Nos peaux se souviennent
Nous étions tous installés autour de la table basse : Marshall et moi sur des tabourets peu confortables, Aelle face à nous, sur le canapé. Mon colocataire ne retint pas son enthousiasme quand il déballa son hamburger, qui ressemblait à un millefeuille de viande de bœuf et de fromage fondu. Son métabolisme était anormalement bienveillant : le rockeur pouvait manger deux quadruple cheese double bacon toutes les semaines et s’enfiler une petite binouze par jour sans prendre un gramme. Il était fin et musclé et il le demeurait malgré ses excès. Parfois, je me demandais s’il n’y avait pas un peu de magie dans ce miracle. Ce que j'ignorais, c'était que cette maigreur imposée l'avait toujours un peu complexé, il avait même subi les railleries de méchants camarades lors de l'adolescence.
Il dévorait goulument son burger comme s’il n’avait rien avalé depuis deux siècles. Après avoir marmonné un « bon appétit », je tâchai d’imiter son avidité et je croquai dans mon burger ; je tenais malgré tout suffisamment à préserver ma dignité pour ne pas y mettre la même ardeur que lui et je veillai soigneusement à ce qu’aucune goutte de sauce ne s’échappe de mes tranches de pain. Je retins un haut-le-cœur : décidément, les burgers de chez Bun Bunny ne m’avaient jamais semblé aussi lourds et dépourvus de finesse. Je me forçai toutefois à apprécier mon repas, juste pour contrarier cette partie de moi qui voulait décider de mes goûts.
Quand Aelle s’évertua à alimenter la conversation en supposant que le drone était un Uber Eats, Marshall et moi cessâmes de croquer dans nos sandwiches et échangeâmes un regard. Tu lui expliques ? l’implorai-je sans rien dire. Il avala une grosse bouchée encore coincée dans sa bouche avant de répondre :
« On appelle ça un drone. Uber Eats, c’est l’application… le logiciel, si tu préfères.. ? Enfin, le… le… Le truc, quoi, qui t’a permis de choisir ton burger. Pas le téléphone, hein, les images… ce qui était affiché dessus. »
Marshall avait toujours eu l’habitude de fréquenter des sorciers de sang-mêlé, comme lui, ou des Moldus. Il n’avait jamais abordé ces sujets typiquement moldus avec un sorcier pure souche ; d’ailleurs, il ne supportait pas de subir la fracture entre les deux mondes. Cette conviction que le monde se porterait bien mieux si la compréhension entre sorciers et moldus était mutuelle était à l’origine même de la création de son groupe de rock, les Arcane Riot : leurs textes engagés ne cessaient de défendre cette idée. En étant forcé d’expliquer en termes simples le fonctionnement de la technologie moldue à une sorcière qui n’y comprenait absolument rien, il se sentait complètement démuni, il avait l’impression de parler en Gobelbabil à un poisson.
« Je n’ai jamais eu besoin de suivre les cours d’Étude des Moldus de Poudlard mais j’ai entendu dire que certains professeurs étaient complètement à côté de la plaque, à traiter les Moldus comme une espèce exotique, se désola-t-il. »
L’image de cet imposant château s’imposa à moi et je tournai la tête vers la devise de l’école, affichée au-dessus des escaliers. Marshall l’avait placée là pour indiquer les chambres : Draco dormiens nunquam titillandus. Il s’imaginait que c’était lui, le dragon endormi. Je posai mon burger à moitié croqué sur la table et demandai, autant à Aelle qu’à Marshall, qui avaient tous les deux des souvenirs de cette académie de magie :
« Comment c’était, Poudlard ? Qu’est-ce que vous y avez appris ? »
Mon colocataire n’avait jamais vraiment élaboré sur le sujet : il s’était contenté de quelques anecdotes, des bêtises qu’il avait faites avec ses amis (tenter de s’introduire dans les cuisines en pleine nuit, envoyer des boules puantes dans les couloirs, dessiner sur les tableaux noirs sans autorisation, dresser des banderoles aux messages plus ou moins politiques dans les lieux passants, coller des portraits de profs sur les tableaux…), mais je voulais désormais savoir à quel point ce château, qui me remuait de sentiments contradictoires, pouvait être gorgé de magie et de savoir. Je voulais aussi savoir s'il m'était possible de rattraper mon insupportable retard causé par la perte de mes souvenirs.
« Je vais avoir besoin de prendre des cours intensifs de magie, moi aussi, admis-je en baissant les yeux, terriblement honteuse. »
Il dévorait goulument son burger comme s’il n’avait rien avalé depuis deux siècles. Après avoir marmonné un « bon appétit », je tâchai d’imiter son avidité et je croquai dans mon burger ; je tenais malgré tout suffisamment à préserver ma dignité pour ne pas y mettre la même ardeur que lui et je veillai soigneusement à ce qu’aucune goutte de sauce ne s’échappe de mes tranches de pain. Je retins un haut-le-cœur : décidément, les burgers de chez Bun Bunny ne m’avaient jamais semblé aussi lourds et dépourvus de finesse. Je me forçai toutefois à apprécier mon repas, juste pour contrarier cette partie de moi qui voulait décider de mes goûts.
Quand Aelle s’évertua à alimenter la conversation en supposant que le drone était un Uber Eats, Marshall et moi cessâmes de croquer dans nos sandwiches et échangeâmes un regard. Tu lui expliques ? l’implorai-je sans rien dire. Il avala une grosse bouchée encore coincée dans sa bouche avant de répondre :
« On appelle ça un drone. Uber Eats, c’est l’application… le logiciel, si tu préfères.. ? Enfin, le… le… Le truc, quoi, qui t’a permis de choisir ton burger. Pas le téléphone, hein, les images… ce qui était affiché dessus. »
Marshall avait toujours eu l’habitude de fréquenter des sorciers de sang-mêlé, comme lui, ou des Moldus. Il n’avait jamais abordé ces sujets typiquement moldus avec un sorcier pure souche ; d’ailleurs, il ne supportait pas de subir la fracture entre les deux mondes. Cette conviction que le monde se porterait bien mieux si la compréhension entre sorciers et moldus était mutuelle était à l’origine même de la création de son groupe de rock, les Arcane Riot : leurs textes engagés ne cessaient de défendre cette idée. En étant forcé d’expliquer en termes simples le fonctionnement de la technologie moldue à une sorcière qui n’y comprenait absolument rien, il se sentait complètement démuni, il avait l’impression de parler en Gobelbabil à un poisson.
« Je n’ai jamais eu besoin de suivre les cours d’Étude des Moldus de Poudlard mais j’ai entendu dire que certains professeurs étaient complètement à côté de la plaque, à traiter les Moldus comme une espèce exotique, se désola-t-il. »
L’image de cet imposant château s’imposa à moi et je tournai la tête vers la devise de l’école, affichée au-dessus des escaliers. Marshall l’avait placée là pour indiquer les chambres : Draco dormiens nunquam titillandus. Il s’imaginait que c’était lui, le dragon endormi. Je posai mon burger à moitié croqué sur la table et demandai, autant à Aelle qu’à Marshall, qui avaient tous les deux des souvenirs de cette académie de magie :
« Comment c’était, Poudlard ? Qu’est-ce que vous y avez appris ? »
Mon colocataire n’avait jamais vraiment élaboré sur le sujet : il s’était contenté de quelques anecdotes, des bêtises qu’il avait faites avec ses amis (tenter de s’introduire dans les cuisines en pleine nuit, envoyer des boules puantes dans les couloirs, dessiner sur les tableaux noirs sans autorisation, dresser des banderoles aux messages plus ou moins politiques dans les lieux passants, coller des portraits de profs sur les tableaux…), mais je voulais désormais savoir à quel point ce château, qui me remuait de sentiments contradictoires, pouvait être gorgé de magie et de savoir. Je voulais aussi savoir s'il m'était possible de rattraper mon insupportable retard causé par la perte de mes souvenirs.
« Je vais avoir besoin de prendre des cours intensifs de magie, moi aussi, admis-je en baissant les yeux, terriblement honteuse. »
Nos peaux se souviennent
Donc ce n'était pas un ubeuritse. Lorsque l'homme sans nom dit une nouvelle fois ce mot qui m'est inconnu, je comprends que je le prononçais mal. Pas ubeuritse. Uber. Eats. Apparemment une application. Un logiciel.Je ne comprends pas mieux, parce que je ne connais qu'une seule utilisation au mot "application" et qu'elle n'a aucun rapport avec un téléphone ou même de la nourriture. Quant au mot logiciel ? Puis il dit "truc" et ce mot me semble plus clairs que tous les autres qu'il a employés jusqu'ici. Je sais ce qu'est un truc. Un truc, c'est tout et rien à la fois, voilà tout. Voilà ce qu'est Uber. Eats. Un truc qui me permet de tenir ce burger dans les mains sans avoir dû me rendre dans le restaurant pour passer commande auprès de vrais humains. Cela me semble complètement aberrant, mais comme beaucoup de choses dans le monde moldu, alors je décide de ne pas y réfléchir plus longtemps. Plus tard, peut-être que je regarderai dans un livre pour comprendre un peu mieux. Nul doute qu'un livre sera plus clair que les explications laborieuses de ce type qui, je le comprends, a certainement grandi avec un pied dans le monde moldu. C'est évident.
Je hausse légèrement les épaules quand il critique les professeurs d'Étude des moldus. Je ne me prononce pas, je me fiche de ces cours. À l'époque, je les suivais avec une réelle concentration parce que c'est ainsi que je suis : quand je suis en cours, je suis sérieuse. Mais très vite, j'ai pris conscience que je préférais utiliser mon temps autrement qu'en dissertant sur ce qu'est un rétroviseur.
Avec un temps de retard par rapport aux deux autres, j'attrape mon hamburger. Je n'ai pas l'habitude de les manger avec les mains. À Poudlard ou même à la maison, c'était avec des couverts. J'ai un moment d'hésitation lorsque je m'apprête à croquer dedans : je n'ai pas si faim que cela. Mais considérant que ça m'occupera et m'évitera de lever les yeux sur celle qui me fait face, je poursuis mon geste. C'est, ma foi, pas si mauvais que cela.
Malheureusement, les burgers n'ont aucun super-pouvoirs, alors lorsqu'Yshre prend la parole, rien ne peut empêcher mes yeux de trouver le chemin vers le sien. Je la surveille avec une certaine méfiance, pas parce que je me méfie d'elle, mais parce que je crains, désormais, ce que peuvent voir ses yeux. Je baisse rapidement les miens sur mon repas, secrètement soulagée que sa question me force à réfléchir à autre chose.
Pourdlard, hein ? J'avale une frite pour faire passer l'aigreur qui naît au creux de mon estomac. Tu as une directrice de Poudlard plantée dans le crâne et tu nous demandes ce qu'est Poudlard ? C'est une putain de blague ? Mon regard froid la trouve par-dessus mon burger. Je trouve sa mémoire très sélective. Je serre les mâchoires. Pourquoi ne se souvient-elle pas du château. Kristen y a vécu un long moment, elle en a été la directrice. Et Yshre est incapable de savoir ce qu'on a bien pu apprendre dans ce putain de château.
« Grand. Froid. »
Je pose un regard neutre sur elle. Elle a les yeux baissés sur ses mains sur ses mains, comme si elle avait honte d'avoir un niveau médiocre en magie. Là aussi, c'est assez sélectif. Incapable de brûler un tas de papiers, mais elle peut couper un pouf en deux ?
« À l'image de celle qui fut sa directrice. »
Mes dents se plantent dans ma lèvre. Immense, chargé d'histoire, passionnant, fascinant. J'aurais pu ajouter ces mots. À l'image de celle qui fut ma directrice. Et cela également. J'aurais pu dire ce que hurle une partie de moi. Elle n'était pas que cela, elle était tellement plus, tellement plus que sa froideur qui me glaçait le sang dans les veines, que sa taille qui me faisait paraître minuscule quand je l'étais effectivement par rapport à elle. Je pourrais dire qu'elle avait de légers sourires parfois, qui illuminaient son visage et ses yeux. Plus discrets qu'une étoile filante. Quand ils apparaissaient, je me sentais riche. Et aussi, il y avait ces grains de sables. Ces aveux comme des comètes : ils arrivaient, déglinguaient tout sur leur passage, puis ils disparaissaient : des preuves fragiles de son attachement, ses rares compliments, ses à bientôt qui voulaient dire qu'il y aurait une autre fois. Tout cela grouille dans mon cœur et me fait mal, me fait tellement mal que je suis obligée de déposer mon burger sur la table parce que tout à coup, j'ai envie de vomir. J'arrache mes yeux d'Yshre. Je prends une courte inspiration par le nez et les détourne vers la rue, parce que je vais devenir folle à force de me demander quel pourcentage de Kristen me regard à travers son regard. Je vais devenir folle de l'espérer. Malade de l'attendre.
« On passe sept ans là-bas, j'ajoute d'une voix aigre et basse. On en apprend, des choses. Sortilèges, Histoire de la magie, Métamorphose, vol sur balai, runes, botanique. » Je fais un geste vague de la main. « Des choses intéressantes, d'autres moins. L'école, quoi. »
Je ne sais même pas pourquoi je me sens comme ça. Je ne sais pas pourquoi je suis en colère, je ne sais pas pourquoi j'ai envie de me lever et de lui attraper son burger des mains, pourquoi j'ai envie d'accrocher mes mains à ses épaules et de la forcer à me regarder. Je ne sais pas. Alors j'attrape ma nourriture, même si je n'ai plus faim du tout.
Je hausse légèrement les épaules quand il critique les professeurs d'Étude des moldus. Je ne me prononce pas, je me fiche de ces cours. À l'époque, je les suivais avec une réelle concentration parce que c'est ainsi que je suis : quand je suis en cours, je suis sérieuse. Mais très vite, j'ai pris conscience que je préférais utiliser mon temps autrement qu'en dissertant sur ce qu'est un rétroviseur.
Avec un temps de retard par rapport aux deux autres, j'attrape mon hamburger. Je n'ai pas l'habitude de les manger avec les mains. À Poudlard ou même à la maison, c'était avec des couverts. J'ai un moment d'hésitation lorsque je m'apprête à croquer dedans : je n'ai pas si faim que cela. Mais considérant que ça m'occupera et m'évitera de lever les yeux sur celle qui me fait face, je poursuis mon geste. C'est, ma foi, pas si mauvais que cela.
Malheureusement, les burgers n'ont aucun super-pouvoirs, alors lorsqu'Yshre prend la parole, rien ne peut empêcher mes yeux de trouver le chemin vers le sien. Je la surveille avec une certaine méfiance, pas parce que je me méfie d'elle, mais parce que je crains, désormais, ce que peuvent voir ses yeux. Je baisse rapidement les miens sur mon repas, secrètement soulagée que sa question me force à réfléchir à autre chose.
Pourdlard, hein ? J'avale une frite pour faire passer l'aigreur qui naît au creux de mon estomac. Tu as une directrice de Poudlard plantée dans le crâne et tu nous demandes ce qu'est Poudlard ? C'est une putain de blague ? Mon regard froid la trouve par-dessus mon burger. Je trouve sa mémoire très sélective. Je serre les mâchoires. Pourquoi ne se souvient-elle pas du château. Kristen y a vécu un long moment, elle en a été la directrice. Et Yshre est incapable de savoir ce qu'on a bien pu apprendre dans ce putain de château.
« Grand. Froid. »
Je pose un regard neutre sur elle. Elle a les yeux baissés sur ses mains sur ses mains, comme si elle avait honte d'avoir un niveau médiocre en magie. Là aussi, c'est assez sélectif. Incapable de brûler un tas de papiers, mais elle peut couper un pouf en deux ?
« À l'image de celle qui fut sa directrice. »
Mes dents se plantent dans ma lèvre. Immense, chargé d'histoire, passionnant, fascinant. J'aurais pu ajouter ces mots. À l'image de celle qui fut ma directrice. Et cela également. J'aurais pu dire ce que hurle une partie de moi. Elle n'était pas que cela, elle était tellement plus, tellement plus que sa froideur qui me glaçait le sang dans les veines, que sa taille qui me faisait paraître minuscule quand je l'étais effectivement par rapport à elle. Je pourrais dire qu'elle avait de légers sourires parfois, qui illuminaient son visage et ses yeux. Plus discrets qu'une étoile filante. Quand ils apparaissaient, je me sentais riche. Et aussi, il y avait ces grains de sables. Ces aveux comme des comètes : ils arrivaient, déglinguaient tout sur leur passage, puis ils disparaissaient : des preuves fragiles de son attachement, ses rares compliments, ses à bientôt qui voulaient dire qu'il y aurait une autre fois. Tout cela grouille dans mon cœur et me fait mal, me fait tellement mal que je suis obligée de déposer mon burger sur la table parce que tout à coup, j'ai envie de vomir. J'arrache mes yeux d'Yshre. Je prends une courte inspiration par le nez et les détourne vers la rue, parce que je vais devenir folle à force de me demander quel pourcentage de Kristen me regard à travers son regard. Je vais devenir folle de l'espérer. Malade de l'attendre.
« On passe sept ans là-bas, j'ajoute d'une voix aigre et basse. On en apprend, des choses. Sortilèges, Histoire de la magie, Métamorphose, vol sur balai, runes, botanique. » Je fais un geste vague de la main. « Des choses intéressantes, d'autres moins. L'école, quoi. »
Je ne sais même pas pourquoi je me sens comme ça. Je ne sais pas pourquoi je suis en colère, je ne sais pas pourquoi j'ai envie de me lever et de lui attraper son burger des mains, pourquoi j'ai envie d'accrocher mes mains à ses épaules et de la forcer à me regarder. Je ne sais pas. Alors j'attrape ma nourriture, même si je n'ai plus faim du tout.
Nos peaux se souviennent
Très vite, je me mis à rêver à ce qu’Aelle présentait. Je m’imaginais arpenter les couloirs de cette grande école de magie dont je ne connaissais que l’image extérieure, ses tours de pierre immenses comme de longues piques prêtes à transpercer le ciel étoilé, ses ponts couverts qui survolaient un lac, sa majestueuse silhouette sur la montagne. Les sorciers normaux y passaient donc sept années de leur vie ! Cela devait être merveilleux, cela n’avait rien à voir avec le collège public Winston Churchill du quartier, avec ses formes carrées pleines de fenêtres bien alignées et sa cour toute bétonnée (j’ignorais s’il existait un collège Winston Churchill dans le coin, mais j’étais passée devant plusieurs établissements scolaires moldus, et ceux qui n’étaient pas d’anciens manoirs réhabilités avaient ce point commun de manquer cruellement de charme, on aurait dit de vieux conteneurs construits pour parquer un maximum d’élèves dans un minimum d’espace).
Et les cours dispensés ! Apprendre des sortilèges pour faire tout et n’importe quoi, connaître et comprendre l’histoire du monde magique… Métamorphoser ! Transformer un chien en chat ou un chat en chien ? Un crayon en feutre ? Un balai en aspirateur ? Un pantalon en short ? Une pomme en poire ? Des baskets en mocassins ? Changer de visage ? Se transformer soi-même, totalement ? Et si je devenais un oiseau, aujourd’hui ? Un aigle majestueux aux ailes pourpres pour fendre le ciel… Et si je changeais d’apparence, et si je devenais une grande femme de quarante-six ans… ? Cet art avait-il des limites bien définies ? J’imaginais que cette matière en particulier aurait pu me fasciner. Elle était un bon moyen de changer le monde, très concrètement. Et puis, voler sur un balai ! Comme les sorcières volent devant la pleine lune sur les couvertures des albums pour enfants. Faire la course, aller plus vite et plus haut ! Slalomer entre les gratte-ciels. Les runes ? Quel pouvoir mystérieux renfermaient-elles ? Tout ce que j’en savais venait du tatouage : certains clients voulaient se faire tatouer des runes vikings qui avaient une signification bien particulière pour eux. Comment les sorciers s’en servaient-ils ? Et la botanique, était-ce simplement du jardinage version sorcier ? Quelles plantes étranges poussaient chez les sorciers ? Pourquoi ne les voyait-on pas partout, la terre magique était-elle différente ? La photosynthèse des plantes magiques, était-ce… de la magisynthèse ?
Tout cela me semblait terriblement fascinant, alors pourquoi ne parvenais-je pas à être tout à fait convaincue ? Au-delà de l’excitation, je ressentais une pointe de… déception ? Comme si rien de tout cela ne pouvait suffire à explorer le monde magique comme il se devait. Quelle matière m’aurait permis de comprendre ce qui se passait dans ma tête ? Quelle matière enseignait la bonne façon de trancher les gens, quel cours explorait les mystères plus profonds de la magie ? J’avais l’impression de voguer en surface sans pouvoir détacher mon regard des profondeurs.
J’attendis un instant qu’Aelle développe. Pendant que les secondes défilaient, mon enthousiasme s’effaça et mon sourire aussi. La sorcière s’était remise à manger, comme si elle n’avait rien à ajouter. Je lançai un regard à Marshall, plus absorbé par son burger que son burger ne l’était par lui : il regardait le peu qu’il en restait amoureusement, regrettant que cette aventure culinaire ait une fin.
« C’est tout ? Et dans ces cours, est-ce qu’on apprend… comment entrer dans l’esprit des gens ? Comment repousser ceux qui veulent le faire ? Comment manipuler le temps et l’espace ? Comment… je ne sais pas, moi, vivre plus longtemps, éternellement ? Donner naissance à un dragon ? Créer des illusions, inventer des univers ? Ramener ceux qui ne sont plus là ? »
Marshall, la bouche encore pleine, compléta la réponse d’Aelle :
« Il y a aussi les potions, les soins aux créatures magiques, la défense contre les forces du mal, l’astronomie, la divination… mais ça reste une école pour les gentils sorciers qui suivent les programmes. C’est une bonne base pour s’en sortir. Après, on peut toujours continuer ses études dans le supérieur pour se perfectionner. Concernant l’esprit, il y a bien la légilimancie et l’occlumancie, c’est-à-dire le fait d’entrer dans l’esprit des gens ou se protéger de ces intrusions, mais c’est loin d’être si accessible que ça ! Mais personne, nulle part, ne t’apprendra à ressusciter qui ou quoi que ce soit, ni un être humain, ni Kiki le bouledogue. »
Quand mon colocataire prononça le mot « divination », une grimace incontrôlable me tordit la bouche. Quelle idée. On tirait les cartes et on mesurait les lignes de sa main pour connaître les résultats du prochain match de rugby ? Je savais que je n’aurais pas cru une seule seconde à toutes les âneries de ce cours. L’avenir était tracé par la volonté des individus, il n’était écrit nulle part. Je fus plus intéressée par les cours sur les créatures magiques (y étudiait-on les dragons ? les krakens ?) et la défense contre les forces du mal, même si je regrettais la formulation qui me semblait assez limitante. Quant au reste, je me doutais qu’on n’apprenait pas tout à Poudlard, aussi bien qu’on n’apprenait pas aux collégiens Moldus à aller à l’encontre des lois. C’était tout de même dommage, de s’imposer ainsi des limites à ne pas franchir… La Magie, par définition, ne devait-elle pas permettre de réaliser ce qui était a priori impossible, voire inconcevable ?
« Dommage, soupirai-je. Et l’occlumancie… comment ça marche ? »
Et les cours dispensés ! Apprendre des sortilèges pour faire tout et n’importe quoi, connaître et comprendre l’histoire du monde magique… Métamorphoser ! Transformer un chien en chat ou un chat en chien ? Un crayon en feutre ? Un balai en aspirateur ? Un pantalon en short ? Une pomme en poire ? Des baskets en mocassins ? Changer de visage ? Se transformer soi-même, totalement ? Et si je devenais un oiseau, aujourd’hui ? Un aigle majestueux aux ailes pourpres pour fendre le ciel… Et si je changeais d’apparence, et si je devenais une grande femme de quarante-six ans… ? Cet art avait-il des limites bien définies ? J’imaginais que cette matière en particulier aurait pu me fasciner. Elle était un bon moyen de changer le monde, très concrètement. Et puis, voler sur un balai ! Comme les sorcières volent devant la pleine lune sur les couvertures des albums pour enfants. Faire la course, aller plus vite et plus haut ! Slalomer entre les gratte-ciels. Les runes ? Quel pouvoir mystérieux renfermaient-elles ? Tout ce que j’en savais venait du tatouage : certains clients voulaient se faire tatouer des runes vikings qui avaient une signification bien particulière pour eux. Comment les sorciers s’en servaient-ils ? Et la botanique, était-ce simplement du jardinage version sorcier ? Quelles plantes étranges poussaient chez les sorciers ? Pourquoi ne les voyait-on pas partout, la terre magique était-elle différente ? La photosynthèse des plantes magiques, était-ce… de la magisynthèse ?
Tout cela me semblait terriblement fascinant, alors pourquoi ne parvenais-je pas à être tout à fait convaincue ? Au-delà de l’excitation, je ressentais une pointe de… déception ? Comme si rien de tout cela ne pouvait suffire à explorer le monde magique comme il se devait. Quelle matière m’aurait permis de comprendre ce qui se passait dans ma tête ? Quelle matière enseignait la bonne façon de trancher les gens, quel cours explorait les mystères plus profonds de la magie ? J’avais l’impression de voguer en surface sans pouvoir détacher mon regard des profondeurs.
J’attendis un instant qu’Aelle développe. Pendant que les secondes défilaient, mon enthousiasme s’effaça et mon sourire aussi. La sorcière s’était remise à manger, comme si elle n’avait rien à ajouter. Je lançai un regard à Marshall, plus absorbé par son burger que son burger ne l’était par lui : il regardait le peu qu’il en restait amoureusement, regrettant que cette aventure culinaire ait une fin.
« C’est tout ? Et dans ces cours, est-ce qu’on apprend… comment entrer dans l’esprit des gens ? Comment repousser ceux qui veulent le faire ? Comment manipuler le temps et l’espace ? Comment… je ne sais pas, moi, vivre plus longtemps, éternellement ? Donner naissance à un dragon ? Créer des illusions, inventer des univers ? Ramener ceux qui ne sont plus là ? »
Marshall, la bouche encore pleine, compléta la réponse d’Aelle :
« Il y a aussi les potions, les soins aux créatures magiques, la défense contre les forces du mal, l’astronomie, la divination… mais ça reste une école pour les gentils sorciers qui suivent les programmes. C’est une bonne base pour s’en sortir. Après, on peut toujours continuer ses études dans le supérieur pour se perfectionner. Concernant l’esprit, il y a bien la légilimancie et l’occlumancie, c’est-à-dire le fait d’entrer dans l’esprit des gens ou se protéger de ces intrusions, mais c’est loin d’être si accessible que ça ! Mais personne, nulle part, ne t’apprendra à ressusciter qui ou quoi que ce soit, ni un être humain, ni Kiki le bouledogue. »
Quand mon colocataire prononça le mot « divination », une grimace incontrôlable me tordit la bouche. Quelle idée. On tirait les cartes et on mesurait les lignes de sa main pour connaître les résultats du prochain match de rugby ? Je savais que je n’aurais pas cru une seule seconde à toutes les âneries de ce cours. L’avenir était tracé par la volonté des individus, il n’était écrit nulle part. Je fus plus intéressée par les cours sur les créatures magiques (y étudiait-on les dragons ? les krakens ?) et la défense contre les forces du mal, même si je regrettais la formulation qui me semblait assez limitante. Quant au reste, je me doutais qu’on n’apprenait pas tout à Poudlard, aussi bien qu’on n’apprenait pas aux collégiens Moldus à aller à l’encontre des lois. C’était tout de même dommage, de s’imposer ainsi des limites à ne pas franchir… La Magie, par définition, ne devait-elle pas permettre de réaliser ce qui était a priori impossible, voire inconcevable ?
« Dommage, soupirai-je. Et l’occlumancie… comment ça marche ? »
Nos peaux se souviennent
C'est tout ? C'est tout ?! J'attrape mes yeux à bras le corps pour les jeter vers elle. C'est tout ? Et voilà qu'elle dégueule de questions, comme tout à l'heure dans le bâtiment abandonné, ça crache des questions, ça m'inonde de questions, ça exige en questions, encore et encore et encore, ça déborde de tous les côtés. Si je n'avais pas cette impression que rien, aucune réponse ne sera jamais suffisante, et si ça ne réveillait pas d'anciens sentiments que je croyais morts à jamais, morts et enterrés, ces sentiments, n'est-ce pas, qui me vrillaient le corps quand j'étais devant elle et qu'elle me regardait de son regard implacable qui me persuadait que quoi que je fasse cela ne suffirait jamais et quoi qu'elle fasse cela ne me suffirait jamais, si ces sentiments-là n'étaient pas éveillés à cause du comportement d'Yshre, je crois que j'apprécierais sa cascade de questions, car elle me rappellerait celle que j'ai été. Moi aussi j'ai déjà exigé par le passé que l'on me réponde, moi aussi j'ai ensevelie des âmes sous mes nombreuses questions, car rien n'allait assez vite pour moi, je voulais tout comprendre, tout savoir, pensez plus vite ! répondez plus vite ! ne voyez-vous pas que je suis en train de me consumer d'impatience ?! Et puis elle déborde d'ambition, il faut dire. Donner naissance à un dragon... D'où provient cette envie ? Si elle avait utilisé le mot vouivre, mon cœur se serrait descellé de son support.
Oui, mais voilà, sa façon d'exiger me tord le cœur d'une manière beaucoup trop familière et le hurlement dans ma tête s'élève encore, un immense hurlement qui remplit mes oreilles et qui ne veut pas se taire, jamais, il est là durant les silences il est là quand les autres parlent, c'est mon âme qui hurle, pourquoi ils ne l'entendent pas, pourquoi le monde ne s'arrête-t-il pas de tourner pour moi ?
J'arrive à arracher mon regard de son pâle profil quand l'homme se met à parler. Je papillonne des yeux et parviens à aspirer un filet d'air insuffisant. Étrangement, sa réponse est d'une justesse insolente. Je me rends compte qu'elle aurait pu être la mienne, si j'avais été dans un meilleur état. Du moins, une partie. Car moi aussi, je considère l'école comme un parfait endroit pour apprendre les bases, une école de gentils sorciers, mais une école insuffisante pour nous qui ne sommes pas faites pour vivre entre quatre murs. Évidemment.
Son trait d'humour passe à des miles au-dessus de ma tête. J'ai totalement oublié l'existence de mon repas qui refroidit peu à peu. Mes yeux sont de retour sur les landes si désertes du visage d'Yshre. Je ne manque rien de la grimace qui lui déchire les traits et que je ne comprends pas, qu'est-ce qui lui déplait dans la réponse de son ami, qu'espérait-elle entendre à la place, qu'attendait-elle ? Tout à l'heure, elle a questionné : « comment entrer dans l'esprit des gens ? Comment repousser ceux qui veulent le faire ? ». Est-ce cela qui s'est passé ? Elle est rentrée dans sa tête ? Mais si Yshre la repousse, cela ne reviendrait-il pas à supprimer la seule trace que j'ai d'elle ? N'aurais-je pas tout intérêt, moi, à faire en sorte que la partie de ma directrice qui hante son putain de crâne-de-personne-qui-ne-le-mérite-pas reste là, pour le moment ? Puis quand je l'aurais retrouvée, elle, ma directrice, je pourrais récupérer cette partie-là et laisser Yshre là où elle sera, loin, loin de nous, loin d'elle et de moi, loin de nous au milieu duquel rien ni personne ne peut se glisser.
« C'est, littéralement, construire des barrières mentales pour empêcher quiconque de pénétrer ton esprit, » je réponds d'une voix lourde. Je détourne les yeux, si elle se tourne dans ma direction — impossible de contrôler cette fuite, la peur grignote mes entrailles, je ne supporte pas l'idée que Kristen puisse... « Mais c'est un apprentissage très long et très fastidieux. Et inutile si personne ne peut mettre à l'épreuve ton esprit. »
Et puis, si on la force à quitter ton crâne, je n'aurais plus de chemin jusqu'à elle.
« Autant aller directement à la source, » conclus-je en pinçant les lèvres.
Soudain, cet homme, là, est de trop. Tout est de trop. Je me sens à l'étroit dans mon propre corps. Comme si une seconde peau me recouvrait, mais que cette seconde peau, plus que me recouvrir, commençait peu à peu à m'étouffer. J'ai l'impression que si tout continue ainsi, je vais mourir asphyxiée dans mon propre corps. Je ne sais plus si je veux fuir ou avancer. J'ai envie d'arrêter de vouloir. Arrête de me forcer à vouloir, Yshre. Pourquoi ne peux-tu pas te taire, rien qu'une seconde ? Pourquoi dois-tu me tirailler sans fin ?
Je tends la main pour attraper la boisson qui vient avec mon hamburger, j'aspire une gorgée à travers la paille. Ça picote sur ma langue et dans ma bouche ; je fais une horrible grimace et fais mine de remettre le gobelet où je l'ai attrapé, mais après une seconde d'hésitation, j'aspire de nouveau et m'étonne de ne pas trouver le goût si terrible, malgré les bulles et le sucre.
Oui, mais voilà, sa façon d'exiger me tord le cœur d'une manière beaucoup trop familière et le hurlement dans ma tête s'élève encore, un immense hurlement qui remplit mes oreilles et qui ne veut pas se taire, jamais, il est là durant les silences il est là quand les autres parlent, c'est mon âme qui hurle, pourquoi ils ne l'entendent pas, pourquoi le monde ne s'arrête-t-il pas de tourner pour moi ?
J'arrive à arracher mon regard de son pâle profil quand l'homme se met à parler. Je papillonne des yeux et parviens à aspirer un filet d'air insuffisant. Étrangement, sa réponse est d'une justesse insolente. Je me rends compte qu'elle aurait pu être la mienne, si j'avais été dans un meilleur état. Du moins, une partie. Car moi aussi, je considère l'école comme un parfait endroit pour apprendre les bases, une école de gentils sorciers, mais une école insuffisante pour nous qui ne sommes pas faites pour vivre entre quatre murs. Évidemment.
Son trait d'humour passe à des miles au-dessus de ma tête. J'ai totalement oublié l'existence de mon repas qui refroidit peu à peu. Mes yeux sont de retour sur les landes si désertes du visage d'Yshre. Je ne manque rien de la grimace qui lui déchire les traits et que je ne comprends pas, qu'est-ce qui lui déplait dans la réponse de son ami, qu'espérait-elle entendre à la place, qu'attendait-elle ? Tout à l'heure, elle a questionné : « comment entrer dans l'esprit des gens ? Comment repousser ceux qui veulent le faire ? ». Est-ce cela qui s'est passé ? Elle est rentrée dans sa tête ? Mais si Yshre la repousse, cela ne reviendrait-il pas à supprimer la seule trace que j'ai d'elle ? N'aurais-je pas tout intérêt, moi, à faire en sorte que la partie de ma directrice qui hante son putain de crâne-de-personne-qui-ne-le-mérite-pas reste là, pour le moment ? Puis quand je l'aurais retrouvée, elle, ma directrice, je pourrais récupérer cette partie-là et laisser Yshre là où elle sera, loin, loin de nous, loin d'elle et de moi, loin de nous au milieu duquel rien ni personne ne peut se glisser.
« C'est, littéralement, construire des barrières mentales pour empêcher quiconque de pénétrer ton esprit, » je réponds d'une voix lourde. Je détourne les yeux, si elle se tourne dans ma direction — impossible de contrôler cette fuite, la peur grignote mes entrailles, je ne supporte pas l'idée que Kristen puisse... « Mais c'est un apprentissage très long et très fastidieux. Et inutile si personne ne peut mettre à l'épreuve ton esprit. »
Et puis, si on la force à quitter ton crâne, je n'aurais plus de chemin jusqu'à elle.
« Autant aller directement à la source, » conclus-je en pinçant les lèvres.
Soudain, cet homme, là, est de trop. Tout est de trop. Je me sens à l'étroit dans mon propre corps. Comme si une seconde peau me recouvrait, mais que cette seconde peau, plus que me recouvrir, commençait peu à peu à m'étouffer. J'ai l'impression que si tout continue ainsi, je vais mourir asphyxiée dans mon propre corps. Je ne sais plus si je veux fuir ou avancer. J'ai envie d'arrêter de vouloir. Arrête de me forcer à vouloir, Yshre. Pourquoi ne peux-tu pas te taire, rien qu'une seconde ? Pourquoi dois-tu me tirailler sans fin ?
Je tends la main pour attraper la boisson qui vient avec mon hamburger, j'aspire une gorgée à travers la paille. Ça picote sur ma langue et dans ma bouche ; je fais une horrible grimace et fais mine de remettre le gobelet où je l'ai attrapé, mais après une seconde d'hésitation, j'aspire de nouveau et m'étonne de ne pas trouver le goût si terrible, malgré les bulles et le sucre.
Nos peaux se souviennent
Des barrières mentales. « C’est littéralement construire des barrières mentales pour empêcher quiconque de pénétrer ton esprit. » Oui, c’était cela qu’il me fallait, exactement cela. Mon premier objectif ne serait pas de savoir gonfler un ballon avec un sort, il ne serait pas question d’apprendre à utiliser ma baguette comme un briquet digne de ce nom ; je brûlerai les étapes et je passerai directement à la construction de ces barrières mentales. Peu m’importait que Marshall pense que ce n’était « pas si accessible que ça », peu m’importait qu’Aelle prétende qu’il serait plus facile de remonter directement à la source (elle était marrante, elle ! et en attendant qu’on la retrouve, cette source, je devais prendre mon mal en patience, accepter la présence d’une mage noire dans ma tête ? Elle savait ce que ça voulait dire, de voir ses pensées, ses mots, ses rêves, manipulés par une sorcière empoisonnée ?). Leurs avis n’étaient que cela : des avis. J’y arriverai et je ne me contenterai pas de planter des barrières entre elle et moi : j’érigerai des murs ; non : des murailles, plus hautes que la plus haute tour de Poudlard, plus solides que la montagne sur laquelle reposait le château, plus longues que la circonférence de la Terre, tout cela dans l’espace restreint de mon esprit. Non, non, certainement pas de simples barrières, une forteresse, des douves larges comme le monde, remplies de laves, et en-dessous des piques (au cas où elle aurait l’idée de nager dans le feu liquide), et des catapultes qui la terrasseraient si elle parvenait malgré tout à s’approcher un peu trop, et il y aurait des gouffres, des canyons, des abîmes, des océans, et dans ces océans des coraux tranchants, des requins, des monstres, sur leurs rives des Charybde et des Scylla, il y aurait des trous noirs, des pluies d’acide, des champs de plantes carnivores, des étoiles qui explosent, des armées de fourmis rouges, de loups, d’ours, de zombies, et entre tout cela, encore des murailles, toujours plus hautes et plus épaisses, comme un millefeuille… Oui, il y aurait tout cela entre elle et moi ! Tout cela et plus encore. Et si elle parvenait à franchir tous ces obstacles, je serais prête à l’accueillir, je lui dirais : « dégage, tu es néfaste ! » et ce mot, comme une malédiction, la ferait fondre sur place, il ne resterait d’elle qu’une petite flaque dans laquelle je sauterais à pieds joints pour l’achever, pour éparpiller ses restes en minuscules gouttelettes qui s'évaporeraient sous le soleil de ma colère. Je ne voulais pas d’elle en moi, ni près de moi, je ne voulais pas de ses pensées, de ses cauchemars, de ses peurs, de son malheur, de sa douleur, de ses souvenirs hantés par la mort, je ne voulais pas d’elle, je ne voulais pas être elle. Je n’en voulais pas.
Mon hamburger n’existait plus. Marshall avait disparu dans une autre dimension. Ici, il ne restait plus qu’Aelle et ses mots, Aelle qui osait siroter un Coca Cola pendant que j’élaborais mes plans de guerre contre Kristen Loewy. Je me levai subitement.
« Tu te fous de moi ? demandai-je, le visage pâli de colère, les lèvres pincées, les yeux fous. »
J’aurais voulu la frapper. L’étouffer avec son burger, lui jeter son soda dans les yeux, la mettre à terre, la forcer à plonger dans ma réalité.
« Tu te fous de moi ? répétai-je. C’est inutile si personne ne peut mettre à l’épreuve mon esprit ? Mais qu’est-ce que tu crois qu’il se passe, dans mon esprit, Aelle ? Ce n’est pas une épreuve, c’est la guerre, là-haut ! C’est un champ de ruines sur un terrain miné ! Et ça ne s’arrête jamais, ça explose partout, tout le temps ! Ton visage est une mine, son nom en est une autre, ses cauchemars, ses pensées, ses souvenirs, ses petites phrases, ce sont des putain de missiles ! J’essaie de tout reconstruire et elle tire, elle tire sans cesse pour m’en empêcher, pour pouvoir me détruire et s’imposer à ma place ! »
Marshall avait terminé son burger et ne savait plus quoi faire de son existence.
« Euh…
- Ta gueule ! vociférai-je sans même y penser en me tournant brièvement vers lui. »
Je pointai un doigt accusateur vers Aelle et accompagnai mon discours de grands gestes.
« Mais oui, tu as raison, c’est inutile de vouloir se défendre ! Je n’ai qu’à me débrouiller avec mon esprit ravagé en attendant qu’on la retrouve, après tout ! Ou peut-être même que je devrais la laisser gagner, ça ira plus vite ! Tu n’auras plus à courir partout pour la retrouver, quand elle aura bouffé tout ce qu’il reste de moi. Et puis tant pis pour moi ! C’est ça, que tu veux, pas vrai ? Surtout, ne faisons rien ! »
Je me dirigeai rapidement vers la porte et serrai la poignée entre mes doigts.
« Va chier. »
Et j’ouvris la porte de verre, me précipitai dehors et la claquai si fort derrière moi qu’elle aurait pu se briser si elle n’avait pas été conçue pour repousser les voleurs. Oui, va chier, Aelle, j'aurais dû me douter qu'on ne jouait pas dans le même camp.
Juste quand je commençais à me dire : "bon, après manger elles iront tranquillement reconstituer ces fameux dessins pour essayer de les comprendre ensemble"... ça m'apprendra à vouloir imaginer la suite. Pourtant, après 8 ans à écrire ensemble, je sais que c'est vain et que rien ne se passe jamais comme on l'imagine !
Et puis, on en revient toujours à la même équation : 1 problème + 1 problème = 2 fois plus de problèmes
Mon hamburger n’existait plus. Marshall avait disparu dans une autre dimension. Ici, il ne restait plus qu’Aelle et ses mots, Aelle qui osait siroter un Coca Cola pendant que j’élaborais mes plans de guerre contre Kristen Loewy. Je me levai subitement.
« Tu te fous de moi ? demandai-je, le visage pâli de colère, les lèvres pincées, les yeux fous. »
J’aurais voulu la frapper. L’étouffer avec son burger, lui jeter son soda dans les yeux, la mettre à terre, la forcer à plonger dans ma réalité.
« Tu te fous de moi ? répétai-je. C’est inutile si personne ne peut mettre à l’épreuve mon esprit ? Mais qu’est-ce que tu crois qu’il se passe, dans mon esprit, Aelle ? Ce n’est pas une épreuve, c’est la guerre, là-haut ! C’est un champ de ruines sur un terrain miné ! Et ça ne s’arrête jamais, ça explose partout, tout le temps ! Ton visage est une mine, son nom en est une autre, ses cauchemars, ses pensées, ses souvenirs, ses petites phrases, ce sont des putain de missiles ! J’essaie de tout reconstruire et elle tire, elle tire sans cesse pour m’en empêcher, pour pouvoir me détruire et s’imposer à ma place ! »
Marshall avait terminé son burger et ne savait plus quoi faire de son existence.
« Euh…
- Ta gueule ! vociférai-je sans même y penser en me tournant brièvement vers lui. »
Je pointai un doigt accusateur vers Aelle et accompagnai mon discours de grands gestes.
« Mais oui, tu as raison, c’est inutile de vouloir se défendre ! Je n’ai qu’à me débrouiller avec mon esprit ravagé en attendant qu’on la retrouve, après tout ! Ou peut-être même que je devrais la laisser gagner, ça ira plus vite ! Tu n’auras plus à courir partout pour la retrouver, quand elle aura bouffé tout ce qu’il reste de moi. Et puis tant pis pour moi ! C’est ça, que tu veux, pas vrai ? Surtout, ne faisons rien ! »
Je me dirigeai rapidement vers la porte et serrai la poignée entre mes doigts.
« Va chier. »
Et j’ouvris la porte de verre, me précipitai dehors et la claquai si fort derrière moi qu’elle aurait pu se briser si elle n’avait pas été conçue pour repousser les voleurs. Oui, va chier, Aelle, j'aurais dû me douter qu'on ne jouait pas dans le même camp.
Juste quand je commençais à me dire : "bon, après manger elles iront tranquillement reconstituer ces fameux dessins pour essayer de les comprendre ensemble"... ça m'apprendra à vouloir imaginer la suite. Pourtant, après 8 ans à écrire ensemble, je sais que c'est vain et que rien ne se passe jamais comme on l'imagine !
Et puis, on en revient toujours à la même équation : 1 problème + 1 problème = 2 fois plus de problèmes
Nos peaux se souviennent
Huit ans que, comme toi, je sais qu'il est vain d'imaginer des suites et de prévoir ce qui arrivera dans le post suivant. Huit ans, pourtant, que je persiste à imaginer des millions de suite qui jamais n'arrivent, j'imagine, j'invente, j'espère, je crains... En vain, rien ne se passe jamais comme je l'imagine non plus. C'est peut-être pour ça que c'est si agréable d'écrire ensemble, l'éternelle surprise !
J'ai beau essayer de me noyer dans ma boisson, ça ne marche pas. Je ressens toujours mon corps, il me tiraille, ma peau s'étire, s'étire, s'étire — finira-t-elle par se déchirer ? Et si elle se déchire, est-ce que mon être tout entier se répandra sur le sol ? Si cela me permet le silence, j'aimerais que ça arrive. Si cela me permet de ne plus penser, je voudrais que ça arrive. Dans les yeux d'Yshre, j'ai peur de voir des choses que je détesterai, alors je ne la regarde pas, et de ce fait je manque ce qui aurait pu me préparer à la suite. Mais rien ne m'y prépare, alors lorsqu'elle se lève brutalement, j'ai l'impression que le tonnerre apparaît dans la pièce, qu'il est ici, qu'il hurle juste au-dessus de nos têtes et que les éclairs sortent de ses yeux à elle. Ça me foudroie sur place, je ne comprends pas ce qui m'arrive, tout était calme et soudain plus rien ne l'est. C'est brutal et violent.
Lentement, mes yeux remontent jusqu'à son visage. Ses reproches secouent jusqu'à mes fondations. Tout au fond de mon corps, je tremble. Je tremble parce qu'elle est en train de crier, qu'elle est en colère et que sa colère me noue la gorge, qu'elle me crispe les entrailles et m'arrache mon souffle. Quand je plonge mes yeux dans les siens, j'ai l'impression qu'elle m'embarque avec elle dans sa folie et qu'elle fait tout pour me faire percuter les obstacles. Naturellement, mon visage se durcit, mes sourcils se froncent, mes mâchoires se bloquent, j'accuse le coup, mes yeux noircissent, je subis sa violence, mes poings se serrent, je suis en colère.
Si je me fous de toi ? Je te parle d'un concept de la magie que je connais, contrairement à toi ! Et tu crois que je me fous de ta gueule ? C'est se foutre de toi que de te dire la vérité ? Tu aurais préféré que je te dise que c'est inutile, que le temps que tu perdras à essayer de vainement protéger ton esprit sera du temps perdu dans ma quête d'elle ? Tu veux que je te dise que tu mettras des années à construire ne serait-ce qu'une seule barrière valable, des années ! Parce que moi je connais la magie, moi je suis née dans ce putain de monde, je sais, je sais mieux que toi qui crois qu'il suffit de vouloir pour pouvoir, mais non, tu es trop bornée, je ne te donne pas ce que tu veux donc tu exploses, ah ça c'est sûr que c'est plus facile d'exploser que d'écouter, hein, c'est plus facile de hurler que d'écouter !
Mon visage, une mine ?
Je le prends comme un compliment, mais mon cœur n'a pas le temps de se réjouir. Tout arrive trop vite. Elle se dresse, son corps est une menace, j'ai envie de lui lancer un sortilège pour la faire taire, de l'étrangler pour la faire taire, de lui arracher les mots de la bouche pour la faire taire. J'ai d'autant plus envie de le faire lorsqu'elle énonce cette vérité si tranchante : mais oui, oui bien sûr que je veux qu'elle te bouffe toute entière, ce n'est pas toi qui m'intéresse, ce n'est pas toi que je veux, si seulement il y avait un peu plus d'elle et moins de toi, tout cela serait beaucoup plus facile, elle pourrait me dire clairement où elle est et ce qu'elle fait, comment la retrouver, mais non à la place je dois composer avec toi ! Toi qui exige sans cesse, qui ne fait que questionner et vouloir toujours plus, qui est incapable d'écouter, incapable de me laisser le temps d'expliquer ! C'est toi la mine, c'est toi qui explose, c'est toi qui fous le bordel partout où tu passes !
Ma colère est alimentée par la sienne. Je bous littéralement. D'un instant à l'autre je vais lui sauter dessus parce que j'ai envie de la faire taire, j'ai envie qu'elle s'étouffe avec ses mots. M'accrocher à ses cheveux, tirer, lui exploser le visage sur la table, enfoncer ma baguette dans sa tempe, crier Reducto, fracasser son crâne, le réduire en poussière, non pas assez sanglant, lui péter le nez et
La panique remplace soudainement tout le reste. Sa main s'agrippe à la poignée. Elle va partir ! Mon corps se dresse sans mon autorisation. Ma respiration se transforme en un gémissement. Elle ne peut pas partir, elle ne peut pas, elle a Kristen dans sa tête, ne pars pas, ne t'en va pas, reste ! Mon cœur frappe désespéramment contre ma cage thoracique, les pensées s'embrouillent dans ma tête, je ne vois plus qu'une chose : sa main sur la poignée. Sa main qui serre la poignée. Sa main qui baisse la poignée. Sa main qui tire la poignée. Sa main qui lâche la poignée. La poignée, seule. Elle est partie. Kristen avec, parce que Kristen est dans cette tête, Kristen s'en va, cette fois-ci elle ne laisse pas de lettre, elle ne disparaît pas subitement, je vois le corps qui s'éloigne sous la pluie, cette silhouette sombre, ses longs cheveux emmêlés, elle s'en va physiquement. Si elle a un physique, je peux l'empêcher, je peux l'entraver, je peux la poursuivre, je vais la poursuivre, je la poursuis !
Mes tibias percutent la table basse lorsque j'avance. Derrière la vitre, Yshre a disparu sous la pluie. Je baisse les yeux sur la table couverte de détritus et tout à coup cet obstacle, si dérisoire par rapport à l'obstacle infranchissable que représente Yshre, brûle tout dans ma tête. C'est un besoin irrémédiable de faire du bruit, de casser quelque chose, d'agir sur le monde pour que la pression que le monde exerce sur mon corps se relâche un tout petit peu, c'est viscéral, c'est incontrôlable : je lève le pied et je pousse la table de toutes mes forces.
« Quelle conne ! »
Je le crie. Le bruit du bois contre le carrelage résonne dans le salon nouvellement silencieux. Ce n'est pas suffisant. L'angoisse embrase mon corps, des pieds à la tête je brûle, je brûle et j'ai l'impression qu'Yshre tire sur un fil qui nous rattacherait l'une à l'autre, plus elle s'éloigne plus ça tire, plus ça tire plus les battements de mon cœur s'affirment. D'un bond, j'évite les dégâts que je viens de créer et je me jette sur la porte. À mon tour de m'agripper à la poignée et d'envoyer la vitre claquer contre le mur. Je ne la referme même pas derrière moi avant de m'élancer dans la rue, sur le chemin fantomatique laissé par Yshre derrière elle.
Je la vois à plusieurs mètres de là. Sa démarche colérique, déterminée, déterminée à s'éloigner de moi. Je m'élance à sa poursuite.
« Tu mettras des années à construire un putain de mur ! »
Je hurle dans la rue, j'attire les regards des passants sur moi. Bah quoi, vous allez faire quoi, je ne fais que parler d'un mur, un banal mur en briques, vous ne pouvez pas savoir que je parle d'un mur dans sa tête, un mur pour enfermer Kristen, l'étouffer, la faire taire ! La faire taire ?! Mais il faudra me passer sur le corps pour faire taire Kristen Loewy !
J'allonge ma foulée, je me vois la percuter, la faire tomber par terre, l'écraser de tout mon poids, lui maintenir les épaules contre le sol et lui hurler au visage, lui hurler qu'elle ne peut pas partir, qu'elle n'a pas le droit de partir, que maintenant elle est à moi, qu'elle doit rester avec moi, que si elle ne le fait pas je lui fracasserai le crâne, elle ne doit pas s'en aller, elle n'en a pas le droit ! Je ne sais pas pourquoi je ressens cela. Mes yeux braqués sur son dos me brûlent. Je n'ai que rarement senti ces choses-là, ce tiraillement à l'intérieur, cette boule de feu. Merlin, je ne l'ai ressenti qu'avec elle. Durant toutes nos conversations, toutes ces fois-là, j'étais heureuse d'être là mais une partie de moi hurlait sans pause parce qu'elle était tellement... Tellement... Il n'y a pas de mots pour ça, pour ce qu'elle me faisait ressentir, pour cette frustration, cette envie de hurler, cette envie de l'attraper, cette envie de la secouer, cette envie de continuer avec elle malgré ça, que ça ne s'arrête jamais tout ça, moi qui cours sous la pluie pour la rattraper, moi qui dépasse mes propres limites, moi qui perds le contrôle, moi qui hurle de rage, moi qui pleure de désespoir, que cela ne s'arrête jamais, je me sens en vie, je suis vivante, je suis vivante alors que je suis morte depuis si longtemps, je briserai le monde pour que ça ne s'arrête pas, je briserai Yshre pour que je puisse continuer à avoir tout cela, même si je dois me contenter de la minuscule partie de Kristen qui vit dans sa tête.
Grâce à ma foulée, je la rattrape. Bientôt, je suis sur elle. Elle est à portée de mains. Je pourrais la malmener si j'en avais envie. Mais je préfère la dépasser et me planter au milieu de son chemin. Sauf que je ne reste pas plantée, j'avance d'un pas pour être juste devant elle, juste sous son nez, juste devant ses yeux, le bleu et le vert, les deux dans lesquels je plonge. Je ne sais pas ce que je vais dire, alors j'ouvre la bouche et je laisse faire les sentiments incontrôlables qui prennent possession de mon corps à chaque fois qu'il est question de Kristen.
« Tu ne seras jamais elle, feulé-je. Je veux la retrouver, pas me contenter de sa présence dans ton esprit ravagé ! »
Je prends conscience de la pluie qui dégouline sur mon visage en m'apercevant que le sien est totalement trempé, ses cheveux plaqués sur son crâne. Je ne m'arrête pas de parler, parce que si je m'arrête, ce sera à son tour de dire quelque chose, mais elle, elle brise tout dès qu'elle se met à parler, elle casse tout, comme Kristen le faisait, elle parle et tout s'arrête dans ma tête, elle parle et tout prend un autre chemin, alors je dois prendre sa place, absolument. Au-dessus de ma tête, le tonnerre s'est remis à gronder, la pluie à battre le bitume, à résonner sur la tôle et les toits des bâtiments. J'en profite, parce que ce bruit cachera ce que j'ai à dire aux moldus éventuels, même si pour le moment il n'y a qu'elle dans mes environs, qu'elle sur mon horizon.
« Des années pour construire un mur dans ta tête, des putains d'années, tu crois que c'est quoi la magie, tu claques des doigts et t'as tout ce que tu veux ?! Non, ça marche pas comme ça, la magie c'est du travail, c'est de la patience, c'est du temps, c'est des efforts et des échecs, tu vas pas y arriver comme ça, parce que tu le veux et j'ai pas envie d'attendre et t'as pas envie d'attendre non plus, parce que plus tu attends, plus tu vas devenir dingue et que moi plus je t'attends plus je deviendrai dingue et tu sais ce que je fais quand je deviens dingue, tu sais ce que je fais ? T'as pas envie de le savoir ! »
Ma voix monte crescendo, c'est de plus en plus fort, jusqu'à ce que ma gorge me fasse mal sur les derniers mots. J'ai à peine assez de souffle pour conclure :
« Alors oui, ce sera plus facile pour nous de retrouver la putain de source que pour toi de construire un mur. »
La pluie me glisse dans les yeux. Tout n'est qu'un foutu recommencement, tout se déroule de la même manière qu'il y a quinze minutes, tout n'est qu'éternel recommencement, tout, tout, et ça me fatigue tellement.
« Et si elle m'entend, la source, tempêté-je tout à coup en m'approchant du visage d'Yshre pour m'enfoncer dans ses yeux, elle ferait bien de nous donner un indice parce que elle » bref mouvement du menton pour englober Yshre « et moi on va pas se supporter longtemps ! »
Ça m'a rappelé la Source dans Charmed. Si Yshre commence à avoir les yeux entièrement noirs, on panique, d'accord ?
J'ai beau essayer de me noyer dans ma boisson, ça ne marche pas. Je ressens toujours mon corps, il me tiraille, ma peau s'étire, s'étire, s'étire — finira-t-elle par se déchirer ? Et si elle se déchire, est-ce que mon être tout entier se répandra sur le sol ? Si cela me permet le silence, j'aimerais que ça arrive. Si cela me permet de ne plus penser, je voudrais que ça arrive. Dans les yeux d'Yshre, j'ai peur de voir des choses que je détesterai, alors je ne la regarde pas, et de ce fait je manque ce qui aurait pu me préparer à la suite. Mais rien ne m'y prépare, alors lorsqu'elle se lève brutalement, j'ai l'impression que le tonnerre apparaît dans la pièce, qu'il est ici, qu'il hurle juste au-dessus de nos têtes et que les éclairs sortent de ses yeux à elle. Ça me foudroie sur place, je ne comprends pas ce qui m'arrive, tout était calme et soudain plus rien ne l'est. C'est brutal et violent.
Lentement, mes yeux remontent jusqu'à son visage. Ses reproches secouent jusqu'à mes fondations. Tout au fond de mon corps, je tremble. Je tremble parce qu'elle est en train de crier, qu'elle est en colère et que sa colère me noue la gorge, qu'elle me crispe les entrailles et m'arrache mon souffle. Quand je plonge mes yeux dans les siens, j'ai l'impression qu'elle m'embarque avec elle dans sa folie et qu'elle fait tout pour me faire percuter les obstacles. Naturellement, mon visage se durcit, mes sourcils se froncent, mes mâchoires se bloquent, j'accuse le coup, mes yeux noircissent, je subis sa violence, mes poings se serrent, je suis en colère.
Si je me fous de toi ? Je te parle d'un concept de la magie que je connais, contrairement à toi ! Et tu crois que je me fous de ta gueule ? C'est se foutre de toi que de te dire la vérité ? Tu aurais préféré que je te dise que c'est inutile, que le temps que tu perdras à essayer de vainement protéger ton esprit sera du temps perdu dans ma quête d'elle ? Tu veux que je te dise que tu mettras des années à construire ne serait-ce qu'une seule barrière valable, des années ! Parce que moi je connais la magie, moi je suis née dans ce putain de monde, je sais, je sais mieux que toi qui crois qu'il suffit de vouloir pour pouvoir, mais non, tu es trop bornée, je ne te donne pas ce que tu veux donc tu exploses, ah ça c'est sûr que c'est plus facile d'exploser que d'écouter, hein, c'est plus facile de hurler que d'écouter !
Mon visage, une mine ?
Je le prends comme un compliment, mais mon cœur n'a pas le temps de se réjouir. Tout arrive trop vite. Elle se dresse, son corps est une menace, j'ai envie de lui lancer un sortilège pour la faire taire, de l'étrangler pour la faire taire, de lui arracher les mots de la bouche pour la faire taire. J'ai d'autant plus envie de le faire lorsqu'elle énonce cette vérité si tranchante : mais oui, oui bien sûr que je veux qu'elle te bouffe toute entière, ce n'est pas toi qui m'intéresse, ce n'est pas toi que je veux, si seulement il y avait un peu plus d'elle et moins de toi, tout cela serait beaucoup plus facile, elle pourrait me dire clairement où elle est et ce qu'elle fait, comment la retrouver, mais non à la place je dois composer avec toi ! Toi qui exige sans cesse, qui ne fait que questionner et vouloir toujours plus, qui est incapable d'écouter, incapable de me laisser le temps d'expliquer ! C'est toi la mine, c'est toi qui explose, c'est toi qui fous le bordel partout où tu passes !
Ma colère est alimentée par la sienne. Je bous littéralement. D'un instant à l'autre je vais lui sauter dessus parce que j'ai envie de la faire taire, j'ai envie qu'elle s'étouffe avec ses mots. M'accrocher à ses cheveux, tirer, lui exploser le visage sur la table, enfoncer ma baguette dans sa tempe, crier Reducto, fracasser son crâne, le réduire en poussière, non pas assez sanglant, lui péter le nez et
La panique remplace soudainement tout le reste. Sa main s'agrippe à la poignée. Elle va partir ! Mon corps se dresse sans mon autorisation. Ma respiration se transforme en un gémissement. Elle ne peut pas partir, elle ne peut pas, elle a Kristen dans sa tête, ne pars pas, ne t'en va pas, reste ! Mon cœur frappe désespéramment contre ma cage thoracique, les pensées s'embrouillent dans ma tête, je ne vois plus qu'une chose : sa main sur la poignée. Sa main qui serre la poignée. Sa main qui baisse la poignée. Sa main qui tire la poignée. Sa main qui lâche la poignée. La poignée, seule. Elle est partie. Kristen avec, parce que Kristen est dans cette tête, Kristen s'en va, cette fois-ci elle ne laisse pas de lettre, elle ne disparaît pas subitement, je vois le corps qui s'éloigne sous la pluie, cette silhouette sombre, ses longs cheveux emmêlés, elle s'en va physiquement. Si elle a un physique, je peux l'empêcher, je peux l'entraver, je peux la poursuivre, je vais la poursuivre, je la poursuis !
Mes tibias percutent la table basse lorsque j'avance. Derrière la vitre, Yshre a disparu sous la pluie. Je baisse les yeux sur la table couverte de détritus et tout à coup cet obstacle, si dérisoire par rapport à l'obstacle infranchissable que représente Yshre, brûle tout dans ma tête. C'est un besoin irrémédiable de faire du bruit, de casser quelque chose, d'agir sur le monde pour que la pression que le monde exerce sur mon corps se relâche un tout petit peu, c'est viscéral, c'est incontrôlable : je lève le pied et je pousse la table de toutes mes forces.
« Quelle conne ! »
Je le crie. Le bruit du bois contre le carrelage résonne dans le salon nouvellement silencieux. Ce n'est pas suffisant. L'angoisse embrase mon corps, des pieds à la tête je brûle, je brûle et j'ai l'impression qu'Yshre tire sur un fil qui nous rattacherait l'une à l'autre, plus elle s'éloigne plus ça tire, plus ça tire plus les battements de mon cœur s'affirment. D'un bond, j'évite les dégâts que je viens de créer et je me jette sur la porte. À mon tour de m'agripper à la poignée et d'envoyer la vitre claquer contre le mur. Je ne la referme même pas derrière moi avant de m'élancer dans la rue, sur le chemin fantomatique laissé par Yshre derrière elle.
Je la vois à plusieurs mètres de là. Sa démarche colérique, déterminée, déterminée à s'éloigner de moi. Je m'élance à sa poursuite.
« Tu mettras des années à construire un putain de mur ! »
Je hurle dans la rue, j'attire les regards des passants sur moi. Bah quoi, vous allez faire quoi, je ne fais que parler d'un mur, un banal mur en briques, vous ne pouvez pas savoir que je parle d'un mur dans sa tête, un mur pour enfermer Kristen, l'étouffer, la faire taire ! La faire taire ?! Mais il faudra me passer sur le corps pour faire taire Kristen Loewy !
J'allonge ma foulée, je me vois la percuter, la faire tomber par terre, l'écraser de tout mon poids, lui maintenir les épaules contre le sol et lui hurler au visage, lui hurler qu'elle ne peut pas partir, qu'elle n'a pas le droit de partir, que maintenant elle est à moi, qu'elle doit rester avec moi, que si elle ne le fait pas je lui fracasserai le crâne, elle ne doit pas s'en aller, elle n'en a pas le droit ! Je ne sais pas pourquoi je ressens cela. Mes yeux braqués sur son dos me brûlent. Je n'ai que rarement senti ces choses-là, ce tiraillement à l'intérieur, cette boule de feu. Merlin, je ne l'ai ressenti qu'avec elle. Durant toutes nos conversations, toutes ces fois-là, j'étais heureuse d'être là mais une partie de moi hurlait sans pause parce qu'elle était tellement... Tellement... Il n'y a pas de mots pour ça, pour ce qu'elle me faisait ressentir, pour cette frustration, cette envie de hurler, cette envie de l'attraper, cette envie de la secouer, cette envie de continuer avec elle malgré ça, que ça ne s'arrête jamais tout ça, moi qui cours sous la pluie pour la rattraper, moi qui dépasse mes propres limites, moi qui perds le contrôle, moi qui hurle de rage, moi qui pleure de désespoir, que cela ne s'arrête jamais, je me sens en vie, je suis vivante, je suis vivante alors que je suis morte depuis si longtemps, je briserai le monde pour que ça ne s'arrête pas, je briserai Yshre pour que je puisse continuer à avoir tout cela, même si je dois me contenter de la minuscule partie de Kristen qui vit dans sa tête.
Grâce à ma foulée, je la rattrape. Bientôt, je suis sur elle. Elle est à portée de mains. Je pourrais la malmener si j'en avais envie. Mais je préfère la dépasser et me planter au milieu de son chemin. Sauf que je ne reste pas plantée, j'avance d'un pas pour être juste devant elle, juste sous son nez, juste devant ses yeux, le bleu et le vert, les deux dans lesquels je plonge. Je ne sais pas ce que je vais dire, alors j'ouvre la bouche et je laisse faire les sentiments incontrôlables qui prennent possession de mon corps à chaque fois qu'il est question de Kristen.
« Tu ne seras jamais elle, feulé-je. Je veux la retrouver, pas me contenter de sa présence dans ton esprit ravagé ! »
Je prends conscience de la pluie qui dégouline sur mon visage en m'apercevant que le sien est totalement trempé, ses cheveux plaqués sur son crâne. Je ne m'arrête pas de parler, parce que si je m'arrête, ce sera à son tour de dire quelque chose, mais elle, elle brise tout dès qu'elle se met à parler, elle casse tout, comme Kristen le faisait, elle parle et tout s'arrête dans ma tête, elle parle et tout prend un autre chemin, alors je dois prendre sa place, absolument. Au-dessus de ma tête, le tonnerre s'est remis à gronder, la pluie à battre le bitume, à résonner sur la tôle et les toits des bâtiments. J'en profite, parce que ce bruit cachera ce que j'ai à dire aux moldus éventuels, même si pour le moment il n'y a qu'elle dans mes environs, qu'elle sur mon horizon.
« Des années pour construire un mur dans ta tête, des putains d'années, tu crois que c'est quoi la magie, tu claques des doigts et t'as tout ce que tu veux ?! Non, ça marche pas comme ça, la magie c'est du travail, c'est de la patience, c'est du temps, c'est des efforts et des échecs, tu vas pas y arriver comme ça, parce que tu le veux et j'ai pas envie d'attendre et t'as pas envie d'attendre non plus, parce que plus tu attends, plus tu vas devenir dingue et que moi plus je t'attends plus je deviendrai dingue et tu sais ce que je fais quand je deviens dingue, tu sais ce que je fais ? T'as pas envie de le savoir ! »
Ma voix monte crescendo, c'est de plus en plus fort, jusqu'à ce que ma gorge me fasse mal sur les derniers mots. J'ai à peine assez de souffle pour conclure :
« Alors oui, ce sera plus facile pour nous de retrouver la putain de source que pour toi de construire un mur. »
La pluie me glisse dans les yeux. Tout n'est qu'un foutu recommencement, tout se déroule de la même manière qu'il y a quinze minutes, tout n'est qu'éternel recommencement, tout, tout, et ça me fatigue tellement.
« Et si elle m'entend, la source, tempêté-je tout à coup en m'approchant du visage d'Yshre pour m'enfoncer dans ses yeux, elle ferait bien de nous donner un indice parce que elle » bref mouvement du menton pour englober Yshre « et moi on va pas se supporter longtemps ! »
Ça m'a rappelé la Source dans Charmed. Si Yshre commence à avoir les yeux entièrement noirs, on panique, d'accord ?
Nos peaux se souviennent
Sous la pluie battante, je marchais vite, tout droit, toujours tout droit, pour aller où ? Allez savoir. Loin. Très loin, aussi loin que mes jambes me le permettraient. Je marcherais jusqu’à la nuit, jusqu’au lendemain et jusqu’au surlendemain, jusqu’à ne plus rien voir de la ville, jusqu’à voir la mer battre les falaises, à l’extrême sud du pays. Jusqu’à voir les vagues déchirées par la roche et la roche creusée par les vagues. Et là, je m’arrêterais, je sauterais et je m’envolerais juste avant de ressentir les premières gouttes sur mon visage. Et puis j’irais encore plus loin. J’en avais besoin, de ces falaises que je n’avais jamais vues. J’en avais besoin comme d’un abri. Comme d’une maison.
Au loin, derrière le chant enragé de la pluie, je perçus l’éclat de sa voix. Tu mettras des années à construire un putain de mur. Je me retins de me figer : marche, marche encore, ne t’arrête pas, s’arrêter c’est mourir un peu. Elle n’était qu’une menteuse, une manipulatrice. Elle ne voulait pas me voir gagner face à Kristen Loewy et le moyen le plus sûr d’y arriver était de m’empêcher d’essayer, tout simplement. Tuer mes espoirs. Menteuse, menteuse, menteuse, j’y arriverai, je sais que j’y arriverai, si je le veux j’y arriverai. Je serrai les poings, j’ignorai sa voix et je pressai un peu plus le pas. Il ne fallait pas qu’elle me rattrape, sous aucun prétexte, si elle me rattrapait elle allait m’empêcher, me faire douter, elle…
Trop tard, elle était plantée face à moi. Quand elle me cracha au visage que je ne serai jamais elle, je pensai : « tant mieux ! c’est tout ce que je demande ! ». Je refusai de devenir une personne néfaste comme elle, une personne qui détruisait ceux qui l’approchaient et encore plus ceux qu’elle aimait, une ordure égoïste.
Je ne veux… p…lus.
Les yeux d’Aelle me fixaient et j’y plongeais aussi. Pourquoi tu veux la retrouver, toi ? C’est quoi ta bonne raison ? Laisse-la ! Laisse-la partir, t’en es débarrassée, elle ne pourra plus te faire de mal si elle disparaît pour de bon, pourquoi tu t’accroches ? Pourquoi tu me laisses croire que tu veux te venger quand tout hurle que tu l’admires ? Moi j’ai de bonnes raisons, je veux vraiment l’anéantir pour ce qu’elle me fait, mais toi ? T’es libre, Aelle, t’es libre, alors pourquoi ? Laisse-la, laisse-moi, laisse-nous. Pour toi.
Et j’encaissai ses mots, je m’en offusquai d'abord. S’il fallait des années à n’importe qui pour parvenir à bâtir des murs dans sa tête, il ne me faudrait que quelques mois, parce que je n’étais pas n’importe qui ! Quand je l’aurai retrouvée, elle n’aura déjà plus aucune emprise sur moi, j’arriverai triomphante, je lui rirai au nez : « Alors, Kristen Loewy, ça fait longtemps qu’on ne vous a pas vue, là-haut », dirai-je en tapotant mon index contre ma tempe. Je rêvai ces images de victoire, j’essayai de m’en convaincre… Et soudain, comme frappée par la foudre, je me ratatinai, mes épaules s’affaissèrent, mon visage crispé par la colère se para d’une grimace désespérée… Je venais de comprendre. Elle avait raison. Je n’y arriverai pas si facilement… Pas parce que je n’en étais pas capable. Mais parce qu’elle m’en empêcherait, tout simplement. Ma magie, c’était elle. Si elle ne voulait pas permettre à la magie de dresser des murailles entre elle et moi, il n’y aurait pas de muraille, point. Comme il n’y avait pas eu de feu pour brûler ses souvenirs. J’expirai un rire sans joie, mes lèvres s’étirèrent dans un malheureux sourire et je baissai les yeux sur le trottoir mouillé. Je n’y arriverai jamais, hein ? J’aurais beau lutter… à la fin, ça n’aura servi à rien. Et même si je la retrouvais pour mettre un terme à son existence, dans le monde et dans ma tête… aucune magie ne pourra m’aider. Si j’avais un flingue, elle le ferait sauter d’un coup de baguette avant que mes doigts n’aient trouvé la force d’appuyer sur la gâchette.
À la fin, elle revient toujours, l'ordure néfaste et égoïste. On ne peut pas l'éliminer. Même elle ne pourrait pas se débarrasser d'elle-même !
Je continuai à subir les mots d’Aelle, tête baissée. Je sentis mes yeux s’humidifier et ce n’était pas à cause de la pluie qui coulait de mes cheveux sur mon visage. Quand j’eus le malheur de relever la tête, la sorcière s’adressa directement à elle. Alors, j’eus envie d’abandonner un instant. Lâcher les rênes, la laisser prendre le contrôle. Juste pour quelques secondes, parce que moi je ne savais plus quoi dire… Qu’elle parle ! Qu’elle s’explique, là, directement, à travers ma bouche ! Vas-y, Kristen, toi qui veux tant te montrer à travers moi ! Je fixai les yeux d’Aelle, je m’imprégnai de son regard en espérant susciter l’attention de la mage noire. Tu nous entends, la source, tu nous entends ? J’entrouvris la bouche en espérant entendre sa voix sortir d’entre mes lèvres.
Silence. Mon visage se tordait presque de douleur, je forçais sur mon esprit pour la faire sortir. Viens, parle ! Bah alors, le chat a mangé ta langue ? Décidément. C’était quand elle le voulait, si elle le voulait ; elle n’avait d’ordres à recevoir de personne ! Épuisée d’avoir voulu déchirer mon âme, je lâchai un profond soupir et je baissai la tête à nouveau. Mon corps me semblait mou. J’aurais voulu continuer à m’abreuver de ma propre détermination, ressentir cette puissance démesurée, penser que j’étais capable de tout. Mais tout à coup, je n’y arrivais plus. Je ne pouvais pas construire des murs. Je ne pouvais pas l’inviter à se montrer si tel n'était pas son désir. En fait, je ne pouvais rien faire qu’elle n’ait pas décidé de faire, c’est ça ? Je ne contrôlais rien, rien du tout ; je croyais pouvoir me battre mais j’étais déjà son pantin. Depuis le début.
« Y a pas d’indices. Y a qu’elle, partout et nulle part, lâchai-je dans un souffle. »
Au loin, derrière le chant enragé de la pluie, je perçus l’éclat de sa voix. Tu mettras des années à construire un putain de mur. Je me retins de me figer : marche, marche encore, ne t’arrête pas, s’arrêter c’est mourir un peu. Elle n’était qu’une menteuse, une manipulatrice. Elle ne voulait pas me voir gagner face à Kristen Loewy et le moyen le plus sûr d’y arriver était de m’empêcher d’essayer, tout simplement. Tuer mes espoirs. Menteuse, menteuse, menteuse, j’y arriverai, je sais que j’y arriverai, si je le veux j’y arriverai. Je serrai les poings, j’ignorai sa voix et je pressai un peu plus le pas. Il ne fallait pas qu’elle me rattrape, sous aucun prétexte, si elle me rattrapait elle allait m’empêcher, me faire douter, elle…
Trop tard, elle était plantée face à moi. Quand elle me cracha au visage que je ne serai jamais elle, je pensai : « tant mieux ! c’est tout ce que je demande ! ». Je refusai de devenir une personne néfaste comme elle, une personne qui détruisait ceux qui l’approchaient et encore plus ceux qu’elle aimait, une ordure égoïste.
Je ne veux… p…lus.
Les yeux d’Aelle me fixaient et j’y plongeais aussi. Pourquoi tu veux la retrouver, toi ? C’est quoi ta bonne raison ? Laisse-la ! Laisse-la partir, t’en es débarrassée, elle ne pourra plus te faire de mal si elle disparaît pour de bon, pourquoi tu t’accroches ? Pourquoi tu me laisses croire que tu veux te venger quand tout hurle que tu l’admires ? Moi j’ai de bonnes raisons, je veux vraiment l’anéantir pour ce qu’elle me fait, mais toi ? T’es libre, Aelle, t’es libre, alors pourquoi ? Laisse-la, laisse-moi, laisse-nous. Pour toi.
Et j’encaissai ses mots, je m’en offusquai d'abord. S’il fallait des années à n’importe qui pour parvenir à bâtir des murs dans sa tête, il ne me faudrait que quelques mois, parce que je n’étais pas n’importe qui ! Quand je l’aurai retrouvée, elle n’aura déjà plus aucune emprise sur moi, j’arriverai triomphante, je lui rirai au nez : « Alors, Kristen Loewy, ça fait longtemps qu’on ne vous a pas vue, là-haut », dirai-je en tapotant mon index contre ma tempe. Je rêvai ces images de victoire, j’essayai de m’en convaincre… Et soudain, comme frappée par la foudre, je me ratatinai, mes épaules s’affaissèrent, mon visage crispé par la colère se para d’une grimace désespérée… Je venais de comprendre. Elle avait raison. Je n’y arriverai pas si facilement… Pas parce que je n’en étais pas capable. Mais parce qu’elle m’en empêcherait, tout simplement. Ma magie, c’était elle. Si elle ne voulait pas permettre à la magie de dresser des murailles entre elle et moi, il n’y aurait pas de muraille, point. Comme il n’y avait pas eu de feu pour brûler ses souvenirs. J’expirai un rire sans joie, mes lèvres s’étirèrent dans un malheureux sourire et je baissai les yeux sur le trottoir mouillé. Je n’y arriverai jamais, hein ? J’aurais beau lutter… à la fin, ça n’aura servi à rien. Et même si je la retrouvais pour mettre un terme à son existence, dans le monde et dans ma tête… aucune magie ne pourra m’aider. Si j’avais un flingue, elle le ferait sauter d’un coup de baguette avant que mes doigts n’aient trouvé la force d’appuyer sur la gâchette.
À la fin, elle revient toujours, l'ordure néfaste et égoïste. On ne peut pas l'éliminer. Même elle ne pourrait pas se débarrasser d'elle-même !
Je continuai à subir les mots d’Aelle, tête baissée. Je sentis mes yeux s’humidifier et ce n’était pas à cause de la pluie qui coulait de mes cheveux sur mon visage. Quand j’eus le malheur de relever la tête, la sorcière s’adressa directement à elle. Alors, j’eus envie d’abandonner un instant. Lâcher les rênes, la laisser prendre le contrôle. Juste pour quelques secondes, parce que moi je ne savais plus quoi dire… Qu’elle parle ! Qu’elle s’explique, là, directement, à travers ma bouche ! Vas-y, Kristen, toi qui veux tant te montrer à travers moi ! Je fixai les yeux d’Aelle, je m’imprégnai de son regard en espérant susciter l’attention de la mage noire. Tu nous entends, la source, tu nous entends ? J’entrouvris la bouche en espérant entendre sa voix sortir d’entre mes lèvres.
Silence. Mon visage se tordait presque de douleur, je forçais sur mon esprit pour la faire sortir. Viens, parle ! Bah alors, le chat a mangé ta langue ? Décidément. C’était quand elle le voulait, si elle le voulait ; elle n’avait d’ordres à recevoir de personne ! Épuisée d’avoir voulu déchirer mon âme, je lâchai un profond soupir et je baissai la tête à nouveau. Mon corps me semblait mou. J’aurais voulu continuer à m’abreuver de ma propre détermination, ressentir cette puissance démesurée, penser que j’étais capable de tout. Mais tout à coup, je n’y arrivais plus. Je ne pouvais pas construire des murs. Je ne pouvais pas l’inviter à se montrer si tel n'était pas son désir. En fait, je ne pouvais rien faire qu’elle n’ait pas décidé de faire, c’est ça ? Je ne contrôlais rien, rien du tout ; je croyais pouvoir me battre mais j’étais déjà son pantin. Depuis le début.
« Y a pas d’indices. Y a qu’elle, partout et nulle part, lâchai-je dans un souffle. »
Nos peaux se souviennent
Je voudrais le frapper son visage douloureux, je voudrais le déchirer comme elle a déchiré ses dessins tout à l'heure, le réduire en tout petits morceaux pour ne plus voir ses yeux gorgés de larmes, pour ne plus voir sa bouche tordue, ses sourcils froissés, ne plus rien voir du tout. Elle galère à parler mais quand elle le fait, c'est pour dire de la merde. C'est de la merde ce que tu dis ! C'est Kristen, qui est en train de pleurer, là ? C'est Kristen, ce visage déchiré ? C'est Kristen, ces yeux baissés ? C'est Kristen, cette voix qui geint ? C'est Kristen, qui perd ses moyens ? C'est Kristen, ce visage sans ride, ce visage sans cassure, ce visage aux angles doux, aux yeux qui ressentent ? Non ce n'est pas elle, rien est elle, à part quelques fragments ci-et-là. Oh, comme j'aimerais que cela me suffise, comme j'aimerais me contenter d'entendre ses quelques mots-souvenirs dans ta bouche, de reconnaître ses expressions dans ta voix ou sa façon de parler, mais ce n'est pas suffisant, ce n'est pas assez ces « Bien ! » qui me fissurent l'âme, ces quelques miettes qui me font paniquer. Je veux tout, je veux son visage, je veux sa voix, je veux son regard, je veux me sentir tomber en mille morceaux. Toi, tu n'es pas suffisante.
« Non, c'est faux ! m'exclamé-je d'une voix rauque en serrant les poings. Tout ça c'est pas elle. » Mes yeux dégringolent le long de son corps avant de l'escalader dans le sens inverse ; rien n'est elle ! « C'est pas elle ! »
Mon souffle trébuche dans ma bouche. La pluie trace des sillons glacés sur sa peau qui ressemblent à s'y méprendre à des larmes. Jamais elle n'a versé ce genre de larmes devant moi, jamais elles n'ont glissé comme cela sur ses joues osseuses, jamais elle ne s'est laissé aller de cette façon avec moi. Merlin, comment Yshre peut-elle seulement croire qu'elle est elle, alors qu'elle ne lui ressemble en rien !
« Si c'était elle tu m'aurais dit : "tu n'arrives que maintenant, Aelle ? Tu as mis tout ce temps pour me retrouver ?" ! Si c'était elle, tu aurais soufflé un rire par le nez, levé le menton et aurais dit : "qu'espérais-tu, Aelle, que j'allais revenir tous les dimanches pour boire le thé avec toi ?" ou bien "pensais-tu réellement que ce serait facile de me retrouver ? Les épreuves étaient à la hauteur de notre talent !". » J'expulse un rire moqueur, ou désespéré je ne sais — j'ai à peine conscience qu'il s'expulse par mon nez. « Tu aurais dit : "pensais-tu que j'allais t'attendre tout ce temps ? Tu as mis un an avant de comprendre mon énigme". »
Ma voix se brise sur le dernier mot. Je plante un doigt dans l'épaule d'Yshre, quelques centimètres seulement nous séparent, maintenant. Maintenant, moi aussi j'ai les larmes aux yeux.
« "Je t'aurais cru plus rapide". "Je t'attendais plus tôt". "C'est de ta faute, si tu m'as loupée". "Crois-tu que mon fils pouvait t'attendre ?". "Et toi, quand est-ce que tu apprendras à te saisir de ce dont tu as besoin ?". "Qu'as-tu fait, durant toutes ces années ?". "Alors, qu'as-tu à me montrer ?". "Tu dois bien avoir une raison pour me courir après, n'est-ce pas ?". "As-tu enfin découvert le secret de l'Él..." »
Je m'arrête subitement, parce que dans ma folie passagère je me rends compte que je suis en train de dévoiler un secret qui ne doit absolument pas l'être. Cette prise de conscience soudaine me ramène au moment présent, à cette rue, à cette eau qui nous dégouline dessus, à Yshre qui se trouve à un pas de moi, à mon souffle qui déborde par-dessus mes lèvres. Tout ce que je viens de dire... Toutes ces phrases que j'imagine qu'elle m'aurait dites si c'est elle que j'avais effectivement retrouvée... La honte me submerge instantanément. Mais je continue pourtant de fouiller son regard, même si désormais je sais qu'avoir une trace d'elle à l'intérieur de ces yeux-là, de cette bouche-là, ce ne sera pas aussi simple que cela. Je fais un pas en arrière.
« Réveille-toi, soufflé-je enfin de ma voix cassée en détournant les yeux, pleine de rancœur, et parfaitement consciente que ce n'est pas contre elle, Yshre, que je suis en colère. Si elle était partout, rien de tout ça ne serait en train d'arriver. »
« Non, c'est faux ! m'exclamé-je d'une voix rauque en serrant les poings. Tout ça c'est pas elle. » Mes yeux dégringolent le long de son corps avant de l'escalader dans le sens inverse ; rien n'est elle ! « C'est pas elle ! »
Mon souffle trébuche dans ma bouche. La pluie trace des sillons glacés sur sa peau qui ressemblent à s'y méprendre à des larmes. Jamais elle n'a versé ce genre de larmes devant moi, jamais elles n'ont glissé comme cela sur ses joues osseuses, jamais elle ne s'est laissé aller de cette façon avec moi. Merlin, comment Yshre peut-elle seulement croire qu'elle est elle, alors qu'elle ne lui ressemble en rien !
« Si c'était elle tu m'aurais dit : "tu n'arrives que maintenant, Aelle ? Tu as mis tout ce temps pour me retrouver ?" ! Si c'était elle, tu aurais soufflé un rire par le nez, levé le menton et aurais dit : "qu'espérais-tu, Aelle, que j'allais revenir tous les dimanches pour boire le thé avec toi ?" ou bien "pensais-tu réellement que ce serait facile de me retrouver ? Les épreuves étaient à la hauteur de notre talent !". » J'expulse un rire moqueur, ou désespéré je ne sais — j'ai à peine conscience qu'il s'expulse par mon nez. « Tu aurais dit : "pensais-tu que j'allais t'attendre tout ce temps ? Tu as mis un an avant de comprendre mon énigme". »
Ma voix se brise sur le dernier mot. Je plante un doigt dans l'épaule d'Yshre, quelques centimètres seulement nous séparent, maintenant. Maintenant, moi aussi j'ai les larmes aux yeux.
« "Je t'aurais cru plus rapide". "Je t'attendais plus tôt". "C'est de ta faute, si tu m'as loupée". "Crois-tu que mon fils pouvait t'attendre ?". "Et toi, quand est-ce que tu apprendras à te saisir de ce dont tu as besoin ?". "Qu'as-tu fait, durant toutes ces années ?". "Alors, qu'as-tu à me montrer ?". "Tu dois bien avoir une raison pour me courir après, n'est-ce pas ?". "As-tu enfin découvert le secret de l'Él..." »
Je m'arrête subitement, parce que dans ma folie passagère je me rends compte que je suis en train de dévoiler un secret qui ne doit absolument pas l'être. Cette prise de conscience soudaine me ramène au moment présent, à cette rue, à cette eau qui nous dégouline dessus, à Yshre qui se trouve à un pas de moi, à mon souffle qui déborde par-dessus mes lèvres. Tout ce que je viens de dire... Toutes ces phrases que j'imagine qu'elle m'aurait dites si c'est elle que j'avais effectivement retrouvée... La honte me submerge instantanément. Mais je continue pourtant de fouiller son regard, même si désormais je sais qu'avoir une trace d'elle à l'intérieur de ces yeux-là, de cette bouche-là, ce ne sera pas aussi simple que cela. Je fais un pas en arrière.
« Réveille-toi, soufflé-je enfin de ma voix cassée en détournant les yeux, pleine de rancœur, et parfaitement consciente que ce n'est pas contre elle, Yshre, que je suis en colère. Si elle était partout, rien de tout ça ne serait en train d'arriver. »
Nos peaux se souviennent
J’encaissai les mots d’Aelle sans rien dire, mon regard mouillé relevé vers elle qui s’emportait, qui essayait de faire parler Kristen Loewy comme j’avais essayé de la faire parler. Toutes ces paroles inventées auraient-elles vraiment pu être les siennes ? Je leur reconnaissais une certaine familiarité, il y avait du vrai dans les tournures, dans le choix des mots, dans ce sarcasme insolent dont elle débordait souvent. Aelle l’imita d’abord, dans sa voix et dans ses gestes, puis il sembla que cette représentation devint de plus en plus douloureuse, et je ne sus plus distinguer la pluie des larmes dans ses yeux humides.
Je ne comprenais pas tout ce qu’elle voulait dire. De quelles épreuves parlait-elle ? Quelle énigme lui avait-elle laissé ? De quel secret était-il question ? Je ne comprenais pas, et pourtant, je pouvais le concevoir, de manière un peu floue et suffisamment enfouie pour être incapable de le verbaliser totalement. Kristen Loewy pouvait très bien être du genre à transformer sa fuite en jeu de piste, en chasse au trésor infernale… pour tester Aelle ? Évaluer sa volonté de la pire des manières, en rendant le parcours si difficile que n’importe qui d’un peu sensé aurait préféré abandonner ; et peut-être même était-ce précisément cela qu’elle avait désiré. Parce qu’elle savait qu’elle était néfaste et qu’il valait mieux ne pas l’approcher. Ne pas la retrouver, c’était gagner. Pourtant…
Pourtant mon cœur tambourinait en entendant certains mots d’Aelle. S’ils sonnaient juste dans la forme, le fond me semblait mensonger. C’est ta faute si tu m’as loupée. Cette phrase en particulier me serra les entrailles et crissa dans mes oreilles comme un mauvais accord. Elle n’aurait jamais, jamais prononcé ces mots. Je serrai les dents, car je les ressentis comme une accusation injuste. Cette phrase, noyée dans le flot de toutes les autres, renforçait la fausseté du discours inventé d’Aelle. Ces mots ne représentaient, tout au plus, que le déguisement de Kristen Loewy pour faire fuir ceux qui n’avaient pas la force nécessaire pour la supporter.
« Non, dis-je tristement, sans plus de précision. »
Aelle pouvait imiter ses mots mais elle était incapable de comprendre ce qu’il se cachait au fond de son cœur. Je ne le comprenais pas vraiment non plus, à vrai dire, mais je le ressentais. Aide-moi à te comprendre ! Aide-moi à lui dire ce que tu ressens vraiment ! implorai-je Kristen en mon for intérieur. Aide-moi à trouver les mots qui ne se contentent pas de ressembler à ce que tu pourrais dire ; donne-moi les mots justes, les mots sincères… J’attendis, muette, tentant de l’invoquer comme on veut appeler un esprit supérieur pour qu’il nous vienne en aide. Arrête de te planquer !
« Rien de tout ça n’aurait dû arriver. »
C’était moi qui parlais et je ne comprenais pas ce que je voulais dire. Donc… c’était elle ? Tout ce dont j’avais pleinement conscience, c’était que… ça, ce moment, n’avait jamais fait partie de son plan. Moi, je ne n’avais jamais fait partie de son plan. Mais Aelle n’était en rien responsable de cette déviation. Je ressentais sa culpabilité, à elle, et plus Aelle se couvrait de reproches sous les mots inventés de Kristen Loewy, plus celle-ci en prenait la responsabilité. Comme si on lui avait montré un miroir grossissant et qu’elle avait trouvé son reflet absolument hideux. Je voulais lui dire, à Aelle, la rassurer ! Ce n’est pas ta faute, Aelle, c’est la… sienne, c’est elle qui a merdé. Elle n’avait pas prévu de… Elle n’avait pas prévu que ça se passerait comme ça. Et elle déteste quand tout ne se déroule pas selon ses plans, elle se sent misérable, coupable, furieuse aussi parfois. Mais tout cela, je n’arrivais pas à le dire. Il y avait trop de mots à expliquer et Aelle ne m’aurait pas crue. Même moi, je ne savais pas comment je pouvais le croire, d’où me venaient ces certitudes. Au fond, je savais des choses que je préférais ne pas croire. Je me forçais à en ignorer d'autres parce que c'était plus facile. Tout ce que je pouvais affirmer dans le chaos de ses sentiments, en étant certaine de rester fidèle à ce qu’elle ne disait jamais, c’était :
« Je ne peux pas dire si elle s’adore ou si elle se déteste, parfois il me semble que c’est l’un, parfois c’est l’autre, parfois elle ne ressent rien et souvent c’est les deux en même temps. Mais pour toi, Aelle, c’est clair, limpide même. Elle t’aime beaucoup et aucun de tes mots ne correspond à ce qu’elle voudrait te dire. »
Je réfléchis un instant de plus avant d’ajouter :
« Il me semble que tout ce qu’elle te dirait, c’est ce que je t’ai dit quand je t’ai trouvée. Elle est profondément désolée. Crois-moi ou non, ça m’est égal. Sache juste que… moi, je la déteste et ce n’est pas dans mon intérêt de la faire passer pour la personne pas si mauvaise qu’elle n’est pas. »
Et cela me tuait de le partager. Je voulais haïr Aelle comme je haïssais Kristen Loewy, je voulais les essentialiser, les ranger dans des cases : problème à fuir, point. Mais j'en étais incapable. Kristen Loewy ne me laisserait pas faire. Elle ne me laisserait pas mentir. Et je ne me laisserais plus partir pour de bon...
Je ne comprenais pas tout ce qu’elle voulait dire. De quelles épreuves parlait-elle ? Quelle énigme lui avait-elle laissé ? De quel secret était-il question ? Je ne comprenais pas, et pourtant, je pouvais le concevoir, de manière un peu floue et suffisamment enfouie pour être incapable de le verbaliser totalement. Kristen Loewy pouvait très bien être du genre à transformer sa fuite en jeu de piste, en chasse au trésor infernale… pour tester Aelle ? Évaluer sa volonté de la pire des manières, en rendant le parcours si difficile que n’importe qui d’un peu sensé aurait préféré abandonner ; et peut-être même était-ce précisément cela qu’elle avait désiré. Parce qu’elle savait qu’elle était néfaste et qu’il valait mieux ne pas l’approcher. Ne pas la retrouver, c’était gagner. Pourtant…
Pourtant mon cœur tambourinait en entendant certains mots d’Aelle. S’ils sonnaient juste dans la forme, le fond me semblait mensonger. C’est ta faute si tu m’as loupée. Cette phrase en particulier me serra les entrailles et crissa dans mes oreilles comme un mauvais accord. Elle n’aurait jamais, jamais prononcé ces mots. Je serrai les dents, car je les ressentis comme une accusation injuste. Cette phrase, noyée dans le flot de toutes les autres, renforçait la fausseté du discours inventé d’Aelle. Ces mots ne représentaient, tout au plus, que le déguisement de Kristen Loewy pour faire fuir ceux qui n’avaient pas la force nécessaire pour la supporter.
« Non, dis-je tristement, sans plus de précision. »
Aelle pouvait imiter ses mots mais elle était incapable de comprendre ce qu’il se cachait au fond de son cœur. Je ne le comprenais pas vraiment non plus, à vrai dire, mais je le ressentais. Aide-moi à te comprendre ! Aide-moi à lui dire ce que tu ressens vraiment ! implorai-je Kristen en mon for intérieur. Aide-moi à trouver les mots qui ne se contentent pas de ressembler à ce que tu pourrais dire ; donne-moi les mots justes, les mots sincères… J’attendis, muette, tentant de l’invoquer comme on veut appeler un esprit supérieur pour qu’il nous vienne en aide. Arrête de te planquer !
« Rien de tout ça n’aurait dû arriver. »
C’était moi qui parlais et je ne comprenais pas ce que je voulais dire. Donc… c’était elle ? Tout ce dont j’avais pleinement conscience, c’était que… ça, ce moment, n’avait jamais fait partie de son plan. Moi, je ne n’avais jamais fait partie de son plan. Mais Aelle n’était en rien responsable de cette déviation. Je ressentais sa culpabilité, à elle, et plus Aelle se couvrait de reproches sous les mots inventés de Kristen Loewy, plus celle-ci en prenait la responsabilité. Comme si on lui avait montré un miroir grossissant et qu’elle avait trouvé son reflet absolument hideux. Je voulais lui dire, à Aelle, la rassurer ! Ce n’est pas ta faute, Aelle, c’est la… sienne, c’est elle qui a merdé. Elle n’avait pas prévu de… Elle n’avait pas prévu que ça se passerait comme ça. Et elle déteste quand tout ne se déroule pas selon ses plans, elle se sent misérable, coupable, furieuse aussi parfois. Mais tout cela, je n’arrivais pas à le dire. Il y avait trop de mots à expliquer et Aelle ne m’aurait pas crue. Même moi, je ne savais pas comment je pouvais le croire, d’où me venaient ces certitudes. Au fond, je savais des choses que je préférais ne pas croire. Je me forçais à en ignorer d'autres parce que c'était plus facile. Tout ce que je pouvais affirmer dans le chaos de ses sentiments, en étant certaine de rester fidèle à ce qu’elle ne disait jamais, c’était :
« Je ne peux pas dire si elle s’adore ou si elle se déteste, parfois il me semble que c’est l’un, parfois c’est l’autre, parfois elle ne ressent rien et souvent c’est les deux en même temps. Mais pour toi, Aelle, c’est clair, limpide même. Elle t’aime beaucoup et aucun de tes mots ne correspond à ce qu’elle voudrait te dire. »
Je réfléchis un instant de plus avant d’ajouter :
« Il me semble que tout ce qu’elle te dirait, c’est ce que je t’ai dit quand je t’ai trouvée. Elle est profondément désolée. Crois-moi ou non, ça m’est égal. Sache juste que… moi, je la déteste et ce n’est pas dans mon intérêt de la faire passer pour la personne pas si mauvaise qu’elle n’est pas. »
Et cela me tuait de le partager. Je voulais haïr Aelle comme je haïssais Kristen Loewy, je voulais les essentialiser, les ranger dans des cases : problème à fuir, point. Mais j'en étais incapable. Kristen Loewy ne me laisserait pas faire. Elle ne me laisserait pas mentir. Et je ne me laisserais plus partir pour de bon...
Nos peaux se souviennent
Mon visage se creuse en ombres rancunières. Yshre ne fait que répéter ce que je viens de dire. Épargne-moi tes mots si tu n'as que cela à me dire ! Mes lèvres s'incurvent davantage vers le bas, un autre pas m'éloigne d'elle. Je ne sais plus quoi faire ni quoi dire. Je n'ai pas envie d'entendre que rien de tout cela n'était censé arriver, non je n'ai pas envie. Je le sais déjà, je ne veux pas savoir. Je n'ai pas besoin de ça. Je n'ai pas envie de t'entendre, JE N'AI PAS ENVIE DE T'ENTENDRE ! ai-je envie de hurler quand elle rouvre la bouche, je me fiche de si elle s'aime ou non, je me fiche de ce qu'elle se reproche, je m'en fiche, je m'en fiche de tout ça, je ne veux pas qu'elle parle à travers toi, je ne veux pas de grandes leçons, je ne veux pas...
« Elle t’aime beaucoup et aucun de tes mots ne correspond à ce qu’elle voudrait te dire. »
Mon souffle s'embrouille. Mes poings se serrent là, tout en bas. Je m'accroche à son regard en la suppliant intérieurement de se taire. Mais elle ne se tait pas. Elle en rajoute une couche. Kristen Loewy est désolée, elle est désolée de m'avoir abandonnée mais elle l'a quand même fait, elle est désolée pour toutes ces années à me remplir le crâne de vains espoirs mais elle l'a fait quand même, elle est désolée d'avoir tout été puis d'avoir disparu sans ne rien me dire mais elle l'a fait quand même. Mais puisque Kristen Loewy est désolée, profondément désolée, il faut l'excuser, comprenez, il faut lui pardonner, elle n'a pas voulu toutes ces choses, et elle est profondément désolée, ça compte, ça ! si on ne lui pardonne pas, sa culpabilité l'étouffera, et puis de toute façon, tout le monde a le droit à une deuxième chance, non ? En plus, apparemment elle m'aime beaucoup ! Voilà qui change tout, elle m'aime beaucoup ! Elle l'affirme par une bouche qui n'est pas la sienne ! Ah, c'est facile d'affirmer lorsqu'on est à des kilomètres que l'on aime beaucoup quelqu'un, surtout quand ce quelqu'un peut nous aider, mais quand ce quelqu'un est une enfant, qu'elle a quinze ans ou seize ans ou dix-sept, surtout on ne lui dira rien, on ne lui dira pas qu'on l'aime beaucoup parce que ce serait trop en dire, n'est-ce pas, ce serait trop de sécurité, n'est-ce pas, il ne faut pas dire aux gens qu'on aime qu'on les aime, car une fois qu'on leur a dit, pourquoi resteraient-ils ? Les gens restent dans l'espoir de se faire aimer, quand ils en ont la preuve formelle ils n'ont plus besoin d'être là, puisqu'ils savent ! Moi je n'ai jamais su, c'est parfait ! Je restais ! Je n'ai jamais su ! Et elle, elle me... Elle veut me faire croire que...
« J'en ai rien à foutre ! »
Ma bouche se déforme quand je crie ces mots, mon visage se plisse dans tous les sens, je crache ces mots, je les dégueule.
« ELLE ME L'A JAMAIS DIT ALORS QU'ELLE COMMENCE PAS MAINTENANT ! »
Poings serrés je m'approche d'Yshre. J'ai envie de la pousser brutalement, j'ai envie de la pousser aux épaules, j'ai envie de la faire tomber en arrière. Je me retiens à mes poings, si fort que j'en ai mal aux doigts. Je respire fort, trop fort.
« Tu peux tout me dire, j'la détesterai avec toi, je lui crache au visage, mais ça tu me le dis pas. Tu me le dis pas ! »
J'ai envie de m'arracher le crâne, d'écrabouiller mon cerveau, encore et encore, pour faire sortir ces mots de ma tête. Elle t'aime beaucoup. Je ne veux plus les entendre, je ne veux plus les voir, je ne veux plus les ressentir, plus jamais, jamais, surtout pas. J'aimerais l'avoir en face de moi pour lui dire toutes ces choses, j'ai envie de faire une boule de ses désolée et de la lui balancer au visage, j'ai envie de la lui enfoncer dans la gorge pour qu'elle ne puisse plus jamais dire qu'elle m'aime beaucoup, elle n'a pas le droit de me dire ça, elle ne l'a jamais fait avant, avant c'était pas si limpide hein ! elle ne l'a pas fait cette fois où je suis allée la trouver en pleine nuit parce que j'avais besoin d'elle, elle ne l'a pas fait cette fois où c'est elle qui est venue me chercher à la sortie d'un cours, ni cette fois où elle m'a mené jusqu'à elle en pleine nuit, elle l'a jamais fait, elle l'a jamais fait, ces mots sont une insulte, une offense, ils me font plus de mal que tous ses silences, ils m'abîment plus que tous ses abandons, je la hais, je la hais tellement, mais je n'arrive pas à l'exprimer, je suis coincée à l'intérieur de mon corps avec mes poings serrés, je n'arrive même pas à frapper Yshre, je n'arrive même pas à hurler, je ne peux même pas pleurer.
« Elle t’aime beaucoup et aucun de tes mots ne correspond à ce qu’elle voudrait te dire. »
Mon souffle s'embrouille. Mes poings se serrent là, tout en bas. Je m'accroche à son regard en la suppliant intérieurement de se taire. Mais elle ne se tait pas. Elle en rajoute une couche. Kristen Loewy est désolée, elle est désolée de m'avoir abandonnée mais elle l'a quand même fait, elle est désolée pour toutes ces années à me remplir le crâne de vains espoirs mais elle l'a fait quand même, elle est désolée d'avoir tout été puis d'avoir disparu sans ne rien me dire mais elle l'a fait quand même. Mais puisque Kristen Loewy est désolée, profondément désolée, il faut l'excuser, comprenez, il faut lui pardonner, elle n'a pas voulu toutes ces choses, et elle est profondément désolée, ça compte, ça ! si on ne lui pardonne pas, sa culpabilité l'étouffera, et puis de toute façon, tout le monde a le droit à une deuxième chance, non ? En plus, apparemment elle m'aime beaucoup ! Voilà qui change tout, elle m'aime beaucoup ! Elle l'affirme par une bouche qui n'est pas la sienne ! Ah, c'est facile d'affirmer lorsqu'on est à des kilomètres que l'on aime beaucoup quelqu'un, surtout quand ce quelqu'un peut nous aider, mais quand ce quelqu'un est une enfant, qu'elle a quinze ans ou seize ans ou dix-sept, surtout on ne lui dira rien, on ne lui dira pas qu'on l'aime beaucoup parce que ce serait trop en dire, n'est-ce pas, ce serait trop de sécurité, n'est-ce pas, il ne faut pas dire aux gens qu'on aime qu'on les aime, car une fois qu'on leur a dit, pourquoi resteraient-ils ? Les gens restent dans l'espoir de se faire aimer, quand ils en ont la preuve formelle ils n'ont plus besoin d'être là, puisqu'ils savent ! Moi je n'ai jamais su, c'est parfait ! Je restais ! Je n'ai jamais su ! Et elle, elle me... Elle veut me faire croire que...
« J'en ai rien à foutre ! »
Ma bouche se déforme quand je crie ces mots, mon visage se plisse dans tous les sens, je crache ces mots, je les dégueule.
« ELLE ME L'A JAMAIS DIT ALORS QU'ELLE COMMENCE PAS MAINTENANT ! »
Poings serrés je m'approche d'Yshre. J'ai envie de la pousser brutalement, j'ai envie de la pousser aux épaules, j'ai envie de la faire tomber en arrière. Je me retiens à mes poings, si fort que j'en ai mal aux doigts. Je respire fort, trop fort.
« Tu peux tout me dire, j'la détesterai avec toi, je lui crache au visage, mais ça tu me le dis pas. Tu me le dis pas ! »
J'ai envie de m'arracher le crâne, d'écrabouiller mon cerveau, encore et encore, pour faire sortir ces mots de ma tête. Elle t'aime beaucoup. Je ne veux plus les entendre, je ne veux plus les voir, je ne veux plus les ressentir, plus jamais, jamais, surtout pas. J'aimerais l'avoir en face de moi pour lui dire toutes ces choses, j'ai envie de faire une boule de ses désolée et de la lui balancer au visage, j'ai envie de la lui enfoncer dans la gorge pour qu'elle ne puisse plus jamais dire qu'elle m'aime beaucoup, elle n'a pas le droit de me dire ça, elle ne l'a jamais fait avant, avant c'était pas si limpide hein ! elle ne l'a pas fait cette fois où je suis allée la trouver en pleine nuit parce que j'avais besoin d'elle, elle ne l'a pas fait cette fois où c'est elle qui est venue me chercher à la sortie d'un cours, ni cette fois où elle m'a mené jusqu'à elle en pleine nuit, elle l'a jamais fait, elle l'a jamais fait, ces mots sont une insulte, une offense, ils me font plus de mal que tous ses silences, ils m'abîment plus que tous ses abandons, je la hais, je la hais tellement, mais je n'arrive pas à l'exprimer, je suis coincée à l'intérieur de mon corps avec mes poings serrés, je n'arrive même pas à frapper Yshre, je n'arrive même pas à hurler, je ne peux même pas pleurer.