La neige en murmure
*
FAMILLE D'AELLE
Arya
59 ans
Guérisseuse Zile
59 ans
Gérant de la librairie Le Dôme libre Narym
35 ans
Précepteur__________________________________________________
Zakary
33 ans
Vendeur et fabriquant de baguettes Natanaël
27 ans
Guérisseur stagiaire Aodren
21 ans
Agent de protection magique Aelle
20 ans
Perdue
*
24 et 25 décembre 2049
Domaine Bristyle — Worcestershire
1. Zile
D'épais flocons tourbillonnent dans le ciel depuis la fin d'après-midi, recouvrant le jardin et les champs autour de la maison d'une couverture neigeuse. Emmitouflé dans son manteau d'hiver, le monde s'est tu peu à peu, les bruits étouffés, réduits à leur minimum. Désormais, le soleil est couché, les étoiles camouflées par les nuages blancs. La neige tombe encore lorsque Zile se positionne devant la fenêtre de la chambre, battants ouverts pour profiter d'un silence qu'il a toujours trouvé mystique. Penché par-dessus le vide, il essaie de crever de son regard soucieux l'horizon bouché par les flocons. L'entrée du domaine, habituellement visible depuis la chambre parentale, est aujourd'hui cachée par les intempéries. Zile ne devrait pas être inquiet : chacun de ses enfants sait parfaitement transplaner et il n'y a aucun risque pour que la neige influe sur leur voyage. Malgré tout, il ne peut se dérober à son observation, à l'écoute des bruits caractéristiques qui annonceront l'arrivée des quatre qui ne sont pas encore à la maison.
« Ferme cette fenêtre, veux-tu ! »
Arya referme la porte de la salle de bains dans son dos. Zile s'empresse d'obéir lorsqu'il aperçoit son corps à demi-nu se recouvrir de douloureux frissons.
« Excuse-moi, j'y voyais mieux ainsi !
— Ce n'est pas en poireautant devant la fenêtre que tu les feras arriver plus vite, le gourmande sa femme en posant une main légère sur sa hanche en passant près de lui.
— Je peux toujours tenter, » réplique Zile sur un ton amusé.
Ses doigts viennent trouver la taille d'Arya et ses bras se referment autour de son corps encore chaud de la douche. Il lui embrasse une joue, puis la seconde. Penche la tête en arrière quand elle part en quête de ses lèvres.
« Va donc t'habiller, rit-il, ou nous serons en retard !
— Nous sommes chez nous, nous ne pouvons pas être en retard. »
Ses yeux en amande ne se détournent pas. Sachant que sa femme est passée maîtresse dans l'art de la patience quand elle désire une chose et qu'elle ne le laissera pas en paix tant qu'elle ne l'aura pas obtenu, Zile sourit tendrement et se penche pour lui donner un baiser qui n'a rien de chaste. Il s'en arrache sans réticence, l'esprit trop absorbé par la soirée à venir pour songer à une autre occupation. D'un mouvement agile des mains, il oblige Arya à faire demi-tour et l'accompagne jusqu'au lit sur lequel repose la tenue qu'elle a choisit pour l'occasion. Les bras entourés autour d'elle, Zile pose son menton sur son épaule en observant la robe de sorcière qui, il le sait pour l'avoir vue la porter à plusieurs reprises, lui ira à ravir.
« Tu seras tout aussi ravissante dans cette tenue que dans celle que tu portes actuellement, » lui confit-il avec tendresse en déposant un baiser dans son cou.
Elle allait répliquer et se montrer de nouveau déraisonnable lorsque retentit dans toutes les pièces de la maison la sonnerie stridente de la porte d'entrée. Zile lève aussitôt la tête, un immense sourire manquant de lui dévorer le visage.
« Ils sont là ! »
Dès lors, Arya n'a plus le moindre espoir de pouvoir attirer son attention. Elle se dérobe à son étreinte et passe la main sur sa joue en souriant doucement avant de le pousser vers la porte d'entrée.
« Va, ordonne-t-elle. Je vous rejoins. »
Zile ne se fait pas prier. Il dévale les escaliers jusqu'au rez-de-chaussée, souriant en entendant les marches de l'étage supérieur craquer : Natanaël le rejoint lorsqu'il atteint le vestibule déjà investit par les autres enfants Bristyle si l'on en croit les éclats de rire qui résonnent derrière la porte et les bruits de bottes qui claquent sur le parquet.
L'accueil des uns et des autres se fait dans un joyeux désordre. Le froid venu de l'extérieur fait frissonner Natanaël et Zile qui se décalent pour laisser entrer Zakary, les cheveux encore couverts de flocons de neige, Aodren, qui a refusé de se séparer de l'écharpe verte qui lui protège le cou, Narym dont le chignon maladroit laisse échapper quelques mèches folles et enfin Aelle, engoncée dans une jolie tenue, quoi que sombre, les yeux baissés sur ses chaussures qu'elle prend un temps infini à ôter.
Zile les accueille personnellement, prenant le temps de leur s'enquérir de leur santé, de leur poser une question à chacun.
« Tu dois être content d'être en vacances, Zakary. Ce n'était pas trop dur au travail, aujourd'hui ? Aodren, je suis content de te voir ! Tu n'as plus aussi froid dans ton appartement, j'espère ? C'est la cape que je t'ai offerte, Narym, elle te va bien ! Les enfants te manquent, n'est-ce pas ? »
Puis Aelle parvient enfin à se débarrasser de ses bottines. Elle en est à accrocher sa cape à l'une des patères encore disponibles lorsque son père passe la tête dans le vestibule pour l'accueillir. Ses frères se sont éloignés dans le salon, leurs grosses voix résonnent dans la maison. Ils rient, se racontent des anecdotes, agissent comme si aucun d'eux n'avait quitté la maison. Dans l'entrée, ces bruits paraissent comme étouffés. Aelle plonge les mains dans ses poches sous le regard de Zile.
« Je suis vraiment heureux de te voir, lui confit-il d'une voix prudente avant de se décaler pour la laisser entrer. Viens, tu dois avoir froid !
— Ça va. »
Zile l'observe avancer dans le salon et rester à l'écart de ses frères. Son cœur gonfle dans son corps. Il ne peut s'empêcher d'observer sa famille avec émotion. Souvent, son regard revient à Aelle. Il observe le creux de ses joues, la profondeur de ses cernes, remarque que ses cheveux sont ternes et que sa robe bâille sur ses épaules. Il aimerait l'approcher, passer un bras autour de son cou, la rapprocher de ses frères et l'intégrer à la conversation, rire en sa compagnie, lui lancer des regards complices. Mais il ne sait plus comment faire, aussi reste-t-il sagement à ses côtés sans se permettre un contact qui serait malvenu et de poser un regard chaleureux sur le reste de la fratrie qui commente avec force la nouvelle commode installée plus tôt dans la semaine.
Quand Arya descend les escaliers, royale et fabuleuse dans sa tenue d'un vert profond, elle trouve ses quatre fils amassés devant les marches, tous plus beaux les uns que les autres dans leur robe de soirée.
« On dirait un troupeau de veaudelunes un soir de pleine lune, leur lance-t-elle sévèrement en faisant des pieds et des mains pour s'extirper de leur masse.
— Maman ! »
Lequel des garçons a prononcé ce mot, Zile serait incapable de le dire mais un rire lui échappe quand ses fils emprisonnent sa femme dans une étreinte forcée, laissant éclater ci-et-là des cris de joie — ou de plainte, en ce qui concerne Arya.
Zile croise le regard d'Aelle qui s'est déplacée vers la table pour s'enquérir du titre d'un livre posé là. Elle lève les yeux au ciel en désignant ses frères, amenant un sourire sur les lèvres de son père.
« Ils sont toujours plus intenables à cette période de l'année qu'à aucune autre, s'amuse-t-il en la rejoignant.
— Ouais, c'est insupportable. »
Le ton est froid, mais le regard est franc, surmonté d'un sourire léger comme un nuage, si léger que l'on ne pourrait jurer qu'il est bel et bien présent sur ses lèvres pâles. Et aussi éphémère qu'un coup de vent. Bientôt ne reste sur le visage blafard d'Aelle que deux billes noires cernées et un visage exempt d'émotions. Zile sent son cœur se serrer en se souvenant de ses larmes de la dernière fois, mais pour ne pas paniquer il sourit à son tour et tend le bras pour entourer sa fille, sans toute fois le faire réellement. De sa main libre, il désigne l'espace salon qui entoure la cheminée.
« Tu peux aller t'asseoir, si tu le souhaites. » Puis à l'intention des autres : « Laissez donc votre mère et venez prendre l’apéritif !
— On ne dit pas non à l'apéro' ! braille Zakary en délivrant Arya de son étreinte de géant.
— Ça non ! glousse Natanaël qui se sent pousser des ailes : avant de s'éloigner, il plaque un baiser sur la joue osseuse de sa mère qui grimace.
— Allez-vous en, marmonne celle-ci en les poussant vers le salon et en coulant un regard désabusé en direction de son mari qui ne cache pas sa moquerie. Même toi, Ao, allez !
— Tout ça pour qu'on en arrive plus rapidement aux petits-fours, » la tanne ce dernier en obéissant tout de même.
Seul Narym reste auprès de sa mère. Narym qui prend soin de s'éloigner d'un pas car il sait qu'elle tient à son espace et qu'elle n'a jamais été aussi câline que leur père. Mais avec ce dernier il se permet de poser un bras sur son épaule.
« La soirée s'annonce mouvementée, » commente le plus âgés des enfants Bristyle en posant un regard fraternel sur ses frères et sa sœur rassemblés dans le salon.
Aodren et Natanaël se sont lancés dans une discussion qu'ils agrémentent de grands gestes passionnés et ont intégré une Aelle récalcitrante à cette conversation à laquelle elle n'a semble-t-il pas grand chose à apporter. Elle écoute néanmoins avec attention, ses sourcils froncés par la concentration et les bras resserrés autour de son corps.
« Comme tous les Noël, réplique Arya en secouant la tête.
— En effet, ajoute Zile d'une voix chaude, et de leur confier : si vous saviez comme j'aime ça.
— On le sait, papa, » sourit Narym en serrant son épaule.
Après un dernier sourire, il s'éloigne de ses parents pour se mêler à la conversation de ses deux jeunes frères. Il se laisse tomber sur le canapé entre les deux, séparant ainsi le duo infernal qui ne s'empêche pas pour autant de poursuivre leur conversation.
« Depuis combien de temps nous n'avons pas été réunis à cette période de l'année ? demande Zile en les observant.
— L'année dernière Aelle a refusé de venir, réfléchit Arya.
— Oui, et l'année d'avant elle était restée à Poudlard pour accueillir sa correspondante.
— C'est vrai. Je ne pensais pas qu'elle viendrait cette année.
— Moi non plus, avoue Zile en fronçant vaguement les sourcils. Je suis soulagée qu'elle soit là. »
Arya se contente d'un léger sourire, si léger qu'il ressemble à celui qu'a eu Aelle plus tôt, et s'éloigne à son tour sans ajouter quoi que ce soit. Zile n'a pas envie de songer à ce qui peut bien se dérouler dans l'esprit de sa femme ce soir. Il sait que cela ne lui plairait pas ; sa rancœur à l'encontre de leur fille est encore trop marquée et c'est un sujet trop sensible pour l'homme, surtout pour une soirée comme celle-ci. Pour Zile, Noël est un trésor qu'il faut chérir.
En Bulgarie, les traditions étaient plus marquées, mais Zile n'a jamais connu durant son enfance la magie de Noël comme il la voyait décrite dans les livres ou les films qu'il visionnait. À Badni Vetcher, le 24 décembre au soir, les disputes ne cessaient pas. Ses parents étaient en désaccord sur le nombre de plats à préparer, sur le fait d'aller d'un côté ou de l'autre de la famille ; souvent, le Réveillon se déroulait donc à la maison, à quatre seulement. La joie venait des plats différents de leurs habitudes, des quelques cadeaux reçus, maigres à cause du peu de revenu de la famille, de l'autorisation de se coucher à minuit. Sa sœur, Vika, a déserté la maison pour Badni Vetcher dès qu'elle l'a pu. Quant à Zile, il a découvert en faisant ses premiers pas à l'école de magie que Noël pouvait être d'une splendeur sans égal. Il n'a jamais été aussi heureux qu'à son premier Noël passé en compagnie de ses amis, loin des disputes de ses parents et de l'égoïsme de sa sœur. Quand il a eu sa propre famille, que Narym est né, puis rapidement après Zakary, et qu'il a découvert les traditions de la Grande-Bretagne à cette période, il a pris soin chaque année de décorer la maison, le sapin, et de faire du Réveillon et du jour de Noël un moment de grande joie.
« Papa, qu'est-ce que tu fous ? »
Zakary se tord la nuque sur le canapé pour le regarder. Ses frères se tournent également vers lui, en attente de sa réponse.
« Allez, viens ! Et n'oublie pas de ramener les boissons, il faut bien qu'on trinque, non ? »
D'un sourire, Zile éloigne ses pensées, mais ne fait rien pour camoufler l'émotion qui les serre la gorge. Quand il arrive dans le salon en manipulant de sa baguette un plateau alourdit de boissons il est accueilli par les six visages qui constituent son monde entier.
Reducio
- Votre PJ est présent ? oui
- Nom et prénom du PNJ (+ lien avec votre PJ) :
Arya Bristyle, mère — actif
Zile Bristyle, père — actif
Narym Bristyle, frère — actif
Zakary Bristyle, frère — actif
Natanaël Bristyle, frère — actif
Aodren Bristyle, frère — actif
- Lien vers la fiche du PNJ
- Intérêt de ce RP pour votre PJ : Montrer la relation qu'ont les membres de la famille d'Aelle avec Aelle et surtout faire un focus sur leurs pensées quand elle est présente.
- Nom et prénom du PNJ (+ lien avec votre PJ) :
Arya Bristyle, mère — actif
Zile Bristyle, père — actif
Narym Bristyle, frère — actif
Zakary Bristyle, frère — actif
Natanaël Bristyle, frère — actif
Aodren Bristyle, frère — actif
- Lien vers la fiche du PNJ
- Intérêt de ce RP pour votre PJ : Montrer la relation qu'ont les membres de la famille d'Aelle avec Aelle et surtout faire un focus sur leurs pensées quand elle est présente.
Dernière modification par Aelle Bristyle le 8 avr. 2025, 11:56, modifié 1 fois.
La neige en murmure
2. Narym
Il reste cinq heures avant minuit, songe l'homme en revenant vers le salon. Il a toujours eu l'habitude de compter les heures jusqu'à minuit, parce que lorsqu'il était petit à minuit il dormait déjà depuis longtemps. Et que le soir de Noël, chaque heure qui le séparait du moment de dormir était un obstacle de plus qui se dressait entre lui et ses cadeaux. Narym n'attend plus ses cadeaux avec une aussi folle impatience, mais l'habitude est restée.
« Pourquoi t'as apporté ça, Narym ? Ça se mange en dernier, sinon ça gâchera le goût du reste ! C'est la même chose tous les ans. »
Affligé, Zakary secoue la tête et renvoie le plat en cuisine d'un coup de baguette. Les bras ballants, Narym hausse les épaules et, croisant le regard amusé de sa mère, récupère sa place dans le fauteuil pour que son puiné puisse s'agiter autour de la table. Comme souvent lorsque la famille se réunit, Zakary a tenu à préparer une partie du repas et s'est amusé à confectionner les toasts et les petits-fours qui constituent l'apéritif. Bien six assiettes contenant des mets différents occupent la table basse du salon, laquelle a été agrandie magiquement afin de pouvoir tout accueillir. Narym se réjouit de profiter une fois de plus de la cuisine de son frère, aussi s'enfonce-t-il dans son fauteuil en l'observant s'organiser.
Narym a changé d'assise déjà deux fois alors que la soirée a commencé il y a moins d'une heure. D'abord installé entre Natanaël et Aodren, il a fini par atterrir proche de sa mère qui s'est assise en bout de canapé. Tout à fait en face de lui se trouve Aelle, les jambes repliées sous le corps, Zikomo comme une tâche bleue sur son épaule. Ce dernier participe activement à la discussion et a le talent de savoir se taire exactement au bon moment pour laisser l'opportunité à sa compagne humaine de placer un mot si elle le désire. Elle ne le désire pas souvent, mais Narym est heureux qu'elle soit là, malgré son silence.
Derrière elle, les grandes fenêtres du salon s’alignent. Les rideaux n’étant pas tirés, Narym peut surveiller la neige qui continue de tomber à gros flocons. La lumière extérieure a été laissée allumée exprès pour cela, pour que chacun puisse profiter du plaisir de regarder la neige tomber quand il le désire. Même en étant à l’intérieur, bercé par le bruit des discussions et des rires, Narym ressent le silence dans lequel est embourbé le domaine et certainement le Worcestershire dans sa totalité. La neige change le monde et transforme les paysages, donne une teinte de féérie à ces endroits que l’on connaît par cœur ; quand il neige, on les redécouvre et on les apprécie différemment.
Le regard perdu sur la danse des flocons de neige, Narym se permet d'imaginer ce que pourrait être le Noël de l'année prochaine. D'ici là, peut-être qu'une personne aura rejoint la famille. Un enfant qui l'appellera peut-être papa ; son enfant à lui. L'homme s'en veut d'espérer aussi fort, de sentir son cœur s'emballer à cette simple idée. Mais peut-être... Peut-être que d'ici un an sa vie aura radicalement changé — il attend cela depuis si longtemps. Ce n'est plus qu'une question de temps et de patience, l'agence finira par le contacter. Mais en attendant il espère, il imagine, il se permet de rêver.
« Voilà ! s'exclame Zakary en se laissant tomber sur un coussin, dos à la cheminée, arrachant Narym à ses pensées pleine d'espoir. C'est prêt, vous pouvez commencer. »
Obéissant joyeusement, chacun tend la main pour attraper le toast souhaité. Les discussions vont de bon train, Natanaël et Aodren sont excités, ils se bousculent, blaguent ensemble, parlent fort avec Zakary qui n'est pas en reste. Zile participe activement, Arya se contente de sourire et d'ajouter un commentaire aux moments opportuns. Puisqu'elle est la plus proche de Narym, régulièrement en choisissant un petit-four dans un plat, elle en prend un second qu'elle lui tend. Touché par ces attentions, ce dernier ne refuse jamais, même quand il a la bouche déjà encombrée par une autre bouchée.
Bien que son avis soit souvent attendu et demandé, et qu'il doive régulièrement répondre à une question de l'un ou l'autre de ses frères, Narym porte une attention particulière à sa jeune sœur qui brille par son silence. Son regard noir se concentre toujours sur le membre de la famille qui a la parole, mais jamais sa bouche ne s'ouvre, sauf si une question lui est destinée à elle en particulier. Là, elle a un moment d'hésitation, comme si elle ne croyait pas possible que l'on s'adresse à elle, puis elle consent à répondre d'une voix neutre, presque trop pour que ça ne soit pas inquiétant.
Narym s'inquiète pour tout et rien à la fois quand cela concerne Aelle. Puisqu'il vit avec elle, il sait. Il sait ses cauchemars, il sait ses réveils matinaux, il sait les maladies qui s'enchaînent, la fatigue qui persiste. Il sait également ce qu'elle cherche absolument à cacher : sa démotivation, son désintérêt pour ce qui l'a toujours intéressée. Il sait le livre sur sa table de chevet dont le marque-page n'a pas bougé depuis des semaines. Pour une jeune femme férue de lecture, un marque-page qui ne change pas de place c'est étrange, anormal. Narym a également remarqué qu'elle ne ramène jamais d'ouvrages de la bibliothèque de l'AESM, qu’elle ne raconte jamais ses journées, qu’elle ne parle pas de ses devoirs ni de ses apprentissages. Pourtant, elle a toujours une réponse à donner quand Narym la questionne sur l’école, sur ses cours. Cela ne l’empêche pas de douter et de se questionner — quatre mois plus tard, il n’a toujours pas compris pourquoi elle avait laissé sa chambre à l’Académie pour choisir de vivre avec lui ; il n’a toujours pas compris pourquoi elle part tard le matin et pourquoi elle revient tôt le soir ; pourquoi il lui arrive de manger à la maison le midi alors qu’elle a un réfectoire à l’école. Alors il se questionne et doute. Il déteste douter. Mais il a une appréhension dans le creux de l’estomac depuis plusieurs semaines qui ne veut pas s’en aller.
Soudain, Narym s’extirpe du fauteuil. Debout, il brandit son verre au-dessus de la table. Tous les regards se tournent vers lui, certains amusés, d’autres affligés. Tous ont compris ce qu’il était en train de faire, et ça ne plaît pas à tout le monde.
« Oh non, pas déjà, Nar ! se plaint d’ailleurs Naël.
— J’exige ! sourit ce dernier. J’exige qu’on fasse un changement.
— T’es saoulant, Narym ! s’agace faussement Aodren en s’enfonçant dans le canapé. On était en train de discuter, là !
— J’exige, j’ai dit, » insiste l’aîné en faisant les gros yeux.
Puisqu’il insiste, personne ne peut refuser sa demande. Chacun repose son verre sur la table et, dans des soupirs d’effort, tous se lèvent difficilement. Même Aelle, après avoir levé les yeux au ciel, décroise les jambes et pousse sur ses bras pour s’extirper du fauteuil. Les sept membres de la famille désormais debout, l’espace autour de la table basse et devant la cheminée est désormais restreint et les uns et les autres se poussent pour changer de place. Narym observe Aodren se faufiler entre Natanaël et sa mère pour se jeter dans le fauteuil qu’il vient de quitter.
« Pour un mec qui n’avait pas envie de se lever, tu as l’air plutôt pressé de prendre le fauteuil, se moque son frère.
— Quitte à devoir bouger, autant choisir une place plus confortable que celle que je viens de quitter, réplique Aodren. Natanaël écarte les coudes, c’est terrible.
— Eh ! » se défend faiblement ledit Naël qui a choisi de faire le tour de la table pour prendre la place délaissée de Zakary sur le coussin.
Narym se contente d’un sourire avant de contourner la table en prenant soin de ne pas écraser les mains de Natanaël sur le tapis. Il surveille Aelle ; cette dernière attend que tout le monde trouve sa place, comme si ça ne lui importait pas de prendre le dernier endroit disponible. Heureusement, le fauteuil qu’elle occupait est désormais libre, tout comme la place en bout de canapé qui se trouve juste à côté.
Leur père, un air tranquille sur le visage, se décale d’une place pour s'asseoir au centre du canapé. Ayant eu la même idée que lui, Arya se retrouve donc tout à côté et lève naturellement le bras pour accueillir contre elle son mari. Le couple est entouré par Aelle, les yeux perdus dans la danse des flammes de la cheminée, et Zakary, à l’opposé du canapé.
« Qui les a laissé s'asseoir à côté ? proteste ce dernier en regardant ses parents s’étreindre.
— Épargne-nous tes commentaires, fils, le rabroue calmement sa mère, et apporte les plats restants. »
Tandis que Zakary s’exécute, Narym profite de la nouvelle disposition de la tablée, se réjouissant d’avoir utilisé son joker pour se rapprocher de sa sœur — cela a fonctionné à merveille ! C’est une tradition inventée par leur père lorsqu’ils étaient jeunes. Zile avait remarqué que Narym et Zakary, proches en âge, n’avaient cesse de discuter ensemble durant les repas de fête, et qu’Aelle et Aodren, tous deux enfants en bas âge, avaient tendance à s’amuser ensemble. Les duos ainsi naturellement formés laissaient Natanaël, l’enfant du milieu, de côté, et empêchaient les parents de se mêler aux conversations ou amusements souvent fermés de leurs enfants. Très tôt, Zile a donc décidé d’instaurer cette histoire de joker : lors de chaque repas de famille, chacun des sept membres a le droit d’exiger à un moment ou un autre de la soirée que les places soient échangées afin de mélanger les conversations ou de profiter de la proximité d’un autre voisin de table. Prenant cela pour un jeu, les quatre garçons s’amusaient parfois à utiliser leur joker les uns à la suite des autres, plongeant le repas dans un joyeux chaos ; ou Aelle de s'en servir pour éviter celle ou celle à qui elle n'avait pas envie de parler. Mais le plus souvent, tout le monde a toujours joué le jeu, même si, les années passant et les enfants devenant adulte, la tradition a pris moins d’importance, les jokers n’étant plus nécessaires pour que les conversations se mélangent et que les membres de la famille parlent les uns avec les autres sans laisser qui que ce soit de côté.
Naturellement, suite à ce changement soudain l’ambiance de la soirée change : Zakary et Aodren se lancent dans un jeu de mains idiot et Natanaël reprend une longue conversation certainement commencée la veille ou l’avant-veille lors du dîner avec les parents. Ce qui laisse l’occasion à Narym de se tourner vers Aelle qui fait semblant d’écouter la conversation des trois autres. Il sait qu’elle fait semblant car son regard est vide et qu’elle ne regarde pas réellement Natanaël : son regard est bloqué quelque part derrière lui, sur le mur accueillant la cheminée. Zikomo a quitté son épaule durant le changement de places pour s’installer sur l’accoudoir du fauteuil d’Aodren ; il se fait arbitre du jeu des deux Bristyle.
« Tu passes une bonne soirée ? »
Aelle tourne un regard fatigué dans sa direction, un sourcil inquisiteur dressé sur le front.
« Elle n’a commencé que récemment, lui rappelle-t-elle.
— Elle pourrait déjà être désagréable après une heure.
— Ce n’est pas le cas. »
Aelle se tourne vers le reste de la famille qui ne fait pas attention à eux, avant de lui jeter un nouveau regard.
« C’était peu subtil, lance-t-elle à voix basse.
— Quoi donc ? questionne Narym qui a déjà compris ce dont il s’agissait.
— Ta demande de changement de places.
— Tu trouves ? Moi je pense que tout le monde n’y a vu que du feu !
— Et bien pas moi, réplique la plus jeune sur un ton beaucoup plus mordant qu’un peu plus tôt, ce que Narym trouve plutôt positif.
— Je suis certain que tu garderas le secret, s’amuse son frère en avalant une gorgée de sa bièraubeurre.
— Je ne vois pas pourquoi tu t’en persuades. »
Au fond de lui, Narym se dit qu’il a eu exactement ce qu’il désirait : à aucun moment il n’a cru que sa technique allait passer auprès d’Aelle. Elle n’est pas naïve et lui il a joyeusement mis les pieds dans le plat en lui demandant sans subtilité si elle passait une bonne soirée. Mais désormais Aelle n’a plus le regard dans le vide, elle ne se contente pas d’écouter, de faire semblant de s’intéresser, d’être là sans l’être réellement. Elle est là, elle a retrouvé son mordant même si cela ne durera sûrement pas, elle réplique, elle a le regard noir, mais Narym sait reconnaître quand sa sœur fait semblant d’être agacée et quand elle est l’est réellement. Là, son regard marron ne bouillonne pas, ses poings ne se serrent pas. Son ton froid, ses répliques, ses yeux sombres ne sont que son paraître naturel, sa façon d’être, mais ne sont en aucun cas des signes de méchanceté ou de colère. C’est peut-être parce qu’il est capable de comprendre cela que Narym est le plus proche d’Aelle. C’est peut-être pour cela que c’est chez lui qu’elle a décidé de vivre.
« Et à qui pourrais-tu le dire ? poursuit Narym avec un sourire amusé en prenant ses aises dans le fauteuil, ses longues jambes étendues devant lui. Zikomo ?
— Peut-être. Je pourrais l’envoyer me venger.
— Comment est-ce qu’il procéderait ?
— Je ne vais pas dévoiler ses secrets, ricane Aelle en dressant le menton d’un air hautain. Mais il peut se montrer effrayant quand il veut.
— Lui ?! s’étonne sincèrement Narym en jetant un regard au petit Mngwi bleu roulé en boule sur l’accoudoir du second fauteuil, de l’autre côté du salon. Mais comment ? Il est si…
— Petit ? Ce n’est pas malin de juger sur la taille.
— J’allais dire gentil, rétorque Narym avec un sourire.
— Gentil et malicieux, commente Aelle. Mais je ne t’en dirais pas davantage. Après tout, le but c’est que tu découvres tout cela à tes dépends. »
Pendant les minutes qui suivent, Narym n’a de cesse de vouloir extorquer à Aelle les secrets de Zikomo. Le premier est conscient d’insister pour le simple plaisir de la voir participer activement à la conversation. Quant à la seconde, sa grande capacité de compréhension a ses limites et elle fait parfois preuve elle aussi de naïveté, aussi se montre-t-elle sérieuse dans ses réponses et tout à fait sincère, sans comprendre que son frère, qui a instauré un changement de places juste pour pouvoir s’asseoir près d’elle et s’enquérir de son bien-être (attitude affligeante, n’est-ce pas), poursuit la conversation dans le seul but de lui changer les idées.
La neige en murmure
3. Zakary
C’est ce moment de la soirée entre l’apéritif et le dîner, lorsque les uns s’éloignent de la table dressée autour de laquelle il faudra bientôt s’installer et que les autres s’affairent dans la cuisine pour s’assurer que tout est en ordre. Zakary est persuadé d’avoir vu Natanaël se faufiler dans les escaliers, sans doute pour aller faire il ne sait pas quoi dans sa chambre. Quant à Narym, il est grande discussion avec Zikomo — ils n’ont pas bougé du salon lorsque tout le monde s’est levé. Pour ce qui est d’Aelle, Il l’a vue se glisser dans la véranda avant d’entendre le bruit d’une baie vitrée que l’on ouvre et que l’on referme.
Ni une ni deux Zakary agite sa baguette pour appeler son paquet de tabac et le réceptionne d’un geste habile quand celui-ci traverse le salon jusqu’à sa main.
« Ne sois pas trop dure avec elle, s’il-te-plaît. »
Narym le force à s’arrêter alors qu’il longe le canapé. Zakary baisse un regard embêté sur son grand-frère et soupire doucement.
« Je n’en avais pas l’intention.
— Tu n’en as jamais l’intention, mais nous savons tous les deux qu’il n’en faut pas beaucoup pour la brusquer. »
Si son discours est un peu trop sérieux, le ton de Narym, lui, est éternellement doux. Zakary le connaissant par cœur, il ne prend pas ombrage des paroles de son frère. Un sourire lui étire les lèvres. Il donne une grande tape dans le dos de Narym qui grimace.
« T’en fais pas frangin, je vais pas te l’abîmer ! C’est Noël, je suis assez poli pour oublier les vieilles rancœurs un jour comme celui-ci. »
Il lui fait un clignement d'œil complice qui met fin à la conversation et disparaît à son tour vers la véranda. Cette dernière est plongée dans l’obscurité, mais Zakary n’a aucun mal à apercevoir les plantes rougeâtres qui habillent les murs — de splendides étoiles de Noël. À cette période de l’année, la véranda se pare toujours de son habit de fête, il adore ça. C’est avec un sourire heureux que le grand homme tire la baie vitrée et se faufile à l’extérieur.
« Owh ! s’exclame-t-il en sautillant sur place. Ça caille ! »
Il resserre exagérément son écharpe autour du cou et s’approche d’Aelle, laquelle l’observe arriver sans ouvrir la bouche. Un bonnet sur la tête, une écharpe remontée jusqu’au menton, elle est adossée à la vitre, la main dans la poche. L’autre, la droite, est en l’air, le coude en appui sur le côté de son corps : de fait, entre ses deux doigts est coincé un long tube dont l’extrémité se consume en une colonne de fumée qui s’élève vers le ciel.
Zakary tique et s’immobilise. Il s’attendait à tout sauf à cela. Il pensait qu’elle venait prendre l’air, se changer les idées, profiter de quelques minutes dans le calme, elle qui ne supporte jamais bien longtemps le bruit et les discussions. Il ne pensait certainement pas qu’elle allait fumer. Il ne savait pas qu’elle fumait. Il a envie de la sermonner, de lui arracher la cigarette des mains. Fumer ! quelle idée ! Tu es trop jeune pour ça ! lui dirait-il. Elle, sa petite sœur… Elle ne peut pas fumer, ce n’est pas bien, ce n’est pas bon.
Son silence pèse entre eux. Elle le regarde un moment, comme si elle s’attendait à ce qu’il la rabroue. Finalement, elle se détourne pour glisser la cigarette entre ses lèvres.
« Tu fumes, constate Zakary en s’adossant à la vitre près d’elle. Je ne savais pas. »
Il opte pour la prudence et la raison : sa sœur a vingt ans et cela fait des années qu’elle ne laisse plus personne lui dicter sa façon de vivre ou dire quoi que ce soit sur ce qu’elle dit ou fait ou pense. Alors cela ne servirait à rien qu’il se mette en colère. Même si ce serait motivé par l’inquiétude, elle se braquerait et ils se disputeraient, encore. Non, c’est inutile, et puis il n’a aucune remarque à faire, songe-t-il en dégainant sa longue pipe et en sortant son paquet de tabac pour en remplir le foyer.
« Ça m’arrive, répond-t-elle brièvement en crachant la fumée vers le ciel.
— Souvent ?
— De temps en temps. »
Zakary hoche la tête et n’ajoute rien de plus. Il coince le bec de la pipe entre ses lèvres et entreprend de l’allumer à l’aide de sa baguette magique. L’odeur habituelle s’engouffre dans ses narines. L’homme pousse un long soupir et ferme les yeux, la tête posée contre la vitre pour profiter de cette première bouffée.
Si Lounis était là, il aurait voulu l’accompagner. Il a élevé au rang d’art les pauses clope comme il les appelle et pas un seul repas ne passe sans qu’il exige, si la situation le permet, de faire une pause pour sortir fumer. Zakary ouvre les yeux sur le ciel nuageux qui fait pleurer sur le jardin ses flocons généreux. Avec une pointe au cœur, il réalise qu’il est heureux que son compagnon ait décidé cette année de fêter Noël avec sa fille et son côté de la famille. Les deux auraient évidemment été les bienvenus chez les Bristyle, comme chaque année, mais les choses se sont passées différemment, pour une fois. Et Zakary en est soulagé.
Le sorcier n’étant pas un homme prompt à ressasser ses mauvaises pensées ou même à partager un silence avec qui que ce soit doué de parole, il se tourne vers sa petite sœur en chassant ses sombres pensées.
« Qui aurait cru qu’on se retrouverait tous les deux là à fumer, s’étonne-t-il d’une voix forte, comme toujours. Avant tu étais plutôt du genre à profiter de ce moment pour lire une page ou deux d’un bouquin avant le repas.
— Et toi tu ne quittais pas la cuisine. Personne d’autre que toi ne pouvait surveiller tes plats. »
Le visage d’Aelle n’exprime pas grand-chose ; nullement dérangé de lui imposer son regard, Zakary l’observe en se demandant comment elle fait pour ne pas même esquisser un sourire, ne serait-ce que par convention sociale.
« C’est vrai, acquiesce-t-il, songeur, en tirant sur sa pipe. J’ai lâché du lest, c’est plus simple comme ça. »
À dire vrai, ce n’est pas tant une question de lest. Il a eu une période où il adorait cuisiner, tout comme il a parfois des envies de dessiner ou d’écrire des articles qui ne seront jamais publiés ou d’apprendre une nouvelle activité manuelle. Il a toujours été comme ça, passant d'une passion à une autre, en abandonnant certaines sans scrupule, s’attachant à d’autres durant des années avant de les laisser en plan. La cuisine, il ne cessera jamais d’aimer cela, mais en ce moment il a d’autres choses en tête et moins envie de passer des heures derrière les fourneaux. C’est comme cela, il n’en éprouve aucune peine ou frustration. Il se contente de suivre ses envies.
Zakary souffle une longue colonne de fumée vers le ciel et regarde les flocons tourbillonner jusqu’au sol. Leur danse est magnifique dans cette demi-pénombre, l’éclat blanc de la neige éclairé seulement par le ciel clair.
Aelle reste silencieuse à ses côtés, manipulant sa cigarette avec un naturel qui ne peut venir que de l’habitude, constat qui déplait à Zakary, mais il fait taire ses reproches. Il ne s’imagine pas qu’elle profite du paysage comme lui le fait : elle n’a jamais trouvé une quelconque poésie à la beauté de la nature, ce qui a toujours laissé son frère dubitatif ; il est incapable de comprendre comment on peut ne pas sentir son âme s’élever en voyant un coucher de soleil ou en assistant à une telle nuit enneigée.
Il inspire profondément pour faire descendre la fumée dans ses poumons, appréciant la subtile douleur qui vient toujours avec une bouffée mal contrôlée. Habituellement, il aurait comblé le silence en parlant d’un sujet ou d’un autre, pas parce qu’il n’aime pas le silence mais parce qu’il adore parler. Zakary n’a jamais eu la moindre difficulté à tenir des conversations ou à les mener. Cela a toujours été naturel pour lui, s’exprimer, faire parler les autres, amuser la galerie, sociabiliser. Il adore ça. À Poudlard, il allait d’un groupe à l’autre, il brassait plus de monde qu’il pouvait en apprécier et jamais il ne s’en est lassé. Mais avec Aelle, il ne trouve rien à dire. Ce n’est pas un manque d’envie de lui parler, mais les aléas qui les ont séparés ces dernières années ont créé un gouffre entre eux. Et Zakary est fatigué de devoir batailler avec elle — il le serait moins si elle était plus combative et qu’elle faisait autant d’efforts que lui pour raccrocher les morceaux de leur relation. Mais elle ne le fait pas, aussi Zakary se contente-t-il d’un silence qui ne lui est pas naturel. Il n’est pas désagréable, seulement anormal pour lui.
Pendant un moment, puisque Zakary ne relance pas la conversation, le silence s’invite donc entre eux. Il ne ne paraît pas perturber Aelle qui continue de fumer, bougeant seulement la main lorsque cela est nécessaire pour insérer la cigarette entre ses lèvres. Son regard reste braqué vers la forêt qui se devine au loin mais qui ne se voit pas.
« Pourquoi Nyakane n’est pas là ? demande au bout d’un moment Zakary, la voix déformée par la fumée. Bon je sais qu’il participe pas forcément à ce genre d’événement, mais habituellement on le voit quand même. Il adore se percher sur le luminaire de la salle à manger… »
Déçu, une moue se dessine sur le visage de l’homme. Nyakane est une créature étrange qui ne leur parle pas beaucoup, même s’il s’est toujours montré poli. À vrai dire, la famille ne l’a pas beaucoup côtoyé, car l’esprit est moins présent que Zikomo, mais depuis plusieurs années il est toujours dans les alentours d’Aelle. Zakary vient seulement de remarquer qu’il ne l’a pas vu de la soirée. Il lève inutilement les yeux, comme si le hasard allait faire passer l’esprit oiseau-serpentaire au-dessus de lui à ce moment précis.
Zakary remarque au bout d’un instant que le silence d’Aelle s’étire. Il lui jette un regard perplexe et se fige en remarquant sa pâleur soudaine ; à moins que ce ne soit que le fruit de son imagination ? Elle se reprend si vite qu’il se demande s’il n’a pas inventé l’expression de tristesse qu’il a cru voir sur son visage.
« Il avait à faire, réplique-t-elle simplement.
— Vraiment ? s’étonne Zakary, n’y croyant pas une seule seconde. Et qu’est-ce qu’un esprit pourrait bien avoir à faire ?
— Si je le savais je pourrais te le dire. »
Il n’est désormais plus possible d’en douter : la réponse est clairement froide et n'invite pas à poursuivre la discussion. C’est sans compter sur Zakary Bristyle qui continue ce qu’il veut quand il en a envie de le faire et qui n’est pas du genre à tordre le cou à sa sincérité naturelle.
« Sérieux, il est où ? »
Aelle braque son regard noir sur lui.
« Je te l’ai dit.
— Non, mais…
— Il n’est pas là, c’est tout ! »
La voix cassante le réduit au silence. Ce n’est pas tant le ton d’Aelle qui a cloué le bec à Zakary qui jamais ne s’est laissé gueuler dessus par sa jeune sœur. C’est le fait que cela fait des semaines, voire des mois, qu’il ne l’a pas entendu parler ainsi. Si une part de lui espérait qu’elle avait appris à moduler ses émotions, une petite voix ne faisait que lui répéter que ce calme apparent n’était qu’un signe de mal-être, ce sur quoi tous les garçons Bristyle s’étaient accordés lorsqu’ils en avaient discuté. Mais qu’elle retrouve ses tendances naturelles, même si cela pourrait être un signe qu’elle redevient elle-même, ne serait pas agréable pour autant.
« Et bien voilà, ça c’est la Aelle que je connais, se moque Zakary en secouant la tête. Froide, cassante… J’ai bien cru t’avoir perdue ! »
Sa moquerie fait mouche puisqu’Aelle lève les yeux au ciel et que son visage se froisse. Ce n’est pas par méchanceté que Zakary s’est moqué, c’est seulement par habitude : il n’a jamais accepté qu’Aelle lui parle méchamment et il l’a toujours rabrouée lorsqu’elle le faisait. Il n’y aucune raison pour que cela change. Inquiet, il l’est, il serait un fort mauvais frère si ce n’était pas le cas. Mais il n’est pas comme Narym qui se rend malade à force de s’inquiéter pour sa sœur, ou comme leur père qui ne dort pas car il ne sait pas comment venir en aide à sa fille. Zakary est pragmatique : sa sœur ne veut pas de son aide ni de son soutien, il ne se pliera donc pas en quatre pour la faire changer d’avis. Si elle a besoin d’aide, elle saura où le trouver.
« Si tu t'immiscais pas dans mes affaires, je ne serai pas froide ni cassante, maugrée Aelle en entourant son torse de son bras libre.
— Pas faux, acquiesce Zakary en tirant sur sa pipe. Mais il n’y a que toi pour considérer une simple question comme une atteinte à ta pudeur. »
Un profond soupir lui soulève les épaules d’Aelle. Incapable de se détourner, son frère la considère avec un regard inquisiteur. Pour la première fois de la soirée il ose penser tout haut ce que tout le monde pensait tout bas : elle est bizarre. Oui, Aelle est bizarre, ce soir. Avec ses silences, sa présence. Sa présence, surtout. Cela fait des mois qu’elle voit à peine sa famille. Des mois, pour ne pas dire une année complète. Pourquoi a-t-elle voulu venir ce soir ? Une envie soudaine de passer du temps avec eux ? Va-t-elle aussi mal que cela ?
Zakary secoue la tête : il ne résoudra pas le mystère Aelle ce soir et n’en a d’ailleurs aucune envie. C’est une soirée trop importante pour qu’il la gâche en insistant comme il avait l’habitude de le faire il y a plusieurs années. Leur famille les attend à l’intérieur, de même que le bon repas, la chaleur, le bonheur. Il n’a pas envie de poursuivre cette discussion plus longtemps — il sait qu’elle finira mal quoi qu’il arrive.
D’un coup de baguette, il éteint sa pipe, l'œil sur la cigarette d’Aelle qui finit de se consumer au bout de son bras. Il plonge les mains dans ses poches pour les réchauffer et fait quelques bonds dans la neige pour éloigner le froid.
« Bon ! s’exclame-t-il en jetant un regard à Aelle. On continue cette dispute ou on rentre ? Parce que je ne sais pas toi, mais je commence à ne plus sentir mes orteils, là.
— C’était une dispute, pour toi ? demande sa soeur d’une voix lasse en se détachant de la vitre contre laquelle elle était appuyée.
— Ça y ressemblait, non ? »
Elle hausse les épaules et fait disparaître à son tour le mégot de sa cigarette d’un coup de baguette nonchalant. Elle tousse dans son coude avant de lui répondre.
« Il n’y avait pas assez de cris pour que ce soit une dispute.
— Mouais, bon, on fera mieux la prochaine fois, rétorque Zakary, crâneur. Allez, après toi. »
Il ouvre la baie vitrée et attend qu’elle soit entrée pour la suivre. Il pousse un long soupir de confort quand la chaleur de la maison éloigne le froid extérieur. Il tape des pieds sur le tapis et Aelle nettoie magiquement les saletés laissées par leurs pieds mouillés. Les bruits qui retentissent dans la salle à manger attirent aussitôt Zakary qui, loin d’être rancunier, adresse un immense sourire (quelque peu moqueur, il l’accorde) à sa sœur avant de la contourner pour rejoindre le reste de la famille.
Dans la grande pièce principale, la table occupe une bonne partie de l’espace. Décorée pour l’occasion, elle accueille déjà Aodren, Natanaël et Narym. Dans la cuisine, leurs parents s’affairent.
« Hop, hop, hop ! s’exclame d’une grosse voix Zakary en levant un bras pour attirer l’attention de ces derniers. Allez vous asseoir, je m’occupe du reste !
— C’est bien d’arriver seulement maintenant alors que tout est prêt, le gourmande gentiment son père en obéissant néanmoins à l’ordre qui lui a été donné.
Arya, elle, ignore son fils et continue d’arranger magiquement les plats. Zakary passe dans son dos et regarde par-dessus son épaule pour constater son travail.
« C’est là qu’on remarque que tu as un talent indéniable pour les potions, maman.
— Et dire que vous avez passé votre enfance à vous plaindre des leçons que je vous donnais dans le labo…, » réplique celle-ci lui accorder le moindre regard.
Zakary sourit doucement en secouant la tête et vérifie les plats qui s’accumulent sur les plans de travail. Il remarque avec plaisir que tout ce qu’il y avait à faire a été fait. Il n’a plus qu’à tout amener sur la table autour de laquelle tout le monde a trouvé sa place. Tournant la tête, il voit qu’Aelle s’est assise à côté d’Aodren. Le regard plongé dans le contenu de son verre, elle ne fait pas attention aux discussions qui l'entourent et loupe ainsi le regard soucieux que pose leur père sur elle.
La neige en murmure
4. Natanaël
« Où est-ce que j’ai mis ces crackers, marmonne papa, à genoux sur le sol et la tête plongée dans le placard sous l’escalier, j’étais sûr de les avoir mis là ! »
Quand il fait racler les pieds de sa chaise sur le parquet afin de pouvoir se lever, Natanaël jette un regard oblique à la tablée et apprécie de voir les regards se tourner dans sa direction. Feignant les ignorer, il se penche par-dessus la table pour jeter un coin d’oeil à l’intérieur du placard ouvert — avant de prendre la parole, il veut s’assurer qu’il ne dira pas de bêtises.
« Mais non, papa ! lance-t-il en attirant l’attention du sorcier sur lui. Tu ne te souviens pas que tu m’avais dit de les mettre à l’étage ? »
Il rit derrière sa main en le voyant ressortir du placard, l’air hagard. Il faut dire qu’ils ont tous bu plusieurs verres d’alcool. Pour l’apéritif déjà, puis en continuant durant le repas. Si personne n’a atteint la limite critique de l’état d’ivresse — leurs parents sont pour autoriser l’alcool à table mais certainement pas pour en abuser —, peuvent néanmoins être notés des yeux anormalement pétillants et des sourires trop grands. Natanaël n’est pas en reste puisqu’il se sent drôlement léger et de bonne humeur, sans pour autant avoir perdu le contrôle de son comportement ou de ses pensées, Merlin merci.
Il repousse encore un peu sa chaise pour s’éloigner de la table. Il se sent important, ainsi debout alors que tous les autres sont assis. Lançant un regard du côté de ses frères et de sa sœur, il se demande ce qu’ils pensent de lui alors qu’il contourne la table afin de s’approcher de leur père. Ce dernier s’est redressé difficilement en poussant sur ses jambes et se frotte désormais la tête d’un air penaud.
« J’avais oublié, avoue-t-il avec un sourire amusé.
— C’est rien ! s’exclame son fils en serrant son épaule. Je vais les chercher, d’accord ?
— Je te laisse gérer, merci ! »
Natanaël lui adresse un grand sourire et s’engouffre à toute vitesse dans la cage d’escalier, non sans lancer un dernier regard en direction de ses frères rassemblés autour de la table. Il monte les marches quatre à quatre, heureux d’être celui qui sait où sont rangées les choses, celui qui peut aider leur père, qui connaît les petites lubies de leur mère. Il vit encore ici, il a accès à tous ces détails de la vie quotidienne dont sont privés tous les autres.
En atteignant le second étage, Natanaël effectue un petit saut joyeux sur le palier avant de s’enfoncer dans le couloir qui part sur la gauche. Les lumières s’allument à son arrivée. Sautillant, le grand jeune homme de vingt-sept ans poursuit jusqu’au placard dont il connaît le contenu par cœur. Il connaît cette maison sur le bout des doigts et contrairement à ces années durant lesquelles il a vécu seul, loin de chez ses parents, aucune affaire ne bouge sans qu’il ne soit mis au courant ou qu’il ne le remarque dans les jours qui suivent. Et cela lui fait ressentir un profond sentiment de satisfaction qui s’approfondit chaque fois un peu plus.
Une fois, Aodren lui a demandé s’il n’avait pas envie de quitter la maison pour avoir son propre chez lui.
« T’en as pas marre de devoir te plier aux règles des parents ? s’est-il étonné lorsque Natanaël a répondu que ça ne le tentait pas plus que cela. Bon, je sais qu’ils sont pas chiants, mais tu vois, il y a toujours deux trois choses auxquelles faire attention quand on est chez eux. »
Aodren a récemment quitté la maison pour un appartement tout à fait honorable à Godric’s Hollow. Pour lui, sa nouvelle résidence représente une liberté attendue et espérée durant de longs mois. Pour Natanaël, les règles dont parle son frère ne sont pas une entrave à sa liberté. C’est vrai qu’il doit prévenir quand il découche ou quand il ne dîne pas au domaine, il doit faire attention à ne pas laisser la salle de bains en désordre après sa douche, ranger ses affaires un minimum pour ne pas se prendre des réflexions, se plier aux horaires des repas, ne pas faire de bruit une fois l’heure du coucher dépassée et ne jamais écouter la radio trop fort. Il y a été habitué toute sa vie, pourquoi cela le dérangerait-il ? Ce n’est pas cher payé pour avoir le plaisir de rentrer dans cette maison dans laquelle il a vécu toute sa vie tous les soirs, pour partager tous ses repas avec ses parents, pour être toujours au courant de ce qui se passe dans leur vie. Quel bonheur de rentrer tous les soirs et de pouvoir parler de sa journée !
Natanaël n’échangerait sa place pour rien au monde, et surtout pas avec l’un de ses frères.
Il fouille le placard à grand renfort de bruit, déplaçant les boîtes, les vieux objets, les cartons, jusqu’à atteindre cette petite malle qu’il a lui-même rangée ici à la demande de son père un mois plus tôt, le jour où la commande a été reçue. Dans un halètement d’effort, Natanaël referme la porte du placard avec son pied et redescend au salon.
« Tadam ! » s’écrit-il en déboulant dans le salon.
Il oublie d’être penaud en s’apercevant qu’il a interrompu la discussion en cours. À la place, il préfère offrir un grand sourire à son père. Il sent son coeur se réchauffer lorsque celui-ci lui ébouriffe les cheveux en le gratifiant d’un clin d'œil complice pour le remercier.
La malle est installée au centre de la table et ouverte en grand. Durant son absence, les assiettes ont été débarrassées et sont en train d’être lavées dans l’évier. Le repas a été un enchaînement de plats plus savoureux les uns que les autres, dégustés accompagnés de bièraubeurre ou de vin pour ceux qui aiment cela. Une dinde rôtie et sa sauce aux canneberges, des choux de Bruxelles boudés par une grande partie de la tablée mais dévorés par Natanaël, les saucisses et leur manteau de bacon préparées dans l’après-midi, les pommes de terres croustillantes et savoureuses. Les assiettes se sont vidées et remplies plusieurs fois, et les discussions allaient de bon train. Installé entre Narym et son père, face à Aodren, avec une vue de choix sur sa mère assise près de ce dernier, Natanaël a passé un excellent moment, a beaucoup mangé, beaucoup ri aux blagues d’Aodren et aux bêtises de Zakary. Il aurait préféré que ce dernier soit installé de l’autre côté de la table, près d’Aodren, et qu’Aelle soit plutôt de son côté à lui — cette dernière n’a que peu participé aux discussions alors que lui-même devait se pencher à chaque fois qu’il voulait regarder Zakary. Mais ce n’est qu’un détail, songe-t-il en sentant son coeur palpiter de joie, la soirée est excellente quand même. Le dessert arrivera plus tard, lorsque tout le monde aura digéré et pourra de nouveau avaler quelque chose.
« Alors c’est toi qui t’en es occupé cette année ? demande Narym d’une voix chaleureuse en fouillant dans la malle.
— Oui, répond Natanaël en se faufilant entre lui et leur père pour pouvoir aussi regarder à l’intérieur. Mais papa m’a bien aidé, j’ai pas tout fait tout seul.
— Tu as fait le plus important et tu as trouvé les idées, sourit Zile.
— Allez, faites la distribution ! » braille un Zakary impatient sous le regard affligé de sa mère.
Natanaël s’allonge de tout son long pour attraper autant de crackers qu’il le peut entre ses doigts fins. Il en tend un à sa mère, jette celui destiné à Aodren dans ses bras tendus et tape gentiment contre la tête de Zakary avec le dernier avant de le lui donner avec un sourire moqueur.
« Abruti ! » réplique Zak en le poussant du coude.
Narym s’occupe de faire la distribution des autres crackers de Noël. Aelle attrape le sien avec une réticence évidente et Natanaël lui en veut pour ça. Il se laisse tomber sur sa chaise tandis que l’on fait léviter la malle désormais vide pour libérer la table. Au milieu des conversations, il jette un regard oblique à sa petite sœur qui tourne et retourne le cracker dans ses mains comme si elle se demandait ce qui allait lui exploser à la figure. Natanaël fait la moue et se renfrogne légèrement en observant son cirque, ne se déridant que lorsque sa mère se penche vers lui de l’autre côté de la table pour le questionner sur le contenu des crackers.
Comme toute famille anglaise qui se respecte, il est possible de trouver parmi les activités des Bristyle lors de cette période de l’année les traditionnels christmas crackers. Certaines années ils les achètent, prenant soin d’en choisir des amusants ou des originaux ; parfois ils les fabriquent, quémandant de l’aide aux uns et aux autres pour que tous puissent être surpris en les ouvrant. Cette année, c’est un mélange d’achat et de fabrication. Natanaël a voulu s’en occuper pour faire plaisir à sa famille et il est ravit en les observant frétiller d’impatience à l’idée de les ouvrir. Il essaie d’ignorer l’appréhension qui lui noue l’estomac : et s’ils n’aimaient pas ?
« Explique-leur l’idée que tu as eue, Naël ! intervient papa d’une voix forte pour couvrir le bruit des conversations agitées.
— Ah ! s’exclame Aodren, le regard brillant. On doit s’attendre à un truc en particulier ?
— Peut-être bien, s’amuse Natanaël avec un sourire taquin. Disons que l’un d’entre vous aura une surprise et qu’elle s’accompagnera d’un morceau de parchemin sur lequel sera inscrit le nom de celui avec lequel vous aurez le droit de… Euh…
— D’accompagner le premier dans sa surprise, termine Arya pour lui venir en aide.
— Voilà, merci m’man ! »
Intrigués, les garçons se jettent des regards interrogateurs, jusqu’à ce que Zakary se plaigne une nouvelle fois, impatient de découvrir la surprise. Pour un homme de trente-trois ans, Natanaël le trouve bien prompt à vouloir s’amuser avec ces jouets. Mais derrière ses yeux qui se lèvent au ciel se cache le bonheur que son grand-frère soit aussi excité. Lui aussi est impatient que sa famille découvre les surprises alors coupant les discussions en cours à l’aide de Zakary, ils parviennent à suffisamment rassembler la concentration de chacun pour que l’ouverture des crackers aient enfin lieu.
Comme chaque année, tout se passe dans un joyeux capharnaüm. Certains crackers explosent à peine l’ouverture déclenchée, relâchant une fumée colorée qui brouille la vision ou un nuage de paillettes volantes qui passent d’un visage à l’autre. Bientôt, des oranges enchantées, des balais miniatures ou autres abraxans hénissants volent autour d’eux dans l’hilarité générale. De la musique s’échappe de petites boîtes en musiques au design magnifique, des friandises bondissent à tous les coins de table, des figurines arrachent des cris de joie à qui les trouve. Zakary rugit de plaisir en trouvant dans son crackers une guirlande de livres minuscules, chacun d’eux racontant une histoire une fois ouvert. Natanaël sent son cœur fondre à l’intérieur de son corps lorsque même sa mère esquisse un sourire amusé en découvrant l’intérieur de son cracker.
Pendant les minutes qui suivent, la table se recouvre d’objets en tout genre, certains changeant de couleur, d’autre beuglant des musiques ou des « Joyeux Noël ! » à tout-va. Sur des morceaux de papier, de nombreuses blagues ou mots d’esprit qui ont été lus et relus jusqu’à ce que s’épuisent les rires qu’ils inspiraient.
À son plus grand étonnement, Natanaël trouve la fameuse surprise dans son propre cracker. Elle traîne fièrement entre une statuette de niffleur et d’une boule à neige enchantée. Dès que le jeune homme l’attrape, un sourire ravi aux lèvres, toute l’attention se tourne vers lui. Il ne s’attendait pas à piocher lui-même sa surprise, aussi se sentit-il légèrement gêné mais ce sentiment disparaît bien vite quand ses frères poussent des cris de joie en reconnaissant le feu d’artifice qu’il leur montre.
« C’est énorme ! crie Aodren.
— Il faut qu’on aille le lancer ! renchérit Zakary, tout aussi excité.
— On y va maintenant ? implore Narym qui, bien qu’il soit le plus âgé des enfants, n’est pas le dernier à apprécier les surprises de ce genre.
— Du calme, sourit Zile en riant franchement. Il est censé trouver un nom associé à ce feu d’artifice et aller le lancer avec cette personne, pour le plus grand plaisir de toute la famille qui pourra y assister. »
Le regard suppliant de ses frères à cette annonce fait éclater de rire Natanaël qui les apaise d’un mouvement des mains.
« C’est bon ! C’est bon ! s’exclame-t-il. Je vais regarder ! »
Il trouve accroché à l'une des extrémités du feu d'artifice un morceau de fil auquel est accroché un morceau de parchemin. Il n'a pas encore lu son contenu que déjà il spécule sur le prénom qu'il y trouvera, et surtout sur ceux qu'il aimerait y trouver en particulier. Il a un peu honte d'avoir ses préférences, mais ne peut s'en empêcher. Évidemment, cela le contenterait d'avoir l'un de ses deux parents avec lui, mais il ne serait pas contre l'idée de partager ce moment avec l'un de ses frères. Zakary, peut-être, lequel est si exubérant, naturel et à l'aise avec les gens qu'il a toujours intimidé son petit-frère qui voulait secrètement lui ressembler quand il était tout gamin. Ces pensées honteuses en tête, il déroule le morceau de parchemin. Son cœur rata un battement en lisant le nom — la déception se déverse en lui avec la brutalité d'un fleuve en colère.
« Aelle, » annonce-t-il d'une voix faible en se grimant un sourire qui n'atteint pas ses yeux.
La tête de la jeune femme se redresse vivement. Elle semble aussi étonnée que lui, comme si elle non plus n'avait pas imaginé un seul instant que son nom puisse être cité. Natanaël n'y avait pas pensé parce qu'au fond de lui il n'avait pas la moindre envie que ce soit elle. Avec un vif empressement, il repousse ces pensées ; comme si cela pouvait le rendre moins coupable ou le pardonner d'avoir songé à cela.
Après un moment de flottement, les uns expriment leur déception et les autres félicitent Aelle pour sa chance. Le regard de cette dernière se pose un long moment sur un Natanaël mal à l'aise qui finit par détourner les yeux.
« La chance, Ely ! sourit Aodren avant de tendre la main, un air avide sur le visage. Si tu as la flemme, j'y vais à ta place !
— Non, consent-elle à répondre de son habituelle voix désincarnée. C'est bon, je vais y aller. »
Elle n'a pas l’air d’en avoir envie. Un peu plus tôt lors de l'ouverture des crackers, elle a partagé quelques sourires avec ses frères, fait quelques commentaires sur les objets qui sont apparus pour elle et elle a même joué avec la flûte magique, mais elle n'a pas davantage exprimé son plaisir. Comme le reste de la soirée de toute manière, songe Natanaël avec aigreur. Comme le reste du temps tout court. Aelle n'exprime jamais grand chose et quand tous sourient pour un moment agréable elle est souvent la seule à tirer une tronche de six pieds de long ou à avoir le regard noir. Même là, c'est à peine si elle sourit. Bon, s'il était moins rancunier peut-être Natanaël serait-il capable de voir son discret sourire en coin — quoi qu'il l'aurait sans doute considéré comme insuffisant, voire insultant.
Il n'a pas envie. Natanaël n'a pas envie d'aller faire ça avec elle. À cette idée, son estomac se noue déjà. Mais ses frères sourient tous, et ses parents aussi, il sent leur regard devenir peu à peu insistant, alors il est bien forcé de se lever. Il s'oblige à sourire et à la regarder.
« Allez ! On y va ! »
On appelle les capes à grands renforts de sortilèges, les bonnets sont enfoncés sur la tête, les gants enfilés, les baguettes mise à l'abri dans les poches. Tout le monde se bouscule vers la sortie côté jardin. Natanaël se fait chahuter par ses frères, on l'attrape par les épaules, on l'oblige à remiser sa déception au placard. Il retrouve bientôt son entrain et essaie de cacher au mieux ce qu'il ressent. S'il est légèrement plus silencieux que tout à l'heure, personne ne semble le remarquer. Aelle de son côté peine à enfiler sa cape, ses gestes sont lents, et quand elle les rejoint dans le jardin c'est avec un air las sur le visage qu'elle se positionne près de Natanaël. Ce dernier essaie de toutes ses forces de ne pas supposer qu'elle déteste l'idée de faire cette activité avec lui. Il essaie vraiment fort. Mais quand il remarque l'absence de sourire et d'entrain, il ne peut s'empêcher de le prendre pour lui et de s'en sentir une fois de plus profondément blessé.
Le jardin s’étire en une lande neigeuse jusqu’à disparaître dans l’obscurité. Il n’existe dans ce paysage hivernal plus de place pour la diversité, pour les lopins de terre au milieu de l’herbe grasse ou les parterres de cailloux sur lesquels Natanaël s’amusait à sauter quand il était petit, pariant qu’il réussirait à aller de l’une à l’autre sans toucher l’herbe. La neige de toute part, sur le sol mais aussi dans les airs, les flocons qui s’emmêlent dans les cheveux et qui fondent sur le crâne. Personne ne songe à brandir un Umbrella ; cela gâcherait le moment.
Natanaël lance un regard incertain vers le reste de sa famille, mais personne n’a une idée suffisamment précise de ce à quoi il est en train de songer pour pouvoir le réconforter ou l’encourager. Alors, puisque tous sont impatients, le jeune homme daigne s’éloigner dans le jardin après s’être tourné vers sa sœur et l’avoir invitée à le suivre d’un sourire maladroit.
Les voilà désormais tous les deux, le silence entrecoupé par les discussions de plus en plus lointaines des autres membres de la famille dans leurs dos et par le bruit de leurs chaussures qui écrasent la neige — douce mélodie sur laquelle se concentre Natanaël.
Son cœur bat un peu fort et ses mains sont trop moites pour de telles températures. Quand était-ce la dernière fois où il s’est retrouvé seul avec elle ? Il ne peut s’en rappeler, tout comme il ne peut pas deviner qu’Aelle est en train de songer à la même chose que lui, exactement au même moment. Quand elle était à Poudlard, les dernières années, Natanaël avait des nouvelles grâce à leurs parents. Il lui écrivait parfois pour ses anniversaires. Sinon les seuls moments qu’ils partageaient étaient durant les vacances. Rarement tous les deux. Ils partageaient des repas, des balades en famille, parfois des jeux. Quelques fois des discussions, mais jamais juste tous les deux. Ils n’ont jamais été proches. Et depuis un an et demi, ils n’ont fait que s’éloigner.
Aujourd’hui n’est que le résultat de toutes ces années. L’un à côté de l’autre, et le silence. Profond, désagréable, gênant. Aucun des deux n’est capable de le briser, aussi poursuivent-ils leur chemin.
Arrivés à la barrière au fond du jardin, ils empoignent tous les deux la rambarde et l'enjambent d’un mouvement que l’habitude rend fluide. Ils poursuivent dans le champ. Les pieds s’enfoncent dans la neige jusqu’aux chevilles.
« Là, ça devrait être bon, souffle Natanaël en se retournant vers la maison pour évaluer la distance.
— Ouais, » marmonne Aelle d’une voix désintéressée.
Son frère s’efforce de ne pas se vexer et, ignorant son cœur lourd, il s’accroupit dans la neige. Il est déçu que ce moment qui aurait dû être parfait soit gâché par la compagnie de sa sœur. Il aurait préféré qu’un autre se charge de cette corvée, ainsi il aurait pu rester en compagnie de sa famille dont il entend les rires, là-bas. Maladroitement il enfonce le feu d’artifice dans la neige, pointe vers le ciel, et essaie de se dépatouiller avec les mécanismes et la notice qu’il a apportée avec lui. Le voyant se tourner dans tous les sens pour capter une lumière quelconque pour illuminer son parchemin, Aelle allume sa baguette magique et la place au-dessus de lui.
« Merci, » dit-il, étonné qu’elle lui soit venu en aide mais appréciant la lumière qu’elle apporte.
Une minute passe. Il est plongé dans sa lecture. À l’autre bout du jardin leur parvient un cri de Zakary. Impatient, il aimerait qu’ils se dépêchent un peu plus.
« J’y capte rien, râle Natanaël, humilié de devoir avouer son incompréhension devant sa sœur aux mille bulletins parfaits.
— Fais voir, » propose Aelle en tendant la main.
Natanaël lui tend malgré lui parchemin et se redresse pour lui laisser la place à côté du feu d’artifice. Au bout de quelques secondes, alors qu’il était en train d’observer avec frustration la maison illuminée, sa voix retentit de nouveau.
« Il suffit de lancer un sortilège sur le feu d’artifice, explique-t-elle d’une voix neutre qu’il trouve insupportable, sans même prendre la peine de le regarder. Je l’ai activé magiquement, il faut qu’on s’éloigne. »
Elle lui fourre le parchemin dans les mains et s’éloigne de plusieurs mètres. Natanaël lui emboîte le pas.
« Mais quel sortilège ?
— Incendio, répond-elle le ton de l’évidence.
— C’était pas si logique, marmonne Natanaël avant d’enchaîner : lance-le. »
La rancœur qui transparaît dans sa voix le met mal à l’aise mais il n’a pas réussi à la contenir. Il voulait lancer le sortilège, déclencher le feu d’artifice, mais il ne s’en sent pas capable. Aelle manipule la magie avec une simplicité insolente, comme si cela lui était plus facile que respirer ou marcher. Pour lui, c’est différent. Il a passé toute sa vie à trimer pour avoir des notes acceptables en magie. Il n’est pas un génie. Il n’a pas envie de foirer son sortilège devant Aelle, alors il range sa baguette, voûte les épaules et attend qu’elle agisse, le cœur lourd.
Il ne s’attendait pas à la voir ranger son propre catalyseur dans sa manche. Elle se tourne vers lui ; c’est la première fois que leurs yeux se croisent depuis qu’ils se sont éloignés de la maison.
« Non. Occupe t’en, décide-t-elle en désignant le feu d’artifice.
— Mais… Pourquoi…
— Je me fiche de ce truc, Natanaël, réplique-t-elle avec un soupir. Toi non. Allez, fais-le qu’on puisse aller se mettre au chaud. »
Quel étrange sentiment que celui qui naît en lui à ces paroles ! Une reconnaissance étonnée saupoudrée d’agacement devant le ton avec lequel cette gentillesse a été prononcée.
« Bah quoi ? lance Aelle, les sourcils froncés, en sentant son regard peser sur elle.
— Rien, » finit par dire Natanaël.
Il se demande si c’est lui qui est trop sensible ou si c’est Aelle qui est réellement agaçante. Alors qu’il devrait se sentir reconnaissant pour sa soudaine empathie, il a plutôt l’impression qu’elle l’a insulté — comme si se préoccuper de ce feu d’artifice était une occupation futile à laquelle elle ne risquait pas de s’adonner.
Natanaël essaie de se départir de ces mauvaises pensées et de se concentrer sur la suite. Il dégaine de nouveau sa baguette magique et se concentre sur le futur sortilège, impatient de s’éloigner de sa sœur et de retrouver les comportements plus normaux et moins sujets aux questionnements du reste de la famille.
Quelques minutes plus tard, une explosion de couleur s’élève dans le ciel, s’arrêtant à hauteur raisonnable afin de ne pas dépasser les protections magiques du domaine. Un dragon se dresse fièrement dans le ciel et crache des flammes en mille étincelles rougeâtres. N’y tenant plus lorsqu’il entend les cris réjouis de ses frères, Natanaël se met à courir en direction de la maison, abandonnant sans regret Aelle derrière lui. Il se tord le cou pour apercevoir les couleurs au-dessus de sa tête, un sourire grand comme l’univers sur les lèvres. Au loin, il voit les silhouettes s’agiter ; Zakary passe ses bras autour du cou de Narym et d’Aodren et lui crie d’aller plus vite. Alors Natanaël ralentit parce qu’il aime entendre son nom dans la bouche de son frère et aime voir l’impatience dans leurs yeux quand ils l’attendent, lui et pas un autre. Surtout pas sa sœur.
La neige en murmure
5. Aelle
J'aimerais croire que c'est le pudding de Noël qui me reste sur l'estomac ou que j'ai trop bu pour réussir à trouver le sommeil. Je me sens tanguer même en étant allongée et mon esprit est embrouillé, rempli de fumée, comme si mes pensées n'arrivaient plus à se suivre les unes les autres. Cela aurait pu être une bonne raison pour ne pas pouvoir s'endormir, mais la vérité est tout autre. Ce n'est ni l'alcool ni l'estomac trop remplit. C'est mon cœur qui l'est, il déborde d'une tristesse poisseuse qui me colle à la peau. Allongée sur le dos, les mains croisées sur le ventre, je lutte depuis une bonne heure contre les larmes qui menacent, elles aussi, de déborder. J'ai constamment le souffle coupé, bloqué au fond de la gorge. Je déglutis pour la énième fois sans parvenir à déloger la boule qui s'y est installée. Quand ? C'était au cours de la soirée mais je ne saurais dire quand précisément. Au moment du feu d'artifice avec Natanaël ? Pendant le désert, quand nous avons tous trinqué ? Lorsque nous nous sommes rassemblés dans le salon pour grignoter encore quelques friandises, les yeux alourdit de sommeil ? Elle est apparue quelque part au milieu de tout cela.
Une nouvelle montée de larmes me menace. Je me trouve pitoyable. Je jure entre mes dents et me redresse sur le matelas, frissonnant dans le noir. Je me penche pour récupérer mon haut de pyjama avant de quitter le lit, mes pieds glissant d'eux-même dans mes vieux chaussons à tête de calmar. J'ouvre discrètement la trappe qui ferme le grenier qui me sert de chambre et descends habilement les barreaux de l'échelle que je connais par cœur.
La maison est plongée dans l'obscurité. Au bout du couloir qui part sur la droite, une lumière pâle tombe de la grande baie vitrée qui perce le mur. Je discerne vaguement les flocons qui continuent de tomber, tourbillonnant dans le ciel. Aucune lumière n'est visible sous les portes des chambres d'Aodren et de Natanaël. Dorment-ils ? Je glisse comme une ombre dans les escaliers sans prendre la peine d'illuminer le bout de ma baguette — je connais ces marches sur le bout des doigts, je sais même laquelle craquera si je marche dessus. Je descends sans aucun bruit, sans savoir où je vais exactement, ni ce dont j'ai besoin. Les bruits de la maison ne me réconfortent pas ; les craquements du toit, le murmure du vent contre les vitres, le doux ronronnement lointain de la cheminée... Tout cela ne fait qu'accentuer l’impression d'être seule au monde dans un univers qui avance sans moi.
Arrivée dans la volée d'escaliers qui donnent sur la salle à manger, je m'immobilise subitement en apercevant une lumière rougeâtre danser sur le parquet. Je les entends, désormais : les voix étouffées dans la partie salon, invisible de là où je me tiens. Je tends l'oreille et parviens à reconnaître le timbre profond de Zakary et celui calme de Narym. Un éclat de rire discret m'informe qu'Aodren est là également et... Oui, ce ricanement appartient à Natanaël.
Doucement, je m'assieds sur la dernière marche, le cœur tonnant comme un orage menaçant. Les savoir tous ici me rend triste, mais je ne sais pas pourquoi. Je laisse tomber ma tête contre le mur et je ferme les yeux. En me concentrant, je parviens à les entendre. Ils parlent comme s'ils n'avaient aucun souci, aucune peine. Comme s'ils étaient heureux, tout simplement. Zakary raconte une anecdote, il a toujours été le meilleur conteur de la famille. Il ajoute foule de détails, fait rire nos frères, réponds aux questions curieuses d'Aodren. Je l'écoute les yeux fermés, je connais cette histoire. Il me l'a racontée un jour, quand nous nous échangions encore des courriers. Il y a une éternité. J'étais à Poudlard, tout me paraissait si simple. Allais-je bien, à l'époque ? Si je me sens si mal aujourd'hui, c'est bien parce qu'un jour j'ai été mieux, non ? Comment se sentir malheureuse si on a jamais goûté au bonheur ?
« Elle était bizarre, non ? »
La voix hésitante d'Aodren me force à ouvrir les yeux. Je sais instantanément que je suis ce elle. Je cligne des yeux dans la pénombre, excitée à l'idée d'apprendre des choses qui me seraient restées cachées si je n'avais pas été là, mais aussi effrayée d'entendre leur point de vue sur moi. Je me replie sur moi-même, le menton posé sur les genoux.
« Elle l'est toujours, non ? réplique Natanaël.
— Elle l'était, oui, confirme Zakary en l'ignorant, un soupir dans la voix.
— Au moins elle était là, intervient Narym d'une voix douce. Elle a fait cet effort.
— Tu parles d'un effort, maugrée Naël, elle a quasiment pas parlé de la soirée et quand elle le faisait c'était en tirant la tronche.
— Elle a jamais été trop affable... »
Si c'était une tentative pour me défendre, Aodren n'y a pas mis beaucoup d'ardeur. Suite à son intervention, le silence s'étire quelques secondes. J'hésite à m'en aller pour ne pas entendre des choses désagréables, mais j'en suis incapable. Je suis clouée à cette marche d'escaliers, à cette conversation qui tourne autour de moi. Une partie de moi est heureuse d'être au centre de la discussion de mes frères... L'autre partie déteste que ça arrive. Mais lorsque Zakary reprend la parole, je descends d'une marche pour être sûre de ne rien manquer.
« Narym, c'est quoi son souci ? Vous vivez ensemble, elle doit bien te raconter des trucs ? »
Le cœur serré, j'attends que mon frère me trahisse. Je ne lui parle guère, mais je sais qu'il remarque certaines choses. Leur parlera-t-il de mes cauchemars, de mes réveils en hurlant qui l'ont parfois réveillé aussi, de mes soirées mutiques, des jours où je reviens du Plateau épuisée, au bord du malaise, les membres raidis par le froid ? Leur parlera-t-il des assiettes que je ne termine pas, des livres qui s'accumulent sur ma table de chevet sans que je les termine, des inquiétudes de Zikomo, de mes coups de colère quand rien ne les explique ?
« Tu sais bien que non, répond Narym d'une voix lasse. Elle ne parle beaucoup. Elle... » Il hésite, je me tends, je serre les poings. Allez, trahis-moi ! « Je n'en sais rien, avoue-t-il finalement.
— Bien sûr, » soupire Zakary. Est-il agacé par sa réponse ? « Je sais que tu ne nous diras rien qu'elle ne voudrait pas elle-même nous raconter, grommelle-t-il.
— Oui, répond Narym, et j'entends son sourire penaud — mes épaules se relâchent.
— Moi je crois qu'elle va pas bien, intervient alors Aodren.
— Elle va mal depuis toujours, râle Natanaël. Franchement, c'est... C'est toujours pareil. »
L'ambiance s'est modifiée. Roulée en boule sur ma marche d'escalier, je sens comme si j'y étais la tension qui s'est immiscée entre eux, les cœurs qui se sont alourdit. Mais cela n'a rien à voir avec ce que je ressens moi, qui n'a rien d'une hypothèse, qui est bel et bien là, à l'intérieur de moi. Je ne sais pas si je suis en colère qu'il parle de moi ou horrifiée de découvrir ce qu'ils pensent de leur sœur. En même temps... Je ne m'attendais pas à autre chose, n'est-ce pas ?
« C'est pas faux, » soupire Zakary.
Je l'entends bouger, le tissu du fauteuil crisse sous son long corps.
« Je m'en veux un peu, mais j'avoue que ça me fatigue,poursuit-il à mi-voix, si bien que je dois tendre l'oreille pour ne rien manquer. C'est toujours la même chose et on a beau s'inquiéter, ça ne change rien : elle ne nous laissera jamais l'aider et elle aura toujours quelque chose. Quand c'est pas un truc qui ressemble à de la tristesse, c'est sa colère. Je déteste son regard noir. Je vous jure, je pourrais le lui arracher.
— C'est clair..., renchérit Aodren dont la voix hésitante m'indique qu'il n'est pas à l'aise de parler de ça. Avec ses sourcils froncés, sa tête des mauvais jours... Parfois on dirait qu'elle sait pas comment sourire, ça m'a toujours tapé sur les nerfs.
— À vingt ans on pourrait croire qu'elle aurait appris à doser ce qu'elle renvoie aux autres, crache Natanaël qui est le plus véhément de tous, mais non, c'est comme quand elle avait six ans et qu'elle nous faisait ses crises. Elle fait la gueule mais on sait jamais pourquoi.
— Vous êtes pas cool, les gars ! intervient Narym, mécontent. Elle est comme elle est, vous êtes trop durs. »
Je déglutis péniblement, les oreilles bouchées par un bourdonnement venu d'on ne sait où. J'ai l'impression que l'obscurité est plus forte, le silence autour de moi plus grand. Pourtant ils continuent de parler, là-bas.
« Je ne crois pas qu'on soit trop durs, réfute Zakary dont l'alcool lui délit la langue. Elle est insupportable quand elle s'y met. Elle nous fait l'honneur de sa présence ce soir, et après quoi ? Elle vous a posé une question, s'est intéressée à vos vies ou à celle des parents ? Elle ne dit rien, ni sur elle ni sur les autres, pas seulement maintenant, mais depuis toujours. C'est toujours comme ça.
— Elle est... Pardon : égoïste, confirme Natanaël d'une voix pâteuse, coupant sa phrase le temps d'avaler une gorgée de ce que je soupçonne ne pas être un simple jus de fruit.
— Et puis quand on lui parle, c'est à peine si elle répond, soupire Aodren. Je veux dire... J'essaie, vous savez ?
— On sait Ao, le rassure Narym qui doit être la cible de son regard coupable. Ne t'en fais pas.
— Parfois je m'en veux de ne pas avoir... De ne plus avoir envie de faire des efforts avec elle. Je veux dire... Quand j'étais à Poudlard avec elle, au début j'essayais. J'allais la voir, je lui proposais des choses. »
Il a un rire amer. Se souvient-il comme moi de ces fois où je lui ai hurlé de dégager ? Se souvient-il des coups que nous avons échangé, des insultes que je lui lançais quand il venait me voir dans les couloirs ? Les deux ou trois dernières années, il a arrêté de le faire.
« Et puis... Et puis j'ai arrêté et... »
Un mouvement dans le salon. Je me redresse sur le qui-vive, prête à m'enfuir, mais il ne doit s'agir que de Narym qui s'est déplacé pour apporter son soutient à son petit frère. Je me fige dans la cage d'escalier. Mon cœur bat douloureusement contre ma cage thoracique. J'entends Aodren qui reprend son souffle ; l'alcool a tendance à le faire pleurer, je le sais. Pleure-t-il, actuellement ?
« Et ça ne me manque pas, » avoue-t-il d'une voix si basse que je ne suis pas certaine d'avoir entendu.
Il ajoute quelque chose, mais je ne parviens pas à décrypter ses paroles. Son ton est trop bas. Je tends l'oreille et me lève même pour essayer de m'approcher le plus possible dans l'espoir de discerner quoi que ce soit. C'est Narym qui est en train de parler. J'entends les mots "normal", "tous les efforts que tu" ; je n'y comprends rien. De longues secondes passent, je me demande même s'ils n'ont pas arrêté de parler. Puis la voix de Zakary s'élève, il a toujours parlé plus fort que les autres.
« Il a raison, tu sais. Culpabilise pas pour ça, t'as fait du mieux que tu pouvais. Et puis... Je ressens comme toi. La relation que j'ai pu avoir avec par le passé elle me manque, mais... C'est horrible à dire, mais je crois que j'ai accepté depuis un moment qu'elle pourrait ne jamais revenir et... Ce serait comme ça.
— Ce serait pas si grave ? questionne Narym d'une voix blanche.
— Peut-être, ouais. » Je l'imagine hausser les épaules. « Et je ne parviens pas à culpabiliser de ressentir ça.
— Tu ne vas pas te forcer à t'en vouloir, murmure Narym.
— Non. »
Les voix se taisent. Cette fois-ci, je suis presque certaine que ce n'est pas qu'ils ont baissé d'un ton, mais bien qu'ils ont arrêté de parlé. J'entends les craquements du bois dévoré par les flammes dans la cheminée. J'ai l'impression qu'un poids énorme m'est tombé dessus. J'aimerais me lever et m'en aller, mais je n'y arrive pas. Je suis figée, les mains coincées entre les genoux, le souffle court. Je ne remarque que maintenant que les larmes ont quitté la forteresse de mes yeux pour couler sur mes joues. Quand ? me demandé-je en les essuyant de mes doigts glacés.
Je respire par à-coups, difficilement, incapable de comprendre ce que je ressens, incapable de comprendre pourquoi je ne suis pas en colère, brûlante de rage. C'est tout le contraire. Je tremble de la tête au pied. Je suis la victime de l'obscurité que me recouvre soudainement. Ce n'est pas celle de la nuit. Celle-ci est plus insidieuse. Le manque qui m'étouffait dans la chambre est monté d'un cran ici, alors que je suis à deux pas de mes frères.
Je crois bien que je suis seule au monde.
C'est insupportable, alors je me lève en tremblant et remonte à l'aveugle dans ma chambre, le cœur au bord des lèvres.
Si j'étais restée plus longtemps, j'aurais entendu Narym reprendre la parole. Je l'aurais entendu dire que jamais il ne cessera de les encourager à poursuivre leurs efforts, que lui sera toujours là pour continuer même si eux arrêtaient. Qu'ils ne devaient pas s'en vouloir de ne pas y arriver. Que lui sera toujours là, car il est incapable de faire autrement. « Elle est parfois dure et difficile, elle ne parle pas et se montre méchante, mais je crois que je la comprends. Je n'ai jamais envie de cesser de la comprendre. Vous comprenez ? » demandera-t-il à nos frères, effrayé à l'idée qu'ils puissent lui en vouloir de ce courage qu'il ne contrôle pas. Ils diront qu'ils comprennent, Zakary ajoutera que malgré tout, il aime Aelle autant qu'il les aime eux, et ses frères renchériront d'une même voix puissante, comme s'ils s'horrifiaient que quiconque ait pu croire le contraire : « Évidemment qu'on l'aime ! Elle est chiante, mais on l'aime ! ».
Je ne saurai jamais ces choses et quand je rejoins ma chambre avec l'impression de crever sous le poids de la solitude, je me convaincs que j'ai réussi l'impossible : j'ai réussi à me faire désaimer de mes frères.
La neige en murmure
6. Arya
Le liquide s'écoule dans la tasse sur ordre de sa baguette magique. Le glouglou familier arrache un soupir de bien-être à Arya et la première gorgée de thé, un petit mh satisfait. La théine de ce thé bien noir éloigne légèrement la brume qui entoure son esprit depuis le réveil — Merlin, qui aurait cru que ses enfants, désormais adultes, la réveilleraient aussi tôt le matin de Noël, alors qu'ils n'ont pas été les derniers, hier soir, à s’enivrer du bon Whisky-pur-feu acheté pour l'occasion ? Certainement pas elle et désormais, elle le paye, car elle aussi a abusé de cette bonne bouteille.
Sa tasse à la main, Arya daigne quitter la cuisine dans laquelle le silence était pourtant si confortable. Sur le chemin jusqu'à la véranda, le bruit de ses pieds nus sur le sol la poursuit. Elle est forcée de lever les jambes pour éviter les boites qui traînent sur le sol, les papiers-cadeaux déchirés qui parsèment le sol, les livres qui s'entassent, à peine feuilletés, les friandises et autres obstacles laissés là après le déballage bruyant des cadeaux de Noël.
« Tous adulte, mais pourtant incapables de ranger leur bazar d'un coup de baguette, grommelle-t-elle en manquant glisser sur un grand morceau de papier kraft qui se confondait avec le sol.
— Tu dis, Amour ? »
Zile se trouve devant la vitre de la véranda, sa silhouette auréolée de la lumière extérieure. Ses cheveux sont dressés d'une drôle de manière sur son crâne et quand il se tourne vers elle, son éternel sourire aux lèvres, Arya le trouve jeune, comme si les centaines de rides qui parsèment le coin de ses yeux, de son nez, de sa bouche, de la peau de visage n'existaient plus et que devant elle se trouvait le Zile de leur rencontre, qui avait à peine la vingtaine. Image qui contraste avec la veste de pyjama à carreaux et son pantalon assorti, sans oublier la longue robe de chambre qu'il porte et la tasse de café noir qui fume dans sa main. Ce spectacle attendrit Arya qui ne le montre pas.
« Tes enfants sont bordéliques, » se contente-t-elle de répondre en se plaçant près de lui devant la vitre.
Son bras vient naturellement s'enrouler autour de la taille de Zile.
« Non, sourit ce dernier en tournant le tête vers l'extérieur, ils apprécient seulement retomber en enfance le temps de quelques heures, »
Derrière la vitre, une scène incompréhensible aux yeux d'Arya : quatre hommes faits, cape d'hiver enfilée sur des pyjamas dont ils pourraient plus ou moins avoir honte si leur public n'était pas leur famille, s'affairent autour d'un gobelin des neiges qui n'a pour le moment que le nom de gobelin et pas encore les traits. À voir les sourires parfaitement heureux qui s'étirent sur leurs lèvres, il est difficile de croire qu'ils ont tous entre trente-cinq et vingt-et-un ans. Narym, à la fois le plus âgé des enfants Bristyle et le plus mature, s'amuse autant que les autres, ses cheveux rassemblés en un chignon brouillon sur le dessus de son crâne : baguette à la main, il est en train de façonner une monticule de neige sur les directives de son puîné. Mais Arya connait suffisamment Zakary pour savoir que le petit sourire qui creuse une fossette sur sa joue prévient toujours d'une taquinerie à venir. Elle étouffe un soupir en avalant une gorgée brûlante de son thé.
« Crois-tu qu'ils redeviendront adultes avant que nous ne devions leur rappeler de ranger derrière eux ?
— Les connaissant, ils attendront au moins que le déjeuner soit passé.
— En quémandant une nouvelle fournée de crackers de Noël ?
— En exigeant plutôt d'avoir des bonhommes en pain d'épices.
— Et du rhum pour faire passer le tout, grince Arya sans retenir le sourire amusé qui lui vient aux lèvres.
— De grands enfants qui ont l'âge de boire de l'alcool, » commente Zile d'une voix légère.
Arya reconnaît là la joie enfantine qui transforme toujours son mari à la période des fêtes de fin d'année. Son regard brille du même éclat que celui de ses enfants qui s'amusent dans la neige. Cette joie lui vient de son enfance, Arya le sait. Il n'a jamais eu l'occasion de s'amuser ainsi dans sa vieille Bulgarie, avec sa névrosée de sœur, son demi-sorcier de père et sa moldue de mère — tous plus toxiques les uns que les autres. De son côté, les choses étaient différentes... Mais pas moins toxiques. Chez Elizabeth et Ernest Bristyle, les fêtes de fin d'année étaient l'occasion de faire l'étalage de ses richesses et de ses contacts. Pour Noël étaient toujours invités une dizaine de convives, des connaissances au nom célèbre, des filles et des fils de bonne famille, des sorciers "comme il faut". Quand elle était toute petite, ses parents forçaient Arya à quitter tôt la soirée. Elle regagnait alors sa chambre et écoutait les bruits provenant de la salle à manger jusqu'à ce qu'elle s'endorme. Elle avait des cadeaux utiles, qu'elle pouvait ouvrir sans honte devant les amis bien éduqués de ses parents. Lorsqu'elle a quitté la maison à dix-sept ans, ces cadeaux ont cessé : quel intérêt d'offrir des présents à une personne absente ? Avec Zile, Arya a découvert une nouvelle facette de Noël. Les premières années, cela l'a amusé. Le sapin à préparer à deux, les cadeaux à choisir, les activités. Deux ans, peut-être trois. Après, cela l'a lassée. Le bruit, les musiques constantes, les couleurs, les attentions exagérés. Avec les enfants, c'était pire encore : davantage de travail, de contraintes. Noël est une fête de famille qui n'en finit jamais. Cela dure encore et encore et encore. Le point positif, c'est que contrairement à ses vieux parents ennuyants, ses enfants et son mari sont d'agréable compagnie. La plupart du temps.
Machinalement, Arya parcoure le jardin du regard. Comme elle s'y attendait, elle trouve la silhouette sombre de sa fille assise sur une chaise du salon de jardin. Emmitouflée dans une cape bien trop grande pour elle (Zakary l'aurait-il forcé à porter son vêtement en la voyant quitter la maison sans être couverte ?), Aelle pose un regard morne sur ses frères. Seule sa tête dépasse de la cape noire. Arya remarque les cernes sombres qui s'étirent sous ses yeux.
« Je crois que j'aurais fait une attaque si je l'avais trouvée en train de construire ce gobelin avec ses frères, » commente froidement Arya.
Zile se tourne à son tour vers leur fille. Sans étonnement, un air triste passe sur son visage.
« Je crois que Zakary a insisté pour qu'elle sorte.
— Sans surprise.
— Tu te rappelles du Noël de l'année 2038 ? »
Arya tique, grimace.
« Il va falloir être plus précis.
— Elle faisait toutes sortes d'expérimentations à cette période et ce Noël, elle a cru bon de demander à ses frères de la...
— Oui, l'interrompt Arya avec mouvement sec du menton. Elle a voulu qu'ils construisent le gobelin des neiges autour d'elle. Je n'ai jamais compris pour quoi.
— Moi non plus, mais elle était très mécontente qu'on les en empêche. Ça devait être important pour elle, » s'amuse Zile.
Arya ne répond pas et un silence tendu s'installe entre eux. Quel contraste derrière cette vitre ! D'un côté quatre grands garçons exubérants qui rient, crient, se lancent des boules de neige, s'amusent ; de l'autre une fille solitaire, assombrie. Le cœur d'Arya se serre dans sa poitrine. C'est cette image de sa fille qui lui est familière désormais, quand elle se tient à l'écart, l'air absent, là sans être là, le visage peu expressif. Aelle n'a jamais été exubérante, mais quand elle était petite fille elle s'extasiait pour un tout et un rien : un sortilège bien réussi de sa mère, une histoire passionnante, un long mot qu'elle ne comprenait pas. Vive quand elle était intéressée, elle parlait beaucoup dans ces moments-là, sa voix fluette tapant sur le système de sa mère même si elle était impressionnée par l'intelligence de sa fille. Ces souvenirs sont lointains, désormais, et teintés d'une rancœur tenace dont Arya n'a pas la moindre envie de se débarrasser. Il ne lui est plus possible, désormais, de ne pas sentir sa mâchoire se crisper quand ses yeux se déposent sur le profil boudeur d'Aelle.
« Plus rien n'est important pour elle, désormais, conclut-elle d'une voix sévère en ramenant ses yeux sur ses fils — vision beaucoup plus agréable qui ne lui noue pas le cœur.
— C'est faux, » la contredit néanmoins Zile en fronçant les sourcils.
Loin d'être convaincue, Arya se mure dans un silence profond. Elle aurait préféré qu'Aelle reste dans un coin où elle n'était pas visible de la maison : cela aurait évité à sa mère ces noires pensées et à son père cet air triste.
« Elle va mal, mais elle a l'air..., hésite-t-il, elle est présente. Pas seulement, aujourd'hui, mais...
— Le fait qu'elle soit venue à quelques repas ne prouve pas qu'elle se rapproche de nous, l'arrête Arya, le ton dur. Ne te fais pas d'idées, tu la connais. »
Il y a une chose qu'Arya ne supporterait pas : que sa fille donne de faux espoirs à son père. Il n'est pas naïf au point de croire qu'elle reviendra vers eux, n'est-ce pas ?
« Oui, répond Zile après un long silence. N'empêche qu'elle est là et ça me rend heureux. »
À ce moment-là, Arya aurait dû répondre qu'elle aussi elle en était heureuse, qu'elle appréciait ces quelques moments passés avec sa fille, à entendre sa voix, croiser son regard, entendre les quelques grains de sable de son quotidien qu'elle leur partage. Mais ce ne serait que mensonge d'affirmer une telle chose. Arya n'est pas heureuse de voir Aelle, car chaque moment passé avec elle lui rappelle combien elles sont loin l'une de l'autre. Et lui font prendre conscience qu'elles l'ont toujours été, comme si leur destin était irrémédiablement tracé. Pensée idiote, songe Arya qui n'a jamais cru au destin, mais l'idée est là malgré tout. Elle garde donc le silence, n'ajoute rien et Zile n'attend de toute manière pas qu'elle le fasse.
Dans le jardin, les flocons tombent à gros flocons du ciel et tourbillonnent jusqu'à se poser délicatement sur la couverture neigeuse qui recouvre déjà tout le paysage. Inconscients du regard de leurs parents, les quatre garçons tournent autour du gobelin des neiges qui commence peu à peu à ressembler à ce à quoi il doit son nom. Zakary se penche au pied de la créature inanimée et façonne une boule de neige de ses mains. Ses frères se reculent, chacun persuadé d'être pris pour cible, mais Zakary les étonne tous en lançant la boule blanche en direction d'Aelle. Zile se met à glousser quand elle dégaine sa baguette pour dévier le projectile qui allait percuter sa tête d'un geste dont la nonchalance est d'une extrême insolence aux yeux d'Arya.
« Tu as envie de les rejoindre, n'est-ce pas ? » lance-t-elle alors à son mari.
Ce dernier ne songe même pas à paraître penaud ; son sourire large comme l'univers frappe Arya directement au cœur.
« Évidemment ! s'exclame-t-il en avalant le fond de sa tasse et en l'envoyant se ranger dans la cuisine d'une coup de baguette. Et toi, tu viens ?
— Je préférerais être emmurée vivante que de vous rejoindre, » refuse stoïquement Arya.
Amusé, Zile plaque un baiser sur ses lèvres en entourant son visage de ses mains.
« Aelle et toi, vous vous ressemblez plus que tu ne le crois, murmure-t-il contre ses lèvres. Et je vous aime toutes les deux à la folie. »
Il file sur ses mots, se glissant vivement par la porte-fenêtre en prenant soin de la refermer derrière lui pour qu'Arya n'ait pas froid. Cette dernière garde son poste de surveillance tandis que Zile traverse le jardin en sautillant dans la neige, arrachant des éclats surexcités à ses fils. L'instant d'après, pas moins de trois projectiles enneigés l'ont atteint. Arya avale une longue gorgée de thé, un sourire aux lèvres. Aidée par l'expérience, elle remise ses inquiétudes pour sa fille dans un coin fermé de son esprit. Il y a des pensées pour lesquelles il n'est pas nécessaire de perdre son temps.
La neige en murmure
7. Aodren
Les regards qu'Aodren lance à l'horloge sont frénétiques. Il ne peut pas s'en empêcher. Il faut dire que le lieu n'aide pas : ils sont tous les cinq affalés dans l'espace salon, leur estomac distendu d'avoir trop mangé, et ils ne sont bercés que par les cliquetis réguliers de l'horloge. Un tic-tac, tic-tac, tic-tac incessant qui rappelle à Aodren que le temps file inexorablement. Et plus le temps s'enfuit, plus la fin de la journée s'approche. Avant cette année, il n'avait jamais surveillé l'horloge de cette façon.
Sur le fauteuil, Zakary ronfle, la bouche ouverte. Au début, ils se sont tous moqués de lui, une photo a été prise qui a failli le réveiller, puis les rires ont cessé mais de temps en temps le regard d'Aodren croise celui de Natanaël et alors ils sont obligés de se détourner chacun de leur côté pour éviter d'être embarqués dans un fou-rire qui réveillera toute la maisonnée. Personne d'autre ne dort, pourtant, mais tous succombent peu à peu à la béatitude de l'après-repas.
Sur la table basse se trouve une assiette dans laquelle ne reste que des miettes : ils ont dévoré les bonhommes de pain d'épices que leur père est parti acheter rapidement en fin de matinée quand ils l'ont harcelé pour en avoir une nouvelle fournée — la première ayant été dévorée la veille. Maintenant, plus personne ne peut avaler quoi que ce soit et tout le monde est en train de bavasser : Narym somnole en regardant le feu danser dans la cheminée, Natanaël est plongé dans un roman, leurs parents discutent à voix basse, installés à la table de la salle à manger et Aelle, comme lui, semble compter les heures qui les séparent de la fin de la journée. Aodren surprend son regard sur l'horloge. A-t-elle hâte de s'en aller ? Son estomac se creuse à cette idée : comment peuvent-ils être si différents ? Mais il faut dire que ce soir, Aelle ne rentrera pas dans un appartement vide, elle. Elle retrouvera celui bien chaleureux et vivant de Narym. Là se trouve toute la différence.
« Dites... », commence Aodren à mi-voix, n'y tenant plus.
Natanaël, Aelle et Narym se tournent vers lui, le regard plus ou moins éteint.
« Vous partez à quelle heure ?
— Moi j'pars pas..., » bafouille alors Zakary, faisant sursauter Natanaël, à demi affalé dans le canapé.
Le cœur d'Aodren explose dans sa poitrine ; il ne part pas ? Natanaël se redresse difficilement sur un coude pour mieux fusiller le faux dormeur du regard.
« Merlin, tu dors pas, toi ?!
— Jusque là, si. »
Naël, les yeux écarquillés, se tourne vers Aodren qui soutient son regard, un sourire amusé aux lèvres. Il est flippant, articule-t-il silencieusement à son frère qui secoue vivement la tête.
« Pas envie de rentrer. Plus confortable ici, » explique Zakary dans un marmonnement.
Ses yeux sont de nouveau clos, il semble prêt à se rendormir d'un instant à l'autre. Mais tout aussi soudainement qu'il s'est réveillé, il se redresse et élève la voix pour interroger leur père qui se trouve à l'autre bout de la pièce.
« P'pa ! Eh, p'pa ?
— Il est fou, chuchote Natanaël.
— Fils ? »
Zile ne prend pas même la peine de lever les yeux vers le salon. Et lui, contrairement à son fils, ne se sent pas l'obligation de brailler à travers la pièce pour se faire entendre. Zakary consent à ouvrir les yeux et, poussant sur ses bras, il se redresse légèrement afin d'apercevoir son père par dessus la tête de ses frères.
« On reste dormir ici, ce soir. C'est ok ? Il y a des restes, de toute façon !
— Demande à ta mère, lui lance un Zile tout sourire sans se soucier du coup de coude que sa femme lui met dans le bras.
— M'man ?
— Demande à ton père.
— P'pa ?
— Demande à ta m... Aïe ! Arya ! »
Au bout de la table, leurs parents se chamaillent. Ils ne leur accordent plus aucune attention. Zakary se laisse tomber dans le fauteuil en gratifiant Aodren d'un clin d’œil complice.
« Donc moi, je reste, confirme-t-il. Et vous ?
— Moi je vis ici, se vante Natanaël avec un sourire railleur.
— Et toi, Nar ? questionne Aodren sans réussir à comprendre pourquoi il est si gêné, tout à coup, d'avoir envie de rester dormir chez son père et sa mère.
— J'avais déjà prévu de rester avant même d'arriver. »
Aelle lui lance un regard surpris ; Narym a le bon sens de paraître penaud. Puisqu'Aelle et lui sont colocataires, ont-ils une obligation de se prévenir pour ce genre de choses ? Connaissant Aelle, Aodren doute qu'elle tienne leur frère informé de tous ses déplacements. Il est persuadé qu'elle refusera et qu'elle n'attend qu'une chose : pouvoir rentrer chez elle et rester seule, contrairement à lui qui craint de retrouver le silence et la solitude de son appartement. Attention, il adore son appartement, il adore vivre seul, être indépendant, ne dépendre de rien ni de personne ! Mais souvent, le silence lui pèse, alors l'idée de rentrer chez lui après ces heures festives l'attristait.
Grâce à Zakary, cette peur se transforme en excitation. Cette joie inattendue le pousse à questionner malgré tout sa petite sœur, laquelle plisse les yeux vers lui comme si elle lui en voulait de lui avoir demandé. Pour seule réponse, elle se contente de hausser les épaules.
« Tu restes aussi, Ao, affirme alors Zakary pour éviter qu'un malaise s'installe.
— Ah oui ? s'esclaffe ledit Ao qui avait de toute manière déjà décidé de rester également.
— Yep. »
Et tout naturellement, les choses retrouvent leur place. L'appréhension qui lui tordait plus ou moins inconsciemment le ventre depuis le matin s'est envolée subitement, ne reste qu'un bonheur simple et léger : celui d'être avec sa famille. Et puisque désormais plus rien ne se met en travers de son chemin, Aodren s'expulse du fauteuil sur lequel il était en train de végéter, arrachant à Natanaël un long gémissement plaintif : il a déjà deviné ce qu'il allait dire.
« Puisque tout le monde reste ici... Quidditch ! »
Aodren a les bras levés au ciel en signe de victoire. Narym fait déjà mine de se lever. Les yeux verts d'Aodren s'écrasent dans ceux somnolants de Zakary. Il n'a pas besoin de dire quoi que ce soit, Zak ne soupire même pas, il se contente de frotter ses yeux et de bâiller à s'en décrocher la mâchoire.
« Je vais préparer les balais, » indique-t-il en s'éloignant vers le jardin, les bras étirés au-dessus de sa tête, Narym dans son sillage.
Natanaël, lui, râle.
« Mais il neige encore ! »
Il a malgré tout refermé son livre ; certaines traditions sont tellement ancrées en eux qu'ils ne songent même pas à vouloir outrepasser.
« Et alors ? demande Aodren. On volera bas.
— Il fait froid, soupire Natanaël.
— L'hiver dernier aussi il faisait froid et pourtant ton équipe a gagné, je te rappelle.
— Pas faux...
— Et on ne brise pas les traditions.
— Mh...
— Et vous aurez du chocolat chaud en revenant, » lance leur père de la salle à manger en les gratifiant d'une œillade amusée.
Il n'en fallait pas davantage au jeune homme pour le convaincre. Bientôt, il ne reste plus qu'Aodren et Aelle dans le salon. Cette dernière regarde d'un air perdu vers la véranda, comme si elle s'étonnait encore que tout le monde soit partie aussi rapidement. Les dents d'Aodren se plantent dans sa lèvres : doit-il insister ou s'en aller en lui souriant ? Mais ce serait cruel, non, de s'en aller sans ne rien dire ? Mais il sait qu'elle refusera, pourquoi insister ? D'un autre côté, la conversation qu'il a eue avec ses frères la veille au soir est encore bien fraîche dans son esprit et il ne peut s'empêcher d'être inquiet pour sa sœur.
Son hésitation force le silence à s'étirer. Il se balance sur ses pieds, ouvre la bouche et la referme, mais au moment où il allait se décider à partir sans insister pour qu'elle vienne, Aelle se lève dans un soupir d'effort — à moins que ce ne soit une plainte ?
« Tu fais quoi ? s'étonne Aodren.
— Bah... » Elle aussi, elle hésite, sans fixer ses yeux noirs dans les siens. « T'as dit Quidditch, alors...
— Tu joues avec nous ? s'exclame-t-il vivement.
— Faut croire. »
Elle se renfrogne à grande vitesse. Aodren l'observe un moment sans rien dire, puis il se souvient que cela fait des années qu'il a cessé de vouloir à tout pris comprendre pourquoi elle agissait comme elle agissait. Alors ses joues se creusent d'un sourire heureux ; pourquoi tout vouloir comprendre alors qu'il a ce dont il a envie ?
« Trop cool ! se réjouit-il. Allez, viens ! »
Il ne la laisse pas hésiter. Il ne l'attrape pas par le bras comme il l'aurait naturellement fait avec ses frères, mais il se dirige aussitôt vers la véranda, visage tourné vers elle pour l'inciter à le suivre, ce qu'elle fait au bout d'un moment.
« On se met dans la même équipe, tu verras, s'emporte Aodren pour effacer le malaise que les longs silences d'Aelle lui font ressentir. On va tous les dérouiller, cette année Natanaël ne gagnera pas.
— Je n'ai pas volé depuis l... »
Elle s'interrompt si subitement, que son frère s'immobilise devant la baie vitrée menant au jardin pour lui lancer un regard interrogatif.
« Depuis quand ? »
Ses yeux noirs le fuient, encore. Son visage montre une si grande fragilité, qu'Aodren sent le sang se figer dans ses veines. Puis elle secoue la tête, plante son regard dans le sien.
« Rien. »
Et c'est tout, c'est terminé, comme si cela pouvait être suffisant de répondre "rien" à un "depuis quand ?". Aodren s'appuie lourdement sur la vitre qu'il ouvre d'un geste inconscient pour laisser passer Aelle. Son regard la suit encore quand elle s'éloigne dans la neige. Au loin dans le jardin, leurs frères s'activent autour des vieux balais de la famille et commencent à enchanter les balles. Aodren leur lance un regard avant de se lancer à la poursuite de sa sœur.
« Ça va pas ? souffle-t-il.
— Pourquoi tu dis ça ? rétorque-t-elle en réponse, ses pas s'allongeant.
— Parce que je m'inquiète pour toi.
— T'as pas à t'inquiéter.
— Bah... Si, en fait, hésite Aodren. T'es ma sœur. »
Elle s'immobilise au milieu du jardin. Les maigres flocons qui tombent encore se déposent sur ses cheveux et fondent sur ses joues ; ses yeux sont comme des gouffres — qui croit-elle berner ? Qui croit-elle berner depuis dix ans qu'elle ne va pas bien ? Depuis vingt ans ? Parfois, Aodren doute. Alors il se demande si ce n'est pas seulement lui qui est incapable de comprendre la façon dont Aelle est heureuse, sa façon de ressentir la joie ou le bonheur — peut-être est-il juste incapable de comprendre et qu'elle va très bien ?
« Et ça rend l'inquiétude automatique ?
— Seulement quand les frères et sœurs tiennent les uns aux autres, » réplique Aodren qui n'a jamais aimé l'habitude qu'a Aelle de tout remettre en question, même de telles évidences.
Aelle ne trouve rien à dire et hausse les épaules. Un soupir dévale les lèvres d'Aodren. À quoi bon insister ? Pourtant, sur un coup de tête, il prend la décision de ne pas s'arrêter là.
« Tu sais pourquoi j'ai demandé aux autres s'ils comptaient rester, ce soir ? »
Elle hausse les épaules ; il enfonce ses mains tout au fond de ses poches, le regard tourné vers leurs frères.
« Parce que j'ai eu peur de rentrer chez moi. » Un sourire timide éclaire son visage quand il ramène ses yeux sur Aelle. « Je sais pas, j'ai toujours vécu avec plein de gens, que ce soit à Poudlard ou à la maison. Là-bas, chez moi... Parfois c'est un peu flippant.
— Qu'est-ce qui est flippant ? marmonne Aelle sur un ton qui laisse croire à son frère qu'elle a déjà compris ce qu'il allait dire.
— Bah le silence, la solitude, ces choses, quoi. C'est pas toujours facile en ce moment, alors ce soir j'avais pas envie de rentrer et... Je ne sais pas, soupire-t-il en grattant la neige de la pointe de sa chaussure, j'ai eu un peu honte de l'avouer. À moi mais aussi à vous. »
Pourquoi s'est-il confié ? Aodren se le demande sincèrement en voyant l'hésitation couler sur le visage d'Aelle. Elle n'a jamais fait preuve de beaucoup d'empathie et n'est pas non plus du genre à se confier en retour. Mais il a cru que... Peut-être que s'il se confiait, elle voudrait bien... Bref, il a espéré. À tort, comprend-il quand elle hoche lentement la tête, mais que ses yeux brillent d'incompréhension.
Mais elle le surprend en fronçant les sourcils et en affirmant :
« C'est pas ton genre d'avoir honte de ressentir un truc comme ça. »
Un petit rire surpris lui échappe et ses doigts s'enroulent autour des manches de sa cape.
« Ouais... Ouais, c'est pas faux. Ça montre bien que la période est vraiment bizarre.
— Oui. »
Elle tourne la tête vers leurs frères et se remet en marche, comme ça, ça ne rien dire. Mal à l'aise, Aodren lui emboite le pas. Ce ne serait pas la première fois qu'une de leur conversation se termine de manière aussi brutale. Peut-être n'a-t-elle pas compris son invitation à parler. Ou qu'elle n'a pas envie de répondre à l'invitation. Ce serait bien son genre.
Pourtant, au moment où ils arrivent près de leurs frères qui s'activent autour des balais et des balles, en profitant pour se lancer des boules de neige en gloussant, Aelle se tourne une dernière fois vers lui et lui dit, les yeux n'exprimant rien et d'une voix neutre :
« Je ne veux pas rentrer non plus. »
La surprise foudroie Aodren qui écarquille les yeux. Il voudrait lui demander : quand ne veux-tu pas rentrer, seulement ce soir ou tous les jours ? Pourquoi, qu'est-ce que tu crains, toi, le silence, la présence de Narym ? Quel autre endroit préférerais-tu retrouver ? À quoi penses-tu ? Pourquoi m'avoir confié ça alors que tu ne dis jamais rien ? Qu'est-ce que tu attends de moi, qu'est-ce que je dois dire pour te réconforter, est-ce que je peux t'aider, te soutenir, te soulager ? Les questions s'accumulent tant est si bien qu'Aodren ne comprend pas tout de suite qu'Aelle est déjà partie.
Quand il cligne des yeux et se redresse, il la voit accroupie près des balais. Elle s'est mise à les en débarrasser magiquement de la poussière qui s'est accumulée sur les brindilles. La conversation est terminée, elle n'expliquera pas, elle ne se confiera pas plus, peu importe toutes les questions qui traversent l'esprit de son frère. Mais peut-être qu'aucune explication nécessaire, songe ce dernier. Peut-être que cet aveu suffit. Elle n'a pas envie qu'on l'aide, mais aujourd'hui elle s'est confié, comme lui l'a fait, et Aodren sait combien c'est précieux, venant d'elle.
Il dépose ce trésor dans le coffre-fort au fond de son cœur et rejoint ses frères, feignant comme Aelle que rien ne s'est passé.
— Fin —






