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Je commence à douter. C'est une petite voix que me susurre l'hypothèse, l'éventualité que peut-être, possiblement, il est envisageable que je n'ai potentiellement pas donné ma commande à un quelconque barman. L'ai-je fait ? Les sourcils froncés, le nez froissé, j'essaie de me remémorer mon chemin de la table au bar, puis les minutes qui ont suivies. Mais ma mémoire est une compote, et pas une compote de citrouilles. Une compote de pensées, d'idées, de souvenirs, d'hypothèses, de questionnements, de doutes, d'appréhension, de colères, de rancœurs, mille choses qui se percutent et se mélangent, s'emmêlent, s'entortillent pour former un bon gros tas fumant de pensées encombrées. Aussi, à peine ai-je le temps de formuler ce doute que mon esprit trouve un autre sujet sur lequel se pencher et j'en oublie tout le reste.

La voix de Glagaller résonne de nouveau. Maintenant qu'il est là, je ne me souviens plus de ce que c'était lorsqu'il n'était pas là. Je tourne un regard embué dans sa direction et ne songe pas un instant à me désespérer de sa présence. Pourtant, mon cœur renâcle furieusement lorsque le nom sort de sa bouche. Mackensie. A-t-on déjà fait prénom plus laid ?

« C'vraiment un prénom m-moche. »

J'articule cette phrase avant même d'avoir songé à la prononcer à voix haute. Mais maintenant qu'elle est là, je ne peux plus l'effacer. De toute manière, je m'en fiche. Je m'en fiche, tout comme je me fiche que Glagaller pose des questions indiscrètes, tout comme je me fiche, tout à coup, que mes frères puissent m'observer et se demander ce que je fais en compagnie de ce garçon, je me fiche qu'ils fassent des hypothèses, je me fiche qu'ils se demandent si c'est une connaissance, eux qui peu souvent m'ont vue en compagnie quelconque. Je me fiche de tout, parce que Glagaller vient de me rappeler que Mackensie existe, quelque part. Quelque part dans ce monde, une petite fille existe, grandit et bientôt, elle sera dans ma vie, que je le souhaite ou non. Pas dans ma vie, corrigé-je alors, ma mine s'assombrissant, dans leur vie. Elle va devenir le centre du monde de Narym, il n'existera qu'elle, plus qu'elle, rien qu'elle, sa fille, son enfant, son monde, son tout. Et puisque les enfants sont le foutu cœur précieux de toutes les familles, c'est bien connu, elle deviendra également le tout des autres. Une fille ! Une fille parfaite pour remplacer la mauvaise que je suis. Un garçon se serait perdu dans la masse, un garçon parmi cinq garçons ! Mais une fille, c'est exceptionnel dans une famille de mâles.

Je me redresse, toute légèreté alcoolisée disparue. Une chape de plomb vient de me tomber dans le bide. Le monde n'en tangue que davantage.

« Elle existe pas encore ! » répliqué-je alors vertement avant de me rendre compte de mon erreur. Je balaye l'air entre nous d'une main molle. « Enfin si, elle existe, là, quelque part, évidemment. Mais pas encore dans nos vies. Enfin, si, mais pas physiquement, voyez ? Dans quelques mois elle sera là. » Je souffle bruyamment par le nez. « J'suis même pas sûre qu'elle s'appelle vraiment Mackensie. »

Pas de souci, je suis toujours ravie de découvrir la réaction d'Andreas !

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Il n'y a pas à dire, Andreas est complètement paumé. La manière qu'avait de répondre la fille totalement à côté de la plaque était assez troublante. Qu'est-ce qu'on en a à faire que c'est un prénom moche ? Ce qu'il demande, c'est de savoir qui c'est.
Mais tant qu'à faire, autant joueur dans son sens.

- Je vous l'accorde, on a déjà fait mieux.

Par contre là. Boum.
Il aurait certainement fallut au rouquin plusieurs siècles pour reconstituer l'intégralité de son cerveau qui venait littéralement d'exploser, mais le monde n'attend pas. Alors quitte à finir avec une moitié de cervelle en moins, il préfère continuer à réfléchir. Il est inutile de préciser que cette action est complètement contre-productive.

- Donc si je comprends, bien, vous ne l'avez encore jamais rencontré. Vous-a-t-elle fait quelque chose pour que vous trouviez son nom si moche que ça, toute vérité que ce soit ?

Wou, ça vaudrait presque une année d'étude en politique ça. Même dans leurs débats ils parlent pas aussi bien dans le journal. Un vrai pro.
Il est par contre important de préciser qu'Andreas n'a fait aucune étude après Poudlard, et passe son temps à se demander ce qu'on bien pu apprendre tous ces gens assez fous pour retourner à l'école.
Cela pourrait par exemple expliquer son manque cruel de logique et ses difficultés à comprendre certaines choses pas bien compliqué. Mais passons.

- Si ça se trouve, vous ne trouverez plus le prénom moche une fois que vous connaitrez la personne. Personnellement, je sais qu'il y a des prénom comme celui de ma sœur - hum - que je trouvais totalement détestable avant qu'elle ne naisse.

Avec un petit sourire pour ponctuer le tout, et le tour est joué. Plus qu'à croiser les doigts et espérer qu'elle raconte maintenant. Bien qu'Andreas ai lui-même du mal à comprendre pourquoi cela l'intéressait tant. Ouais, la psychologie c'est pas trop son truc non plus.

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Merci ! Et encore désolé :ninja:

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J'arrache mon regard atterré des bouteilles qui s'alignent derrière le bar pour le déposer sur le profil qui commence à devenir familier de Glagaller. La profondeur de la stupidité de ce qu'il vient de dire m'ébahit. Et plus il parle, plus il s'enfonce. Je finis par me rendre compte que ma bouche est grande ouverte, béate à vrai dire, et que mon regard est bloqué sur lui, qu'il ne se détourne pas pendant de longues secondes. Je referme la bouche mais ne détourne pas les yeux ; j'attends qu'il corrige ce qu'il vient de dire et qu'il dise quelque chose de censé, mais cela n'arrive pas. Évidemment, j'ai déjà bu suffisamment d'alcool pour savoir que la boisson est peut-être responsable du fait que je trouve ce qu'il raconte particulièrement idiot, mais puisqu'il existe tout de même une chance pour qu'il soit le seul coupable de sa propre bêtise, je préfère froncer les sourcils.

« Quand un prénom est m-moche, il est moche, j'affirme d'une voix pâteuse en me penchant légèrement vers lui, histoire d'appuyer mes propos. Pas b'soin de la connaître pour savoir qu'c'est moche, c'est un prénom, je peux l'prononc-cer, alors je le sais déjà, qu'il est moche, qu'celle qui le porte m'ait fait un truc ou non. »

Et à vrai dire, oui, elle m'a fait quelque chose : elle existe et ça me fait mal. Elle existe et j'ai envie de sauter par dessus le bar, de me saisir d'une bouteille et de boire au goulot, de boire encore et encore et encore pour oublier un peu plus fort ce prénom qui me hante.

Je secoue fort la tête pour me débarrasser de ces pensées, un peu trop fort d'ailleurs, car une sensation de malaise m'envahit aussitôt. Je ferme les yeux, m'agrippe au bar pour me retenir et lance d'une voix encombrée et basse :

« Deux s'condes... »

J'attends que le malaise passe et que la nausée s'en aille. J'ai l'impression que mon estomac danse au fond de mon corps, il faut des sauts et des saltos, il se tourne et se retourne, il s'agite et mon envie de vomir s'affirme. Il me faut de longues secondes à respirer par le nez, à respirer profondément, pour que passe l'horrible sentiment. Alors seulement j'arrive à ouvrir de nouveau les yeux pour accorder mon attention à l'homme ; s'il a parlé pendant ce temps-là, je n'en ai aucun souvenir et de toute façon je m'en fiche.

« Votre sœur, là..., » j'articule courageusement d'une voix déterminée avant de me taire subitement.

Quoi, sa sœur ? Je ne connais même pas sa sœur. Que pourrais-je bien vouloir dire sur elle ? de quoi parlions-nous, déjà ? Je fronce les sourcils, avant de percuter ; le souvenir me revient avec la force d'un coup de poing.

« Elle s'appelle aussi Mackensie ? m'exclamé-je, révoltée. Non, c'pas possible que ça arrive, le hasard... Il y a une chance sur... »

Je pose les coudes sur le bar et plaque mes paumes sur mes yeux pour soutenir ma tête lourde qui brinquebale. J'essaie de réfléchir, mais c'est un peu plus dur que tout à l'heure, sans raison. Pourtant, je n'ai rien bu de plus que les verres que j'ai enchainés lorsque j'étais à table, l'alcool ne devrait-il pas avoir moins d'effet, maintenant ?

« Une chance sur beaucoup trop, bafouillé-je laborieusement, pour qu'elle soit aussi une Mackensie. C'est trop nul... »

Tellement nul, qu'une douleur piquante et soudaine envahit mes yeux. Je comprends avec un instant de retard que ce sont les larmes, qui me font mal, et que c'est une peine immense qui me noue la gorge. Mais toute alcoolisée que je suis, j'ai encore conscience d'être dans un lieu public, avec un Glagaller public, et que je n'ai aucune intention de chialer devant lui. J'inspire par à-coup pour envoyer les larmes se faire voir. Mais même si les larmes s'en vont, reste ce sentiment trop lourd à porter, cette Mackensie que je ne digère pas. Le mot Nul ne convient pas pour parler du sentiment qui m'habite toute entière, qui me démange, qui me hante.

Oui, bon... J'aimerais être désolée pour cette Aelle qui dit n'importe quoi, mais en fait ça m'amuse trop pour que je sois réellement désolée.

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Bon. Ils n'ont visiblement pas la même façon de réfléchir. Ça, Andreas l'avait déjà compris. N'empêche que ça l'étonne qu'elle ne soit pas d'accord avec ce qu'il a dit. Après, vu qu'elle à l'air passablement éméchée, c'est tout à fait possible qu'elle ai juste mal interprété la chose. Il y avait même pas mal de chances après réflexion.

En réalité, la manière dont elle réagissait ne faisait que confirmer au rouquin qu'elle avait un peu, non, beaucoup bu. Une fois de plus. Il commençait à avoir l'impression de se dire cela toutes les trois minutes. Voir moins.

Ses yeux regardèrent ailleurs, le temps qu'elle s'accrochait au bar. Oui vraiment, il fallait croire qu'elle tenait vraiment très mal l'alcool. Ou alors qu'elle était là depuis huit heures du mat'. Néanmoins, le jeune homme reporta automatiquement son regard sur la fille lorsqu'elle commença à parler de sa sœur. Que diable Erza avait-elle à voir là dedans ? Sa gentille et parfaite petite sœur. Qui rentrerait à Poudlard l'année d'après d'ailleurs. Enfin, il le croyait. En réalité, il était trop tard pour qu'il réfléchisse à l'âge qu'elle avait.

- Heu non, pas du tout. Elle s'appelle Erza.

Il lui faut un moment pour comprendre ce qu'elle a. Elle pleure ? Andreas n'est pas vraiment le genre à juger les gens, mais voir quelqu'un qui pleure, ça ne lui arrive pas tous les trente-six du mois. Plus en tout cas. Plus depuis qu'il est majeure, qu'il a quitté Poudlard et qu'il est libre de dormir là où il veut. C'est à dire chez lui quand il n'a nul part d'autre. Mais pas quand il peut se débrouiller pour être ailleurs. Ça veut dire plus de petits qui ne sont pas encore à l'école. Ça veut dire plus d'adultes qui attendent de lui des choses qu'il ne peut pas faire. Mais ça veut dire aussi qu'il est incapable de savoir comment réagir dans ce genre de situations.

- Tout… ça va ?

Il savait ce que Lily aurait fait à sa place. Elle aurait sans aucun doute pris la personne dans ses bras. Sauf qu'il n'était pas elle. Et que, étrangement, il sentait que ce n'était pas exactement la meilleure chose à faire. Pour sa survie.

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Il a un instinct surdéveloppé ce gars…

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Sa voix s'infiltre dans le brouillard dans lequel ma peine embourbée d'alcool m'a fait sombrer et vient m'en extirper. Lorsque j'arrache mes yeux du confort de mes paumes, je dois cligner plusieurs fois des paupières pour réussir à accommoder sur Glagaller. Mais même quand j'y parviens, il garde cet air un peu flou, comme absolument toute chose sur laquelle mes yeux se déposent, ce qui prouve bien que cela est du à l'alcool. C'est éprouvant de tenir ma tête droite comme cela, d'ouvrir les yeux, de me concentrer sur ses paroles, mais j'y parviens grâce à une force tirée de je ne sais où. Je crois que c'est la vague conscience, très vague et très éloignée, d'être à deux doigts de pleurer dans un lieu public, sous le regard d'un inconnu et surtout sous celui de mes frères qui comprendraient très vite ce qui se passe si je me mets à chialer qui me pousse à prendre sur moi pour éloigner la peine lancinante qui me pourfend le cœur. Et tout aussi étonnant que cela soit, les paroles de Glagaller m'y aident énormément.

Au prénom Erza, mon cœur se met à battre plus rapidement, presque douloureusement, mais la joie qui accompagne sa course folle m'est agréable, elle.

« Erza ?! » m'exclamé-je en me penchant un peu trop vers lui, ce qui rend difficile d'ignorer le rouge dans mes yeux bordés d'humidité.

J'ai bien entendu la question qu'il m'a posé, sa fausse inquiétude à propos de mon état, mais avec une aisance nait de l'habitude j'ignore sa question pour me concentrer sur la seule chose qui m'intéresse. Erza.

« Ça c'est vraiment, vraiment, vrrraiment, j'insiste en plantant un doigt sur le comptoir juste devant Glagaller à chaque répétition du mot, vraiment un prénom merveilleux ! »

Parce que moi, je connais une Erza et que c'est une femme merveilleuse. Elle est merveilleuse à tout point de vue. Sa voix, déjà, me raconte parfois nos souvenirs avec ce ton doux et chaleureux qui est toujours le sien. Puis son regard souvent dans mes rêveries me transpercent avec une si grande tendresse que ça me laisse pantelante. Quand je l'imagine, je vois la chaleur de son pays, le réconfort du soleil qui pèse sur le sommet de nos crânes, je vois le balcon sur lequel nous avons discuté, ses longues jambes qui pendent dans le vide. Je vois sa belle chevelure et ses yeux dans lesquels il est facile de se perdre. Je vois la confiance de nos échanges, bien qu'ils soient rares, et son sourire qui prouve notre amitié. Penser à elle, à ma vieille amie d'Afrique, fait exploser mon cœur et j'en oublie pendant un instant, si faible que c'en est presque insignifiant, la morsure de l'existence de ma future nièce qui me volera tous les membres de ma famille.

« Erza, marmonné-je d'une voix qui me fera honte lorsque je serais en capacité de comprendre que j'ai ressemblé, durant ma conversation avec ce garçon, davantage à une ivrogne de bas étage qu'à la grande sorcière que je suis, ça m'évoque l-le soleil et l'amitié. J'connais une Erza. C'est une femme a-absolument merveilleuse. Une f-f-femme vraaaiment géniale, pas comme les Kristen... Enfin... Non... »

Mon cœur se serre. Je fronce les sourcils. Pourquoi j'ai dit ça ?

« J'voulais dire que les Macken... Macken... Enfin, Mackenmachin, quoi. »

Fallait pas les lancer sur les prénoms... Comment ça, c'est elle qui a commencé ?

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Ok… Sans blague, cette fille est folle. Il y a pas à passer des larmes à la joie aussi vite. Ça en devient flippant. Surtout alors que le garçon pensait simplement qu'elle allait se foutre royalement de ce qu'il dit comme les fois d'avant. Force est de constater que ce n'est pas le cas. Elle à l'air… intéressée.

Toujours est-il que le prénom de la petite peste - c'est son avis - qui lui servait de sœur permis à Andreas de voir enfin la jeune femme heureuse. Ou tout du moins c'était ce qui s'en rapprochait le plus depuis qu'il était là.
Mais imaginer Erza danser sous un Soleil avec des yeux et une bouche en tenant la main à une flopée de petits lapins comme dans les dessins animés moldus fait mal au crâne. Et notre rouquin n'est pas trop du genre à continuer de faire un truc qui donne mal au crâne. Pas pour rien que l'école n'est pas faite pour lui.

Par contre, il y eu un prénom qui le fit lui aussi tiquer. Un prénom que la fille reprit aussitôt. Kristen. Mince. Ah ça, il l'avait déjà entendu. Mais où bon sang ? Où ? Ça a un rapport avec Poudlard. Tout a toujours un rapport avec Poudlard. Pour le meilleur, comme pour le pire malheureusement. Mais là c'était…

- Kristen… comme la directrice ? Kristen Loewy genre ?

Enfin l'ancienne directrice plutôt. Mais Andreas ayant quitté le château l'année d'avant, ce fut elle qu'il avait. Et s'il n'avais pas précisé la directrice d'où, c'est parc que cela lui paraissait si évident qu'il n'y avait pas pensé.
En vrai, il était totalement probable que la fille parle d'une autre personne. Mais si la petite mémoire du garçon lui révélait que son interlocutrice avait été virée par cette même directrice - logique en soit - c'était certainement ça. Il espérait bien ne pas faire fausse route pour que la discussion avance et qu'on ne le prenne pas pour un imbécile une fois de plus.

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Ça y est, il a compris ! Mais qu'est ce qu'il est intelligent :lol:

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Un genre de hoquet s'échappe de ma gorge. Un bruit aigu et court, violent, qui s'accompagne de deux yeux ronds et d'une bouche entrouverte. Mais la réaction la plus brutale a lieu au niveau de mon cœur. Il s'envole brusquement avant de retomber dans un bruit sourd. C'est du moins ce que j'imagine, parce que ça m'a secoué de l'intérieur et que maintenant mes mains tremblent, mes sens sont alarmés et mon corps se recouvre de frissons incontrôlables, le genre qui nous envahit quand quelqu'un parle tout à coup d'une personne qui nous est chère et que l'on ne s'y attendait pas. Mon cœur bat vite et fort, il s'emballe, il bat au rythme de ce prénom qui a traversé ses lèvres à lui. Kristen. Kristen. Kristen. J'ai mal de ce battement, j'ai mal de ce prénom. Et ma bouche est toujours entrouverte, mes yeux toujours grands ouverts sur Glagaller. Je n'arrive pas à me remettre de ce nom qui a soudain envahi l'espace, alors qu'il n'existe dans aucune bouche qui m'entoure depuis si longtemps.

Si le prénom Erza m'a évoqué le soleil, celui-ci me fait penser à la nuit. À la nuit dans laquelle on a envie de se blottir. Une nuit effrayante dont on a éperdument besoin. Une nuit qui prend possession de tout et de tout le monde, qui prend toute la place... Non : à laquelle on donne toute la place. Une nuit pour laquelle on veut tout sacrifier, tout détruire, même si on est persuadée, au final, que c'est elle qui nous détruira. La peine revient subitement. Violemment. Un raz de marais qui monte le long de mon corps et qui explose sans prévenir. Parce que la Kristen Loewy qu'il a osé prononcer, celle qu'il a osé appeler directrice, n'est plus, et que son absence qui était comme un écho lointain, toujours présent en arrière-plan, devient physiquement douloureuse et insupportable.

Je n'ai pas senti mon visage se tordre, mais je découvre en sentant mes joues tirer qu'une grimace s'est invitée sur mes traits. Et que mes yeux sont humides, mais c'est certainement mon imagination alcoolisée qui me joue des tours, n'est-ce pas ? Bien entendu. Je passe ma main sur ma joue humide et je me persuade encore que ce n'est qu'un effet de mon imagination. Que je ne suis pas en train de m'effondrer de l'intérieur, que je n'ai pas aussi mal. Mais j'ai aussi mal et je suis en train de m'effondrer de l'intérieur, tout simplement parce qu'il a prononcé un prénom que j'ai moi-même honte de murmurer parfois quand je me demande si elle a réellement existé, si je n'ai pas rêvé tout ce que nous avons vécu.

Ce soir ma tête est brouillonne, mes pensées maladroites, je n'arrive plus à réfléchir droit, ni à penser correctement. Je ne sais pas que répondre à ce garçon, tout simplement parce que tout ça m'a fait perdre le fil. Pourquoi lui ai-je parlé de Kristen ? Me suis-je confiée à lui pendant un instant de perdition, que lui ai-je raconté, que lui ai-je avoué ? La crainte de m'être faite avoir par l'alcool et de ne pas être tout à fait capable de réellement m'en inquiéter me foudroie sur place. Je baisse les yeux sur mes mains accrochées au bar. Mes phalanges sont blafardes.

« La ferme, » je marmonne d'une voix embrouillée.

La ferme, ne prononce plus son prénom, tu n'as pas le droit de le faire, même si je ne sais pas très bien pourquoi tu l'as fait. Personne n'a le droit de prononcer son prénom, si ce n'est moi. J'ai gagné ce droit le jour où elle m'a abandonnée. Elle ne l'a pas repris, parce qu'elle n'est pas revenue. Alors personne ne peut la prononcer, personne si ce n'est moi. Et si ce Glagaller continue de la faire vivre sur ses lèvres, je... Je...

« Tais-toi, » bafouillé-je, mais cette fois-ci je ne suis pas sûre que mon ordre soit compréhensible car j'ai l'impression que ma langue est en carton. « Faut pas qu'tu prononces... Faut pas... »

Et encore une fois, je me retrouve à fermer les yeux à m'en arracher les paupières pour ne pas laisser couler les larmes. Mais pourquoi lutter ? Pourquoi ne pas juste m'effondrer, là, pleurer, pleurer très fort.


Trop intelligent pour son propre bien et pour celui d'Aelle, en effet ! Faut pas lui parler de Kristen quand elle est bourrée, la pauvre.