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Elle se recroquevilla comme pour s’enfermer dans la coquille de son corps tandis que je continuai à la regarder, attendant qu’elle me donne quelque chose, n’importe quoi, des éléments concrets, des images, des fragments de souvenirs, quelque chose de plus réel, de plus palpable que mes sensations, de moins volatile que mes émotions. Elle me fixait aussi. Elle me fixait avec des yeux ronds, comme si elle me voyait enfin. Tu me vois, Aelle. Je suis vue. Je suis vue, enfin, enfin. Il faut que je reste là, le plus longtemps possible, il faut que je m’accroche au monde matériel, juste un peu plus.

Ses paroles m’y aidèrent un peu plus : elle me parla comme elle m’aurait parlé, avant, j’en avais l’intime conviction. Elle affirmait mon existence. Elle la reconnaissait. Quand elle évoqua cette fille que je hantais, j’observai à nouveau mes mains. Ou plutôt, ses mains. Ces mains. Les mains qui étaient là, je ne savais pas vraiment à qui elles appartenaient, si ce n’est à ce reflet que je voyais dans le miroir qui me donnait la nausée, quand mes jambes avaient la mauvaise idée de m’y mener. J’en avais donné, des coups dans des miroirs, ces derniers mois, j’avais forcé ces bras qui ne m’appartenaient pas à se lever et j’avais frappé, frappé, nous étions deux à frapper : elle parce qu’elle enrageait de ne pas savoir qui elle était, moi parce que je ne me reconnaissais pas. Mais ses bras étaient si faibles ! Son énergie si limitée ! On n’avait même pas eu assez mal pour oublier la douleur dans notre tête. Est-ce que je la hantais ? Pourquoi aurais-je hanté quelqu’un ? Pourquoi me serais-je coincée dans un corps si frêle ? Qu’est-ce… qu’est-ce que je faisais là, en fait ? Je n’arrivais pas à m’en souvenir… Je secouai un peu la tête pour chasser ces pensées. Tout ce que je savais, c’est que j’étais là. Mon âme était là, même si mon corps était… ailleurs ? J’étais là après avoir été enfermée dans l’obscurité, à observer le monde à travers des vitraux noirs.

Je me fixai sur Aelle. J’enregistrai ses mots et sa façon de parler qui m’ancraient dans le réel. Mon visage était absolument sérieux quand je répondis simplement :

« Oui. »

Elle n’avait pas eu besoin de me faire passer le message : j’avais entendu avec ses oreilles qui étaient aussi un peu les miennes, finalement, même si cela me tuait de l’admettre. J’avais encaissé. J’avais su que je le méritais, j’avais été soulagée qu’Aelle puisse s’exprimer. J’avais regretté, aussi, de lui avoir fait tant de peine, même si je ne pouvais pas imaginer tous les détails de ce qu’il s’était passé entre nous. De tous les souvenirs que j’avais perdus, il me restait la certitude que j’avais laissé Aelle derrière moi, que ce n’était pas ce que j’avais voulu, parce que j’aurais aimé qu’elle me retrouve, qu’elle arpente le monde à mes côtés, lorsqu’elle aurait été prête, et que nous résolvions des mystères ensemble. J’aurais voulu lui montrer que le monde s’étendait bien au-delà des murs de Poudlard, lui faire découvrir des choses qu’elle n’avait jamais vues, tout en veillant à ce que jamais, jamais, elle ne devienne comme moi, il fallait qu’elle devienne meilleure, qu’elle prenne le peu de bon et qu’elle rejette tout le mauvais ; mais je lui donnais en même temps le meilleur et le pire. Maintenant, je ne savais plus moi-même à quoi ressemblait le monde si immense. Qu'aurais-je à lui montrer, à présent ?

Il me restait également la certitude que j’étais une pourriture qui méritait tout à fait d’aller se faire foutre. C’était un sentiment assez douloureux, à vrai dire. Mes yeux s’étaient mouillés, à l’intérieur, quand ses mots m'avaient percuté la première fois.

« J’ai entendu, précisai-je sans rien laisser paraître. »

De tous les souvenirs que j’avais perdus, de tous les moments que j’avais vécus depuis, il me restait une autre certitude. Je n’avais jamais dit à Aelle ce que je ressentais. Peut-être… peut-être était-ce pour cela que j’avais réussi à revenir dans le monde. Peut-être qu’il était temps. Une hésitation anima mes sourcils un instant, un bref spasme et ils se froncèrent un peu.

« Je suis contente que tu réussisses à le dire…, commençai-je. »

Mais comment étais-je censée exprimer ce que je ressentais, quand c’était si… doux ? Et en même temps si vague ! Je ne savais pas faire ça, moi ! C’était à elle de le dire, à l’autre moi, elle osait dire ce genre des choses, elle ! Elle n’avait pas peur ! C’était pourtant facile, il n’y avait qu’à répéter : « je t’aime beaucoup, Aelle. » Pourquoi est-ce que cela ressemblait à du feu dans la bouche ? Autre chose, peut-être : « je tiens beaucoup à toi, Aelle, tu comptes vraiment pour moi. » Mais pourquoi, puisque je ne m’en souvenais même plus ? Je n’avais aucun souvenir de nos conversations, il n’y avait que ce sentiment certain qui ne venait de nulle part ! Impossible, j’étais incapable de m’exprimer ainsi. Aelle n’avait qu’à me croire sur parole, quand je n’étais pas tout à fait moi-même, elle pouvait bien s’en contenter, non ? Moi, j’avais besoin de concret, de faits. J'avais besoin de ma mémoire. Après cela, peut-être pourrais-je comprendre pourquoi mes sentiments étaient ce qu'ils étaient et les exprimer me semblerait moins étrange. Ou peut-être pas, peut-être n'en serais-je jamais capable. Je décidai de masquer mon trouble derrière un masque de curiosité et je penchai la tête sur le côté en croisant les bras.

« Je sais que je le mérite mais… pourquoi dois-je aller me faire foutre, exactement ? »

Je veux des faits, pas des sentiments... Surtout pas des sentiments, ils m'inondent déjà trop et je n'arrive pas à tous les comprendre.

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Suis-je réellement là ? Je cligne lentement des yeux. J'aimerais tourner la tête, mais je n'y arrive pas. Tout me ramène à elle. Suis-je réellement ici ? Elle dit oui et je me sens frustrée, j'aurais aimé qu'Yshre ne fasse pas passer le message, car mes paroles ne peuvent que perdre en intensité si Kristen a déjà entendu ce que j'avais à lui dire. Peut-être ne suis pas réellement ici, que je suis en train de rêver ? Elle dit je suis contente que tu réussisses à le dire et j'ai envie de me jeter sur elle, de lui arracher les mots de la bouche ; elle n'a pas le droit d'être contente et de faire comme si mes mots étaient légitimes, qu'elle les attendait, comme si elle méritait de les subir, elle n'a pas le droit d'être conciliante, de se sentir coupable, de dire "je le mérite". Je crispe les doigts sur mes genoux ; si le froid me picore la peau de tous ces frissons, cela signifie que je suis bien ici, n'est-ce pas ?

Mon esprit palpite comme une étoile mourante. D'agacé, mon regard se fait accablé. C'est ce regard qui veut dire "mais vous vous foutez de ma gueule ?" que je lui envoie quand elle ose me demander pourquoi, exactement, pourquoi est-ce qu'elle devrait aller se faire foutre. Vous vous foutez de moi, n'est-ce pas ? Je devrais, en plus de tout le reste, vous expliquer par le menu pourquoi, exactement, vous méritez tout ce que je vous souhaite ? Je devrais, là, énumérer toutes vos fautes ? À vous qui avez tant fauté ? Mais d'accord ! D'accord ! La pensée fuse dans mon esprit déchiré, une pensée colérique qui me force à froncer les sourcils. D'accord, je vais tout vous dire, moi, je ne vais pas me gêner pour vous rappeler que vous avez... Et cette fois-ci, lorsque vous m'avez dit que... Et ici, sur ce plateau, vous m'avez tellement...

Mon esprit est enseveli sous son linceul. Un esprit sous linceul ne pense pas. Un esprit sous linceul est, par définition, mort. Je ne parviens pas à formuler la moindre pensée, alors que je sais exactement pourquoi elle est censée aller se faire foutre, je sais que je le sais, mais les raisons ne défilent pas dans mon esprit, ni en mot ni en image, si bien que je me retrouve à la regarder un long moment sans ne rien dire, avec mes yeux méfiants, ma tête reculée vers l'arrière et mes lèvres blafardes à force d'être pincées, et rien ne veut sortir par ma bouche. Pourtant, je ressens ses raisons. Là dans mon cœur serré, je les ressens. Je sais que je lui en veux très fort, si fort que ma gorge est nouée, si fort que mon esprit s'est caché sous un drap blanc, si fort que c'est trop et que je ne peux pas formuler la moindre pensée concrète. Ce que ressens ne se parle pas. Ça tord le cœur, ça fait faire des cauchemars pendant des années, ça fait ressentir du manque même quand on veut que rien ne nous manque, ça fait ne plus vouloir de rien alors qu'on a toujours voulu s'approprier le monde, ça fait avoir l'esprit vide alors que vous êtes devant moi, ça fait ouvrir la bouche sans ne rien dire alors que je sais que j'ai mille choses à vous reprocher.

Mais qui êtes-vous ? Sa tête penchée sur le côté, ses bras se croisés sur son pull noir, ses longs cheveux dévalant son épaule, longs, trop longs. Yshre, m'indique mes sens. Kristen, me hurle mon âme. Yshre, m'ordonnent mes yeux : Yshre dans ces vêtements, Yshre dans ce regard, Yshre dans ces cheveux, Yshre dans les mots vulgaires dans cette bouche. Kristen dans cette tête qui se penche, Kristen dans ce oui affirmé. Kristen, parce que sinon je me jette dans le vide.

J'arrive à m'arracher à elle. Quelque part en moi, j'ai envie de pleurer. Mais elle est là, dans ce corps qui n'est pas le sien, et si elle voit que je pleure elle va dire j'en ai assez elle va dire épargne-moi tes ressentis elle va dire, elle va dire Aelle ressent trop, Aelle a perdu des yeux ses objectifs, ce qui serait vrai, elle va dire Aelle n'est pas capable, elle va dire Aelle ne peut pas m'aider, elle va dire je vais aller trouver quelqu'un d'autre, elle va dire je m'en vais.

Je baisse les yeux sur le bocal coincé entre mes cuisses. Je croise les jambes autour de lui. Elle attend une réponse. Je ne sais pas très bien qui, exactement. Alors je me corrige : elles attendent une réponse. Je ne sais pas très bien qui j'espère, exactement. Alors je dis : elles attendent. Je ne sais pas très bien qui je veux d'elle ou d'elle. Alors je dis elles. Même si je pense elle.

« Vous êtes pas là. »

Ma rancune lui lance une œillade sombre par dessus le linceul qui recouvre mon esprit.

« C'est suffisant comme raison. »

Impossible de garder mes yeux loin d'elle trop longtemps. J'ai besoin de voir sa silhouette se détacher contre le ciel nuageux. J'ai besoin de voir le vent faire voler ses cheveux. J'ai besoin de voir sa peau qui s'étire sans n'être déchirée par la moindre ride.

« Alors ce corps ? »

J'ai quatorze ans ; je hais et je suis insolente.

Mes yeux, de haut en bas, escaladent et désescaladent Yshre. Yshre. Yshre. Je suis en train de rêver. Dans mes rêves je lui parle parfois. Kristen. Je ne lui crie pas d'aller se faire foutre. Je dis restez ! Je dis j'ai besoin de vous, je la suis pendant longtemps, sur des chemins sombres, je la suis loin et je me perds dans des limbes, parfois je nous vois devant une maison, parfois c'est celle du plateau, jamais elle ne sourit, toujours son regard me perfore.

« Je vous préférais avec trente ans de plus. »

Yshre m'observe. Si jeune. C'est un rêve tout cela, je suis folle. Tout à l'heure, Yshre éclatera de rire et me dira : je t'ai bien eu, hein ! Je l'ai bien jouée ? J'aurais dû être plus dure, non ? Je sentais bien que je n'aurais pas dû dire que je m'étais emportée, rah ! c'est très peu elle, nan, de faire un truc pareil ? Mais si c'est un rêve, pourquoi est-ce que je continue de lui parler comme si elle était ma directrice ?

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« Vous n’êtes pas là », osa-t-elle me dire. Avait-elle l’audace de nier mon existence, alors que je me tenais face à elle, alors qu’elle s’adressait directement à moi ? Était-ce là sa façon de se venger, car me dire d’aller me faire foutre n’était pas suffisant ? Je suis là, Aelle, tu me vois, tu me parles, alors pourquoi prétends-tu le contraire ? Mon existence me semblait déjà plus brumeuse que le ciel de l’hiver écossais, mon identité plus fragmentée que mes souvenirs déchirés par Yshre, ma mémoire était dispersée aux quatre vents. J’étais là ! Je sentais le vent contre mon visage, le froid saisissant au bout de mes doigts, le poids de… ces vêtements mouillés, je voyais Aelle sans voile obscur devant mes yeux, je ne l’entendais pas comme si elle était de l’autre côté d’une porte infranchissable. Je pouvais choisir dans quel sens avancer, lever un bras ou non sans avoir à fournir le moindre effort, dire ou ne pas dire… Alors oui, j’étais là, avec elle, ici et maintenant. Elle n’avait pas le droit de dire le contraire. Elle n’avait pas le droit de jouer avec les mots. J’étais là, moi, même si ce qu’elle voyait ne lui plaisait pas plus qu’à moi : ce corps trop jeune, trop moldu, qui avait tendance à se tenir n’importe comment, dépourvu d’élégance, de fierté, ce corps qui n’avait gardé de moi qu’un œil, comme une fine meurtrière dans une muraille immense.

J’étais là… mais mon « je » était encore trop faible, instable. Parce qu’il me manquait ma mémoire. Mon passé. Ce qui justifiait mon existence, mes actes, mes peurs, mes espoirs et mes rêves, et tout le panorama de mes sentiments. Tout me semblait étrangement plus clair au fond du gouffre de ma prison ! Je me souvenais de tout… ou presque. Ici, dans le monde matériel où les sens étaient en permanence excités, il ne m’en restait presque rien. Je bloquais. Fallait-il que je n’existe pas pour être entière ? Fallait-il choisir : vivre ou se souvenir ? Je fermai doucement les yeux, essayant de me plonger volontairement dans les ténèbres où tout était plus clair… Je fus prise d’un léger vertige : non, c’était trop risqué. Et si je disparaissais à nouveau ? Si l’autre moi reprenait le contrôle ? Je conclus de ces réflexions qu’il faudrait, un jour, que nous fassions la paix. Ce n’était pas près d’arriver. Nos intérêts semblaient contraires.

Je rouvris les yeux en fixant Aelle. Elle me regardait de haut en bas, m’évaluant, estimant ma réalité à travers ce corps qui ne m’appartenait pas.

« Mais je suis là. Je suis là parce que tu m’as cherchée et tu m’as retrouvée. Je suis là parce que je voulais que tu me trouves. Je suis là parce que tu as su comprendre les maigres indices que j’ai laissés… Et maintenant, je sais que tu me vois à travers ce corps qui ne ressemble pas à celle que tu as connue. »

Malgré le froid glacial, je remontai les manches du sweat-shirt qu’Yshre avait choisi de porter ce matin et je passai mes mains sur mes avant-bras couverts de tatouages : d’abord le gauche, puis le droit. D’abord le monstre de Frankenstein et cette fameuse citation « doomed to live », puis le serpent en train de muer. Ici, la peau n’était pas lisse. Des lignes parfaitement droites boursoufflaient cette jeune peau tendre. Elles étaient immenses. Plus que ce visage qui n’était pas le mien, je détestais cette partie de ce corps – mon corps. Mes cicatrices, avant, étaient le témoignage de ma force, de ma volonté de vivre, de me battre ; elles étaient les traces laissées par ceux que j’avais combattus (même si je ne me souvenais actuellement ni de leurs noms, ni de leurs visages), elles représentaient mes sacrifices, la marque de mon désir fou de repousser les limites. Cela, je le savais, je le sentais – c’était dans ma peau, après tout. Mais ces cicatrices-étaient le signe d’un abandon. J’étais tout le contraire de ces traces blanches sur ma nouvelle peau : moi, j’aimais la vie, je l’aimais trop.

« Ce corps, c’est un corps qui aurait dû mourir. »

Je tendis mes avant-bras vers Aelle. Les tatouages avaient beau masquer les cicatrices, si l’on y prêtait suffisamment attention, on pouvait percevoir les irrégularités sur la peau.

« Mes cicatrices ne racontaient pas la même histoire. »

Je pris conscience de l’épaisseur de ma prison grâce aux dernières paroles d’Aelle. En fait… en fait, j’étais une femme de presque cinquante ans, coincée dans le corps d’une jeune fille d’une vingtaine d’années. Mon corps ne me correspondait tout simplement pas. Il ferait de moi toujours une incomprise, toujours une anomalie, toujours, toujours… une condamnée à la solitude. J'avais du mal à reconnaître que cela me troublait, et pourtant... Comment peut-on exister vraiment, quand l’intérieur et l’extérieur correspondent si peu ? N’y a-t-il pas un service après-vente pour les corps, un système d’échange ?

Le seul avantage que j’y voyais… c’était que trente ans de moins, c’était trente ans de plus. Il me restait encore beaucoup de temps pour trouver une solution à l'épineux problème de mon identité.

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Les mots qui ne se sont dessinés ni dans mon esprit ni dans ma bouche restent bloqués là-dedans et pourrissent lentement. L'odeur de leur décomposition m'abruti. J'ai l'impression de n'avoir pas dit ce que j'aurais dû dire et en face, évidemment, l'impact n'est pas celui qu'il aurait dû être. Je lève à peine les yeux quand elles se mettent à parler. Il y a trop de choses qui pèsent sur mon âme pour que je réussisse à leur balancer au visage le feu qui m'habille le regard. Et plus elles parlent, plus le feu grossit, plus la pourriture s'incruste dans les creux de mon corps, créant des douleurs là où il n'y a pas de nerfs. Voilà, là je la sens ! Là je la vois ! Oh oui, qu'il m'est bien plus facile de vous voir lorsque vous parlez ainsi, lorsque votre voix écrase et bouscule, voilà qui est beaucoup plus cohérent que tous les "je me suis emportée" que vous pourrez inventer. Le feu atteint les parties les plus froides de mon âme ; quelque chose se détache à l'intérieur de mon cœur. Une phrase en particulier résonne longtemps contre les murs de mon esprit : tu as su comprendre les maigres indices que j'ai laissés. Elle résonne encore et encore, rebondissant contre les parois, percutant mon cœur, malmenant les restes de pourriture, si bien que la suite de ses paroles n'est perçu qu'à travers un brouillard.

Les bras les cicatrices la surprise d'apprendre que ce corps aurait dû mourir les cicatrices. Elle aurait bien pu me dire, là, je t'aime beaucoup que ma rancœur vieille d'un an et demi se serait tout de même exprimée à la place de mon cœur.

Je remarque lorsqu'elles se taisent que mon corps est tout serré. Méchamment crispé de l'intérieur. Tétanisé. Non, pas tétanisé ; je brûle trop pour être tétanisée. Mes doigts sont crispés sur le bocal.

« Vos maigres indices, hein..., dis-je d'une voix qui s'expulse comme un vieux crachat. Pour une sorcière de votre envergure, vos indices étaient bien merdiques. Et quand on laisse des indices pour être retrouvée, le mieux c'est quand même d'être là à l'arrivée. »

Mes yeux percutent ce corps qui aurait dû mourir, glissent sur les cicatrices qui se devinent à peine derrière l'encre du tatouage, que je ne suis même pas sûre d'arriver à voir encore. Les émotions s'accumulent dans ma gorge nouée. Je les regarde se dresser devant moi avec leur orgueil, je les déteste, je déteste leur regard baissé sur moi. Difficilement, je décroise les jambes et entreprends de me lever, abandonnant le bocal vide là où je l'ai posé. Le froid m'a déjà ankylosé les muscles mais je suis trop en colère pour le sentir. En colère, vraiment ? Je me sens comme un golem que j'aurais créé : menaçant de l'extérieur, vide de l'intérieur. Pourtant, les émotions s'accumulent bel et bien là, au fond de ma gorge, alors même que les larmes ne brûlent pas mes yeux. Je sens bien ma respiration lourde et la rancœur qui appuie sur mon âme pour l'écraser, mais j'ai quand même l'impression d'être vide, complètement vide sous mon drap blanc.

Je fais quelques pas sur la plateau et là, tournée en direction de la bouche béante de la grotte, dos offert à Celles-qui-vivent-dans-un-corps-mort, je m'immobilise. Ce n'est pas possible. Ce n'est pas en train d'arriver. C'est impossible. Je ne suis pas en train de vivre ça. Comment pourrait-elle être là ? Pourquoi je ne dégaine pas ma baguette ? Pourquoi je ne hurle pas ? Hurle ! Mais hurle, Aelle ! Hurle ces deux dernières années, hurle tous tes cauchemars, hurle ton attente, hurle ta rancœur, hurle ta douleur, hurle tout ce qu'elle t'inspire, tu aurais tant à dire, le soleil aurait le temps de se coucher derrière la brume qui camoufle l'horizon, le noir de vous entourer que tu n'aurais pas encore terminé. Allez ! Allez, explose !

J'ai besoin d'exploser, s'il-te-plaît, fais-le, même si tu n'es pas sûre qu'elles ne te mènent pas en bateau, profite de l'occasion, hurle, défoule-toi. Rappelle-toi quand tu en rêvais, rappelle-toi quand tu énumérais les sortilèges à utiliser, quand tu imaginais la bataille fabuleuse de vos retrouvailles, rappelle-toi toutes ces choses, ces millions de rêves, ces milles scénarios. C'est le moment de les mettre en œuvre !

Mon regard vide côtoie l'obscurité de la grotte. Rien. Rien, si ce n'est ce qui est en train de pourrir à l'intérieur de moi. Ma bouche est sèche, mon esprit creux ; mon cœur n'en résonne que plus fort.

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Je n’avais aucune idée du calvaire qu’avait enduré Aelle avant de se retrouver ici ; de me retrouver moi. Je ne savais pas, pour le sentiment d’abandon, pour la solitude, pour l’île de Drear et ses quintapeds, les blessures qu’ils lui avaient infligées, je ne savais pas pour les nuits blanches, pour les cauchemars, je ne savais pas pour la place que j’avais prise dans sa tête et pour le vide qu’avait causé mon absence. Je ne savais pas qu’elle avait autant souffert à cause de moi. Je ne lui avais jamais dit clairement l’importance qu’elle avait pris dans ma vie… Mais elle, me l’avait-elle dit ? J’étais sa directrice d’école, nous avions certes une relation privilégiée, elle m’avait suffisamment marquée pour que son visage survive à l’oubli, mais comment pouvais-je deviner l'ampleur de son attachement ? Si elle ne s’était pas totalement effacée de mon esprit, elle devait être un bon souvenir… et un bon souvenir uniquement, contrairement à tous ceux que j’avais vraiment oubliés. Aujourd’hui encore, comment pouvais-je m’assurer de ce qu’elle ressentait ? Plusieurs fois, elle m’avait dit d’aller me faire foutre. Elle ne m’avait jamais dit que je lui avais manqué. Qu’elle m’aimait beaucoup. Rien de tout ça. J’avais eu droit à sa colère bien méritée, elle en disait long, mais… elle masquait d'autres choses, non ? Et maintenant, elle me tournait le dos. Elle préférait se perdre dans l’obscurité d’une cavité rocheuse plutôt que me regarder, moi, qui étais là après tout ce temps.

Je baissai encore les yeux sur ce que je pouvais voir de mon corps avant de rabaisser mes manches.

« Je ne sais pas exactement ce qu’il s’est passé mais je n’avais certainement pas prévu ça. Je ne suis pas contre un peu de chaos, mais tout de même… je préfère le causer que le subir. »

Et ça me tuait de l’admettre car j’aimais quand tout se déroulait selon mes plans ; je passais suffisamment de temps à les concevoir pour exiger que tout se passe exactement comme prévu. En l’occurrence, je savais que quelque chose avait mal tourné : je ne me serais jamais infligé une telle situation. Je n’étais pas dans le bon corps. Et si je n’avais plus de corps à moi, devais-je en conclure qu’il était… mort ?

Moi, j’avais perdu mon corps ? J’avais perdu quelque chose ? J’avais perdu ? Mais je ne perdais jamais ! Perdre c’est pour les perdants ! On m’avait défaite ? Qui ? J’avais dû trouver une solution de secours pour préserver mon existence, et dans la précipitation, quelque chose avait déraillé ? Cette hypothèse ne me semblait étrangement pas si absurde. Enfin, bien évidemment, il était hautement improbable que je perde quoi que ce soit, mais si cela avait dû arriver, j’aurais bien trouvé un moyen loufoque de ne pas me laisser abattre si facilement. Parce qu’encore une fois, je tenais trop à ma vie. Il ne suffisait pas de me tuer pour que je meure ! Je valais mieux que ça.

Je m’approchai d’Aelle et lui dis simplement, ne perdant pas mon objectif de vue :

« J’ai besoin de retrouver mes souvenirs pour t’expliquer ce qu’il s’est passé. M'aideras-tu ? »

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Je me plonge dans l'œil béant de la grotte. Dans ce combat de regards, il n'existe rien d'autre qu'elle et moi. Aussi, elles, derrière, ne peuvent pas apercevoir le rictus qui me déchire méchamment le visage. C'est facile, n'est-ce pas ? songé-je avec aigreur. Que c'est facile de ne pas se souvenir ! Je pourrais lui faire tous les reproches du monde qu'elle prendrait un visage contrit et me dirait : je le mérite certainement, je suis terriblement désolée que tu aies souffert... Mais pourquoi dois-je aller me faire foutre exactement ? Je pourrais pleurer devant elle que ses sourcils se courberaient vers le haut et qu'elle dirait : je m'en veux terriblement, je sais que je suis coupable... Mais pourquoi exactement dois-je culpabiliser ? Je comprends alors, soudainement, brutalement, que je ne peux pas vomir mon venin à une personne qui se contentera d'être contrite sans réellement comprendre l'impact qu'ont eu ses agissements. Mon corps se creuse davantage : je viens de saisir pourquoi j'ai préféré me tourner vers la gueule béante de la grotte. Avec son obscurité, son silence étouffant, sa grandeur vide, cette grotte peut au moins me renvoyer mes propres échos... Là où jenesuispasYshretusaiscommentjemappelle n'est qu'un mur, un mur contre lequel je ne peux que rebondir inlassablement, sans jamais le traverser.

Les coins de ma vision se floutent. Là derrière, elles parlent de chaos, d'erreur. Elles parlent de souvenirs, d'attentes. M'aideras-tu ? Heureusement que je me tiens dos à elles, ainsi elles ne peuvent pas voir que mes yeux se sont remplis de larmes brûlantes. C'est drôle, ces larmes. C'est drôle, la douleur qu'elles amènent avec elles alors que je me sens si creuse là, à l'intérieur. Comme la gueule béante d'une grotte. Faite de vide et de silence et d'obscurité. Je crois que j'aurais eu moins mal si ça avait été elle, tout simplement. Là, j'ai mal, mais elle n'est même pas là. Pas réellement. Ce n'est ni sa voix ni son visage. Quant à ses réponses ? Tronquées. Kristen Loewy n'est pas Kristen Loewy si elle ne sait pas toutes ces années que nous avons partagées. Je suis la seule à souffrir. La seule à regretter. La seule à attendre. Elle, elle ne sait pas. Elle se fiche de moi. Elle ressent "quelque chose" à l'intérieur, c'est tout. Elle reconnait mon visage et mon prénom. Et après ? Et après, ce ne sont que des automatismes ; visage contrit-excuses-sourcils recourbés-faux regrets-culpabilité. Réponses automatiques : j'ai fait souffrir alors je m'excuse. Mais au fond, il n'y a rien. Il n'y a rien dans ce corps. Il n'y a rien du tout. Comme dans cette grotte à la bouche béante.

Non, vous n'êtes pas là. Arrêtez de mentir. Ce n'est pas vous et je suis mieux placée que vous pour le savoir. Moi je sais ce que vous êtes lorsque vous êtes entière. Pour le moment vous n'êtes qu'un écho, un écho dans un corps un peu ravagé, un écho derrière un visage qui ne vous appartient pas, un écho dans une voix qui n'est pas la votre. Comment pourrais-je seulement vous faire comprendre l'importance que vous avez, la haine que vous m'inspirez, alors que vous n'êtes qu'un écho ?

Je bats rapidement des paupières pour faire disparaître les larmes. Elles refluent lentement, jusqu'à ce que mes yeux soient douloureux, mais secs. Là je me retourne vers elles, abandonnant le vide réconfortant de la grotte derrière moi. Mon cœur se serre méchamment lorsque je dépose mes yeux sur elles, sur ce corps d'une inconnue que, plus jamais, je ne pourrais regarder de façon neutre.

Vais-je vous aider ? Évidemment que vous avez besoin de vos souvenirs, vous n'êtes qu'un écho, un écho qui veut absolument se remplir de tout ce qu'il a été. Vais-je vous aider ? La Kristen entière n'aurait pas posé la question parce qu'elle la connaîtrait déjà. Cette question est une insulte. Ai-je seulement le choix ? Là, au moment où je me tiens devant vous, je n'ai pas l'impression de l'avoir. Je ne suis qu'une marionnette enchaînée à un vilain écho, voilà tout. J'aimerais partir découvrir le monde, j'aimerais apprendre tout ce que je ne sais pas, j'aimerais me passionner pour un million de choses, j'aimerais découvrir la forêt vierge de Chine avec Zikomo, partir vivre des mois dans le quotidien de Nyakane, je voudrais aller supplier Erza de me prendre auprès d'elle quelque temps, j'ai envie de faire une seconde année d'étude, j'ai envie de faire des erreurs, de découvrir tout ce qu'il ne faut pas découvrir, je veux me saisir du monde, je veux être le monde, je veux être l'univers tout entier, si vous saviez comme j'ai envie de vivre. Si je vais vous aider ? Vous êtes mon obsession depuis mes seize ans, vous êtes tout ce que je désire depuis ce moment-là, cela fait deux ans que je plonge toujours plus profond dans un désespoir sans nom parce que je vous ai perdu, vous êtes celle qui rend mes envies si ternes parce que vous n'êtes pas là pour les partager avec moi. Et vous osez me demander si je vais vous aider ?

« Bien sûr que je vous aiderai. »

Ma voix s'élève-t-elle sur le plateau, à travers le vent qui nous fouette et le froid qui nous écrase ? Sûrement, oui. Une voix qui me parait transparente, distante. Je m'arrache à la silhouette de la jeune femme qui se détache contre le paysage. Mon cœur s'est tu dans mon corps. C'est à peine si j'entends ses battements. Je sais que ce n'est pas une bonne nouvelle : cela signifie que le linceul s'est déplacé de mon esprit à mon cœur, étouffant ce dernier derrière son voile épais. Je m'abandonne à ma propre mort. La rancœur que vous m'inspirez vient de s'épandre — y a-t-il une limite aux reproches que l'on peut faire à une personne ? Je découvrirai peut-être avec vous que la rancœur est comme l'amour. On peut aimer sans limite, pourquoi pas ressentir de la rancœur sans limite ? Peut-être même que le sentiment d'attachement est toujours étroitement lié à la rancœur. Peut-être ne puis-je qu'aimer avec rancœur ?

Je tiens mon visage aux sourcils froncés loin d'elles. Je n'ai pas envie de les regarder. J'envoie mon regard sur l'horizon, là où aurait dû se trouver la silhouette miniature de Poudlard, pour l'instant camouflée derrière la brume. Je n'ai pas le choix, mon envie de vous aider n'est pas un choix, c'est un besoin. Viscéral. Inéluctable. Vous allez retrouver vos souvenirs, parce que même quand je vous déteste au point de ne plus avoir l'impression d'avoir le choix, j'ai toujours l'espoir de vous retrouver entière un jour dans le simple objectif de ne plus jeter mes reproches à la gueule d'un simple écho qui n'a rien de concret à me répondre en retour. Alors oui, je vais vous rendre vos souvenirs, même si je ne sais pas ce que vous en avez foutu, de vos souvenirs.

« Qu'est-ce que t'inspire le prénom Cháofēng ? »

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Mon corps tout entier se décrispa sous l’effet du soulagement. Aelle acceptait de m’aider à retrouver ma mémoire. Elle avait dit « bien sûr » et cela valait toutes les promesses du monde. Parce qu’elle avait dit « bien sûr », je savais que nous y arriverions. Ensemble. J’aurais été sotte de penser que je pouvais me passer de son aide, me débrouiller seule, comme mes réflexes m’y poussaient si souvent. Elle était essentielle à la réussite de la quête de mes souvenirs. Parce que « Cháofēng » ne m’évoquait pas grand-chose, hormis peut-être un sentiment diffus de liberté et de légèreté. En revanche, « Aelle » animait en moi un univers entier de sentiments contradictoires. Partage. Crainte. Rédemption. Culpabilité. Similarité. Danger. Savoir. Perte. Aventure. Manque. Lumière. Ombre. Elle était plus importante que « Cháofēng », elle prenait plus de place dans mon cœur et dans mon esprit. Elle avait ouvert les portes de ma prison, un an auparavant déjà – même si elle m’avait oubliée ou n’avait pas su me reconnaître alors. Et aujourd’hui… d’un claquement de doigts, par sa simple présence, elle avait chamboulé mon existence.

Je m’étais réveillée ce matin après une nuit à hurler mes souvenirs à la partie de mon esprit qui pouvait interagir avec le monde. J’avais hurlé mes cauchemars pour qu’elle m’accepte, pour qu’elle se souvienne, pour que l’on se rejoigne. Elle avait dessiné : un corps disloqué, une silhouette menaçante, un éclair vert. Elle n’avait pas compris, et c’était tout. Moi non plus, je ne comprenais plus ce que j’avais voulu dire. Et puis Aelle était arrivée. Elle avait prononcé mon nom et alors, une fissure avait soudainement éclaté les murs de ma prison. Elle m’avait ramenée au monde, petit à petit, sans le savoir, jusqu’à ce que je me retrouve vraiment face à elle, près de cette grotte qui m’inspirait la liberté. Aelle m’avait sauvée. Aelle, qui me disait d’aller me faire foutre. Aelle, avec son air fâché. Aelle, qui détruisait des objets à coups de batte. Aelle, qui pleurait. Aelle, pas « Cháofēng ».

« Merci, dis-je enfin, profondément reconnaissante. »

Jamais plus je ne me laisserai enfermer derrière des vitres sales, à m’observer menant un quotidien ennuyeux, me voir laver des assiettes, servir la soupe à des sorciers impolis, récurer un sol collant d’alcool, à végéter sur un canapé en mangeant des chips et en regardant des Moldus se battre ou s’aimer sur un écran lumineux, à m’émerveiller d’un monde dépourvu de magie, ni même m’en contenter, jamais plus je ne penserai que c’est ma vie, que c’est ainsi, qu’au moins je suis vivante ; parce que je ne l’étais pas, j’étais morte, enterrée dans la banalité, trop statique, mentalement ralentie. Aelle m’avait tirée de là. En quelques heures seulement. Aelle.

Souviens-toi de la magie, au moins. Puise dans ton corps. Sens-la couler dans tes veines. Emplir ton être.. Cette magie que tu adores, cette magie que tu vénères et que tu poursuis sans relâche. Ne l’oublie pas. Ressens-la car tu en es imbibée.

Je fermai les yeux en savourant ce sentiment. Je suis Kristen Loewy, une sorcière libre, libre parce que puissante, oui ; je me souviens de la puissance, de sa tendre caresse, ses frissons, je me souviens de la douleur, du plaisir de la transformer en quelque chose de plus grand, d’encore plus grand que moi, je me souviens de la rage, de la vengeance, des mes emportements qui altéraient le monde. Je ne disparaîtrai plus. Je ne me laisserai pas engloutir par une vie confortable – monotone, sans saveur. Dans ma vie, il n’y aura que des surprises. Des risques. Des découvertes. Des métamorphoses. Une course effrénée vers le toujours plus loin. Je me fiche de n’être jamais satisfaite : c’est l’insatisfaction qui pousse à explorer. Et donc, qui fait vivre.

J'en oubliais la question d'Aelle. Je dus me ressaisir pour y apporter une réponse ; j’aurais préféré exploser de magie.

« Contrairement au tien, ce nom ne me rappelle rien. »

Je réalisais alors que la plupart des gens avaient effectivement des noms. Si je me souvenais de celui d’Aelle, deux autres auraient dû me revenir. Mon fils. Ma femme. Mon cœur s’emballa furieusement. Comment avais-je pu les oublier ? Ma femme, mon fils ; ma famille, les amours de ma vie. Je me sentis devenir très pâle. Comment s’appelaient-ils ? Pourquoi leurs visages n’apparaissaient pas dans mon esprit sitôt que j’y pensais ? Quelle douleur me tordait l’estomac ? Quel voile noir se dépliait sur mes yeux.. ? Pourquoi n’avais-je… pas envie de me souvenir ?

C’est plus facile d’oublier.

Je déglutis difficilement. Je tirai de toutes mes forces sur les mots coincés dans ma gorge. Résiste : la douleur, tu connais, tu peux l'endurer. La vérité se paie cher mais elle te permettra de redevenir entière. Paie le prix ! Ose !

« Il y a d’autres noms… qui devraient… »

Mes épaules s’affaissèrent. J’étais incapable d’aller plus loin. Je n’étais pas si forte que ça, tout compte fait. Et Yshre guettait, là-bas, au fond, prête à me remplacer.

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Aucune expression ne se faufile sur mes traits lorsqu'elle me remercie. Pourtant, je la sais sincère. Cette sincérité, plus qu'autre chose, me donne envie d'afficher tous les rictus que je ressens à l'intérieur, mais je crois que je n'en ai pas la force. Pourquoi ai-je l'impression qu'elle n'est sincère que lorsqu'elle a ce qu'elle désire ? Elle n'a aucun mal à me remercier, mais lorsque j'évoque son énigme foireuse, son abandon, elle... Non. Mon esprit décide brutalement : non. Je ne veux pas que tu te serres, mon cœur. Je ne veux pas que tu aies mal. Regarde ton objectif qui se dresse devant toi, au-delà de ce corps mort à l'âme double. Ton objectif ne souffre d'aucune émotion. Ton objectif ne peut pas souffrir. Tu ne souffres pas. Je ravale mon aigreur, je laisse le vent glacial qui joue dans mes cheveux l'emporter. Et je me concentre de toutes mes forces sur la brume qui camoufle l'horizon et ses secrets.

Je ne parviens à me détendre que lorsqu'elles reprennent la parole, étrangement. Leur voix (non, sa voix, celle d'Yshre) me ramène au moment présent, au plus important : les réponses, la compréhension. Elle n'a donc pas le moindre souvenir de sa vouivre, même s'il doit bien lui rester des réminiscences, sinon elle n'aurait pas levé la main comme elle l'a fait tout à l'heure, comme une offrande que nous seules pouvaient comprendre. J'essaie d'empêcher le sursaut de mon cœur quand elle confirme ce que je savais déjà : mon nom à moi est resté, mon nom à moi, le mien ! Répétez-le moi encore ! Dites-le moi encore ! Que seul le mien résonne. Que seul le mien importe. Mes pensées s'emballent. Et puis tout s'effondre quand le reste arrive.

Mes yeux papillonnent vers elles — malgré moi. J'avise les épaules affaissées, la voix perdue, l'attente cachée. Je récupère mes yeux : fouiller l'horizon, seulement l'horizon ! Mais une seconde plus tard, je les ramène de nouveau sur elles.

D'autres noms qui devraient, n'est-ce pas ? Mon effondrement intérieur se poursuit, malgré mon visage de marbre, mon intérieur lui n'est pas aussi solide, j'ai mal de ce que j'imagine, j'ai mal de ce que ces noms qui devraient pourraient lui faire. Ma bouche s'ouvre sans mon consentement. O... Mes lèvres s'arrondissent, j'invoque l'image de son fils que j'ai fabriquée de toutes pièces puisque je ne le connais pas : un visage fin, peau blafarde, yeux comme des fragments de ciel bleu, air sévère, cheveux noirs. Son fils. Ow... Je pince les lèvres, mon cœur aussi se referme, mon esprit, mon âme, tout.

Elle ira. Un nom suffira, c'est certain. Elle ira. Un prénom. Quatre lettres. Je...

« Oui, sûrement, » je réponds d'une voix pâle, aussi distante que l'est mon regard qui côtoie l'horizon.

Je ne peux pas.

« Ils reviendront au fur et à mesure. »

Qu'est-ce que j'en sais ? Je ne veux pas qu'ils reviennent. La culpabilité vient se blottir sous le drap blanc. Je la laisse s'enfouir, se caler bien au chaud. Puis je fais comme si elle n'avait jamais existé.

« Cháofēng... »

ne compte pas, elle est si peu par rapport au reste. Si peu, donc c'est un sujet abordable. Ce nom m'apporte une stabilité. Fait taire la grande peur. Regarder droit devant, ne pas penser ni réfléchir. Tout enfouir sous le drap blanc. Et mon regard planté sur l'horizon.

« Est le prénom d'une vouivre. C'est... C'est comme un dragon. »

Je m'arrache à l'horizon pour me tourner brièvement vers la grotte.

« Elle vivait là. Vous... » Mon souffle se coupe. « Elle... » Ma gorge se noue. Tu ? « ... m'avez amené ici, un jour. Pour la rencontrer. Je crois que v... » Prendre une inspiration brûlante. « Le but était de voler avec elle ? Vous avez volé, v... » Elle ? Elle a volé. « Vous avez volé. »

*

Je suis incapable de bouger, incapable de me détourner, surtout lorsqu’enfin mon regard se dépose sur la sorcière qui repose fièrement sur l’encolure de l’Immense. C’est à cet instant précis que je comprends que l’admiration que je ressens n’est pas tant destinée au dragon qu’à ma directrice. Quelle fière allure…, me murmuré-je doucement, oui, quelle fière allure elle a.

*

Puis tout s'est cassé la gueule. Vais-je réellement devoir tout vous dire avec les mots ? Vais-je donc devoir vous raconter par le menu toutes nos disputes ? Merlin, j'en suis incapable. Nous n'avons eu que cela. Au milieu du reste, de l'attachement des attentes des fausses promesses des espoirs des sourires rares des joies pétillantes encore plus rares, des disputes. Je ne suis pas certaine d'y arriver. J'ai mal, déjà. J'ai mal, encore. D'évoquer cela. Si vous saviez comme les souvenirs sont clairs ! Comme ils sont puissants en émotions dans mon esprit. Je ne vais pas y arriver... Pour vous, sont-ce seulement des fragments qui n'importent pas ? Un jour, me direz-vous : "et maintenant, peut-on passer au plus important ? Il y a d'autres noms qui devraient..." ? Vous allez exiger tout le plus important ; tout ce qui ne me concerne pas. Alors vous vous souviendrez. Vous saurez. Pourquoi vous m'avez abandonnée. Car d'autres choses comptaient davantage. Puis vous comprendrez. Pourquoi vous allez encore m'abandonner. Parce que d'autres choses comptent davantage.

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L’imprécision de sa réponse fronça mes sourcils. Sa tentative de changer de sujet en revenant au nom de Cháofēng me crispa à nouveau et je croisai les bras en signe de désapprobation. Peut-être ne savait-elle pas, peut-être n’avait-elle pas compris ; mais j’en doutais. Il me semblait qu’elle préférait me cacher des informations essentielles. Plus tôt, elle avait mentionné ma femme et mon fils. Rien de plus important ne pouvait exister. Rien n’était plus susceptible d’agiter en moi des émotions suffisamment vives pour réveiller mes souvenirs, n’est-ce pas ? Je me laissai malgré tout détendre (et je me laissai avoir comme une enfant) quand elle révéla que Cháofēng était une vouivre, ou wyvern dans notre belle langue de Shakespeare, l’un de ces longs dragons que l’on voyait sur certains blasons. Un dragon sur lequel j’avais volé. Bien sûr, je ne me contentai pas d’un vulgaire balai, je n’avais pas non plus été pourvue d’ailes qui auraient magiquement poussé depuis mes omoplates : j’avais volé sur un dragon. Une monture à la hauteur de ma gloire ! me laissai-je rêver (en toute humilité).

Je relevai les yeux vers le ciel brumeux. Alors, c’était cela, le sentiment qu’il me restait de ce lieu. J’avais volé ici. Je m’étais moquée de la droiture des pins qui ne parvenaient même pas à toucher les nuages les plus bas, j’avais dominé les fières montagnes. Peut-être devais-je me contenter de cela : même si les images précises de ce moment ne me revenaient pas, j’en gardais le sentiment et je pouvais le reconstruire par la seule force de mon imagination – je pouvais certainement rendre ce souvenir encore plus merveilleux que la réalité. Peut-être était-ce le plus important, dans les souvenirs, après tout. Ce que le cœur pouvait conserver. Je tendis ma main vers le ciel, comme je l’avais fait en arrivant ici. Je voulais l’attraper, ce ciel.

« Je crois me souvenir, oui…, fis-je pensivement. Je me souviens de ce que ça fait. »

Je rabaissai ma main. Cháofēng, où es-tu, maintenant ? De quel vent te moques-tu ? Il me sembla voir dans le ciel se dessiner un serpent ailé aux écailles sombres comme une nuit sans lune. Je clignai des yeux et la vision disparut. Mes yeux fixèrent un peu plus l’horizon, espérant voir la bête fendre les nuages et balayer la brume à grands coups d’ailes pour me rejoindre, mais il n’y avait rien au-delà de ce flou grisâtre. Le ciel était vide et mort, il attendait simplement qu’on l’anime, que l’on s’empare de lui.

« L’ai-je abandonné, lui aussi ? »

Mon visage se raidit. Pourquoi, par Morgane, aurais-je laissé un dragon derrière moi ? Un dragon ! Quelque chose avait définitivement mal tourné, dans ma vie d’avant l’oubli. J’aurais dû continuer à arpenter tous les ciels du monde sur le dos de mon serpent ailé. Je n’avais plus que mes pieds pour me déplacer (et le métro londonien, ce qui était encore pire), c’était presque contre-nature ; contre ma nature. J’étais née pour voler !

À cette pensée, ma mémoire eut un sursaut. Née pour voler… Depuis toujours… Les falaises se dessinèrent dans les creux de ma mémoire. Le battement lourd d’ailes plumées. Indy. Indy avait des ailes de plumes grises avec de légers reflets bleus. Indy volait aussi fièrement qu’un dragon au-dessus de la Manche. Indy avait un sourire dans les yeux quand il me regardait. Il était chaud et doux quand le monde était trop froid. Il comprenait quand… quand Elle ne me comprenait pas, quand Il se désolait. Indy était un ami d’enfance. Mon seul ami. De toute sa fierté, de tout son orgueil, il ne m’avait jamais jugée. Où était-il, Indy ? Lui avais-je dit au revoir ou étais-je partie sans me retourner, comme s'il n'avait jamais été important ? Indy ; de tous ceux que j'ai oubliés, je me souviens de toi, mon premier ami.

« Revenez, ordonnai-je au ciel, dans un murmure, une prière. »

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Pour la première fois depuis que j'ai compris qu'Yshre me disait la vérité lorsqu'elle parlait du fantôme qui habitait sa tête, je me pose véritablement la question du comment. Comment Kristen est-elle arrivée là et comment faire en sorte que cette partie d'elle se souvienne de ce qu'elle a fait du reste d'elle-même : de ses souvenirs et de son corps ? Elles disent « je crois me souvenir » et moi je me demande si ce sera suffisant. Dois-je me contenter d'éveiller ses souvenirs pour débloquer sa mémoire ? Je ne sais pas ce qu'elle a croisé sur son chemin pour qu'elle en vienne à se perdre dans un esprit qui n'est pas le sien... Expérience ratée, accident, semi-réussite ? Qui sait ce qui peut passer par l'esprit d'une femme comme elle, d'une chercheuse qui ne connait pas les limites, d'une chercheuse qui cherche à tout prix à les dépasser. Dois-je me contenter d'éveiller ses souvenirs pour avoir le reste ? Est-ce donc ainsi que les choses se dérouleront, désormais ? Moi qui évoquerais ce que nous avons vécu, ce que je connais de Kristen et Kristen qui... Kristen qui quoi ? Et Yshre dans l'histoire ? Et la partie d'Yshre, propriétaire légitime de ce corps ? Dois-je la faire disparaître à tout prix pour laisser la place à Kristen de s'exprimer ? Ou dois-je chercher une solution pour les séparer, solution qui ne pourra être effective que lorsque je serai sûre d'avoir retrouvé la trace de la vraie Kristen, la Kristen physique, la Kristen originelle ?

Je cligne des yeux, m'arrache à mes pensées sérieuses. Un vague sourire nerveux m'étire les lèvres, je le camoufle en baissant la tête. Je ne sais même pas si je ne suis pas en train de rêver toute cette histoire que je me perds en hypothèses ! Faux, me corrigé-je automatiquement en laissant l'odeur de la résine et des arbres envahir mes narines : je sais que je ne rêve pas. Si je m'approchais d'Yshre qui tend sa main vers le ciel (pas comme une offrande mais plus comme si elle se souvenait effectivement des sensations du vol), je pourrai la toucher, la pousser, la serrer, la frapper. Bien vivante. Bien réelle. C'est le seul élément concret parmi tout ce beau bordel dans lequel j'ai atterri. Kristen, c'est le bonus. Le petit bonus auquel j'ai envie de croire. Le petit bonus qui me tord le cœur, qui me questionne, dont j'ai envie de remettre l'existence en question alors même que j'y crois déjà. Le petit bonus qui torture, qui obsède, qui reste là même quand on pense à autre chose, qui ne nous quitte jamais réellement.

Pendant ce temps-là, elle se demande si elle a abandonné sa vouivre également et le sourire revient sur mes lèvres, un sourire qui ne trouve aucun écho, ni dans mes yeux ni dans mon cœur ; le seul endroit où il résonne, c'est dans mes entrailles glacées. Évidemment que vous l'avez abandonné ! Vous êtes sans doute partie sans ne rien dire, parce qu'à une vouivre on ne peut pas laisser une lettre, c'est dommage, hein ? Une lettre, c'est la solution parfaite. On écrit des mots, on croit dire des choses. Mais en fait ce n'est qu'une façon de fuir, de ne rien dire tout en pouvant se dédouaner en affirmant : mais je t'ai laissé une lettre ! Je vous emmerde, vous et votre lettre.

« Je ne sais pas, » réponds-je en gardant mes yeux loin d'elles, le ton un peu plus froid que précédemment mais pas fermé.

Je ne vais pas dire : "évidemment que vous l'avez fait". Je sais encore reconnaître quand je fais des hypothèses basées sur ma seule rancœur. Et le mensonge n'a jamais été une habitude. Sauf ces derniers mois avec ma famille. Situation exceptionnelle.

« Certainement. »

Et après ? Qu'est-ce que ça nous apporte de le savoir ? Après, vous n'êtes qu'un écho, un écho sans souvenir. C'est tellement marrant ! Le jour où je vous retrouve, vous n'êtes en fait qu'un écho sans souvenir. Là sans réellement l'être. Jusqu'où pourrez-vous me décevoir ? Combien de temps accepterais-je de l'être ? Toujours, répond la voix vicieuse qui se cache dans les zones creuses de mon âme. Et je sais qu'elle a raison. Je me revois dans la petite pièce où se trouvait le lavabo dans le salon de tatouage, mes yeux dans le miroir, la haine qui m'a traversé comme une lame : je me détes

« Et la colère ? » demandé-je en prenant sciemment une voix académique.

Je fais quelques pas sur le plateau, les yeux penchés vers le sol comme si je cherchais quelque chose — ce qui est effectivement le cas. Je me concentre sur ce côté académique : rassembler les faits, faire des expériences. J'ai passé une année entière à faire ça, une vie entière même. Je peux considérer tout cela comme une vaste expérience dont le but serait de retrouver Kristen dans sa totalité. La poursuite de sa Grande Quête ! Laissons des miettes pour qu'Aelle Bristyle gâche sa vie en me retrouvant ! Quant au reste... Ce cœur lourd, la douleur de me replonger dans nos souvenirs et tout ce qui suivra... Dommages collatéraux ?

« Ici, dis-je en désignant un endroit du sol caillouteux qui n'a rien de bien particulier. Ici, v... » Elle ? Elle ! « ...ous avez été en colère contre moi. V... »

Yshre, elle, ce corps si jeune, ce regard qui ne me déchire pas l'âme, Yshre ! Parce que Kristen n'est pas là, elle n'est pas là pour entendre mes reproches, elle n'est pas là pour les comprendre, pour connaître leur origine, alors à quoi bon m'adresser à elle ?! À quoi bon le faire si vous n'êtes pas réellement là ? Espèce d'âme tronquée. Âme brisée. Âme séparée. Quand j'aurais retrouvé vos souvenirs et que je les aurais fourrés dans votre crâne, je vous écraserai de reproches, c'est compris ? Vous avez compris que notre combat n'est que partie remise ? Ma colère veille, elle est en attente, elle vous attend. Fourrez-vous ça dans le crâne. Ma colère veille en vous attendant.

« ...souvenez pourquoi ? Un souvenir de "ce que ça fait" ? »

Et encore cette voix académique, fabriquée de toute pièce, plus efficace que le masque de loup derrière lequel je me suis cachée pour le Nouvel An. Et dire qu'à cette époque c'est tout ce qu'il me restait. Un masque qui me rappelait Kristen.