Nos peaux se souviennent PV PNJ

Pendant qu’Aelle se démenait avec le téléphone, Marshall et moi nous lancions des regards complices. Aucun de nous n’avait l’intention d’aider la sorcière à manipuler cet objet moldu : nous profitions de l’instant ! Elle le retournait dans tous les sens, essayait d’y plonger ses doigts, le levait en l’air, y appliquait sa paume… Elle ressemblait à un petit chimpanzé curieux qui découvre une technologie humaine ; quoi qu’un chimpanzé se serait peut-être mieux débrouillé. Plus elle agitait l’appareil, plus les regards que Marshall et moi échangions devenaient rieurs, nos lèvres tremblantes et trop serrées retenaient un éclat de rire… Jusqu’au moment où c’en fut trop, qu’Aelle abandonna, et que nous ne puissions plus faire autrement que relâcher les vannes pour faire jaillir ce rire qui nous avait brûlé les lèvres pendant de longues secondes. Celui de Marshall était grave, intense, explosif, il emplissait toute la pièce. Le mien était beaucoup plus discret mais il me faisait tout autant de bien, il me coupait le souffle de la meilleure des manières. Il me semblait que je n’avais pas tant ri de toute ma vie, d’un rire si franc, si pur, si agréable… que ce soit avant ou après la perte de ma mémoire. En plus de ne pas du tout savoir se servir d’un téléphone, objet pourtant omniprésent dans le monde moldu (Aelle avait-elle vraiment vécu toute sa vie dans le microcosme sorcier ?), elle semblait embarrassée d’avoir envisagé devant mon colocataire qu’un hamburger puisse tout simplement apparaître à partir de l’objet. Je réalisai alors qu’elle pensait être incognito chez les Moldus.

J’attrapai le téléphone qu’Aelle me tendait et je lui demandai d’un geste de la main de patienter quelques secondes, le temps de reprendre mon souffle. Qu'allait-elle penser quand le drone de livraison atterrirait juste devant la porte d'entrée pour y déposer notre commande ? Fichtre, quelle créature est-ce donc ? J'anticipai ce moment avec plaisir et cela ne m'aidait pas à calmer mon amusement.

« Quand les sorciers ont les exceptions à la loi de Gamp, les Moldus ont Uber Eats, sourit Marshall.
- Marshall ?! Tu… tu es un sorcier ?! ironisai-je, feignant d’être sous le choc.
- Quoi ? Moi, vraiment ?! Je suis... magique ? surjoua-t-il en observant les paumes ouvertes de ses mains comme s’il se découvrait pour la première fois. »

Nous rîmes un peu plus puis je tentai de me calmer en agitant le poignet. Il n’aurait pas fallu qu’Aelle se vexe de nos gentilles moqueries ! On disait que rire allongeait l’espérance de vie : à cet instant précis, je voulais bien le croire.

« Bon, attends, je te montre, dis-je, le calme globalement retrouvé mais le sourire ne s’effaçant pas de mon visage. »

Je m’approchai d’Aelle et me tins juste à côté d’elle : nos épaules se touchaient presque. J’éloignai le téléphone de nos visages et le plaçai entre nous deux.

« Là, tu poses juste ton index : l’écran le reconnaît. Tu fais défiler, comme ça… Et quand tu as choisi ton hamburger, tu appuies dessus, juste une fois, comme ça. Ça te dit ce qu’il y a dedans. Si tu le veux, tu appuies une fois sur ce bouton, là, ajouter au panier. Si tu veux en voir un autre, tu appuies sur la flèche et ça te ramène en arrière… Et tu recommences avec un autre plat. »

Je sélectionnai rapidement mon burger pour lui montrer l’entièreté de la démarche : un burger classique, spécialité de la maison, en menu avec des frites de patate douce et du thé vert glacé.

« Tu crois que tu vas t’en sortir ? »

Équipe Modératus | UTC+8
Mère du dragon - Justice funèbre - Grande Prêtresse Noire - DJ Kraken |

Nos peaux se souviennent PV PNJ
Je suis tristement façonnée par l'univers duquel je proviens et par les événements qui ont jalonné mon adolescence : la protection du Secret Magique est profondément ancrée en moi et j'ai une idée précise de ce qui pourrait arrivait si un moldu découvrait tout ; ce qui lui arriverait à lui et ce qui m'arriverait à moi. Rien d'autre qu'un effacement de mémoire de son côté, mais du mien ce serait une sévère réprimande. Ce n'est pas cela qui me dérange le plus : c'est le souvenir de la terrible période de la guerre... Qui plane à l'orée de mon esprit sans toutefois l'envahir. Il n'y a pas la place pour d'autres souvenirs dans mon crâne, aujourd'hui, mais n'empêche que la piqûre de l'appréhension est bien là, elle.

Leurs éclats de rire dénouent brutalement le nœud qui s'était formé dans mon estomac, même si je ne comprends pas instantanément ce qui les met dans cet état. Je reste plantée les bras ballants, mon regard accroché à leurs visages joyeux, je ne réagis ni quand Yshre me prend le portable des mains, ni quand ils feignent tous les deux découvrir le statut de sorcier de l'homme. Leur hilarité me fait quelque chose d'étrange à l'intérieur ; je sens le rouge qui me monte au joue, j'aimerais me vexer, mais le fait est que je ne suis pas vexée. Je suis seulement penaude et la vie qui s'échappe d'eux par vague me fait comme une couverture chaude sur les épaules, je ne comprends pas pourquoi. Leurs rires emplissent tous : mes oreilles, les espaces creux de mon esprit et ceux, abyssaux, de mon âme. C'est Yshre que je regarde le plus. Quand elle rit, elle se transforme. Je me rends compte que je la connais pas. Puis mon cœur s'effondre quand je pense : il y a une partie d'elle que je connais ? Et elle, là-dedans, rit-elle aussi ? Est-ce son sourire qui étire les lèvres d'Yshre ? Sa joie qui rend si brillant ses yeux ? Son bonheur qui efface les cernes et la pâleur de son visage ?

Moi, je n'esquisse aucun sourire, malgré la couverture chaude. Je me laisse secouer par leurs rires comme je me suis faite secouer par la tempête, là-dehors. Quand ils cessent enfin, je cligne des yeux et pense : déjà ?

Je me concentre sur l'homme, même lorsqu'Yshre s'approche de moi. J'avise ses cheveux longs, les rides d'expression qui étirent ses yeux, les traits de son visage, son style vestimentaire. Ainsi donc, il est sorcier. Aurais-je dû le deviner plus tôt ? Non, je n'avais pas moyen et mon attitude était la bonne : feindre l'état moldu tant que l'on n'est pas sûre. Mais tout de même... J'aurais préféré être prévenue. Mais au moment où cette pensée me traverse l'esprit, je m'en étonne, parce que je réalise que je me fiche totalement d'avoir été prévenue ou non, tout comme je me fiche, au fond, qu'il soit sorcier, ou moldu. C'est si loin de moi, tout ça. Si loin, réellement ? J'ai l'impression que la réalité vient se coller tout contre mon corps, je déteste ça.

Je piétine, mal à l'aise, et tourne mon attention vers Yshre postée près de moi. Elle veut me montrer. Sentant son épaule tout près de la mienne, je me décale et je quitte de ce fait la sécurité relative du paillasson sur lequel je me trouvais encore. Je me sens maladroite dans ce lieu que je ne connais pas. J'enfonce les mains dans mes poches et penche la tête sur le téléphone.

Sous mes yeux, l'écran s'active. Elle utilise son doigt pour le faire bouger ! réalisé-je avec étonnement. J'écarquille les yeux quand elle me fait la démonstration. Qu'est-ce qui peut bien permettre à un simple doigt de faire fonctionner l'appareil ? Avec hésitation, je récupère le téléphone.

« Bien sûr que oui, » affirmé-je sans prétention aucune, mais avec la certitude d'une personne qui n'a jamais appris à douter de ses capacités.

Ma voix a encore cette faiblesse acquise de mes sanglots déchirants ; dans un flash, je me revois là-haut. Mon coeur s'arrache de son socle quand je pense : Kristen Loewy. Puis j'avance un doigt hésitant vers l'écran et mon précieux fantôme retourne à sa place, laissant derrière lui une coulée de lave sur mon cœur.

Mon doigt à moi fonctionnera-t-il ? Ai-je ce qu'il faut pour faire fonctionner cette chose ? La pulpe de mon index s'écrase sur l'écran, sur la photo d'un hamburger au nom barbare. J'ouvre grand les yeux quand l'écran se modifie et que l'image disparaît. Je jette un regard à Yshre, puis à son ami, avant de baisser de nouveau les yeux.

« Il m'a reconnu, » les informé-je d'une voix prudente et un peu académique, car je pense que c'est important qu'ils sachent que ça a marché pour moi aussi, même si je suis une sorcière.

Puis pour moi-même, dans un filet de voix, je répète les instructions qui m'ont été données :

« Je fais défiler, comme ça. »

Et là, je fais défiler, mais contrairement à lorsqu'Yshre manipulait le téléphone, il n'y a pas d'images de nourriture qui défilent, mais un texte décrivant le contenu du menu que j'ai sélectionné. Je ne comprends pas pourquoi je n'ai pas le même résultat qu'elle.

Sur mon épaule, je sens Zikomo s'extirper de sa cachette pour pointer son museau à l'air libre. Je lève légèrement l'objet moldu pour qu'il puisse regarder.

« Tu sais ce que c'est, ubeuritse ? chuchote-t-il, ses moustaches chatouillant mes joues.
Non, je réponds sur le même ton. Mais si c'est comme les Exceptions, ça doit être quelque chose d'hyper important. »

Je le sens acquiescer contre ma joue. Je ne comprends pas ce que je dois faire ensuite. Je fronce les sourcils, me mordille les lèvres, passe un long moment à observer l'écran, un très long moment. Puis je me rappelle de ce qu'elle m'a dit, la flèche ! Là, en haut, j'aperçois en effet une flèche. D'un mouvement lent et très précis, j'écrase mon doigt sur la flèche, tout comme Yshre l'a fait.

« Ça fonctionne ! » soufflé-je en levant les yeux vers la fille.

J'ai un temps d'arrêt : je trouve ahurissant la joie qui m'a traversé de façon fulgurante l'espace d'une demi-seconde. Est-ce réellement moi qui ait ressenti cela ? J'enfonce mes dents dans mes lèvres et baisse les yeux. Je suis contente de comprendre, voilà tout. J'ai toujours aimé apprendre, décortiquer pour saisir les règles, les consignes, pour réaliser parfaitement les exercices.

Étonnée par mes propres pensées, je passe un long moment à faire défiler l'écran dans un sens puis dans l'autre sans réellement réussir à faire un choix : rien ne me tente. Pourtant, j'ai envie d'aller jusqu'au bout de la procédure, de faire comme elle m'a appris, alors mon doigt appuie au hasard sur l'un des hamburgers et je suis très consciencieusement les étapes jusqu'au bout. Puis je lève de nouveau la tête, le regard sérieux. Je suis désireuse de comprendre, mais surtout cette occupation me semble soudainement la seule chose au monde sur laquelle je dois me concentrer. Alors je demande :

« Je ne comprends pas comment il peut y avoir un panier là-dedans. »

Je secoue le téléphone pour appuyer mon propos avant de le tendre à Yshre.

Nos peaux se souviennent PV PNJ
Si j’avais remarqué le mouvement de recul d’Aelle quand je m’étais approchée d’elle, j’aurais pu être vexée, mais j’étais bien trop concentrée sur mon explication pour être offensée. La jeune sorcière pure souche suivit mes instructions avec une application assez touchante. Mon sourire amusé s’en trouva teinté d’attendrissement. Elle sembla d’abord satisfaite d’avoir été reconnue par l’appareil moldu : je soufflais un rire ému par le nez. Zikomo, le petit être bleu que je ne parvenais toujours pas à identifier correctement, sortit de sa cachette, intrigué par les manipulations d’Aelle. Mon sourire s’étira un peu plus quand ils échangèrent sur l’importance de Uber Eats dans le monde non-magique. Bien sûr, je n’avais moi-même pas vraiment compris la référence de Marshall à ce fameux « Gamp », sa loi et les exceptions à sa loi, mais il me semblait peu probable qu’une application de commande de plats soit aussi importante qu’une loi qui devait régir le monde magique. De son côté, Marshall observait la créature bleue avec autant de fascination que la première fois qu'il l'avait aperçue, dans les escaliers, et il murmura pour lui-même :

« Il parle..! J'en veux un ! Ça existe en mini-dragon ? »

Enfin, après avoir tripoté la machine moldue avec l’agilité et l’aisance d’une vieillarde en retard sur son temps, le regard d’Aelle s’illumina un peu quand elle souffla : « ça fonctionne ». Je ressentis alors l’étrange satisfaction des professeurs qui peuvent entrevoir une ampoule s’allumer soudainement dans le crâne auparavant sombre comme une caverne de leurs élèves les moins dégourdis, faisant briller leurs yeux de l’éclair du génie et s’entrouvrir leur bouche stupéfaite par l’étendue de leurs capacités inespérées : « j’ai compris ! ». Mais tout bon professeur sait que son travail n’est jamais terminé, et quand Aelle secoua le téléphone (espérant en faire sortir un panier ?), je compris que le chemin serait encore long. Peut-être trop long pour que ma patience ne s'étiole pas.

« Le panier, c’est juste la liste de tes achats…, commençai-je avant de désespérer devant la longueur d’une explication plus détaillée et l’énergie qu’il m’en coûterait, surtout pour quelque chose d’aussi futile. »

Je récupérai la machine, examinai le fameux panier et redonnai son téléphone à Marshall, qui put ainsi valider la commande.

« Dix minutes, annonça-t-il. »

Je hochai la tête et expliquai à Aelle :

« Dans dix minutes, un petit objet volant va venir déposer notre sac de nourriture devant la porte. Il n’y a plus qu’à attendre. »

Alors que je craignais que le temps ne s’écoule trop lentement dans un silence de mort, Aelle, qui devait se découvrir une curiosité nouvelle pour la compréhension des technologies moldues, reprit :

« Comment ce petit objet volant peut bien savoir ce qu’il y a dans ma liste d’achat, mon panier, s’il est là… »

Elle désigna le téléphone portable avec circonspection.

« Alors que la chose volante est ? continua-t-elle en montrant l’extérieur. »

Je retins un soupir. Qu’est-ce que j’en savais, moi ? C’était comme ça que ça fonctionnait, c’était tout… Je n’avais pas de diplôme d’ingénieur, tout ce que je savais c’était qu’en appuyant sur « valider la commande », les cuisiniers s’affairaient à préparer mon burger, attachaient le sac au drone, et quelques minutes plus tard, il était devant ma porte, prêt à être englouti. C'était le résultat qui comptait ! Peut-être fut-ce la frustration de ne pas avoir réponse à absolument tout comme un ordinateur super-performant qui finit d'achever l'attendrissement que j'avais éprouvé quelques secondes auparavant :

« Va savoir… ça communique, c’est des ondes, ou je ne sais pas quoi ! Un peu comme… de la télépathie… entre objets… Quelque chose comme ça. »

Je me tournai à nouveau vers Marshall et lui redemandai son téléphone.

« Je veux juste lui montrer le GPS…, précisai-je.
- Glorieuse invention, commenta mon colocataire. »

Il me remit l’engin et je le montrai à Aelle. L’écran affichait notre position dans un cercle bleu et une petite trace lumineuse indiquait dans quel sens le téléphone était tourné. Il montrait également la position du drone.

« Le cercle bleu, c’est nous. Le petit symbole avec des ailes, là, c’est la machine qui va ramener la nourriture. On appelle ça la localisation. »

Je tournai le téléphone vers moi pour voir si quelque chose se passait.

« Il bouge ! Regarde, on peut le suivre à la trace. Il se dirige vers le restaurant. »

Je présentai l’écran à la jeune sorcière et ajoutai à voix basse :

« Il aurait été bien pratique que Kristen Loewy ait un tel système planté dans le crâne, hein ? Ça n’existe pas, chez les sorciers ? »

Paroles d'Aelle vues avec la joueuse ;)

Équipe Modératus | UTC+8
Mère du dragon - Justice funèbre - Grande Prêtresse Noire - DJ Kraken |

Nos peaux se souviennent PV PNJ
J'ai bien remarqué que l'homme s'est étonné de la présence de Zikomo, mais je ne relève pas, pas plus que j'essaie de tendre l'oreille pour comprendre ce qu'il murmure : il doit encore le comparer à une peluche ou se demander ce qu'est cette barbarie à poils bleus — ce qu'il pense de Zikomo est loin de m'intéresser autant que l'objet qui vient de m'être arraché des mains et qui est retourné dans celles de son propriétaire. Alors pendant que lui s'étonne, moi je m'interroge, car les réponses que me donne Yshre sont loin d'être satisfaisantes pour répondre aux milles questions qui tournent dans ma tête. Mes yeux restent écarquillés sur l'extérieur tant j'ai peur de manquer l'arrivée du petit objet volant dont elle m'a parlé. Quelque chose va arriver, mais comment vole-t-il, et puis comment sait-il ce que j'ai décidé de commander, puisque je l'ai commandé sur ce truc portable ? Je sais que les moldus ont des fonctionnements qui me sont incompréhensibles, des façons de faire tortueuses qui proviennent de leurs inventions. C'est pour cela qu'ils peuvent voler dans le ciel et aussi se parler d'un bout à l'autre de la planète. Mais je n'imagine pas un de leur avion venir déposer mon hamburger devant la porte. Je me penche légèrement pour voir le ciel enragé : la rue est un peu petite pour un de leur engin volant, non ?

La réponse d'Yshre me fait tourner la tête si vite qu'une douleur m'éclate dans la nuque. De la télépathie ?! Je connais la télépathie. Les objets moldus parlent par télépathie ? Quelle drôle d'idée. Alors même que nous les sorciers nous n'avons pas trouvé le moyen de rendre effective la télépathie. Quand Yshre me rejoint, je me penche une nouvelle fois vers le téléphone qui m'est tendu, totalement concentrée sur ce qu'elle me raconte et sur les hypothèses qui se forment dans mon esprit. Des fragments de mes cours d’Étude des moldus me reviennent, mais ils arrivent de si loin : j'ai arrêté en cours de route pour me concentrer sur des études bien plus utiles et je ne me souviens pas avoir étudié une quelconque histoire de télépathie. Par contre les ondes, ça me dit quelque chose.

Une carte est affichée sur l'écran du téléphone. Quand je comprends ce dont il s'agit, j'approche la main dans l'idée d'attraper l'objet afin de mieux y voir, mais j'ai été trop bien éduquée pour arracher des mains de quelqu'un une chose dont je ne suis pas la propriétaire, alors je me retiens en me penchant un peu plus pour suivre du regard le petit symbole. Il approche ! Les rues se dessinent sur la carte, je reconnais vaguement certains noms. J'ai envie d'attraper ce téléphone, d'aller m'asseoir sur le canapé et de passer les dix prochaines minutes à regarder bouger le symbole avec les ailes. Je veux une preuve que c'est bien l'engin qui va venir nous déposer notre repas. Y a-t-il réellement quelque chose qui vole, là-dehors, et qui s'approche de nous ? Cela me paraît ahurissant, mais je n'ai aucun mal à y croire : j'ignore tant de ce monde qui ne m'intéresse pas tant que cela, quand j'ai toute la maîtrise de mon corps et de mes émotions.

« Il bouge réellement ! » s'exclame Zikomo en miroir d'Yshre.

Il se penche dangereusement sur mon épaule. J'acquiesce silencieusement, alpaguée par la forme avec des ailes qui avance. J'aurais demandé à ce qu'Yshre me prête le téléphone si elle n'avait pas repris la parole. Quand son nom résonne, mon cœur voltige violemment à l'intérieur de moi. C'est si douloureux que je baisse ma main levée et me redresse, le sang figé dans mes veines. Mon cœur se met à battre très rapidement.

C'est comme si le paysage se couvrait d'un voile gris, tout à coup. Je me rappelle brutalement de la réalité. Mes épaules s'affaissent. Mon air ahurit et impressionnée par les inventions moldues dégringole de mon visage.

« Le Sortilège d'Homonculus pourrait avoir un effet du même genre, dis-je d'une voix mécanique et sans timbre, mais pas aussi efficace : il permet d'afficher sur une sorte de carte les déplacements des personnes dans une zone. Pour ça, il faut savoir où se trouve la personne dans le monde. »

Je me gratte le nez pour occuper mes mains. En réalité, j'ai envie de m'arracher la gorge qui s'est violemment nouée. J'ai du mal à déglutir.

« Elle... Elle aurait peut-être pu être repérée grâce au Sortilège de Détection. Qui permet de repérer une menace, mais le rayon d'effet est aussi assez restreint. »

Est-ce que j'ai essayé de faire de l'humour, de façon un peu étrange ? Je n'en sais rien, mais mes lèvres s'étirent dans un sourire sans joie qui disparait presque aussitôt. En réalité, je doute considérer assez fort Kristen Leowy comme une menace pour que ce sortilège puisse marcher. Peu importe. Peu importe, de toute manière.

Mes yeux retrouvent le chemin vers la carte. Je sais que toute la magie est rompue, désormais, si je puis dire, mais j'ai quand même envie d'essayer de retrouver l'instant précédent. Alors je tends la main vers le téléphone et je lève vaillamment les yeux pour croiser le regard double d'Yshre. C'est un hasard, n'est-ce pas, si je m'enfonce dans son iris bleu ? Je m'y plante avec l'impression de m'y perdre.

« Je peux ? je demande d'une voix faible. Je veux suivre le parcours du truc qui vole. »

J'ajoute après une demi-seconde d'hésitation parce que mon cœur ne s'arrêtera jamais de souffrir et que je devrais peut-être commencer à m'y habituer :

« À défaut de pouvoir suivre le sien. »

Nos peaux se souviennent PV PNJ
L’intérêt d’Aelle et de Zikomo pour le téléphone avait un côté plaisant : pour une fois, les rôles étaient inversés : je n’étais pas celle qui observait un autre monde avec curiosité. Même si je n’étais pas capable d’expliquer comment fonctionnait la communication entre le téléphone, le restaurant Bun Bunny et le drone, ma maîtrise de ces sujets restait plus importante que la leur, tout ceci me semblait parfaitement normal et cela me mettait à l’aise. Je haussai le menton avec une certaine fierté quand le petit animal bleu s’étonna de voir bouger le symbole sur l’écran.

Ma compréhension du monde fut malheureusement entamée quand nous retournâmes sur le terrain magique, à cause de la question que j’avais moi-même formulée. Je réfléchis sérieusement aux hypothèses qu’Aelle formula, avec mes yeux de novice. Comment ça, le sortilège d’Homocul… Homonculus pouvait afficher les déplacements des gens sur « une sorte » de carte ? Une carte, c’était une carte, non ? Fallait-il que celle-ci soit spéciale ? Et si… Et si ce sortilège était lancé sur une carte du monde, un planisphère tout entier, verrait-on les déplacements en direct des neuf milliards d’êtres humains, comme une armée de fourmis grouillant dans le monde ? Jusqu’où ce sortilège pouvait-il aller ? Et si l’on ne se concentrait que sur un humain en particulier, pouvait-on l’isoler et ne faire apparaître que lui ? Cela me semblait trop facile : si c’était possible, Aelle aurait sans doute déjà essayé et elle n’aurait pas passé tout ce temps à chercher sa mage noire. Quant à l’autre sortilège, je ne doutais pas qu’il fonctionnerait si nous étions suffisamment proches de Kristen Loewy : elle était effectivement une menace ! Mais si Aelle l’avait lancé maintenant, aurais-je parasité le résultat, puisqu’une partie d’elle me hantait ? Le sortilège n’aurait indiqué que ma propre position, c’était inutile…

Lorsqu’elle me demanda le téléphone portable pour suivre l’avancée de la livraison, je remarquai qu’elle me fixait intensément. Il me semblait qu’elle me jetait le même genre de regard que ceux que je lançais aux personnes dont je voulais découvrir la profondeur de l’âme, voir au-delà de la limite de leurs yeux, observer et analyser ce qui se tramait dans leurs petites caboches. Je pus toutefois y percevoir une légère touche de tristesse. Je restai un instant figée sous ce regard, je me plongeai dans ses yeux comme elle dans les miens. Sans détourner le regard, sans fermer les paupières, je lui tendis le téléphone.

« Amuse-toi bien. »

Je continuai de la fixer et mes lèvres se pincèrent. Je n'aimais pas trouver l'abattement dans son regard, la faiblesse dans sa voix, l'hésitation dans son cœur, l'évitement dans son âme. Je n'avais besoin que d'une chose : avancer, avancer, avancer. Si Aelle voulait que l'on fasse équipe, il faudrait qu'elle prouve l'étendue de sa volonté ! L'exubérance de sa détermination ! Ses yeux devaient briller comme un immense feu de forêt, rien de moins.

« Cela dit, je t’interdis de laisser ce sentiment prendre le dessus, dis-je en pointant l’index vers sa poitrine. Le doute n’est pas une option et l’abandon ne fait pas partie de mon vocabulaire. Si aucun sort n’existe pour la retrouver, on en inventera un, c’est tout. »

Derrière nous, Marshall haussa un sourcil interrogateur et croisa les bras.

« Qu’est-ce que vous manigancez ? »

Équipe Modératus | UTC+8
Mère du dragon - Justice funèbre - Grande Prêtresse Noire - DJ Kraken |

Nos peaux se souviennent PV PNJ
Pourquoi ton prénom me blesse
Quand il se cache juste là dans l'espace ?
C'est quelle émotion?
D'la haine ou la douceur
Quand j'entends ton prénom ?

MA MEILLEURE ENNEMIE, Pomme et Stromae


Sa remarque est un coup de poing qui se fracasse contre mon cœur. Tu m'interdis ? Tu m'interdis ?! Épargne-moi tes ressentis, par Morgane ! Mon regard se fait revêche. Je récupère le téléphone qui m'est tendu dans un mouvement un peu brusque, les mâchoires crispées.

« De quoi tu te mêles ? » je marmonne en repliant le bras sur ma poitrine.

Ouais, de quoi tu te mêles en parlant de ce sentiment ? Qu'est-ce que tu sais de ce sentiment, hein, qu'est-ce que tu sais de ce qui me passe par la tête, qu'est-ce que tu sais de ce qui vit dans mon cœur ? Tu n'en sais rien, tu ne comprends rien, tu n'as aucune idée de ce que je ressens quand tu prononces son nom, tu ne sais pas que j'ai l'impression de m'effondrer de l'intérieur et que je ne peux rien faire contre ça, que je ne peux que m'effondrer effectivement, m'écrouler et regarder les souvenirs m'ensevelir jusqu'à ce qu'il ne reste plus rien de moi, de la Aelle d'aujourd'hui, de celle qui se tient là devant toi. Alors ne parle pas de ce sentiment car tu ne sais pas, tu ne connais rien de la peine obscure qui grignote les parties de mon âme.

Malgré ma mine revêche et ma façon de m'accrocher au téléphone portable comme s'il était la seule chose solide des environs et que je ne devais absolument pas le lâcher si je ne voulais pas me disloquer, malgré cela mon regard retrouve le chemin vers son visage déterminé, ce qui me permet de ce fait de totalement ignorer la voix de l'homme que j'ai bien entendue s'élever derrière moi. Parce que dans le discours d'Yshre, je comprends qu'elle n'a effectivement rien compris de ce sentiment : si elle croit que je doute et que je pense à abandonner, elle n'a rien compris. Je ne peux pas abandonner, j'en suis incapable, comme si un sortilège maléfique m'enchantait et m'emprisonnait à Kristen Loewy : quand bien même je le désirerai au fond de mon coeur, et je crois qu'une partie faiblarde de mon coeur ne désire rien de plus que cela, je ne pourrai pas arrêter de la chercher, j'en suis incapable.

Si je doute ? Oui, je doute, je doute d'elle. Toute une vie passée à la chercher et après quoi ? Je le vois déjà venir : moi au bord de la route, elle qui s'éloigne. Alors oui, oui, pardonne-moi de douter, pardonne-moi d'avoir mal quand tu prononces son prénom, pardonne-moi quand tu la rends vivante à travers ton regard, parce que plus tu la fais exister, plus le futur abandon que je subirai existera lui aussi. Tu ne le vois pas arriver toi qui es dans sa tête ? Tu ne la sens pas à deux doigts de se foutre de ma gueule ? de me piétiner ? de me laisser sur le bas-côté en affirmant « Ça, ton état, c'était la preuve que je ne réussis pas à mieux faire » le jour où elle elle se mettra à douter ? Tu ne la vois pas ? Tu ne la sens pas ? Ne te susurre-t-elle pas au creux de l'oreille toutes ses failles, toutes ses incapacités ? Alors oui, je doute, je doute ! Parce qu'elle ne m'a jamais appris autre chose qu'à douter d'elle.

Et pourtant, je ne doute pas un instant que je

« Je foutrai le feu à cette planète pour la retrouver si c'était nécessaire, » sifflé-je alors, mes yeux plantés dans les siens (le bleu, n'est-ce pas) d'une façon bien différente du regard que nous avons échangé un instant plus tôt.

Je l'observe une dernière fois, les lèvres recourbées vers le bas, avant de m'éloigner vers le canapé, pas forcément en colère mais ahurie qu'elle ait pu croire que je pourrais abandonner alors que c'est si clair, dans ma tête, que toute forme d'abandon est impossible, inconcevable.

Sur le chemin, j'aperçois l'homme aux cheveux longs qui s'est questionné sur nos manigances ; mon regard assombrit le considère un instant avant que je me détourne pour poursuivre ma route. Yshre se chargera de lui répondre, moi je n'ai rien à dire sur les paroles qui viennent d'être échangées.

J'attrape ma baguette magique et après après avoir vérifié qu'aucun moldu dans la rue ne pourrait me voir je me sèche d'un mouvement rapide du poignet avant de rengainer. Puis je me laisse tomber sur le canapé et me recroqueville sur moi-même, coudes plantés sur mes genoux, épaules rentrées, visage baissé sur le téléphone. Je me concentre sur le symbole volant avec l'énergie du désespoir. Concentre-toi sur ça, concentre-toi sur ça, concentre-toi sur ça. Mais au fond de mon crâne, une silhouette tout en ombres me nargue toujours.

Nos peaux se souviennent PV PNJ
Ah, voilà, j’ai réussi à bousculer le lémurien.

Loin de me vexer, sa réaction fit naître un sourire satisfait sur mes lèvres. Étrangement, je reçus ses mots comme un défi et cela excita mon palpitant. Vas-y, fous le feu, Aelle, c’est ça qu’on veut ! J’étais à deux doigts de l’applaudir avec ironie mais je retins mon mouvement. Au lieu de cela, mon regard soutint le sien un peu plus intensément et je le sentis briller d’une ardeur nouvelle : la détermination de la jeune sorcière m’emplissait d’une joie profonde et pas tout à fait saine. Pourtant, je ne pouvais m’empêcher d’apprécier ce sentiment jubilatoire. J’aurais voulu partir à la conquête du monde immédiatement, le ratisser et le brûler tout entier pour qu’à la fin, il ne reste plus que la silhouette de Kristen Loewy au milieu d’un champ de désolation.

« Bien ! lâchai-je gaiement. »

Quand elle rejoignit le canapé pour se plonger dans la contemplation du GPS, je ne la lâchai pas du regard. Elle semblait s’être enfermée dans une coquille, la tête dans les épaules et les coudes sur les genoux, comme pour mieux nous ignorer, Marshall et moi. Je restai plantée là, à l’observer, à décortiquer ses mouvements, comme pour lui imposer la réalité de ma présence, m’assurer qu’elle n’oublie pas vers quelle direction ses pensées devaient se diriger, après cette petite pause dans le monde moldu… Ce fut justement Marshall qui me permit de détourner mes propres pensées d’elle. Il s’éclaircit la gorge et demanda :

« Et donc… C’est qui, que vous voulez retrouver comme ça ? »

Je le regardai, un peu ahurie. Pendant une demi-seconde seulement, il me sembla être un parfait inconnu et je me demandai ce qu’il pouvait bien faire là. Je me ressaisis. Tout était normal : ce salon de tatouage, Marshall ici présent, moi ; tout était en place.

« Kristen Loewy, fis-je simplement. »

Marshall étouffa un rire surpris.

« Hein ? Pourquoi donc ?
- C’est compliqué… »

Il resta silencieux un instant et me lança un regard accusateur. Marshall n’était pas du genre à se mêler de ce qui ne le regardait pas mais il n’appréciait pas être mis de côté non plus. Il n’aimait pas se sentir comme un vulgaire personnage non jouable dans un mauvais jeu. Ses bras croisés et son manque de répondant en disaient long. Finalement, il haussa les épaules :

« Franchement, je ne serais pas surpris qu’elle ait fini à Azkaban. »

Mon sourcil droit se haussa pour traduire mon incompréhension. Qu’est-ce que c’était que ça, encore, Azkaban ?

« La prison des sorciers, précisa-t-il. On dit qu’elle trempait dans des affaires louches. »

Je me sentis bizarrement vexée par de tels propos et mon visage se para d’une moue incrédule. Il y avait tout de même peu de chances pour qu’une sorcière emprisonnée puisse continuer à exercer son influence sur moi. Ou alors, elle avait trouvé en moi un moyen de s’échapper de sa cellule, de vivre par procuration ? Est-ce qu’une telle manœuvre était seulement possible ? Et enfin, si elle avait été arrêtée et jetée en prison, l’affaire aurait été rendue publique, non ? Marshall semblait lancer cela comme une simple supposition. Pourquoi le gouvernement sorcier aurait-il préféré taire l’arrestation d’une ancienne directrice de Poudlard ? Craignaient-ils pour leur réputation, en ayant laissé une mage noire à la tête d’une école de magie remplie de gamins pendant plusieurs années ?

« Tu l’as connue ?
- Bah, connue, c’est un bien grand mot. Elle est devenue prof à Poudlard pendant ma dernière année. Une fois, je suis arrivé en retard en cours. Juste cinq petites, toutes petites, cinq ridicules minutes... Elle a tout arrêté, m'a fixé très calmement pendant... une éternité ! Et elle m’a demandé d’écrire une dissertation sur la relativité du temps pour me justifier… Un mètre de parchemin… Un mètre ! C’était… horrible. »

Mon visage se dérida immédiatement et j’éclatai de rire devant l'air traumatisé de Marshall. On sentait qu'il revivait ce moment, qui devait être vieux de dix bonnes années, comme si c'était arrivé hier.

« Ma foi, rien que pour ça, elle aurait bien mérité de finir en prison.
- Figure-toi que je n’ai plus jamais été en retard. Enfin, presque. »

Je me tournai vers Aelle afin d’observer ses réactions. Nous écoutait-elle, ou avait-elle volontairement bouché ses oreilles pour éviter d’entendre notre conversation ? La théorie de Marshall sur la prison des sorciers lui semblait-elle plausible ? Et surtout : nos burgers étaient-ils encore loin ?

Équipe Modératus | UTC+8
Mère du dragon - Justice funèbre - Grande Prêtresse Noire - DJ Kraken |

Nos peaux se souviennent PV PNJ
Il y a quelque chose qui m'est si viscéralement désagréable dans le « Bien ! » satisfait qui lui échappe, si viscéralement désagréable et familier dans ce simple mot que pendant un instant mes doigts se crispent violemment sur le téléphone, comme si j'allais d'un instant à l'autre me relever pour le balancer de toutes mes forces au visage d'Yshre comme une enfant en colère. Je me retiens, évidemment, et lorsque j'accommode sur le téléphone avec mes mâchoires serrées à m'en éclater les mâchoires et ma respiration courte, j'ai l'immense surprise de tomber sur mon reflet livide. Je comprends avec un instant de retard qu'il ne s'agit que de mon reflet sur l'écran noir du téléphone. Noir, comment peut-il être noir ? Il y a une seconde, l'objet volant sur la carte tournait à un carrefour pour se rapprocher de nous ! Où est ma carte ?! Je tourne le téléphone pour voir si elle n'a pas glissé à l'arrière, mais elle n'y est pas, elle n'est plus là du tout, peu importe le sens dans lequel je tourne le téléphone.

Je lance un petit regard embêté en direction des deux autres, mais je persiste à vouloir comprendre toute seule le problème, parce que c'est beaucoup plus intéressant que tous les foutus « Bien ! » insupportables de

« Kristen Loewy. »

J'écarquille les yeux sur Yshre, le portable totalement oublié. Mon cœur rue comme un animal en colère contre les barreaux de sa cage. Un puissant sentiment d'injustice remonte dans ma gorge. Mais putain, elle est malade ! je hurle dans ma tête. Mais non, elle n'est pas malade, elle est juste complètement irresponsable, irrespectueuse, elle qui ne comprend rien, elle qui ne sait rien, elle qui... Figée sur le canapé, le corps tendu comme un arc, les yeux écarquillés d'horreur, j'observe Yshre dire à un total inconnu ce que je cache à tout le monde, même à ceux qui me sont les plus proches, depuis à peu près quatre ans : mon lien avec Kristen Loewy. Alors d'accord, elle n'a rien dit de concret, mais prononcer son simple nom... Cela équivaut pour moi à un honteux aveu, un terrifiant aveu, un intime aveux. Mon intimidé à moi vient d'être bafouée, parsemée aux quatre vents. Je le vis comme une trahison. Mon coeur se recroqueville tout à l'intérieur de mon corps.

Et pendant que je regarde mon Secret être partagé avec un mec dont je ne connais même pas le prénom, ceux deux-là discutent de l'hypothèse que la dame qui habite mes souvenirs ait été vulgairement jetée au fin fond d'une prison.

Choquée, je baisse les yeux sur l'écran noir du téléphone et me laisse tomber contre le dossier du canapé. J'expire par le nez un soupir outré. Comme si elle pouvait se laisser jeter dans une prison, non mais se rendent-ils comptent des idioties qu'ils sont en train de proférer ? La femme qui m'a plus d'une fois fait le discours de la prison que représentait sa vie comme directrice de Poudlard, celle qui m'a dit dans son putain de courrier d'adieu : nous ne sommes pas faites pour vivre entre quatre murs . Elle, dans une prison ? Connerie, connerie, connerie !

Je retiens laborieusement mon humeur débordante, mais elle s'échappe à travers ma respiration désordonnée. Dans ma tête, les pensées colériques tournent tellement en rond qu'elles commencent à se mordre la queue. Idiots, idiots, idiots, idiots ! Puis la litanie se transforme peu à peu : idiote, idiote, idiote ! parler de mon secret, du mien, le mien, le mien que j'ai accepté de te partager ! Et c'est qui ce type, de toute manière ? Je lui lance un regard à travers le brouillard de mes colères. Il a été son étudiant ? Pff, et alors ? Moi aussi je l'ai été, je l'ai côtoyée pendant six ans, et tu crois que tu la connais, que tu peux affirmer qu'elle trempait dans des affaires louches ?!

Au moment de ramener mon regard sur l'écran noir du téléphone, je surprends les yeux d'Yshre sur moi. Bien ! Quoi, qu'est-ce que tu as ? Les vieilles histoires de Kristen comme professeure de ton pote ne t'intéressent plus ? Mon regard est incendiaire, mais je ne m'attends pas à ce qu'elle comprenne quoi que ce soit à ma colère. Mes lèvres se pincent, je baisse les yeux sur le téléphone qui a avalé la carte localisant l'objet volant devant nous apporter notre repas.

« Elle n'est pas en prison, » affirmé-je alors d'une voix dure.

Alors c'est ça ma vie, désormais ? Tout le monde saura ? Mes secrets seront-ils éparpillés dans le monde ? Le monde finira-t-il par être au courant que mon cœur est irrémédiablement lié à celui d'une femme que personne n'a vue depuis deux ans ? Je vois déjà le regard profondément déçue de ma mère. « C'était donc ça ton problème toutes ces années ? me dira-t-elle, c'est pour cela que tu allais aussi mal ? ». Et le rire comme un coup de tonnerre de Zakary. « La directrice de Poudlard ?! Merlin Aelle, tu fais jamais rien comme les autres, hein ! ». Le regard scrutateur d'Aodren. « C'est vrai que tu regardais souvent vers la table des prof", » réfléchira-t-il avant de se mettre à analyser tous les comportements que j'ai pu avoir à Poudlard. Ce secret ne m'appartient plus, s'il ne m'appartient plus je ne sais même pas si je peux encore affirmer qu'il existe encore. On vient d'écarteler mon âme et de répandre son contenu au sol. On a tiré Kristen du coffre dans laquelle je l'avais rangée dans un coin précieux de mon cœur et on l'a jeté sur le devant de la scène.

Je croise les yeux d'Yshre. Je me rappelle que je suis censée respirer. Puis-je réellement te faire confiance ?

« Elle est pas conne au point de se faire enfermer, » poursuis-je sur le même ton.

Mon regard passe de l'un à l'autre, puis je l'arrache, ce regard profondément noir, pour le baisser une nouvelle fois sur l'écran du téléphone. Mon reflet me renvoie une œillade flamboyante. Mon secret. Mon secret. Mon secret. Mon estomac se noue furieusement. Plus de secret. Plus de Kristen. Cette fille, maintenant. Qui la cherche aussi. Que me volera-t-elle d'autre maintenant qu'elle m'a arraché ce secret ?

Nos peaux se souviennent PV PNJ
Je n’avais rien remarqué du bouleversement d’Aelle quand j’avais parlé de Kristen Loewy avec mon colocataire. Tout ce que je pus percevoir, c’était son regard en feu, qui me fusilla avant de se rabaisser sur l’écran du téléphone qui n’émettait plus aucune lumière. Je n’aimais pas qu’elle baisse les yeux comme ça. Je voulais qu’elle maintienne, qu’elle s’accroche, longtemps, même si je ne comprenais pas tout à fait pourquoi ce regard m’obsédait ; pourquoi j’en avais si terriblement besoin. Regarde-moi, par Morgane, ose me regarder ! pensai-je avant de me demander, subitement, qui était Morgane et d’où me venait cette drôle d’idée... C’est elle, putain, elle pense encore à ma place ! Je me forçai à détourner le regard pour affirmer ma volonté contradictoire. Je n’avais pas besoin du regard d’Aelle ! Depuis combien de temps ses pensées remplaçaient-elles les miennes, combien de mots avaient été prononcés qui affirmaient sa présence écrasante ? Je devais me rendre à l’évidence : je perdais le contrôle… et je ne m’en apercevais même pas. Mon effacement était-il irrémédiablement entamé ? Cesserai-je d’exister, d’une seconde à l’autre, sans même m’en rendre compte, comme une mort douce en plein sommeil ? Je serrai les dents comme pour refermer la cage de Kristen Loewy.

Elle n’était peut-être pas conne au point de finir dans une prison faite de murs et de barreaux de fers, mais elle l’était assez pour s’être enfermée en moi ! Oui… elle était ma prisonnière, je n’étais pas la sienne ! J’avais le dessus, il ne tenait qu’à moi de maintenir la cellule bien fermée, jusqu’à ce que je la retrouve pour de vrai et que je lui fasse payer, que je la pousse dehors de force. Que je l’efface avant qu’elle ne m’anéantisse. Cette pensée me fit souffler un rire sournois.

« Mh ! Qui sait… »

Alors que je baissai mon regard sur Aelle, je perçus la légère lumière de l’écran du téléphone qu’elle tenait encore entre les mains. Marshall arriva derrière moi, soudain tout guilleret.

« Ah, les voilà ! s’exclama-t-il en me dépassant pour franchir la porte. »

Le drone stationnait devant la porte, à quelques centimètres du sol. Marshall décrocha le sac en papier et récupéra nos victuailles. Quand il pénétra dans le shop, une puissante odeur de graisse et de friture envahit la pièce. Sans mot dire, je filai derrière la porte indiquant « privé » pour y trouver un lavabo et me laver les mains. Marshall en fit de même après avoir posé le sac sur la table basse, face à Aelle. Je m’assis sur un tabouret et attendis patiemment que nous soyons tous prêts à manger pour sortir les commandes du sac. En attendant, je suivais Aelle du regard, incapable de savoir si c’était bien mon intention ou non, luttant parfois pour raccrocher mon regard à la nourriture en face de moi. Est-ce que j’aime ça, au moins, les burgers ? L’odeur de friture me chatouillait le nez et suscitait en moi deux sentiments totalement opposés : dégoût et envie. Comment pourrais-je ingérer tant de gras ? Mais non, c’est excellent, ça me rappelle les soirées devant nos séries préférées, avec Marshall, quand aucun de nous n’a envie de réfléchir à quoi manger… En faisant la part des choses, je compris que Kristen Loewy n’aimait pas les burgers. Bien. Je dévorerai le mien avec un enthousiasme vengeur !

Équipe Modératus | UTC+8
Mère du dragon - Justice funèbre - Grande Prêtresse Noire - DJ Kraken |

Nos peaux se souviennent PV PNJ
Qui sait ? Qui sait quoi ? Qui sait, elle pourrait être assez conne pour se faire enfermer, c'est ça qu'elle veut dire ? Mes mâchoires se crispent. Tu ne la connais pas, même si tu l'as dans la tête, qu'est-ce que tu racontes, hein ? Moi je sais, moi je l'ai connue !

Le bruit de ma respiration hurle à mes oreilles. C'est toujours pareil quand je suis en colère. Mon souffle s'emballe, mon corps s'enraye. Et les pensées tournent en boucle. Je me sens dépossédée. J'ai envie de récupérer tout ce qui a été dit et de repartir sur mon lointain Plateau, de m'isoler, de regarder mes secrets cachés dans le coffre enterré au pied du sapin ; lui au moins personne ne peut y toucher. Je veux tout enfermer là-bas, tout garder, tout garder pour moi, Kristen et nos souvenirs, rien que pour moi, juste pour moi, personne ne doit jamais poser ses yeux dessus, personne ne doit savoir. Nos conversations secrètes, nos regards, nos hurlements, surtout les miens quand je n'en pouvais plus, ses demi-mots, ses moitiés de vérités, ses paroles tronquées, tout à moi, rien qu'à moi. Je n'ai pas envie. Je ne peux pas la partager, rien d'elle, même à la victime de ses sortilèges noirs — ou à l'élue ? Elle n'a pas sa place dans notre relation, cette Yshre, il n'y a pas de place pour toi, tu entends ?! Où voudrais-tu être, de toute manière ? Il y a son regard, il y a le mien, au milieu c'est le vide, c'est le néant, le grand rien que l'on compose de nos envies, de nos ambitions. Tu n'as rien à faire là, dégage, dégage !

L'écran s'allume dans mes mains ; j'ai un sursaut étonné. Au mouvement de l'homme, je comprends que nos commandes sont arrivées. Alors je me redresse légèrement, tout en prenant soin de ne pas regarder Yshre quand mon regard passe du fond de la boutique à la porte d'entrée. Je ne veux pas la regarder, je ne veux pas la voir, elle qui a une partie de Kristen dans sa tête, qui a accès à sa mémoire, à ses émotions, à ses pensées, qui a le bonheur d'entendre sa voix au creux de son âme, qui a un œil qui ressemble aux siens tant et si bien qu'on pourrait croire qu'il appartient à ma directrice errante.

Lorsque j'aperçois la chose volante dont Yshre avait prédit l'arrivée, mes pensées-qui-tournent-en-rond se taisent brutalement : je me lève pour mieux le voir, n'hésitant pas à m'approcher pour mieux regarder par-dessus l'épaule de l'homme sans nom. La chose n'a pas d'aile à proprement parler, mais des hélices qui tournent très vite et qui vrombissent. Et voilà, le sachet a été récupéré et la chose s'envole dans le ciel. Bouche bée, je garde la porte ouverte pour me pencher dans la rue et le voir s'élever au-dessus des bâtiments. Lorsqu'il a totalement disparu de mon horizon, je referme la porte vitrée, ébahie par ces choses que je ne comprends pas et qui n'appartiennent pas à mon monde.

Je m'appuie contre la vitre en observant la scène qu'offre le salon de tatouage. Yshre disparaît derrière une porte. Je fais un mouvement inconscient vers elle, mes fesses se décollant légèrement de la porte, mon bras se lève de quelques centimètres avant de retomber contre mes hanches. Je ne détourne pas mes yeux du battant derrière lequel elle a disparu. Mon ventre se noue. Suis-là ! m'ordonne un endroit inconnu de mon corps. Je ressens l'inexplicable besoin de l'avoir sous les yeux. Un bruit d'eau provient de la pièce où elle est. Je ne me détends que lorsqu'elle réapparaît. Je surprends son regard sur moi. Je le lui rends bien.

Comprenant que c'est le moment "lavage de mains", j'arrive à me décrocher d'elle pour m'en aller vers l'espace dit privé. Zikomo saute de mon épaule et s'en va se poster dans un coin ; il prend soin de rester invisible de l'extérieur. Je referme la porte derrière moi. Je m'appuie contre l'évier. La faïence est froide contre mes paumes. Cette intimidé retrouvée me brusque beaucoup plus que ce que je pensais. Alors que je croyais profiter de quelques minutes seule, je me surprends à ouvrir rapidement le robinet et passer mes mains sous l'eau pour quitter la pièce au plus vite.

Le miroir accroché au mur me renvoie un vilain regard quand je me sèche les mains. Mes longues cernes, mes billes d'obsidienne, ma pâleur. Je me fige. Alors c'est elle ? Mon cœur se serre. C'est elle sur laquelle je souhaite qu'elle pose de nouveau ses yeux, un jour ? L'émotion brutale qui me pourfend est si soudaine que je suis la première surprise quand mon visage se froisse tout à coup, lèvres retroussées, nez plissés, yeux larmoyants — je vis avec moi-même depuis vingt ans, je sais reconnaître quand je suis à deux doigts de chialer. Je me crispe, détourne les yeux.

« Putain, arrête ! »

Comme un râle à travers mes dents serrées, les yeux fermés à m'en arracher les paupières. J'avale une brusque bouffée d'air et finis de m'essuyer les mains sur ma cape qui ne m'a pas quitté depuis mon arrivée. Les larmes veillent, mais ne coule pas. Je les sens derrière mes yeux, la douleur caractéristique, le cœur qui fait mal, la chaleur qui m'inonde la nuque. Je déteste ce qui vient d'arriver, je déteste ce que je viens de voir, je déteste avoir plongée dans mes propres yeux, je déteste l'idée qu'elle puisse y plonger elle aussi à travers le regard d'Yshre. J'agrippe la poignée avec force pour m'éjecter de la pièce, me construisant pendant les dernières secondes qui me restent avant d'être de nouveau face aux deux autres un visage de marbre.

Une fois dans le salon, mes yeux la trouvent aussitôt. Je suis bouleversée de voir qu'elle me regarde aussi. Je serre les mâchoires. Ne. Me. Regarde. Pas. Je traverse rapidement la pièce et me laisse tomber sur le canapé après avoir ôté ma cape, enfin. L'odeur de nourriture me retourne l'estomac. Je me tourne brièvement vers l'homme.

« Merci. » Du bout des lèvres. « Pour le repas. »

En face, de l'autre côté de la table basse, la silhouette d'Yshre prend une place incroyable. Je me concentre sur mon burger emballé pour ne pas paniquer à l'idée qu'elle voit, elle aussi, ce que moi j'ai vu dans le miroir. J'essaie de ne pas penser au fait que ce n'est pas tant son regard qui m'effraie que celui qui se cache derrière ses yeux.

Mes doigts tremblent lorsque je déballe mon burger. Je fronce le nez en voyant la sauce qui dégouline par les bords, mais je ravale ma grimace, par respect pour celui qui m'a offert mon repas. Dans mon esprit, le hurlement continu qui résonnait tout à l'heure dans le bâtiment abandonné a recommencé ; il est de plus en plus fort.

« Donc le truc qui vole, commencé-je d'une voix lente en jetant un regard par la vitre donnant sur la rue, c'est un ubeuritse. »

Faire taire le hurlement. Ne pas penser à son regard. Ne pas penser à mon secret lacéré, déchiré, réduit en miette par la seule personne dont j'ai besoin pour retrouver la seule personne dont j'ai réellement besoin.

« Faudrait qu'ils nous apprennent ça en cours d'Étude des moldus, » conclus-je en attrapant mon burger.

Elle me fait tourner la tête, cette gamine, elle passe d'une émotion à l'autre. J'aimerais pas être dans sa tête. Comment ça, je suis logiquement déjà dans sa tête ?