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Et de 100 !

Son accord était dépourvu de toute conviction et quand elle se retourna sans serrer ma main, je la baissai mollement. Je n’étais pas vraiment déçue : je m’attendais à une réaction beaucoup plus violente. Il faudrait que je fasse mes preuves, c’était entendu, logique même. J’avais accumulé trop d’erreurs, j’avais suscité trop de déception pour que l’on prenne mes promesses pour des vérités. Pourtant, je savais que je ferai tout mon possible pour vraiment la tenir. Car si Aelle avait du mal à me croire, je la croyais, moi. Je la croyais quand elle disait « j'arrive pas à vivre sans vous » car j’avais le besoin viscéral d’y croire sans me méfier, sans chercher à comprendre, sans poser plus de questions. J’enfonçai mes mains dans la poche de l’affreux hoodie qui me couvrait le dos, songeant que c’était la dernière fois que je portais une telle abomination. Dès que j’en aurai l’occasion, je m’approprierai ce corps qui n’était pas le mien ; même si pour cela je devais me contenter de ressembler à une pâle copie de celle que j’avais été. Un coup de ciseaux, quelques nouveaux vêtements, et mon apparence me serait peut-être moins insupportable.

« Il faudra que j’adopte un hibou ou une chouette. J’aurai également besoin de ton adresse pour m’assurer que les invitations arrivent à bon port. »

Une question restait en suspens : allais-je rester chez Jer… (hein ?) chez Marshall ? Maintenant que j’avais une vague idée de celle que j’étais, serait-ce une bonne idée ? Je me rappelai soudain notre conversation, un peu plus tôt dans la journée : j’avais été sa professeure ! Il avait émis l’hypothèse que j’étais enfermée à Azkaban ! Sale gosse, il aurait bien mérité de m’écrire un mètre de parchemin expliquant pourquoi les sorcières comme moi ne se font pas enfermer dans de petites cellules sales et froides. Je n’avais pas le choix : si je parvenais à rester sur le devant de la scène de mon esprit, il faudrait faire semblant, déployer tous les talents d’actrice que je n’avais pas. Rien ne serait jamais plus naturel, il finirait sans doute par se rendre compte que je n’étais pas la jeune fille que je semblais être. Que se passerait-il, à ce moment-là ? Ou bien, je pouvais trouver une autre solution et m’éloigner petit à petit… Il était tout de même bien confortable d’avoir un toit au-dessus de sa tête et Marshall, même s’il avait des idées étranges (moi, en prison !) et un côté moldu un peu trop prononcé, était un gentil garçon, l’idée n’était pas de le blesser après tout ce qu’il avait fait pour moi (ou plutôt, pour Yshre).

Bon, ce serait un problème pour plus tard : j’improviserai le moment venu. Je refis mentalement la liste de mes objectifs. 1) Rester moi, Kristen Loewy, même quand ce serait difficile et que je serais tentée de laisser la facilité nommée Yshre prendre le relai ; ne plus m’effacer car je ne savais pas quand je pourrais revenir. 2) Retrouver mes souvenirs, me compléter, reconstituer la totalité de mon identité. 3) Retrouver l’entièreté de mes pouvoirs magiques. 4) Tenir ma promesse et prendre le thé toutes les semaines avec Aelle. Il me semblait que ce dernier point serait le plus facile à accomplir et qu’il pourrait même m’aider sur tous les autres. Après tout, c’était auprès d’Aelle que je pouvais le plus me sentir moi-même, elle avait le pouvoir de me ramener au monde, à mon ancienne vie et tout ce que cela impliquait. Encore une fois, ce n’était pas par pragmatisme que je tenais à cette promesse, mais disons qu’elle s’accompagnait de tout un tas de bonus… je n’avais aucune raison de ne pas la tenir.

« En général, quelles sont tes disponibilités ? »

En posant la question, je pensai à mon propre emploi du temps. Il faudrait que je continue à gagner quelques sous, aussi ne pouvais-je pas abandonner mon petit job dans ce bar-restaurant, même s’il me dégoûtait carrément. Moi, servir des ivrognes qui me reluquent, laver les sols et les couverts… quelle indignité. Par ailleurs, je n’étais pas sûre d’être capable de dessiner aussi bien lorsque j’étais Yshre, alors pour le salon de tatouage, j’allais devoir mettre mes capacités à l’épreuve. Plus tard, je pourrai chercher autre chose, quelque chose qui me correspondrait davantage et qui me ferait vivre décemment. Le retour à mon quotidien sans Aelle me semblait terriblement douloureux. Si seulement ce moment avait pu durer un peu plus…

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« Tu voudrais que je t'invite à prendre le thé une fois par semaine, c'est cela ? »

Je m'immobilise au milieu du plateau, le corps fouetté par le vent qui s'est levé ; cette fois-ci, il s'agit bien du vent et non pas de ma respiration. Les rafales sont glaciales et m'assèchent la peau du visage. Elles me rappellent qu'avant ça, j'étais sous la pluie et que mes vêtements sont encore humides. Je tremble violemment, mais je ne sais pas si c'est à cause du froid ou du blanc qui persiste dans ma tête. Tout est blanc, même mes pensées, mais là, juste là dans le cœur, c'est rouge et douloureux.

« j’ai bien l’intention de t’inviter au moins une fois par semaine pour prendre le thé »

Si je m'immobilise, c'est parce que Kristen vient de parler avec la voix d'Yshre. Sa demande est tellement banale, tellement concrète que je cligne bêtement des yeux en me demandant si je l'ai bien comprise. Mon adresse ? Mais pourquoi fai... Oh. Mon adresse. Pour s'assurer que les invitations me parviennent. Alors elle compte réellement le faire, m'inviter ? Et après quoi ? Une table deux tasses son regard par dessus la théière. Je n'arrive pas à comprendre comment son esprit peut être aussi pragmatique alors que tout est si compliqué dans ma tête. Inspirer, essayer de détendre mes muscles crispés, tout cela est une bataille que je ne parviens pas à mener, pas plus que je suis capable de réfléchir de façon cohérente, d'imaginer une réponse qui ait du sens, car je suis encore à me demander si c'est vrai, tout cela, si c'est vrai ou si je ne suis pas en train de rêver que toutes ses choses m'arrivent.

« Tu voudrais que je t'invite à prendre le thé une fois par semaine, c'est cela ? »

Une grimace idiote m'étire les lèvres quand elle parle de mes disponibilités. Si elle est idiote, c'est parce que c'est un sourire, un sourire que j'offre à la forêt de conifères qui s'étire sous mes yeux, sous le plateau. Le sourire persiste de longues secondes. Mes disponibilités ? Je ne fais rien de mes journées, concrètement je n'ai que des disponibilités ; ou alors je n'en ai aucune ? Tout cela, ma vie, mon quotidien... Tout cela me paraît si loin, si impalpable. Je n'arrive même pas à me souvenir de ce que j'ai fait ce matin, ou cette nuit, ou les jours précédents. Je ne sais pas quel jour nous sommes. Je ne sais pas ce que je serais censée faire si elle me disait, là : « bon, je vais rentrer chez moi ». Et moi, où irais-je ? Ai-je envie d'aller quelque part ? Tout à l'heure, j'avais peur qu'elle s'en aille loin de moi, j'avais peur de la lâcher (et si elle disparaissait ?), mais là, je n'ai plus peur. Là, je ne sais plus. J'arrive pas à vivre sans vous. Cette vérité criante a fait comme un trou dans ma tête. J'arrive pas... sans vous. Si je le pouvais, je m'allongerai sur ce sol poussiéreux et j'oublierai tout, du début à la fin, toute ma vie. Mais l'oubli, ce n'est que pour les femmes comme Kristen Loewy. Les filles misérables, elles, n'ont pas de solution aussi simples, elles doivent se montrer imaginatives.

« j’ai bien l’intention de t’inviter au moins une fois par semaine pour prendre le thé »

Que quelqu'un la fasse taire, s'il-vous-plait !

« Mochdinam, » j'articule à travers le vent, utilisant ma voix comme un bouclier pour bloquer la sienne.

Ça, je sais. Je sais où j'habite. C'est facile de répondre. De toute manière, ce n'est pas comme si je m'attendais réellement à recevoir un hibou, n'est-ce pas ? Un mois passera avant qu'elle se souvienne d'adopter une chouette, puis un second mois avant qu'elle ne se souvienne de sa fausse promesse. Et moi, pendant ce temps ? Je n'arrive pas à m'imaginer. Machinalement, je réponds, les mots sortent de ma bouche sans réellement exister dans ma tête : je lui donne le numéro du bâtiment où je loge, la rue dans laquelle il se trouve. Je n'arrive pas à réfléchir, les pensées s'alignent mal dans ma tête, mes yeux me piquent, le mal de tête s'intensifie à cause de la lumière, j'entends sa voix ironique (« Tu voudrais que je t'invite à prendre le thé une fois par semaine, c'est cela ? ») et son écho déterminé qui lui répond inlassablement, qui résonne qui résonne qui résonne (« j’ai bien l’intention de t’inviter au moins une fois par semaine pour prendre le thé »). Au bout d'un moment, ils finissent par s'inverser. La voix ironique se moque, tandis que celle déterminée demande à mon moi de seize-ans si j'ai envie de venir prendre le thé une fois par semaine avec elle. Une table deux tasses ses yeux par dessus la théière.

« Je suis disponible, » dis-je à la forêt en haussant légèrement les épaules.

Je ne peux pas faire autrement que de dire cela. Oui, je suis disponible, oui, quand vous voulez, non je n'ai pas de réponse plus précise à donner. Oui, non, je ne sais pas. Réfléchir fait trembler le voile blanc et quand le voile tremble la douleur devient plus forte. Alors je laisse faire, tout simplement. Elle, elle pense aux choses concrètes. C'est facile d'imaginer que c'est Yshre qui me parle, maintenant que je n'entends que sa voix. Oui, c'est facile. Moi, je n'ai pas envie de penser.

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Comme il m’était difficile de faire confiance à ma mémoire ces derniers temps, je cherchai vainement dans mes poches un moyen de noter l’adresse qu’elle venait de me donner. Bien sûr, je n’avais pas gardé de crayon sur moi, ni le moindre morceau de papier (quelle artiste en carton je faisais !). Heureusement, j’avais gardé de Marshall, tatoueur sorcier plein d’expérience, sa fameuse technique des stencils à la baguette. Je relevai ma manche, pointai ma baguette sur un emplacement libre de mon avant-bras gauche, me concentrai sur la visualisation du texte à imprimer « Mochdinam », puis numéro de rue, nom de la rue et je pus faire apparaître l’adresse d’Aelle à l’encre violette typique des brouillons des tatoueurs. Merci, Yshre, merci Marshall, et merci moi-même de savoir encore me servir d’une baguette magique. Ce stencil n’était pas éternel mais il me permettrait de garder une trace du lieu d’habitation de la jeune sorcière le temps de la noter quelque part – bien en évidence dans la chambre que j’occupais pour me rappeler chaque jour ma promesse, même quand je ne serai plus moi-même. J’envisageai déjà de me procurer un calendrier et de prévoir toutes nos prochaines rencontres, coller des post-it partout pour forcer mon esprit à se rappeler de ce moment. Je n’avais plus le droit à l’erreur.

Je rabaissai la manche de mon sweatshirt et je croisai les bras, ne retenant qu’à moitié un frisson. Mon corps était tellement pénétré par le froid de l’hiver que je ne le sentais presque plus mais l’idée de boire un thé bien chaud accompagné de dragées surprise de Bertie Crochue me faisait terriblement envie. Bien plus envie qu’un fichu hamburger.

« Je suis rassurée de savoir que l’on se reverra bientôt. »

Il était temps de rentrer, n’est-ce pas ? Nous réfugier au chaud en ayant l’assurance qu’il y aurait une prochaine fois. Cette journée avait été intense, nous avions toutes les deux bien mérité un peu de repos… Et pourtant, je n’avais pas vraiment envie de partir, de lui dire « à bientôt » : cela voulait dire retrouver une vie qui ne me ressemblait pas, que je subissais comme un automate. Le bar-restaurant dans lequel je travaillais ne s'appelait pas l'Underground café, mais il aurait pu. On était bien, ici, avec Aelle, dans ce monde de magie et d’émotions infernales, là où les orages s'enchaînaient. Ici, auprès d’elle, mon existence avait une direction.

« Nous devrions rentrer, fis-je sans enthousiasme. »

Crispée par le froid, je m’approchai d’elle.

« Si jamais l’envie t’en prend, ou si tu t’ennuies, ne te sens pas obligée d’attendre le jour du thé pour venir me voir. Tu sais déjà où je vis en ce moment. »

J’espérais sincèrement qu’elle oserait s’imposer comme elle s’était imposée aujourd’hui, autant qu’elle le voudrait. Qu’elle illumine mes journées, qu’elle les enflamme avec sa colère si c’était nécessaire, qu’elle fasse en sorte que le temps ne se répète pas, que chaque semaine soit différente de la précédente.

« Mais d’ailleurs, comment t’y es-tu prise ? interrogeai-je soudain, levant un sourcil curieux au-dessus de mon œil bleu. »

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Je suis rassurée de... Je ferme lentement les yeux. J'ai le temps de voir ma vision s'éteindre, d'apercevoir les sommets fragiles des conifères se faire écrabouiller par mes paupières, de suivre la course du sol qui se fait grignoter par l'obscurité. Puis je me retrouve dans le noir et tout me semble un peu moins difficile. C'est moins dur de l'entendre dire qu'elle est rassurée, qu'elle a envie qu'on se revoie bientôt, mais c'est toujours difficile d'imaginer que ça puisse être vrai, difficile comme ça l'a été à l'époque d'espérer la croiser dans les couloirs du château. C'est dur, c'est dur et ça me fait mal, mais pas comme tout à l'heure. Ce n'est pas une douleur qui gronde. C'est une douleur familière, là, au creux du cœur. Je la connais par cœur. Je sais qu'elle viendra me visiter cette nuit, qu'elle me réveillera au beau milieu de mon sommeil, qu'elle m'arrachera à un cauchemar terrible. C'est une douleur qui me coupera le souffle quand je prendrai mon petit déjeuner ou quand je discuterai avec Zikomo, elle sera là, toujours là, comme elle est là depuis deux ans, comme un fantôme discret qui prend de la place, comme un coup de vent glacial un jour de ciel bleu qui s'immisce sous le col et qui glace la peau.

Puis elle dit « Nous devrions rentrer ». Je ferme les yeux encore plus fort, des points blanc apparaissent sur mes paupières, ma respiration se coupe avant de s'emballer. Non, non, non, non, pitié, non, non. À l'époque, elle m'a dit « Rentrons ». C'était un ordre, pas une demande. Aujourd'hui, elle dit « nous devrions », mais elle ne met pas beaucoup d'intonation dans sa voix. Et moi je dis non non non. Je sens mes doigts se crisper les uns contre les autres, mes ongles s'enfoncent dans la peau tendre de mes paumes. Non non non non. Je ne veux pas partir, je ne sais pas où aller, je ne sais pas quoi faire, demain vous ne serez plus là, et j'ai envie de partir, j'ai envie de m'en aller très loin, de m'effondrer quelque part, j'ai envie que vous vous éloignez de moi, mais je ne veux surtout pas que vous partiez, restez avec moi, je vous en prie, restez avec moi ici, on peut rester ici, s'engueuler se faire du mal, si on se fait du mal ça veut dire qu'on est ensemble, non ?

Je l'entends maintenant tout près de moi. « Si l'envie t'en prend... », dit-elle, sauf que l'envie ne m'en prendra pas, ce n'est pas à moi d'avoir l'envie, moi je ne peux déjà pas vivre sans vous, et je devrais en plus avoir l'envie, hein, c'est ça ? « ...ou si tu t'ennuies... », mais je m'ennuie toujours, tout le temps, toujours depuis que les souvenirs sont revenus, depuis que je n'ai plus de but, depuis que les jours se ressemblent et... Non, restez. Restez ici, vous voulez bien ? Ne partez pas, je ne veux pas rentrer, ne vous éloignez pas, il ne faut pas, il ne faut plus, restons ensemble, tout le temps, même si ça fait mal, d'accord ? « Le jour du thé, » elle dit. Le jour du...

Le jour du thé.
Comme si c'était le Jour. Celui du thé. Celui des retrouvailles. Et j'ai envie de lui hurler d'arrêter, de lui hurler de se TAIRE ! Elle n'a pas le droit d'en faire un rituel, un truc important, comme si ça comptait, comme si elle allait respecter sa promesse, elle n'a pas le droit, parce que lorsqu'elle parle du Jour du thé en l'appelant « le Jour du thé », moi je vois une table deux tasses ses yeux par dessus sa théière. Quand elle dit ça, j'imagine des sourires et j'ai l'impression que la douleur familière là, celle cachée au creux de mon cœur, est moins forte. Mais c'est impossible.

Sa question tombe comme un éclair. J'écarquille les yeux sur le paysage écossais. La lumière m'éblouit. Mais les larmes qui mouillent mon regard n'ont rien à voir avec le ciel lumineux. Je papillonne des paupières en me tournant du côté opposé de là où j'imagine se tenir Yshre, à quelques pas de moi. Je ne bouge rien d'autre, ni mes doigts serrés, ni mes bras tétanisés par le froid (ou par autre chose), ni mes pieds vissés au sol. Avec sa question, elle m'a ramené des tréfonds dans lesquels j'avais chuté. Je déglutis péniblement. Comment j'ai fait quoi ? Je garde le silence quelques secondes parce que je n'ai aucune idée de quoi elle parle. Je dois me forcer à réentendre ses paroles pour me rappeler de quoi elle parlait.

le Jour du thé

Non.
L'endroit où elle vit. Si je réponds, le temps s'étirera.
Je déglutis encore un peu, j'essaie de me rappeler pourquoi je suis ici, pourquoi j'aurai encore envie de l'être demain, ici dans le grand monde.

« J'ai... »

Je m'éclaircis la gorge.

le Jour du thé

« J'ai volé le dossier médical à l'hôpital, » je réponds d'une voix blanche, les yeux fixés sur l'horizon. Puis je me corrige, parce que ce n'est pas totalement vrai. « Enfin, je voulais. Mais Zikomo a voulu y aller à ma place. Plus petit. Plus discret. Dans le dossier, il y avait... »

Je prends une inspiration tremblante. Tout cela me paraît si loin. C'était moi, alors ? Ce sont mes souvenirs ? Ai-je réellement vécu ces moments ?

« Le prénom, » dis-je d'une voix comme un souffle. Je déglutis péniblement. « L'adresse du salon de tatouage. Alors je suis venue. »
Dernière modification par Aelle Bristyle le 2 mai 2025, 22:39, modifié 1 fois.

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Mon sourcil ne se rabaissa pas face à l’aveu d’Aelle : envisager de voler un dossier médical confidentiel dans un hôpital magique était assez audacieux ! Les risques qu’Aelle avait voulu prendre étaient à la hauteur de sa volonté de retrouver une trace de moi, si infime et incertaine fut-elle. Qu’est-ce qui lui avait fait comprendre, lors de notre dernière rencontre, que l’image qui se faisait appeler Yshre avait un lien avec moi ? J’avais essayé d’envoyer des signes des tréfonds obscurs dans lesquels j’étais retranchée mais je n’avais pas réussi à être si présente qu’aujourd’hui face à elle. Pourtant, certains éléments l’avaient bien mise sur ma voie à travers cette jeune femme que j'habitais. Cela avait été suffisamment palpable pour susciter l’espoir d’Aelle, pour l’encourager à braver l’interdit en volant un dossier médical. Même alors, j’avais pu exercer cette minuscule emprise sur le monde. Cela me rassurait : si l’autre devait reprendre le contrôle, je pourrais toujours manifester ma présence d’une manière ou d’une autre et lutter jusqu’à ressortir pleinement de ma prison.

Même si Aelle ne pouvait pas le voir, puisqu’elle s’obstinait à détourner le regard, je hochai la tête en signe d’approbation.

« Bien joué, dis-je sans la moindre trace d’ironie. »

Je restai un instant plantée là, espérant qu’elle me regarde. Je n’aimais toujours pas qu’elle m’évite ainsi et peu m’importait que ses yeux soient humides ou son visage fermé : la voir de face m’ancrait dans ma vraie vie, son regard affirmait mon existence. Sa silhouette ne suffisait pas. Lorsque je n’avais pas le contrôle de mon corps et de mon esprit, j’avais au moins tâché d’accrocher son regard, forçant les yeux d’Yshre à plonger dans ceux d’Aelle en espérant qu’au travers de ces pupilles hétérochromes, elle me verrait, moi.

Ma main se ramena seule vers le collier argenté qui pendait à mon cou et en tripota le pendentif. Yshre, ce n’est pas un prénom, c’est une gravure sur un rond métallique… qui veut dire autre chose. Yshre, ça fait partie de mon ancienne vie, mais d’où vient ce mot ? Je n’arrivais pas à me rappeler sa signification, qui était, j’en étais sûre, bien plus profonde que ce que l’autre moi avait bien voulu en faire. Ce n’est pas un prénom, c’est un sentiment qui bouscule – lequel, pourquoi ? Aelle ne devait pas en avoir la moindre idée, puisqu’elle avait accepté l’idée que ce mot soit un prénom sans se poser davantage de questions – même si elle avait eu du mal à le prononcer. Ce n’était pas de l’anglais, cela ne faisait pas partie du dictionnaire du sorcier commun, qu’est-ce que c’était ? Et les médicomages qui m’avaient traitée n’avaient pas semblé s'étonner non plus. D’un autre côté, il n’y avait rien de surprenant à cela : de nos jours, les parents rivalisaient d’originalité pour nommer leurs enfants. On ne s’appelait pas Olivia, on s’appelait Owliviah, pas Lauren mais Loreine, pas Mike mais Mayke, pas Alexander mais Aleks’Ander. Alors Yshre, pourquoi pas, on avait dû supposer que c’était une autre construction parentale farfelue pour donner l’impression que son gamin est unique et si original. Et quand il y aura trop d’Owliviah, de Loreine, de Mayke et d’Aleks’Ander, on repassera aux anciens prénoms parce que ce sera ça, être original, jusqu’à ce que cela ne le soit plus, etc. D’ailleurs, Aelle s’appelait Aelle : ses parents avaient dû faire partie de cette génération de géniteurs qui ne veulent surtout pas faire comme tout le monde.

« Qu’ils continuent donc à croire que je suis Yshre..., fis-je pensivement. »

Même si je voulais être moi, ce masque identitaire devrait continuer à m’être utile et m’éviterait sûrement quelques problèmes – et quelques questions auxquelles j’aurais bien du mal à répondre. Pour l’instant, je resterais officiellement Yshre. Je serai cette jeune patiente à l’esprit démoli quand je retournerai à la Nouvelle Sainte Mangouste, prétextant avoir besoin de suivi pour mieux retrouver Cordelia. Pour les soignants, je porterai ce prénom qui n'en est pas un. Mais pas pour Aelle. Elle devait me voir telle que j’étais vraiment, c’était essentiel. Sinon, je n’existerais plus pour personne.

Je m’approchai de la jeune femme et je posai les mains sur ses épaules, l’obligeant à me regarder, moi, au travers de mes yeux.

« Pour toi, je ne dois pas être Yshre. Même quand je lui ressemblerai plus qu'à moi-même, me rappelleras-tu qui je suis ? Prononceras-tu enfin mon prénom, Aelle ? »

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À chaque fois qu'elle ouvre la bouche, mon cœur sursaute. Au milieu de tout le reste, je n'y fais guère attention, mais c'est là. Elle parle ; un battement de moins. C'est systématique. Ce n'est pas sa voix, mais ce sont ses mots. Ce n'est pas son accent, mais ce sont ses pensées. Ce n'est pas son ton, mais ce sont ses idées. Elle est là, elle se cache derrière cette voix que j'entends, derrière ces yeux que je ne regarde plus, derrière ce visage que je fuis, dans ce corps que je ne veux plus voir. Partout, partout elle est là. Alors quand elle ouvre la bouche, mon cœur sursaute. Quelque chose se creuse juste là, à l'intérieur de moi, rendant chaque inspiration plus douloureuse que la précédente. Pourtant, elle vient de dire « nous devrions rentrer » et j'ai bien cru que je n'arriverai plus à respirer à l'idée de m'éloigner d'elle. Mais je n'arrive plus à la regarder. Quoi qu'elle dise, je me sens encore plus mal. Je n'ai pas envie de partir. J'ai envie d'être très loin. Pas avec elle, mais toujours avec elle.

J'aurais aimé fermer les yeux, parce que tandis qu'elle me félicite d'avoir voulu enfreindre des lois, ce qui m'aurait rendu assez fière à l'époque, je sens les larmes monter. Ce sont des larmes bloquées destinées à rester là et faire mal, je les sens monter comme je sens mes entrailles se nouer et ma gorge se rétrécir. Ça monte, ça monte. Mais ça n'a pas le temps de s'installer, parce que soudainement, elle pose ses mains sur moi. Elle ne les a pas osseuses, comme avant. C'est rare, les fois où elle m'a touchée. Il y a eu cette fois-là sur le Plateau, évidemment, alors que j'allais si mal, et avant ça il y a eu pendant ma deuxième année quand elle m'a attrapée dans la Grande Salle pour me faire quitter son château. Et entre les deux, il y a eu cette main sur mon épaule, quand je pleurais si fort dans son bureau. Rien de plus. Là, ses mains se posent sur mes épaules mais elles ne sont pas osseuses. Ce ne sont que des mains. Celles d'Yshre. Yshre me force à me tourner vers elle, elle manipule mon corps et je la laisse faire. Je ne peux pas résister. Je ne le veux pas. Elle me tient et je me sens un tout petit peu plus vivante que l'instant d'avant ; elle m'ancre, elle s'impose et le reste s'efface un peu. J'aimerais que ses doigts s'enfoncent plus fort dans ma peau. Qu'elle me fasse un peu plus mal.

Elle me tourne vers elle et je suis bien obligée de plonger dans ses yeux. Les larmes n'ont pas eu le temps de s'installer, mais elles ne sont pas loin. Même entre ses mains, même sous ses yeux-double, le creux dans mon corps est encore là, un creux comme un trou noir qui aspire les choses. Je me concentre sur son œil bleu. Je pense Kristen mais je vois Yshre. Comme je suis incapable de penser convenablement, je ne fais que subir ce qui est en train d'arriver. Mes yeux glissent jusqu'à ses lèvres, j'entends ses mots qui creusent davantage le trou caché à l'intérieur de moi. Elle est si proche de moi. Sa peau pale, ses longs cheveux, ce visage qui ne m'est pas si familier, même si j'ai l'impression que cette journée dure depuis toujours. Ses mains sur mes épaules, ses mots comme des coups de poignards. Cette phrase. Cette phrase qui se colle à ma peau, qui pénètre ma chair, qui rentre dans mon corps, qui se mélange à mon sang, qui coule jusqu'à mon cœur. Quand prononceras-tu enfin mon prénom, Aelle ?

Dans le bunker je l'ai hurlé. J'étais toute seule, votre prénom ricochait contre les murs humides. Les échos me donnaient l'impression que vous étiez mille, alors qu'il n'y avait personne. Mais je me fiche des souvenirs, je me fiche des rancœurs, je me fiche de tout cela. J'ai envie de pleurer et je ne sais même pas pourquoi. Vous venez pourtant de me dire ce que j'attends depuis toujours, une promesse avec tout plein de mots clairs et concis, une promesse que l'on ne peut pas comprendre à moitié. Et pourtant, j'ai envie de m'arracher l'âme et de l'abandonner quelque part où je ne pourrais jamais la récupérer. Pourtant, j'ai encore mal, comme lorsque vous n'étiez pas là. Je ne sais pas pourquoi. Vous êtes là, mais j'ai l'impression que vous êtes à des miles de moi. Parce que vous ne vous ressemblez pas ? Et si vous aviez vos cheveux courts, votre corps étroits, vos yeux de glace, vos traits tout en angle, votre visage d'ombre, est-ce que j'aurais enfin l'impression que vous êtes là ? Est-ce que je me sentirais mieux et enfin apaisée ? Ou est-ce que ce sera toujours cela, ma vie, une quête vaine, une course sans fin, toujours un pas derrière vous, sans jamais vraiment réussir à vous rattraper ?

« Et quand vous ressemblerez plus à Yshre qu'à vous-même... »

Voilà, je le sens. Ma bouche qui se tord vers le bas sans que je lui ordonne de le faire. Mes yeux qui me piquent même sans larmes. Ma gorge nouée par la tristesse. Je n'ai même pas la force de m'en sentir honteuse. Il s'est passé trop de choses pour que j'ai honte. J'ai l'impression d'avoir été essorée. Essorée, essorée et encore essorée. Maintenant, je me laisse battre par les vents, malmenée par eux, et je m'en fiche.

« Il restera qui pour se souvenir de la promesse que vous venez de me faire ? Pour honorer les rendez-vous ? »

La fin de ma phrase est quasiment indiscernable. Mais ce n'est peut-être qu'à cause du bourdonnement dans mes oreilles que j'ai du mal à entendre mes propres mots. Je sens à peine ses mains sur mes épaules. Mais je sens très bien mes doigts, les miens, agrippés à son pull, au niveau de son avant-bras droit. Mes doigts n'essaient pas de la violenter ni même de la repousser. Ils la retiennent.

J'ai mille fois rêvé Kristen, je l'ai mille fois chuchoté honteusement, j'ai fait rouler votre prénom sur ma langue, je l'ai rendu familier, j'en ai rêvé, j'en ai fait des cauchemars, je l'ai utilisé à votre insu, je me suis laissée appeler Kristen et parfois je l'ai dit voix haute, « Kristen ! » alors que je n'appelais personne en particulier, parfois je l'ai dit dans mon sommeil, on m'a demandé « c'est qui Kristen ? », j'ai répondu que je ne connaissais aucune Kristen, pourtant si vous saviez comme votre prénom est familier sur ma langue. Le Kr, brutal comme la haine qui me rattache à vous, celle que j'aime et que dont je ne veux pas me débarrasser, la haine qui aime ; le s qui siffle longuement, que l'on a pas envie de laisser s'éteindre ; le ten qui résonne, comme vos mots résonnent sans fin dans mon esprit, toutes ces méchantes phrases que je vous reproche.

Mes doigts se serrent autour du pull. Mes yeux papillonnent vers le bas, je ne peux pas soutenir plus longtemps son regard.

« Ne partez pas, Kristen..., » je murmure, un murmure comme une brise, qui s'élève à peine.

Mais c'est faux, je mens, je ne murmure pas. Ce n'est pas un murmure. C'est une supplique. Ne partez plus. Je me fiche d'avoir honte, je me fiche de m'en vouloir à mort pour cette preuve de faiblesse. Je vous en supplie, ne partez pas, ne partez plus. Si je suis sûre que vous n'allez pas partir, je vais pouvoir vous détester tranquillement, vous reprocher tout ce que je brûle de vous lancer au visage depuis deux ans, mais si j'ai peur que vous disparaissiez, je vais... Je ne peux pas...

Oh diantre, alors ça... C'est à marquer d'une croix rouge sur un calendrier. Aelle qui s'exprime sans détour. J'en suis toute secouée.

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Quand ses doigts s’accrochèrent à mon affreux sweatshirt en coton élastique, je baissai le regard vers la main pâle d’Aelle avant de le planter à nouveau dans ses yeux sombres dont l’humidité trahissait l’émotion. Son regard, le vœu dans ses mots, ses griffes plantées dans mon vêtement finirent de gonfler mon cœur de détermination. Elle me supplie de ne pas partir quand d’autres m’ordonnent de m’en aller parce que je suis un monstre. Aelle était peut-être dingue mais j’aimais les fous qui pensaient l’inverse de ce qu’il fallait penser. Quand on dit pars, ils restent, quand on dit hais, ils adorent, quand on dit sois sage, ils dépassent les limites et enfreignent les règles ; et ce n’est pas seulement par esprit de contradiction : c’est une façon de créer un monde qui leur ressemble, qui n’appartient qu’à eux, de vivre une expérience qui déviera de celle de la masse. Aelle devait rester près de moi et je devais rester près d’elle parce que c’était très probablement l’inverse de ce qui était bon. Des routes bien tracées, dépourvues de danger et de douleur s’offraient à nous si nous décidions de ne plus jamais nous voir : elle continuerait sa vie de jeune femme et je laisserai ma personnalité endormie, sage et dépourvue de remords prendre le dessus ; mais quel intérêt à avancer tout droit sur un chemin sans embûches ? Ensemble, nous pourrions explorer des sentiers bien plus intéressants, parce que sinueux : nous passerions encore par la rage et par le désespoir, nous chasserions les mystères insondables de nos futurs et nous rencontrerions aussi le bonheur de savoir qu’en dépit des risques, emprunter ce chemin tordu ensemble était un choix, parce que nous avançons à deux dans la même direction incertaine. Je n’avais pas à emprunter les routes les plus étroites et les plus sombres toute seule si Aelle disait : ne partez pas, Kristen. Je suis Kristen et je ne partirai pas. Je continuerai à voir le monde par mes propres yeux, si dégueulasse qu’il puisse être, je m’approprierai ce corps étranger, je reconquerrai mon passé pour mieux tracer les routes du destin que je veux construire. Yshre n’existera plus, je commencerai par détruire son nom en le vidant de son sens, je ferai taire sa voix aussi moqueuse que la mienne, j’encaisserai la souffrance quand elle essaiera de m’aveugler, je lui hurlerai que je n’ai pas besoin d’elle, que son existence n’a pas lieu d’être, que je peux m’en sortir sans elle, en étant moi-même, moi, le monstre, l’ordure néfaste, la sorcière noire qui a commis des crimes innommables, peu importe, j’assumerai tout, le meilleur et surtout le pire, parce qu’Aelle, qui me connaît et que j’ai fait souffrir, a dit en s’accrochant à moi : ne partez pas, Kristen. Ces pensées traduisaient le poids de ma détermination à rester… mais j’ignorais encore comment l’autre moi pouvait reprendre le contrôle ; et si je me réveillais un matin en n’étant plus sûre de ce que j’étais ? Si je restais bloquée après une nuit de mauvais rêves ? Si je tombais sur la tête et qu’un simple choc m’enfermait à nouveau, qu’en savais-je ? Ces expériences étaient encore nouvelles pour moi. Ma volonté suffirait-elle à garder le cap ? Si l’autre reprenait les rênes, qui honorerait la promesse faite à Aelle, comme elle l’avait elle-même si bien souligné ? J’étais consciente de ce risque, évidemment. J’avais préparé le terrain en imaginant mon retour à Londres : des pense-bêtes partout, des astuces qui me permettraient de ne pas oublier même si j'oubliais.

« Je ne veux pas partir. Je sais que c’est une sacrée responsabilité que je te confie mais si jamais je devais redevenir une personne que je ne suis pas… Je compte sur toi pour honorer nos rendez-vous, t’imposer même sans y être invitée, m’appeler Kristen, me forcer à ouvrir les yeux. Tu as réussi à me libérer une fois, je sais que tu pourrais y parvenir à nouveau. Tu es la seule à me voir, après tout. »

Tant que j’étais moi-même, je pouvais courir après mes souvenirs et tenter de trouver une solution pour absorber l’autre partie de moi qui s’amusait à me ralentir. En revanche, si elle reprenait le contrôle, je n’avancerais plus aussi bien, mon objectif s’éloignerait. Même si j’avais l’impression d’être plus forte dans la lutte qui nous opposait, car mes pensées filtraient dans les siennes mieux que les siennes dans les miennes, elle avait tenu les rênes pendant trop longtemps pour que je baisse ma vigilance. Aelle était la seule qui avait réussi à me sortir de là. Alors, la jeune sorcière devait me maintenir dans le réel pour que je m’y ancre définitivement. Je ne pouvais qu'espérer qu'elle ne se lasserait pas de me courir après si je m'enfuyais dans les ténèbres de mon esprit sans le vouloir. Malgré les mots d'Aelle, je n'étais pas sûre de mériter tant d'attention.

eh non :lol:

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Chaque chose en son temps, voyons.

Mes doigts s'accrochent à sa manche. Le tissu noir s'entortille dans ma poigne, je serre si fort que si elle voulait s'éloigner, là, il lui faudrait déchirer le vêtement pour s'arracher à moi. La douceur du tissu s'oppose à la douleur dans laquelle je sombre. Un trou béant qui ne fait que s'agrandir en moi parce qu'elle est là, juste devant moi, et que je viens de la supplier de rester. Je ne crois pas que j'aurais plus mal si une lame s'enfonçait dans mon corps, ce que je ressens est exactement semblable, comme si quelque chose s'enfonçait dans ma peau sans rencontrer le moindre obstacle. Il n'y a qu'une seule façon d'apaiser cette souffrance, une seule façon, et mes doigts accrochés à son pull la supplient de faire ce que j'attends d'elle, il faut qu'elle le fasse parce que j'ai l'impression que mon corps est en train de partir en poussière, il faut qu'elle me contienne, il faut qu'elle le dise, il faut qu'elle le fasse, il n'y a qu'une seule réponse possible à la supplique que je viens de vous faire, s'il-vous-plaît, s'il-vous...

Je ne veux pas partir.

Elle ne le sait pas, mais à ses mots un gémissement muet s'élève à l'intérieur de ma bouche. Elle ne va pas le dire. Elle ne va pas le faire. Aucun discours commençant par une phrase négative ne peut apporter quelque chose de positif. Je la supplie et en réponse elle me dit « je ne veux pas ». Pas je ne vais pas mais je ne veux pas. Je ferme brièvement les yeux, très brièvement parce qu'elle enchaîne aussitôt, des mots et des mots qui coulent de sa bouche, à chacun d'eux, le poids sur mes épaules est un peu plus lourd. Il pèse tellement lourd quand elle parle de responsabilité, quand elle dit « je compte sur toi », quand elle me dit qu'elle sait, quand elle dit me forcer ou y parvenir à nouveau, que j'ai l'impression de m'enfoncer dans le sol sous le poids de la tâche qui m'attend.

La prise de mes doigts sur son pull se fait moins désespérée. Moins hargneuse. Doucement, sans réellement le comprendre, mes doigts se détachent.

Je ne peux pas faire ça, je ne vais pas y arriver. Me réveiller chaque matin sans savoir si vous serez là ou non, respecter moi-même une promesse alors que c'est à vous de devoir faire les efforts pour qu'elle soit tenue, me battre encore et encore jusqu'à la fin, me battre toujours pour vous ramener à moi, me battre encore pour vous empêcher de m'oublier, de m'oublier, de m'oublier moi et votre promesse, d'oublier tout ce que vous m'avez promis sans réellement être capable de tenir cette promesse. Mais non, ce n'est pas à vous de la tenir, c'est à moi, à moi de faire tous les efforts, à moi de me battre quand Yshre me regardera avec dédain avec ces yeux dans lesquels j'ai appris à vous revoir, à me battre quand elle me dira « non, j'ai autre chose de prévu aujourd'hui », à me battre pour ne pas être en colère, pour ne pas tout réduire en cendre parce que vous ne serez pas là, à me battre pour croire que vous allez revenir. Pour que le jour où vous reviendrez, vous enrouliez vos doigts autour de la anse de la tasse, en souriant avec facilité par dessus la théière, à vous étonner de me voir la mine si triste, alors que ce qui est pour vous un simple rendez-vous autour d'une tasse de thé, est pour moi le résultat d'un parcours du combattant.

Et je devrais prendre la responsabilité ? Je devrais m'imposer sans y être invitée ? Je devrais vous appeler par votre prénom même quand vous ne pouvez pas me répondre ? Je devrais vous forcer à ouvrir les yeux alors que vous ne m'entendez pas et que vous ne tenez pas votre promesse ? Je devrais vous libérer ? Vous libérer encore, après toutes ces années, je devrais continuer ? À me battre, à trouver la détermination, la force d'avancer pour des miettes, pour des chemins sans fin, pour des objectifs jamais atteignables ? Je devrais continuer à vous voir, vous et aucune autre, je devrais être forte à chaque instant, ne pas abandonner, me battre pour deux, parce que vous ne serez pas là pour vous battre pour moi, c'est moi qui dois me battre pour vous, c'est moi qui dois me battre pour nos souvenirs, toujours, moi, mes épaules, mes épaules à moi qui porte ce poids, mes épaules à moi après ces deux ans de silence, porter encore, supporter. Tout le temps. Combien de temps ?

Je m'étonne de ne pas sentir mes doigts lâcher le pull, de ne pas sentir mon bras retomber lourdement contre mon corps quand je me détournerais dans un acquiescement pour sceller ces nouveaux devoirs qu'elle me fait porter, parce que oui j'accepte tout, je ferai tout, je dis oui à tout, tout pour vous garder. Mais comment pourraient-ils lâcher, ces doigts, alors qu'ils viennent, dans un sursaut venu dont ne sais où, de se verrouiller avec plus de force encore à votre pull ?

Mes doigts s'agrippent à elle. Je sens ma tête tomber en avant avant même de comprendre que c'est ce qui va arriver. Elle tombe, rebondit sur son buste et j'éclate en sanglots contre elle. Mes pleurs sont des coups de tonnerre à mes oreilles. Je ne sais pas pourquoi je pleure, mais je le fais. Si elle ne me retient pas, je tomberai. Je n'arrive pas à m'arrêter. Les sillons de mes larmes sont brûlants sur mes joues, mes sanglots me font mal à la gorge, j'enfonce mon visage dans son pull que je tiraille de mes doigts moites. Je ne sais pas pourquoi je pleure. Il y a tout ce poids sur mes épaules et je pleure. Il y a tous ces combats qui m'attendent et je pleure. Pendant qu'elle est encore là, je pleure. Je voulais seulement que vous disiez "je resterai, j'en ai envie autant que toi" et que vous serriez vos bras autour de moi. Pourquoi n'êtes-vous pas capable du plus simple des gestes, avec moi ?

Je crois que dans ce RP, Aelle a rempli son quota de larmes pour l'année.

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Alors que mes vêtements étaient encore humides de la pluie londonnienne qu’ils avaient absorbés, le corps d’Aelle tomba contre le mien et elle enfouit sa tête contre mon buste, me laissant interdite pendant quelques secondes. D’abord, j’écartai bêtement les bras en ne sachant qu’en faire et quand elle s’étouffa dans ses propres larmes, faisant tonner ses sanglots plus fort que les battements de mon cœur, je me détendis et enroulai mes bras autour d’elle. Dans ce corps qui n'était pas le mien, nous faisions la même taille, elle n’était plus la petite fille de quatorze ans et je n’étais plus la femme de quarante ans, et pourtant, elle me semblait tout à fait minuscule, comme une petite chose fragile que j’avais le devoir de protéger quoi qu’il en coûte. Si je faisais peser sur elle la responsabilité de mon intégrité identitaire, je me sentais aussi responsable de veiller sur elle, comme j’aurais dû le faire plus longtemps, à l’époque, au lieu de m’en aller. Car on est responsable pour toujours de ce que l’on apprivoise, a un jour dit un grand sage, et Aelle et moi nous étions apprivoisées, dans la douleur et avec beaucoup de mal, mais elle était spéciale pour moi et je pensais être spéciale pour elle. Nous avions besoin l’une de l’autre ; cette triste étreinte devait sceller un pacte éternel. Et si je pensais bien faire en m’éloignant, la libérer de moi, de mon emprise toxique, je devais accepter que ce n’était pas ce qu’elle voulait, du moins pas pour l’instant. C’était son choix ; je n'avais pas le droit de prendre la décision de notre séparation à sa place, juste parce que je pensais savoir mieux qu’elle ce qui était bon pour elle. Elle avait beau passer pour une petite rose toute fragile dans mes bras, elle était assez forte pour prendre ses décisions seule, fussent-elles mauvaises. Elle avait voulu voler pour moi, elle avait sûrement couru dans tous les sens pour me retrouver, qui sait quels dangers j’avais placé entre elle et moi pour la dissuader de revenir vers moi ? Et pourtant, elle était là, juste là, pleurant contre moi, elle m’avait retrouvée, seule, parce qu’elle l’avait voulu, parce qu’elle n’avait pas baissé les bras. Quelle sorte de pourriture serais-je si je l’abandonnais encore ? Elle ne me lâcherait pas. Et je ne voulais pas qu’elle me lâche. Elle voyait au-delà de mon apparence déformée, elle me détestait mais elle ne voulait pas que je m’en aille malgré tout le mal, malgré ce que j’étais, elle voyait au-delà de tout ce que je renvoyais, malgré les épreuves que je continuais de lui imposer après la route interminable qu’elle avait arpenté pour être là aujourd'hui. Qui pouvait en dire autant ?

Je serrai un peu plus mes bras autour d’elle, appuyant une main contre ses cheveux humides, parce qu’elle était trop précieuse pour que je la laisse partir. Son corps qui me paraissait si petit me semblait aussi incroyablement dense car il signifiait qu’il y avait au moins quelqu’un, dans ce monde, pour qui j'existais, telle que j'étais, et qui tenait à moi. Au moins quelqu’un que je ne dégoûtais pas, pour qui je n’étais pas un repoussoir, une sale mage noire que l’on regarde de travers ou que l’on craint, dans le meilleur des cas. Je n’avais pas connu beaucoup d’enlacements : aucun depuis que j’habitais dans le corps de cette jeune femme inconnue. Dans le passé, il y en avait eu d’autres… D’abord, les étreintes affectueuses des parents aimants ; quand ils m’aimaient encore, quand je n’étais pas un échec à leur yeux. Puis, les étreintes de… celles de… Des étreintes qui, sous le masque de l’amour, voulaient dire : « je te possède, tu es à moi », des étreintes dont je n’arrivais pas tout à fait à me souvenir mais qui m’inspiraient haine et dégoût. Et enfin, il y avait eu les vraies étreintes, les fameux câlins chauds qui rassurent, qui veulent simplement dire : « je t’aime, c’est tout. » Sans doute avais-je ressenti ce bonheur d’être inconditionnellement aimée dans les bras de ma femme. Qui n’était plus là. Qui, sûrement, ne m’aimait plus.

Et puis, il y avait l’étreinte mouillée des larmes d’Aelle qui m’emplissait de sentiments confus. Ses larmes, c’était à cause de moi, alors j’étais une horrible personne qui faisait pleurer une jeune fille. Mais ses doigts agrippés à mon vêtement, sa tête lourde contre moi, c’était pour moi, ça voulait encore dire : ne partez pas, Kristen ; alors je ne devais pas être si horrible que cela. Tu entends ça, « Yshre » ? Je ne suis pas si horrible que ça, je n’ai pas besoin de me cacher derrière toi. Ton existence est obsolète, puisqu’Aelle existe et qu’elle ne veut pas que je parte ; elle ne veut pas de toi, elle préfère l’ordure égoïste !

Alors, au rythme de ses sanglots, je fus transportée dans un grand bureau sombre, deux fauteuils, deux tasses de thé fumantes et une théière, les contours de la scène étaient flous mais je savais qu'il s'agissait de mon ancien bureau de directrice de Poudlard, en toute logique. Je vis Aelle face à moi, son éternel air ronchon, Aelle qui disait qu’elle n’aimait pas pleurer, que ça ne se faisait pas devant n’importe qui, que ça ne pouvait pas faire du bien, qu’être désespérément humain c’était être désespérément faible, ou quelque chose dans ce genre-là.

Et, prenant conscience que je m’étais trompée sur toute la ligne en espérant faire mieux avec elle qu’avec tous les autres, je fus incapable de trouver les mots justes. Si j’avais pu remonter à ce moment-là, quand nous étions toutes les deux dans ce grand bureau… simplement lui faire confiance pour être meilleure que moi… Où en serions-nous, aujourd’hui ?

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Je sens ses bras s'écarter. Je suis sûre qu'elle va me repousser, persuadée à un tel point que je m'accroche plus fort, que j'enfonce mon nez dans le vêtement, un sanglot plus déchirant que les précédents me déformant la bouche ; tout mon corps crie : je refuse que vous me laissiez, je le refuse ! Je m'accroche avec la force du désespoir, à bout de souffle, à bout de force, trouvant je ne sais où l'énergie de tirer sur son pull pour ne pas me être décrochée, je me battrai s'il le faut mais je resterai là, s'il-vous-plaît, ne me repoussez pas, faites semblant mais ne me repoussez pas, laissez moi juste... Puis ses bras se referment sur moi.

Ils ne sont pas osseux, comme j'imagine les siens, son corps n'est pas dur, comme j'imagine le sien, son étreinte pas glaciale, comme j'imagine la sienne, mais c'est une étreinte, et si ce n'est pas son corps, c'est elle qui est aux commandes de celui-ci. Je me laisse aller dans ses bras, m'accrochant toujours aussi fort à la surface du vêtement qui m'est disponible, comme si je voulais fusionner avec. Et lorsque je sens ses doigts se déposer sur ma tête, mes muscles se relâchent. Ma nuque, mon dos, mes épaules, mes bras. Je me relâche dans ses bras, étouffant de mes sanglots, alors qu'une pensée murmure au fond de moi : enfin.

Pourtant, je ne me sens pas mieux.
L'immensité de ma tâche à venir plane au-dessus de moi et son ombre m'avale toute entière. Je suis dans vos bras, mais j'imagine demain, après-demain, j'imagine lutter contre moi-même pour revenir vers ce salon de tatouage alors que je n'ai pas reçu de hibou, j'imagine la douleur constante à l'intérieur de moi quand je verrai que vous n'êtes plus là. Tous les jours, demain, après-demain, le lendemain et encore le suivant. Continuer de lutter, alors que j'aimerais juste cesser de me battre. J'aimerais que tout cela s'arrête, tout ce qui dure depuis deux ans, depuis une éternité, j'aimerais juste que cela s'arrête, je voudrais faire une pause, juste une seule, ne plus penser, ne plus réfléchir, me laisser porter. Pourquoi est-ce que vous exigez le contraire ? Vous venez seulement de revenir... Et de nouveau, une quête m'attend. Encore une quête, encore des objectifs à atteindre, encore une lutte, ça ne s'arrête jamais, ça n'aura jamais de fin, mais je n'en peux plus, si vous saviez comme je suis épuisée. Pourquoi est-ce que vous ne m'emmenez pas loin de tout ça ? Pourquoi est-ce qu'on ne reste pas ici, juste toutes les deux, nous, cette grotte, les Highlands ?

Je ne peux pas.

Un sanglot m'arrache un cri pitoyable que je camoufle dans votre pull, la bouche plaquée contre le tissu mouillé par mes larmes ou par la pluie. Je sens contre mon front le corps contre lequel je m'appuie, sous mes doigts, au-delà de la barrière du tissu, la peau que j'abîme parce que je m'accroche trop fort. Sur ma tête, les doigts me brûlent. Autour de mes épaules, le bras pèse lourd. Je m'enfouis encore plus fort dans votre étreinte.

Je ne peux pas faire toutes ces choses, je ne vais pas y arriver. Je ne serai pas capable de me lever tous les matins, d'atteindre que les heures passent, de voir le soleil poursuivre sa course folle, sentir mes entrailles me brûler d'appréhension à l'idée du rendez-vous à venir, sentir ma haine s'épandre, parce qu'elle ne fait que cela ma haine, grandir. Je n'arriverai pas à quitter ma chambre, à me préparer, m'habiller, poursuivre ma vie jusqu'au moment où je devrais venir toquer chez vous. Je n'arriverai pas à soutenir le regard de ce corps, à me tenir devant lui, je n'arriverai pas à tenir debout sans tomber, je n'arriverai pas, pourquoi vous ne comprenez pas que je ne vais pas y arriver, je suis incapable de faire ce que vous me demandez, je vais finir par vous coincer entre quatre murs et vous exploser les os d'un sortilège, je vais avoir envie de vous faire mal et lorsque ça me suffira plus, je passerai aux autres, je vais détruire les dernières étincelles de patience de Zikomo, je vais rendre fou mon frère à force de casser des meubles sous des excès de colère, je vais abîmer chaque parcelle de mon corps dans l'espoir d'aller mieux, et quand je verrai que ça ne va pas mieux, que restera-t-il ? Je n'en suis pas capable, tout simplement. J'ai envie que tout cela s'arrête. Laissez-moi respirer. Laissez-moi vous oublier. Laissez-moi faire une pause. Juste une.

Arrive un moment où mes sanglots se tarissent. Pourtant, pendant quelques minutes, je les force pour ne pas avoir à me libérer de cette étreinte. Je secoue les épaules, je tremble, je m'accroche, je frotte mon nez contre le tissu noir, je fais semblant pour rester là, pour qu'elle continue de me serrer, pour que le monde ne reprenne pas sa course. Ce serait si simple de rester là, de ne penser à rien d'autre, de croire que rien ni personne ne peut m'atteindre tant que ses bras seront autour de moi, d'être persuadée que tant que je les sentirai, tant que la chaleur du corps se diffusera contre ma joue cela signifiera qu'elle est là. Ne jamais la lâcher, pour ne jamais être abandonnée. Mais mes sanglots se tarissent et ils laissent place à la culpabilité.

Soudainement, j'ai de nouveau conscience de mon corps. De mes jambes faibles qui me soutiennent à peine, du mal de tête qui cogne contre mes tempes et surtout, de ma trop proche proximité avec un corps que j'associe, malgré moi, à ma directrice. Ma directrice. Kristen Loewy. Que je hais. Que j'aime. Je m'éloigne à peine d'elle, le nez tout à ces odeurs qui ne m'appartiennent pas, le visage salit par un mélange de larmes brûlante et de morve qui m'oblige à renifler sans politesse. Automatiquement, je lève les yeux vers son visage, j'ai besoin de croiser son regard, de savoir, je ne sais pas quoi, mais de voir. Je croise effectivement son regard, double, bleu et vert, je me concentre sur le bleu, je la vois à travers cette couleur et tout à coup, ça me pourfend violemment : la honte. Je brûle de mes mains qui la touchent encore, de la chaleur de son corps dont je sens encore le fantôme sur ma joue, du souvenir du poids de son bras sur mes épaules et surtout du contact de sa main dans mes cheveux, sa main qui m'appuyait contre elle, sa main qui me maintenait intacte. J'aimerais tempêter, être violente, la repousser, partir dans une envolée adolescente pour guérir ma fierté blessée, mon ego déchiré, mais à la place, je me contente de détourner les yeux et de me détacher doucement d'elle, sans la moindre brusquerie, luttant contre l'envie de repartir contre elle pour oublier tout le reste.

Le froid qui m'embrasse maintenant que je suis loin d'elle est cruel. Je m'éloigne d'un pas, puis d'un autre, toujours face à elle. Je me sens terriblement seule. Je tremble comme une feuille prête à se détacher de sa branche. Comme si le vide s'ouvrait sous mes pieds. La honte forme une boule compacte dans ma gorge, mais je n'ai pas la force de vraiment lui accorder de l'importance.

Maintenant que je connais le goût de son étreinte, regarder Kristen me semble impossible. Je garde les yeux baissés vers le sol. Je n'ai rien à dire. Je ne peux pas lui donner ma parole que je l'arracherai aux limbes de l'esprit qu'elle habite, si elle devait s'y perdre de nouveau. Je ne peux pas. Même si moi, je sais déjà que je le ferai, parce que je crèverai de ne pas le faire, je ne peux rien lui promettre. Je ne peux pas supporter ça aujourd'hui, pas après tout ce qui vient de se passer. Mais parce qu'il faut bien réagir, je hoche la tête. Un geste mécanique, haut vers le bas, bas vers le haut. Ça vaut ce que ça vaut. Elle le prendra pour un accord. En vérité, ça veut dire : je ne peux pas vivre sans vous. Tout a toujours signifié cela. Chaque parole. Chaque comportement. Je ne peux pas vivre sans vous, pourtant j'ai essayé, pourtant je le désire. Mais je ne peux pas. Et ça fait mal.

Du plat de la main, j'essuie mes joues humides. Les larmes ont déjà séché, mon visage me brûle, mes yeux me piquent. Je me sens mal. Je me sens trop. J'ai honte. Je suis triste. Je suis épuisée. Je renifle une nouvelle fois avant de prendre conscience de l'impolitesse de mon geste. Je respire par la bouche. J'ose un regard discret vers elle ; son pull défait parce que j'ai tiré dessus. L'envie d'y retourner. Je sais déjà ce que je vais dire. Quand le mot s'écrit dans mon esprit je suis persuadée qu'en le prononçant la douleur m'étouffera et que je tomberai dans une nouvelle crise de larmes.

« Rentrons. »

Mais je me rends compte, en écoutant ma voix rauque, déchirée, qui s'élève à peine par-dessus le vent glacial, que ce que je ressens est du soulagement.

Aelle et moi n'avons plus de larme, à ce niveau-là.