20 avr. 2025, 09:51
Explosante-fixe
8 Novembre 2049, Poudlard
Elsie, 15 ans (Vème année)
Hall


Sonne sonne, sonne le tumulte dans la tête d'Elsie. La Grande Salle est le théâtre le plus bruyant de ce monde, chaos de paroles en vapeur dans la brume du matin. Elsie mettait toujours un certain temps avant d'être pleinement éveillée, et le tohu-bohu des élèves surexcités au moment du petit déjeuner avait vite fait de lui couper l'appétit. Ce n'était que cris, rires et apostrophes enflammés, dans une Cène d'Enfer, où l'épeautre avait remplacé les apôtres. La Bleue s'était empressée de terminer son repas pour pouvoir retourner dans le silence de l'étude, seulement brisé par le son que font les pages tournées, le crissement doux-amer de la plume sur un parchemin, le claquement des feuillets que l'on rassemble et ordonne après avoir longuement écrit.

Elle sortit donc de table parmi les premiers, le menton relevé, son regard de fer planté sur la pierre lointaine des murs du Hall. Enjambant besaces, sacs et autres affaires obstruant les couloirs entre les bancs — l'ivresse de la jeunesse rend parfois égoïste, pensa-t-elle, s'empressant de se morigéner pour ce jugement particulièrement malvenu — Elsie se fraya un passage jusqu'à la grande porte, dont la hauteur avait toujours le don de l'interroger : ce château avait-il été conçu pour des géants ? Elle s'extirpa de la Caverne bruyante, retrouvant l'éclat sombre des entrailles du Château. Mais dans la noirceur rassurante de ce Hall, une étincelle fit voler en éclat l'harmonie du lieu.

Quand les nés-moldus révèlent leur vrai visage...

Elsie ne comprenait pas très bien ce qui se tramait politiquement depuis qu'elle avait mis les pieds à Poudlard. L'agitation qui secouait le monde sorcier et ses institutions depuis sa naissance n'avait jamais beaucoup préoccupé ses parents, et bien que leur fille s'intéressât davantage au fonctionnement de ce Monde, elle n'en saisissait pas encore très bien les rouages. Le Hall, les couloirs, les salles d'études faisaient fréquemment l'objet d'affichages illicites, parfois humoristiques, plus souvent engagés. Elsie avait eu l'occasion d'en apercevoir quelques uns, mais le caractère aguicheur de l'affiche avait pour seul effet de désintéresser l'adolescente, plus friande de discours, d'ouvrages, de mots pesés avant d'être dits. Au cri strident de la Beuglante elle préférait le chant de Gwynplaine ; à la lettre capitale, elle préférait les Lettres de la Capitale ; un sang d'idéal et de phrases coulait de la banquise bleue de son cœur à son crâne, de l'ongle de son majeur au secret de son échine.

Mais face à la violence du propos qui l'éclabousse, c'est son sang, la conscience de son sang, qui bout furieusement à en faire céder les tempes.

Elsie voulut soupirer, elle ne put qu'expulser un juron aussi pâle qu'inaudible : « Merlin... »

Il est vrai que cette disciple de Rowena ne s'était jamais vraiment battue pour les droits de ses camarades nés-moldus — elle ne comprenait pas exactement les injustices dont ils étaient victimes, elle n'entendait que çà et là des expressions résonnant comme des insultes, et sa conscience lui bouchait alors les oreilles — mais elle tenait en horreur la désignation d'un bouc-émissaire. Le peuple sorcier, persécuté, brûlé, massacré au Moyen-Âge, oublieux des affres du passé, se complaisait dans la vengeance, embrassant la violence employées jadis par ses bourreaux. La recherche de la pureté est mortifère, car il n'y a pas de passé, de sang, de langue, de couleur, de matière, de discours pur ; partout où il y a de la vie, il y a de l'impureté — de la Beauté.

Bouche bée, atterrée, Elsie et son œil-phare balayèrent l'horizon presque vide, devenu inquiétant, de ce Hall trop grand, qui la salissait. Elle se tordit les mains lentement. Elles avaient une odeur de sang.

@Yesenia Cooper
Dernière modification par Elsie Clancharlie le 25 avr. 2025, 22:23, modifié 1 fois.

Plus voir qu'avoir

25 avr. 2025, 15:53
Explosante-fixe
Yesenia grimpa quatre par quatre les marches qui menaient au hall d'entrée du château de Poudlard, le souffle court. Elle voulait en avoir le coeur net. La rumeur était rapidement montée, ou plutôt descendue, et Yesenia avait à peine franchi la salle commune des Serpentard qu'on parlait d'une drôle d'affiche placardée dans le hall d'entrée. Les Serpentard matinaux étaient toujours les premiers à savoir tout sur tout. Yesenia avait alors enfilé une paire de chaussettes, dépareillées, et était rapidement montée voir de quoi il s'agissait.

Son sang n'avait alors fait qu'un tour. Elle arriva, les joues rouges, et se fraya un chemin parmi les élèves, qui observaient l'affiche avec intérêt. Certains murmuraient, d'autres ricanaient. Une fois les mots lus, le passage s'allégeait. Que faire de plus, si ce n'est lire et puis s'installer dans la Grande Salle et manger ses céréales ? Enfin, elle put apercevoir l'affiche. Ces mots, à glacer le sang, étaient toujours bien présents. Une peinture sale, et cette photo, odieuse. Bien trop familière. Yesenia l'avait vue dans la gazette quelques jours auparavant.

Elle se souvenait de la Une. Elle avait déplié le jour, émit un petit soupir, tout en fronçant les sourcils, puis était rapidement passée à autre chose. Après tout, elle n'était pas encore en âge de voter. Elle avait tout de même gardé la Une, cherchant bien une trace, sur la photo, d'un quelconque indice. Il n'y avait rien, et ce n'était certainement pas une sixième année à Poudlard qui allait résoudre le mystère.

- Je n'ai pas les mots. dit-elle, à sa voisine, qui observait, elle aussi, l'affiche. Se servir d'un groupe d'extrémistes pour faire valoir ses idéologies anti-nés-moldus... C'est pitoyable.

Elle n'avait aucune idée du statut de sang de celle-ci, mais au vu de sa réaction, elle ne devait pas penser tout le contraire de ce que Yesenia pensait. Du moins, elle l'espérait. Elle n'avait aucune envie de se crêper le chignon avec qui que ce soit, et pourtant, elle aurait bien lancé un crache-limaces à celui qui avait placardé l'affiche.

#6b4d84 - Discord : Yese #6070 - 7ème année RP -
Fiche PR

25 avr. 2025, 23:25
Explosante-fixe
Rapidement, le vide du Hall avait laissé place à une vague insidieuse de regards curieux, plus ou moins malveillants, torrent irrésistible de vanité humaine déversé à la confluence du mal et de la faiblesse. Qu'avaient-ils tous, à gesticuler ainsi devant cette maudite affiche ? C'était comme si cette masse d'élèves surexcités n'avaient attendu que ce moment dans leur existence pour exulter, et laisser jaillir une fontaine de palabres — à en inonder le sol. *Ridicule* Dans ces moments où le visage écaillé de la curiosité maladive devenait prégnant, un vent misanthrope balayait les collines sablonneuses du cœur d'Elsie. Elle ne détestait pas ses semblables, mais la bêtise de quelques uns suffisait parfois pour qu'elle en vienne à les confondre tous, à en faire une même statue de fer, celle de l'Altérité.

Elle fit un pas en arrière, mise à mal par l'irruption de tous ces élèves affamés ; elle ne se reconnaissait pas dans cet élan, dans ce fleuve-sans-yeux à l'assaut de la moindre étrangeté, du moindre micro-événement. Comme si les cours auxquels ils assistaient à longueur de journée n'était qu'un passage vers ces instants de fureur, comme si la journée n'avait de saveur que s'il était possible d'assister à un rebondissement, de préférence un moment tragique, pour pouvoir le raconter à d'autres, dire j'ai été là les lèvres gercées d'orgueil, à mille miles de la honte, à cent lieues de l'empathie. La Bleue ne savait pas si cela l'affligeait, la mettait en colère, la désespérait — en fait, elle n'avait pas envie de penser à ce genre de chose au sortir d'un repas. Il y avait aussi, au fond d'elle, une boue d'acier, qui remuait. Un mélange confus de révolte contre soi, de doute et de culpabilité. La boue qui imprègne celle qui n'a rien fait pour empêcher ce type de slogan d'avoir sa place dans le monde. La boue qui dévale les collines de l'innocence, une boue brune qui couvre l'horizon et même l'avenir au bout du quai. La boue qui emportait tout sur son passage, qui rappelle à l'ordre les âmes dont le quotidien revêt des capes de velours, loin du tonnerre-Monde.

*Je n'ai rien fait* Dans ces moments où le poids de la responsabilité ne fait pas dans la demi-mesure, on a la sensation de se prendre le réel en pleine figure, sans retenue, un mur en briques rouges qui nous incendie le cœur. Bien sûr, Elsie avait conscience du fait qu'ellle n'avait pas la main — son orgueil et sa fierté n'allaient pas jusqu'à la bercer de cette illusion — sur les affaires du Monde politique, auquel elle ne comprenait du reste pas grand chose (auquel, à vrai dire, elle ne prêtait pas vraiment attention) ; mais elle s'en voulait d'être si loin de cette matière qu'elle prétendait étudier, elle se sentait parfois comme une Faust sorcière, enfermée à l'étude sans jamais palper la chair du réel et ses muscles saillants. Elle avait entendu ces bruits de couloir concernant des groupes secrets orchestrant des actions plus ou moins partisanes dans le secret des Couloirs et des escaliers. Mais elle avait détourné le regard, refusé de s'engager, de faire un pas en avant qui puisse la compromettre, par peur, par lâcheté, elle ne savait pas exactement. Mais elle s'en voulait terriblement, tout en étant incapable d'esquisser un geste dans ce champ étranger qu'on nommait *politique*. Il était si doux, si plaisant, de reléguer les guerres, les massacres, les injustices, les affronts, le sang des partisans, entre les pages immaculées des livres d'histoire ; cela l'empêchait de penser que ces violences étaient aussi présentes dans l'hier que dans l'aujourd'hui, dans l'ailleurs que dans l'ici. Et lorsque l'Emeute venait tempêter à la vitre d'Elsie, son pupitre était saisi d'un tremblement convulsif, qui appelait le sursaut.

Dans le chaos de ces pensées en ribambelles, la voix d'une élève de Serpentard lui fut d'un grand secours. Elle n'avait qu'à se remettre à ces paroles, pour reprendre prise sur le réel, se redonner une consistance, donner le la à sa conscience sans en subir le joug. Il est si pénible, parfois, de tenir la bride de son esprit, plus capricieux qu'un pur-sang ; il s'échappe toujours, et le cavalier du logos tombe à la renverse. Elsie venait tout juste de remettre le pied à l'étrier.

« Je... Ils font référence à... Un événement ? Je veux dire... A un événement en particulier ? »

Prenant tout juste le temps de reprendre les manettes de son cheval intérieur — un véritable Cheval de Troie — avant de s'exprimer, la langue de la Bleue-en-Noir était encore balbutiante, incertaine. Elle accorda un sourire gênée à cette Verte qui ne lui évoquait rien de plus que ce sentiment vague de reconnaissance éprouvé en compagnie des figurants de notre existence, que l'on croise sans cesse sans les regarder.

Et ce tas d'*abru...* qui se contentaient de regarder sans avoir l'idée d'arracher ce torchon des murs chargés d'histoire de Poudlard, Merlin, ça lui mordait les tripes — elle restait figée, pourtant. Ce qui se déroulait sous ses yeux, c'était une souillure, un sévère revers infligé à la stature du Château. Lui qui avait tant accueilli les élèves dans leur diversité, il se trouvait une fois de plus (Elsie avait appris que ce n'était pas la première fois que le statut du sang faisait figure d'obsession au sein des bancs de Poudlard et du monde magique) sali, nécrosé par la haine.

La pierre de ces murs n'avait jamais paru aussi vieille.

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