Rose PRIVÉE

De loin, du point de vue des Bristyle, à l’image d’un tsunami perçu à bonne distance, tout semble calme.
Aucun vacarme. Aucun grondement.
À l’abri d’une plage, il semble même possible de passer toute la journée à jouer dans le sable blanc, pourquoi en serait-il autrement ?
En un clignement de regard, pourtant, il est clair qu’il y a quelque-chose qui n’est pas à sa place. Qu’est-ce donc ce lointain mur d’eau, de glace ?
Trop tard, il est bien trop tard pour commencer à prendre la fuite ; le destin est scellé. Alors autant rester là, à jouer avec le sable nacré tant qu’il est encore temps. À bien y réfléchir, la possibilité de se protéger derrière les remparts d’un beau château de sable ne semble pas irréel, si on a encore le temps.
Un clignement de regard suffit pourtant à se rendre compte de la réalité.
Les Bristyle et les Paya-Rengan sont au creux du Tsunami. Personne n’est sur la berge ensablée, au sein d’une sécurité illusoire, à jouer avec le sable blanc. Tout le monde se trouve au cœur de la colossale vague, au sein même de l’ourlet en forme de tonneau, couronné de lèvres déferlantes d’écume ; cependant, ici, au creux de la vague, là où tout le monde se tient, rien ne déferle, tout se love d’accalmie, de façades.
Alors où vas-tu, Tsunami ?
Où emmènes-tu cette barque qui accélère, encore et si fort ?
Cette barque n’était-elle pas trop étroite pour autant de gens ?
N’as-tu pas peur qu’elle t’éclate à la gueule ?




Dans la furie de ses pensées-au-goût-âpre, Paya délaçait son délicat toucher de la main de Zile — un contraste flagrant avec son autre main qui enserrait durement l’épaule de sa fille — lorsqu’elle fut surprise par le brusque lâcher de sa prise.
Aussi irrité que pouvaient l’être ses pensées, son grand émeraude vrilla sur la gauche pour atterrir sur une inquiétude qui lui fendit le cours de sa réflexion déchainée. *Bon Dieu !* Sa propre fille était en train de s’étouff…
Aussi brusquement que son hoquet troublant, Charlie changea de position en assommant toute volonté existante. Ainsi, en l’instant, Paya se retrouva avec les deux mains figées dans les airs, face à un tableau aussi banal que répugnant : sa fille qui avait enfin décidé de se tenir correctement, mais devant une famille de Sang-Purs qui ne méritaient en aucun cas une telle distinction.
*Minable…* cracha sa conscience en fronçant un sourcil. Aussi vives qu’un mamba noir, ses pensées s’articulaient à la vitesse de l’éclair, elles étaient tant adaptables qu’il en fallait beaucoup pour la déstabiliser. C'est ainsi qu'en une seule seconde, elle eu le temps d’être fière de sa fille et de l’éducation qu’elle lui a prodiguée, se complaisant de sa propre aptitude en tant que mère, puis de détester cette grande marque de respect que sa propre fille offrait à une famille qui ne devait en aucun cas prendre plus de place que l’énorme terrain qu’ils détenaient déjà en elle, et enfin d’écraser sa langue contre ses dents pour s’empêcher de cracher son venin en public, à la vue de tous, et qui pourrait la mettre dans une position délicate face à sa fille : celle de la grande méchante.
Pourtant — à l’image de ce mamba noir qui vit continuellement dans son esprit — garde à ce qu’elle ne se sente pas acculée, puisqu’elle n’hésiterait pas une seule seconde à embrasser inconditionnellement une position, aussi méchante soit-elle, pour protéger sa petite fille.
Toutefois, d’un œil extérieur, face aux Bristyle, Paya transpirait d’un charme certain, offrant un mirage de chaleur qui vibrait autour de son âme élégante ; si tant est qu’une transpiration pouvait se napper de charme. Les quelques soubresauts qu’elle ressentait dans la furie de son esprit étaient fantomatiquement percevables par le plus tranchant et le plus aiguisé des regards ; un regard qu’elle percevait exister avec un naturel déconcertant chez le grand Bristyle, Zile. Tandis que son propre regard, gorgé d’émeraude à s’en étouffer, tellement perçant qu’il pourrait fendre notre galaxie pour la transformer en simple purée de framboise, venait de se braquer sur son bras en action.
Un bras qui cherchait à atteindre sa petite fille. *Jamais*. D’un éclat d’éclair, le mamba noir traversa furtivement l’émeraude.

Paya fit un pas en avant, et son propre bras s’élança à l’aveugle — puisque son regard ne quittait pas le bras de Zile et, elle l’espérait, sa velléité d’action — pour se poser sur le dos courbé de sa fille. Un contact que Charlie ne sentit même pas.
Tout ce qui entourait la Rouge et Or s’était évanoui, elle semblait avoir disparu de cette réalité pour s’être profondément enfoncée dans la sienne.




Adam est tellement enfoncé dans la boue de son esprit qu’il ne rend même plus compte qu’il existe autre chose que cela.
Il ne sait plus respirer, il n’a jamais su ce que c’était.
Respirer ? Mais c’est quoi, ça ?
Il n’existe pas de monde. *’dieu…*. Il n’existe même pas de concept, ni de réalité, ni d’odeur, ni de couleur. *’d’bordel de…*. Même les mots, eux-mêmes, perdent de leur consistance. Ils ne sont pas palpables, est-ce qu’ils l’ont jamais été ?
Il est à la limite de tout régurgiter, d’éclabousser tellement partout que cela le soulagerait, il pourrait peut-être même avoir l’honneur de se mêler à la boue ? Et ne plus faire qu’un avec elle, au lieu de se battre contre l’inconnu.
Il gigote, dans tous les sens a-t-il l’impression, pas d’un seul millimètre dans la réalité.
Il se débat, mais la puissante magie lui brouille tous ses sens. Il ne sait même plus ce qu’il est censé savoir.
Tout perd de sa consistance.
Il se perd lui-même, en lui-même.
Plus de questions.
Plus aucune.
Plus rien.
Il s’efface tout doucement, dans le soupir de la boue.




Les flocons de neige s’amassant en landes perlées sur ses oreilles, Paya tendit celles-ci pour mieux saisir la ridicule ampleur de la question qui venait d’être jetée au visage du père de famille. *Risible…*. Si elle devait choisir une seule chose qu’elle ne pouvait pas supporter chez sa fille, c’était d’être aussi ridiculement bornée que son mari. Mais la fureur de ses pensées s’était faite éventrée, alors il n’y eut aucune suite à cette pens…
*Adam ?*.
Enfin.
*Bon Dieu !*.
Son visage fit volte-face, se plaquant sur la vitre de la voiture. *Adam !*. Son mari avait enfin ressurgit, à l’instant, à maintenant, dans son esprit de noir écaillé.

La main toujours collée au dos de sa fille, ayant volontairement négligé de faire les présentations en retour pour les Bristyle, Paya avait pratiquement oublié son mari dans cette équation où elle se voyait uniquement Elle contre les Bristyle ; c’était la parfaite expression de son état d’esprit. « Elle est là ». Son visage vrilla de nouveau pour se planter sur un ressenti qui lui chatouillait les parois de son esprit alerte : Arya.
Alors qu’elle constatait le tremblement soudain de sa fille même à travers toutes ses couches de vêtements, elle crut percevoir à travers l’intimité de la nuit un regard qui répondait au sien, qui pulsait même d’une lueur qu’elle croyait reconnaître « …mais... » son menton se releva nettement, reléguant instantanément dans un autre coin de son esprit l’état de détresse de son mari complètement sonné par le puissant sortilège infligé aux Moldus dans cette zone. Il ne risque rien, souffla une pensée-toute-de-noir.
*Mais ?* était l’unique et seul objet de sa raison, attendant la suite avec une telle impatience qu’elle avait l’impression que son cœur allait exploser dans sa poitrine, alors qu’elle lançait un message invisible avec son émeraude, à cette femme-qui-transpirait-la-magie : « On est d’accord de ne pas être d’accord ». Un sens bancal, mais qu’elle souhaitait lui partager silencieusement avec le peu de ressources qu’elles avaient, à cette distance, sous l’œil borgne de la Lune, à travers la cascade des flocons. « Redresse-toi ». Et si le regard de la grande Paya pouvait être affublé d’une épée, il aurait certainement sectionné tout ce qui se trouvait entre les yeux d’Arya et Zile.
Aussi tendrement était-ce prononcé, que cet ordre envers sa propre petite fille venait de définitivement confirmer que tout ce beau petit monde se connaissait ; il n’aurait jamais osé faire une chose pareille autrement, n’est-ce pas ?
Alors depuis quand se connaissaient-ils tous ?
Combien de fois est-ce que sa propre petite fille était venue ici à son insu ?
Pourquoi avoir décidé de l’amener aujourd’hui, d’un coup d’un seul, après lui avoir fait une scène terrible à King’s Cross ?
Pourquoi est-ce que cette fameuse Aelle ne se montrait pas ?
Pourquoi est-ce que tous les éléments ne concordaient pas ?

Malgré le dédain que pouvait ressentir Charlie Paya envers la famille Bristyle, elle ne se laissait pas aveugler par ses empestant aprioris sur les Sang-Purs ou même par le torrent d’émotions qui gravitait dans son esprit-de-noir ; elle gardait étrangement la lucidité de l’instant.
N’en perdant pas une seule miette.
Son esprit était vif, beaucoup trop vil.


𝄞


J’entends tout.
Même s’il y a tous les grains de sable qui se floutent dans mon crâne, qui me donnent l’impression qu’ils frissonnent avec moi, qu’ils me prennent dans leurs bras. *Je…*.
Mais j’entends tellement tout. Absolument chaque syllabe, chaque lettre qui se met à squatter mes oreilles, construisant une citée bizarre autour de mes tympans.
*’y’a pas…*. Je n’ai aucune envie de me redresser, mais je me suis courbée pour Lui, alors il a le droit de me le demander. *’chier…*, même si je n’aime pas ça.
Ou peut-être un peu. Un tout petit peu.
Lui, il me respecte, je l’entends dans cette belle chose qui lui sert de voix. La brise de son intonation se balade sur mes grains de sable-tous-flous et se mélange parfaitement avec le courant que je ressens au fond de « Réponds aux questions qu'il t'a posé ».
Silence.
Les grains de mon sable se figent.
Je cligne plusieurs fois des yeux, me rendant compte que cette voix-là est belle, mais dure. Tellement dure que j’entends un truc se casser au loin. En moi.
Il n’y a plus rien de flou.
Mes paupières clignent encore.
Là, juste en face de moi, je vois mes cheveux enroulés par terre, qui n’ont pas bougé. Je me rappelle que je dois Lui obéir, alors je me redresse lentement, gardant la tête baissée, fixée sur le glissement de mes cheveux qui me donnent l’impression de naître de la Terre.
Réponds aux questions.
C’était une belle voix de femme, mais elle n’est pas aussi magnifique que celle de *Zile*. Son prénom est bizarre *’comme elle*. Non, le sien est bizarrement irréel, comme les elfes des contes. *Et si…*.
Une pensée me frappe.
Je me demande si elle a une sœur ? Est-ce que dans cette tribu, il y a une autre elle ? *Aodren…*. Cette pensée qui atterrit au milieu de ma créature de sable me fait presque grimacer.
Ouais, je suis certaine que cette supposée sœur se montrerait aussi dégueulasse qu’Aodren. Peut-être belle, mais complètement vide.

Réponds aux questions.

Toute redressée, je garde mon regard planté par terre.
Je sens que mes pensées sont toutes découpées, mais en même temps toutes à leurs places. Cette voix-de-femme, même si elle a été dure, elle m’a aidée à ne pas me noyer dans mon flou. La voix de *Zile…* aurait pu m’emporter loin, très loin ; et on aurait pu y aller, là où Lui voulait.
Je ne comprends pas pourquoi d’où vient cette confiance bizarre.
Réponds aux questions, trois mots qui bouclent encore et encore quelque-part en moi. Pas dans mon crâne, mais directement dans mon corps. *Pourquoi j’avais besoin de…* la voir.
Qu’est-ce que c’était que cette question d’abruti ?
Mon corps entier est une réponse à lui seul, chaque recoin de ma peau est en train de suinter d’elle. Foutus abrutis qui ne voient rien. Ils sont aveugles à tout.
Je pue l’elle depuis des trainées d’années, et c’est moi qui dois encore me justifier alors que je n’arrive même pas à le justifier à moi-même ! Comment est-ce que je censée expliquer ça avec des mots alors que j’y comprends rien ?! Il n’y a plus rien qui me passe par la tête à cause de mon corps qui gueule en silence de partout ! Pourquoi est-ce que j’ai besoin de la voir ?!
Ça c’est bien une question de merde !
Qu’est-ce que j’en sais pourquoi est-ce que j’ai besoin de la voir, moi, bordel ?! QU’EST-CE QUE J’EN SAIS, HEIN ?!

J’ouvre les yeux.
Je ne me suis même pas rendu compte que je les avais fermés.
J’expire longuement.

Par terre, la neige a cette teinte de gris-nuit qui brille en petits points diamantés, ricochets des phares qui brillent.
Je suis calme, un bordel de volcan liquide qui se tait, qui ne déborde pas.
Tout est clair, net, au creux de ma plage à l’unique-émotion-qui-se-la-ferme.

Monsieur Bristyle, commence ma voix, le regard toujours fixé sur la neige marquée de mes cheveux à mes pieds ; je ne veux plus croiser les prunelles de personne, je n’en ai plus rien à foutre.
L’unique regard que je veux, c’est d’elle.
Alors j’ai bien commencé, mais par où continuer ma phrase ?
Que je n’arrive pas à oublier la…
Que je ne sais plus ce qui est sur son…
Que « Personne… » ne m’a jamais regardée comme —

Votre fille est bien avisée de notre venue Arya, résonne la puissante voix de Maman dans tout mon être-de-sable, durant un instant, Zile, une fraction de temps, Zakary, qui coule sur ma berge, mais cela ne semble pas être votre cas.




Paya est agacée, confuse, alors que sa main est de nouveau agrippée à l’épaule de sa fille comme les serres d’un faucon.
Son regard est plongé dans celui-ci d’Arya, maintenant que celle-ci s’est rapprochée, elle va pouvoir s’appliquer à sonder ce regard qui lui renvoie un miroir qui lui plait au plus haut point.
C’est même au-delà de lui plaire, elle s’y accroche férocement telle l’unique bouée dans cet océan de chaos qu’est cette rencontre.
Charlie lui avait assuré que cette Aelle était informée de leur venue, alors Paya n’avait pas prêté une grande attention à la posture défensive des Bristyle à cause de leur arrivée en trombe, abîmant au passage le terrain de la famille, transgressant les sortilèges de protection en place, mais à présent, la grande femme se rendait compte que cette famille agissait de manière excessivement défensive à son goût ; alors elle leur rappelait simplement l’ordre des choses : qu’ils arrêtent de suite de s’acharner sur sa petite fille.
Et qu’ils aillent plutôt vérifier le linge sale appelé Aelle qu’ils avaient dans leur propre maison et qui leur avait caché des secrets.
Même si elle ne s’avouera jamais à quel point elle était avide de rencontrer cette gamine, à tel point qu’une curiosité vorace lui enserrait les tripes depuis plusieurs mois ; à quoi pouvait bien ressembler cette gamine qui rendait sa fille si misérable ?
Et comment osait-elle garder leur venue secrète sans jamais en informer sa propre famille ?

Ah, si seulement Charlie Paya-Rengan savait que Charlie Rengan-Paya — sa plus-si-petite-que-ça fille — lui avait tout simplement menti.

Absolument personne ne savait ce qu’il se tramait ; et encore moins Aelle Bristyle.

Alors que l’œil borgne du Ciel s’en bavait partout.

« Bienvenue chez Toi »

Rose PRIVÉE
« Les parents s'éloignent pour discuter ! s'exclame Narym.
Sérieux ? » geint Natanaël en se prenant la tête dans les mains.

Je me demande ce qui le met dans cet état ; est-il déçu que le chocolat chaud promis par papa soit repoussé ? Sans doute. Un long soupir passe par mes lèvres, je m'affale davantage sur le fauteuil en feuilletant ce livre qui ne m'intéresse de toute manière pas. Sur le plafond, la forte lumière continue de fabriquer des formes étranges. J'aimerais me lever et monter dans ma chambre, mais quelque chose m'en empêche. J'ai un peu honte de la curiosité qui traverse mon âme comme une lame me traverse parfois le cœur quand je pense à des choses tristes. Je n'ai pas envie d'être curieuse, pourtant je le suis. Mes yeux quittent régulièrement les pages du livre ou bien le plafond et ses dessins pour se déposer sur le dos de Narym, toujours penché vers la fenêtre. C'est rare qu'il se passe quelque chose de ce genre à la maison. D'habitude, c'est le calme plat ou bien les colères sont dirigées vers moi. Aujourd'hui je ne suis pas responsable de l'échauffement des esprits, aussi profité-je du calme. Et disons que durant ce temps-là, Zikomo ne traîne pas avec Aodren.

« On doit sortir, tu crois ? demande d'ailleurs ce dernier sans prendre la peine de se retourner vers Narym.
Non. Il y a une voiture accidentée dans un coin, deux femmes face à Zakary, et papa et maman qui discutent un peu plus loin. Je ne pense pas que ce soit raisonnable d'ajouter de l'huile sur le feu. Attendons. »

Sur ces mots, il laisse retomber le rideau et s'éloigne de la fenêtre en étirant ses bras par-dessus sa tête.

« Tu fais quoi ! s'exclame Natanaël. Il faut garder ton poste ! »

Narym éclate d'un rire joyeux, fait le tour de la table et ébouriffe les cheveux de Naël sans se soucier de ses plaintes.

« Je ne suis pas soldat, je n'ai pas de poste à garder. Et là dehors, c'est seulement une discussion ennuyeuse entre adultes, ils n'ont pas besoin que je veille sur eux.
Toi aussi tu es un adulte, s'amuse Aodren.
Et on ne veut pas que tu veilles, interviens-je, ce que je regrette aussitôt en voyant trois paires d'yeux se tourner vers moi, je me force néanmoins à poursuivre : mais que tu espionnes.
Vous ne voulez pas disputer une partie de cartes explosives, à la place ? »

Simultanément, trois réactions : mes yeux qui se lèvent au ciel ; Aodren qui pousse un râle d'ennui : Natanaël qui s'exclame : « Oui ! » et qui se met aussitôt à bouder quand il voit que nous ne sommes pas partant.

Je lève une nouvelle fois les yeux au ciel et baisse les yeux sur le roman.

*

Les yeux de Zile se braquent sur cette main, posée à plat sur le dos de la jeune fille. Quelque chose se noue en lui ; ses sourcils se courbent légèrement vers le haut. Subitement, il comprend. Il comprend qu'il a à faire à une mère aussi perdue que lui et Arya le sont et il s'en veut d'avoir agi si durement. La Charlie qu'il a associée à Aelle, depuis si longtemps maintenant qu'il ne se souvient plus très bien de la chronologie des événements, est-elle réellement la même qu'il y a quatre ou cinq ans ? C'est une grande jeune femme qui est courbée devant lui, certes... Mais sous la main de sa mère, elle est aussi enfant qu'Aelle l'est dans son esprit. Une enfant, sous la caresse de sa mère, une enfant qui a onze ou douze ans, qui est rentrée chez elle aussi changée qu'est rentrée Aelle quand elle avait cet âge-là. Au bout de cette main, de ce bras, se trouve une mère qui, comme lui, souffre — de quoi ? peut-être de ne pas comprendre, comme lui ? ou peut-être de savoir, contrairement à lui. Au final, cela a-t-il la moindre importance ? Ils sont père et mères, face à face ; ils sont perdus, face à face ; ils sont inquiets, face à face.

Zile ramène son regard dont la douceur pourrait faire fondre la neige sur Charlie ; la Charlie qui est si grande, cela se vérifie une seconde fois tandis qu'elle redresse le dos, pase la Charlie sous-la-main-de-sa-mère qui est toute petite, toute petite avec le regard toujours aussi déstabilisant.

Il a été durement en colère, se rend-il compte en observant son beau visage baissé vers la neige, ses cheveux ramassés sur son épaule qui coulent, coulent, coulent loin vers le sol. Il a été très durement en colère contre cette enfant qu'il n'a jamais connue avant ce jour. Parfois quand il se faisait du mouron pour Aelle qui était si loin de lui, à Poudlard, il imaginait ce qu'avait pu lui faire Charlie, ou ce qu'Aelle avait pu faire à Charlie. Il a imaginé mille scénarios, sans qu'aucun ne soit le bon (mais cela, il ne pouvait pas le savoir). Son cœur de père, trop inquiet, a été plus fort que son cœur d'homme, si prompt à pardonner. Alors il en a voulu à cette enfant dont le prénom ravageait Aelle, il lui en a voulu de lui avoir fait du mal, de l'avoir changée, d'avoir croisé son chemin... Si elle ne l'avait pas fait, qu'est-ce qui aurait pu changer ? se demande-t-il parfois. Comment aurait été Aelle ? Comment aurait-elle grandi ? Et maintenant qu'il a CharlieRengan devant lui, Charlie, comme le nom qui traversait parfois la bouche d'Aelle durant ses cauchemars, Zile se dit qu'il a été bien trop idiot d'avoir été en colère. Car Charlie Rengan est exactement comme Aelle. Elle souffre.

*

L'insolence. L'égoïsme. L'immaturité. Tant de mots pour parler de ce qui se déroule sous les yeux froids d'Arya qui naviguent à vitesse égale d'un profil à l'autre. De celui de cette grande dame aux traits qui lui hurlent de se tenir sur ses gardes à celui de cette enfant-anormalement-grande dont les yeux n'osent même pas se poser sur celui à qui elle s'adresse. S'adresse, vraiment ? Ce ne sont pas des mots qui s'échappent de sa bouche, malgré la formule de politesse, ce n'est qu'un tas de vide. Et Arya, les tas de vide, elle connait bien. Elle en a soupé, avec sa fille, des tas de vide. À la Grande Période Charlie et même après. Et même avant. Aelle, toute intelligente soit-elle et capable d'utiliser de grands mots complexes depuis l'âge de six ans, est incapable de formuler calmement et raisonnablement une phrase simple quand il est question de ces sujets qui la concernent tout particulièrement. Dès qu'il est question de sa toute petite vie, Aelle n'arrive plus à articuler le moindre mot censé. Comme Charlie Rengan qui, et cela déplaît profondément à Arya, n'est plus un nom sur un dossier ou une patiente dans un lit. Seulement une grande gamine devant elle, la gorge entravée par tout un tas de vide.

Aller-retour. Les yeux durs d'Arya reviennent se déposer sur la lande mystérieuse que représente le visage de la mère. Le regard de cette dernière vient parfois côtoyer le sien. Dans ces moments-là, Arya plisse légèrement les yeux, comme si cette grande femme n'était qu'un feuillet dans un dossier, un feuillet à analyser. Sauf qu'il est difficile d'analyser lorsque l'on est bornée. Et qu'Arya se borne à alimenter sa colère que lui inspire la vision d'inconnus sur son domaine et surtout celle d'une fille au prénom-fantôme du passé qui ne peut être là que pour bouleverser les vies de sa famille, encore une fois.

Contrairement à son mari, Arya ne connait pas l'exquise douceur du pardon et encore moins celle de l'indulgence. Aussi ne peut-elle que vibrer du feu ardent de la colère lorsque Charlie Rengan arrive avec ses gros sabots sur le domaine Bristyle pour exiger de voir une fille à laquelle Arya a interdit de revoir Charlie Rengan il y a quatre ans.

Le tas de vide de Charlie aurait pu faire des étincelles, devenir autre chose que du vide... Si tant est que sa mère lui en ait laissé l'occasion. Lorsque Charlie Paya l'interrompt pour s'imposer à sa place, c'est comme si le monde entier s'était mis à la regarder.

« Votre fille est bien avisée de notre venue Arya..., mais cela ne semble pas être votre cas. »

Les mâchoires de ladite Arya se crispent méchamment. Son prénom dans la bouche de cette femme qu'elle peut difficilement nommer autrement que Paya lui laisse un arrière-goût désagréable. Mais, pire que ce goût : la naissance de la colère que ses insinuations créent. Ses yeux déjà plissés ne font aucun doute sur sa méfiance... Cette fois-ci dirigée envers sa fille. Car sa première pensée lorsque la mère de Charlie Rengan prononce ces mots est de se dire : et Aelle ne nous en a rien dit ? Elle ne nous a pas prévenus ?!

*

« Votre fille est bien avisée de notre venue, Zile..., mais cela ne semble pas être votre cas. »

Zile qui voit clairement les mâchoires de sa femme se serrer violemment ; cela lui donne un air martial qu'il sait qu'elle détesterait et que lui non plus n'aime guère voir. Zile n'a jamais été du genre à apprécier la violence, qu'elle soit dans les mots, les muscles ou les regards. Alors il détourne les yeux pour les poser sur la grande femme qui culmine là. Rien qu'un bref instant, car aussitôt il préfère observer Charlie qui a été interrompue alors qu'elle allait se confier, il en est certain. Zile fronce les sourcils, frustré : il aurait aimé qu'elle puisse parler, il aurait aimé l'entendre elle plutôt que de supporter les insinuations de sa mère. Car des insinuations, ce ne sont que cela. Le temps d'une seconde, Zile a retracé le chemin d'Aelle depuis qu'ils l'ont récupérée à la gare et il est persuadé qu'elle n'est pas au courant de ce qui est en train de se tramer ici, sinon son comportement aurait été tout autre. Tout comme il est persuadé que la mère de Charlie n'a pas eu l'ambition de les insulter : elle aussi est une victime de ce qui se passe sur le perron du Domaine Bristyle.

La coupable ? Zile essaie de plonger dans les émeraudes étonnantes de Charlie, en vain. Pourquoi aurait-elle menti ? Parce que convaincre ses parents aurait été inutile ? Zile peut comprendre cela : il aurait fallu une grande sincérité à Aelle pour le convaincre de l'emmener à l'autre bout du pays voir une fille avec laquelle elle a un passé plus que mystérieux.

Cela le frappe soudainement.
Tous ces mystères, ces zones d'ombre... Elles ont poussé Charlie à mentir, certainement, à forcer ses parents à rouler jusqu'ici. Ces ombres, ces mystères n'ont que trop duré, songe-t-il alors, effrayé de sentir sa tête, non, son coeur lâcher-prise.

« Je ne pense pas qu'elle soit au courant, madame, dit-il alors doucement, ses yeux restant un instant sur le visage de Charlie avant de se tourner vers sa mère. Vous nous excusez une minute ? »

Il n'adresse qu'un bref regard à son fils, quelques pas derrière lui, avant de s'éloigner dans la neige. Arya, qui a compris le message sans même que son mari ne se tourne vers elle, redresse le menton dans un geste d'orgueil et entreprend de le suivre.

*

« Votre fille est bien avisée de notre venue, Zakary, mais cela ne semble pas être votre cas.

Non mais quel incroyable toupet ! fulmine Zakary, à deux doigts d'éclater d'un grand rire tonitruant à la face de cette femme qui ressemble de façon trop flagrante à sa fille, ce qui ne plait pas du tout, mais alors pas du tout au grand sorcier. Il ne sait pas s'il doit plaindre cette gamine bizarre pour ce que lui a fait Aelle ou la détester pour ce qu'elle a fait à Aelle. Mais il n'aime pas du tout les façons de faire de cette famille. Se pointer chez eux à cette heure ? Exiger de voir Aelle à cette heure ? Sous-entendre qu'elle a menti (à cette heure) ? Oh, Zakary n'est pas persuadé qu'elle n'a pas menti : comment s'en convaincre puisqu'elle est si prompte à leur cacher des choses ? Et à vrai dire, il se fiche un peu de tout cela, il a envie de retourner dans le salon et rire avec ses frères de cet événement. Se moquer un peu de Natanaël qui a hurlé comme un gosse quand l'alarme a retenti. Ses yeux se tournent vaguement vers la fenêtre derrière laquelle il devine le visage de Narym.

Évidemment, papa dément les propos de la femme. Il fallait s'y attendre, leur père a bien trop confiance en ses enfants. En attendant, Zakary est bien content que ses parents s'en aillent discuter de cette affaire pour prendre une décision ; saisissant le message silencieux de son père et son "s'il-te-plaît" qu'il ne dit pas, Zakary s'avance d'un pas vers la mère et sa fille pour prendre le relais. Un long sourire vient lui étirer les lèvres : il est d'une nature beaucoup trop enjouée pour faire la tronche maintenant qu'il a compris qu'il n'y avait plus de danger.

« Il va bien ? » questionne-t-il en désignant la voiture, là derrière, du menton.

Parce que pendant que tout ce beau monde discutait, les uns inquiets d'entendre revenir d'entre les morts un prénom honni, les autres agacés de voir leur domaine violé de la sorte, lui a été attentif à l'engin moldu avec ses phares qui lui explose les rétines. Et il a bien vu une silhouette derrière la vitre, une silhouette dont la tête semble brinquebaler.

*

« Je ne sais pas qui de la mère ou la gamine est la plus irrespectueuse, » commente Arya d'une voix polaire en croisant les bras avant de faire face à son mari.

Celui-ci l'a amenée à une dizaine de pas du groupe, suffisamment loin pour pouvoir discuter en toute intimité mais pas trop non plus afin de pouvoir garder un œil sur ce qui se déroule près de la voiture. Il essaie d'ignorer l'appréhension qui lui dévore les entrailles quand il ramène ses yeux doux sur Arya.

« Laissons à Aelle le choix. De toute façon elles sont déjà là, murmure-t-il précipitamment en voyant les yeux de sa femme s'agrandir, on ne peut pas changer ça.
Pardon ? »

Sa voix claque et ses yeux vrombissent.

« Il est hors de question de laisser quoi que ce soit à notre fille. »

Et surtout pas cette Charlie Rengan là ! semble crier son regard.

« Arya, elles sont toutes les deux majeures. Jusqu'à quand allons-nous persister à vouloir... »

Il soupire, se frotte les yeux. A un geste de dépit. Il ne termine pas sa phrase.

« À vouloir quoi ? Qu'Aelle ne retourne pas à ses vieux tourments ? Son comportement commence tout juste à s'arranger, et encore... Mais au moins avons-nous dépassé le pire. Et tu voudrais les autoriser à se voir ?
Si elles veulent le faire nous ne pourrons rien y changer, insiste Zile d'une voix pressante. Nous n'avons pas à prendre cette décision à la place d'Aelle, enfin. Elle est grande, maintenant. Et si ça doit arriver... Je préfère autant que ce soit ici. »

Trembles-tu ?

Rose PRIVÉE
Paya, malgré l’agacement et la confusion, se délectait de la torsion au cœur même des réceptacles d’Arya, deux amandes oculaires nerveusement gorgées d’éclairs.
Et si elle pouvait se permettre d’adorer toutes les émotions qui parcouraient ces éclairs, elle s’y serait abandonnée avec un plaisir candide ; même si, quelque-part au fond de son âme, elle s’en voulait légèrement d’avoir torpillé son unique alliée-de-regard ; un remords pourtant si maigre qu’il s’était déjà volatilisé.
Impossible, Paya ne s’abandonnait à rien, elle ne faisait que se délecter d’avoir visé aussi juste ; comme si l’univers lui avait tendu la cible en riant. Ainsi donc cette gamine d’Aelle n’avait effectivement rien dit à ses parents. *Bien…*.
Elle s’en délectait comme on saignait un secret.

Le regard plongé dans les amandes d’Arya, Paya était consciente qu’elle jouait à un jeu dangereux, ainsi s’appliquait-elle à aiguiser son esprit de serpent encore plus finement ; jusqu’à entendre au loin, dans ses pensées-éveillées-de-feu, le hululement d’une chouette hulotte.
Ouverte à tout empoigner, à tout confisquer pour son propre compte, elle se tenait sur une ficelle bien fragile, tendue dans le sablier de ce jeu dangereux. Car c'est bien de cela dont il s'agit : elle jouait sa vie, puisque c'était celle de sa fille qui était en jeu. Et elle la jouait comme si c’était une véritable question de vie ou de mort, sans savoir à quel point elle avait raison sur ce point-là. Elle ne pouvait que tâtonner à l’aveugle, avec comme seul outil — paradoxalement — son grand regard émeraude nimbé d’un mamba qui se tait, pour l’instant. Alors elle s’accrochait d’autant plus fort aux torsions des éclairs qui virevoltaient sur le visage de cette autre-mère, n’en perdant pas la moindre miette de ce repas copieux.
Explicitement, avec sa voix qui tonitruait sans se soucier, elle se rangeait du côté de sa petite fille, l’enserrant toujours de sa puissante main gauche, se barricadant toutes les deux derrière une devanture dorée.
Implicitement, avec son regard qui s’élargissait tel un abîme, elle transmettait un miroir de ressentis à ces amandes qui se plissaient à vue d’œil.
Malgré le magnétisme qui opérait au sein de Paya pour cette autre-mère, une pensée brillante illumina les affres de ses écailles d’esprit : *En aucun cas ce n’est une Vélane*, et — tout en laissant transparaître un pli à sa lèvre qui n’était pas de satisfaction, mais bien le frisson d’un futur devenu présent sous ses yeux — elle s’autorisa à parcourir la silhouette de celle-qui-englobait-toute-son-attention.
Arya pulsait de beaucoup de choses, mais pas de cette aura si particulièrement *Fausse* qui caractérisait les Vélanes. Son halo n’arborait pas ce velours éclatant piqué d’étincelles qui pouvait frapper le cœur de Paya face à une de ces créatures, aucune odeur verte de feuilles neuves ne lui débordait ses sens, ni même aucune légèreté enivrante du ciel ne se nichait sous le socle de son ventre. *Définitivement pas*. Arya était réelle, tout ce qu’il y avait de plus réel. En fin de compte, c’est par cela qu’elle était d’autant plus belle aux yeux de Paya, malgré ses traits aussi comprimés qu’une bête foudroyée.
*Bien…*. Ainsi, Aelle n’était pas une créature qui pouvait se targuer d’être une demi-Vélane, ou même une quart-de-Vélane ; cette possibilité était définitivement écartée des pensées-noires. Avec, dans le même temps, une colossale inquiétude qui disparaissait soudainement du cœur de Paya, puisque si cette Aelle n’avait aucun pouvoir magique sur sa petite fille, alors tout serait bien plus simple à gérer avec des mots, n’est-ce pas ?
Il n’y avait plus d’inquiétude face à un quelconque artifice à contrer, ni de sortilège ou d’envoûtement à expliquer, ni d’absolument rien qui pouvait dépasser les limites de la raison.

Ah, si seulement Charlie Paya-Rengan percevait en Charlie Rengan-Paya l’ivresse du Parfum d’Elle qu’elle ne cessait de suivre, même dans ses rêves les plus délabrés — et qui n’a rien de magique, si ce n’est qu’il était profondément scarifié dans son Âme.


𝄞


Je ne pense pas qu'elle soit au courant, madame, et ce n’est plus un cœur qui se tient dans ma poitrine, mais un bordel d’éclactasme. *’d’merde !*. Aucune idée de ce que c’est, une espèce de monstre-de-mon-sable entre l’explosion, l’éclat, le spasme, le cataclys— « Vous nous excusez une minute ? ».
Et mon souffle se déchire.

Hhaa….

Alors que je rattrape les morceaux déchiquetés de mon air, la main de Maman passe dans ma vision, toute invitante, paume vers le haut, à ce qu’ils soient bien excusés une minute. Une main qui veut dire qu’il n’y a aucun problème, qu’elle va me tenir bien sagement à ma place et qu’on ne va surtout pas bouger. *Bordel…*. Ouais, elle n’a pas intérêt à me lâcher, sinon je me catapulte sur leurs gueules juste pour les défoncer, tous.
J’ai mal à la gorge.
Là, sur ma plage aux grains *’noirs ?*, ma créature-de-sable tient une baguette. *’et si j’les attaque tous ?*. Est-ce que j’aurais le temps de tous les démonter ? *Tous !*. Sauf Elle. *Bordel !*.
À l’orée de ma vision, les parents d’Elle s’éloignent déjà.
Trop tard.
*’ordel…*.
Alors que ma gorge saigne des stalactites fermentés de rage.




Si une respiration pouvait avoir une intonation, alors celle de Charlie résonnait comme un tonitruant « J’te jure que c’est vrai, Maman ! » aux oreilles de Paya, avec une voix déjà aigüe qui partirait dans des strates encore plus fluettes. Sa petite fille était très expressive avec son corps, tout en elle avait un sens et traversait sa peau avec une fulgurance parfois inquiétante. Ainsi, gardant un rictus enjoué sur ses lèvres, Paya fit vriller son regard vers sa fille, qui à son tour pivota son visage vers elle, sans pour autant croiser leurs émeraudes.

Tout va bien ma chérie, roucoula sa lumière vocale qui était passée de puissance grandiloquente à une simple caresse pour le cœur de sa fille.

Lorsque Zile avait démenti son affirmation, elle ne lui daigna pas le moindre regard ; préférant se concentrer uniquement sur tout ce qui émanait d’Arya. Bien sûr que sa propre petite fille n’avait pas menti. Qu’était-ce donc que ces insinuations insidieuses ? Elle l’avait parfaitement perçu dans le regard de cette autre-mère : leur Aelle avait des choses à cacher, et bien plus que tout ce qu’ils oseraient imaginer, eux tous réunis, se persuadait-elle ; en était-elle même certaine ! Elle, et son esprit de vivacité.
Le visage de Charlie reprit lentement sa position précédente, les yeux plongés par terre, dans une torpeur que Paya avait du mal à supporter. Ainsi, soupirant intérieurement, elle détour— « Il va bien ? ».

Son émeraude se braqua brusquement sur le porteur de cette voix.

*Zakary*. Cette même manie de répéter les prénoms, transmise de mère en fille, pour bien ancrer les émotions associées à cette personne ; bien souvent à cette simple case.
Paya n’avait jusque là pas vraiment prêté attention à ce grand-jeune-homme, et la première pensée qui lui traversa l’esprit, c’était à quel point il semblait être du même âge qu’elle.

Pour sûr, en un souffle délicat, presque charmeur, alors qu’elle lui offrit en même temps une esquisse de sourire.

C’était un homme dans la fleur de l’âge qui se tenait devant elle, miroir de son propre âge ; elle ne serait pas étonnée s’il lui avouait avoir deux — trois tout au plus — années de moins qu’elle. Et pourtant, les voilà face à face, l’une avec une fille qui le dépassait, l’autre avec sa frimousse d’adulte aux airs complaisants.
Peut-être voulait-il réellement s’enquérir de l’état de son mari ? Ou peut-être que son intention était uniquement de faire la conversation ? *Bien…*, conclut le sifflement de son esprit en se désintéressant de Zakary, qui n’avait aucun intérêt pour Paya en l’instant. Son émeraude préférant lorgner les deux silhouettes qui s’étaient lovées d’une certaine intimité, à quelques pas de là.

Le cœur serré, une curiosité perverse prédominait les émotions de Paya. Le jeu devenait de plus en plus dangereux, elle le ressentait dans ses entrailles en dépit de son sourire suintant de façade. Les sens en alerte, son émeraude jonglait entre les deux silhouettes, tout en appuyant son empreinte sur Arya. *Impossible* d’entendre ce qu’ils disaient, et la présence du grand Bristyle en face d’elle ne lui permettait pas d’user de sa magie pour y remédier.
Ah, qu’est-ce qu’elle aimerait épier ces paroles comme une petite peste de souris ! Une souris qui avait la nausée tant son avidité lui malaxait les tripes !
Et comme une réponse à son appel muet, son sourcil droit s’arqua légèrement lorsqu’elle perçut le sursaut de cette autre-mère — avec, dans la foulée, un rictus hautain qui alla mourir sur l’unique socle qui pouvait le percevoir : le regard de Zakary.

Arya se battait elle aussi pour sa progéniture, miroir d’elle. Leurs armes étaient différentes pour une guerre tout à fait identique : leurs deux filles ne devaient pas se côtoyer.
Rien que l’idée de repenser à la première année de sa petite fille chérie lui retournait l’estomac. Peu importe ce qu’il s’était passé, elle ne voulait même pas oser s’aventurer sur de telles terres, vu l’état dans lequel avait été sa petite Charlie. Si fragile, si minuscule. Si misérable.
Aujourd’hui, elle n’était ni fragile, ni minuscule ; mais tellement plus misérable.
*Elle ne doit pas venir*. Cette maudite créature.
Pourtant, elle est toujours là, rampante dans son âme, cette satanée curiosité de rencontrer ce monstre. Elle n’était jamais morte, depuis tant d’années, cette avidité de savoir qui elle était. Une avidité qui se transformait gentiment, à mesure qu’elle se faisait refouler, en terrible obscénité.

Ayant totalement occulté le Bristyle lui faisant face — et éjectant son obscénité de sa conscience — Paya continuait à se délecter de ce mets copieux qui n’en finissait pas de se dérouler devant ses babines, un menu en plusieurs temps, imperturbable de l’extérieur, brûlé depuis des lustres à l’intérieur.
Elle voulait qu’Arya réussisse à convaincre son mari de ses idées, au risque que la guerre entre les deux familles n’éclate dans un terrible bain de sang.
Tout comme elle espérait toucher du regard l’objet de tout ce chaos, de toute cette fresque de bêtise, de ce silence aux allures criardes, de ce bout d’univers en désordre : Aelle Bristyle.


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La neige ne cesse de s’amonceler, tel un mirage qui ajouterait une nouvelle couche à ses ondulations à chaque seconde qui s’enflamme.
Chaque flocon est une goutte de plus.
Chaque goutte est un espace en moins.
Et chaque espace s’écrase, goutte à goutte, en flocons tassant la gorge jusqu’à la noyade.


Bien pire qu’Elles.
Dernière modification par Charlie Rengan le 24 avr. 2025, 14:47, modifié 2 fois.

« Bienvenue chez Toi »

Rose PRIVÉE
Peu de mot aurait pu forcer Arya à se taire. Et pourtant, la voilà qui étire un silence tranchant sous les yeux hantés de son mari. « Si ça doit arriver... ». Mais Arya n'a pas envie que ça arrive, elle ne le veut pas, et si elle ne le veut pas, cela n'arrivera pas. C'est une règle simple de son univers : si elle ne veut pas, rien n'arrivera, voilà tout. Il n'y a pas grand chose qui atteigne encore Aelle, mais les ordres de ses parents, ça, elle ne peut pas y faire grand chose. Si Arya dit non, ce sera non, point à la ligne. Aelle n'a d'ailleurs pas à le savoir, qu'est-ce que ça apporterait à la famille de savoir que Charlie Rengan, cette immense fille qui suinte d'étrangeté, est venue ici pour exiger de la voir ? Restons dans le silence, voilà tout ! Ne disons rien, faisons comme si rien n'était arrivé, nous rentrerons à la maison après le départ des indésirables, nous dirons « rien qu'une erreur ! », mensonge qui froncera les sourcils de Zile et de Zakary, et l'affaire sera réglée. Mais voilà, le plus grand défaut de son mari lui joue encore des tours à elle, sa femme. Ce ne sont pas tant ses yeux qui dégoulinent toujours de douceur malgré les années et les épreuves... C'est surtout sa voix. Sa voix et ses insupportables vérités pleines de raisons. « Je préfère autant que ce soit ici ». Il suffit qu'il le dise pour qu'Arya prenne conscience, non sans surprise, que, par Merlin, elle aussi préfère autant que ce soit ici, si cela doit se passer. Sous sa surveillance, sous son contrôle — ou plutôt sous celui de Zile qui sera plus à même de gérer d'éventuelles crises de larmes ou de colère.

Arya se mure dans un silence accusateur, frustrée que son mari ait raison, frustrée de voir sa détermination flancher. Tout gentil qu'il est, Zile ne l'interrompt pas dans son silence : il la connait suffisamment, et en général il en sait assez sur les êtres humains, pour comprendre qu'il est parfois nécessaire de laisser de la place aux mots tus : s'il dit ne serait-ce qu'un seul mot, la réflexion d'Arya trébuchera et elle continuera de dire "non !" sans prendre le temps de réellement y penser.

Pendant qu'elle se sent s'enfoncer dans la terrible compréhension qui lui est apparue, Arya envoie ses yeux agresser les deux femmes restées sous la surveillance de Zakary. Sans étonnement aucun, elle note l'attention que leur porte la mère, cette sorcière qui pense détenir de Grandes Vérités à propos d'Aelle. Arya n'apprécie pas l'évidente curiosité de cette Paya-là. Elle se sent cernée sous son regard. Elle n'a pas envie d'accepter. Elle veut voir ces gens partir, elle veut retrouver la quiétude de son chez-elle, profiter de la présence de ses enfants, de la paix relative de sa vie. Elle ne veut pas de cette famille près d'elle ni près de sa fille. Elle aimerait bien que tout s'arrête, maintenant, que tout revienne à sa place. Mais Arya Bristyle n'a jamais eu la moindre tendance à la rêverie, aussi s'arrache-t-elle aisément de ses envies immatures pour revenir à l'instant présent. Elle inspire profondément par le nez ; l'air froid de l'hiver lui pique les narines et la douleur remonte jusqu'à sa tête.

Laborieusement, elle ramène ses yeux sur Zile.

« Elles ne voudront jamais discuter sous notre surveillance. »

Son orgueil se remettra-t-il de cette bataille abandonnée ? Sans doute pas, songe Arya en sentant la piqûre de sa fierté blessée au creux de ses entrailles.

*

La voix d'Arya fait bondir le cœur de Zile. Au fond de lui, tout au fond, si on dépasse toutes les couches de politesse, de gentillesse, d'amour pour son prochain, toutes ces valeurs dans lesquelles il s'est construit une fois arraché au carcan toxique dans lequel il a grandi, tout au fond de lui, Zile en veut à sa femme de ne pas insister davantage pour refuser son idée, toute raisonnable soit-elle. Le sentiment ne persiste que le temps d'un battement de cœur : très rapidement, il est enseveli sous l'acceptation, l'amour, le respect, toutes ces (conneries, dirait Arya, en utilisant un mot certes moins vulgaire), tous ces essentiels qui font de Zile Bristyle un homme profondément bon. Ne reste que l'acceptation. Son visage se détend, même si ses yeux sont toujours hantés.

« On ne peut pas leur imposer notre présence, corrige-t-il d'une voix tendre. Elles sont majeures.
Tu l'as déjà dit ! » souffle sa femme, agacée d'être corrigée.

Oui, il l'a déjà dit. Il s'en drape comme d'un bouclier, de leur majorité. Il préfère se dire que c'est son devoir de leur laisser l'espace de s'exprimer, de se rencontrer dans un lieu sécurisé et clos, entourées de leur famille, plutôt que de continuer de croire qu'Aelle est sa petite fille, sa toute petite fille, peu importe sa majorité, qu'il doit la protéger, lui imposer ses propres peurs, sa terrible peur de la voir souffrir, se renfermer davantage. Croire cela lui fait mal, tellement mal qu'il sent déjà son souffle se couper : Aelle n'est plus sa petite fille, elle a fêté il y a quelques semaines ses dix-sept ans, en juin dernier elle les a rejoint sur le quai avec une fille qu'elle a embrassée, aux dernières nouvelles Aelle est une grande adolescente beaucoup plus épanouie que ces dernières années, malgré son air ronchon, les derniers moments qu'ils ont passé tous ensemble étaient doux de normalité... N'est-ce pas normal qu'il lui accorde sa confiance après toutes ces preuves qu'elle va mieux ? N'est-ce pas son devoir de permettre à son enfant de s'épanouir ? De lui laisser l'espace de devenir la future adulte qu'elle sera ? Est-ce la bonne chose à faire de la laisser gérer cette situation, de la laisser faire face à ses vieux démons ? Doit-il l'en protéger ou, au contraire, lui donner les armes pour affronter cette situation au mieux ? Zile est bien des choses, notamment un père qui aime voir ses enfants grandir autant qu'il en souffre, mais jamais, jamais il ne fera quoi que ce soit pour entraver le bon développement de ses enfants. Jamais.

Ses épaules s'affaissent légèrement.

« On ne peut pas décider pour elle, dit-il d'une voix si douce, que n'importe qui, même Arya, comprendrait à cet instant que ses pensées ont pris un nouveau tournant. Elle nous a prouvé qu'elle allait mieux. »

Il capte la grimace sur le visage de sa femme.

« Qu'elle allait mieux à sa manière, précise-t-il en étirant légèrement les lèvres. Donnons-lui la possibilité d'affronter ce moment, d'accord ? Ça ne rimerait à rien de l'en empêcher. »

Les lèvres d'Arya reste pincées, elle s'enfonce dans un silence qui ressemble à un gouffre. Zile sait qu'il n'a pas besoin d'en dire davantage, qu'elle est déjà convaincue. Et Arya est une femme de peu de mots, elle ne lui donnera pas raison, même si son comportement le prouvera. Mais il ne peut pas s'en empêcher, car il n'aime pas les non-dits.

« Qu'en penses-tu ? »

*

Il la force à s'extirper de son silence ; pour la peine, ses lèvres se pincent encore plus fort quand elle ramène son regard noisette sur le visage inquiet de Zile.

« J'en pense que ces vacances commençaient plutôt bien et qu'elles ont tout gâché. »

Évidemment, Arya est loin de se douter que son mari pense la même chose qu'elle. Elle surprend son regard sur les deux immenses femmes restées avec Zakary et se persuade qu'il leur trouve tout un tas d'excuses, qu'il les comprend alors même qu'elles mettent le bazar dans leur vie. Comme il ne dit rien, c'est facile de croire qu'une fois encore, son mari a des pensées bien différentes des siennes. Arya pousse un long soupir.

« Faisons comme ça, alors. »

Là également, elle a du mal à entraver sa fierté étranglée, mais elle fait des efforts, car au final ce n'est rien de plus qu'une femme et sa fille, elle ne doit pas s'en faire pour si peu.

Oui, faisons comme cela. Laissons-les se voir. Après tout, Aelle leur a fait comprendre il y a des années qu'ils n'avaient rien à faire dans ses histoires, qu'elle les réglait à sa façon, elle qui sait si bien faire, qui est si indépendante, qui ne raconte rien, ni ses bonheurs ni ses malheurs. Arya croise les bras sur sa poitrine et dresse légèrement le menton. Si elle était sincère avec elle-même, elle se rendrait compte qu'elle a peur, tout simplement, qu'Aelle s'éloigne davantage d'elle et de sa famille. Mais Arya n'est pas sincère avec elle-même.

*

« Vous êtes sûre ? » insiste Zakary d'une voix crâneuse en cherchant à ramener sur lui le regard de cette femme qui n'a cesse de tourner son attention vers ses parents.

Lui aussi aimerait bien se tourner vers eux, les regarder, s'approcher pour tout entendre, s'immiscer pour donner son avis : nous avons diné, il est tard, quoi que vous décidez, ça peut attendre demain, on ne va pas se laisser gâcher notre soirée par ces gens irrespectueux ! Mais voilà, Zakary a reçu la tâche de prendre soin de leurs indésirables invitées, aussi se retient-il, reste-t-il en place et essaie-t-il d'attirer l'attention de la mère de Charlie.

Le regard de Zakary, souvent, revient sur cette dernière. Il ne l'imaginait pas ainsi. D'ailleurs, il ne l'imaginait pas tout court. Mais tout de même... Rares sont les gens plus grands que lui et la plupart du temps, c'est vrai, ce sont plutôt des hommes. En fait, c'est la première fois qu'il rencontre une femme plus grande que lui... Deux femmes plus grandes que lui. Il a du mal à croire que cette fille qui ressemble plus à une femme qu'une enfant soit réellement Charlie. Charlie qui, lorsqu'elle avait onze ou douze ans, a percuté la vie d'Aelle et l'a totalement changée, même si Zakary ne comprend toujours pas très bien comment. Aelle a-t-elle été amoureuse d'elle ? Alors il se questionne bêtement, parce qu'il faut bien occuper le temps : Charlie était-elle aussi grande à l'époque ? Quelle était leur relation ? Ont-elles passé beaucoup de temps ensemble ? À quel point se connaissent-elles ? Que se passera-t-il si elles se voient ce soir ? Qu'est-ce qui changera dans leur famille après ça ?

Il y a quelques années, il était proche d'Aelle. Ils s'envoyaient des hiboux, il lui racontait des anecdotes de ses années à Poudlard, elle parlait (un peu) de son quotidien à l'école. Leur relation était agréable, régulière. Surpris par la pointe de douleur qui s'enfonce dans son cœur à ces pensées, Zakary se crispe légèrement ; il force ses yeux à se détourner de Charlie et les pose sur la voiture dans laquelle la silhouette se dessine touours. N'a-t-il pas fait le deuil de sa relation avec Aelle depuis longtemps ? Si. Alors pourquoi regrette-t-il tout à coup de ne pas être capable de la comprendre davantage, de comprendre à quel point cette Charlie a été importante pour elle ?

Le crissement de la neige dans son dos l'empêche de penser davantage. La réponse, si réponse il y a, de la mère n'a pas le temps d'arriver que ses parents reviennent. Il lance un regard à son père qui lui sourit ; s'il sourit, pourquoi son regard est-il froncé ? Un coup d’œil en direction d'Arya indique à Zakary qu'une décision a été prise et qu'elle ne réjouit ni l'un, ni l'autre. Il n'en faut pas plus à Zakary pour comprendre. Et sa seule réaction est de se tourner vers la fenêtre derrière laquelle plus aucun visage n'apparaît. Dommage, il aurait bien aimé trouver un peu de réconfort dans le regard de son grand frère.

*

En passant près de Zakary, Zile dépose une main réconfortante sur son épaule. Puis il ramène son attention sur les deux femmes.

« Merci d'avoir patienté, » commence-t-il avant de prendre une courte inspiration par la bouche.

Regard vers la mère, puis il se tourne entièrement vers Charlie. Il essaie d'attirer son attention, de plonger dans ses yeux. Quand il reprend la parole, c'est d'une voix douce, une voix qui fait attention, qui entoure, qui soutient, une voix qui comprend que rien n'est aussi simple que "j'ai envie de la voir".

« Je vais aller voir avec Aelle si elle a envie de te voir, articule-t-il doucement. Je ne la forcerai pas si elle n'en a pas envie. D'accord ? »

Ce n'est qu'une formule de politesse. Qu'elle soit d'accord ou non, Zile fera en fonction des envies de sa fille, voilà tout. Mais il attend tout de même sa réponse, parce qu'il est hors de question que ce qu'il se passe ici dégénère. Et Zile, tout instinctif qu'il est, a comme l'intuition qu'il ne suffirait pas de grand chose pour que tout dégénère. Alors autant prendre soin de la sensibilité de chacun.

Vais-je devoir écrire l'Effondrement d'Aelle ?
Diantre, je...

Rose PRIVÉE
Le grand-jeune-homme Bristyle n’existant plus dans la dimension Paya, les lèvres de sa galaxie se mettaient à frémir de cette chance inouïe que l’univers lui avait offerte de sa caresse stellaire : Adam était complètement hors-jeu.
L’émeraude-aux-canines plantées sur les ondulations corporelles d’Arya et Zile, son esprit-de-noir ne pouvait pas s’empêcher de reprendre sa course folle, vrillant de ses engrenages bien huilés, s’entrechoquant en des claquements muets, sourds : Adam ne pouvait rien faire pour gâcher ses plans, et cela l’emplissait — même si ce n’était que durant un claquement de temps — d’un frémissement jouissif, tel un signe de l’univers, un sourire céleste d’approbation.
Évidemment qu’Adam avait tort ! sifflait ses méandres serpentées. Toujours à vouloir confronter les choses, c’était absurde ! Il convenait d’être plus agile que cela, d’avoir des coups d’avance, de prévoir le plus possible au risque d’y perdre des écailles.
Et Paya n’avait pas prévu de perdre la moindre écaille ce soir, que cela soit la sienne ou celle de sa petite fille. Malgré les mensonges (irritants) découverts, malgré les arguments (absurdes) de son mari, malgré les caprices (misérables) de Charlie.
*Risible*, perça un seul mot à travers sa muraille d’esprit. Aussi risible qu’Adam qui lui répétait sans cesse : « On doit la voir pour savoir quoi faire ! ». Quelle bêtise ! À quoi est-ce que cela servait ? Est-ce qu’il était nécessaire de se retrouver face à un dragon pour se rendre compte de sa dangerosité ? Aucunement ! Il ne fallait pas approcher ce qui était dangereux, même si la tentation était forte. Et cette tentation, même si Paya ne la comprenait pas, elle pouvait tout de même envisager son existence chez sa petite fille, mais c’était son rôle de mère de ne pas la laisser se faire tenter *Bon Dieu !*

Un éclair fulgurant.
Aussi vif qu’un mamba noir.

Les amandes nervurées d’éclairs étaient plantées dans l’émeraude-de-noir. Profondément.
Paya se laissa mordre, pulpeusement.
Un autre mamba noir. Arya.
Plus que la surprise de s’être fait attaquer, Paya reconnaissait encore plus fort, à chaque pulsion de temps, un miroir en cette femme-là. Pulsion qui est intimement liée au bien-être de sa fille, uniquement. Strictement sa petite fille, n’est-ce pas ? Strictement elle.
Arya, et son regard-de-serpent, persifle les recoins de son être. Le grand émeraude ne se débat pas, il se laisserait presque abandonner à cette joie à la limite du jouissif qui envahissait toute l’architecture de ses pensées. Le poison qui s’immisçait dans les nervures de son être avait un goût de miel, amer, piquant ; limite enivrante. Les crochets enfoncés en elle perlaient de quelque-chose qui s’apparentait à un déjà-vu. Elle connaissait ce goût-là, Paya.
Elle détestait ce goût-là, Paya.

Un éclair déchirant.
Aussi foudroyant qu’un regard qui s’éteint.

Durant un instant, la langue de Paya s’était fendue, prête à mordre en retour, prête à enfoncer ses crocs si profondément qu’elle aimerait faire hurler cette âme-là, mais tout disparait l’instant d’après.
Sa puissante conscience reprenant son alignement de serpent, seul et unique mamba noir en cette nuit borgne, baveuse.
Arya avait détourné son regard-de-miroir, et Paya restait sur cette même idée : elle est comme moi, celle-là. Malgré leur vertigineuse différence d’âge qui ne l’interpella pas un seul instant.


𝄞


Elle grésille à travers ma cape, mon arme. *’chier…*.
Elle crépite à travers mon sable, *Aelle*.
Elle n’est plus lourde du tout, même si elle l’a toujours été. Elle ne m’écrase plus, même si elle l’a toujours fait. Elle ne prend aucune forme sur la neige, même si elle me harcèle sur les grains de mon sel. Je les vois autant que les grains de mon sable, tout autour de moi, partout, à perte de vue, dans l’océan.
L’océan*Océan ?*, j’aime comme ce mot glisse sur ma berge. Ma créature-de-sabre qui serre la baguette ne tremble plus.
Clac. Sa baguette n’existe plus. J’abandonne le grésillement de ma magie pour observer les courbures de l’horizon, qui se cambrent sur l’océan. J’aime ce mot-là.
Il me fait du bien.
Mes paupières clignent.

Et se mélange à tout ce sel délicieux la neige-toute-grise, en train de cicatriser de la balafre que je lui ai infligée avec mes cheveux. *Bien fait*. S’ajoutent les formes des parents d’*Aelle* qui pataugent dans mon océan, foutus géants qu’ils sont. Il en faut de la grandeur pour se tenir debout comme ça sur mon eau sans couler. *C’pas des Pouffys d’merde !*, claque une pensée en me crachant du sable dans la bouche. *Mais pas toi !*. Un sable qui craque sous mes dents comme des milliers d’étoiles de verre qui se font pulvériser. *Pas toi Aelle…*. Aussi léger qu’une note.
Qui glisse sur mon sable noir pour réchauffer mes pieds glacés. Je n’ai jamais froid, mais là, j’ai l’impression d’avoir plongé dans le Lac Noir. Je suis trempée, mais il n’y a rien qui m’empêchera de te voir *Aelle*.
Rien, ni personne.
Et si tes parents veulent m’en empêcher, je te jure que je me battrais contre eux. Je te promets que j’en suis capable, je me suis déjà battue contre Papa et Maman, tu aurais du voir ça bordel ! Un carnage ! Je ne m’en rappelle même plus très bien tellement j’ai explosé ! *Aelle…*. Tu me fais faire de ces trucs que je n’arrive même pas à comprendre.
Mon propre Papa…
Ma propre Maman…
Moi-même, je ne m’étais jamais vue comme ça. J’étais moi, mais avec un peu de toi.
Un grondement éclate au loin, encore. La douce voix de Nejma qui grince comme une vieille porte pétée : bah t’façon c’est mort elle est d’jà en couple ta Aelle là. Et mon Rouge qui n’arrête pas de saigner depuis ce grondement-là, depuis cette phrase que je n’oublierais jamais, gravée dans le sang de mon cœur : là, Nejma, je la voyais avec son regard de renarde qui vomit sans jamais oser se croiser au mien, sa petite bouche tordue aux grosses lèvres qui venait de se fermer après m’avoir balancé des mots aussi dégueulasses à la gueule. Le paysage glacé qui défilait à la fenêtre de notre compartiment. La texture granulée du siège qui couronnait ses cheveux d’or. D’or puant, je ne l’avais jamais vu aussi dégoûtant. Le tremblement du Poudlard Express qui fonçait sans en avoir quoi que ce soit à foutre de ce qu’il venait de se passer.
Et moi j’étais restée plantée là une éternité, le cul écrasé sur ma banquette, le corps tellement lourd que mon cœur roulait par terre. Avec ma bouillie d’émotions toutes pétées auxquelles je ne veux surtout pas penser, et que j’ai enfermées au loin, dans le grondement.
Puis plus rien, tout était devenu Rouge.
Je voyais Rouge.
Rouge.
Tellement Rouge.
Heureusement que Nejma savait se défendre, j’ai cru que j’allais la tuer.

J’inspire longuement, faisant rouler mes grains de sable noir à m’en saturer le crâne ; dressés à tout étouffer.
En couple, hein ? *’ordel…*. Et ce qui me dégoûte jusqu’à me retourner les tripes, c’est que je ne sais même pas ce que ça veut vraiment dire. *En couple*, ça a un sale goût. Beaucoup trop salé sur mon océan, c’est pour ça que les Autres abrutis-de-parents arrivent à tenir dessus, ce n’est pas compliqué de tenir sur des blocs d’eau gonflés à en crever de sel.

Et le grondement éclate encore une fois, au loin, de plus en plus loin. Je le tiens bien enfermé.
Il faut qu’il s’éloigne encore plus, le plus possible !
Il ne faut surtout pas que j’explose comme tout à l’heure.
Mais je n’exploserais pas.
Si tes parents *Aelle* se mettent entre toi et moi. Je les défoncerais sans exploser.
« Vous êtes sûre ? ».
Si Aodren se met en travers de toi et moi. Je le démonterais si fort, sans exploser.
Et si n’importe-qui de ta tribu ose se mettre entre toi et moi. Je les éclaterais tous, sans exception, sans exploser.
« Merci d'avoir patienté ».
Je suis un volcan d’eau. Rien ne bouge, tout est parfaitement à sa place.




Les organes encore vibrants de ce qu’elle avait perçu dans le regard de l’autre-mère, Paya consentit à enfin changer de cible, et à braquer son regard dans celui, extraordinairement aiguisé de Zile.
Ce regard-là voyait des choses sur des degrés différents qui n’appartenaient pas totalement à son propre émeraude. À l’image de son mari, c’était une strate différente qui colorait sa perception, son acuité, même si elle percevait un diapason bien plus élargi dans les nuances du grand Zile Bristyle. Même s’il était plus petit qu’elle, elle n’avait aucune peine à percevoir l’ampleur de cet homme, une ampleur qui prenait une place qui ne lui plaisait pas.
Mais alors pas du tout.
Légèrement à l’image de son mari.
La phrase qui suivit, faisant briller l’obscur-éclairé-de-son-regard, ne fit qu’empirer cette répulsion coriace, qui prenait des formes soudaines, tentaculaires dans les pensées-de-noir. *Bon Dieu. Il a réussi à la convaincre*.
« Je ne la forcerai pas si elle n'en a pas envie. D'accord ? »
La langue de Paya se plaqua contre son palais, et si elle avait pu siffler comme un serpent contre Zile, elle ne se serait pas gênée.


𝄞


*’envie d’me voir ?*. J’expire. *’si elle a envie ?*. J’inspire. *’n’la forcer ?*. J’expire. *’j’aime pas ça*. J’inspire. *’l’essaie d’me niquer là*. J’expire. *’pourquoi ‘lle voudrait pas ?*. J’inspire. *’c’pas possible*. J’expire. *’c’que en couple ?*. J’inspire. *’ai rien à foutre*. J’expire.

Écoute-moi bien, belle voix, si toi tu n’es pas capable de la forcer, alors moi, je la forcerais.
Et si toi aussi *Aelle* tu te mets entre toi et moi. Je t’imploserais si fort, sans jamais exploser.

Alors que gronde au loin, très loin, les 88 notes de mon âme que je tais.
Qui ferme bien sa gueule.


Je dois rester concentrée, il n’y a que ma créature-de-sable-noir qui existe maintenant, et c’est le moment de plonger dans l’océan. *’veux pas m’voir ?*. Bordel. *Aelle*. Pourquoi tu ne voudrais ne pas vouloir me voir ?
Gronde.
Tu m’as vraiment oubliée ?
Et gronde, gronde !
J’ai envie de chialer.
GRONDE.
J’ai envie d’exploser.

Mes paupières se pressent si fort que mes tempes me griffent de douleur. J’expire.
*ARRÊTE !*. J’arrête ! *BORDEL !*. Ma poitrine me fait mal ! Depuis quand ? J’inspire.
Ma main se plaque contre mon cœur qui fait un bordel discordant. *’lle m’a pas oublié !*. Je ne respire plus.
D’accord, Monsieur Bristyle ! D’accord ! Vous avez entendu ?! Tout ce que vous voulez !
*J’veux juste A…* Merde. *’Ae…*. Je… *’veux juste la voir !*. Merde ! Elle pèse des tonnes ! Elle me fait mal à la langue ! Mal au cœur ! Mal à la poitrine ! Mal au corps !
Mon souffle se défragmente.

D’accord ! je ne crie pas, mais presque. Une tornade de sable qui explose dans ma bouche.
J’étais obligée de la libérer pour ne pas réellement exploser. Même si j’en brûle d’envie.
Je ne veux surtout pas risquer de voir tout Rouge. Même si j’en rage d’envie. *Non*. Une seule explosion aujourd’hui, c’était suffisant pour toute une vie ; et plus jamais je ne veux ressentir ça, j’ai bien cru que j’allais crever de douleur.
Ma main s’écrase contre ma poitrine, et je serre. J’essaie d’enlacer mon cœur avec mes doigts, même à travers toute la chair qui nous sépare.

Mes paupières s’ouvrent doucement, et je sens que mes yeux sont aussi secs que mon océan est mouillé, de sel. *Tu…*. Parfait, rien ne doit déborder.
Je suis un volcan liquide, durci, qui n’explosera pas.
*’tu viens, hein ?*. La neige à mes pieds n’a plus la moindre cicatrice de mes cheveux.
Déjà ?
Une pointe de jalousie barbote dans mon eau. *’j’t’attends, j’suis juste là*. Moi aussi, j’aimerais bien que mon cœur soit comme cette belle neige grise-de-nuit.
Même foutrement saignant, n’en garder pas une seule cicatrice.


Tu… Je…
Nous,
la gueule dans Leur putain de Tartare.

« Bienvenue chez Toi »

Rose PRIVÉE
Tu finiras par me tuer.


Zile ne manque rien du spectacle qui se joue devant lui. Comment aurait-il pu en manquer la moindre miette, puisqu'il a les yeux braqué sur Charlie et sur personne d'autre ? Il la voit, cette main. Il la voit se plaquer sur un cœur qui, sans doute, doit battre un peu trop vite. Il les a vu, ses paupières, se fermer à s'en déchirer. Et cette bouche par laquelle son souffle s'expirait. Encore une fois, Zile sent tout son être se refermer violemment. C'est d'une brutalité sans nom : une douleur qui se répand dans tous ses membres et qui crispe tous ses muscles. Son ventre, surtout, se noue méchamment. Alors Zile se demande s'il a raison de faire ce qu'il a décidé de faire. S'il a raison de les laisser se voir. Il ne sait pas d'où provient la souffrance de Charlie, mais il est capable de reconnaître quand quelqu'un a peur. Peur de revoir Aelle ? Peur de ce qu'Aelle pourrait lui dire ? Pire, peur qu'Aelle refuse de la voir ? Après tout, elle a fait traverser le pays à ses parents pour la voir... Et si Aelle refusait ? Charlie en souffrirait, c'est évident. Aelle aussi souffrira du simple fait de savoir que Charlie est venue jusqu'ici. Refuser de la voir, ce serait prendre une décision — prendre une décision, c'est douloureux, Zile est bien placé pour le savoir puisque lui-même vient d'en prendre une.

Lorsque l'accord de Charlie s'expulse de sa bouche, Zile se souvient qu'il lui faut respirer. Doucement, il aspire un filet d'air. Ses épaules se relâchent. Peu importe si sa décision était la bonne ou non : Charlie a accepté, il doit aller au bout des choses, maintenant. Quoi qu'il se passe ensuite, la balle est dans leur camp à elles. Elles sont adultes, du moins selon la loi. Elles peuvent régler leurs problèmes toutes seules, elles le doivent, d'ailleurs. C'est une occasion qui ne se reproduira pas : sans cette rencontre aujourd'hui, qui sait comment les choses évolueront ? Elles pourraient se disputer à Poudlard, se faire du mal en étant loin de leur famille, laisser pourrir la douleur au fond de leur cœur et tout recommencera comme lors de leur première année. Peut-être plus douloureusement, car ce ne sont plus des enfants. Non, songe Zile, ma décision est la bonne. C'est la bonne.

Incapable de parler, il se contente d'un hochement de tête. Un hochement de tête qui se répète, comme s'il avait besoin de réaliser plusieurs fois le mouvement pour bien l'ancrer dans son corps. Alors seulement, sa voix se libère, juste après que ses yeux se soient tournés, brièvement il faut dire, vers sa femme qui s'est contentée de lui montrer un visage gravé dans le marbre.

« J'y vais dans ce cas. »

Sa voix s'élève à peine sous la toile obscure de la nuit. Il coule un regard en direction de Paya, la mère. Pas de refus de ce côté-là, il est donc libre d'aller sans entrave.

*

Zakary le suit du regard quand il s'éloigne vers la maison. Les pieds de Zile crissent dans la neige ; le bruit prend une drôle d'ampleur dans le silence qui règne entre les deux parties. Il aurait bien aimé le suivre et se mettre au chaud ou, mieux, proposer à tout ce beau monde de s'abriter dans le salon, mais il sait que ce n'est pas possible : il ne va pas inviter la famille de Charlie a prendre le thé dans le salon alors qu'Aelle se trouve là-bas. C'est encore trop tôt. Peut-être dans quelques minutes, si les filles décident de discuter... Merlin, gémit-il intérieurement : l'heure du dîner est passée et voilà qu'ils vont devoir faire la discussion à des inconnus impolis, tout cela parce qu'une gamine plus grande que lui a décidé que c'était le bon moment se pointer ici ! L'irrespect est l'une des rares choses que Zakary déteste profondément. Il doit prendre sur lui pour s'arracher au dos de son père qui pousse la porte d'entrée de la maison et pour se tourner vers la mère, qui n'a pas répondu à son inquiétude à propos de l'homme resté dans la voiture.

« On vous aurez bien invité à vous mettre à l'aise, commence-t-il sans retenir le sourire insolent (pas méchant, mais moqueur) qui lui étire les lèvres, mais comment dire, c'est délicat. »

Aussitôt ses mots prononcés, que Zakary ravale son sourire. Il n'aime pas ce qui est en train d'arriver, mais il n'a pas non plus envie de se montrer insultant. Encore une fois, son regard se décale en direction de la voiture. L'homme, derrière la vitre avant, continue de dodeliner de la tête. Qu'a-t-il ? La mère de Charlie ne semble pas s'en inquiéter outre mesure... mais en même temps, Zakary n'a aucune confiance en elle.

*

« Attendons de voir comment se règle l'affaire avant de faire chauffer le thé. »

La voix d'Arya claque comme un coup de vent colérique. Même la neige semble frémir sous la froideur de son ton. Il n'y a qu'Arya Bristyle pour faire de l'ombre à de la neige. Ses yeux ne quittent pas la vallée que représente le visage de Paya. Une vallée obscure déchirée par deux billes qui veulent tant dire mais qui ne disent rien. Il n'y a pas grand chose qu'Arya apprécie sur ce visage à la beauté beaucoup trop étrange pour elle, mais elle ne peut rien y faire pour le moment. Ses mâchoires se serrent, elle se camoufle derrière son visage de marbre et attend impatiemment que les choses se passent.

Elle aurait aimé accompagner son mari, surveiller la réaction d'Aelle face à l'annonce, mais elle sait que ce serait déraisonnable : elle n'a pas envie de laisser Zakary seule avec leurs non-invités et n'a pas plus envie de les laisser, eux, seuls sur le parvis de sa demeure. Alors elle reste là, en ayant parfaitement conscience qu'elle-même n'aurait pas pu prendre la place de son mari. D'ailleurs, la question ne s'est pas même posée. C'est Zile qui annoncera la chose à Aelle, Zile et personne d'autre. Arya n'aurait pas voulu le faire et n'aurait de toute manière pas pu. Ce n'est pas elle qui annonce les mauvaises nouvelles, dans la famille, ce n'est pas elle qui réconforte. Ses enfants viennent la voir quand ils ont besoin de conseils ou quand ils veulent être secoués. Tous, même elle, se tournent vers Zile quand ils sont à la recherche de douceur et de compréhension, tous ces bons sentiments dont Arya ne sera jamais faite. C'est ainsi. Mais pourtant, par Morgane, elle brûlerait le monde pour pouvoir assister à la conversation entre Aelle et son Zile... Tout plutôt que ce face à face glacial et silencieux qu'elle n'a pas envie de remplir de paroles. Elle n'a rien à dire. Ni à la mère et à son regard qui tranche ; ni à la fille, qui fuit si efficacement les yeux de tous.

*

Toutes les têtes se lèvent lorsque Zile pousse la porte du vestibule. Dans l'entrée, il a pris le temps d'ôter la neige de ses chaussures, d'enlever sa cape et de respirer. Il a respiré un long moment en écoutant les bruits de ses enfants étouffés par la porte. Il a respiré encore et encore sans réussir pour autant à calmer son appréhension. Quand il a compris que rien ne pourrait le calmer, il a poussé la porte.

Ses quatre enfants restants sont assis autour de la table. Non, se corrige-t-il. Pas tous les quatre. Seulement les trois garçons. Aussitôt, son regard part en quête d'Aelle, restée sur le fauteuil du salon. Son cou est tendu par-dessus son épaule : elle le regarde entrer. Elle tient un livre dans les mains, mais elle le tient dans une telle position que Zile comprend qu'elle n'était pas en train de lire, elle essayait seulement de s'occuper. Leurs yeux se croisent ; le monde se tait autour de Zile. Le visage de sa fille est doux lorsqu'elle ne fronce pas les sourcils. Ses yeux brillent de curiosité. Les traits familiers d'Aelle, son nez fin, ses lèvres discrètes, sa peau pâle, font sursauter son cœur : il a envie de traverser la pièce pour la serrer dans ses bras, pour la tenir éloigner du monde entier. Puis ses oreilles se débouchent soudainement et les bruits de la maison envahissent Zile.

« Bon, papa, dis-nous ! se plaint Aodren en faisant racler les pieds de sa chaise sur le parquet.
Ils arrivent, maman et Zak ? questionne Naël, toujours assis.
— Laissez-le parler, les gourmande Narym en secouant la tête. Il va tout nous dire. »

Zile referme la porte derrière lui, un sourire doux aux lèvres.

« Tout va bien, dit-il pour les rassurer. Seulement des invités impromptus. Votre mère et Zakary sont restés dehors pour leur tenir compagnie.
À cette heure-là de la soirée ? s'étonne Narym. Et dehors ? On ne peut pas les faire entrer ? »

Il a un air soucieux, comme si l'idée de laisser tout ce monde dans le froid l'inquiétait réellement. Et Zile connait suffisamment son fils pour savoir que ça l'inquiète effectivement. Incapable de se retenir, Zile lance un regard à Aelle qui, sans qu'il ne comprenne pourquoi, se met à froncer les sourcils. Elle ne se lève pas, reste affalée dans son fauteuil.

« On verra tout à l'heure. »

Zile prend une grande inspiration et s'arme de courage. D'un regard, il englobe tous ses enfants. Il se tourne légèrement pour faire face à Aelle plus qu'aux trois autres.

« Une personne est là pour te voir, Aelle. C'est pour ça que ces gens sont arrivés à cette heure-là de la soirée.
Sérieux ? s'exclame Aodren. Mais c'est qui ?! »

Il s'écarte de sa chaise et fait mine de traverser la pièce. Son visage brûle d'une intense curiosité survoltée. Sur le fauteuil, Aelle s'est redressée. Elle a les traits tordus dans une grimace de surprise, ses yeux sont écarquillés. S'arrachant avec regret à l'observation de sa fille, Zile tend le bras pour empêcher Aodren d'atteindre la fenêtre la plus proche pour regarder dehors. Il pose une main sur l'épaule du jeune homme qui s'est immobilisé.

« Pas tout de suite, s'il-te-plaît. Vous voulez bien me laisser parler à votre sœur ? Je vous expliquerai, mais avant ça je dois discuter avec Aelle. C'est à elle de décider si elle a envie d'y aller ou non.
C'est qui, papa ? »

La voix d'Aelle s'élève dans la pièce. Une voix un peu rauque, un peu insolente ; elle exige. Elle s'est levée. Son livre est abandonné sur la table.

« Allez, venez les garçons. »

Narym se lève à son tour et fait le tour de la table. Du menton, il désigne les escaliers. D'un coup de baguette, il rassemble les cartes étalées sur la table. Celles-ci se mettent en rang autour de sa tête.

« On va continuer la partie en haut. »

Zile voit bien sur le visage de Natanaël qu'il a envie de refuser et de répliquer, mais Aodren lui fait signe de venir. Il lui lance un regard appuyé, quelque chose se passe entre eux, une discussion silencieuse comme ils en ont si souvent, comme quand ils faisaient des bêtises dans le dos de leurs parents. Mais Zile laisse couler, autre chose le préoccupe. Il laisse ses fils aller à l'étage sous la bonne garde de Narym, trop tracassé pour comprendre que la seule chose qui ait pu convaincre Aodren et Natanaël de partir si facilement, c'est l'idée de pouvoir observer la scène qui se déroule à l'extérieur à travers l'une des fenêtres de l'étage.

« Papa, c'est quoi ce bordel ? »

*

Mon cœur rue dans ma poitrine depuis que je me suis levée sous le coup de la surprise. Je n'arrive pas à tenir mes yeux concentrés sur papa. Je les tourne sans cesse vers la fenêtre. J'ai l'impression que mon cœur bat dans ma gorge. Il remue comme un animal en colère, comme une tempête furieuse. L'espoir fait rebondir mes pensées les unes contre les autres. J'imagine bien la scène, dehors. Je l'imagine même très bien. Une voiture moldue, a dit Narym, n'est-ce pas ? Deux femmes... Une qui s'incline... Ce comportement bizarre, inattendu... Cette présence indésirable, au moment où on ne l'attend pas... Se pourrait-il que...

« Papa ! »

Ma voix claque et impose. Papa reste silencieux au bout du salon, son regard comme froissé, et il n'est pas aussi rapide que d'habitude pour dire les choses. J'ai envie de le presser, de le secouer. Mais parle, papa ! Dis-moi ! Qui veut me parler ? Non, ne dis rien. Je sais. Je sais. Oh, Merlin ! Elle est là ? Je ne connais que de très rares personnes qui auraient envie de me parler. Et parmi elles, il n'y en a qu'une seule qui pourrait avoir l'immense audace de se pointer chez moi en voiture moldue pour exiger de me voir alors même que nous venons de rentrer pour les vacances. Tout me parait incohérent, inexplicable, mais je l'espère si fort que je ne contrôle pas ma bouche, les mots s'imposent d'eux-mêmes, créés par mon impatience, par ma curiosité, par le feu qui embrase mon âme.

« C'est les Livingstone ? »

Ma voix résonne dans le salon. Je regrette que mon impatience soit si perceptible, mais je ne peux rien y faire. Je m'avance d'un pas vers papa, pose la main sur le dossier du canapé, lance mon regard fiévreux à l'assaut de son visage. Mon cœur trébuche lorsque mes yeux se heurtent à ses sourcils tournés vers le haut. Ces sourcils qui veulent dire : quoi ? mais non, ma chérie ! Mais si ce n'est pas Elowen, qui ça peut bien être ?

*

Les Livingstone ?
C'est si loin de la vérité qu'il faut quelques secondes à Zile pour percuter. Livingstone, Elowen. La jeune fille qui s'est jetée sur les lèvres d'Aelle, l'été dernier. Celle qui, il a fini par le comprendre tout seul car Aelle n'en a jamais rien dit, est sa petite amie (oh doux Merlin, il ne s'y habitue pas). De drôles de sentiments combattent sur le champ de bataille qu'est son esprit : le bonheur de savoir qu'Aelle est toujours avec cette fille-là (elles doivent être heureuses, non ?) et la peur énorme, insupportable, de gâcher tout cela avec ce qu'il va devoir dire.

« Oh, non, ma chérie, dit-il d'une voix calme en traversant la salle à manger jusqu'à elle. Non, ce n'est pas Elowen.
Oh... » Elle baisse les yeux. Il la devine terriblement gênée car elle a du rouge sur les joues. « D'accord...
Tu viens t'asseoir ? »

Zile s'installe dans le canapé et en même temps qu'il fait ça sous les yeux méfiants d'Aelle, il s'en veut d'être si maladroit et de faire toute une scène pour une simple phrase. Ne devrait-il pas seulement dire : « Charlie est là, dehors. Elle veut te voir. As-tu envie de la voir ? Tu n'es pas obligée d'y aller ». Parce qu'Aelle est clairement en train de se méfier et si lui avait dix-sept ans et que son père s'asseyait dans le canapé pour lui parler après avoir fait monter ses frères à l'étage, lui aussi se méfierait. Alors il n'en veut pas à Aelle de ne pas venir s'asseoir près de lui.

« T'es hyper bizarre, lance-t-elle de cette voix qu'il connaît bien, une voix chafouine qui est en train de se mettre en colère. C'est quoi, le délire ? »

Elle se referme totalement, ses yeux noircissent, ses sourcils se froncent, elle croise les bras sur sa poitrine. Elle prend une position défensive, se tient bien droite sur ses jambes, ses mâchoires crispées, prête à attaquer, ou à se défendre. Sous le torse de Zile, son cœur se met à cavaler. Quel idiot il fait ! Il partage sa propre peur à sa fille !

À la plus grande surprise des Bristyle présents dans la pièce, un petit rire gêné et nerveux s'échappe de la gorge de Zile. Il se passe une main sur le visage et secoue la tête.

« Excuse-moi, El.. Aelle. Toute cette situation est surprenante pour moi aussi et je me rends bien compte que je n'arrange pas les choses, là. »

Poussant sur ses mains, il se relève. Ses doigts vont se perdre dans sa chevelure parsemée, ci-et-là, de quelques mèches grisonnantes. Ses yeux se déposent sur le profil tendu d'Aelle.

« Il y a dehors... » Il désigne le mur qui donne sur l'avant de la maison. « ...des gens qui ont traversé le pays en voiture... Et qui ont également traversé nos barrières, grimace-t-il avant de se reprendre, pour venir te voir. »

Une brève inspiration ; un tonnerre qui fracasse la paix de son esprit.

« Charlie est là, dehors, c'est elle qui a envie de te voir, dit-il en s'efforçant de prendre une voix calme et douce, rassurante. Je n'aurais pas accepté en temps normal, c'est très impoli comme façon de faire, mais je pense qu'elle a des choses importantes à te dire et c'est à toi te décider si elle peut le faire ou non. Tu n'es pas forcée d'accepter, d'accord ? Si tu me dis "non", alors j'irai leur dire de partir et tu ne la verras pas. Tu comprends ? »

Rien.

« Tu n'es pas forcée d'accepter, Aelle, d'accord ? »

Rien.

Pitié, laisse-moi une inspiration de plus avant de m'obliger à me fracasser le crâne dans l'Effondrement d'Aelle.

Rose PRIVÉE
Pas pire qu’Elles.




L’appellation « jeu » ne convenait plus à ce qu’en ressentait Paya, malgré le fait qu’elle y jouait sa propre vie. À l’instant même où elle ressentit la soudaine contraction de sa propre petite fille et son éclat de voix qui lui percuta le cœur, elle décida de ne plus du tout jouer.
Ce ne sont plus des cartes à abattre qu’elle imaginait dans ses mains, mais bien des unités militaires organisées à commander sur ce champ de bataille enneigé ; et les premiers ordres muets défilaient à s’en déchirer les idées. *Bon Dieu*, deux mots qui perlaient sur une surface comprimée. *Rien*, absolument rien ne se passait comme son esprit-de-noir l’avait initialement prévu, ce qui était un supplice en soi pour sa fierté personnelle, bien que l’offense se drapait de monticules bien plus profonds : cette famille de Sang-Purs n’agissait pas en tant que tel. *Risible*. Le sont-ils vraiment ?
Il n’existait plus la moindre certitude en cette soirée-des-mensonges, tout était biaisé, arborant des apparences trompeuses. Paya n’avait jamais connu une famille de Sang-Purs avec un tel comportement.
Ses phalanges s’enfoncèrent un peu plus dans l’épaule de Charlie.
Les Sang-Purs étaient absolument détestables dans tous ses souvenirs, et la seule chose qui pouvait s’apparenter à un tel comportement portait le nom d’Arya, qui, paradoxalement, était la seule qui la comprenait, la seule qui lui plaisait.
Tout n’était que mensonges.
Son cœur se barricadait à grand renfort d’infanteries, une défense se formait tout autour de son aura ; une défense qui s’enroule sous un éclat offensif.
« J'y vais dans ce cas. »
Son regard émeraude-encrassé-de-noir avait quitté depuis bien longtemps, une tranche d’éternité, les deux sabres qu’arboraient Zile à la place de ses pupilles, pour la main de sa toute petite fille qui malaxait un caillot invisible au niveau de sa poitrine.
Une douleur glacée s’enfonça dans le cœur de sa mère aussi lentement qu’une aiguille d’acier élimée.

Arrête, grinça Paya qui s’était dévêtue de toute sa chaleur-de-façade, alors que ses phalanges donnèrent une légère tape sur la main crispée de Charlie.
Celle-ci, ne libérant aucune tension de ses muscles, ne prêtant aucune attention à cette atteinte, ne quittait pas du regard la silhouette de Zile, de dos, crissant sur une neige assourdie par ses émotions-en-furie.

La langue de Paya se plaqua de nouveau contre son palais, ravalant son inefficacité flagrante face à son enfant, s’interdisant de déployer la totalité de son armée contre sa propre petite fille. *Tout à fait minable*. Elle devinait que le regard émeraude qui avait enfin décidé d’arrêter de ramper au sol s’était accroché à l’imposant Bristyle, le suivant servilement comme un chien docile ; et le fait que ce regard-là était plus enclin à obéir à cette infâme famille que cette main-là était encline à désobéir à son ordre, à elle — sa propre mère ! — avait fini de cloîtrer Paya sur le trône de son palais glacé. « …c'est délicat. »
Le regard d’émeraude-noir vrilla si fort en direction de Zakary que la chute de neige marqua un temps d’arrêt.
Au creux de son élégance ornée d’une beauté naturelle mordaient deux pupilles, toutes vertes, dégoulinantes de poison obscur, sèchement plantées sur ce grand-jeune-homme aux prises du mamba noir. Deux pupilles qui bourdonnaient d’un air hostile.
Si sourd, si profond que—

un temps ruissèle

—l’on se retrouve catapultés hors de sa surface, écrasés sur la façade du ciel.




Plantés dans la voûte céleste, nous sommes assaillis par un univers distinct, aux perceptions suspendues. En cette contrée vit la lente marée du visible et la fuite de l’indicible.
Bornée.
Le Premier ciel n’a d’élégance que l’apparence, c’est de son fait que la neige qui s’abat est aussi baveuse, suspendue à ses lèvres qui ne savent pas se contenir, un véritable enfant surexcité qui salive rien qu’à l’idée de la moindre curiosité. Des questions en furies qui bombardent ses courbures, qui font le bonheur et la distraction du Deuxième et Troisième ciel.
Eux deux ne sont sensibles qu’aux élucubrations grossières du Premier. Ils perçoivent à travers lui, tout en bas, « Attendons de voir comment se règle l'affaire avant de faire chauffer le thé. », des vibrations aux ondulations piquetées de couleurs, certaines filantes, certaines hurlées, certaines rampantes, certaines pulsées, certaines fuyantes, certaines cachées. Et ils se gaussent si fort du Premier : regardez-le ! Pauvre fou d’abîme suspendu qui ne sait pas se tenir ! et leurs nuages tressaillent de ricanements, s’enroulent entre eux en des cercles sans centre ni périphérie, se pressent et se décompressent pour se soulager sur le plafond liquide du Premier.
Alors que ce dernier semble constamment sur le point, à un unique frémissement près, de s’écrouler d’allégresse ; spécialement en cette nuit gorgée d’excitation.

De ce que nous distinguons en contrebas, de nos pauvres regards, c’est une main aux longs et fins doigts de pianiste qui tremble sur la poitrine de Charlie. Et nous serions dans le juste.
Toutefois, le Premier n'en a que faire de donner un sens aux ensembles. Pour lui, Charlie n’est qu’une émanation de chaleur qui se fait engloutir presque instantanément par le froid hivernal, mais qui persiste à s’exhaler toujours plus fort. C’est également une fine pellicule de sueur épousant des formes toute en courbures, qui ne disparait pas malgré la glace qui la martèle. C’est cette pulpe de peau qui pulse à un rythme trop soutenu, bien inconnu, sans le moindre schéma, sans la moindre logique.
Charlie est une curiosité absolue pour le Premier. Alors, ici, de son œil borgne de Lune, lugubre, il concentre l’étendue de son drap d’ombre et d’éclats.
Le Premier est pourtant si limité dans sa perception qu’il ne cherche aucunement à se cacher. Sa pudeur est néant, il en deviendrait presque vulgaire ; tout à fait inconscient, insouciant de se faire moquer par le Deuxième et le Troisième.
Peu importe, il est trop honnête pour cela. Trop franc, trop dur, trop brut.
Peu importe, tant que lui gargouille d’excitation dans sa bave.
Bien loin d’imaginer tout en-haut, au faîte des cieux gelés : le Septième qui tremble de tout son dôme d’éther, il sanglote même, accompagné par sa partenaire Lunaire.
Le Septième reflète les étoiles de son satin, et perçoit en contrebas les choses-telles-qu’elles-le-sont, des détails tellement profonds qu'il faudrait en inventer une nouvelle langue pour pouvoir les exprimer. Une infinité se déroule sous le givre qui lui émaille son œil vertigineux. Tout en bas, un grésillement d’âmes se déploie, avec retenue, avec tétanie, un mélange d’essences qui se gravitent l’une sur l’autre, qui vacillent un instant, qui se fissurent un autre instant et qui s’embrasent au même instant. C’est une nue, nuée de chair invisible, hurlante d’ombres vivantes.

S’il le pouvait, le Septième s’écroulerait pour briser la nuque de toutes les voûtes qu’il dominait, il irait jusqu’à risquer de perdre son statut pour s’approcher un tout petit plus de cette danse effilochée, chagrine, naufragée d’âmes ; certes, juste en contrebas, en deux couleurs abyssales qui s’embrassent.




La stature souveraine de Paya ne dégageait plus la moindre chaleur ; glacée, tout à fait hermétique. Elle s’autorisait cette posture grâce à sa petite fille, qui — elle en était persuadée — voguait en des terres bien lointaines, et que celle-ci n’allait plus la regarder ; ainsi, aucun risque de percevoir sa glace, son armée.
Elle était libre d’être.
Sous son émeraude-qui-n’avait-plus-aucun-éclat, elle percevait le regard presque fou de Charlie, plaqué contre la porte du Domaine ; demeure parfaitement hermétique, elle aussi.
Plus aucun bruit.
La forme naturelle des yeux de la gryffonne ne permettait pas de percevoir l’entièreté de ses iris, les pôles nord et sud de ses billes-d’émeraude étant camouflés par ses yeux métissés, entre les grandes billes de sa mère et les amandes bridées de son père.
Réalité fracassée.
Ce qui procurait à Paya un sentiment de cauchemar éveillé en cet instant, face aux yeux complètement écarquillés de sa fille, billes aussi pleines que la Lune baveuse ; cela lui rappelait les souvenirs nauséabonds de cette affreuse première année, là où ses yeux n’étaient pas encore aussi bridés.

Charlie arracha subitement ses yeux du Domaine, à croire qu’elle avait perçu les émanations hostiles de sa propre mère. D’un geste rapide, habitué, elle baissa le menton pour porter ses mains au niveau de son élastique bleu-roi ; qui tenait fermement ses cheveux en une interminable queue de cheval ; qui faisait basculer le regard de sa mère en un interminable éclat d’éclairs.
Les doigts de la gryffonne s’accrochèrent au bleu.
Tac.
Ses phalanges claquèrent entre elles.
Elle réessaya.
Tac.
Aïe ! Hhha...
Ses doigts ripèrent encore une fois, s’entrechoquant avec violence.
Une seconde.
Lentement, très lentement, Charlie planta ses deux mains face à ses prunelles, les dévisageant comme si cette partie de son corps lui était jusque-là inconnue. Première découverte : satanées mains qui tremblaient de manière incontrôlée, sans la moindre force ; comme si elles s’étaient fait déposséder.
Vidée, complètement.
Deux secondes.
Et le temps oublia de faire le compte.

Paya, se rendant enfin compte de la pression qu’elle appliquait sur l’épaule de sa fille, la relâcha soudainement.
Les sourcils froncés, elle ne voulait aucunement prendre part à cette amorce.
L’aider à retirer son élastique ? Et puis quoi encore ?!
Il était hors de question de l’aider à retirer son élastique ! Qu’est-ce qu’elle était en train de s’imaginer ?
Et puis de toute façon, à quoi est-ce que cela servait ? Ce n’était quand même pas pour se faire plus belle pour l’autre créature là ?!

IL.

EN.

ÉTAIT.

HORS.

DE.

QUES— d’un geste brusque, Charlie pivota vers sa mère pour lui offrir son dos.

et détale la troupe de secondes en tout sens, en panique, affolée

Maman… soupira-t-elle, à la limite du gémissement, de la plainte, de la supplique.

*Bon Dieu Charlie !*, Seigneur ! Même à travers l’hermétisme de ses pensées arrivaient à pointer des monstres de tourment. Et ce même hermétisme créait des chimères bien plus rares, mais bien plus grandes, bien plus affreuses.

*Non*. Et si elle refusait, tout simplement ? Qu’est-ce que pourrait faire sa petite démone-de-fille ?
Ah. Elle se tournerait vers quelqu’un d’autre.
Pour sûr.
*Zakary ?*.
Sa langue laissa échapper un écho sourd de succion, écrasée dans l'alcôve humide de sa bouche.
*Arya ?*.
Un long filet de soupir s’effila lentement par ses narines.
*Impossible*.
Elle ne pouvait tout simplement pas se permettre de refuser la demande de Charlie, au risque qu’elle se tourne vers cette maudite famille.
Ainsi, se sentant parfaitement impuissante face à sa propre fille, n’ayant aucune solution pour ne pas se la mettre à dos, Paya se résigna à ordonner aux douloureux muscles de son corps, à la limite de la tétanie, de prendre la direction de cet élastique tout-bleu-de-roi.


|


Tout est hermétique sous le dôme de pression,
qui n’attend qu’un soupir du Septième ciel pour s’Effondrer.


Deux mo[r]ts au Cœur qui pulse encore,

Effondrement—

Avalanche.

« Bienvenue chez Toi »

Rose PRIVÉE
Et si nous étions Trois à les ignorer, ces deux- ?


Les lèvres de papa forment des mots que je n'entends pas. Je n'entends plus rien depuis que mes oreilles se sont bouchées. Elles se sont bouchées au moment où sa bouche a articulé un prénom qui est impossible. Il est impossible parce qu'il n'existe plus. S'il n'existe plus, je dois me tromper. Je me suis trompée. Je me trompe.

Papa a les sourcils froncés ; il est inquiet. Il se penche vers moi, sa main s'éloigne un peu de son corps, elle prend la direction du mien, même s'il est trop loin pour me toucher et qu'il y a un canapé entre nous. De toute façon, je n'ai pas besoin d'être touchée. Je fais un pas mouvement vers l'arrière, la mine mécontente. Ses lèvres ont cessé de bouger, mais un prénom persiste entre lui et moi, il flotte. Ce prénom n'est pas le prénom-impossible, c'est mon prénom à moi. Aelle, a dit papa. Papa s'inquiète de ne pas me voir réagir, alors je dois réagir.

« Quoi ? »

Ma voix résonne étrangement à mes propres oreilles. Je sens mes sourcils se froncer, ma tête se pencher sur le côté. Je me souviens : je me suis trompée. Papa doit répéter pour me confirmer que je me trompe. Il fait un pas vers le canapé, un de plus et le contournement du meuble sera bien entamé. Je me décale légèrement sur la gauche, pour mettre une bonne fois pour toute le canapé entre nous.

« Je disais que tu n'étais pas obligée d'y aller, répète-t-il doucement en écartant bien les mots les uns des autres, mais pas suffisamment pour me faire me sentir idiote, juste assez pour que je comprenne que quelque chose ne va pas. La décision te revient, poursuit-il sans savoir que je ne l'écoute pas parce qu'il dit vraiment de la merde, tu n'es pas obligée de voir Charlie si... »

Un tremblement me coupe de mes oreilles. Il dit charlie j'entends CHARLIE. Je fronce les sourcils encore plus fort, je sens mes doigts se crisper sur le canapé. Ça, il n'a pas le droit ! Il n'a pas le droit de me faire ça ! Personne ne le peut !

« Charlie qui ? » je demande d'une voix dure.

Je refuse que qui que ce soit me fasse le coup du Charlie, parce que c'est pas possible, d'accord ? Les Charlie n'existent plus, je les ai éliminées il y a trop longtemps pour que je m'en souvienne. Alors arrête de t'emballer mon corps, arrêtez de vous recroqueviller mes nerfs, arrêtez de vous crisper mes muscles ! Tout va bien. Mes épaules se détendent, même si je suis encore un peu en colère contre papa qui s'amuse en se foutant de moi. Mais tout va bien, car ce que j'ai eu peur de comprendre ne peut pas arriver. C'est tout simplement impossible, parce que — dans la nuit ses yeux comme des billes son regard qui s'enfonce dans le mien, émeraude émeraude je n'ai jamais rien vu d'aussi émer — parce que tout cela n'existe plus. Plus jamais. C'est impossible, d'accord ? Ce n'est qu'un prénom, tu sais, juste un prénom, des millions de personnes portent ce prénom, des filles et des garçons, le monde est large, le monde est immense, le monde est vraiment immense, alors il n'y a aucune raison pour que

« Charlie Rengan, ma puce, précise papa de sa voix éternellement douce. Je... Je suis désolée, je sais que... »

La danse de ses lèvres se poursuit et moi je n'entends plus rien. Si je n'entends plus rien c'est parce que

charlie rengan

c'est impossible que

charlie rengan

ça n'arrive pas

charlie rengan

ça ne peut pas arriver, même si mon cœur s'est si brusquement serré que j'ai l'impression de perdre pied. Même si mes yeux s'écarquillent si fort que j'ai peur que mes globes oculaires se cassent la gueule. Même si une brusque bouffée d'air vient de s'engouffrer dans ma gorge et qu'elle déglingue tout sur son passage. Je sens ma tête qui se tourne vers la droite puis vers la gauche puis vers la droite puis vers la gauche puis vers la droite puis vers la g

Un éclat de rire m'échappe ; si fort qu'il secoue mes épaules.

« Pas possible, j'articule en riant, je ris vraiment, d'un rire qui fait ahahah dans ma bouche et qui m'étire sincèrement les lèvres. Papa, c'est... Impossible. »

Puis tout à coup, je ne rigole plus du tout. Mes lèvres se referment, le ahahah s'arrête, mes joues ne se creusent plus de mon rire. Ce n'est vraiment pas marrant, ça. Vraiment, vraiment je ne rigole plus. Ce n'est pas possible ce que tu es en train de dire, papa. Je ne comprends pas comment il peut dire un truc aussi profondément idiot et le dire avec une si grande douceur dans les yeux, comme s'il avait peur que je me casse en mille morceaux. Je le vois bien à ses sourcils courbés vers le haut, papa a peur que je me sente mal, il ne me quitte pas du regard, il est inquiet, et moi je secoue encore un peu la tête parce que non, tu dis des conneries, et aussi parce que j'espère ainsi me débarrasser des yeuxquibrillentcommeuneétoileencolère qui me regardent dans ma tête. Papa dit vraiment de la merde, mais le problème c'est que tout mon corps me dit que c'est incohérent, car papa ne fait jamais de blagues d'aussi mauvais goût, il est pas comme ça, papa, je le sais parce que c'est mon père.

En même temps que je me rends compte qu'il dit vraiment des conneries, mon père, je prends conscience que ce n'est pas de sa faute : c'est vrai, je sais que j'ai raison, papa ne me mentirait pas, surtout sur un tel sujet, alors il croit en ce qu'il dit et s'il croit en ce qu'il dit, cela signifie qu'il se t...

« Tu te trompes. »

Je le dis sur un ton un peu condescendant, le menton dressé d'une façon bien familière, comme si je le grondais d'avoir osé croire en ce qu'il disait. Avant même qu'il puisse me contredire, car je sais qu'il le fera, je quitte ma position derrière le canapé et je me dirige vers la fenêtre qui donne sur l'avant de la maison, bien déterminée à lui prouver qu'il dit vraiment de la merde. Une fois que ce sera fait, je... Une fois que ce sera fait, ce... Détruire, tout ça. Un livre, celui que j'ai gardé bien rangé dans mon sac en arrivant tout à l'heure. L'ouvrir. Lire. Oublier. Tout, comme avant. Jamais il n'y a eu de yeuxcommeuneétoileencolère. Jamais ce prénom. Plus jamais ce prénom, je le jure, je le jure t'entends, promis-juré !

*

Zile sent son cœur se serrer quand elle s'éloigne en direction de la fenêtre. À partir du moment où il a prononcé le nom de famille de Charlie, les yeux d'Aelle se sont écarquillés et depuis, ils n'ont plus retrouvé leur taille normale. Quand elle disait « impossible » ils étaient écarquillés. Quand elle disait « Tu te trompes », ils étaient écarquillés. Comme si c'était toute son âme qui l'était, écarquillée, à un tel point qu'elle n'arrive pas à comprendre qu'il dit la vérité. Zile n'a jamais eu autant envie de se tromper. Il a envie d'avoir tort, que cette fille là dehors ne soit pas Charlie, que ce ne soit pas elle parce que lorsqu'il a prononcé pour la première fois son prénom devant Aelle, il a vu. Il n'a pas besoin d'avoir accès à toutes les pensées de sa fille pour comprendre, il n'a pas besoin de tout connaître de sa vie pour savoir. C'est son enfant, sa fille, sa chair. Ses traits se sont froissés, c'était si discret qu'il aurait pu le manquer. Un froissement discret au niveau des sourcils, au-dessus du nez. Quelque chose a tremblé, là, très légèrement. Un tremblement comme une brise. Cela n'a duré qu'une fraction de seconde. Mais pendant cette fraction de seconde, Zile a senti son cœur se briser. Il a reconnu ce froissement. Aelle avait le même quand elle n'était qu'un nourrisson, si petite couchée sur son avant-bras, et qu'elle levait ses yeux couleur noisette vers lui, une seconde avant de se mettre à pleurer — pas à cause d'un manque de nourriture, pas à cause d'un inconfort physique, pas à cause du manque de sa mère, mais à cause d'un quelque-chose qui ne s'écrit pas et qui ne se raconte pas, ce quelque-chose qui fait parfois pleurer les bébés et qui brisent le cœur des parents parce qu'ils ne peuvent rien faire de plus que serrer l'enfant très fort dans leurs bras en espérant que ça suffise.

Aelle est trop grande pour être serrée dans des bras, Zile le sait bien. Sans un mot, il la suit. Il s'efforce de ne pas écouter son cœur. Il doit rester là, bien présent. Pour elle, la supporter quoi qu'il arrive, tout simplement.

Il la voit attraper le rideau et le tirer pour glisser sa tête devant la vitre. Il voit son souffle former une trace blanche sur la fenêtre. Derrière cette dernière, il aperçoit les phares de la voiture qui l'aveuglent un peu et les différentes silhouettes. Là, reconnaissables même dans le noir, celles de sa femme et de l'un de ses plus grands fils. Devant, à quelques pas, se trouvent celles de Charlie et de sa mère. Inquiet, Zile préfère se concentrer sur le profil d'Aelle qu'il arrive à peine à voir de là où il se tient. Il n'a pas envie de l'étouffer, alors il ne s'approche pas davantage. Il attend qu'elle voit et qu'elle comprenne. Cela arrivera bien assez vite.

Au bout de longues secondes qui se transforment en minutes, les épaules d'Aelle s'affaissent davantage. Zile barricade son cœur. Soutiens-là quoi qu'il arrive, si elle exprime des émotions c'est pour le mieux, il faut qu'elle vive ses émotions pour aller mieux et je serai là pour elle si...

Elle se retourne vers lui. Ses yeux sont écarquillés encore plus grands qu'avant. Cela lui donne un air étonnant. Son visage est pâle, remarque Zile. Des yeux écarquillés sur un visage pâle.

« C'est pas... »

*

« ...elle, papa, » je dis d'une voix très claire pour ne pas avoir à me répéter.

Il tique, je le vois bien. Je sais papa, c'est surprenant, mais tu dois me croire. Je me retourne vers la vitre pour lancer mon regard vers l'extérieur, vers ce qui se dessine là-bas au loin. Je vois bien que les silhouettes bougent. Même d'ici elles me paraissent énormes, très grandes. Trop. Mon cœur se recroqueville à l'intérieur de moi, car je suis forcée d'invoquer un souvenir. Tout à l'heure je frapperai très fort dans un mur, mais pour le moment je laisse passer cette image, très rapidement, comme ça elle n'aura pas le temps de s'installer. Les murs humides ont à peine le temps de se dessiner dans le souvenir, les murs humides, l'obscurité seulement éloignée par quelques torches, deux petites formes face à moi, l'humidité sur les murs, l'obscurité, les flammes des torches, deux petites formes, floues, trop lointaines, deux petites présences, une avec des yeuxcommeuneétoilém

Ce n'est pas elle. Nope. Pas elle. Aha ! Papa, tu croyais m'avoir, hein ? Je suis soulagée. Merlin, je suis soulagée. J'ai envie de péter quelque chose, mais je suis soulagée. La peur qui commençait à grignoter mon âme s'apaise un peu. Je me tourne une nouvelle fois vers papa qui bientôt esquissera quelques mots, je le sais. Quoi qu'il dira, il aura tort. Moi, je sais que j'ai raison. Car ce que je vois, là, dehors, ne m'évoque absolument rien. Je ne sais pas de qui il s'agit, mais ce n'est certainement pas

« Elle s'est présentée, répond papa dans un souffle, c'est e...
C'est pas elle, papa, je répète un peu plus fort.
Je comprends que ce soit difficile à croire, insiste-t-il sans avoir l'air de le faire, d'une voix si douce qu'elle ne saurait insister, mais c'est bien elle. Elle est avec sa mère, elles se sont présentées comme la famille Paya-Rengan et...
C'est pas elle, papa. »

Cette fois-ci je l'entends. Ma voix se brise quelque part dans la phrase. Pourquoi elle se brise ? Ce n'est pas elle, bordel, je le sais, je le vois, je sais ce que voient mes yeux, j'ai confiance en ce que je vois, ce n'est pas elle, ce n'est pas elle, ce n'est pas elle putain, ALORS POURQUOI TU INSISTES ?

Ma gorge s'entrave, une boule douloureuse m'empêche de crier. Je vois venir le mouvement de papa, sa main qui se lève. D'un geste fluide, je m'éloigne de lui, je m'éloigne de cette fenêtre traitresse, et m'en vais dans le salon. Je ne comprends pas pourquoi il insiste alors qu'il a tort, pourquoi il s'imagine que ce serait bien que C... qu'elle soit là, pourquoi il pense que ce serait possible, mais ce n'est pas possible, ça ne l'est pas, ça ne l'est plus depuis longtemps, depuis l'arène dans laquelle je l'ai aperçue pour la dernière fois, depuis toujours, depuis les souterrains dans lesquels je n'ai pas réussi à retourner, c'est impossible, ses yeux comme une étoile morte, c'est impossible, sa voix, un léger accent, sa vulgarité, c'est impossible, c'est impossible parce qu'elle est MORTE, elle est MORTE depuis une éternité et c'est mieux comme ça tu entends, c'est mieux comme ça je ne veux pas que ce soit différent alors arrête, arrête de prononcer son prénom, arrête de me faire croire des choses fausses, arrête, je veux que ça s'arrête, je veux que ça s'arrête

Il m'attrape. C'est si soudain que je n'arrive pas à me libérer, c'est trop rapide. Ses deux mains sur mes bras, il me retourne vers lui et me maintient très fort. Il se baisse à ma hauteur, plonge ses yeux douloureux dans les miens et il se met à parler.

« C'est pas grave Aelle, ce n'est pas grave. Allez, respire, voilà, respire. » Je n'ai pas envie de respirer, mais les yeux braqués sur ses lèvres je me mets à respirer et je me rends compte du bruit que fait mon souffle ; comme un vrombissement dans mes oreilles. « Comme ça, c'est bien. Ce n'est pas grave, tu sais. Je vais lui dire que tu n'as pas envie de la voir, tu en as tout à fait le droit, il n'y a aucun problème avec ça. Elle va partir et on se retrouvera entre nous. Regarde-moi, ma chérie. Regarde-moi. » Alors je m'arrache aux fenêtres que je fixais et je le regarde. « Respire, comme ça. » Il inspire par les nez, ses épaules se lèvent ; alors j'inspire par le nez aussi et mes épaules se lèvent. « Tout va bien, tu n'es pas obligée de la voir. »

Je ne sais pas combien de temps il me le répète. Ses doigts sont enfoncés dans mes bras, je crois qu'il ne se doute pas que ça me fait mal, ses ongles enfoncés dans le tissu fin de mon pyjama. Je ne bouge pourtant pas, je n'essaie pas de m'éloigner. Je respire quand il me dit de respirer, je me laisse faire, si j'arrête de me laisser faire, tout cela deviendra vrai. Et si tout cela devient vrai, cela signifiera que Charlie Rengan est sur le pas de ma porte et qu'elle veut me voir, qu'elle veut me voir moi, Aelle Bristyle. Mais j'arrive pas... Je n'arrive pas à me rappeler pourquoi j'ai mal, pourquoi ça ne peut pas être vrai tout ça, je sais juste que c'est impossible et que ça me fait peur, je sais juste que je me souviens d'un souterrain et d'une grande douleur, une douleur qui a duré très longtemps et qui me réveille encore parfois la nuit, une douleur qui m'a appris à froncer les sourcils et à crier, une douleur qui m'a appris à frapper, c'est pour elle que j'ai frappé la première fois, mon poing dans le visage d'Aodren, j'ai frappé très fort mon frère, c'est pour elle que j'ai frappé les murs pour la première fois, pour soulager ce qui me faisait mal et je

« C'est elle ? »

Ma voix comme un filet d'air. Je m'en fiche que ce soit elle, pourquoi je pose la question ? Je t'en prie, papa, ne me réponds pas.

*

Mais tu as encore les yeux écarquillés, ma chérie. Au milieu de ta crise d'angoisse, tu avais encore les yeux écarquillés, comme si le choc n'était pas passé, comme si tu étais encore en train de le vivre, de lutter pour le surmonter, ce choc. Alors je suis forcé de te répondre, je le fais d'une voix qui tremble car j'ai envie de pleurer, comme à chaque fois que l'un de mes enfants pleure.

« C'est elle, Aelle, je murmure d'une voix très calme et très douce, en essayant de faire passer à travers elle tout l'amour et le soutien que je veux lui apporter. C'est bien elle. »

*

C'est bien elle alors, là-dehors. Je me raccroche au regard de papa. C'est bien elle, là, dehors ? Mais pourquoi... Pourquoi ne l'ai-je pas reconnu ? N'est-on pas censé reconnaître les fantômes qui pourrissent à l'intérieur de nous ? Ai-je rêvé ces cauchemars, ai-je rêvé ces longues nuits de... Non. Tout cela n'existe plus. Ça n'a jamais existé. Si ça avait existé, je m'en souviendrai, n'est-ce pas ?

Doucement, je m'écarte de l'étreinte de papa. Je sens bien sa réticence de me voir m'éloigner, mais je le fais quand même. Retrouver le contrôle de mon corps, sentir mes jambes trembler, reconnaître les frissons qui dévalent ma peau, la mienne, tout cela me ramène à qui je suis et à ce qui vient de se passer. Aux coins de ma vision qui se sont assombris, à mon souffle précipité, aux mots doux de papa qui essayait de contenir ma crise... Ma crise... À dix-sept ans, je... Qu'est-ce qu'il vient de se passer, exactement ?

« Lorsque tu seras prête, j'irai leur dire de s'en aller. »

Hein ?
Je me retourne vers papa qui s'est relevé. Son visage est déterminé, il va vraiment le faire. Mes yeux papillonnent en direction de la fenêtre. Dehors, là, dehors. C'est elle ? Et dans quelques minutes, elle ne sera plus là ? Je pourrais monter dans ma chambre, me blottir sous ma couette et faire comme si tout cela n'avait pas existé ? D'accord. Je suis soulagée, j'ai presque envie de pleurer, mais je me retiens car il est hors de question que je chiale. Je me sens bien, tout à coup, je me sens beaucoup mieux qu'il y a une minute, maintenant que je sais qu'elle va partir. J'ai envie de hocher la tête à toute vitesse et d'encourager papa à y aller rapidement. Oui, vas-y, va lui dire de s'en aller très vite, de toute façon je n'ai pas envie de la voir et puis elle, elle n'a pas envie

« Non. »

de me voir non plus

« N'y va pas. »

mais alors pourquoi est-elle là ? alors qu'elle aurait pu me parler dans le train, dans les couloirs, oui c'était possible, à cette simple idée un gouffre s'ouvre à l'intérieur de moi, c'était possible sauf que non, car nous ne nous sommes jamais croisées dans les couloirs, nous ne pouvons pas nous croiser dans les couloirs, elle n'est pas dans les couloirs, elle n'est pas dans l'école, ce n'est pas elle parfois que j'apercevais à l'orée de mon regard, ce n'est pas elle non plus que je croyais reconnaître au détour d'un couloir, sa peau couleur de terre, ses cheveux qui flamboient sous les torches, ça n'a jamais été elle, à aucun moment, ce soir non plus ce n'est pas elle, ce n'est qu'un pâle souvenir, rien qu'un souvenir, un souvenir d'un quelque chose qui n'est plus.

« Je vais aller... »

Je veux monter dans ma chambre et me blottir sous ma couette.

« ...la voir. »

Je sens mes pieds qui s'activent, mon visage qui se glace d'une détermination que je ne comprends pas. Je croise le regard inquiet de papa qui a la bouche ouverte, mais qui ne parle pas. Pourquoi mes pieds avancent-ils ? Je ne veux pas y aller, je ne veux pas parce que je préfère qu'elle reste un fantôme dans ma tête ! Mais mes pieds avancent, ma main pousse la porte du vestibule, ma main s'abat sur la poignée de la porte d'entrée. Derrière moi, un bruit de course.

« Aelle, attends ! »

Mais je n'ai pas envie d'attendre, je ne peux pas attendre, je vais aller dehors, et je vais aller dehors, et je vais
je ne sais pas où je vais
ni pourquoi j'y vais
Mais j'y vais
j'y suis
Dehors, mes chaussons enfoncés dans la neige.

Tu vois ces morceaux entassés par terre ? Ne t'en fais pas, ce n'est pas grand chose. Seulement mon âme.

Rose PRIVÉE
Alors que Trois prenne soin de ne jamais quitter l'ombre
il est risqué d’exposer ses contours



Ainsi, de gestes tout à fait maladroits (preuve que c’est bien la première fois depuis une éternité que Paya posait ses doigts sur l’élastique-brillant-de-bleu en cette nuit où les couleurs sont effeuillées de leurs apparats gris), elle se mit à détacher cette chaine filamenteuse qui était tellement serrée que les cheveux à leur base semblaient former un tube rigide, une barrière de force. Fronçant les sourcils, l’esprit-de-noir se demandait soudainement comment sa toute-petite-fille pouvait avoir la force de sangler si étroitement cette chose qu’elle portait quotidiennement depuis

tant d’années

qu’elle avait décidé de se laisser pousser les cheveux indéfiniment, et que c’était une bataille à chaque fois qu’elle devait l’emmener chez son amie Orlane Crown pour rafraîchir les pointes abîmées.
Forçant sur ses doigts, Paya réussit à dégager la première boucle de ce carcan-bleuté en faisant glisser l’interminable serpent de chevelure onyx à travers toute la spirale ; et il y en avait encore beaucoup trop, de boucles. *Charlie…*. La force qu’elle venait de déployer pour libérer la première spirale n’était pas extraordinaire mais suffisamment remarquable pour que tout un tas d’inquiétudes s’entasse dans son esprit-de-vivacité, s’enclenchant brutalement. Sa toute-petite-fille ne pouvait pas avoir une telle force dans les bras, c’était tout bonnement impossible, surtout dans une position aussi inconfortable et peu pratique que les mains en l’air derrière la tête. De plus, à Poudlard il n’y avait pas d’activité physique à part le Quidditch, et elle savait parfaitement que sa minuscule-petite-fille détestait ce sport-là, n’est-ce pas ?
Ou alors…
Était-ce encore un mensonge ?
Le regard incandescent de Paya crissa sur la crinière de Charlie, qui aurait pu s’enflammer instantanément si elle avait eu le malheur d’être un peu trop sèche.
Des mensonges partout. Seigneur, c’était la soirée des mensonges !
Paya qui détestait cela aussi fort qu’elle en usait, tout était en train de progressivement se retourner contre elle. Chaque personne ici la punissait d’une manière différente, mais ce qui lui brisait son cœur étouffé, c’était de se faire punir par sa propre petite fille qu’elle aimait plus que tout au monde.

Durant un éclair, d’instant, un effroi glacial traverse le grand regard émeraude qui ne présente plus le moindre noir, et persiste le seul chagrin d’une mère qui ne sait plus quoi faire ; sûrement la sensation la plus cauchemardesque, là, en l’instant, lorsque l’instinct maternel lui-même ne sait plus. Il s’éteint et se laisse faire, contemplant cette scène qui le dépasse.
Sa fille qui lui échappe.
Seigneur, qu’est-ce que Paya en donnerait pour savoir.
Et si c’est trop demander, alors elle accepterait de juste pouvoir ressentir ; ne serait-ce que durant le battement d’un cil son instinct pointer vers une direction.
N’importe laquelle.
N’importe quoi.
Quelque-chose.
Quelque-part.
Mais l’instant est déjà écrasé, et l’instinct du mamba-noir était déjà en train de cracher entre ses crocs, pulvérisant l’émeraude candide.

*Évidemment !*. Telle une révélation, Paya voyait sa petite fille en train d’user de sa magie pour serrer ce vulgaire élastique en des boucles toujours plus tendues, presque au point de rupture ! Naturellement que c’était cela ! Qu’est-ce qu’elle avait pu être négligente en cette soirée de folie ! Paya n’en revenait pas de s’être autant angoissée pour si peu, pour ce simple accessoire ridicule.
Risible.
Absolument tout était risible, misérable. Et sa petite Charlie venait en première sur cette longue liste de misère.
Grotesque.
Ainsi, enfournant sa main dans son manteau, Paya en sortit sa baguette qu’elle agita d’un simple mouvement. Cette petite chose bleue prétentieuse s’extirpa avec une facilité déconcertante de la longue chevelure pour atterrir doucement dans sa main, libérant par la même occasion l’abondante chevelure de jais qui était tellement fine et lisse qu’elle drapa instantanément l’entièreté du dos jusqu’à en camoufler une grande partie de la cape.
Le regard planté sur l’ampleur de cette crinière qui contrastait avec sa propre chevelure qui ne dépassait pas la hauteur de son cou, Paya s’enorgueillissait de cette chose qu’elle appelait évidence. Assurément que sa fille usait de sa propre magie, c’était une enfant intelligente, avec des résultats brillants qui la rendaient fière ; elle n’irait pas s’encombrer de cachoteries puériles, n’est-ce pas ? Elle avait un peu menti, certes, mais c’était une chose qui pendait au nez de la famille depuis des mois et des mois, depuis qu’elle leur avait parlé de cette Aelle. Ce n’était pas comme si elle n’avait pas prévenu, n’est-ce pas ? La prochaine fois, il fallait simplement faire un peu plus attention à ses paroles pour ne pas la pousser à mentir, n’est-ce pas ? Ce n’est pas de sa faute, sa pauvre-petite-fille, elle s’était sentie obligée de mentir, faute d’avoir été écoutée. C’était normal, naturel ! Il fallait être plus attentive avec elle, encore plus vigilante qu’avec son état de santé. D’accord, c’était compris. C’était une erreur comprise, qui n’allait plus se reproduire, promis. Promis ! Alors, Seigneur, je vous en supplie, que tout s’arrête maintenant ! J’ai compris ! J’ai compris que je n’aurais pas dû céder face à Adam ! J’ai compris que je n’aurais jamais dû emmener ma propre fille ici ! Je promets que je ne veux plus voir cette créature qui la torture ! Oui, c’est moi qui ai cédé à la tentation ! Ma fille n’y est pour rien ! Je promets mon Dieu, je promets !

dérisoire

Et dans la précipitation de ses pensées torsadées, tornadées, pas même un éclair de pensée n’osa suggérer à Paya qu’avant d’être majeure, sa si-petite-fille ne pouvait pas utiliser sa magie en dehors de l’école. Pourtant, durant toutes les vacances scolaires et durant toute la langueur de l’été, Charlie portait fièrement son élastique-bleu-roi tout torsadé.

Clacriiiii.

Un bruit aussi aigu que sourd, pulvérisant le règne du silence.
Le fracas était aussi bref qu’une détonation, brutale ; alors que son écho éclaboussait encore toute l’étendue du silence déchu, aussi langoureux qu’un vacarme. Paya vrilla son émeraude-de-noir en direction du danger, vers le palier du Domaine. Alors que les violentes éclaboussures clouèrent une seule personne, prise au piège de la langueur poisseuse.
Une torpeur si serrée qu’elle étranglait jusqu’à la forme même de son corps.
Charlie était pétrifiée sur place.

je…

Et les éclaboussures résonnent en écho.
Le regard fixé droit devant, sur l’immense étendue de neige couronnée d’arbres en guise de diadème, la Rouge et rouge pivote imperceptiblement. Quelques millimètres.
Son visage est tordu, ses yeux écarquillés, et elle semble déployer un effort surhumain ; puis elle se fige à nouveau. Son corps semble être l’émanation d’une dimension parallèle, où tout est ralenti à l’extrême et où la force nécessaire pour se déplacer est une ressource rare. Alors qu’en dehors de cette dimension-là, tout va tellement vite.
Paya arbore d’ores et déjà un diapason d’émotions qui défile, impossible à percevoir d’ici, de cette dimension gorgée d’une épaisseur de temps aussi bourbeuse que des sables mouvants. Le temps est flasque, boueux, mais Charlie bouge à nouveau.
Quelques millimètres qui durent… combien de temps ? Tout mou, ce temps. Il n’a plus de division, plus le moindre cran ; il en faut pourtant du cran pour bouger d’ici, pour continuer à se mouvoir dans cette mélasse au prix d’efforts qui sont en train de faire perler des bulbes de sueur sur la peau brunâtre de Charlie.
Elle s’immobilise à nouveau. Un nouveau palier vient d’être franchi, le deuxième, dans le silence ahuri.


𝄞


Je n’ai jamais ressenti une légèreté aussi lourde. Elle me pèse salement sur la gueule cette… ce…
Ce truc que je ne vois pas.
L’air ne devrait pas être aussi lourd. Lui qui est invisible, qui ferme toujours sa grande gueule, qui est bien docile à faire sa vie sans faire chier la mienne, qui est tellement léger que je ne le sens jamais. Alors qu’est-ce qu’il lui arrive tout d’un coup, là ? Pourquoi est-ce qu’il m’écrase, là ? Pourtant est-ce que j’ai mal, là, partout ?
Bizarre.
Tout comme ce bruit de porte qui boucle dans ma tête, bizarre.
Et c’est tellement bizarre que là, j’ai l’impression que le passé n’a jamais existé. Qu’absolument tout ce que j’ai fait dans ma vie, que tout ce qu’il s’est passé dans l’entièreté de ma foutue vie depuis que j’ai des souvenirs est… en plein sommeil. Ils dorment tous, à tel point que je me demande même s’ils existent ; durant un petit instant.
L’instant s’est déjà endormi.
Et il me laisse plantée là comme un sale poteau, plantée par un marteau de temps qui m’a tout volé. Plus rien n’a d’importance, ici, à part elle. *Elle*. Et même Elle.
Tout est tellement calme dans mon crâne, j’ai l’impression de ne plus voir le sable noir qui me miroitait, à l’instant. L’horizon n’est plus aqueux, je ne vois que la neige sans importance qui s’abîme en s’écrasant par terre. Mais est-ce que je la vois vraiment ciseler les grands arbres d’ombres-de-nuit ? Peut-être… alors pourquoi est-ce que les échos sont aussi forts dans ma tête ?
Je n’arrive pas à me concentrer sur autre chose. Ça gueule tellement fort que des craquements résonnent en chœur, en moi. Une harmonie arrachée à une dissonance ; de la plus belle. Bordel, je sais que c’est Elle.
Bon Dieu.
Tout dort à l’intérieur de moi, sauf Elle.
Alors je reste là, plantée comme une croche noyée dans l’horreur d’une harmonique trop parfaite pour moi. *Non…*. Non. N’importe-quoi, rien n’est trop parfait pour mes harmoniques, à part celles de *Brahms*, Brahms ?!
Les échos s’enlacent depuis le début ! Je viens juste de m’en rendre compte !
*Merde !*.
L’onde me frappe tellement fort que je ne pourrai plus jamais l’éteindre. Ça s’enroule en des strates rythmiques s’écrasant d’une complémentarité si profonde que ça m’assourdit.
Brahms.
Ça fait combien de temps que je n’ai pas pensé à lui ? *Bordel…*.
Douleur.
Je ne me rappelle même plus de la dernière fois qu’il m’a traversée. Et ça me fait encore plus mal puisque je me rends compte que lui, c’est Elle. Brahms, une perfection que je n’ai jamais atteinte.
Elle, une perfection que je n’ai jamais… *’jamais…*.
Je suis sourde.
Mes oreilles sifflent à m’en déchirer les tympans, mais je ne pense qu’à Elle. Est-ce que la dernière fois que j’ai pensé à Brahms, c’était avec Elle ? Je ne sais plus, tout est comme dans un rêve, une harmonique parfaite qui fait fondre mon crâne ; et je ne dis rien. Même si je voulais ouvrir la bouche, je ne saurais pas quoi dire ; mais je n’ai plus de bouche, elle a fondu elle aussi.
Alors je reste toujours plantée là, bien enfoncée dans cet instant où il n’y a qu’Elle. Tout le reste n’a plus aucune importance, il a même complètement disparu de moi ; bordel, si le passé est mort, pourquoi est-ce qu’Elle respire encore ?
Tout a fondu en moi, alors pourquoi est-ce qu’Elle traîne encore là ?
Et même si ça fait des mois et des mois que je pense tous les jours à La revoir, ce n’est que maintenant que ça me… *’que ça m’fait…*, qu’il y a ces trucs qui m’éventrent.
Je n’ai plus mal du tout.
Aucune douleur, aucune brûlure, c’est juste que je reste pétrifiée face à mes tripes qui pendent juste sous mes yeux ; et il y en a tellement que j’ai envie de crier.
Silence complet.
Mon cœur s’arrête. Ces tripes-là, je n’ai jamais vu un truc pareil.
Là, je n’ai jamais entendu une beauté pareille. Elles sont puissantes, immenses, écartelées, romantiques ; aussi parfaite qu’Elle. Je suis sourde, mais Elle continue de vibrer en moi comme si mon corps était son instrument. Je la frémis, je la transpire.
Elle se tient là, juste en face de moi.
J’ai chaud, tout d’un coup, tellement chaud que la neige siffle dans mes os.
*Pourquoi ?*, une pensée me griffe l’intérieur du crâne. Rien à foutre. Rien n’existe d’autre que sa viscérale harmonique, d’Elle, parfaite. Avec cette couleur-sang qui se gorge sur Ses joues, se mélangeant aux nuances grisâtres des sous-sols serpentés, la voix d’un tableau qui beugle à s’en péter la voix *’merde*, mon cœur s’enflamme ; complètement à l’arrêt, il me crame toute entière.
Des braises dansent partout, pleines de vie ; Ses joues sont la chair de mon incendie.
Bordel, je me rappelle parfaitement maintenant, à l’instant. C’est moi qui ai provoqué ça en Elle. Merde, c’est Elle qui a provoqué le Rouge en moi. Merde. Un ventre en fusion qui me bouffe intérieurement depuis… *Je…*. Ça fait combien de temps *Aelle ?*.
Hier ? Une éternité ?
Aucune idée.
Je vois le Rouge sur tes joues ; voilà la vérité. Rien d’autre n’est plus vrai que ça ; à part ton regard, tellement carbonisé par le Rouge qu’il en devenait plus Noir que le noir. Bordel ! Je n’arrive plus à voir ton regard *Aelle*. Noir comme les profondeurs d’un océan en ses abysses. *Océan…*. Un Noir tellement épais que j’avais l’impression d’être la seule à y habiter. Je me rappelle de ça, même si je ne peux plus rien voir. Alors je contemple tes joues pleines de Rouge, toutes douces.
Est-ce que j’ai essayé de les toucher ?
C’est sûr que oui. J’aurais été tarée de ne pas essayer même si tu me cramais.
T’avais pas dit que tu me détestais ?
C’est sûr que non. T’aurais été tarée de… *’de…*. C’est… c’est pas… m’écoute pas *Aelle…* c’est… c’est pas grave *Aelle…* je… je… je ne… j’ai… tu… juste… tu… dis-moi… ‘c’que tu m’détestes encore ?




Dans le plus grand silence, Charlie se fige pour la troisième fois. Une éternité se déroule dans ses yeux comme des langues infinies. Pourtant, le temps passe si vite à la surface, hors de sa dimension.
Elle pivote une nouvelle fois, et se fige pour la quatrième fois, déjà.
Tant de choses traversent son regard, encore une fois, risquant de s’y noyer.
Mouvement, pétrification ; une cinquième fois.
Son corps est jonché d’autant de paliers qu’un champ de mines, et elle s’y déplace avec une précision mortelle, autant qu’un cadran aux prétentions atomiques. Sans le moindre bruit, fission de son esprit.
Sixième fois. Septième fois.
Des déluges perlent en ressacs dans l’émeraude mouillé, qui ne se laisse pas déborder de larmes alors qu’il semble sur le point de tout inonder.
Huitième. Neuvième. Dixième.
Dans ses prunelles, des océans entiers se soulèvent de terre pour retomber en des fracas aqueux, des continents titanesques s’arrachent les entrailles en des râles rocheux.
Onzième. Encore.
Et encore.

Alors que tout en haut, aussi proche que la bave neigeuse qui s’amoncèle, le premier Ciel perçoit à travers les vêtements de la grande fille tous les muscles qui sont contractés si forts ; qui pulsent d’une telle dureté de grès qu’ils pourraient former une magnifique statue, huilée de sueur. Et ce serait une statue d’une roche qui n’a rien de noble mais qui frappe de par sa brutalité, son naturel, sa présence animale, aussi sauvage que ce dernier pivot, ultime cran de corps, de temps.

La dimension bascule, le monde se braque, Charlie se fige une dernière fois, et une silhouette au pyjama violet devient son unique horizon.

Là, au cœur de la noyade baveuse de la Lune et des Cieux,

et malgré la distance

entre les

deux,

face

à

face,

𝄞

Aelle Bristyle

avec

Charlie Rengan

|


C'est donc cela qui scintille à s'en éblouir !

Mais dis-moi, est-ce normal, cet éclat qu'ils miroitent ?

AVAlancheDA

Parce que je n'ai jamais vu un émeraude aussi noisette de toute ma vie.

« Bienvenue chez Toi »

Rose PRIVÉE
Un.

La neige a envahi tout le paysage. Une couverture blanche qui s'étire, qui s'étire. Je la vois à l'orée de ma vision. Le blanc, partout. Sous mes pieds, autour de moi, qui recouvre la petite cour, qui engloutit la serre sous son épais manteau, qui transforme le champ habituellement boueux à cette période de l'année en une lande infinie. Infiniment blanche. Et ce point noir qui se dresse en son milieu. Ce point noir qui s'étire comme un I, qui se dresse inlassablement, un point noir comme un I, ce n'est qu'une silhouette, comme un tronc d'un arbre qui aurait poussé sans qu'on sache bien pourquoi. Qu'une silhouette, seulement une simple silhouette. Sauf que cette silhouette, ce tronc, ce I qui s'étire, mon regard ne peut pas s'en détourner. Je ne peux pas m'en détourner. Un clignement de mes paupières. Et la silhouette devient une fille.

Déjà la neige, glaciale, commence à passer à travers le tissu de mes chaussons. Le froid me grignote les orteils. Pourtant, mon corps s'embrase d'une chaleur qui n'a pas de nom. Je la sens au bout de mes doigts et elle remonte jusque dans ma nuque. Mon cœur rue avec violence à l'intérieur de moi. sesyeuxcommeuneétoileencolère. Mon corps est une statue millénaire que l'âge et le temps ne peuvent abîmer ; mes pieds enfoncés dans la neige, mes mains figées autour de mes hanches, mes bras légèrement arqués comme si j'allais me mettre à courir, mes épaules crispées, mes muscles tendus à l'extrême, mon souffle retenu, juste là dans ma poitrine. Une boule d'air dans le creux du corps, mon corps dans une immobilité extrême, rien ne bouge, rien de frémis, rien ne vit, rien, si ce n'est mon cœur qui s'agite follement. Tout le reste est figé ; mort.

Mon regard traverse la pleine. Il la traverse à vive allure, hors de contrôle, pour se fracasser contre cette silhouette-là. Rien d'autre n'existe qu'elle. Une silhouette qui a un quelque chose de bizarre, mais que papa a désigné comme étant... Alors je la regarde, avec mon cœur qui valdingue et mon corps immobile, cette silhouette qui se confond avec l'obscurité de l'ombre qui la mange par l'arrière. C'est marrant, hein ? Une lumière brutale l'éclaire par derrière, cette silhouette, et dans cette mer lumineuse elle est toute sombre, cette silhouette. Je ne vois rien que cette longueur, ce I qui s'élève vers le ciel et...

moi et toi... Ensemble ?

toute petite, sa peau aux tons qui embrasent des yeux, qui murmure ma belle, aux couleurs qui explosent comme uneétoileenco-

c'est quand tu veux, Ch...

La scène explose sous mon crâne en un bon millier d'émotions que je refuse d'un bloc. J'efface tout, j'efface les murs humides, j'efface le bruit strident de mon cœur qui claque, j'efface la couleur trop émeraude, j'efface sa jeune voix avec ce léger accent, j'efface la petitesse de son corps, j'efface l'enfant que j'étais alors, j'efface tout, j'efface tout pour ne laisser que la silhouette qui se détache au loin, une silhouette aux yeux qui s'enfoncent dans les miens et qui

Deux.

s'accrochent quelque part à l'intérieur de moi pour me tirer à eux. Pourtant, mon corps est totalement immobile. Un corps figé qui contient un cœur qui rue. Je devrais m'avancer, poursuivre mon chemin, mais quelque chose en moi ne le peut pas (ou ne le veux pas ?), et puis de toute façon qui me dit que c'est réellement elle, hein ? Ce putain d'instinct qui hurle comme un dératé dans ma tête ? Qui me dit : c'est elle c'est elle c'est elle c'est elle c'est elle

c'est elle et elle va tout fracasser, elle va pénétrer dans ton crâne et tout déglinguer, elle va foutre le feu, elle va t'embraser, tu sentiras tous les muscles de ton corps, tu ressentiras chaque pulsation de ton cœur, tout voir tout entendre, jusqu'aux crissements de tes os, puis ton être se recroquevillera sur lui-même et implosera, il implosera autour d'elle, il se fondra en elle, et tout deviendra elle, tout sera elle, en flammes, d'éclats tranchants, d'émeraude qui hante les strasses les plus profondes de tes cauchemars, il y aura les matins à t'éveiller avec son prénom sur tes lèvres, les journées à la languir et le soir à t'endormir en souhaitant sentir sur ta joue la force de son regard, et tout à coup le monde deviendra plus brillant, les arbres le ciel les nuages l'herbe la neige, tout brillera d'une nouvelle lueur, le monde transformé, le monde brillant, magnifique, qui retrouve un sens, une logique, un monde qui tourne droit, qui tourne au son des lettres de son prénom, un monde dans lequel tu avances comme un bélier, à tout défoncer sur votre passage, parce que toi et moi ensemble c'est quand tu veux Charlie, sauf qu'un jour les teintes se terniront et le monde perdra de sa superbe, les coins se racorniront, les couleurs se flétriront, ne restera que la vie couleur cendre, la mort qui ensemence les plaines autrefois éclatantes, les murs se dresseront, couverts d'humidité, des murs hauts comme un monde et toi derrière toi derrière inatteignable toi derrière qui te cache toi derrière qui me fuis toi derrière qui n'est pas là toi derrière qui ne peut me rejoindre toi derrière si loin toi derrière pas là

Et après, tout le reste. Le cœur qui flanche, les sourcils qui se froncent, le noir qui remplace le sang dans mes veines, l'obscurité qui écartèle le soleil, jusqu'au jour où je réussirai encore une fois à calfeutrer ton prénom derrière des barrières bien solides. Mais tu finiras par revenir, tu reviendras, tu te tiendras comme une silhouette dans un champ de neige, une silhouette obscure éclairée par derrière qui paraît plus grande que la petite fille de mon souvenir. Tu attraperas les barreaux de tes deux mains brutales et tu les écartèleras, me forcera à ressentir subir ton prénom. Charlie. Je le murmurerai sur mes lèvres, figée dans la neige devant la porte d'entrée de ma maison, mes chaussons imbibés d'humidité, mes muscles tétanisés. Tout recommencera éternellement, Charlie, la beauté et la mort, un cycle sans fin, une boucle qui se poursuit inlassablement. Charlie, au milieu de ce champ enneigé. Charlie, fais quelque chose. Fais quelque chose pour me prouver que c'est toi. J'ai peur, Charlie. J'ai envie de m'enfuir, de disparaître, tout sauf ça, tout sauf ce que l'on a été, tout sauf le cauchemar qui a suivi, mais je veux que tu me prouves que c'est toi, Charlie, avant que j'explose de peur, avant que je me mette à hurler, avant qu'il se passe quelque chose.

Toi, la silhouette qui se dresse, la silhouette tournée vers moi, la silhouette que j'imagine crevée par deux pointes émeraudes à la place des yeux, la silhouette si petite dans mon souvenir, la silhouette qui m'a embarquée, qui m'a écrabouillée, qui m'a transformée, qui m'a gâchée, qui m'a fait connaître l'Univers tout entier, qui m'a créée, qui m'a détruite. Charlie. Charlie. Charlie. Charlie charlie charlie charlie cha

Trois.