Garde-moi du pire, ô ma Colère

râles d'argent dents d'acier
Pluie Vapeur et Vitesse, septembre 2045
Elsie, 11 ans
Compartiment x
C'est l'histoire d'une fenêtre à la vitre fêlée.
Les scènes d'adieux sur le quai d'une gare sont si habituelles, qu'à force d'être jouées et rejouées, elles finissent par perdre de leur authenticité ; on ne sait plus bien si la main que l'on passe à travers de la vitre salue bien nos parents, ou l'image préfabriquée de l'être absent que les fictions nous ont tant dépeint. Douleur fantasmée, larme de verre, joie amère, c'est la sonate au clair de dune qui vous habite. Dans le précipice du cœur humain, quel pinceau rendra compte un jour des affres la vérité, de la morne plaine du mensonge sclérotique-voilé ? Elsie salua.
L'adieu au langage commence sur la voie 93/4. Le silence avait pris place dans le vide d'un compartiment où la Bleue-en-devenir ressassait les séquences jaunies de sa vie à Loutry, vignettes désuètes d'une enfance portée à bout de bras. Sur le cuir usé des sièges défilaient Loutry la Verte, Loutry bouquet de fleur tendu au visage perdu de la candeur, Loutry foyer de ses regrets. L’œil d'Elsie planait au-dessus d'elle, absent à lui-même. C'est comme si la vue lui avait été prise par l'Elle de son passé, et que ce train *ce putain de train* défiant les lois spatio-temporelles lui prenait tout : sa famille, son village, son Instrument. Sa jeunesse.
Ce qui m'atteint, ce n'est plus de la douleur, c'est un faisceau de colère.
La colère au goût de miel. Lentement, à pas de louve, elle gorgeait ton sang bleu-noir de sa Tempête, gagnait ton cœur, débordait, en deçà du seuil du dicible. Elsie ne sut pas d'où venait cette colère ; elle ne le saurait sans doute jamais. Mais elle l'éprouva de tout son corps, prise dans le brasier d'une fureur dont il fallait se débarrasser par un moyen ou par un autre. Pour le moment, ses doigts griffaient nerveusement le tissu noir couvrant ses cuisses, d'un mouvement frénétique appelant une réaction plus forte encore. Son cerveau était encombré par des milliards d'images qui n'allaient pas ensemble, et c'était sans parler des émotions qui s'entrechoquaient comme une kyrielle de caisses en bois dans la cale d'une ourque sur les caprices maritimes de la Manche. Elsie exécrait l'incohérence, elle cherchait en tout moment une logique aux choses qui passaient dans sa conscience. En quête d'une arithmétique de l'esprit, elle tremblait dès que son impératif de cohérence s'effritait, blanc le calcaire de sa Falaise.
Elle venait donc de ce quelque part là, sa colère. Elle n'en voulait pas à ses parents, elle n'en voulait plus au Château, elle ne s'en voulait pas même à elle-même. Elle désespérait de trouver une ligne claire dans le lit de sa pensée, mais celle-ci était définitivement en crue. L'Eau débordait en milles molécules de mots, milles atomes-lettres, dispersés dans l'écran total de la psyché. Noyée dans son propre flux de conscience, Elsie nageait à contre-courant, en eaux troubles, en eaux noires. Face à la Colère qui continuait d'inonder son être et d'user le lin de son pantalon, elle se dépêchait de forger un barrage, solide, insubmersible, qui retiendrait sa colère. C'est comme cela que l'on contient la braise de ses sentiments ; on élève des barricades, des murs, des digues mentales afin de s'assurer de faire disparaître de notre champ visuel le trouble qui nous habite.
\\\\\\
Garde ton souffle, tendre colère, acier difforme
Je te couverai cent ans mille ans à l'éternèbre
Jusqu'à n'entendre que ton tintement d'ébène
Résonne en moi, colère, mais ne franchis pas
Le silence béton armé de ma langue amère
\\\\\\
Garde ton souffle, tendre colère, acier difforme
Je te couverai cent ans mille ans à l'éternèbre
Jusqu'à n'entendre que ton tintement d'ébène
Résonne en moi, colère, mais ne franchis pas
Le silence béton armé de ma langue amère
\\\\\\
Elsie, dans l'immobilité du wagon vide, regardait défiler le secret d'une Angleterre assassine, qui l'avait choyée puis déracinée, décimée par la force de ce vent de bruine qui dit adieu. Elle avait loué le vert-terre de Loutry, mais depuis qu'elle en avait été arrachée, elle avait plaqué sa rage sur la Couleur du serpent qui danse, du village empierré au Château-charbon. Elle croisait ses doigts fins en espérant ne pas se retrouver à Serpentard ; non parce qu'elle craignait, comme beaucoup d'autre, la sombre réputatio qu'on lui accolait, mais pour sa teinte maudite, associée à ce qu'elle avait fui contre son gré. Maintenant qu'elle était partie, elle serait transfuge de ton. Rouge et Or, Jaune-tournesol ou Bleu-acéré, comme ils voudront, mais jamais, ô grand jamais, elle ne renouerait avec le vert.
Vert brisé sur le carrelage de ma mémoire, répand ton liquide sur les plinthes de mon enfance.
Elsie se regarda dans ce miroir-vitre où son visage apparaissait en filigrane. Elle murmure. Elle crie doucement. Elle n'a pas peur, elle n'a pas mal. Elle ne ressens rien d'autre que le rivage du furor créateur, le sang chaud du démiurge. Elle rêve elle pense elle fait de sa colère le froid de sa pensée, les flammes de son ivresse deviennent une fonction exponentielle, un produit en croix.
♚
[Consomption]
[Consomption]
Je me consumerai sur la table de la conscience je donnerai la foudre dans un claquement de doigt sur le stylet de la plume je formerai l'orage je serai la pluie tombante en mille traces d'encre je suis l'oiseau sur la courbe des voiles ambrées vermeil de l'absence saisis-moi je prendrai d'assaut la Chambre des ordres mes bataillons de phrases se répandront sur un champ de seigle où brillent toujours les yeux éclos ouvert fermé le laboratoire de mon cœur charnu brise-noix du passé je broierai le noir pour peindre l'avenir à la lueur de mon Excès je serai plus froide que le sang plus grande que l'incendie noire noire noire parée de bleu aspirée dans l'espace-temps de mes lettres de mes syllabes diaprées anatomie de mon siège piégé astronomie de mon ciel cathartique-étoilé je verrai la dernière vague humaine sur le sable de l'instant j'entendrai ton cri ô ma colère mais je le renverrai comme un boomerang j'attendrai que tu me reviennes plus belle je te ferai armure je serai le glaive et tu seras le mur.
E.C., note du 01.03.2050. Fondation Douves
♚
Elsie ouvrit la fenêtre, mis la main dans son sac, et jeta au travers d'elle tout ce qui fut saisi par ses doigts.
Plus voir qu'avoir