Le feu moisissant de mes larmes Solo

Loutry Sainte Chaspoule, juillet 2045
Elsie, 11 ans
Chez les Clancharlie


I.


Une lettre va toujours droit au cœur, qu'elle soit flèche où remède. Celle qui était arrivée chez les Clancharlie, bien qu'elle n'étonnât personne, fit dans le Labyrinthe d'Elsie l'effet d'un tremblement de terre. Elle s'y était préparée, et était évidemment heureuse de rejoindre les bancs de Poudlard, mais la perspective du déracinement avait le goût amer d'une myrtille de pierre. Partir, c'était laisser des mois durant les mille tons verts de la campagne anglaise, pour l'ébène austère de Poudlard, dont l'histoire rendait le Château quelque peu intimidant. On ne rentre pas dans un lieu chargé d'histoire comme on rentre chez soi.

Depuis quelques jours, Elsie doutait, prise dans les filets d'émotions contradictoires. L'intense sensation de joie qui naissait dès qu'elle songeait à l'idée des possibles offerts par le cadre de Poudlard se heurtait sans cesse à l'attachement vif pour sa terre natale et l'harmonie de sa famille. L'affrontement de ces deux sentiments était similaire au fracas d'une vague menaçante, hideusement belle, coiffée d'écume, prête à s'abattre sur la jetée immobile de l'existence. Le Quai d'Elsie se résumait à un modeste ponton, dont le bois frêle n'avait pas manqué de céder lorsqu'un bout de parchemin avait atterri entre les murs de sa maison. Elle était trop jeune pour accepter sans sourciller l'idée de ce départ ; elle aimait avec tendresse la figure rassurante de ses parents, qui lui avaient jusqu'alors presque tout appris. A moins que la cause de son trouble ne fut le constat sidérant et indécent de l'excitation à l'idée de quitter le cocon familial, d'arpenter seule de nouveaux sentiers ? C'était une possibilité qui par son irruption insolente noyait l'enfant dans un océan de honte — elle mettait un point d'honneur à oublier une si terrible pensée.

Devinant ce qui se tramait derrière l'étrange changement dans l'attitude de leur fille après la réception de sa lettre d'admission pour Poudlard, Alice et Edgar Clancharlie firent de leur mieux pour la tranquilliser en vue de l'année à venir, ne manquant pas de souligner toutes les découvertes et les promesses qu'allait offrir le mythique Château Noir, épicentre de l'éducation sorcière anglaise, lieu propice pour de très belles rencontres (ils en savaient quelque chose, ajoutaient-ils avec un sourire amusé) et contenant une quantité de livres dépassant l'entendement. Mais contre toute attente, plus ils s'efforçaient de mettre en relief les qualités de l'école, plus les larmes d'Elsie ruisselaient sur ses joues blanches. Pour la première fois de leur vie de parents, il étaient dépassés, incapables de comprendre le mystère que constituait cette angoisse.

Les yeux salés, Elsie n'en continuait pas moins de travailler avec passion en vue de sa Première année. Les heures qu'elle passait à son bureau, dans le secret de sa chambre, lui faisaient oublier tout : l'angoisse, le doute, l'appréhension, la douleur. En lieu et place de pensées encombrantes se greffaient des mandragores, des Patronus, des légendes et des rêves. C'était une parade perpétuelle de personnages, de concepts et d'histoires qui défilaient noblement dans sa conscience. Elsie prenait soin de placer l'ouvrage qu'elle était après lire à côté d'une pile de feuilles vierges qu'elle griffonnait lorsque certains passages lui semblaient pertinents. Outre ces lectures obligatoires, elle se prenait de passion pour les vers de Byron, qu'elle prenait soin d'apprendre par quatrains : lorsque la peur revenait, elle se les murmurait comme pour simuler le souffle parental, ou réveiller cette voix poétique d’outre-tombe.

But the tear which now burns on my cheek may impart
The deep thoughts that dwell in that silence of heart

Jusqu'alors elle avait sous-estimé le pouvoir concret de la littérature sur les remous du cœur humain. Les pages noircies des ouvrages qu'elle dévorait n'avaient parfois été que des objets de consommations en vue d'une augmentation de ses connaissances ; ce n'était pas nécessairement négatif mais cela occultait une part non-négligeable des lettres, qui fait sans doute leur majesté. Byron lui avait ouvert la porte vers de nouveau possibles. La mémorisation des vers qui la marquaient le plus, loin d'être une corvée mécanique et insensible, rendait le sens de ceux-ci encore plus pénétrant. En se les répétant, les infléchissements de sa voix dotait la poésie d'une force musicale, d'un sentiment qui donnait une direction au vers dans l'infini du possible. Byron était devenu son maître : un phare grisonnant dans la nuit noire, un lueur de pétrole sur des pages blanches, la source de ses idées, l'origine de sa pensée.

Il avait donné une première réponse à ses appréhensions, un premier point d'achoppement à son inquiétude, et Elsie retrouvait déjà un peu le sourire.

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II.


Elle revient du Chemin de Traverse, l’œil enlarmé. L'arrachement à ce qu'elle pensait être la part la plus importante de son identité — l'aire familiale de Loutry — devenait de plus en plus concret, et même matériel, depuis qu'elle avait parcouru les différentes boutiques londoniennes pour effectuer les dernières courses nécessaires en vue de *ma... ma "Première année"*. Le visage fermé, accompagnée par ses parents, elle s'était traînée de bâtiment en bâtiment, absente à elle-même, observant du coin de l’œil l'anéantissement complet de l'enfance — son enfance. En même temps que les marchands sorciers la dotaient de capes, chaudrons, livres et ingrédients, ils lui volaient son innocence, ils salissaient sa candeur, ils nourrissaient son trouble. Le pire dans tout cela était qu'elle ne pouvait en vouloir à personne. Elle cherchait désespérément un coupable, un bouc-émissaire, mais sa recherche était vaine et l'horizon se réduisait aux cumulus nacrés de ses parents, dont la bienveillance réduisait à néant toute colère.

En rentrant de cette mission scolaire, Elsie se laissa tomber dans les plis bleus de son lit. Une lampe de chevet vacillante flottait paisiblement au dessus d'elle, dans un lent mouvement de balancier évoquant un voilier monocoque sur une mer d'huile. Quel violent contraste avec l'état de son Intérieur, sans dessus dessous. Alors c'était cela, l'éclosion des bourgeons : la séparation. Elsie retournait ses pensées dans tous les sens ; elle ne comprenait pas. La croissance, telle qu'elle se l'était imaginée, n'était possible que par l'ancrage : le bourgeon qui se déploie demeure solidement attaché à l'arbre dont il fait partie. Elle se sentait coupée de ses racines, victime du feulement d'un sécateur arbitraire. C'était révoltant, elle en voulait à la Terre entière, en broyant son oreiller de la main droite, la tête enfouie sous les draps.

La pire trahison dont elle se sentait coupable était d'avoir été liée pour la vie à une baguette — *Morgane*.... Elsie n'avait pas la moindre envie d'en faire usage. Elle avait toujours eu connaissance de la magie par le biais de ses parents, qui lui avaient offert une éducation sorcière ; pour autant, la magie conservait une part d'hermétisme qu'Elsie craignait. Elle ne l'osait se l'avouer, mais plus que la peur de trahir, de se trahir, c'était la peur de ne plus maîtriser qui l'envahissait à l'idée de manier ce bout de bois de cerisier. La maîtrise d'un sort requiert une bonne gestion de ses sentiments, assénait bêtement un livre de Sortilèges qu'elle avait commencé à étudier. Faire face à ses sentiments, y compris les plus ambigus et incontrôlables, c'était impossible, n'est-ce pas ? Son arrivée à Poudlard précipitait sa découverte des couloirs sinueux du cœur humain.

Elle se releva légèrement, tâtonna et effleura le Grand livre des potions, le saisit, le reposa, soupira. Plus fort encore que sa torpeur et que ses doutes, il y avait un désir : celui d'apprendre, de comprendre, de se gorger de savoir autant que cela serait possible. Abandonner le foyer de son enfance était un déchirement qu'elle n'oublierait sans doute jamais, mais le choix de faire une croix sur Poudlard était impensable, elle devait s'y résoudre. Même dans les matières qui l'effrayaient le plus (Métamorphoses, Défense contre les Forces du Mal, Sortilèges), elle enchaînait avec passion les lectures pour arriver mieux armée théoriquement et faire taire son anxiété. Un nouveau monde s'ouvrait devant elle, il s'offrait à son regard dans tout son éclat ; elle se devait de l'embrasser corps et âme, et de se donner les moyens d'y briller à la sueur de son front, car dans la goutte qui dévale le visage de Sisyphe il y a toujours de la Lumière.

Pendant plusieurs heures, Elsie se débattit avec elle-même, prenant à bras le corps l'imposante massue de la contradiction. Elle sonda longuement son cœur, entre envie et terreur, écrit quelques phrases, dessina ; en un mot, elle mit ses idées au clair et en vint à la conclusion qu'elle était heureuse (bien qu'inquiète) de rejoindre les bancs de Poudlard.

Le soir, à l'heure du repas, Elsie fut plus bavarde qu'à l'accoutumée. L'excitation, qui commençait à la gagner toute entière, déliait sa langue et ses parents se réjouirent de la voir ainsi transformée, car ils commençaient à s'inquiéter du trouble qui atteignait leur fille. Jamais rassasiée, elle les interrogea sur leur passage à Poudlard, leurs difficultés, leur demanda de décrire le Château, le Parc, la Tour d'Astronomie, la Volière, tout, dans les moindre détails. Ils contèrent tour à tour leurs souvenirs, et finirent, un sourire au bord des lèvres, par lui faire remarquer qu'elle avait à peine entamé son assiette. Elsie s'excusa dans un éclat de rire, et se délecta sans peine du repas que son père réchauffa d'un coup de baguette.

La nuit tombait sur Loutry, et le soleil mordait l'horizon avec plus d'ardeur que jamais, répandant ses cheveux en mille nuances de rouge. Lorsqu'il fut éteint dans l’œil d'Elsie, elle s'abandonna lentement à un sommeil lourd de sérénité, les bras en croix, la bouche ouverte.

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Le feu moisissant de mes larmes Solo
III.
Tintent tintent tintent
et tintent

Elsie a accepté. Ou a fait semblant d'accepter. Elle s'est persuadée qu'elle a laissé Loutry loin derrière elle, dans le secret de sa mémoire, au profit du Château. De toute façon, elle y reviendra, n'est-ce pas ? Elle a envie d'y croire, croire à cette chimère. Tuer son enfance, c'est le pire crime qu'on puisse se faire ; Elsie a envie de penser qu'elle ne l'a pas fait, qu'ils ne l'ont pas fait. Une drôle de boule, grandissante, lourde comme un chaudron, a gagné son ventre. Elle va partir. Une drôle de piqûre, là, là encore, sur un replis de son coeur. Elle va partir. Un drôle de sourire, absent et terriblement vivant, ce sourire inquiet et intrigué de cette exploratrice qui ne sait pas où le navire sur lequel elle embarque la mènera. Le voilier intérieur d'Elsie tangue, roule, elle a envie de dégueuler sur le pont mais elle reste droite. Elle part. Elle met ses émotions au garde-à-vous, comme une assemblée de matelots (qu'elle croit) à ses ordres. Loin, si loin, l'îlot scolaire de ses espérances, de ses désirs, de sa douleur. N'y parviendra-t-elle que par le Naufrage ?

Il reste une semaine avant le départ. Ses parents lui ont acheté une Valise sans-fond pour qu'elle puisse mettre toutes ses affaires dedans, mais c'est Elsie elle-même qui a soudain l'étrange impression de l'être, sans-fond. Elle aussi, elle est en train de devenir un fourre-tout déplaçable, extensible à l'infini, sans attache et vacante ? Elle jette ses affaires dans la valise magique plus qu'elle ne les place, grimace, les extirpe du contenant pour les replier soigneusement — on ne plaisante pas avec l'ordre — et les glisse avec davantage de contrôle dans la valise. Ce qui est très désagréable, c'est que son exil devient concret. Elle pensait s'être fait à l'idée, mais elle se rend compte à quel point elle s'est leurrée, dans l'illusion d'une acceptation inopérante. Ça passera un jour, mais pour le moment ça la dévore.

Une larme glisse, lente, si lente, sur la joue d'Elsie, méchamment séchée, atrophiée par un pan de mouchoir. Absorbée, bue par le tissu plus Noir que la Colère, la goutte n'a pas disparu ; elle se promène quelque part, apatride, dans les poches d'une robe sorcière. Elsie trouve ça ridicule, elle ne comprend pas : elle devrait être la plus heureuse du monde et elle se sent déchirée.

*


C'est, une fois de plus, la poésie, cette caverne où toutes les âmes errantes trouvent l'hospitalité, qui la sauva du naufrage. Elle trouva sur le rivage des vers un écho marin à sa peine, un rythme au diapason de son cœur, une musique comme un Oiseau de feu dans le secret de son Crâne. Elle travers, au plus noir de sa fêlure, des mers, des océans de vers, où les plumes l'emmènent du fond de son lit jusque dans la chaleur torride de l'Espagne, au-delà des Pyrénées, puis en Grèce, partout, à en oublier qu'elle aussi, elle sera ce Dom Juan candide, à la merci des Séductions, plus tentée que Saint-Antoine lui-même.

Silent and pensive, idle, restless, slow,
His home deserted for the lonely wood,
Tormented with a wound he could not know,
His, like all deep grief, plunged in solitude:
I'm fond myself of solitude or so,
But then, I beg it may be understood,
By solitude I mean a sultan's, not
A hermit's, with a haram for a grot.


*Merlin... C'est magnifique* Elsie ne saisissait pas le sens de tous les mots — elle méconnaissait le sens du mot harem, mais se doutait qu'il y avait là quelque allusion licencieuse et provocatrice — mais leurs sonorité, le chant de Byron, la voix de ténor du Verbe, résonnaient comme une symphonie fantastique dans les couloirs sinueux de son âme d'enfant-en-métamorphose. Elle y discernait l'ébauche d'un sentier qui serpentait vers l'avenir, une porte d'entrée encore brumeuse, mais réelle, ouvrant sur une mer d'huile. D'huile et de feu, car le calme qui l'attendait était incandescent.

Entre deux lectures théoriques, Elsie sortait son alto de sa bière ouverte, délicatement, et se prenait à jouer, puisant dans les inspirations poétiques que lui insufflait le Don Juan de Byron. Grinçante, sarcastique, la mélodie enjambait les frustrations à coups d'archet, faisant halte dans les alentours de Loutry, puis dans les bois, au seuil des portes en bois, ou le long des murs aux pierres brutes. Puis, plus lourde, elle imitait l'orage de cendre et la pluie battante (son pied, prisonnier d'une bottine impeccable battait la mesure avec la régularité du cycle des Saisons). Elle sentait la vie pulser dans ses veines, elle aimait cela. La musique avait cela de grisant ; la capacité à relier le cartésien au nietzschéen (Elsie ne découvrirait Nietzsche que bien plus tard mais elle portait en elle les germes du dionysiaque) en s'élançant de tout son poids sur ce chemin de fer strié d'obus-notes que l'on nomme partition. Ce n'était plus le Poudlard Express qui l'emportait ; elle était le Poudlard Express, les roues d'acier de sa conscience crissaient sur les cordes vocales de son Instrument à chaque arrêt, chaque ♭ amer qui lui mordillait l'âme, chaque ø de son esprit : elle le savait, elle finirait par retrouver son allegro par un ♮ aux vibrations tremblantes.

Un jour, son cœur cesserait de manquer un battement à la vue de son village et de la clairière-vestige, comme pris au piège de sa mémoire;
Une nuit, elle cesserait de rechercher sur la voûte céleste une réponse à l'inquiétude métaphysique qui l'avait gagnée.
Un jour, le siège de sa conscience par la panique cèderait la place à une pastorale en do majeur.
Une nuit, un Clair de Lune joué sur un orgue donnerait fière allure à la voûte gothique de son cœur.

Ce jour viendrait, elle le savait. En attendant, elle jouait à vau l'eau, malgré les tempêtes, malgré le mistral, malgré la tramontane, malgré les Tourbillons, au coeur du Chaos — son chaos . N'est-ce pas là, dans les entrailles dentelées de la Catastrophe, dans le secret d'une chambre à soi, que l'on compose les airs les plus envoûtants ? Romantique éperdue prise dans un carcan rationaliste, Elsie jouait, jouait, à en briser l'archet, à s'en fracturer la main, à se tordre le poignet, prise d'une frénésie intérieure qui l'habiterait à jamais.

*Mon Irrationnel*

Ce grain de sable noyé dans l'Océan — mais noir, si noir, Merlin, qu'il en ferait blêmir la Nuit.

FIN

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