23 avr. 2025, 18:12
Nos peaux se souviennent  PV   PNJ 
Revenez, mes amis, reviens, ma mémoire, reviens, moi, et restez, ne vous effacez plus, ne me laissez pas partir, oublier, vous abandonner. Je me perdais dans l’immensité brumeuse du ciel du nord quand la voix d’Aelle me parvint. Certainement. Certainement, que j’avais abandonné ce dragon. Certainement, parce que je laissais toujours tout et tout le monde derrière moi comme s’ils n’étaient rien, rien que des êtres de passage sur le chemin de mon existence solitaire. Mon cauchemar : la forêt, ces silhouettes croisées, rien que des silhouettes qui finissent par s’effondrer derrière moi, que je ne regarde pas parce que je continue d’avancer sans elles ; sans me retourner. Une ordure, égoïste, néfaste, pour qui les autres étaient moins que des figurants dans le long-métrage de la vie. Ma femme, mon fils. Eux aussi, je les avais abandonnés. Ils n’avaient aucune raison de me chercher. On ne cherche pas ce qui nous fait du mal, on ne court pas après ce qui nous fuit. Personne n’est si borné. Sauf Aelle ?

Je l’avais abandonnée. Et apparemment, je lui avais servi un peu de ma colère, ici même, sur cette roche au milieu de la lande. Pourquoi de la colère ? J’en étais imbibée, c’est vrai, je débordais de rage, presque tout le temps. Mais pourquoi l’avais-je dirigée contre elle ? Parmi tous les sentiments qu’elle suscitait chez moi, il n’y avait ni rage ni détestation. Je refis la liste des mots qui me venaient à l’esprit quand je pensais « Aelle », quand j’entendais son nom et quand je voyais son visage : partage, crainte, rédemption, culpabilité, similarité, danger, savoir, perte, aventure, manque, lumière, ombre. Puis, très méthodiquement, je supprimai de cette liste les mots qui n’avaient aucun rapport avec la colère. Il ne restait donc que : crainte, culpabilité, danger, perte, manque, ombre. Je tâchai de restreindre encore cette liste en veillant à ne pas confondre rage et désespoir, si souvent entremêlés dans mon cœur. Il restait alors : crainte, danger, perte, ombre. Je poursuivis mon élimination avec tout le sérieux du monde, en rayant de la liste les sentiments qui ne pouvaient qu’être postérieurs à notre séparation. Désormais, il n’y avait plus que : crainte, danger, ombre. Je me concentrai sur ces mots-là et fis mon possible pour retrouver leur signification. Crainte. Aelle ne me faisait pas peur, elle n’avait pas pu me faire peur, c’était une enfant. Et pourtant, ce sentiment était bien lié à la jeune sorcière. Quelque part, il existait. Que craignais-je donc chez elle ? Danger. Aelle n’avait pas pu être bien dangereuse, du moins pas plus que moi. Ombre. Il y avait des ombres dans son cœur comme dans le mien. C’était ça : ces mots n’étaient pas uniquement attachés à elle… Ils étaient pour nous, ensemble. Le danger, ce n’était pas seulement elle ; c’était moi pour elle, c’était nous. La peur, ce n’était pas directement envers elle que je la ressentais. L’ombre, les ombres, c’étaient celles qui résonnaient entre elle et en moi. C’étaient nos reflets obscurs qui assombrissaient la lumière dorée d’un champ de blé…

La colère que j’avais dû éprouver ce jour-là n’avait rien à voir avec la détestation que je pouvais ressentir contre Aelle. Je ne la détestais pas : ce qui m’animait était l’absolu contraire de la haine. Ma colère n’était qu’un mode de communication, la traduction la plus digne de mes peurs. De ma peur de me voir en elle. Parce que je me détestais, moi. Et parce que j’étais incapable de lui dire que ce n’était pas contre elle que j’enrageais, c’était contre ce que je percevais de moi en elle. Incapable de lui dire que je l’aimais, aussi ; toujours incapable.

C'que t'aimes pas chez les autres, c'est ta propre part d'ombre

STUPEFLIP


Et si j’avais beau essayer de lui dire aujourd’hui, les mots se coinçaient toujours dans ma gorge. Je n’avais pas le droit de ressentir cela ; je ne voulais pas la condamner. Je n’étais pas digne des beaux sentiments : je les salissais trop vite. Ma femme, mon fils. Indigne d’aimer, indigne d’espérer être aimée. Juste une ordure néfaste et égoïste qui cache ses sentiments sous un masque de rage. La peur ? La colère ! La frustration ? La colère ! L’amour ? La colère ! La haine ? Bien sûr, encore plus de colère ! La colère, partout, pour tout, tout le temps. Rien n’y résiste.

Si je me souviens de ce que ça fait ? Ça protège de la honte. Ça remplace la peur. Ça expulse ce que l’on a retenu trop longtemps. Ça remplit le vide. Ça noircit la magie. Ça fait se sentir plus fort quand on est faible. Ça imbibe le cœur comme un buvard. Ça réchauffe l’âme quand elle se glace. Ça fait trembler le monde plutôt que soi. Ça anime quand on est mort. La colère est certainement la plus polyvalente des émotions. Elle règle tous les problèmes avant de les multiplier, mais ce n’est un inconvénient que si l’on se soucie des conséquences de nos actes.

Ce qui n’est pas le cas d’une ordure néfaste et égoïste, hein ?

Je restai muette un long moment, serrant les dents, incapable de trouver les mots pour synthétiser ma réponse. Si seulement Aelle pouvait me comprendre sans m’obliger à parler.

« Je ne peux pas oublier la colère. Elle est partout. »

Consciente que cette réponse serait extrêmement insatisfaisante pour mon interlocutrice, je pris le temps de réfléchir à un complément… académique, comme le ton d’Aelle, mais pas moins sincère. Et un peu dangereux.

« Concernant plus spécifiquement la colère que l’on dirige vers les autres… Par définition, elle ne peut pas viser ceux qui nous indiffèrent : elle ne peut concerner que ceux que l’on aime ou ceux que l’on hait. Et je ne t’ai jamais détestée. »

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23 avr. 2025, 19:08
Nos peaux se souviennent  PV   PNJ 
Il fallait bien qu'elle dise une énormité pour réussir à récupérer le joug de mon regard ; il suffit de quelques mots pour que mes yeux repartent à son assaut. À leur assaut. Quoi, voilà votre réponse ? La colère, partout, c'est votre réponse ? Je dresse le menton, attendant la suite, mais lorsque celle-ci arrive, elle me fait l'effet d'un tremblement de terre.

Je m'immobilise au milieu du plateau, mes membres comme entravés par une gangue glaciale. Seul le vent qui s'infiltre sous mes cheveux ou les pans de ma cape me rappelle que ce corps-là, le mien, est bien destiné au mouvement, et non pas à cette tétanie dans laquelle m'ont plongé les paroles de Kristen. Ce n'est pas l'attente d'un autre chose qui me fige, ni même le désespoir de me savoir insignifiante à ses yeux. C'est l'instinct de survie qui me fige.

Immobile, les mains serrées au fond de mes poches (quand les y ai-je glissées ?), je considère Yshre-Kristen tout en me demandant ce qui, dans mes mots et mes questions, a bien pu motiver ces réponses. Je ne parviens pas à comprendre. Mais j'essaie, pendant un très long moment, silencieuse, j'essaie, les sourcils légèrement froncés comme si je réfléchissais réellement à ce qu'elle m'avait dit, comme si j'y accordais de l'importance. Peu à peu, cependant, la nature de mes pensées se modifie. J'ai beau résister, penser encore et encore à mes paroles puis aux siennes en essayant de trouver une réponse plausible, concrète et académique à donner, mes pensées me tiraillent et se concentrent sur la fin des phrases qui viennent d'être prononcées.

Un instant, je me questionne sur son « je ne peux pas oublier la colère », qui signifie forcément qu'elle en a ressenti ici de la colère, contre moi, sinon elle ne l'aurait pas dit, l'instant suivant un grand vide me tombe dessus, un immense vide, inconfortable vide qui s'installe en moi comme un hôte indésirable. Le souffle coupé, le regard froncé par autre chose que la réflexion, je me demande pourquoi, pourquoi Merlin, Kristen Loewy vient-elle de m'avouer, alors que je n'attendais pas ce putain d'aveu, que je ne lui inspire que de l'indifférence. N'y avait-il pas façon moins douloureuse de me dire que la colère que j'ai pu lui inspirer par le passé n'avait rien de bien sincère ?

Elle ne me hait pas, malgré la colère ressentie ici ; certes !
La colère ne vise que ceux que l'on aime ou que l'on déteste ; certes !
Elle ne me déteste pas ; certes.
Si elle ne m'aime pas et qu'elle ne me déteste pas, il ne reste que l'indifférence. Je n'arrive pas à comprendre le message qu'elle essaie de me faire passer, j'en suis incapable, comme si une zone de mon esprit était morte et que la compréhension m'était inaccessible. En plus d'être blessée, voilà que je me sens profondément bête de ne pas comprendre pourquoi elle veut me faire comprendre que je l'indiffère, alors même qu'elle se souvient de mon prénom, du mien, mais pas de ceux des autres ! Je ne comprends pas ! Je déteste me sentir aussi idiote. Je n'arrive pas à comprendre !

Il n'y a qu'une réponse à l'incompréhension. Qu'une réponse à la profonde blessure qui m'ouvre le cœur — si grande que ma gorge ne se noue même pas, je me sens juste profondément misérable, c'est marrant, hein, le pouvoir des mots ?

« Bien. » La voix sèche, les yeux qui se détournent. « Pas de haine pour ceux qui vous indiffèrent, compris. »

Je m'arrache à mon immobilité et, de ce fait, m'éloigne de l'espace que je désignais plus tôt, celui qui ne lui inspire apparemment pas grand chose alors que ce souvenir est gravé au fer rouge dans mon âme, comme tous ceux qui nous concernent.

« J'en conclus à votre réponse très claire que vous n'avez aucun souvenir du moment que j'évoque, pas plus que vous en avez des restes de sensations. »

Avec la colère qui monte, j'en oublie totalement de les diviser. De me demander si je dois tutoyer ou non, parler d'Yshre ou m'adresser à Kristen. En une fraction de seconde, je relativise : qu'importe qui elle est d'un écho ou d'une jeune inconnue ! Elle répond de toute manière à côté de la plaque à mes efforts de raviver ses souvenirs et en profite au passage pour m'envoyer un uppercut à la gueule. La colère m'empêche de m'effriter, alors excusez-moi si ma voix vous parait quelque peu distante.

Mais je m'en fiche, allez, remballez vos grandes théories sur la colère ! Vos grandes théories et votre indifférence. Je serre les mâchoires. Je fais encore quelques pas. Je tourne les épaules vers la grotte. Je n'ai pas envie qu'elle voit ma propre colère, ou alors elle comprendra que puisque je suis là à l'aider, je ne la déteste pas, alors cela signifie que j'éprouve pour elle d'autres choses plus gênantes. Non, je ne veux pas qu'elle voit mon visage.

« Ce jour-là, je vous ai dit que je voulais faire de ma colère quelque chose de concret. Que les livres ne suffisaient plus. »

Ma voix est plus forte que tout à l'heure. Le ton est plus rapide, précipité. Froid. Pour des mots académiques, ça en fait des nuances.

« Et là, dis-je à la montagne car je n'offre à l'autre que le profil de mon visage, vous vous êtes mise en colère. Et qu'est-ce que tu veux, Aelle ? » Je prends une voix légèrement plus grave, moqueuse, dure. « Sois précise ! Quels sont les grands projets qui méritent que tu sombres dans la folie ? » J'agrémente de gestes, car mimer la colère de Kristen Loewy réveille ma propre colère que j'espérais pourtant réussir à museler. « Pour une fois, épargne-moi tes ressentis, par Morgane ! Tu as seize ans ! Réveille-toi ! »

Quand est-ce que ma baguette m'est tombée dans la main, exactement ? Aucune idée. Elle est là, maintenant, et mon cœur bat fort parce que Kristen Loewy ne me déteste pas. Kristen Loewy me fait l'honneur de ne pas me détester. Parce que la colère ne vise pas ceux qui nous indiffèrent. Merci ! Merci de me faire comprendre que je ne vous ai jamais vraiment mise en colère. Merci ! Trop aimable, madame !

Je ne l'ai pas vu venir, celui-ci. Une inspiration rauque dans ma bouche. Ma magie qui frétille, s'expand. Je plisse les yeux : dans l'entrée de la grotte, un golem de pierre vient d'apparaître. Plus grand que moi. De golem il n'a que le nom, car il ressemble plus à un gros amas de roche vaguement humanoïde qu'à un vrai golem. Une seconde après son apparition, la créature de pierre se retourne contre la paroi de la montagne ; un bruit comme un coup de tonnerre résonne en échos dans la bouche de la grotte lorsqu'il abat son bras contre la roche. Roche contre roche. Le grondement semble résonner dans la montagne.

Mon cœur bat un peu moins fort, grâce à ça. Je m'en veux aussitôt, c'est fulgurant : je ne voulais pas montrer ma colère. Je serre les doigts autour de ma baguette, crispe les mâchoires. Je la regarde par dessus mon épaule, sans avoir conscience de la noirceur de mes yeux.

« Le golem fait pas partie du souvenir. Alors, ces paroles vous évoquent un truc, n'importe quoi ? »

Vous allez répondre à côté, cette fois-ci ? Êtes-vous seulement capable de me donner une putain de réponse précise, une fois dans votre vie ?

Si Kristen lui avait dit mot pour mot "je t'apprécie, Aelle", il y aurait eu quand même cinquante pour cent de chances pour qu'Aelle le comprenne aussi à côté ahah. Va falloir ramer, Kristen. Les demi-vérités, ça ne marche pas. Après huit ans, tu ne l'as toujours pas compris ? On ne dit pas "je ne t'ai jamais détesté" quand on pense "je t'aimais", surtout pas à une gamine comme Aelle qui a plus d'atomes crochus avec la susceptibilité que la confiance. Pourtant, Kristen, je suis sûre que toi aussi, si on t'avait dit "je ne t'ai jamais détesté" tu aurais trouvé le moyen de répondre : "non, mais tu ne m'as jamais aimé". Avoue que c'est vrai ! Ne jamais faire aux autres ce qu'on ne veut pas subir, ma très chère dame, tss.
PS : et ça, tu t'en souviens ? De la susceptibilité d'Aelle ?
(Oui, pardon, j'avais besoin de ce petit face à face avec Kristen, je te la rends, maintenant !)

24 avr. 2025, 22:27
Nos peaux se souviennent  PV   PNJ 
Sa froideur me transperça plus douloureusement que le vent glacial qui s’insinuait entre les pins et qui frappait le plateau rocheux sur lequel nous nous tenions. Voilà. Ça t’apprendra à essayer d’exprimer ce que tu ressens. On ne t’a jamais comprise, de toute façon, et ça ne commencera pas aujourd’hui.

La seule qui était capable de voir dans mon cœur n’est…

J’étais épuisée et je ne voulais plus être là. Était-il encore temps de s’envoler ? Si je me laissais tomber, Cháofēng viendrait-il me rattraper ? Réussirais-je à transplaner, retrouver Londres, ou bien rejoindre les falaises dont je rêvais vaguement, m’isoler dans une forêt plus sombre que celle de mes cauchemars, peu m’importait, en vérité : être partout sauf ici ? Je ne parvenais même pas à être en colère : j’étais trop dépitée pour trouver la force d’enrager. Et je reçus ses mots froids et tranchants comme la glace en plein dans le dos. J’aurais préféré qu’elle me frappe. Qu’elle me dise encore d’aller me faire foutre. Pourquoi je m’inflige ça ? Pourquoi tu m’infliges ça ? Quand j’essaie de te parler, tu n’écoutes pas. Tu ne m’as jamais écoutée et tu n’entends que ce que tu veux bien entendre.

Et si je dormais un peu ? Juste un peu…

Je n’eus pas le temps de laisser cette idée m’envahir car Aelle, m’offrant son dos, s’était remise à parler. Elle imitait une voix qu’elle imaginait être la mienne et elle prononça des mots qui avaient dû être les miens. Contrairement à moi, elle semblait se souvenir de la conversation que nous avions engagée ici, des années auparavant. Les mots étaient gravés dans son esprit ; en tout cas, ceux qu’elle avait choisi de conserver. Qu’avais-je dit d’autre, ce jour-là, qu’elle avait préféré oublier ? Puisqu’elle n’écoutait que la moitié de ce que j’avais à dire… Les choses ne devaient pas être bien différentes, à l’époque.

Sa mémoire n’était peut-être pas meilleure que la mienne. En fait, elle me semblait trop sélective. Aelle n’avait retenu que ce qu’une adolescente de seize ans trop susceptible avait pu enregistrer. Il y avait autre chose, j’en étais certaine… Je n’avais pas voulu l’humilier. Ces mots, je les avais prononcés parce que… Pour réveiller mes souvenirs, il fallait que je m’y replonge. Et pour cela, j’avais besoin du calme des ténèbres.

Je me tournai vers l’entrée de la grotte, prête à m’y enfoncer, quand la sorcière agita sa baguette. Sous l’impulsion de son mouvement, un être de pierre s’éleva du sol rocheux. C’était une sorte d’amalgame de roche distordu qui formait une silhouette pourvue de deux jambes imposantes et de deux gros bras. Il était terriblement laid mais sa carrure impressionnante me figea et je contemplai un instant cette démonstration de magie, qui elle, était incroyablement belle. Lorsqu’il leva son bras pour frapper la paroi de la grotte, j’entrouvris la bouche, fascinée. Et quand le choc sonore de son coup fit trembler la roche et ma boîte crânienne, ma tête recula un peu et mes yeux se mirent à briller. Je regardai tour à tour Aelle et l’être difforme auquel elle avait donné naissance. Quand la sorcière reprit la parole, j’eus du mal à me concentrer sur ce qu’elle venait de me demander.

« Ça, c’est concret, en effet…, fis-je en désignant l’amas rocheux du bout du menton. »

Sa colère avait créé quelque chose là où la mienne se contentait de détruire. Je fronçai les sourcils en prenant conscience de cette différence entre nous. Elle pouvait faire les deux. Détruire des meubles à coups de batte et créer des personnifications de sa rage. Je ne savais plus quoi dire et j’en oubliais les paroles qu’elle avait reproduites, issues de sa mémoire tout aussi tronquée que la mienne. Je dépassai Aelle sans la regarder et m’approchai du golem de pierre. Tout près, si près que s’il m’avait donné un coup, j’aurais volé à l’autre bout du plateau ou je me serais écrasée contre la paroi de la grotte. J’ignorais pourquoi je voulais me sentir trop petite face à lui. Cela renforçait sa beauté, sans doute. Je dus faire tous les efforts du monde pour décrocher mon regard de cette belle bête. Par précaution, je m’en éloignai un peu et me calai contre l’autre côté de la grotte. Je m’appuyai contre la paroi légèrement humide et maintint dans mon champ de vision la sorcière et sa création.

« Ces paroles m’évoquent… »

J’avais parlé sans réfléchir à la suite, juste pour m’assurer que je donnerais une réponse à Aelle. Le risque était trop grand d’oublier sa question, toute fascinée que j’étais par la bête pierreuse qu’elle avait créée. Et si j’oubliais, le golem risquait de ne plus s’en prendre à la roche, mais à moi-même.

« Elles m’évoquent…, continuai-je en tournant mon regard vers l’obscurité de la grotte, qui me rappelait celle dans laquelle j’étais enfermée quand je n’avais pas la chance d’être moi. »

Mes yeux ne se firent pas au contraste entre la lumière blanche de l’extérieur et le fond ténébreux de la grotte, qui semblait ne pas avoir de fin. Je restai silencieuse un moment avant de lâcher :

« Je m’inquiète pour toi. »

Mais j’avais peut-être eu tort de m’inquiéter. Tu n’es pas moi car ta colère peut créer. Je voulais que tu sois meilleure que moi et maintenant que je pense que tu peux l'être, je ne sais plus si cela me vexe ou si je devrais être rassurée...

« C'est ce que j'ai dit, non ? interrogeai-je en me retournant vers Aelle. T'en souviens-tu, ou ta mémoire te fait défaut aussi ? »

Je fronçai les sourcils et haussai les épaules, mimant la désinvolture, embêtée d'avoir retrouvé ces mots dans ma mémoire. Allait-elle encore me répondre avec la froideur qui venait de me briser le cœur ?

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25 avr. 2025, 14:25
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Son regard ne s'accroche qu'au golem et pendant un instant, je me demande ce qu'elle pense de cette démonstration de magie : je ne lui ai jamais fait la démonstration du golem, dans notre passé. L'aime-t-elle ? me demandé-je en la voyant se poster tout près de lui. Mais très vite, le reste reprend la place qui lui est du. J'ai des mots coincés dans la gorge. Mais maintenant que ma magie est active, mon éclat de colère me paraît lointain. J'aurais aimé demander : je vous indiffère, alors ? et voir ce qu'elle aurait répondu. Mais mes mots restent coincés, bientôt ils iront rejoindre le tas de pourriture qui se décompose à l'intérieur de moi. Tous ces mots tus qui, coincés, se mettent à pourrir et à tout gâcher.

Yshre s'en va de l'autre côté de la bouche béante de la grotte qui ne semble qu'attendre de nous ingérer. Entre nous, un grand être de pierre veille. Je suis soulagée qu'elle ne commente pas ma colère, qu'elle reprenne la conversation comme si de rien n'était. Parce que rien n'est, n'est-ce pas ? Si j'avais eu tort, si je m'étais trompée dans ma réflexion, elle m'aurait corrigé, n'est-ce pas ? Évidemment. Kristen Loewy n'est pas du genre à laisser des paroles mensongères exister. Alors je la laisse parler, je la laisse se souvenir. Surtout, j'essaie de ne pas me briser quand elle évoque la seule phrase que j'aurais aimé qu'elle ne retienne pas. Car penser à l'inquiétude d'alors de ma directrice, c'est me rappeler qu'elle a suffisamment tenu à moi pour s'inquiéter. Mais si elle tenait suffisamment à moi, pourquoi m'abandonner ?

Un rictus sauvage s'invite sur mes traits.

« C'est facile de sélectionner ce qui vous arrange... »

Je marmonne ces mots en déviant mon regard vers ma grande bête. L'autre ne m'aura peut-être pas entendu et je n'en ai que peu faire. Nonchalamment, je pose les mains sur ce qui fait office de torse au golem ; je me plonge dans notre lien, dans le filet de magie que je fais couler vers lui pour le maintenir entier, pour ne pas me laisser emporter par les émotions qui veillent. Ce support concret m'apporte une stabilité qui me manquait. Mon golem, mon ancre.

« C'est encourageant, si le souvenir revient. » Académiquement froide, ma voix. « Cette phrase a été prononcée, oui. »

Mais vous avez rapidement arrêté de vous inquiéter. Vous ne vous êtes plus inquiétée lorsque vous m'avez laissé cette lettre et que vous êtes partie loin, sans un mot de plus qu'une vieille énigme que j'ai mis presque un an à comprendre. Vous ne vous êtes plus inquiétée le jour où je suis arrivée dans le bunker et que je l'ai trouvé vide. Et lorsque vous m'avez envoyé sur l'Ile de Drear, vous êtes-vous inquiétée de ce que les bestioles à cinq pattes pouvaient me faire ? Je ne crois pas. Votre inquiétude, Kristen Loewy, est à votre image : fugace, impalpable. Je me souviens de ce moment. Je l'ai beaucoup visionné dans la pensine. Juste après cette miette d'attachement, vous avez dit : Qu'est-ce que je peux te dire de plus ? Je savais, moi, ce que vous pouviez dire de plus. Comment aurais-je pu le formuler ? J'étais l'enfant et vous la directrice.

Mes doigts se crispent sur le golem. Je sens la pierre s'effriter sous ma peau. Merde. Je prends une longue inspiration pour affirmer ma concentration. Le golem retrouve en consistance. Je garde les yeux fermés un instant avant de les rouvrir et de les diriger vers celle qui me fait face, de l'autre côté de l'entrée de la grotte.

« L'inquiétude expliquait sûrement la colère et les mots dégueulasses d'avant. »

Si ma voix se teinte d'un soupçon d'ironie, est-ce réellement de ma faute ? Malgré tout, je prends la peine d'expliquer, ayant toujours à cœur de terminer l'exercice que nous avons commencé. Nous devrions cesser de parler et nous contenter de travailler. C'est peut-être seulement ainsi que nous fonctionnons.

« L'inquiétude, c'était à cause de la peur que je devienne comme... »

Je fronce les sourcils, agacée de devoir le dire. Les lèvres pincées, je préfère offrir mon regard au golem, désormais.

« ...vous, » terminé-je sans guère de retard, mais avec une vilaine pointe de douleur dans le cœur.

Et je ne t'ai jamais détestée. Je ne sais plus ce qui me fait mal. Je crois que tout me fait mal, ici. Je crèverai plutôt que de partir de ce plateau, de m'éloigner d'elle, d'Elle que je vois dans un corps qui n'est pas le sien. Et pourtant... Pourtant, je me sens tiraillée, épuisée. Comme si on avait tiré le fil dont j'étais composé et qu'on avait laissé ma bobine à vide. Je suis une coquille vide que l'on a rempli de sentiments familiers et douloureux. J'en ai assez de tous ces sentiments, de tous ces souvenirs qui remontent, de toute cette rancœur qui m'étouffe. J'aimerais, pendant un instant, ne plus rien ressentir du tout. Est-ce trop demander ?

Lasse, je laisse ma tête pendre vers l'avant. Elle est récupérée par un mouvement du golem, initié par moi-même, qui place son bras sous mon front pour me soutenir. Je ne reste qu'une poignée de seconde ainsi, à me demander s'il serait acceptable de dire : « Faisons une pause, je suis épuisée. Pas toi ? ». Bien sûr que non, ce ne serait pas acceptable. Nous ne sommes pas là pour lambiner. Avec Yshre, je peux lambiner, mais avec elle ? Je ne peux pas risquer qu'elle perde le contrôle sur le corps. Non. Surtout pas. Même si parfois, je la déteste tellement, tellement que ça m'étouffe complètement. Surtout lorsque je me demande si c'est vraiment de la haine ou si c'est autre chose, qui m'étouffe réellement.

Je serre les doigts sur ma baguette et j'entreprends, très doucement, sans avoir l'air de le faire, de façonner avec plus de subtilité le golem : tailler ses bras et ses jambes, adoucir son visage. En me concentrant sur ça, le reste paraît plus lointain.

« Ce jour-là, dis-je d'une voix aussi lointaine que mon esprit, ça s'est terminé par une dispute, encore. Et par une promesse. Enfin, quelque chose qui ressemblait à une promesse. Laquelle ? »

On apprend pas aux autres en leur fourrant la réponse dans la bouche. Je dois faire travailler sa mémoire ou alors elle ne la retrouvera jamais. Je ne lui accorde plus de regard, désormais. Je reste concentrée sur le golem qui a perdu quelques centimètres en taille pour gagner une paire de bras moins brute.

26 avr. 2025, 12:15
Nos peaux se souviennent  PV   PNJ 
Le culot dont elle fit preuve à voix basse, imaginant peut-être que mes oreilles seraient parasitées par le vent, étira un coin de mes lèvres en un petit sourire moqueur. Je sélectionnai dans ma mémoire défaillante ce qui m’arrangeait, pensait-elle ? Non, seuls les souvenirs les plus importants, les plus forts, ressortaient de l’obscurité. Et c’était pareil pour elle ! Elle ne se souvenait que de l’expression de ma colère parce que c’était plus facile, non ? Nous masquions aussi bien nos sentiments l’une que l’autre. Sa froideur aveugle commençait à sérieusement m’agacer. J’étais bien plus consciente des efforts que je faisais que des siens et la communication était extrêmement compliquée.

Je l’observai façonner sa créature rocheuse en suivant ses moindres gestes d’un air fâché. Elle avait compris que ma colère était née de l’inquiétude. Et pourtant, il semblait qu’elle n’en avait que faire. Sa façon de rester en surface avait un goût royalement amer. Toujours appuyée contre la paroi de la grotte, je croisai les bras et serrai mes doigts sur le tissu de mes manches, crispant mes mâchoires. Ce qu’elle pouvait être frustrante ! Sa colère était peut-être capable de créer, mais si elle s’obstinait à ne pas voir le peu de lumière autour d’elle, elle finirait bel et bien par s’enfoncer dans la noirceur et l’autodestruction, tout comme moi. J’avais eu tort d’avoir pensé, pendant quelques secondes, qu’elle était en bonne voie pour y échapper.

Quand elle m’interrogea d’un ton quasi-professoral sur une promesse que j’aurais faite ce jour-là, je finis de m’agacer. D’abord parce que je n’avais aucun souvenir d’avoir fait une quelconque promesse. Ensuite, parce que sa façon de vouloir mener la conversation dans la direction qui l’arrangeait m’irritait. Je levai les yeux au ciel et relevai un bras dans un geste désinvolte. Un soupçon d’ironie dans la voix, je lâchai :

« Je ne me souviens pas de cette promesse. Mais j’imagine que je ne l’ai pas tenue, hein ? Les ordures comme moi ne tiennent pas leurs promesses, après tout, c’est logique. Encore moins si elles disparaissent pour s'en dispenser. »

Bien sûr, je ne suis qu’une saleté qui ne fait que le mal, il n’y a pas une once de lumière en moi, je ne tiens pas mes promesses, je me mets en colère pour un rien, mon affection est factice, c’est un mensonge, j’abandonne tout le monde, en fait je me fous de tout ! Je suis un monolithe d’obsidienne et rien d’autre ! C’est plus facile de me voir comme ça, hein ? Me mettre dans une petite case bien définie, une boîte avec une pancarte « néfaste ». Et puis après, j’y croirais tellement fort que je finirais par véritablement m’éloigner de tout le monde pour ne pas leur faire subir ma présence malsaine. J’y croirais tellement fort qu’il ne resterait plus que ça en moi.

Le temps d’un clignement d’œil, je crus voir le visage d’Aelle se métamorphoser. Elle devint une vieille femme aux cheveux blancs bien entretenus, l’air fier, le regard noir, m’observant comme si j’étais un parasite, un poison, une erreur de la nature. Mon cœur manqua un battement et la vision disparut aussi vite qu’elle était venue. Elle continua pourtant à me troubler. La vieille patiente de l’hôpital, c’était…

Monstre…

Il n’y avait qu’elle pour dire…

Va-t’en… Va-t’en ! VA-T’EN ! Monstre…

Ces mots… ce regard…

JE NE VEUX PAS ÊTRE NÉFASTE ! avais-je hurlé un jour en pensant à elle. Cordelia. Et maintenant, je voyais son dégoût dans la colère froide d’Aelle et cela me tordait le cœur. Si je pouvais n’être qu’une ordure, accepter de n’être rien d’autre, ce serait plus facile. Oui, je suis une ordure mais cela me convient, je m’en sors très bien comme ça, je me fous véritablement de tout le monde et de ce qu’on pense de moi. Si je pouvais effacer la culpabilité, le remords, l’amour, si je pouvais ne pas être humaine… Si j’en avais l’occasion… Je ne me décevrais pas. Je ne décevrais pas les autres car personne ne s’attendrait à quoi que ce soit. Un monstre, mais un monstre heureux. C’était encore plus facile que d’essayer d’être quelqu’un de bien en oubliant le mal que j’avais causé. Le mal, je n’aurais qu’à l’embrasser pour correspondre à ce qu’on voyait en moi, et tout le monde serait satisfait. Je n’aurais plus à me démener pour me faire comprendre et les autres auraient une idée immédiate de ce que j’étais ; plus de questions, plus de doutes, plus de déceptions, plus de colère, une petite case bien pratique dans laquelle je pourrais bien me complaire.

Pour moi, c’était trop tard. Pour Aelle, c’était mal parti. Devais-je en assumer la responsabilité ? Les monstres se fichent des conséquences, ils n’assument aucune responsabilité, ils font et c’est tout. C’est beaucoup plus confortable comme ça.

Je décroisai les bras et laissai glisser mon dos contre la paroi rocheuse jusqu’à me trouver assise sur le sol froid et légèrement humide. Je fixai un point invisible en face de moi, sourcils froncés, visage fermé.

« J'ai compris, il n’y a rien de bon, je peux me contenter de ça. »

Équipe Modératus
Mère du dragon - Justice funèbre - Grande Prêtresse Noire - DJ Kraken |

27 avr. 2025, 10:40
Nos peaux se souviennent  PV   PNJ 
Je la vois du coin de l'œil, son bras qui se lève, son mouvement agacé ; sa réponse au ton si semblable au mien résonne un instant dans la grotte. En miroir, mon visage se tord dans un nouveau rictus — je vais finir par m'y habituer, à ces grimaces qu'elle m'inspire. Mais très vite, je fronce les sourcils ; je n'essaie même pas d'analyser le sentiment de colère qui passe à travers mon esprit. Ses mots inutiles commencent à me fatiguer. Elle est bonne pour attaquer, mais elle ne prend pas la peine de me répondre sérieusement. Avec sa réponse, je n'ai même pas envie de la lui expliquer, sa putain de promesse, parce que ouais, effectivement, elle ne l'a pas tenue, elle n'a rien tenue, elle n'est pas digne de confiance. Et je devrais m'en vouloir pour ça ? M'en vouloir pour cette vérité qu'elle a du mal à accepter ? Ce sont ses merdes à elle, j'ai déjà bien assez à faire avec les miennes pour me soucier de comment elle gère sa propre culpabilité, merde.

Le sentiment passe sans me crisper les poings, sans faire trébucher ma respiration. Il passe, fout le bordel sur son passage, puis se dissout dans le lien qui me rattache au golem et sur lequel je me concentre. Je respire profondément pour alimenter ma concentration. Je tourne mon attention vers la tête du géant de pierre et, les yeux braqués vers le haut et le cœur tonnant d'émotions retenues, j'entreprends de creuser ses yeux, de créer un gouffre pour sa bouche. Il a bien diminué en taille, évidemment : maintenant, il fait la même que moi. Toujours aussi imposant, mais il paraît moins dangereux avec sa forme plus humanoïde.

Je manque perdre ma concentration au moment où la forme que je perçois à l'orée de mon regard se met à glisser vers le sol. Je me tourne vers elle, toujours accrochée à ma baguette, et je la regarde, sourcils froncés. Sourcils froncés, je l'écoute. Mes lèvres se pincent. Je ne comprends pas ce soudain désespoir qui transpire d'elle. Pendant un instant, fugace instant qui m'embrase les sens, j'ai envie d'envoyer mon golem sur elle et de lui fracasser le crâne contre le mur. L'envie est puissante, l'image très claire dans ma tête, mes nerfs me tiraillent violemment.. Puis la sensation finit par passer, elle aussi. Je pousse un long soupir. Quand je prends la parole, ma voix est dure.

« Non, t'as rien compris. »

Je déteste ce que je vois, je le déteste tellement que je me demande si c'est Yshre que j'ai sous les yeux. Parce que Kristen Loewy elle ne se plaindrait pas sur ce ton d'enfant attristé, elle ne sous-entendrait pas que c'est dur de n'entendre que des reproches dans la bouche qui nous parle. Car c'est ça son problème, hein ? Elle croit que tout était négatif, qu'il n'y avait rien de bon ? Et en plus elle ment ? Elle dit qu'elle peut s'en contenter ? Vous pouvez vous contenter de ma colère, c'est ça ?! Puis après quand vous vous tirerez, vous pourrez dire : « j'ai essayé de m'excuser, mais elle est toujours en colère, la balle est dans son camps désormais », mais l'histoire ne racontera pas qu'après une seule heure de "retrouvailles" (fausses retrouvailles) Madame l'ancienne Directrice de Poudlard a tout simplement abandonné, a choisi de se contenter des choses que je lui disais, sans chercher à en savoir davantage. C'est pourtant, logique, non ? C'est clair, Merlin ! Je suis là, je suis là alors que vous m'insupportez, alors que vous m'avez fait mal, alors que vous avez pris mon cœur il y a deux ans et que vous l'avez mâchouillé puis recraché. Et vous croyez qu'il n'y a rien eu de bon dans notre relation ? Vous me prenez pour une idiote qui ne s'accroche qu'aux choses douloureuses, c'est ça ? C'est ça la fille que vous avez gardé en mémoire ?! C'est ça ce que vous pensez de moi ?

Cette fois-ci, la colère crispe mes poings et fait trébucher ma respiration. En trois pas, j'ai traversé l'ouverture de la grotte et je me plante devant la fille assise au sol. Je la surplombe de toutes ma taille.

« Non, vous ne pouvez pas vous en contenter ! Levez-vous ! »

Je ne supporte pas de vous voir assise, comme ça, les yeux plantés dans le vide. Alors oui, je déteste encore plus fort quand vous vous dressez devant moi avec orgueil, votre menton levé, je pourrais vous frapper quand vous faites ça. Mais je préfère vous frapper debout que lorsque vous êtes au sol.

« Évidemment que vous avez pas tenu votre promesse, lancé-je d'une voix qui s'élève et résonne dans la grotte, mais qui n'est dure ni distante, vous vous êtes tirée. Mais vous savez quoi ? J'ai plus besoin de votre aide pour ce dont il a été question ici. »

Je fais un grand geste du bras pour désigner ici. Ce plateau sur lequel vous m'avez crié des mots qui m'ont mise hors de moi. Sur lequel vous m'avez promis à demi-mot que vous me soutiendrez dans ma quête de la magie noire, si tant est que je comprenne la première étape. Mais il n'y a plus de première étape, il n'y a plus de soutien. J'avance seule, désormais. J'apprends seule. Je n'ai besoin de vous que pour remplir le vide que vous avez laissé en partant. Vous devez revenir et le combler, rester là, dans ma vie, et c'est tout, vous n'avez rien à faire d'autre, alors vous n'allez pas partir cette fois, hein ? Pire, vous n'allez pas continuer dans ce simulacre d'abandon, là, au sol, désespérée ; je pourrais vous frapper quand je vous vois comme ça !

« Lève-toi, » répété-je d'une voix qui ordonne.

Mais celle-qui-ordonne se détourne presque aussitôt pour revenir vers son golem, parce que son ordre ne pourrait souffrir d'aucun refus — elle se lèvera. Je ne sais même plus si j'ai envie de continuer cette conversation idiote qui ne mène à rien. Peut-être que ce n'est pas ainsi que les souvenirs reviendrons, que discuter est inutile. Je préférerai les lui montrer, ces souvenirs, qu'elle s'en imprègne comme je m'en suis imprégnée l'été de son abandon, comme ça je n'aurais pas à parler, à mettre des mots sur toutes les saletés qu'elle m'a dites à l'époque. Mais je n'ai pas plus envie d'entendre ses mots à elle. Même avec sa mémoire tronquée, même avec sa partie Yshre, qui sait ce qu'elle pourrait me dire ? Je ne veux pas qu'elle soit indifférente. Je ne veux pas la laisser indifférente. Je ne veux pas qu'elle se rende compte que dans sa vie à elle, ces souvenirs n'étaient que de moindre importance alors que dans la mienne, ils sont tout.

Je pose ma main sur le bras du golem et continue de le façonner à travers la magie qui nous lie. Sentir ce lien me tirailler, pomper dans mon énergie,me permet de rester ici, dans l'instant présent, de ne pas me laisser emporter par mes émotions. J'affine sa tête, je creuse ses joues, je le façonne.

27 avr. 2025, 16:03
Nos peaux se souviennent  PV   PNJ 
Je relevai les yeux vers elle quand elle s’approcha de moi et m’ordonna de me relever. Je n’aimais pas beaucoup recevoir des ordres de qui que ce soit et je vissai mes fesses un peu plus durement dans la pierre froide tandis que mon regard se durcissait. Par pur esprit de contradiction, je refusai de bouger en la regardant s’éloigner à nouveau pour reprendre son activité de sculptrice de golem. Je me décrispai juste un peu, croisant les jambes et laissant mes bras tomber mollement sur mes cuisses.

« D’accord, je n’ai rien compris ; dans ce cas explique-moi ! Tu n’as pas besoin de moi, je ne t’inspire que colère et ressentiment, je t’ai abandonnée, alors pourquoi ? Pourquoi tu continues d’essayer ? Pourquoi tu acceptes de m'aider ? Fais donc comme les autres, déteste-moi et va-t’en avant que je ne te blesse encore. Ce serait beaucoup plus raisonnable. »

De tous ceux qui auraient dû me retrouver : ma femme ? mon fils ? il n’y avait qu’elle sur mon chemin : Aelle. Pourquoi ? Ma propre mère, en m’ayant croisée un seul instant, avait retrouvé sa raison perdue et m’avait hurlé de m’en aller. Aelle, dont le regard glacé m’évoquait celui de Cordelia, était-elle dépourvue de tout instinct de préservation ? Ou peut-être était-ce simplement que la raison ne faisait pas partie de son vocabulaire ; tout comme ce mot n’avait jamais réellement fait partie du mien. Était-ce pour cela que nous étions coincées ensemble, incapables de communiquer et pourtant incapables de nous quitter ? Car je voulais partir, je voulais qu’elle parte, que l’on s’abandonne, arrêter le massacre, et pourtant je n’étais pas prête à lui demander de rentrer à Londres. Et si nous devions y retourner prochainement, j’aurais voulu que l’on se retrouve, un jour, pour continuer sur ce chemin sinueux ; tout en espérant qu’elle choisirait de se préserver en décidant de m’oublier. Une chose et son contraire, une fois de plus. Un autre test, peut-être.

Je poussai un soupir qui forma une vapeur chaude devant ma bouche. S’il fallait en finir… J'imitai le ton académique qui avait été le sien :

« Raconte-moi tout le mal que je t’ai fait, en détail, je t’écouterai jusqu’à la fin, tu seras libérée de ces sales souvenirs, mes sentiments te sembleront peut-être plus sincères si je les exprime en sachant de quoi il est question, et enfin, tu pourras tourner la page. Voilà. Je t'attends, je t'écoute, je me tais. »

Et je me préparai à encaisser, n’admettant qu’à moitié, au fond de mon esprit, que parmi tout ce mal j’espérais qu’il y aurait peut-être quelques beaux souvenirs. Un ou deux, même rien qu’un demi, une image à laquelle me raccrocher – même s’il était plus facile de voir tout en noir. Ensuite, nous pourrions nous quitter, je me débrouillerai seule pour le reste (ma femme ? mon fils ?), tant pis, je n'imposerai plus à Aelle ces moments douloureux, ces incompréhensions, mon poison.

bruh ce dimanche nul, inspiration 0%

Équipe Modératus
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27 avr. 2025, 17:51
Nos peaux se souviennent  PV   PNJ 
Ton dimanche nul, inspiration 0% m'a inspiré, à moi, 2080 mots.

Aurais-je dû prévoir ses prochaines paroles ? Certainement, ainsi elles m'auraient moins percuté. Mais je ne les ai pas prévues, alors elles me percutent violemment et résonnent un très long moment dans mon esprit blanc. Les doigts crispés sur ma baguette, je vois sous mes yeux se dessiner les effets qu'ont ses paroles sur moi : mon golem perd en consistance et commence à s'effriter, je le sens dans ma magie et je le vois à la pierre qui s'émiette. Bientôt, il retournera là d'où il est venu, au sol. Reprends-toi ! Allez, reprends-toi ! Mais elle m'a dit « pourquoi tu restes ? » et les mots résonnent longtemps dans mon esprit blanc, ils résonnent à l'infini dans mon esprit vide, ils rebondissent sur des murs invisibles, ces mots, ces pourquoi, inlassablement, ils rebondissent.

Pourquoi ?
Pourquoi ?
Pourquoi ?
Pourquoi ?

Et mon golem s'effrite, la pierre dégringole, la pierre retourne à la pierre, à chaque battement tordu de mon cœur, un peu plus de poussière s'échappe du golem. L'idée même de le voir disparaître me terrifie. Je sais au fond de moi que ce n'est pas tant l'arrêt du sortilège qui me terrifie que mon incapacité à répondre aux questions de la fille derrière moi, mais je préfère croire que c'est de perdre le golem qui me fait peur, oui, voilà, j'ai peur de perdre le golem, d'échouer à mon sortilège, et alors elle pourra me dire comme elle l'a déjà fait un jour « oui, tu as échoué », mais elle n'a pas le droit de le faire, elle n'a pas le droit de me poser ces questions, alors j'envoie tout le reste se faire foutre et j'inspire longuement par le nez, très longuement, les doigts crispés sur ma baguette, insensible aux hurlements dans ma tête, aux « Pourquoi ? » qui rebondissent sous le linceul blanc qui s'effrite, lui aussi, et je réaffirme mon contrôle sur ma magie.

Lentement, comme si je construisais un mur brique par brique, je récupère le contrôle du golem. La poussière cesse de tomber et la pierre arrête de s'effriter. Évidemment dans le processus le golem a perdu en taille et il n'a plus les traits que j'essayais de lui sculpter. Quels traits ? Peu importe, il est encore là, je pousse un soupir invisible, il est encore là, bien palpable, ma main gauche vient d'ailleurs se poser sur son bras, la pierre est rêche sous mes doigts et légèrement humide, elle est froide, ce n'est pas vivant, c'est mort la pierre, bizarrement ça me réconforte. Je me positionne de telle sorte que le côté du golem se place en barrière entre Elle et moi. Elle ne voit plus mon visage et je ne vois plus le sien. C'est bien. Mais elle parle. Aucun bras de golem ne pourra jamais empêcher des mots d'atteindre mes oreilles. Alors je l'entends parler.

De nouveau cette envie. Brutale, sauvage. Les images défilent dans ma tête. Le golem se retourne, lève un bras. Ses pieds s'avancent jusque devant la fille qui ne s'est pas levée et qui n'a pas le temps de le faire. Son bras de pierre, puissant et brut, s'abaisse à toute vitesse ; la pierre rencontre un crâne, le crâne rencontre le sol. Le sang coulerait-il jusqu'à mes pieds ? Je prends une brusque inspiration par la bouche, j'ouvre les yeux : évidemment, le golem n'a pas fait un pas ni un geste, ce n'était que des images. Des envies. L'envie est encore là, elle grouille dans mon ventre. J'ai envie de violence, j'ai envie de casser, j'ai envie de hurler. Je suis épuisée, j'ai envie de m'éteindre, tout simplement. Épuisée qu'elle ne comprenne pas. Elles. Elle. Je ne sais plus. Ce n'est pas sa voix. Mais ce sont ses mots. Je déteste ses mots. Et cette voix ne me plait pas tellement.

Et on me demande de parler dans ces conditions ! « Je t'attends, je t'écoute, je me tais ». Elle attend de moi des choses que je ne peux pas donner. « Raconte-moi tout le mal que je t'ai fait ». Oh j'ai envie de rire ! Ça me donne envie de rire ! Et pour quoi faire ?! ai-je envie de lui hurler. Ça servirait à quoi de tout raconter à un écho vide, un écho qui ne sait pas, un écho qui ne se souvient de rien, de rien à par comment me faire des reproches ?

J'ai l'impression qu'une tempête s'est levée. Le vent souffre fort, il fait un ramdam d'enfer, non ? Pourtant, je ne le sens pas dans mes cheveux ni sous les pans de ma cape. Il me faut un certain temps pour comprendre que le vent n'a rien à voir là-dedans, que c'est ma respiration qui résonne à mes oreilles, qui fait ce ramdam d'enfer. Sous mes doigts, la poussière recommence à couler, le golem à s'effriter. Je dois parler, dire quelque chose ou alors le golem disparaîtra et si cette digue disparaît je vais me jeter sur elle pour la rouer de coup, j'ai envie de lui faire mal, très mal.

« Les mots suffiraient pas, » j'articule vivement d'une voix pleine d'aigreur.

Mais en fait ce que je veux dire c'est que je ne saurais pas quels mots utiliser, je ne saurais pas comment le dire. Je ne sais pas comment dire qu'un jour, je ne sais même pas quand, je me suis tellement attachée à vous que lorsque vous êtes partie, tout s'est arrêté, tout s'est effondré, mais pas directement, ça s'est fait doucement, insidieusement, ça a commencé à s'attaquer à mes relations que j'ai repoussé avec violence, puis à ma famille que je n'ai plus supporté, puis à ma mère que j'ai haï et que je hais encore car elle n'est pas vous, puis après, après un bon moment, ça a commencé à s'en prendre au reste, plus rien, plus rien, je ne savais plus comment donner de l'importance aux choses, comment m'intéresser aux choses, comment comprendre que ça venait de vous tout ça, c'était juste partout, c'est partout, tout le temps, je ne sais même pas pourquoi, et je devrais vous raconter, c'est ça, vous dire pourquoi je reste ? Pourquoi je reste ? Pourquoi je...

Pourquoi est-ce que je reste ? Pourquoi suis-là, sur ce plateau froid, alors que je pourrais... Je pourrais faire... Je pourrais être avec...

qui ?
quoi ?

Ça fait plus de deux ans. Je ne sais pas pourquoi. Un jour vous étiez là, ça ne me suffisait pas car même si on vivait dans le même château on ne se voyait presque pas, on se contentait de parler par des notes volantes, des hiboux, mais vous étiez là ; puis un jour vous n'avez plus été là et je me suis rendu compte que je préférais tout à votre absence. Les silences, oui, les engueulades, oui, les cris, oui, les colères, oui, les trahisons, oui, les déceptions, oui. Votre absence ? Jamais. Jamais. Jamais plus. Jamais plus. J'ai besoin de vous. Pas pour la magie noire, pas pour la connaissance. J'ai juste besoin de vous dans ma vie, là. Pouvoir me dire elle est là, elle est là et je compte pour elle, elle est là et elle compte pour moi.

Mais comment dire ces choses ?
Je n'ai pas les mots pour dire ces choses. Ces choses ne sont pas des mots. Ce sont de gros monstres coincés dans mon cœur, qui grouillent qui grouillent, mais qui ne savent pas comment s'exprimer. Je les ressens très fort, tout le temps, mais jamais des mots n'ont été collés sur eux. Je ne sais pas comment faire pour vous dire pourquoi je reste.

Seul le golem me permet de rester connectée à la réalité. J'entends encore le vent à mes oreilles, fort, et je sens sous mes doigts la fraîcheur de la pierre. Automatiquement, mon esprit a fait des sélection. Raconter tout le mal qu'elle m'a fait ? Impossible. Je ne sais pas pourquoi. Quand j'y pense, rien ne vient. Impossible. Je ne peux pa— Lui dire pourquoi je reste, même si j'ai pas besoin d'elle, qu'elle m'inspire que colère et ressentiment, qu'elle m'a abandonnée ? Et pourquoi je devrais le lui dire ?! Elle même ne me dit rien, à part que je la laisse indifférente. Elle exige tout mais ne donne jamais rien en échange. Mais j'ai pas de colère, je n'arrive pas à en ressentir même si je sais que cette injustice me met hors de moi. Je suis épuisée. Épuisée comme je ne l'ai jamais été. C'est dans ma tête, l'épuisement. J'en ai assez de tout. C'est parce que je suis épuisée que je sens mes yeux se remplir de larmes. C'est parce que je suis épuisée que je ne sens pas ma bouche s'ouvrir. C'est parce que je suis épuisée que ma voix s'exprime sans aucun ton. C'est parce que je suis épuisée que je n'entends pas ce que je dis. C'est parce que je suis épuisée que mon golem s'effrite sous mes doigts. C'est parce que je suis épuisée que je ne contrôle plus ma tête ni mes pensées, que je ne contrôle plus rien, que je n'en peux plus, que je me fiche de tout subitement, parce que de toute manière tout finira par recommencer, elle va partir, je vais souffrir, je vais la chercher, la trouver, elle va partir, je vais souffrir, je vais la chercher, la trouver, elle va partir, je vais souffrir, je vais la chercher, la trouver, elle va partir,

Alors qu'est-ce que ça change que je dise ou non :

« J'arrive pas à vivre sans vous. »

Qu'est-ce que ça change, hein ? De toute façon, rien ne va, rien ne va plus depuis longtemps, peut-être même bien avant son abandon. Rien ne va et mon golem vient de tomber à mes pieds dans un gros bordel de pierres, plus rien ne me cache de ses yeux, je la déteste, je la déteste avec son corps qui ressemble à une inconnue avec ses attentes, avec ses mots qui me forcent à parler, je la déteste comme je déteste tout le reste, le monde et moi-même, le monde et moi-même, oui.

« Merde ! » j'articule d'une voix écorchée en baissant les yeux vers le sol.

Mon golem a disparu et je sens sur mes joues les morsures des larmes. Un instant plus tôt, tout allait bien, ou presque bien, et c'était mieux qu'avant, quand tout allait mal. J'étais un peu en colère et j'aurais bien voulu lui exploser le crâne, mais ça allait déjà mieux. Une seconde est passée ou peut-être dix, et maintenant tout va mal, je me sens misérable, les femmes comme Kristen abandonnent les filles misérables, les filles misérables abandonnent tout le monde sauf les femmes comme Kristen, parce qu'elles ont besoin d'elles, sans même savoir pourquoi, c'est juste une vérité fondamentale, une loi contre laquelle je ne peux rien, contre laquelle je ne veux rien, c'est comme ça que je suis faites, je déteste ça, je me déteste, libre, moi ? libre de quoi, elle est bien loin la fille qui voulait faire taire toutes ses émotions parce qu'elle recherchait la liberté, un monde sans entrave ! Je suis entravée et je me vautre dans mes liens. Dans ce lien.

Violemment, j'essuie mon nez qui coule et mes yeux humides.

« Merde. »

Un mot vulgaire dans une bouche qui geint.

Mon golem a disparu et je n'ai même pas répondu aux questions d'Yshre. Mais mon golem a disparu et c'est ça qui me fait le plus mal, pas tout le bordel dans ma tête, pas mes yeux douloureux, pas non plus mon cœur vrac et mon esprit si tordu que je ne sais même plus penser. Alors je resserre les doigts sur ma baguette, je me détourne légèrement pour tourner le dos à celle coupable de mon état et je façonne un nouveau golem. Laborieusement, une forme sort du sol. Ridiculement lente, misérablement petite. Je pourrais partir, échapper à tout ça. Je ne le fais pas. Vous savez pourquoi, non ? J'en suis incapable, je ne peux pas sans vous, ça me rend dingue, je vous jure, ça me rend dingue, c'est pour ça que je vous déteste et que je me déteste. Je n'arrive pas à partir. Pourtant j'ai essayé. Je vous le promets.

« J'ai essayé, pourtant. »

J'essaie de prendre une voix un peu plus solide.
Échec.
Voix tremblante, épuisée.

Aelle vient d'aspirer mon âme, avec ce post.

27 avr. 2025, 19:42
Nos peaux se souviennent  PV   PNJ 
Tes mots ont aspiré mon âme aussi mais c'était merveilleux et ça a étrangement illuminé mon dimanche mal engagé.

Ce n’est plus mon ego qui me visse au sol. Les mots d’Aelle m’ont clouée par terre comme le lourd bras de son golem aurait pu le faire avant de s’effondrer. Je sens mes yeux s’agrandir pleinement, ébahis, ma bouche s’ouvrir, stupéfaite. J’arrive pas à vivre sans vous, a-t-elle dit. J’arrive pas à vivre sans vous. J’arrive pas à vivre sans vous. Je m’attendais à un récit me couvrant de reproches, m’expliquant à quel point j’étais pourrie : introduction, développement en trois parties, trois sous-parties, et puis conclusion, et voilà, mes quatre vérités, allez vous faire foutre et salut, à jamais, vous pouvez bien crever et ne jamais vous souvenir à quel point vous êtes réellement néfaste, je m’en fous, j’ai dit ce que j’avais à dire et je n’ai plus rien à faire avec vous. Mais non, rien de tout cela. À la place : j’arrive pas à vivre sans vous, son visage couvert de larmes. Je me sens écrasée par le choc, mon cœur bat à tout rompre et je la fixe, me demandant si elle est réelle ou si mon esprit me joue un vilain tour, si c’est ma conscience qui n’admettra jamais qu’elle a besoin d’entendre autre chose que : tu es néfaste, Kristen, tu finiras par bousiller ceux que tu aimes alors abstiens-toi, reste loin de tout et tout le monde, ça vaut mieux : les autres s’en porteront bien mieux et toi, tu n’auras pas à te sentir coupable. Cela ne peut pas être réel, j’hallucine. J’ai trop envie d’entendre que je compte encore pour quelqu’un alors j’invente. Ma femme, mon fils, ils ne sont plus là, il ne me reste qu’Aelle pour projeter ce besoin. Pourtant, la phrase résonne toujours dans mes oreilles : j’arrive pas à vivre sans vous. Plus elle résonne, comme un écho émanant du fond de la grotte, plus je sens qu’elle a bien été prononcée, je n’ai pas rêvé. Tout compte fait, elle a besoin de moi. Je ne sais pas pourquoi mais elle en a besoin. Elle a besoin que je reste, pas que je fuie pour la protéger. Pourquoi, Aelle ? Qu’est-ce que j’ai fait pour mériter autre chose que d’aller me faire foutre ?

Je décroise les bras, je m’appuie sur mes paumes pour essayer de me relever mais je n’y arrive pas, mon corps est trop lourd. Finalement, je balance ma tête vers l’arrière et l’appuie contre la paroi rocheuse, observant un point fixe dans l’obscurité du plafond de la grotte. Mes yeux s’humidifient et j’essaie de retenir mon émotion en les faisant sécher à l’air libre. Je prends une grande inspiration. Calme-toi, c’est indigne, après tout, les yeux de Kristen Loewy ne se mouillent jamais, sauf quand on est caché au fond d’une âme et que personne ne regarde, sauf quand on ne peut savoir que c’est moi qui pleure. Je relâche l’air que j’ai stocké dans mes poumons. Nouvelle tentative pour me relever, toujours infructueuse. Très discrètement, j’étanche mes yeux du revers de ma manche et je regarde Aelle. Aelle qui n’arrive pas à vivre sans moi. Reformuler cette pensée m’écrase un peu plus tant elle me semble improbable. Normalement, c’est l’inverse : on ne peut pas vivre avec moi, c’est ça, je suis invivable, un vrai fléau. Aelle pensait à l’envers. Une pointe de culpabilité, bien intégrée depuis plus de trente ans à entendre que j’étais une saleté destructrice, s’immisce dans mon esprit : tu lui as retourné la tête, à cette pauvre fille, elle ne sait pas dans quoi elle s’embarque, elle le regrettera et tu te sentiras néfaste à nouveau quand tu finiras par la blesser, encore, toujours, parce que tu ne sais faire que ça ; qu’est-ce que tu as manigancé pour lui retourner le cerveau comme ça ? Ces pensées s’habillent du ton tranchant de Cordelia Loewy, cette femme que je n’ai plus appelée maman depuis des années. C’est toi qui es néfaste, Cordelia, j’étais peut-être déjà pourrie mais tu ne m’as pas laissé la moindre chance. Quand je te retrouverai, parce que je sais où tu es, je te le dirai, face à face. Je n’étais sûrement pas une bonne mère mais tu n’étais pas meilleure que moi. Pourquoi m’avait-il fallu tant de temps pour comprendre que peut-être, ma mère avait tort ? Qu’elle exagérait, que sa parole, ses sentences, n’étaient pas sacrées ? Que même si c’était ma mère, je pouvais ne pas être écrasée par ses mots tant de fois répétés et j’étais en droit de les maudire, elle et ses opinions ? Les parents ne sont pas à l’abri d’être des cons, après tout. Si j’en étais la preuve, Cordelia l’était aussi.

Je ne veux pas être néfaste, j’ai dit !

D’un mouvement, je porte ma main jusqu’à mon front et je chasse la voix de Cordelia Loewy très loin, je l’envoie se faire foutre comme Aelle m’a envoyée me faire foutre.

Je lui prouverai qu’elle a tort.

Ranimée par cette nouvelle mission, je parviens enfin à me hisser sur mes pieds. Je ne partirai plus. Je ne t’abandonnerai plus, Aelle. Ni en corps ni en esprit. Je me battrai contre la partie de moi qui préfère se cacher, celle que tu appelles Yshre, je l’enfermerai pour qu’elle me laisse rester là. Je lutterai même quand ce sera difficile. Pas seulement pour prouver à ma pourrie de mère qu'elle avait tort, pas parce que j'ai besoin de toi pour retrouver mes souvenirs, pas pour me racheter une conscience. Je lutterai parce que tu as dit : j'arrive pas à vivre sans vous, et c'est tout, je n'ai pas besoin d'une autre raison.

Je m’approche d’Aelle, je jette un bref coup d’œil à sa nouvelle création, minuscule comme le renard qui l’accompagnait un peu plus tôt et je m’arrête à un petit mètre d’elle, dans son dos.

« Aelle… je sais que tu ne crois pas en mes promesses… Tu n’as aucune raison d’y croire cette fois, je ne t’en voudrais pas si tu me riais au nez… »

Je fais juste un pas de plus.

« Je ne te lâcherai pas et j’ai bien l’intention de t’inviter au moins une fois par semaine pour prendre le thé. Je te le promets, dis-je avec conviction. Je te le promets. »

Mes lèvres s’étirent dans un minuscule sourire plus triste que je ne l’aurais souhaité quand je lui tends ma main pour sceller cet accord. Je l’imagine déjà se retournant brusquement et repoussant ma main tendue d’un coup violent, me crachant au visage que mes promesses ne valent rien si elles ne sont pas suivies d’actes concrets, et que je suis de toute façon incapable de faire ce que je dis. Alors, j’ajoute :

« Même si tu n’y crois pas maintenant, laisse-moi une chance de te prouver que les actes suivront les mots. »

Équipe Modératus
Mère du dragon - Justice funèbre - Grande Prêtresse Noire - DJ Kraken |

28 avr. 2025, 10:10
Nos peaux se souviennent  PV   PNJ 
Elle l'a invitée à boire le thé, ELLE L'A INVITÉE À BOIRE LE THÉ ! Aaaah *cri de fan survoltée*.

Je m'accroche à ma baguette parce que c'est le dernier rempart qui tient encore debout. La seule chose solide dans ma vie. Je m'y accroche avec désespoir, à ma magie qui jamais ne m'abandonnera, et les yeux baissés vers le sol j'essaie vainement de faire grandir mon golem. Évidemment, c'est un échec, il est si petit, à peine plus qu'un minuscule monticule, mais je persiste, je force et plus je force plus j'arrive à me concentrer sur ma magie, et plus le monticule se met à grandir. Ça c'est solide, ce que je suis en train de faire est solide, c'est palpable, c'est vrai, c'est sans émotion, sans culpabilité, c'est juste de la pierre qui grandit, de la pierre malléable, de la pierre que je contrôle. C'est la seule chose qui compte, je ne ressens rien, je ne viens pas de dire ce que j'ai dit, je ne me sens pas tant épuisée que je pourrais m'effondrer, là, non.

« Aelle... »

Non, non, ne venez pas me dire que c'est idiot de ne pas pouvoir vivre sans vous, que c'est idiot et faux, car j'ai bien vécu ces dernières années après tout, hein, sauf que ce n'est pas vrai, je n'ai pas vécu, ce n'était pas vivre, ça, et vous, vous ne savez rien, alors ne dites rien, je ne veux rien entendre, vous ne dites jamais rien de bien et surtout rien de ce que vous dites n'est la véri

« Je ne te lâcherai pas... »

Je sens sa présence dans mon dos, vraiment proche, et ses mots sont trop fort, sa voix trop haute, j'entends la moindre intonation, le moindre raclement des r, la moindre envolée des l, j'entends tout de sa voix, tout ce qu'elle essaie de me dire, tout ce que je ne veux pas entendre.

Je te promets, elle dit.
Je te promets, je te lâcherai pas.
Je...
« J'ai bien l'intention de t'inviter au moins une f... »
Non.
Elle ne peut pas le voir, mais je ferme très fort les paupières, tellement fort que des points apparaissent sur la toile obscure de ma vision. Elle n'a pas dit ça, elle n'a pas dit ça, elle n'a pas dit ça. Non, elle ne l'a pas dit, elle ne peut pas l'avoir dit, parce que la seule chose qui compte c'est ce qu'elle m'a dit il y a quatre ans. Elle m'a dit il y a quatre ans : « Tu crois que je vais t'inviter tous les dimanches à venir boire le thé ? ». Elle l'a dit ! Vous l'avez dit ! Et ça ne voulait pas dire oui, ça voulait dire non. Non, je n'ai aucune intention de faire ça, réveille-toi, Aelle ! Réveille-toi ! Je ne t'inviterai pas à boire le thé, ce n'est pas ça notre relation, ce n'est pas la régularité notre relation, ce n'est pas boire le thé, perdre du temps avec toi, ce n'est pas ça que nous sommes ! Nous, ce sont les silences et les absences. Ce sont les abandons et les déceptions. Non, elle ne l'a pas dit. Elle ne peut pas avoir dit « au moins une fois par semaine » elle ne peut pas l'avoir dit, car Kristen Loewy n'aime pas « prendre le thé » avec les Aelle Bristyle, ça fait quatre ans que c'est une putain de vérité fondamentale, alors ne me dites pas que ça aussi vous êtes en train de l'effacer !

Je te le promets.

Le vent est de retour dans mes oreilles. Je n'arrive pas à ouvrir les yeux. J'ai peur qu'elle me contourne et qu'elle vienne se planter devant moi, qu'elle voit mes paupières fermés et les traces des larmes sur mes joues. J'ai peur qu'elle voit mon visage tendu et qu'elle comprenne que je ne la crois pas. J'ai peur qu'elle me répète encore ses méchants mensonges, qu'elle les répète au point que je me mette à y croire. C'est interdit d'y croire, tu comprends Aelle ? Tu n'as pas le droit d'y croire, y croire c'est prendre le chemin de la la déception ! Faire confiance, c'est être déçue. Surtout à elle. Surtout à elle, oui. Tu peux accepter de ne pas pouvoir vivre sans elle, mais t'as pas le droit de commencer à croire ce qu'elle dit, est-ce que tu comprends ?

Lentement, sa voix s'élève de nouveau dans l'entrée de la grotte et se répercute dans les profondeurs obscures. Là, j'ouvre les yeux. Je ne vois que le mur de roche devant moi. À mes pieds, le golem a disparu. Évidemment. Je sens mon esprit qui s'installe sur de nouveaux rouages. C'est plus fort que moi. Je commence à imaginer une vie nouvelle. Je n'ai pas le droit de faire ça. Mais les images viennent malgré moi. Une table. Une théière. Deux tasses. C'est plus fort que moi. Elle, de l'autre côté de la table, pas dans ce corps que je ne connais pas mais dans le sien. Et la même chose la semaine suivante. Et la même chose la semaine encore d'après. Et la même chose

Non.
Non.
Non. Arrête, arrête, arrête, arrête. Ne la laisse pas te faire croire des choses ! Garde le contrôle, merde, merde, aujourd'hui c'est dur car tu es épuisée, mais garde le contrôle, tout ça ce ne sont que des mots, que du vent, et puis même si elle fait l'effort une semaine ou deux, la troisième elle trouvera le moyen de te décevoir. Une table, deux tasses de thé, une théière, ses yeux de l'autre côté de la table. Arrête d'y croire, arrête de t'y voir, les mots sont du vent, les promesses des rafales, elles passent, te bousculent, puis disparaissent, tu es seule, toujours seule, tu resteras seule, avec cette déception qui s'appelle Kristen dans ta vie, mais tu seras seule, seule à l'aider retrouver sa mémoire, seule quand elle te fera mal, mais au moins elle sera là, elle sera là, mais ne crois pas ses promesses, ok ? Tu n'as pas le droit de faire deux fois les mêmes erreurs, même si c'est tentant d'y croire, même si ce serait plus simple, y croire de toutes tes forces, te laisser porter, mais non parce que lorsqu'on se laisse porter, un jour on se casse la gueule et ça fait encore plus mal que si on luttait pour ne pas y croire.

Non, je n'ai pas le droit de faire deux fois les mêmes erreurs.

Je me retourne lentement, comme si ce n'était pas mon corps que je faisais marcher, mais une sorte de machine ne m'appartenant pas. Je la vois toute proche, vraiment proche. Sa main tendue vers moi, ses doigts pas suffisamment osseux, sa peau tâchée d'encre. Il faudrait que je la serre ? Si je la serre, ça voudra dire que je la crois ? Cela n'a pas la moindre importance. Rien n'en a. J'ai envie de la repousser brutalement, cette main, ce corps, cette fille. J'ai envie de décortiquer ses paroles et les lui balancer au visage une à une en lui démontrant à quel point elle a tort. Elle ment même quand elle croit dire la vérité. Quand Yshre reprendra le contrôle, elle m'invitera boire le thé une fois par semaine, elle aussi ? Et quand vous repartirez à la recherche de votre fils, vous reviendrez une putain de fois par semaine, aussi ? Et quand...

Les pensées se tassent d'elles-mêmes, elles s'effondrent les unes sur les autres. Au final, il ne reste plus rien dans ma tête et dans mon cœur qu'un drap blanc qui ressemble à un linceul. Dessous, j'y cache mes espoirs et mes croyances. Je n'ai pas d'espoir et je ne crois en rien.

« Ok, » murmuré-je d'une voix sans ton.

J'arrache mes yeux à cette main tendue que je ne serre pas et m'éloigne de la grotte sans croiser son regard. J'amène avec moi mon visage aux traits pâles et tétanisés, mes yeux encore humides, mon épuisement qui écarquille mon regard, mon mal de tête, ma douleur cachée, mes doutes, tout.

Rendez-vous dans trois mois, Kristen Loewy, pour que je vous fasse le reproche du dernier rendez-vous oublié. Je vais te laisser me prouver que les actes ne suivront pas les mots.