Nos peaux se souviennent PV PNJ

Just because you've forgotten doesn’t mean you're forgiven


J’absorbais la colère d’Aelle et je la faisais mienne, je la dirigeai comme elle vers ce foutu fantôme dont les pensées, les émotions tordues et inavouées, la culpabilité me hantaient. Je ne craignais pas les poings de la sorcière, je ne craignais pas sa fureur, j’aurais voulu l’aider à entrer dans ma tête pour frapper Kristen Loewy de toutes ses forces, l’inviter dans mon esprit et lui dire : « vas-y, défonce-là ! elle le mérite ! ». Encore une fois, pour la millième fois depuis ce matin, j’oscillais entre rage et désespoir. J’étais trempée, j’avais froid, mais ce froid-là n’était rien à côté de celui que je ressentais à l’intérieur. Mon corps tout entier ressemblait à un courant d’air glacial. Je haïssais la culpabilité mal placée de Kristen Loewy qui m’envahissait. Même si elle était sincère… c’était facile ! Facile de se convaincre qu’on n’est pas si pourri juste parce qu’on se sent mal après avoir fait n’importe quoi ! Beaucoup trop facile. Et puis une fois qu’on s’est senti suffisamment coupable, on n’a qu’à recommencer, faire les mêmes erreurs encore et encore, c’est un cycle infini ! Mais non, Kristen Loewy, sache que la culpabilité n’efface rien, elle ne pardonne rien, elle n’est pas le point de départ de nouvelles conneries, elle est juste… elle est juste une excuse bidon.

J’ai besoin de lui dire. Lui balancer ses quatre vérités.

Pourquoi tu ne lui as jamais dit que tu l’aimais, hein ? C’était tellement évident, à tes yeux ? Tu n’as pas pris la peine de mettre des mots sur ce que tu ressentais parce que tu estimais que ça se voyait tellement ? Ou est-ce que tu avais peur ? Qu’elle te dise : « eh bien moi, je ne peux pas vous supporter ! », ou bien que si tu confirmais tes sentiments, elle finisse par souffrir comme tous ceux que tu as aimés ? « Si je ne dis rien, si je la laisse penser qu’elle ne compte pas tant que ça, ce sera plus facile le jour où je partirai », c’est ça que tu as pensé ? Tu as choisi la facilité, une fois de plus ! Toi qui es si bonne à te lancer des défis ! Quand il est question de sentiments, tu préfères te défiler. Tu es prête à prendre des risques, à courir après le danger, à côtoyer la mort… mais surtout, qu’on ne te parle pas de ce que tu peux ressentir pour les gens ! Seul on va plus vite, hein ? Quand on ne peut compter que sur soi-même, on ne prend pas le risque d’être déçu, d’être blessé ou de blesser. Quel courage ! Et ce sont ces pensées que tu infuses dans mon crâne ? Tu me pousses vers Aelle et tu m’en éloignes en même temps, tu veux qu’elle te suive mais tu la fuis, tu veux qu’elle te fuie mais tu la suis. Surtout, être instable, toujours, vouloir une chose et son contraire, il ne faut surtout pas que les autres puissent comprendre ce que tu caches, mais si seulement ils pouvaient comprendre quand même, sans que tu aies besoin de parler, parce que c’est trop difficile, trop risqué ! « Je te veux près de moi, j’ai besoin de toi, mais je ne veux pas que tu m’approches parce que je vais te corrompre, je ne veux pas que toi, tu aies besoin de moi ; et en même temps si… Accroche-toi, décroche-toi, trouve-moi mais ne me cherche pas, cherche-moi mais ne me trouve surtout pas. » Tout ça, tout ça dans une seule tête ? Quelle place reste-t-il pour mes pensées, quand les tiennes prennent tant de place ? Pourquoi je ressens tout ça en même temps à ta place ? Garde tes humeurs instables pour toi et laisse-moi tranquille ! Fais un choix, pour une fois ! Quelle triste vérité : l’une des plus grandes sorcières de sa génération, incapable de savoir ce qu’elle veut, incapable de s’exprimer, qui diffuse ses émotions en moi, ses émotions intraduisibles, qui se cache dans ma tête comme un rat dans un mur et qui n’explique rien, qui envoie ses ressentis (épargne-les moi, par Morgane !) et qui, lorsque j’ouvre la bouche pour la laisser parler, enfin, préfère ne rien dire ! Il faut te deviner, c’est un autre de tes foutus tests : « alors, qui peut me suivre ? »

Qu’est-ce que tu vas répondre à tout ça ? Que tu es profondément désolée mais c’est comme ça, on ne change pas, tu es née comme ça, tu as vécu comme ça, tu mourras comme ça ? Non, tu ne crois pas en la fatalité, tu n’y as jamais cru, tu sais que l’avenir repose sur des choix, sur ce que l’on décide de faire ou de ne pas faire, rien n’est déterminé à l’avance ! La vérité, c’est que tu fais toujours les mêmes choix, ou plutôt les mêmes non-choix. Comment peux-tu te supporter ?

Mon crâne grouillait de vers de terre, ils labouraient mon cerveau. Il ne s’était passé que quelques secondes depuis qu’Aelle avait parlé et j’avais l’impression de m’être perdue dans ma tête pendant mille ans.

Pourquoi, pourquoi je la connais si bien, cette Kristen Loewy, alors que je ne la connais pas ?

Une heure auparavant, j’ignorais son nom. Je ne sais toujours pas à quoi elle ressemble, et pourtant, son âme, je la connais par cœur, je la connais comme si c’était la mienne. Les reproches que je lui fais, ce sont les reproches qu’elle s’est toujours faits. Et qu’elle continuera toujours à se faire, parce qu’elle ne peut pas changer, elle est incapable d’évoluer, elle se bourre de connaissances factuelles en pensant s’enrichir alors qu’au fond, elle est toujours si pauvre, si pauvre que lorsqu’elle avait douze ans, qu’elle ne se souciait de personne d’autre que d’elle-même, qu’elle pensait valoir tellement plus que tous les autres ! Tout ce qu’elle a appris, pendant toute une vie, c’est à demander pardon en s’imaginant que ça finira par suffire. Même les gamins savent demander pardon, et même eux savent que parfois, ce n’est pas suffisant : il faut réparer derrière et ne plus recommencer.

Pourquoi je sais tout ça ? Pourquoi mon esprit, qui est resté vide du moindre souvenir pendant si longtemps, se remplit-il de tout ce savoir sur elle ? Est-ce qu’elle se liquéfie, là-haut, elle se déverse en moi et remplit tout l’espace d’elle-même ? J’avais besoin d’interroger Aelle sur ce qu’elle était, pour faire la différence entre elle et moi, nous séparer définitivement, mais les réponses qu’elle pourrait me donner me semblent futiles maintenant. Tout ce que j’ai besoin de savoir, je le sais déjà. En fait, je le sais parce que…

Non, cette pensée est interdite. C’est la seule qui le soit. Kristen Loewy est une sorcière qui est très loin, qui a laissé un bout d’elle en moi, qui me joue un mauvais tour, qui prend beaucoup de place dans ma tête, qui me manipule. Elle est loin. Elle est très loin.

Je repensai aux dessins que j’avais déchirés.

Ce sont ses souvenirs, les siens, à elle. J’ai pensé qu’ils m’appartenaient mais j’avais tort, ce n’est pas grave d’avoir tort, tout le monde peut se tromper ! Mes cauchemars sont des parasites qu’elle répand dans mes rêves, il y a ses pensées et il y a les miennes, et ce sont deux choses tout à fait, absolument différentes. Il y a ses mots et il y a les miens, ce n’est pas parce que nous partageons de temps en temps la même bouche et tout le temps le même cerveau que… Oui, oui, nous sommes deux, bien séparées, c’est elle la méchante et moi je suis celle qui fait ce qu’elle peut dans tout ce merdier qu’elle m’impose.

Elle est loin, très loin, elle existe quelque part ailleurs que dans ma tête, j’ai décidé, c’est comme ça et pas autrement, je ne veux croire rien d’autre.

Tu veux me faire douter, me faire croire que je ne suis rien et que tu es tout, pour mieux me consumer ?

Une minute seulement avait passé, chargée d’un milliard de pensées. Puis, une seule idée expulsa toutes les autres. La plus tranchante de toutes.

C’est facile de demander pardon mais c’est encore plus facile d’oublier. Qui est la plus lâche de nous deux ?

Je crus que mon cœur allait s’arrêter. Juste comme ça : badoum-badoum-badoum, et puis plus rien. Mais il ne s’était pas arrêté. C’était une feinte. Dommage.

C’est facile de demander pardon mais c’est encore plus facile d’oublier. Qui est la plus lâche de nous deux ? C’est encore plus facile d’oublier. C’est encore plus lâche.

Non. Non, non. La voilà qui arrive, l’angoisse. Elle naît dans le ventre, elle fait trembler les mains, elle dérègle le rythme cardiaque, elle resserre tous les pores de la peau et elle nous fait nous sentir à l’étroit dans notre corps, elle prend encore plus de place que Kristen Loewy. Lâche lâche lâche c’est facile d’oublier c’est facile c’est trop facile. Respire, respire. Non, ne respire pas, laisse-toi mourir cette fois, tu verras, c’est calme de l’autre côté, c’est tout noir, silencieux, il n’y a plus de pensées, plus de désespoir, plus de culpabilité, plus de rage contre soi-même, il n’y a que la douce couverture du néant. Là-bas, c’est normal d’oublier, ce n’est pas de la lâcheté. Retiens ta respiration jusqu’à ce que ta tête te tourne, jusqu’à voir des étoiles et tomber. C’est beau, les étoiles.

C’est facile d’oublier et ce serait encore plus facile de mourir n’est-ce pas c’est un autre genre de fuite on ne risque pas d’assumer la moindre responsabilité quand on est mort c’est trop facile lâche

Oublie sa voix, oublie qu’elle existe. Aelle est liée à elle, pas à moi, je peux bien partir, la laisser en plan, oublier tout ça. Oublier, oublier. Elle, Aelle, moi. C’est moi la plus lâche des deux ! Mais ce n’est pas grave, on est plus heureux en étant lâche !

Je veux faire un pas mais je n’y arrive pas. Je ne suis pas autorisée à fuir. Je retiens l’angoisse qui monte.

Je veux la regarder me détester

Sans y penser, sans savoir ce qui m’anime, j’attrape le bras d’Aelle, son poing serré, je le dirige vers mon ventre, je l’éloigne un peu et je l’oblige à me frapper encore. Mes mouvements doivent paraître étranges aux silhouettes vagues qui passent par là mais je m’en fiche, elles n’existent pas.

« Fais-moi payer. Cher. »

Toutes mes erreurs, tous les mots acides que j'ai prononcés et surtout ce que je n'ai jamais osé dire, toutes mes absences, toutes les épreuves que je t'ai fait endurer, toutes mes manipulations, mes échecs, l'abandon, fais-moi tout payer, rends-le-moi au centuple.

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La chose coincée tout au fond de mon corps commence à me faire trembler ; c'est de la retenir qui me fait trembler, de retenir mes hurlements et mes reproches. C'est à elle que je veux les balancer, à elle ! Pas à cette caricature, pas à cette victime, pas à cette élue, pas à cette fille qui a un visage qui ne m'évoque rien, ni grand tourment ni joie particulière, ce n'est qu'une inconnue, il n'y a rien de familier quand mes yeux dévalent ses traits, ni dans la courbe de ses lèvres, ni dans la montagne de son nez, ni même dans le ravin entre ses sourcils, ce n'est pas à Yshre que je veux cracher toutes les choses qui grouillent à l'intérieur de moi depuis mes seize ans. Je veux les lui dire à elle, à ma directrice, à cette grande sorcière qui regardait le monde comme s'il lui appartenait, celle qui avait des yeux glaciaux, qui n'avait pas l'air de savoir comment rire, sauf en expirant par le nez, qui abusait des mh, qui n'avait pour sourire que des rictus, celle qui avait une mèche blanche comme une trainée de poussière d'étoiles dans sa chevelure et une main ravagée par la magie noire, qui avait des rides au coin des yeux qui s'étiraient les rares fois où elle exprimait quelque chose, qui avait un visage abrupt, en angles, en ombres, ce visage qui habille mes cauchemars et qui vit aussi un peu dans mes rêves. C'est à elle que je veux dire ces chose. À elle et à personne d'autre.

Toute encombrée par mes émotions, ma respiration qui hurle dans mes oreilles, c'est à peine si j'arrive à suivre ce qui se passe devant moi. Je me souviens que j'attends sa réponse seulement au moment où ses doigts se referment sur mon bras avec une force inattendue. Son visage m'inonde d'un désespoir dont je ne veux pas, j'ai peur qu'elle se mette à pleurer ou, pire, qu'elle tombe comme elle est tombée ce jour-là sur le Chemin de Traverse. Alors d'un mouvement brutal, j'essaie de récupérer mon bras, les mâchoires crispées si fort qu'on pourrait croire que le côté de mon visage va se disloquer. Le contact de ses doigts sur mon corps me donne envie de crier, je bande les muscles, le cœur tambourinant furieusement. Je tire une fois ; je me confronte à sa résistance. Mon poing naturellement serré s'enfonce dans la partie molle de son ventre. Là, j'écarquille les yeux. Qu'est-ce qu'elle fait ? Ses mots pénètrent les multiples couches de mon esprit sans réellement réussir à toucher ma conscience. Fais-moi payer. Cher. Et elle me tire à elle une nouvelle fois ; ce coup-ci, choquée par ce que je viens d'entendre, je ne résiste pas et mon poing s'enfonce plus fort, plus loin.

Tout se mélange dans mon esprit, tant et si bien que lorsqu'elle dit Fais-moi payer moi j'entends Fais-la payer ; évidemment, pourquoi aurait-elle dit moi, elle et moi avons parfaitement conscience que ce n'est pas après Yshre que j'en ai, que je ne lui reproche pas grand chose, à cette fille, à part d'avoir dans la tête une partie de la femme que je cherche. Alors je me persuade qu'elle a voulu dire la mais que tout s'est un peu mélangé dans sa tête, comme tout se mélange dans la mienne. Parce que mon poing s'enfonce une nouvelle fois dans son ventre, que cette fois-ci je ne résiste plus, que lorsqu'elle l'éloigne une nouvelle fois pour prendre de l'élan, je bloque la marche arrière, j'appuie plus fort. Parce qu'une étincelle s'allume au fond de mon corps. Et que cette étincelle devient un feu qui me coupe le souffle. Mais pour toi, Aelle, c'est clair. Qui part de mes poings serrés et qui embrase mes muscles jusqu'à mes épaules. Limpide, même. Une haine violente qui me brouille la vision et retrousse mes lèvres sur mes dents. Elle t'aime beaucoup.

J'arrache mon bras de sa poigne. Tout se déroule très vite. Je l'attrape des deux mains par le col. Emportée par mon propre poids, je la plaque de toutes mes forces contre le mur en briques qui ruisselle d'eau. Je subis le choc de plein fouet, moi aussi, ça remonte dans mes épaules et fait vibrer mon crâne. Quand je cligne des paupières, c'est son visage que je vois, à deux centimètres du mien, et ce sont mes mains que je sens, puissamment serrées autour du col de son pull, et ce sont mes muscles qui tremblent, ceux de mes bras et de mes jambes, parce que je la plaque contre le mur comme si je voulais l'y encastrer. C'est ce que je veux.

Tout à coup, j'entends de nouveau les sons : ma respiration affolée à mes oreilles, le grincement de mes dents les unes contre les autres, le ciel qui tonne, les engins moldus qui passent sur la route derrière nous et mon cœur qui s'abat avec fureur. Mes doigts se resserrent. J'appuie plus fort. Mon visage est déchiré par une grimace de fureur, je le sens à mes lèvres retroussées, à mes yeux gorgés de colère. Je ne sais pas ce que je suis en train de faire. Je sais seulement que j'en ai envie, j'ai envie de la secouer contre le mur, de voir sa tête rebondir contre les briques, jusqu'à ce qu'elle cesse de rebondir, jusqu'à ce que son menton s'affaisse. C'est plus fort que moi. C'est plus fort que cette voix qui hurle dans ma tête, qui me dit : ce n'est pas elle ! et oui, ce n'est pas elle, regardez la jeunesse de ses traits, regardez sa faiblesse, Kristen m'aurait fait voler d'un coup de baguette, elle ! Mais elle a dit Fais-moi payer. Elle a dit : cher. Elle est dans sa tête. Au final, c'est un peu elle. C'est un peu elle, non ? Peut-être ? Est-ce que c'est un peu elle ? Le doute me fait trembler. Mes doigts ne se resserrent pas. Tout sauf ça. Quand je brûle comme c'est le cas actuellement, il fait tout blanc dans ma tête, mes pensées se taisent. Frapper, frapper, frapper, pour ne plus penser. Lui faire payer comme elle le demande ! C'est elle qui le veut ! Si elle le veut, elle le mérite. Moi aussi je le veux, parce qu'elle le mérite. Sauf que c'est Yshre, pas Kristen. De toute façon, je n'arrive pas à bouger. Contre mes doigts, je sens son sang battre dans son cou. Il bat vite. Là, je contrôle tout, là je peux l'empêcher de dire elle t'aime beaucoup ou alors je peux la forcer à le dire encore et encore, la forcer à me convaincre, la forcer à tout faire taire dans ma tête, la forcer à calmer la tristesse qui ne part jamais, la forcer à faire disparaître tout ce qui me fait mal, elle est entre mes doigts, je la contrôle, je contrôle tout, c'est comme ça qu'on a ce qu'on désire, on l'arrache aux autres, on prend ce qu'on doit prendre !

Le poids qui s'abat sur mon épaule manque de m'arracher le cœur. Je me sens partir en arrière. Le son ne vient qu'ensuite.

« Eh, tu fais quoi, là ? Lâche-la ! »

Je tombe sur des yeux en colère ; ou effrayés ? Un moldu, une casquette vissée sur le crâne. Je comprends instantanément qu'il essaie de m'empêcher de faire ce que j'allais véritablement faire, car ses doigts ne s'enlèvent pas de mon épaule. Alors sans réfléchir, le cœur bordé de colère, je me détache d'Yshre et me jette sur lui, le bras armé. Aidée par la vitesse de mon mouvement, ça me parait étrangement simple d'envoyer mon poing percuter son visage. Le choc m'arrache un cri ; à lui aussi. La douleur explose dans mes doigts. Quand je cligne des yeux, je le vois lui, la main sur le nez, et je les vois eux : les passants qui nous entourent et leur visage horrifié. Je me vois, moi, tremblante de la tête au pied, le cœur qui implose à l'intérieur, et cette rage brûlante qui s'enfuit subitement, comme aspirée par tous les yeux qui me tombent dessus. Je ne sais même pas pourquoi je l'ai frappé. Je ne sais même pas pourquoi ça m'a fait aussi mal à l'intérieur de le frapper. Je ne sais même pas pourquoi je fais un pas devant Yshre pour empêcher quiconque de l'approcher. Je ne sais même pas pourquoi ça m'effraie de les voir autour de nous. Je ne sais pas pourquoi j'ai honte, soudainement. Je ne sais pas pourquoi je me sens vide, tout à coup.

Le sang bout dans mes veines. Je ne réfléchis plus depuis longtemps, je ne réfléchis plus depuis que l'étincelle s'est allumée à l'intérieur de moi et que j'ai eu envie de faire mal à quelqu'un, très mal, mal au point de me faire mal aussi. Je n'ai pas envie de réfléchir plus longtemps, je ne peux pas réfléchir davantage. Avant même que l'un d'eux n'ait eu le temps d'ouvrir la bouche, je sais qu'ils vont le faire puisque leurs yeux n'ont de cesse de se tourner vers Yshre, je me tourne moi aussi vers elle. Ma main vole vers la sienne et s'enroule autour de ses doigts. Je tire de toutes mes forces, comme elle a tiré un peu plus tôt pour me forcer à la frapper (elle a eu ce qu'elle voulait !).

« Cours ! »

Mon bras droit s'enroule autour de mon ventre. La douleur pulse autour de mes doigts. Je l'ignore. Je tire Yshre. Je ne pense qu'à une seule chose : m'enfuir loin de la connerie que je viens de faire et l'emmener avec moi.

Oups... ?

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La violence d’Aelle, dirigée contre moi, fut loin de me provoquer une quelconque panique. Au contraire, je l’accueillis avec soulagement, presque comme une validation de mes tourments. Le choc du mur contre le plat de mon dos fut à peine amorti par l’épaisseur de mon sweat-shirt. Il me paralysa pendant quelques secondes, j’eus l’impression que mon dos s’était soudainement transformé en une plaque de bois dur, mais j’acceptai ce mal comme une sentence bien méritée quoiqu’un peu trop faible encore. Son visage était tout proche, je percevais la tension dans sa mâchoire et la rage dans ses yeux. Frappe-moi plus fort, Aelle, je mérite plus que ça, je mérite d’avoir vraiment mal ! Je me laissai faire et je plongeai dans son regard avec défi. Frappe-moi comme tu as frappé les bouteilles, le tabouret, la commode. Sa détestation était un remède pour mon âme mais elle était largement insuffisante. Même lorsqu’elle forçait un peu plus, je n’en avais pas assez. J’aurais voulu qu’elle me massacre vraiment. Je m’enfonçai plus loin dans ses yeux, sans ciller, pour ne rien manquer de la haine qu’elle m’adressait. Et je savourai ma punition. Ce regard, c’était les retrouvailles que je ne savais pas avoir attendues. Je comprenais ce que j’aurais voulu ne jamais comprendre, ce qu’il aurait été plus confortable d’oublier : c’est toi et moi, Aelle.

Perdue dans le feu sombre de ses yeux, je n’avais pas vu le Moldu s’approcher. Il voulait nous interrompre, la séparer de moi. Ne peut-on pas se laisser battre tranquillement en pleine rue ? Le Moldu moyen aurait sorti son téléphone portable en restant suffisamment loin de la scène pour nous filmer sans être vu et aurait publié la vidéo sur les réseaux sociaux avec pour seul commentaire : « POV : Quand ta pote croise la meuf qui t’a brisé le cœur (emoji qui pleure de rire trois fois de suite) ». Pourquoi fallait-il que celui-ci ait un minimum de décence ? J’allais lui envoyer un coup de pied pour l’empêcher de me libérer d’Aelle quand celle-ci prit les devants en se retournant subitement pour lui coller son poing en plein dans le nez. Et voilà ce qu’on gagne quand on joue aux héros ! La prochaine fois, tu filmeras la scène comme tout le monde, espèce de crétin ! Ce coup m’était destiné, tu me l’as volé.

Bon, et maintenant, ce n’était plus un Moldu (au nez cassé) qui nous dérangeait : d’autres s’étaient arrêtés, choqués, pour voir ce qu’il se passait. Il fallait s’échapper de là. Je n’avais aucune envie qu’Aelle visite les cellules froides des commissariats moldus, encore moins qu'elle expérimente le cynisme misogyne des flics que j’avais connus. J’entendais déjà la voix du porc qui m’avait enfermée, plus d’un an en arrière : « bah alors, les filles, on se crêpe le chignon ? » (et il penserait évidemment qu’il y avait une histoire d’homme derrière tout cela, car pour quelle autre raison deux femmes pouvaient-elles bien se battre ?).

Lorsqu’elle m’attrapa la main, je la suivis en courant, si bien que très vite, il devint impossible de savoir qui tirait l’autre. Ce moment me sembla étrangement agréable et excitant. Pour une fois… nous courions ensemble dans la même direction. J’aurais voulu courir ainsi pendant longtemps. Peut-être même jusqu’aux falaises. Après un temps, je défis ma main de la sienne et tournai à l’angle d’une petite ruelle. Les Moldus n’avaient aucune raison de nous poursuivre : pourquoi serais-je partie en courant avec mon agresseuse ? Je m’arrêtai et repris mon souffle. Un léger sourire étirait mes lèvres.

« Et si tu m’emmenais là où on ne risque pas d’être dérangées ? Peut-être dans un endroit qui compte pour… nous. »

Je n’eus pas une pensée pour Marshall qui devait s’inquiéter, seul dans le salon, ou à nous chercher dans la rue. Je voulais partager ce moment avec Aelle, rien qu’avec elle, rien que nous deux, dans un endroit qu’elle connaissait et dont j’aurais dû me rappeler. Yshre s’était assoupie, pour l’instant, mais ma mémoire demeurait fracassée : je voulais m'assurer que j’avais existé quelque part, marcher dans mes propres pas, redécouvrir les lieux que j’avais aimés. Avant que l’Autre, l’Effacement, la Lâche, ne m’en empêche, qu'elle ne lutte et m'enferme à nouveau, qu'elle nie mon existence et mon passé. Car j’avais la conviction qu’elle ne me laisserait pas marcher sur le chemin de la mémoire bien longtemps. Aelle pourrait-elle me comprendre et m'offrir ce cadeau ?

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À chaque fois que mes pieds percutent le bitume, une onde de choc remonte jusqu'à mon crâne. C'est douloureux, à la fois dans ma tête et dans mes doigts abimés que je tiens recroquevillés contre mon ventre. Accrochée à la main d'Yshre, je cours aussi vite que possible, comme je n'ai pas couru depuis longtemps, comme je n'ai pas couru depuis toute gamine, quand je fendais à toute vitesse la forêt qui entoure la maison. Aujourd'hui, je cours pour fuir, alors j'allonge le pas. Je suis motivée par Yshre que je n'ai bientôt plus besoin de tirer : elle court parfois plus vite que moi, me dépassant, alors je remarque ses cheveux qui volent dans son dos, je vois son profil blafard, je sens la moiteur entre les paumes de nos mains liées, et je me mets à accélérer, je la dépasse, je donne l'impression de la guider, alors que je ne sais plus très bien qui guide qui.

Les gouttes de pluie peuvent à peine nous toucher, nous allons trop vite, elles ne sont pas assez rapides pour nous, nous passons au travers, nous avons vaincu la pluie. Ou peut-être qu'elle a seulement cessé de tomber à verse, je ne sais pas très bien. Je n'arrive pas à savoir, lorsque je cours comme cela. J'ai mal aux poumons, je n'ai pas l'habitude. J'ai mal aux jambes, mes muscles me brûlent déjà. Et mon cœur bat, bat, résonne dans ma gorge à grands coups. Je sens encore le choc dans mon bras, quand mon poing a rencontré son nez. Mes phalanges contre son visage, le choc dur, le corps qui part en arrière, puis la douleur qui explose dans ma main. La scène tourne en boucle. Le choc dur, le corps qui part en arrière, la puissance de mon coup. Et encore une fois. Le choc, le corps, la puissance. Tout s'enchaîne très vite. Le choc, le corps, la puissance, le profil d'Yshre qui me dépasse, comme si elle volait au-dessus du bitume. Le choc, le corps, la puissance, sa main qui se détache de la mienne. Le choc, le corps, la puissance, elle tourne à un carrefour, je la suis, mon souffle rauque, la chaleur qui inonde mon visage, mes jambes qui renâclent, qui ne veulent plus suivre, et mon corps qui continue sa fuite, parce que je ne peux plus m'arrêter, plus de retour en arrière, je vous jure que je ne partirai pas, je le jure, je ne peux plus vous lâcher, alors je vous en prie, par pitié, jurez-moi que vous n'allez pas m'abandonner si je me démène pour vous, dîtes-le moi, faites m'en la promesse !

Lorsqu'Yshre s'arrête, cela marque la fin de la course. Je n'ai aucune intention de la tirer plus loin. Ma course se termine quelques mètres après la sienne. Je crois que je vais vomir. Je prends appui sur mes genoux, le regard braqué sur elle. Je sens encore son pouls battre contre mon doigt, comment est-ce possible ? Je nous revois là-bas contre le mur. Je l'aurais fait. S'il n'y avait pas eu le moldu. Je l'aurais fait. Je lui aurais fait mal. Je n'arrive pas à savoir si je regrette de ne pas l'avoir fait ou si je regrette d'avoir dirigé ma colère vers quelqu'un qui n'était pas ciblé. Je n'arrive pas à savoir. Et puis il y a ce sourire sur les lèvres d'Yshre.

Et il y a ce nous dans sa bouche.
Quelque chose palpite en moi. Comme une envie de pleurer. Je crois qu'elle n'a pas encore compris que dans ce nous, elle n'existe pas. Je crois que je n'ai pas encore compris que dans ce nous, c'est Kristen qui n'existe pas. Où êtes-vous, hein ? Qu'allez-vous encore manquer ?

Le feu dans mes poumons ne s'est pas encore apaisé, je suis obligée de respirer la bouche grande ouverte. Mon front est couvert d'une couche de sueur à laquelle se mêle la maigre pluie qui tombe encore. Pourtant, je me redresse, abandonnant le pauvre soutien de mes genoux, et je fais quelques pas pour m'approcher d'elle. Je ne sais même pas qui elle est. Ce n'est que la deuxième fois que je la vois. Mais j'ai approché mon visage si près du sien que je commence à la trouver familière. Après tout, je connais la mélodie de son pouls, n'est-ce pas quelque chose qui compte, ça ?

Si je pense, j'ai peur de me mettre à hurler. Alors je ne pense pas.

Je lève la main. Pour une fois, je n'ai pas envie de la maltraiter. Je me contente de planter mes yeux dans les siens et de poser cette main sur son épaule.

« Reste calme, lui dis-je d'une voix posée, bien qu'un peu rauque. Et prends une grande inspiration. »

Même si cela me met mal à l'aise, je ferme les yeux après avoir vérifié que la voie, autant côté piéton que par les éventuelles fenêtres aux murs, est libre de regards indiscrets. J'ai besoin de visualiser calmement, parce que cette fois je n'ai pas envie de lui arracher la joue. Je sens sa chaleur sous ma peau. Elle contraste d'une façon un peu étrange avec la fraîcheur de ses cheveux humides contre mon pouce. Je fais abstraction de toutes ces choses et attrape ma baguette magique de ma main abîmée. Je ne peux empêcher une grimace de me déformer les traits quand la douleur explose dans mes phalanges.

Derrière mes paupières se dessine une lande lointaine. Une avancée rocheuse qui se détache du flanc de la montagne. Je vois les arbres qui s'élèvent sur l'a-pic abrupt, des pins au feuillage généreux doucement secoué par le vent Écossais. Une percée dans la végétation creuse la montagne, une gueule béante s'ouvre sur l'obscurité. Une grotte.

Lorsque l'image est claire dans ma tête, j'affirme mon contact avec Yshre. Le bruit de mon transplanage résonne encore à mes oreilles que déjà une brise porte jusqu'à mes narines une forte odeur de résine. J'ouvre les yeux sur cet endroit que je n'ai pas visité depuis une éternité.

Avoue, tu as cru jusqu'au bout qu'elle allait l'emmener au Plateau, hein ?

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En voyant Aelle souffler comme un bœuf d’avoir trop couru, je secouai un peu la tête, amusée. Moi aussi, j’étais essoufflée, mais tout de même ! Il fallait maintenir son corps en forme si l’on espérait survivre à… un affrontement entre sorciers, par exemple, ou n’importe quelle situation dangereuse. Savoir lancer des sorts ne suffisait pas. Un jour, je l’encouragerai à partager avec moi quelques séances de remise en forme. À la mode magique, bien sûr, je ne comptais pas lui faire fréquenter une salle de sport pleine de Moldus dopés à la protéine (ni m’infliger cela à moi-même). Je trouverai bien quelque chose…

Elle posa sa main sur mon épaule et son regard sur le mien, puis elle me recommanda de rester calme et de prendre une inspiration : j'obéis sagement. Pendant qu’elle fermait les yeux et se concentrait sur notre future destination, je ne pouvais pas m’empêcher d’essayer de deviner l’endroit qu’elle choisirait de me montrer. Irait-on à Poudlard ? Irait-on… en fait, je n’avais pas beaucoup d’idées ; je ne savais pas quels lieux nous avions pu visiter ensemble. Connaissait-elle les falaises qui faisaient vibrer mon cœur sans que je ne comprenne trop pourquoi ? Le sommet des montagnes qui m’inspirait un sentiment de liberté si profond qu’il frôlait la toute-puissance ? Des images fragmentées m’évoquaient de vagues souvenirs mais rien ne se dessinait de façon concrète dans mon esprit. Bien, ce serait une surprise.

Le transplanage me retourna l’estomac mais il ne me donna pas l’impression d’être passée dans une machine à laver en forme de râpe à fromage, ce qui était déjà un progrès par rapport à ma dernière expérience de voyage avec Aelle. En arrivant, je m’accrochai à elle pour retrouver mon équilibre, puis je me redressai et contemplai le paysage. Même s’il ne pleuvait pas, il faisait beaucoup plus froid qu’à Londres et j’étais déjà trempée. Je retins un frisson et je croisai les bras pour supporter l’air glacial.

C’était un petit plateau rocailleux à plusieurs mètres de hauteur, entouré de conifères. Derrière nous, une montagne se dressait. Elle avait une grande bouche noire, comme si elle était en train de crier. Emmitouflée dans mes propres bras, je parcourais l’endroit à pas lents et je regardais partout, espérant me souvenir pleinement de cet endroit. J’aurais voulu m’exclamer : « mais oui, c’est ici que nous… ! » mais ce lieu ne m’évoquait pas grand-chose de concret.

Je levai la tête : mon regard était étrangement attiré vers le ciel. J’y cherchai quelque chose mais je ne savais pas ce que j’espérais y trouver. Les nuages formaient un camaïeu de gris, du presque blanc au presque noir. Je restai plantée là, le cou tordu, les yeux plantés dans la voûte, pendant de longues secondes. Et puis, je levai la main droite, dos vers le haut, et j’attendis. Quoi ? Aucune idée. Il me semblait que bientôt, j’allais me sentir véritablement libre, libre comme l’air, libre comme si je transperçais les nuages, comme si je tombai en piqué et comme si je frôlais la roche des montagnes.

En fait, je connaissais cet endroit. Je le connaissais en profondeur. Il ne faisait naître aucun souvenir précis, aucune image concrète, mais il me remuait de sentiments grandioses. Je baissai finalement la main, comprenant que rien n’allait se passer, et j’observai les montagnes aux alentours. C’étaient ces montagnes-. Les montagnes de la liberté et de la toute-puissance que je pensais avoir rêvées pour m'échapper de mon confort morose. Ici, je me sentais véritablement émue, en paix, débarrassée de tous mes soucis. Aelle avait très bien choisi notre destination. Je lui adressai un regard vif, chargé de reconnaissance, avant de m’approcher du bord du plateau et d’écarter grand les bras, relever la tête et fermer les yeux. Je reçus la brise glacée de plein fouet, elle agita mes cheveux et, en y croyant suffisamment fort, j’aurais pu me sentir m’envoler. Dans mes rêves, mes bras étaient des ailes...

« Merci, soufflai-je simplement, sans changer de position. C’est un très bon choix. »

Celui-là c'est le plateau avec un petit P :grin:

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J'ouvre les yeux sur un paysage qui alourdit mon cœur. Mon regard se faufile dans tous les coins de ce plateau, qui n'a rien à voir avec mon Plateau, mais qui a la même odeur. Et je ne parle pas de celle des conifères dont est chargé le vent glacial. Je parle de celle de mes souvenirs. Ils sont là, partout. Au centre du plateau, sur le bord où je me tenais, au creux de la grotte qui ouvre sa gueule béante d'obscurité sur nous. Comme un œil menaçant.

Je me concentre aussitôt sur elle, profitant de l'occasion pour ne pas avoir à regarder Yshre ou à me souvenir de ce qu'il s'est passé ici. Je murmure un sortilège ; ma voix s'élève à peine. Ma magie s'étend jusque dans la grotte, elle la farfouille dans ses moindres recoins, motivée par l'angoisse qui heurte mes entrailles. Je me souviens de cette peur immense, inhumaine, lorsque j'ai fait face à la vouivre. Cette tétanie, mon sang glacé dans mes veines, l'impression de ne rien pouvoir faire pour me défendre face à une si fabuleuse, si anormalement grande, si dangereuse créature. La peur viscérale, malgré la présence de ma directrice. Ma magie ne me renvoie aucun écho ; un profond soulagement m'envahit : il n'y a pas de vouivre, là-dedans. Cháofēng n'est pas là.

Naturellement, mes yeux partent en quête de celle que j'ai amené avec moi. Quand je la trouve au centre du plateau, mon cœur tombe tout au fond de mon corps. De là, je le sens battre douloureusement ; ses battements combattent mon souffle. La silhouette d'Yshre se dessine sous mon regard blessé. Ses cheveux soulevés par le vent, son visage tourné vers le ciel et sa main. Sa main. Levée. Comme une offrande. Je ressens la douleur dans mon cœur comme si on y avait planté une lame. La douleur du souvenir, brutale, sauvage. J'ouvre la bouche en quête d'air pur ; j'ai du mal à gonfler mes poumons.

*

Un drôle de phénomène se déroule sous mes yeux. C’est la première fois que je vois une telle magie à l’œuvre et que je ressens cet étrange sentiment qui me soulève le cœur. Je ne parviens pas à le nommer. Il existe dans un endroit de mon corps que je ne peux pas situer et me fait me sentir bien et mal à la fois. Ma gorge se noue tandis que j’observe saigner la main noircie de la directrice et l’étrange réaction de Cháofēng à son contact. Sans doute dois-je avoir l’air complètement fascinée avec ma bouche ouverte et mes yeux écarquillés, mon souffle court et les frissons qui dévalent ma peau. Fascinée, je le suis évidemment, mais pas seulement.

*

Elle baisse lentement la main. Je vois son regard qui passe des arbres à la grotte, de la grotte aux montagnes qui se dressent avec orgueil vers le ciel. Puis du ciel à moi. L'éclat de ses yeux ; ils brillent. Merci. Son corps au bord du précipice. C'est un très bon choix. Ses bras levés comme pour profiter du vent, comme pour englober le monde entier, comme pour se gorger de la respiration du paysage. Que se passe-t-il dans sa tête ? Se voit-elle là-haut, à fendre les cieux sur le dos de sa vouivre ? Nous voit-elle ici, à échanger des paroles enflammées ? Moi, je nous y vois, comme je la vois elle à travers les gestes de ce corps qui n'est pas le sien. Je la vois dans les souvenirs qui s'échappent par les pores d'Yshre. Si ce ne sont pas des souvenirs, pourquoi aurait-elle levé ainsi la main, comme elle seule aurait pu le faire ?

Le hurlement s'élève de nouveau contre les parois silencieuses de mon crâne. Ses gestes dans ce corps qui ne lui appartient pas. Son regard dans ses yeux qui ne sont pas les siens. Ses mots dans cette bouche qui n'est pas la sienne. Ses émotions dans ce cœur qui n'est pas le sien. Sa main, levée comme une offrande. Le hurlement est comme un bruit aiguë qui ne s'arrête pas, il part des zones sombres de mon esprit et se répand dans mes veines, dans mes muscles, dans les frissons qui me font trembler, dans les souvenirs qui veulent jaillir. Mais ils ne le font pas, ils restent bloqués à l'orée de ma conscience, ils n'effacent pas le hurlement que personne d'autre que moi n'entend. Ils ne viennent pas, ils restent loin, les souvenirs, les souvenirs et ses mots d'il y a quatre ans. Il n'y a que l'émotion qui se faufile dans l'instant présent. L'émotion d'alors. Ma confiance en elle qui se fracasse violemment au sol. Ma confiance qu'elle piétine allègrement. Sans sourciller. Je lui ai parlé, ce jour-là, il y a quatre ans. Je lui ai parlé, j'avais confiance. Elle m'en a fait le reproche, j'ai mal de me rappeler de ma douleur — de la douleur de la déception.

Je cligne des yeux sur la silhouette silencieuse d'Yshre qui se détache de la forêt qui s'étire en contrebas. Je m'attends presque à ce qu'elle se retourne et qu'elle se mette à rire de ce rire profondément froid, ironique, qui a été le sien il y a quatre ans. Je m'attends à ce qu'elle le fasse, tout comme elle a levé la main dans une offrande que, j'en suis certaine, elle n'a même pas comprise. Allez, retourne-toi. Crie-moi dessus. Insulte-moi. Fais-le, comme elle l'a fait alors. Vous avez levé sa main vers le ciel. Pourquoi ne pouvez-vous pas vous retourner pour m'emplir de rancœur ?

Je me laisse lourdement tomber sur le sol poussiéreux, soumise à une intense fatigue. Ce n'est pas seulement la course, ce n'est pas seulement d'avoir frapper de toutes mes forces ce type, ce n'est pas seulement cette journée interminable, ce n'est pas seulement la profonde lassitude dans ma tête. C'est tout. Tout simplement tout.

Maladroitement, je tire un pan de ma cape pour accéder à ma poche de ma main gauche. La droite est recroquevillée, les doigts sont douloureux. J'y jette à peine un coup d’œil : les phalanges sont gonflées et rouges. Peut-être me suis-je cassé quelque chose ? Le nom du sortilège dont j'aurais besoin pour guérir se profile dans mon esprit ; c'est tout juste un fantôme de souvenir et pourtant je sens le rire nerveux qui nait tout au fond de moi. Alors je plonge ma main tout au fond de ma poche pour faire taire le souvenir. Je ne peux pas penser à tout ça maintenant. Kristen, c'est déjà trop. Je m'enfonce dans ma poche, j'ignore mes affaires que je sens du bout des doigts, je farfouille jusqu'à m'enrouler autour du bocal familier, celui qui m'a accompagné sur l'Ile de Drear.

Là-bas, au loin, Yshre s'offre au paysage ; mon cœur bat fort dans ma gorge. L'appréhension, sans doute. Je sais déjà que je vais parler et ce que je vais dire. Je la regarde toujours lorsque ma voix s'élève dans l'air glacial d'Écosse.

« J'ai arrêté de me contenter des livres. »

Je ramène le bocal entre mes jambes. Il est vide. Je serre ma main valide autour du verre sans prendre le temps de le remplir de flammes. Mes yeux sont braqués sur Yshre. J'attends. J'attends qu'elle me demande si j'apprécie la morsure de la magie noire sur mon âme. J'attends que Kristen le fasse. À travers cette bouche qui n'est pas à elle. J'attends son jugement. À travers des yeux qui ne sont pas à elle. Je l'attends. Dans une personne qui n'est pas elle.



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Je profitai encore un instant de l’immensité du monde, du ciel dont le couvercle nuageux ne demandait qu’à être percé et de mon infini sentiment de liberté. Je frissonnai de plaisir et de froid en baissant enfin les bras. En quittant mon rêve céleste pour retrouver le paysage sous mes yeux, mon cœur s’emplit de regret et de nostalgie, et même d’une pointe de frustration. Que ne pouvais-je pas m’envoler, là, tout de suite, partir à l’aventure sans me soucier de personne, explorer tous les recoins de l’univers sans jamais regarder en arrière, ne pas repasser deux fois au même endroit, m’étonner de tout, découvrir tous les secrets de la Terre… Je m’approchai un peu plus du bord, imaginant une dernière fois que je n’aurais qu’à me laisser tomber pour déployer mes ailes… Et je lâchai un soupir désolé, déçue de n’être qu’une humaine dont les pieds étaient fatalement collés au sol. J’aurais dû être davantage, j’aurais dû transcender ma condition.

Je me tournai vers Aelle en m’éloignant du bord. Elle était assise sur le sol glacé, encore plus loin du ciel que je ne l’étais. Je refusais de me baisser pour me mettre à sa hauteur ; je préférais me tenir ridiculement droite, étirant ma colonne vertébrale pour ne surtout pas m’éloigner des nuages. Le vent semblait ainsi s’infiltrer entre mes os et j’aurais peut-être eu moins froid en me recroquevillant sur moi-même, mais je ne voulais pas me rétrécir. Je tâchais de contrôler tous les tremblements frigorifiés de mon corps, sans trop de succès. N’existait-il aucun sortilège pour se protéger du froid ? Allumer un grand feu ou faire apparaître un gros manteau bien épais ? Aelle avait sorti un bocal qu’elle tenait entre ses jambes et elle me fixait. Elle venait de me signaler qu’elle avait arrêté de se contenter des livres et elle attendait que je réagisse à cette... révélation ?

Je fronçai les sourcils et restai silencieuse un long moment, frissonnant par spasmes. Son regard pénétrant attendait ma réponse, une réponse que j’étais incapable de fournir. En fait, je ne comprenais pas ce qu’elle voulait dire. Je savais qu’elle s’adressait à moi, à la vraie moi. Cette phrase aurait dû faire écho. Réveiller un souvenir. Mais rien, elle me semblait complètement sortie de son contexte et hors-sujet. Il devait pourtant y avoir un lien… En quoi ce lieu était-il aussi important pour Aelle que pour moi ? Qu’avions-nous vécu ici, ensemble ? Mon rythme cardiaque s’accélérait tandis que je sentais monter la frustration. Je serrai fermement les dents et elles ne claquaient plus de froid. Souviens-toi ! Souviens-toi ! Ce qu’elle dit doit avoir un sens ! Pourquoi mes souvenirs ne s’expriment-ils clairement que lorsque je ne peux pas les ancrer dans mon cerveau ? Pourquoi restent-ils toujours bloqués sous la surface ? Était-ce cette double conscience qui emprisonnait mes souvenirs ? Étions-nous condamnées à nous battre, nous empêcher l’une et l’autre, sans cesse..? Ne pouvions-nous communiquer que par sensations, sans jamais parvenir à retrouver une mémoire des faits ? Mon esprit était-il si fatalement endommagé ? Tous mes efforts pour exister à nouveau seraient-ils vains, ma quête vouée à l’échec ?

Alors, je m’approchai d’Aelle, d’un pas énergique mais le visage crispé de frustration, et je me penchai vers elle en posant mes deux mains sur ses épaules. Je la regardai droit dans les yeux, d’un regard oscillant entre détermination et imploration.

« Aelle. J’ai besoin de toi. J’ai besoin que tu m’aides à me souvenir. Extrais ma mémoire et montre-moi mes souvenirs, trouve quelque chose… Et si j’essaie de fuir, retiens-moi, si je te dis que je ne veux pas me rappeler, oblige-moi. »

Je ne veux pas retourner dans ma prison obscure. Je veux rester là, observer le monde à travers mes propres yeux, le parcourir en décidant de la direction que prendront mes jambes, je veux savoir, absolument tout savoir, peu importe si ça fait mal… Je sais que ce sera difficile, je sais que je vais être tentée de m’enfuir, mais il ne faut pas… Je ne dois pas perdre le contrôle.

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Le silence parait s'étirer tant elle met longtemps à parler. Pendant ce temps-là, mes faibles battements de cœur cessent de battre avec profondeur. Ils se calment d'eux-même, car plus le silence dure, plus je comprends que rien ne se produira. Le visage aux sourcils froncés d'Yshre qui me le dit. J'essaie de ne pas être déçue, mais ça ne fonctionne pas. La déception m'étouffe, ma gorge se noue — qu'est-ce que j'espérais donc ? L'image d'Yshre levant la main vers le ciel me nargue, très claire dans mon esprit. Ce n'était qu'une réminiscence, un écho. Chaofeng évoque plus de choses au fantôme qui vit dans la tête d'Yshre que mes paroles, que nos souvenirs. Mes mains se crispent sur le bocal, le verre est froid contre mes paumes. Et Yshre persiste dans son silence, son silence pesant, qui peu à peu fait s'affaisser mes épaules. Mais que pensais-je donc ? Je n'entendrai pas sa voix.

Son mouvement soudain m'empêche de baisser les yeux sur le bocal vide comme je comptais le faire. En quelques pas, elle a traversé la plateau jusqu'à moi. Un vain espoir s'élève dans mon cœur muet : ça y est, elle réagit ! Mais quand elle se baisse sur moi, j'ai un mouvement de recul, j'ai peur qu'elle me frappe tout à coup, elle, Yshre, qu'elle me frappe parce que j'essaie de faire remonter Kristen. Elle va encore me hurler dessus ; tu n’auras plus à courir partout pour la retrouver, quand elle aura bouffé tout ce qu’il reste de moi ! Je ne suis pas assez vive pour me dérober, ses mains appuient contre mes épaules. J'éloigne le buste, la mine méfiante, une main plaquée dans les cailloux derrière moi pour ne pas tomber sous le poids d'Yshre.

Son regard perfore le mien. J'ai envie de la repousser de toutes mes forces. Quelque chose me retient, cependant. Quelque chose dans la forme que prennent ses sourcils, une forme légèrement courbée vers le haut comme si elle essayait de me supplier de quelque chose. Dans ces conditions, je ne peux que garder la bouche close, les mains sages, et écouter ce qu'elle a à dire. Surtout que lorsqu'elle ouvre la bouche elle dit Aelle. Et elle a une telle façon de le dire, elle met une telle ardeur dans ce simple petit prénom (le mien !) que je ne peux que rester figée, presque tétanisée, totalement à sa merci. Et encore, j'espère. J'espère que mes mots ont fait mouche. J'espère, j'espère, j'espère. Mais l'espoir est un muscle : quand on est pas habitué à le faire travailler on ne peut pas espérer qu'il ait de l'endurance.

Mon visage s'assombrit. Un mélange de méfiance et d'agacement parce qu'elle est trop proche de moi, que ses mains sur mes épaules me brûlent, que je sens tout son poids sur moi et que je me sens en danger. La méfiance, surtout, gagne du terrain ; c'est elle, plus que l'agacement, qui courbent mes traits de cette façon-là.

« Je ne peux pas extraire ses souvenirs de ta mémoire, Yshre, » répliqué-je d'une voix dure.

Je dis Yshre.
Je dis ses.
Quelque chose se referme violemment en moi. Je ne sais pas très bien quoi. Une partie de moi, sauvage, à envie de dire à la méfiance de bien aller se faire voir : je vais l'aider, même si c'est Yshre qui persiste à dire "moi" quand elle veut sûrement dire "elle". Ne plus réfléchir, foncer, imaginer que c'est elle, oui ça je peux le faire, lui parler comme je lui parlerai, je pourrais faire semblant, me leurrer, tout paraîtrait bien plus simple alors, non ? Mais l'autre partie renâcle et serre les dents. Ça me fait mal, tu ne comprends pas ? Ça me fait mal quand tu fais comme si tu étais elle ! Ça me fait mal car ne c'est pas le cas, tu n'es pas elle, elle n'est pas là, elle n'est pas là depuis si longtemps et de toute façon, je sais que tu mens. Kristen Loewy n'aura jamais besoin de moi. Et elle ne m'implorerait jamais de cette façon. Et elle saurait que dire "extrais ma mémoire et montre-moi ses souvenirs", c'est vraiment qu'une phrase de semi-moldue ignare de la magie à l'esprit ravagé par une mage noire.

« Je ne suis pas légilimens, ajouté-je dans un souffle en essayant de m'écarter d'elle. J'ai accès qu'à mes propres souvenirs. »

Et à quoi cela servirait-il ? Je ne suis qu'une poussière dans sa vie, je ne l'ai connu qu'une fraction de seconde. Subitement, je suis de retour dans le bâtiment abandonné, quand Yshre exigeait que je partage tout le contenu du cœur de Kristen ; j'ai mal comme à ce moment-là : je ne sais rien, je ne sais rien d'elle, je ne connais que sa façon d'être, ses petites habitudes de langage, je connais ses regards, ses fausses promesses, ses enseignements, ses mensonges. Et après ?

« Je peux... Je peux... Te raconter, dis-je d'une voix faible en fouillant son regard, en essayant de ranimer ce muscle mort qu'est mon espoir. Ce qu'il s'est passé ici. Avec elle. »

Ces deux derniers mots sont ajoutés dans un souffle. Allez, détrompe-moi ! Dites-moi que vous avez du pouvoir sur le corps que vous hantez ! Dites-moi que vous pouvez me parler ! Et si vous le faites, je vous haïrai alors. Car la première chose que vous me faites, une fois devant moi, c'est exiger mon aide. Mais c'est ce que j'ai toujours été, n'est-ce pas ? Un outil. Une chance de faire mieux. Puis quand vous avez compris que vous pouviez sauver votre fils au lieu de vous rattraper avec une totale inconnue dans l'espoir que vos erreurs passés soit effacées, vous êtes partie sans regarder en arrière pour aller le retrouver.

Franchement Aelle si elle avait un gouffre devant le nez, elle ne le verrait pas et elle tomberait la tête la première dedans. Plus aveugle tu meurs. Secoue-là Kristen, allez ! Mais pas trop fort, askip tu l'as déjà traumatisée.

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J’avais voulu qu’elle me réponde : « oui, bien sûr, je vais vous aider, je vais tout faire pour que vous retrouviez vos souvenirs, vous pouvez compter sur moi. » En fait, je m’attendais vraiment à entendre ces mots. J’avais pourtant exigé avec une telle détermination ! Je lui avais parfaitement fait comprendre, non ? J’ai besoin de toi¸ peut-on être plus clair que ça ? J’avais donné tellement d’ordres si précis ! Elle n’avait pas besoin de réfléchir, il lui suffisait de m’obéir tête baissée, et voilà ! Et que me parlait-elle du parasite qui bloquait mes souvenirs ? Yshre ! Yshre, mais ce n’est même pas un prénom, par Morgane ! Quelle idée ! Pourquoi Aelle n’était-elle pas prête à faire tous les efforts du monde pour m’aider ? Trouver une solution, une solution inédite s’il le fallait, pour résoudre ce problème qui ne s’était sûrement jamais posé ! N’était-ce pas un défi à sa hauteur ? Mes sourcils se froncèrent et mes doigts s’enfoncèrent un peu plus dans ses épaules. La colère me réchauffait un peu, c’était déjà ça de gagné.

Je baissai les yeux sur mes mains plantées dans les épaules d’Aelle comme les serres d’un aigle. Leur pâleur lisse. Cette main droite… elle n’était pas à moi. Elle ne m’évoquait rien. Elle aurait dû m’évoquer quelque chose. Et ce serpent tatoué sur son dos, qu’est-ce qui m’avait pris ? Je grimaçai en enfonçant à nouveau mes yeux dans ceux d’Aelle. Foutue « Yshre » !

Pauvre chérie, tu ne supportes pas qu’on ne réponde pas à tes exigences, hein ? Je suis peut-être la plus lâche de nous, mais tu n’es certainement pas la plus mature.

Tais-toi ! Tu n’as rien à faire là. Mon regard devint véritablement féroce et ma colère était autant dirigée contre Aelle, qui refusait de me voir, que contre l’indésirable faiblesse qui s’était inventé un nom pour remplacer le mien. Je serrai un peu plus les épaules de la jeune sorcière avant de relâcher soudainement mon emprise et me redresser. De toute ma hauteur. De toute ma fierté !

« Je ne suis pas Yshre, dis-je avec un certain mépris dans la voix, comme si j’avais craché cet odieux faux nom au visage d’Aelle. Tu sais comment je m’appelle. »

Je soufflai un rire ironique par le nez mais rien dans mon visage n’exprimait l’amusement. Dans le froid écossais, je brûlais de colère.

« Si tu n’es pas légilimens, deviens-le ou invente autre chose ! Pourquoi donnerait-on une réponse connue à un problème qui ne l’est pas ? »

Ce n’est pas en traitant les gens comme de la merde qu’on peut obtenir ce qu’on veut, tu sais ?

Bien sûr que si, quand les gens se sentent suffisamment merdiques, ils imaginent qu’on a raison et ils ne peuvent que trouver parfaitement sensées nos exigences ! J’ai raison ! Et j’ai raison d’exiger ! J’ai moisi dans le noir assez longtemps ! J’ai…

Un éclair de lucidité. Dans le fond, ce n’était pas tout à fait faux ; encore une fois, je m’emportais comme une enfant qui tape du pied parce qu’on lui refuse des chocolats. Étais-je à ce point ridicule..? Je lâchai un profond soupir et fermai les yeux un instant en posant la main sur mon crâne pour me masser la tempe. Je tâchai d’ignorer que mon corps me semblait étranger.

« Excuse-moi… Je me suis emportée. »

Non, sans blague ?

« Raconte-moi ce qu’il s’est passé avec… »

Ma bouche se déforma en une grimace mais je tâchai d'attendrir les traits de mon visage pour me rendre plus... ouverte à la discussion. Après tout, il fallait bien commencer quelque part. Je ne pouvais pas m'attendre à tout comprendre en un claquement de doigts, il fallait que je contrôle mon empressement pour avancer plus efficacement. C'était tellement loin de ma façon d'être naturelle...

« Elle. »

De manière tout à fait inconsciente et incontrôlée, j'avais très légèrement levé les mains pour faire bouger mes index et mes majeurs et leur donner une forme de guillemets.

Aelle, en son for intérieur : "ce n'est définitivement pas elle, Kristen n'a pas 6 ans d'âge mental !!" (*idéalisation en cours*)

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Si le tonnerre m'était tombé dessus, je ne me serais pas sentie aussi foudroyée qu'au moment où elle se redresse, si grande, le visage si droit, avec seulement les yeux baissés sur moi, ses yeux qui me surplombent, qui m'écrasent. Et puis ses mots ; foudroyée.

Figée sur le sol, les jambes à moitié pliées, la main plantée dans la poussière. Mon visage est levé sur celle qui me domine, mes yeux écarquillés et ma bouche entrouverte ; foudroyée.

Je sais comment vous vous appelez. Son rire s'expulse par son nez — et d'où aurait-il pu partir d'autre ? Je connais votre nom. Son visage froid comme les vents d'Écosse. Et sa voix qui frappe, sa voix comme un fouet, le choc de ses mots fait tressaillir mes paupières, si tu n'es pas légilimens, je tressaille, deviens-le ! Je tressaille. Invente autre chose ! Je tressaille. Comme autant de coups qu'elle m'aurait porté. Je tressaille, figée sur le sol, foudroyée à ses pieds, je tressaille, le souffle coupé, les yeux exagérément arrondis.

Mon cœur se met à battre très vite contre ma cage thoracique ; des coups de bélier dans mon âme, des fracas contre mes os. JenesuispasYshretusaiscommentjemappelle. Elle se dresse devant moi, pas si grande au final, juste quelques centimètres de plus que moi tout au plus, pas aussi froide au final, c'est toujours ce visage aussi jeune que le mien, ces habits moldus, ce pull noir avec sa drôle d'image sur le devant, ses longs cheveux en bataille qui dévalent ses épaules. JenesuispasYshretu sais comment je m'appelle.

Foudroyée ; au sol, les cailloux qui s'enfoncent dans la peau de ma paume, le visage levé vers elles, les yeux trop écarquillés, le souffle court. Foudroyée. Tu sais comment je... JenesuispasYshre.

Puis tout se met à déraper.
« Excuse-moi… Je me suis emportée. »
Son visage, Yshre, son visage, sa jeunesse, le ton de Kristen plus tôt, celui de Kristen, qui fait mal qui frappe, celui de Kristen. Maintenant, des excuses ? Jamais. Jamais Kristen n'aurait... Non, jamais elle n'aurait...
« Raconte-moi ce qu’il s’est passé avec… Elle. »
Elle.
Ses doigts se plient autour de sa tête, pour mimer des guillemets, je reconnais bien là ce geste du commun. Kristen n'appartient pas au commun.

« Tu sais » Elle ? Qui, elle, ce qu'il s'est passé avec Yshre ? Quoi, je dois tout recommencer depuis le début, tout expliquer ? « comment » Expliquer à celle qui gère ce putain de corps ce qu'il s'est passé depuis que je l'ai rencontré, depuis que j'ai rencontré Yshre ? « je m'appelle » Elle ? Qui, elle, ce qu'il s'est passé avec Kristen ? « Jenesuis » Quoi, je dois le faire, tout expliquer de ce qu'il s'est passé sur ce plateau ? « pasYs » Expliquer à celle qui gère ce putain de corps ce qu'il s'est passé depuis que je l'ai rencontrée, depuis que j'ai rencontré Kristen ? « hre »

JenesuispasYshre.
Je ne suis pas Yshre.
Je. Ne. Suis. Pas. Yshre.
Tu sais comment je m'appelle.

Lentement, sans en avoir conscience, je récupère ma main abandonnée derrière moi et redresse le buste. Je relève mes jambes et crispe mes doigts sur mes genoux. Mes yeux, toujours écarquillés, ne parviennent pas à se détourner d'Y... De K... Du corps. Du corps, ce corps, un corps. Le corps. Tout se mélange tant et si bien qu'un grand blanc vient recouvrir mon esprit, comme un linceul, un drap blanc pour cacher les cadavres, pour cacher la mort vivace de mon esprit, le recouvrir entièrement pour empêcher les yeux innocents de voir. Kristen jamais ne dirait qu'elle s'est emportée. Yshre jamais ne dirait qu'elle n'est pas Yshre. Kristen jamais ne mimerait des guillemets. Yshre jamais ne parlerait avec ce ton qui casse qui brise qui fouette qui fait mal que j'aime. Kristen jamais ne se serait reprise pour s'excuser. Yshre jamais aurait expiré par le nez comme cela. Kristen toujours aurait des mots qui me foudroient. Yshre... Kristen toujours exigerait que l'on invente une réponse si celle-ci n'existe pas encore. Yshre... Kristen toujours de toute sa hauteur me regardera. Yshre... Kristen toujours ses doigts enfoncés dans mon épaule, qui exige. Yshre... Kristen toujours qui me lâche brutalement comme si je la décevais comme si je ne pensais pas assez vite. Yshre... Kristen... Qui se dresse devant moi, moi à ses pieds, elle si grande, très grande, trop grande, ses yeux baissés, seulement ses yeux pas sa tête, ses yeux baissés, moi à ses pieds, si petite, trop petite, ses yeux qui tombent sur moi, ses yeux qui forcent, ses yeux qui m'écrasent, si haute, sa taille, si grande, droite, trop, pendant une fraction de seconde je l'ai vue, elle si grande dans ses vêtements si sombres qu'ils aspirent la lumière et qu'ils font ressortir la pâleur de son visage aux traits taillés au couteau sur lequel les ombres se coincent et restent bloquées tant et si bien que ressortent ses yeux brûlants comme une étoile qui trépasse.

« Elle vous a fait passer le message ? »

C'est ma voix ? Ce n'est pas ma voix, ma voix est enterrée sous le voile blanc, comme mon âme, comme ma raison, enterrée, cachée aux plus innocents, on ne montre pas la mort aux innocents, même celle d'un esprit, même celle d'une raison, même celle d'un.

« La fille que vous hantez. »

Ma voix, ça ? J'entends ses cassures, j'entends ses pliures, dedans se cache de la rancoeur. Ma voix ne devrait-elle pas ressembler à mon intérieur ? Être fracassée, brisée, blanche couleur linceul, être suppliante pitiépitiépitiépitiéestcequecestvous ? Si, elle devrait, alors pourquoi est-elle... Cassante ? Vibrante ? La voix d'une enfant.

« Elle vous l'a dit ? »

Insolente.

« D'aller vous faire foutre ? »

J'écarte bien les mots les uns des autres, mes yeux plantés dans les siens. Allez. Vous. Faire. Foutre. Et dans mon regard brille une lueur d'impertinence comme je n'en ai plus eu depuis deux ans, depuis une éternité. J'ai douze ans en prononçant ses mots, je viens de la rencontrer devant l'Ombre de la Mort. J'ai treize ans quand je prononce ces mots, elle vient de me renvoyer de son château. J'ai quatorze ans quand je prononce ces mots, nous nous retrouvons dans un couloir et je n'arrive plus à la détester. J'ai seize ans quand je prononce ces mots, je lui avoue que la magie noire m'appelle. J'ai dix-sept ans quand je prononce ces mots, je gribouille une note qu'elle m'a envoyé et la lui renvoie. J'ai dix-huit ans quand je prononce ces mots, je rêve de l'insulter mais je ne peux pas, elle est partie. J'ai dix-neuf ans quand je prononce ces mots, je n'ai rien envie de lui dire, je ne me souviens plus d'elle. J'ai vingt ans quand je prononce ces mots, je suis devant elle, elle me rend insolente.

Le hurlement se remet soudainement à hurler dans ma tête. L'alarme aiguë qui désarçonne mon cœur. Un clignement de paupière, l'envie de vomir, mes lèvres qui se pincent l'une contre l'autre, mes mâchoires qui se vrillent l'une à l'autre, mes sourcils qui se recourbent vers le haut. Et le hurlement hurle. Qu'est-ce que tu viens de faire ? Il me vrille les tympans. Qu'est-ce que tu crois faire ? Il éclate le monde en mille fragments. À qui t'adresses-tu ?

JenesuispasYshre
Mais si, non ?
JenesuispasYshre
Mais si, parce qu'elle a dit s'être emportée, non ?
JenesuispasYshre
Mais si, parce qu'elle a mimé des guillemets, non ?
JenesuispasYshre
Mais si, parce que ce n'est pas possible, non ? Ce n'est pas possible, ici sur ce plateau, Kristen, moi, Kristen et moi, ce n'est pas possible, non ? Parce qu'elle n'est pas là, je ne vois pas son visage sur ce visage devant moi, et puis cela fait si longtemps que j'ai reçu sa lettre dans la cour de la Tour de l'horloge, que j'ai reçu sa lettre qui disait : en fait je ne vais pas y arriver. Que j'ai lu ses mots qui disaient : en fait ce n'est pas suffisant. Qu'elle m'a dit à travers l'encre : tout compte fait je vais revenir sur ce que je t'ai dit il y a un an et je vais partir, je vais partir et même que je ne vais pas me retourner, je ne vais pas prendre une minute pour transplaner dans ce château dans lequel seule moi peut transplaner pour venir te voir et t'expliquer les choses, supporter tes cris et tes pleurs parce que elle t'aime beaucoup tu comptes pour moi et que je veux que tu comprennes que je ne t'abandonne pas.
Sauf qu'elle m'a abandonné.
Et que c'est à elle que je me suis adressée, là, sur ce plateau.
À Kristen qui n'est pas Yshre.

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