviens à accommoder sur Yshre qui ruisselle autant que moi. Qu'est-ce que tu crois ? Je ne te lâcherai pas tant qu'on ne l'aurait pas retrouvé, c'est trop tard de toute façon. C'est déjà trop tard, le reste ne compte déjà plus.
« Tant que je l'aurais pas sous les yeux, je pourrais pas en être sûre, » je lui lance par-dessus la pluie sans préambule.
Je ne voudrais pas en être sûre.
« Peu importe ce qui te motive, » j'ajoute dans un souffle en traversant le trottoir pour laisser la voie libre. Mon regard part en quête du sien et tant pis si elle le trouve écarquillé par la peur qui fourrage dans mes entrailles. « Quand on la retrouvera, je veux lancer le premier sortilège. »
Je fais exprès d'appuyer le on car je suis incapable de dire : oui, je suis avec toi, même si je ne le veux pas je suis avec toi, je ne te lâcherai pas, pas parce que j'ai envie de t'aider ou de comprendre ce qui t'arrive, mais parce que j'ai besoin de la retrouver, j'en ai besoin comme quelque chose qui s'impose malgré nous qui prend toute la place, qui devient une obsession, l'air qu'on respire, même quand ça fait tellement mal qu'on veut en crever.
Puis j'arrache mes yeux des siens qui me rappellent que d'autres me manquent tellement que le souffle s'appauvrit dans mes poumons et je me remets en route, en emmenant avec moi mon honteux larcin : je me rends compte maintenant que j'ai parlé que j'ai menti. Je n'ai pas envie de lui lancer le moindre sortilège lorsque je la retrouverai, je n'en ai jamais eu envie. Mais je suis incapable de m'avouer ce que je préférerais d'autre, alors je camoufle cette image sous une détermination que je créée de mes propres mains : je viserai sa tête quand je prononcerai le premier Reducto.
Je me glisse dans ses pas pour sortir du bâtiment après que Zikomo se soit caché dans le revers de ma cape. Les gouttes de pluie se fracassent contre mon crâne. Le vacarme de la ville me frappe de plein fouet, les voitures passent à vive allure sur la route, les gerbes d'eau sous leurs roues et le tonnerre rugit comme un animal en colère qui se cacherait dans le ciel. Les éclairs laissent des traînées blanchâtres sur les nuages épais et noirs qui règnent au-dessus de Londres.
Je suis Yshre en me laissant malmener par les éléments, le regard braqué sur mes bottes inondées qui s'enfoncent dans les flaques. L'eau ruisselle sur mon visage et plaque mes cheveux sur le dessus de ma tête. Je cache mes mains au fond de mes poches ; de violents frissons me désarçonnent. Quand les premiers mètres sont avalés et que je me suis habituée, autant que je le peux du moins, au ramdam de la ville et à la vie qui secoue le monde qui m'entoure, je glisse un regard en direction de la fille qui n'a pas dit un mot pour répondre à mes paroles. Mon cœur cogne désagréablement dans mon corps, la pluie glaciale me rappelle que je suis vivante et que j'existe. Je lui en veux de me laisser seule avec mes pensées.
Mon corps s'en sort admirablement bien, il avance, il évite les obstacles, il suit, alors que sous mon crâne la morsure douloureuse de la tristesse continue son œuvre. Qu'est-ce que cela fait, de l'avoir dans sa tête ? Me voit-elle à travers ses yeux ? Sait-elle que c'est moi ? Ces pensées font chavirer mon cœur, si fort que j'ai un hoquet douloureux ; Zikomo enfonce doucement ses griffes dans mon épaule mais cela ne me réconforte pas. « Elle est pas là, elle est pas là, elle est pas là, » je murmure en bougeant à peine les lèvres, ma voix rendue sourde à cause de l'orage. À l'intérieur je pense : elle est là elle est là elle est là, de plus en plus fort, comme un hurlement qui ne se souvient plus comment arrêter d'hurler.
La voix d'Yshre, enfin, fait taire mes deux voix, celle de mes lèvres et celle de ma terreur. Je m'immobilise au milieu de la rue car son regard qui pénètre le mien me force à le faire. Parlais-je vraiment d'elle au passé ? Je ne m'en souviens pas. Ses yeux comme une lame qui s'enfonce entre mes cotes. La pluie dégouline sur mon front, glisse sur mes paupières, les gouttes perlent à mes cils. Sa détermination me frappe, chaque mot comme un nouveau coup de poing. Tout à coup, j'ai envie de hurler : LA FERME !
Plantée au milieu du trottoir, je la regarde un long moment, clignant à peine les paupières pour faire tomber les gouttes qui s'accrochent à mes cils. Je n'ai pas envie d'être avec elle, je n'ai même pas envie d'être là, je n'ai pas envie de vivre toutes ces choses, je n'ai pas envie de vivre non plus ce que je vivais avant, hier, avant-hier, il y a un mois, je ne veux ni du désespoir crasseux qui m'étouffait ni de la nouvelle quête qui se présente à moi, j'en ai par-dessus la tête des quêtes, par-dessus la tête de l'espoir, et puis je devrais faire équipe avec elle ? Faire équipe avec quelqu'un, avancer avec elle, la suivre, pire, l'attendre, qu'on avance main dans la main et pour quoi ? Pour qu'à l'arrivée elle vole toute la gloire. Je parle d'elle au passé parce qu'elle est morte, elle est morte, elle est morte ! Si elle ne l'est pas, si elle est un présent, ça rendra tout réel, ça voudra dire me lever le matin en l'espérant me coucher de soir en la regrettant sans que cela n'ait jamais de fin, jamais, parce qu'une fois que ça repartira, ce sera pour toujours, toujours à l'intérieur de moi, jamais je ne voudrais m'en passer, plutôt crever, ça sera toujours là, plus rien d'autre ne comptera que ça !
« Vous êtes au milieu du chemin, là. »
La voix grincheuse m'arrache à l'océan dans lequel je me noyais. Je crève violemment la surface quand un jeune moldu sec comme une branche avec un bonnet enfoncé jusqu'aux yeux me bouscule pour passer entre Yshre et moi. Les bruits résonnent soudainement à mes oreilles, comme si elles étaient bouchées jusqu'ici : les moteurs des voitures, le tonnerre, la pluie qui frappe les tuiles et qui dégoulinent le long des gouttières.
Je parviens à accommoder sur Yshre qui ruisselle autant que moi. Qu'est-ce que tu crois ? Je ne te lâcherai pas tant qu'on ne l'aurait pas retrouvé, c'est trop tard de toute façon. C'est déjà trop tard, le reste ne compte déjà plus.
« Tant que je l'aurais pas sous les yeux, je pourrais pas en être sûre, » je lui lance par-dessus la pluie sans préambule.
Je ne voudrais pas en être sûre.
« Peu importe ce qui te motive, » j'ajoute dans un souffle en traversant le trottoir pour laisser la voie libre. Mon regard part en quête du sien et tant pis si elle le trouve écarquillé par la peur qui fourrage dans mes entrailles. « Quand on la retrouvera, je veux lancer le premier sortilège. »
Je fais exprès d'appuyer le on car je suis incapable de dire : oui, je suis avec toi, même si je ne le veux pas je suis avec toi, je ne te lâcherai pas, pas parce que j'ai envie de t'aider ou de comprendre ce qui t'arrive, mais parce que j'ai besoin de la retrouver, j'en ai besoin comme quelque chose qui s'impose malgré nous qui prend toute la place, qui devient une obsession, l'air qu'on respire, même quand ça fait tellement mal qu'on veut en crever.
Puis j'arrache mes yeux des siens qui me rappellent que d'autres me manquent tellement que le souffle s'appauvrit dans mes poumons et je me remets en route, en emmenant avec moi mon honteux larcin : je me rends compte maintenant que j'ai parlé que j'ai menti. Je n'ai pas envie de lui lancer le moindre sortilège lorsque je la retrouverai, je n'en ai jamais eu envie. Mais je suis incapable de m'avouer ce que je préférerais d'autre, alors je camoufle cette image sous une détermination que je créée de mes propres mains : je viserai sa tête quand je prononcerai le premier Reducto.
Nos peaux se souviennent
Le « on » qu’elle m’offrit voulait dire oui, c’était un nous : elle était avec moi. Un léger sourire entendu fendit mes lèvres. J’espérais ne pas regretter cette collaboration, ni être tentée de m’enfuir, lassée de sa compagnie… Pour l’instant, elle représentait ma meilleure chance d’avancer vers mon objectif. Quand elle déclara vouloir lancer le premier sortilège lorsque nous retrouverions Kristen Loewy, je haussai les épaules et me contentai de dire :
« Si tu veux. »
Je nous imaginai, face à cette grande sorcière maléfique (qui n’avait pas de visage pour l’instant), baguettes rivées sur elle, prêtes à en découdre : « tu n’as plus le choix, maintenant, tu ne peux plus te cacher, parle ! ». J’ignorais qu’elle nous aurait ri au nez, qu’il lui aurait suffi de lever sa baguette avec nonchalance pour avorter nos tentatives et tuer nos espoirs, qu’un sourire plein d’ironie aurait traduit son amusement presque attendri, qu’elle aurait dit, peut-être : « eh bien, vous en avez mis, du temps ! »
Dégoulinantes de pluie, nous bifurquâmes vers Buck Street et nous nous trouvâmes bientôt devant Cursed Sigils Tattoo, le salon de Marshall ; ma maison. Je m’arrêtai un instant devant la porte d’entrée et lançai un regard vers Aelle : était-ce là le moment de nous dire au revoir, et à la prochaine ? Je ne nous laissai pas l’occasion de l’envisager davantage et je poussai la porte. La clochette retentit et Marshall, assis sur un tabouret près du comptoir, leva le nez de son téléphone portable. La matinée touchait à sa fin.
« Alors, ça a été ? »
Nous devions avoir l’air de deux zombies détrempés, l’orage et les éclairs avaient salué notre entrée, et lui, dans son monde de couleurs et de musique, demeurait léger et enthousiaste. Je m’avançai de quelques pas, sortit l’enceinte de la poche de mon sweat-shirt et lui fis un service en cuillère. Il la rattrapa sans problème et l’inspecta un instant avant de la poser sur le comptoir.
« Oui, répondis-je simplement. »
Il m’examina brièvement pour éprouver mon honnêteté avant de baisser le yeux vers son smartphone.
« J’allais me commander un truc. Vous avez faim ? Je pensais à un bon burger bien gras de chez Bun Bunny. Avec frites et double supplément cheddar, la totale. »
Je n’avais absolument pas faim, il me semblait même que manger était un besoin de mortels qui ne me concernait plus. Pourtant, je répondis très vite en jetant un coup d’œil vers Aelle :
« Pourquoi pas. Tu restes déjeuner, n’est-ce pas ? »
Ce n’était pas une question. Mon colocataire l’avait très bien compris aussi. Il pianota à toute vitesse sur son téléphone.
« Je vous invite, dit-il pour ne pas laisser à Aelle le temps de trouver une excuse. »
Puis, il s’avança vers elle et lui tendit sa machine de Moldu. Aelle avait l’air tellement magique ! Je m’amusais d’avance de la voir essayer de comprendre comment fonctionnait un téléphone portable. J’espérais secrètement qu’elle n’y pigerait rien, comme je n'avais rien compris à mon arrivée dans le monde des sorciers.
« Tiens, choisis ce que tu veux. »
« Si tu veux. »
Je nous imaginai, face à cette grande sorcière maléfique (qui n’avait pas de visage pour l’instant), baguettes rivées sur elle, prêtes à en découdre : « tu n’as plus le choix, maintenant, tu ne peux plus te cacher, parle ! ». J’ignorais qu’elle nous aurait ri au nez, qu’il lui aurait suffi de lever sa baguette avec nonchalance pour avorter nos tentatives et tuer nos espoirs, qu’un sourire plein d’ironie aurait traduit son amusement presque attendri, qu’elle aurait dit, peut-être : « eh bien, vous en avez mis, du temps ! »
Dégoulinantes de pluie, nous bifurquâmes vers Buck Street et nous nous trouvâmes bientôt devant Cursed Sigils Tattoo, le salon de Marshall ; ma maison. Je m’arrêtai un instant devant la porte d’entrée et lançai un regard vers Aelle : était-ce là le moment de nous dire au revoir, et à la prochaine ? Je ne nous laissai pas l’occasion de l’envisager davantage et je poussai la porte. La clochette retentit et Marshall, assis sur un tabouret près du comptoir, leva le nez de son téléphone portable. La matinée touchait à sa fin.
« Alors, ça a été ? »
Nous devions avoir l’air de deux zombies détrempés, l’orage et les éclairs avaient salué notre entrée, et lui, dans son monde de couleurs et de musique, demeurait léger et enthousiaste. Je m’avançai de quelques pas, sortit l’enceinte de la poche de mon sweat-shirt et lui fis un service en cuillère. Il la rattrapa sans problème et l’inspecta un instant avant de la poser sur le comptoir.
« Oui, répondis-je simplement. »
Il m’examina brièvement pour éprouver mon honnêteté avant de baisser le yeux vers son smartphone.
« J’allais me commander un truc. Vous avez faim ? Je pensais à un bon burger bien gras de chez Bun Bunny. Avec frites et double supplément cheddar, la totale. »
Je n’avais absolument pas faim, il me semblait même que manger était un besoin de mortels qui ne me concernait plus. Pourtant, je répondis très vite en jetant un coup d’œil vers Aelle :
« Pourquoi pas. Tu restes déjeuner, n’est-ce pas ? »
Ce n’était pas une question. Mon colocataire l’avait très bien compris aussi. Il pianota à toute vitesse sur son téléphone.
« Je vous invite, dit-il pour ne pas laisser à Aelle le temps de trouver une excuse. »
Puis, il s’avança vers elle et lui tendit sa machine de Moldu. Aelle avait l’air tellement magique ! Je m’amusais d’avance de la voir essayer de comprendre comment fonctionnait un téléphone portable. J’espérais secrètement qu’elle n’y pigerait rien, comme je n'avais rien compris à mon arrivée dans le monde des sorciers.
« Tiens, choisis ce que tu veux. »
Nos peaux se souviennent
Rien d'autre ne nous accompagne jusqu'au salon de tatouage que les grognements du tonnerre et l'incessant ramdam de la pluie. Mes bottines s'enfoncent dans des flaques et glissent sur les plaques en métal que je n'ai pas la présence d'esprit d'éviter. Le bitume défile sous mes yeux et je me concentre dessus pour ne pas être tentée de tourner les yeux vers Yshre dont la silhouette me poursuit inlassablement. Je me demande si elle cherche ses mots, si elle attend de trouver de quoi répliquer à la phrase bravache que je lui ai sortie, mais lorsque j'aperçois la devanture du salon duquel nous nous approchons inexorablement, je ne comprends qu'elle ne parlera pas et qu'elle n'a jamais eu l'intention de le faire.
Ma cape me pèse sur les épaules et cela n'a rien à voir avec la pluie, puisqu'un sortilège la protège de toute humidité. C'est mon corps, qui pèse. Comme si à chaque pas je risquais de m'enfoncer dans le sol et de ne plus jamais en ressortir. Je le souhaite ardemment. Mais à la place, je continue de marcher en écoutant les battements de mon propre cœur qui se confondent avec le tonnerre qui n'a décidément pas envie de se taire. J'ai encore l'impression d'avoir laissé une grande partie de moi, là-bas. Dans le dégagement devant la chambre d'Yshre. Si j'y retourne, que je pose mes pieds là où je me suis effondrée, fais-je retrouver la partie manquante ? Je me sens mal, perdue, au bord d'un précipice, étouffée de tant de choses que je ne ressens plus rien... Mais je n'ai pas envie de retrouver cette partie de moi. Je n'ai pas envie d'atterrir, je n'ai pas envie de me poser, je n'ai pas envie de silence, je n'ai pas envie de réfléchir, pas envie que le feu dans mes entrailles s'apaise ou que la tempête qui rugit (celle dans ma tête, pas celle du ciel) se taise. Je sens déjà que le vent souffle moins fort, que les dégâts sont de moins en moins violents... Je ne veux pas, je ne veux pas atterrir, ne me laissez pas atterrir, d'accord ? J'aimerais boire quelque chose, n'importe quoi, tant que ça m'arrache l’œsophage et m'embrouille mes pensée, ou fumer sans raison jusqu'à rendre douloureux mes poumons, ou bien frapper ma tête très fort dans un mur jusqu'à—
Une clochette retentit lorsqu'Yshre pousse la porte. Je la suis sans réfléchir, les yeux baissés vers le sol pour que mes pieds ne manquent pas le paillasson sur lequel j'essuie mes pieds encore, et encore, et encore, perturbée de ne pas pouvoir me sécher d'un coup de baguette magique. La chaleur qui règne dans la pièce fait disparaître les frissons, mais mes membres sont gourds et alourdit par les précédents événements.
Je continue de dégouliner sur le sol tout en suivant l'échange entre Yshre et l'homme. J'avais oublié qu'il serait là. Leur conversation me paraît irréelle et ce n'est pas seulement parce que c'est un moldu et qu'il fait des choses de moldu. Je me sens détachée, présente sans réellement l'être. Quand Yshre se tourne vers moi avec sa question sur les lèvres, j'accommode sur elle ; est-ce que je reste déjeuner ? Mon estomac est tellement noué que j'avais oublié que j'étais censé manger un jour ou l'autre. Si Yshre a l'intention d'avaler quelque chose, j'imagine que j'y assisterai puisque je ne compte aller nulle part, mais je ne peux pas affirmer que j'avalerai quelque chose. La seule chose que je retiens, c'est qu'elle parle comme si elle considérait comme normal le fait que je sois là et que je compte rester : comme si pour elle aussi il ne pouvait exister un autre scénario. Ce constat me détend légèrement ; une chose de moins à laquelle penser.
Je lui lance un regard oblique avant de me tourner vers son ami, lequel m'a adressé la parole pour m'inviter. Je n'ai pas d'argent moldu sur moi, ce n'est pas comme si je pouvais refuser. Je n'en ai de toute manière pas l'envie, quoi qu'ils fassent je les suivrai car depuis que nous sommes rentrées ici, c'est comme si les pensées dans mon crâne avaient perdu en force. Comme si elles ne pouvaient pas exister en présence de discussions multiples ou de questions directes ; c'est exactement pour cela que je voulais qu'Yshre me parle, chose qu'elle n'a pas voulu faire, pas en totalité. Est-ce donc ce parfait inconnu qui m'empêchera de me noyer ?
« Si vous voul..., » je commence à lui répondre d'une voix détachée, mais il me fourre quelque chose entre les mains.
Je baisse les yeux sur le rectangle lumineux qui pèse entre mes doigts. Stupéfaite, je me rends compte qu'il s'agit d'un téléphone portable. C'est la première fois que j'en vois un ! D'abord je reste figée, la bouche entrouverte, totalement immobile et n'osant pas faire le moindre geste de peur de faire tomber l'objet. Je jette un coup d’œil oblique au moldu qui m'a dit de choisir ce que je voulais. Comment ça, choisir ce que je veux ? Je fronce les sourcils et me penche pour observer l'objet sans faire ne serait-ce qu'un pas pour avancer dans la pièce.
Je le tourne dans un sens, puis dans l'autre. La chose est rectangulaire, un côté est obscur, l'autre bizarrement illuminé. Des images de hamburgers tout ce qu'il y a de plus banals s'alignent les unes à côtés des autres ; j'écarquille une nouvelle fois les yeux et, le téléphone solidement attaché dans une main, je lève la seconde, doigts écartés, pour essayer d'attraper l'un des hamburgers présents sur l'appareil. Je m'étonne lorsque mes doigts rencontrent une surface dure : je croyais que par un quelconque moyen étrangement moldu, mes doigts allaient passer au travers pour attraper l'objet de mes désirs. Après tout, lors de mes cours d’Étude des moldus, j'ai appris que les téléphones portables permettaient aux moldus de faire diverses choses — je n'ai pas retenu lesquelles exactement et me suis contentée de comprendre que ces choses étaient comme des hiboux inanimés et instantanée (« communiquez en un clin d’œil ! » disait l'un de mes manuels scolaires).
Je lève le téléphone vers mon visage. Les images de hamburgers n'ont-elles pas bougé ? Lentement, j'approche la main, paume en avant, et la plaque sur ce qui doit être l'écran. Je bouge dans un sens puis dans l'autre, étonnée de voir les couleurs bouger sous ma main. Je la soulève et je recommence. Mais malgré cela, aucun hamburger n'est encore apparu. Je fronce les sourcils.
Je lève de nouveau les yeux, cette fois-ci pour trouver Yshre.
« C'est censé faire apparaitre un hamburger, c'est ça ? »
Mon cœur manque un battement lorsque mon regard tombe sur l'homme, le moldu à qui appartient le téléphone. Les mots m'ont échappé. L'appréhension fait soudainement bourdonner mon sang et je jure entre mes lèvres.
« Je veux dire..., marmonné-je, mon regard passant de l'un à l'autre et les pensées tournées vers le Secret Magique que je suis certainement en train de briser, tu devrais... Peut-être... Tu devrais le faire toi-même, non ? »
Je tends le téléphone portable à Yshre, mon visage figé dans un masque de pierre. Habituellement, j'aurais persisté afin de comprendre moi-même, mais là je n'ai pas le courage de faire semblant de comprendre cet objet et d'être une moldue alors que je n'y comprends rien du tout, que je viens de vivre mon effondrement et que je commence à peine à réapprendre à penser sans me mettre à paniquer.
Ma cape me pèse sur les épaules et cela n'a rien à voir avec la pluie, puisqu'un sortilège la protège de toute humidité. C'est mon corps, qui pèse. Comme si à chaque pas je risquais de m'enfoncer dans le sol et de ne plus jamais en ressortir. Je le souhaite ardemment. Mais à la place, je continue de marcher en écoutant les battements de mon propre cœur qui se confondent avec le tonnerre qui n'a décidément pas envie de se taire. J'ai encore l'impression d'avoir laissé une grande partie de moi, là-bas. Dans le dégagement devant la chambre d'Yshre. Si j'y retourne, que je pose mes pieds là où je me suis effondrée, fais-je retrouver la partie manquante ? Je me sens mal, perdue, au bord d'un précipice, étouffée de tant de choses que je ne ressens plus rien... Mais je n'ai pas envie de retrouver cette partie de moi. Je n'ai pas envie d'atterrir, je n'ai pas envie de me poser, je n'ai pas envie de silence, je n'ai pas envie de réfléchir, pas envie que le feu dans mes entrailles s'apaise ou que la tempête qui rugit (celle dans ma tête, pas celle du ciel) se taise. Je sens déjà que le vent souffle moins fort, que les dégâts sont de moins en moins violents... Je ne veux pas, je ne veux pas atterrir, ne me laissez pas atterrir, d'accord ? J'aimerais boire quelque chose, n'importe quoi, tant que ça m'arrache l’œsophage et m'embrouille mes pensée, ou fumer sans raison jusqu'à rendre douloureux mes poumons, ou bien frapper ma tête très fort dans un mur jusqu'à—
Une clochette retentit lorsqu'Yshre pousse la porte. Je la suis sans réfléchir, les yeux baissés vers le sol pour que mes pieds ne manquent pas le paillasson sur lequel j'essuie mes pieds encore, et encore, et encore, perturbée de ne pas pouvoir me sécher d'un coup de baguette magique. La chaleur qui règne dans la pièce fait disparaître les frissons, mais mes membres sont gourds et alourdit par les précédents événements.
Je continue de dégouliner sur le sol tout en suivant l'échange entre Yshre et l'homme. J'avais oublié qu'il serait là. Leur conversation me paraît irréelle et ce n'est pas seulement parce que c'est un moldu et qu'il fait des choses de moldu. Je me sens détachée, présente sans réellement l'être. Quand Yshre se tourne vers moi avec sa question sur les lèvres, j'accommode sur elle ; est-ce que je reste déjeuner ? Mon estomac est tellement noué que j'avais oublié que j'étais censé manger un jour ou l'autre. Si Yshre a l'intention d'avaler quelque chose, j'imagine que j'y assisterai puisque je ne compte aller nulle part, mais je ne peux pas affirmer que j'avalerai quelque chose. La seule chose que je retiens, c'est qu'elle parle comme si elle considérait comme normal le fait que je sois là et que je compte rester : comme si pour elle aussi il ne pouvait exister un autre scénario. Ce constat me détend légèrement ; une chose de moins à laquelle penser.
Je lui lance un regard oblique avant de me tourner vers son ami, lequel m'a adressé la parole pour m'inviter. Je n'ai pas d'argent moldu sur moi, ce n'est pas comme si je pouvais refuser. Je n'en ai de toute manière pas l'envie, quoi qu'ils fassent je les suivrai car depuis que nous sommes rentrées ici, c'est comme si les pensées dans mon crâne avaient perdu en force. Comme si elles ne pouvaient pas exister en présence de discussions multiples ou de questions directes ; c'est exactement pour cela que je voulais qu'Yshre me parle, chose qu'elle n'a pas voulu faire, pas en totalité. Est-ce donc ce parfait inconnu qui m'empêchera de me noyer ?
« Si vous voul..., » je commence à lui répondre d'une voix détachée, mais il me fourre quelque chose entre les mains.
Je baisse les yeux sur le rectangle lumineux qui pèse entre mes doigts. Stupéfaite, je me rends compte qu'il s'agit d'un téléphone portable. C'est la première fois que j'en vois un ! D'abord je reste figée, la bouche entrouverte, totalement immobile et n'osant pas faire le moindre geste de peur de faire tomber l'objet. Je jette un coup d’œil oblique au moldu qui m'a dit de choisir ce que je voulais. Comment ça, choisir ce que je veux ? Je fronce les sourcils et me penche pour observer l'objet sans faire ne serait-ce qu'un pas pour avancer dans la pièce.
Je le tourne dans un sens, puis dans l'autre. La chose est rectangulaire, un côté est obscur, l'autre bizarrement illuminé. Des images de hamburgers tout ce qu'il y a de plus banals s'alignent les unes à côtés des autres ; j'écarquille une nouvelle fois les yeux et, le téléphone solidement attaché dans une main, je lève la seconde, doigts écartés, pour essayer d'attraper l'un des hamburgers présents sur l'appareil. Je m'étonne lorsque mes doigts rencontrent une surface dure : je croyais que par un quelconque moyen étrangement moldu, mes doigts allaient passer au travers pour attraper l'objet de mes désirs. Après tout, lors de mes cours d’Étude des moldus, j'ai appris que les téléphones portables permettaient aux moldus de faire diverses choses — je n'ai pas retenu lesquelles exactement et me suis contentée de comprendre que ces choses étaient comme des hiboux inanimés et instantanée (« communiquez en un clin d’œil ! » disait l'un de mes manuels scolaires).
Je lève le téléphone vers mon visage. Les images de hamburgers n'ont-elles pas bougé ? Lentement, j'approche la main, paume en avant, et la plaque sur ce qui doit être l'écran. Je bouge dans un sens puis dans l'autre, étonnée de voir les couleurs bouger sous ma main. Je la soulève et je recommence. Mais malgré cela, aucun hamburger n'est encore apparu. Je fronce les sourcils.
Je lève de nouveau les yeux, cette fois-ci pour trouver Yshre.
« C'est censé faire apparaitre un hamburger, c'est ça ? »
Mon cœur manque un battement lorsque mon regard tombe sur l'homme, le moldu à qui appartient le téléphone. Les mots m'ont échappé. L'appréhension fait soudainement bourdonner mon sang et je jure entre mes lèvres.
« Je veux dire..., marmonné-je, mon regard passant de l'un à l'autre et les pensées tournées vers le Secret Magique que je suis certainement en train de briser, tu devrais... Peut-être... Tu devrais le faire toi-même, non ? »
Je tends le téléphone portable à Yshre, mon visage figé dans un masque de pierre. Habituellement, j'aurais persisté afin de comprendre moi-même, mais là je n'ai pas le courage de faire semblant de comprendre cet objet et d'être une moldue alors que je n'y comprends rien du tout, que je viens de vivre mon effondrement et que je commence à peine à réapprendre à penser sans me mettre à paniquer.