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Il y avait des signes qui ne trompaient pas, et parfois, le corps en disait plus long que les mots. La posture adoptée par la mère d'Aelle, en l'occurrence, signifiait tout le contraire de ce que sa voix tentait de produire. Kristen avait l'habitude des personnes qui se fondaient sur sa réputation pour la juger, et il ne fallait pas être bien malin pour comprendre qu'Arya Bristyle ne l'aimait pas beaucoup. Ses bras croisés annonçaient, sans le vouloir, qu'elle se sentait comme... menacée ? par la simple présence de Kristen. Pas d'une menace physique, mais d'une menace plus insidieuse, qui attaquait directement sa fierté. Kristen avait hésité à lui demander si elle était dans la Poursuite ou si elle était une consommatrice, tout en ayant une petite idée de la réponse. Elle n'avait plus de doutes, désormais. Comme elle l'avait pressenti, la mère d'Aelle était une simple consommatrice. Elle voulait certainement bien apprendre ce qu'il était utile d'apprendre, et si elle se heurtait à un mur, c'est qu'il était tout simplement vain de vouloir aller plus loin : briser le mur reviendrait à gaspiller ses forces. D'ici, on pouvait voir ses œillères.

« Mais certainement, dit calmement Kristen, un faux sourire aux lèvres. »

Elle soupira, pencha la tête sur le côté en espérant voir Aude apparaître derrière une tente. Non... Cette conversation l'ennuyait. Elle reporta ses yeux perçants sur la guérisseuse, pensant avec ironie : vous soignez les malades, et c'est bien noble, Madame ; mais moi, je ne suis pas médecin, et j'ai vraiment vaincu la Mort. Cette pensée la démangea : elle n'avait pas pu se vanter de son exploit, nulle part, mais il la gonflait toujours d'un sentiment de surpuissance. Malgré les sacrifices qu'elle avait dû faire pour en arriver là. Malgré ce que cela avait coûté à Aude. Elle avait accompli ce que personne n'avait jamais accompli, ce que le commun du mortel ne pouvait même pas s'autoriser à rêver. En ce sens, elle avait changé, depuis sa dernière rencontre avec Aelle. Elle savait, désormais, qu'il était possible de dépasser toutes les limites, même la limite ultime. Être humain n'était plus une fatalité ou un aveu de faiblesse. Les possibilités, vraiment, étaient infinies.

« Cela dit... Les limites ne repoussent que ceux qui ont la faiblesse d'esprit de penser qu'elles les empêcheront d'avancer. »

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Les personnes incapables d’accepter que tout a une limite ne peuvent pas s’attirer le respect d’Arya. Pour elle, ce besoin et cette envie de repousser les limites ne sont qu'une façon pour les personnes comme Loewy de se prouver qu'ils ont toujours le contrôle. Arya sait que sa fille est ainsi. Depuis toujours, Aelle cherche à avoir le contrôle. De ses émotions, certes, mais aussi du monde, de ses relations, de la vie, de la magie. Cette quête insensée du contrôle est vaine ; Aelle s'en rendra et s’en mordra les doigts, mais ce jour-là sa mère serait présente pour la rassurer et lui faire comprendre que le bonheur peut se contenter de limites. Doit se contenter de limites. C'est plus malheureux que Loewy y soit confrontée. À son âge, elle aurait dû se rendre compte depuis longtemps qu’il existe des limites et qu’il faut bien s’y tenir. Arya est déçue que Kristen Loewy fasse partie des « déraisonnablement passionnées ». Si elle était sincère, elle s'avouerait certainement que cette femme a, si l'on oublie sa poursuite, le profil parfait pour s'attirer sa sympathie : intéressante, intelligente et capable de défendre ses points de vue. Mais Arya n'est pas sincère.

Habituellement, le froid mépris de la directrice de Poudlard l’aurait agacée et Arya ne se serait pas gênée pour rétorquer, mais elle est tellement persuadée d’avoir raison qu'elle ne se sent même pas le besoin de débattre de la question.
Elle ne peut qu'être désolée que Loewy soit un cas perdu — si Arya peut aider sa fille, elle ne peut rien pour cette femme.

« Se voiler la face en se pensant capable de repousser des limites infranchissables, je n’appelle pas cela faire preuve d’une quelconque force d’esprit, madame. »

Au contraire, pour Arya c'est même une preuve d’idiotie. C'est malheureux que sa fille soit également concernée par ces paroles, mais elle a confiance en l’intelligence et en la débrouillardise d’Aelle : bientôt elle brillera et ce ne sera pas pour avoir poursuivit des chimères aberrantes.

Dans un léger soupir, Arya expulse la frustration qui lui fronce les sourcils. Cette conversation ne lui plait décidément pas. Elle n’aime guère que l’on remette en question ses certitudes et préfère discuter avec des personnes qui vont dans son sens.

Pendant un instant, un bref instant, Arya éprouve la piqûre de la jalousie : cette femme est tout ce qu’Aelle pense être. Il est donc évident que le jour où elle s’en rendra compte, Aelle éprouvera pour sa directrice une certaine admiration. En tant que mère d’Aelle, Arya ne peut tout simplement pas accepter que sa fille admire une autre femme. Mais le sentiment n’habite pas longtemps son coeur. Comment jalouser une personne qu’elle méprise ? Finalement, elle doit plutôt plaindre sa fille qui va, pendant quelque temps du moins, admirer une femme qui est incapable de voir que sa Poursuite, plus qu’une poursuite du savoir, est une poursuite du contrôle.

Arya jette un regard vers les pans entrouverts de la tente d’Aude Luneau. Elle adresse un sourire froid et purement hypocrite à Loewy.

« J’imagine que votre épouse ne devrait pas tarder. »

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Œil gauche, œil droit, œil gauche... Ceux de Kristen, plissés, tournaient sur ceux d'Arya Bristyle. Elle ne s'en rendait pas compte, mais c'était ce qu'elle faisait quand quelqu'un lui inspirait un mépris si profond qu'elle se mettait presque à se désoler de la platitude de son existence. Ah, que vous êtes limitée, pensa-t-elle. C'est d'une tristesse ! Il semblait à Kristen que cette femme avait l'air moins bête qu'elle ne l'était réellement : elle se tenait pourtant fort bien et dégageait une certaine assurance. Quel dommage de penser que des limites étaient infranchissables, quand on dégageait tant de fierté ! Il n'y avait qu'une chose qui aurait pu la sauver : avoir donné naissance à Aelle. Mais il y avait autre chose qui jouait en sa défaveur : cette femme rappelait à Kristen sa propre mère. Si bienséante, si bienpensante, d'une droiture à faire pâlir un cierge d'église, d'un ennui... Le genre de personnes qui devait penser d'elle : Kristen Loewy ? Elle est néfaste. Arya Bristyle n'avait toutefois pas la chance d'être sa mère et il était ainsi inutile de chercher à lui pardonner sa petitesse d'esprit.

Kristen haussa les épaules, consciente que poursuivre cette conversation n'aurait pas de sens.

« Je ne m'en pense pas capable : je sais que je le suis. Un jour, peut-être, vos certitudes s'effondreront comme un château de cartes. Vous vous rendrez compte que les grandes lois prétendument universelles que l'on vous a enseignées ne sont en fait que des concepts créés pour vous rendre plus docile. C'est en tout cas tout le mal que je vous souhaite. Mais enfin..! Vous avez raison, mon épouse ne tardera plus. »

Elle inclina légèrement la tête.

« Madame. Ce fut un plaisir. »

Cette formule, puisqu'elle était toute faite, eut le mérite de ne pas trop lui arracher la langue même si elle n'en pensait pas un mot. Cependant, elle se retourna et entra finalement dans la tente d'Aude. Elle déposa la boîte de croissants sur son bureau et ne résista pas à l'envie d'en goûter un. Leur texture était étrange, mais le goût y était plus ou moins, tout compte fait. Aude apprécierait sans doute le geste.

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Arya est tout à fait d’accord avec la Directrice de Poudlard : elle aussi pense que les certitudes bien construites de cette femme finiront un jour ou l’autre par s’effondrer comme un château de cartes — et si elles ne s’effondrent pas, la mort viendra la prendre dans son ignorance. Bah ! cela n'est pas son problème. Son seul regret est que sa fille soit élève dans l’école de cette femme, mais elle ne peut pas l’empêcher ; et Aelle est suffisamment autonome pour ne pas se laisser influencer par les idées d’une femme telle que Kristen Loewy. Arya en est certaine et pense de toute manière que les deux n'ont guère de raison de se rencontrer : elle est persuadée qu'une relation purement scolaire lie son enfant à sa directrice. Si elle était un temps soit peu capable de se remettre en question, ce qui n'est pas le cas, Arya aurait compris que sa persistance à se persuader que cette relation n'est rien d’autre que ce qu’elle devrait être n'est qu’une preuve qu’elle est effrayée à l’idée d’avoir tort.

Loewy la salue, ce à quoi Arya répond automatiquement, sans même y penser : « Bonne journée, madame » alors qu’elle ne lui en souhaite pas tant. Elle aurait dû partir dans la seconde, se remettre en marche pour se rendre là où le dossier qu’elle tient dans les mains veut la mener, mais elle en est incapable. Elle reste là, figée, à regarder l’endroit où s’est tenue Kristen Loewy, l’esprit aussi froidement figé qu'est agité son coeur dans sa poitrine. Cette conversation lui laisse un mauvais goût dans la bouche, comme une aigreur. Arya, qui est une femme très fière, ne croit pas qu’elle est bouleversée d’avoir été bousculée dans ses croyances ; non, elle se dit qu’elle est seulement choquée qu’une femme de l’intelligence de Kristen Loewy et de son âge soit capable d’une telle fermeture d’esprit. Ce qui est assez ironique, finalement, pour quelqu'un qui prône la poursuite.

Finalement, elle parvient à se remettre en route et le son de ses pas résonne jusqu’à ce qu’elle disparaisse au détour d'une tente. Il lui faut un certain temps pour se sortir cette conversation de l'esprit, mais au moment d'arriver près de son patient, Arya a retrouvé sa quiétude d'esprit et se plonge avec bonheur dans le mystère médical qui lui est proposé.

De cette rencontre, Arya garde un souvenir acide et désagréable. Le soir venu, elle s’en ouvre à son mari qui ne trouve qu’une chose à répondre au véhément tableau qu'elle dresse de la directrice de l'école de Poudlard : « Ne peux-tu accepter qu’elle soit simplement différente de toi ? ». Pauvre Zile. Il accepte tout et tout le monde sans se soucier de ce qu’ils pensent. Ce soir-là, Arya le méprise autant qu’elle a méprisé Kristen Loewy.

Ça c'est fait. C'était un plaisir !