Nos peaux se souviennent
J’ai d’abord senti son corps figé qui s’accrochait à moi avec force (ne partez pas, Kristen, ne partez pas), puis j’ai senti son relâchement, ses muscles se détendre, je l’ai sentie rassurée quand elle a compris que je ne partirai pas et une vague de chaleur s’est répandue dans mon corps ; un souvenir qui ne pouvait pas m’appartenir s’est glissé dans un repli caché de mon esprit, le souvenir qu’un jour, j’avais été une mère (ma femme, mon fils). Je ne croyais pourtant pas avoir enlacé mon enfant de cette façon. Je ne me souvenais pas l’avoir rassuré en le serrant dans mes bras. Sans doute l’avais-je fait, pourtant, quelle mère ne consolerait pas son enfant quand il pleure et qu’il veut se réfugier dans ses bras ? Pourtant, aucune image claire ne me parvenait : au contraire, j’avais l’impression de vouloir inventer une expérience que je n’avais jamais connue mais qui aurait dû faire partie de ma vie passée. J’étais sûre de l’avoir aimé, mon fils, de l’avoir bercé pour l’endormir dans les premières années de sa vie, d’en avoir eu mal au bras et d’avoir maudit les nuits où ses dents poussaient, mais j’étais incapable de m’imaginer un petit garçon se réfugiant dans les bras de sa mère, laissant des traces de larmes et de coulures de nez sur mes vêtements. Je voulais créer ce souvenir de toutes pièces mais j’avais la sensation d’être un imposteur. Quand l’avais-je abandonné ? M’étais-je désintéressée de lui dès qu’il avait pu marcher, se nourrir tout seul, s’inventer des histoires avec ses jouets, dès qu’il avait pu se contenter de l’absence d’une mère qui était pourtant physiquement là ? Y avait-il un autre parent sur lequel je m’étais reposée, puisque de toute façon je n’étais pas douée pour ce genre de choses ? L’étreinte d’Aelle aurait dû me rappeler mon fils mais je ne pouvais qu’espérer retrouver des souvenirs qui, je le savais au fond, n’existaient pas. Lui, je ne l’avais pas rassuré. Je n’avais pas mouché son nez quand il pleurait, je ne lui avais pas dit que tout irait bien, que sa maman était là, qu’elle l’aimerait toujours et qu’elle ne le laisserait jamais seul, je n’avais pas caressé son front quand ses cheveux se mêlaient à sa sueur sur son front rougi et tordu par les pleurs, je n’avais rien fait de tout cela. En fait, je n’étais pas sûre de pouvoir dire que j’avais été une mère, un jour ; et même si je retrouvais mes souvenirs, je ne risquerais pas de l’affirmer non plus. J’avais été une génitrice, tout au plus. Bien sûr qu’il ne voulait pas me retrouver.
Tandis qu’Aelle expulsait un nouveau sanglot, je levai les yeux au ciel pour faire sécher mes yeux qui menaçaient encore de s’humidifier. Puis, elle s’éloigna de moi et me regarda, avec son visage humide et rosé, je clignai rapidement des yeux et je pris une grande inspiration pour faire disparaître de mes yeux les dernières traces de mes émotions. Je m’ancrai dans l’instant présent quand elle proposa de rentrer. Rentrer, oui, retrouver Londres et cette vie qui n’était pas vraiment la mienne ; cette vie dans laquelle je n’avais jamais été une mère exécrable, une mage noire, une pourriture qui abandonne ceux qu’elle aime. J’aurais pu l’attendre, cette vie sans conscience. Maintenant, « Yshre » et moi nous connaissions, alors quels problèmes lui restait-il ? À quelle heure les clients vont-ils se décider à payer, j’ai un service à finir, moi ! Merde, on n’a plus d’encre verte au salon. Et pourtant, je ne la désirais pas, cette vie trop calme. Je préférais le tumulte de mon passé déchiré, car de ce côté-là, il y avait Aelle et il y avait la vérité. J’accepterai de participer à cette vaste comédie et jouer le rôle de la jeune fille perdue le temps qu’il faudrait pour me retrouver, moi-même, parfaitement et entièrement. Ainsi, je ne risquerai plus de briser mes promesses et je cesserai de faire reposer sur les épaules d’Aelle la responsabilité de maintenir mon existence. Je ne laisserai pas Yshre gagner et m'embarquer dans un confort non désiré.
Je hochai doucement la tête en pensant que si nous rentrions, cela ne signifiait certainement pas rentrer chez soi. L’appartement de Marshall, si chaleureux soit-il et si plaisant soit son propriétaire, ce n’était pas chez moi. C’était une scène de théâtre et j'allais devoir jouer un rôle mal écrit dans un mauvais vaudeville.
« Oui, allons-y. »
Je me demandais si je serais capable de nous ramener à Londres avant de décider que c’était beaucoup trop risqué : je n’étais pas sûre de me rappeler comment faire et s’il me semblait que la détermination était la clé, j’en manquais clairement. Au mieux, je nous aurais désartibulées toutes les deux laissant la moitié de nos corps sur ce plateau et l’autre dans un local à poubelles de Londres, au pire, je me serais ridiculisée en n’arrivant à rien. Aelle serait bien meilleure guide pour nous ramener à la capitale.
Un instant, une pensée égoïste me traversa et j'espérai qu'Aelle décide de nous emmener ailleurs, qu'elle ne me ramène surtout pas à Londres, qu'elle me dépose n'importe où dans le monde magique, là où je serais enveloppée par cette magie qui m'avait vue grandir. Emmène-moi partout, sauf vers cette vie qui ne me ressemble pas... Tant pis pour Marshall, et toi, tu iras chercher ton renard bleu, mais dépose-moi dans un endroit imbibé de magie avant, là où les dragons traversent les nuages, là où les sorts fusent et explosent en mille couleurs, là où les plafonds ressemblent au ciel qui s'élève infiniment au-dessus de nos têtes... Je soupirai un peu. Et puis, qu'est-ce que je ferai, une fois là-bas ? Il sera bien temps de retrouver ce monde, mon vrai chez moi, un autre jour.
« Je te suis. »
Tandis qu’Aelle expulsait un nouveau sanglot, je levai les yeux au ciel pour faire sécher mes yeux qui menaçaient encore de s’humidifier. Puis, elle s’éloigna de moi et me regarda, avec son visage humide et rosé, je clignai rapidement des yeux et je pris une grande inspiration pour faire disparaître de mes yeux les dernières traces de mes émotions. Je m’ancrai dans l’instant présent quand elle proposa de rentrer. Rentrer, oui, retrouver Londres et cette vie qui n’était pas vraiment la mienne ; cette vie dans laquelle je n’avais jamais été une mère exécrable, une mage noire, une pourriture qui abandonne ceux qu’elle aime. J’aurais pu l’attendre, cette vie sans conscience. Maintenant, « Yshre » et moi nous connaissions, alors quels problèmes lui restait-il ? À quelle heure les clients vont-ils se décider à payer, j’ai un service à finir, moi ! Merde, on n’a plus d’encre verte au salon. Et pourtant, je ne la désirais pas, cette vie trop calme. Je préférais le tumulte de mon passé déchiré, car de ce côté-là, il y avait Aelle et il y avait la vérité. J’accepterai de participer à cette vaste comédie et jouer le rôle de la jeune fille perdue le temps qu’il faudrait pour me retrouver, moi-même, parfaitement et entièrement. Ainsi, je ne risquerai plus de briser mes promesses et je cesserai de faire reposer sur les épaules d’Aelle la responsabilité de maintenir mon existence. Je ne laisserai pas Yshre gagner et m'embarquer dans un confort non désiré.
Je hochai doucement la tête en pensant que si nous rentrions, cela ne signifiait certainement pas rentrer chez soi. L’appartement de Marshall, si chaleureux soit-il et si plaisant soit son propriétaire, ce n’était pas chez moi. C’était une scène de théâtre et j'allais devoir jouer un rôle mal écrit dans un mauvais vaudeville.
« Oui, allons-y. »
Je me demandais si je serais capable de nous ramener à Londres avant de décider que c’était beaucoup trop risqué : je n’étais pas sûre de me rappeler comment faire et s’il me semblait que la détermination était la clé, j’en manquais clairement. Au mieux, je nous aurais désartibulées toutes les deux laissant la moitié de nos corps sur ce plateau et l’autre dans un local à poubelles de Londres, au pire, je me serais ridiculisée en n’arrivant à rien. Aelle serait bien meilleure guide pour nous ramener à la capitale.
Un instant, une pensée égoïste me traversa et j'espérai qu'Aelle décide de nous emmener ailleurs, qu'elle ne me ramène surtout pas à Londres, qu'elle me dépose n'importe où dans le monde magique, là où je serais enveloppée par cette magie qui m'avait vue grandir. Emmène-moi partout, sauf vers cette vie qui ne me ressemble pas... Tant pis pour Marshall, et toi, tu iras chercher ton renard bleu, mais dépose-moi dans un endroit imbibé de magie avant, là où les dragons traversent les nuages, là où les sorts fusent et explosent en mille couleurs, là où les plafonds ressemblent au ciel qui s'élève infiniment au-dessus de nos têtes... Je soupirai un peu. Et puis, qu'est-ce que je ferai, une fois là-bas ? Il sera bien temps de retrouver ce monde, mon vrai chez moi, un autre jour.
« Je te suis. »
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Nos peaux se souviennent
Elle acquiesce. Il n'y avait rien d'autre à faire, pourtant ça me blesse. La trace du soulagement qui m'a envahi lorsque j'ai dit « rentrons » est encore présente, je le sens collé à ma peau, ce soulagement qui ne veut plus me lâcher. Rentrer, m'éloigner, relâcher. Je suis soulagée. Mais elle hoche la tête, elle accepte de s'éloigner et ça me fait mal. Pourtant, il n'y a rien d'autre à faire, je n'ai aucune autre envie, aucun autre espoir que celui-ci. Alors je hoche la tête en miroir, comme si elle attendait une réponse alors que ce n'est pas le cas — c'est moi qui ai donné l'ordre, cette fois-ci.
D'un regard, j'englobe une dernière fois le plateau, son étendue rocheuse, la bouche béante et obscure de la grotte, le versant de la montagne qui s'étire au-dessus, la mer de conifères en-dessous de nous. Et je me dis : voilà. Voilà un nouveau lieu que j'ai teinté de souvenirs qui jamais ne partiront. La silhouette des sommets fragiles des arbres me hantera-t-elle dans mes cauchemars, ce soir ? Nous reverrais-je à l'infini, moi dans ses bras, sa main sur ma tête ? Son éteinte se transformera-t-elle en une prise mortelle quand je fermerai les yeux ? Ses paroles reviendront-elles me hanter ? Je sens mes épaules s'affaisser, je n'avais pas même conscience de les avoir crispés. Bien sûr que tout cela reviendra dans mon sommeil. Mais je n'ai pas la force de m'en affliger. Je n'ai la force de rien, si ce n'est de me tourner vers elle et de m'approcher du corps que j'ai enlacé un instant plus tôt.
Je garde mes yeux loin des landes du visage. Je n'ai pas la force d'affronter la jeunesse de ses traits, de chercher, en vain, une trace de qui elle a été. Je préfère regarder le sol poussiéreux et me dire que celle que je côtoie est plus grande, plus fine, plus sèche, plus vieille. Quand je lève mon bras pour le lui présenter, j'imagine sa main noircie aux longs doigts se déposer sur mon avant-bras. Je détourne les yeux pour ne pas avoir à regarder la main pâle d'Yshre. Je suis soulagée qu'elle ne dise rien de plus, qu'elle ne me force pas à parler. Mon mal de tête vrombit à mes oreilles, pulse dans mes tempes ; j'ai les yeux douloureux d'avoir pleuré et de me trouver aussi proche d'elle, mon épaule frôlant la sienne me gêne, parce que j'ai déjà envie de retrouver l'étreinte protectrice de ses bra... Non. J'ai envie de m'en éloigner, de retrouver consistance, de me refabriquer une âme, de rafistoler mes pensées déchirées, de retrouver qui je suis, ce que je suis, de retrouver un semblant de contrôle, de... Non. J'ai envie de me déliter quelque part, de laisser autre chose décider pour moi, autre chose mais pas elle, de laisser le contrôle à ce qui ne me fera pas penser, qui me permettra d'oublier les contours du monde autour de moi et de ne plus me souvenir des esquisses de sa présence. J'ai envie... J'ai envie...
Je ferme les yeux lorsque je sens la main se déposer sur mon bras. Je me concentre sur la vague chaleur de ce contact, sur son épaule que je sens tout contre la mienne. Je nous englobe elle et moi, moi et elle, nous, dans une bulle magique imaginaire, je dessine les murs de Londres autour de nous, les briques abîmées et salies par les machines moldues, j'entends les rumeurs de la ville, la vieille ruelle cachée dans les ombres. Et dans un claquement sonore, je nous fais disparaître pour nous faire réapparaître ailleurs.
Aujourd'hui plus que d'habitude, le voyage me secoue l'estomac. Je n'ouvre pas les yeux tout de suite, même en entendant le bruit angoissant de la circulation au loin et le ramdam constant des grandes villes. Je m'affaisse contre le corps, mon épaule appuyée contre la sienne, même si je dégage mon bras pour l'en libérer de ses doigts trop pales. Son épaule, la chaleur de ce corps, contre le mien, qui me retient. Je respire par la bouche, je ravale les larmes — comment puis-je encore avoir envie de pleurer ? Je résiste au vide contre lequel je tangue, qui m'attire, qui me veut, que je veux, le vide au bord duquel mon cœur se trouve, qui lui fait manquer battement sur battement.
Je m'arrache brusquement à elle. Peut-être un peu trop. De la brusquerie, pour ne pas tenter de rester là. Pendant quelques secondes, le temps de mes yeux fermés, j'ai imaginé la suivre, me glisser derrière elle dans sa chambre, prendre possession de son lit, me rouler sous la couette, dire « je vais rester là » et m'endormir profondément dans sa maison, en la sachant non loin. Me réveiller en sentant l'odeur du thé. Puis le tiraillement est revenu et je me suis souvenue que j'avais été soulagée et qu'imaginer m'éloigner me soulage encore. Ça me brise un endroit du cœur que je n'arrive pas à reconnaître, mais ça me soulage. Alors je m'arrache brusquement d'elle et m'éloigne d'un pas qui tremble.
Que faire ? Je nous vois marcher jusqu'au salon, sa présence toute proche, le bruit des passants. J'entends la clochette de la porte d'entrée. Je vois le regard de cet homme sur moi, sur elle, et celui de Zikomo, sur moi. La sensation de chuter dans le trou béant qui s'ouvre en moi. Encore, je dois lutter pour ravaler les larmes de fatigue qui brûlent mes yeux. J'ai l'impression de porter mon regard à bout de bras pour réussir à le poser sur elle, il pèse si lourd ce regard, aussi lourd que le poids qu'elle a laissé sur mes épaules, que je le détourne aussitôt.
« Faudra dire à Zikomo que... »
Ma voix siffle comme long gémissement. Ma voix est un long gémissement. Une voix minuscule, à peine plus qu'un chuchotement, parce que si je parle plus fort, je vais m'écrouler. Je fais un pas vers l'arrière.
« Qu'il peut rentrer sans moi, » je termine dans un souffle, à cause de ma gorge nouée.
Puis je redresse, encore, mon regard pour le déposer dans le sien et ce que je sens dans mes propres yeux me répugne tellement fort que tout à coup, comme tout à l'heure devant le miroir, je me hais sans plus aucune limite. Je sens à mes yeux qu'ils brillent d'une lueur pitoyable. Je sens à mes yeux qu'ils supplient. Je sens mes sourcils se courber vers le haut. Tout mon être supplie, tout mon être est pitoyable, pitoyablement tendu vers elle. Alors même que quelque chose de très profondément ancré en moi me hurle de partir. Partir tant qu'il est temps.
D'un regard, j'englobe une dernière fois le plateau, son étendue rocheuse, la bouche béante et obscure de la grotte, le versant de la montagne qui s'étire au-dessus, la mer de conifères en-dessous de nous. Et je me dis : voilà. Voilà un nouveau lieu que j'ai teinté de souvenirs qui jamais ne partiront. La silhouette des sommets fragiles des arbres me hantera-t-elle dans mes cauchemars, ce soir ? Nous reverrais-je à l'infini, moi dans ses bras, sa main sur ma tête ? Son éteinte se transformera-t-elle en une prise mortelle quand je fermerai les yeux ? Ses paroles reviendront-elles me hanter ? Je sens mes épaules s'affaisser, je n'avais pas même conscience de les avoir crispés. Bien sûr que tout cela reviendra dans mon sommeil. Mais je n'ai pas la force de m'en affliger. Je n'ai la force de rien, si ce n'est de me tourner vers elle et de m'approcher du corps que j'ai enlacé un instant plus tôt.
Je garde mes yeux loin des landes du visage. Je n'ai pas la force d'affronter la jeunesse de ses traits, de chercher, en vain, une trace de qui elle a été. Je préfère regarder le sol poussiéreux et me dire que celle que je côtoie est plus grande, plus fine, plus sèche, plus vieille. Quand je lève mon bras pour le lui présenter, j'imagine sa main noircie aux longs doigts se déposer sur mon avant-bras. Je détourne les yeux pour ne pas avoir à regarder la main pâle d'Yshre. Je suis soulagée qu'elle ne dise rien de plus, qu'elle ne me force pas à parler. Mon mal de tête vrombit à mes oreilles, pulse dans mes tempes ; j'ai les yeux douloureux d'avoir pleuré et de me trouver aussi proche d'elle, mon épaule frôlant la sienne me gêne, parce que j'ai déjà envie de retrouver l'étreinte protectrice de ses bra... Non. J'ai envie de m'en éloigner, de retrouver consistance, de me refabriquer une âme, de rafistoler mes pensées déchirées, de retrouver qui je suis, ce que je suis, de retrouver un semblant de contrôle, de... Non. J'ai envie de me déliter quelque part, de laisser autre chose décider pour moi, autre chose mais pas elle, de laisser le contrôle à ce qui ne me fera pas penser, qui me permettra d'oublier les contours du monde autour de moi et de ne plus me souvenir des esquisses de sa présence. J'ai envie... J'ai envie...
Je ferme les yeux lorsque je sens la main se déposer sur mon bras. Je me concentre sur la vague chaleur de ce contact, sur son épaule que je sens tout contre la mienne. Je nous englobe elle et moi, moi et elle, nous, dans une bulle magique imaginaire, je dessine les murs de Londres autour de nous, les briques abîmées et salies par les machines moldues, j'entends les rumeurs de la ville, la vieille ruelle cachée dans les ombres. Et dans un claquement sonore, je nous fais disparaître pour nous faire réapparaître ailleurs.
Aujourd'hui plus que d'habitude, le voyage me secoue l'estomac. Je n'ouvre pas les yeux tout de suite, même en entendant le bruit angoissant de la circulation au loin et le ramdam constant des grandes villes. Je m'affaisse contre le corps, mon épaule appuyée contre la sienne, même si je dégage mon bras pour l'en libérer de ses doigts trop pales. Son épaule, la chaleur de ce corps, contre le mien, qui me retient. Je respire par la bouche, je ravale les larmes — comment puis-je encore avoir envie de pleurer ? Je résiste au vide contre lequel je tangue, qui m'attire, qui me veut, que je veux, le vide au bord duquel mon cœur se trouve, qui lui fait manquer battement sur battement.
Je m'arrache brusquement à elle. Peut-être un peu trop. De la brusquerie, pour ne pas tenter de rester là. Pendant quelques secondes, le temps de mes yeux fermés, j'ai imaginé la suivre, me glisser derrière elle dans sa chambre, prendre possession de son lit, me rouler sous la couette, dire « je vais rester là » et m'endormir profondément dans sa maison, en la sachant non loin. Me réveiller en sentant l'odeur du thé. Puis le tiraillement est revenu et je me suis souvenue que j'avais été soulagée et qu'imaginer m'éloigner me soulage encore. Ça me brise un endroit du cœur que je n'arrive pas à reconnaître, mais ça me soulage. Alors je m'arrache brusquement d'elle et m'éloigne d'un pas qui tremble.
Que faire ? Je nous vois marcher jusqu'au salon, sa présence toute proche, le bruit des passants. J'entends la clochette de la porte d'entrée. Je vois le regard de cet homme sur moi, sur elle, et celui de Zikomo, sur moi. La sensation de chuter dans le trou béant qui s'ouvre en moi. Encore, je dois lutter pour ravaler les larmes de fatigue qui brûlent mes yeux. J'ai l'impression de porter mon regard à bout de bras pour réussir à le poser sur elle, il pèse si lourd ce regard, aussi lourd que le poids qu'elle a laissé sur mes épaules, que je le détourne aussitôt.
« Faudra dire à Zikomo que... »
Ma voix siffle comme long gémissement. Ma voix est un long gémissement. Une voix minuscule, à peine plus qu'un chuchotement, parce que si je parle plus fort, je vais m'écrouler. Je fais un pas vers l'arrière.
« Qu'il peut rentrer sans moi, » je termine dans un souffle, à cause de ma gorge nouée.
Puis je redresse, encore, mon regard pour le déposer dans le sien et ce que je sens dans mes propres yeux me répugne tellement fort que tout à coup, comme tout à l'heure devant le miroir, je me hais sans plus aucune limite. Je sens à mes yeux qu'ils brillent d'une lueur pitoyable. Je sens à mes yeux qu'ils supplient. Je sens mes sourcils se courber vers le haut. Tout mon être supplie, tout mon être est pitoyable, pitoyablement tendu vers elle. Alors même que quelque chose de très profondément ancré en moi me hurle de partir. Partir tant qu'il est temps.
Dernière modification par Aelle Bristyle le 15 mai 2025, 13:15, modifié 1 fois.
Nos peaux se souviennent
Ils étaient bien loin, les souvenirs des transplanages qui avaient cessé d’être désagréables. Lorsque je me trouvai emportée dans le tourbillon de la téléportation magique, je me sentis arrachée à l’endroit spacieux et frais de la lande écossaise, saisie par les pieds et secouée en tous sens, mon estomac remonta dans ma gorge et mon cerveau se fit malmener dans ma boîte crânienne. Quand mes pieds touchèrent le goudron sombre et mouillé de la capitale anglaise, mes genoux claquèrent un peu, écrasés par le choc. L’odeur des pots d’échappement, de l’humidité polluée et des poubelles éventrées non loin me saisit les narines. Les bruits des moteurs, de la pluie, de la ville, couvrirent mes oreilles d’un voile vrombissant, j’entendais tout et je n’entendais rien à la fois. Nous étions de retour ; pas chez moi, encore plus loin de chez moi que jamais. Un instant, je voulus tirer sur le vêtement d’Aelle et lui ordonner de me montrer un endroit qui ressemblait aux falaises de mes souvenirs flous : vas-y, Aelle, imagine la roche verticale qui plonge dans une mer grise et agitée, sens les embruns frais vaporiser ton visage, le vent qui meurtrit tes oreilles et fait battre tes cheveux contre ton front, laisse-toi bercer par le claquement rythmé des vagues contre la pierre et emmène-moi là-bas. Je notai mentalement un nouvel objectif sur ma liste de choses à rétablir : être capable de transplaner par moi-même pour retrouver cet endroit qui hantait mon esprit évidé. Je me demandai aussi si j’étais encore capable de tenir un crayon pour coucher sur le papier les images qui s’encraient dans ma tête, ou si cette faculté était propre à l’autre moi. Si j’en étais capable, je dessinerais volontiers ce paysage qui m’appelait, pour m’y plonger même quand il demeurait inaccessible. Au-dessus de la mer battante volerait Indy, l’hippogriffe et ami de mon enfance, souvenir retrouvé parmi l’océan de ceux que j’avais perdus ; et moi, sur son dos, qui m’apprêterais à conquérir le monde. L’horizon serait parfaitement dégagé, libéré des bâtisses qui arrêtent le regard, je forcerais sur mes yeux pour voir loin, plus loin, encore plus loin que je n’en serais jamais capable.
Mais pour l’instant, j’étais à Londres, comme un minuscule grain de sable perdu dans la capitale immense et trop pleine de tout : bâtiments, constructions, goudron et trottoirs, plastique, ferraille, déchets, rats, et des gens, des gens partout, même là où on ne les voit pas, comme les rats justement : de l’autre côté de ces petites fenêtres, derrière ces murs de briques opaques, cachés dans ces tentes de fortune, errants comme des fantômes, courant partout, allant d’un point A à un point B en s'imaginant avoir un but… Tant d’êtres, tant d’existences pour si peu de vie ; à travers mes yeux plus que par ceux d’Yshre, Londres me paraissait semblable à un grand théâtre, la vie ici était une pièce où personne n’avait le rôle principal : des figurants, partout, partout, aucune existence qui ne valait le coup. Celle que j’allais retrouver pas plus que les autres : j’allais vite m’enfermer dans un rôle insensé, récurer des sols et des assiettes, jouer l’ingénue, tromper la confiance de l’homme qui m’hébergeait… Même si mon esprit était déchiré, je me connaissais suffisamment pour savoir que je ne supporterais pas longtemps cette terne vie.
La déception de retrouver cet environnement dut apparaître clairement sur mon visage, sous la forme d’une grimace ennuyée : les lèvres pincées en arc-de-cercle tourné vers le bas, les yeux vides, l’air si inexpressif qu’il devait parfaitement traduire mon déplaisir. Toutes les couleurs des tags sur les murs ne suffisaient pas à exciter mon regard et détourner mon attention de l’ennui mortel qui m’attendait. Quand Aelle s’écarta de moi et me fit comprendre que nos chemins se séparaient ici, dans cette ruelle étroite comme un tube, je ne pus retenir un profond soupir. Je me vis marcher seule, trop lentement, vers le salon de tatouage Cursed Sigils Tattoo où je vivais. Je pousserais la porte, j’entrerais dans mon rôle, je présenterais quelques excuses à Marshall pour notre attitude de tout à l’heure, je lui demanderais sans sincérité comment me faire pardonner, et puis je me laisserais doucement glisser dans une affreuse routine où tout, chaque geste, chaque parole, serait fondé sur le socle bancal du mensonge. Jusqu’à ce que je craque et m’en aille. Peut-être nous ferais-je gagner du temps à tous les deux si je ne retournais pas tout de suite au salon. Encore plus si je me contentais d’y récupérer mes maigres possessions et partir pour ne jamais revenir. Ce serait plus facile maintenant que plus tard, après tout.
Je tournai les yeux vers l’issue de l’impasse en tâchant d’y voir une échappatoire, sans succès : le coin de cette ruelle en forme de tube ne menait qu'au reste de la ville trop pleine de rien. D’une voix monotone, je dis :
« Je ne suis pas sûre d’y retourner tout de suite. Ne peux-tu pas appeler Zikomo d’ici ? J’ai besoin d’être seule, juste un moment. Pour remettre de l’ordre dans mes pensées, ou bien le contraire. »
Mais pour l’instant, j’étais à Londres, comme un minuscule grain de sable perdu dans la capitale immense et trop pleine de tout : bâtiments, constructions, goudron et trottoirs, plastique, ferraille, déchets, rats, et des gens, des gens partout, même là où on ne les voit pas, comme les rats justement : de l’autre côté de ces petites fenêtres, derrière ces murs de briques opaques, cachés dans ces tentes de fortune, errants comme des fantômes, courant partout, allant d’un point A à un point B en s'imaginant avoir un but… Tant d’êtres, tant d’existences pour si peu de vie ; à travers mes yeux plus que par ceux d’Yshre, Londres me paraissait semblable à un grand théâtre, la vie ici était une pièce où personne n’avait le rôle principal : des figurants, partout, partout, aucune existence qui ne valait le coup. Celle que j’allais retrouver pas plus que les autres : j’allais vite m’enfermer dans un rôle insensé, récurer des sols et des assiettes, jouer l’ingénue, tromper la confiance de l’homme qui m’hébergeait… Même si mon esprit était déchiré, je me connaissais suffisamment pour savoir que je ne supporterais pas longtemps cette terne vie.
La déception de retrouver cet environnement dut apparaître clairement sur mon visage, sous la forme d’une grimace ennuyée : les lèvres pincées en arc-de-cercle tourné vers le bas, les yeux vides, l’air si inexpressif qu’il devait parfaitement traduire mon déplaisir. Toutes les couleurs des tags sur les murs ne suffisaient pas à exciter mon regard et détourner mon attention de l’ennui mortel qui m’attendait. Quand Aelle s’écarta de moi et me fit comprendre que nos chemins se séparaient ici, dans cette ruelle étroite comme un tube, je ne pus retenir un profond soupir. Je me vis marcher seule, trop lentement, vers le salon de tatouage Cursed Sigils Tattoo où je vivais. Je pousserais la porte, j’entrerais dans mon rôle, je présenterais quelques excuses à Marshall pour notre attitude de tout à l’heure, je lui demanderais sans sincérité comment me faire pardonner, et puis je me laisserais doucement glisser dans une affreuse routine où tout, chaque geste, chaque parole, serait fondé sur le socle bancal du mensonge. Jusqu’à ce que je craque et m’en aille. Peut-être nous ferais-je gagner du temps à tous les deux si je ne retournais pas tout de suite au salon. Encore plus si je me contentais d’y récupérer mes maigres possessions et partir pour ne jamais revenir. Ce serait plus facile maintenant que plus tard, après tout.
Je tournai les yeux vers l’issue de l’impasse en tâchant d’y voir une échappatoire, sans succès : le coin de cette ruelle en forme de tube ne menait qu'au reste de la ville trop pleine de rien. D’une voix monotone, je dis :
« Je ne suis pas sûre d’y retourner tout de suite. Ne peux-tu pas appeler Zikomo d’ici ? J’ai besoin d’être seule, juste un moment. Pour remettre de l’ordre dans mes pensées, ou bien le contraire. »
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Nos peaux se souviennent
Il y a d'abord l'incommensurable devoir d'être dans l'obligation de marcher jusqu'à ce salon de tatouage dans lequel je ne vis pas pour aller chercher mon ami et, de ce fait, devoir échanger quelques mots avec un inconnu qui sera évidemment présent et qui, en toute logique, me questionnera à la fois sur celle qui m'accompagnait lorsque je suis sortie et sur le contenu de notre discussion qui promettait d'être agitée. Ce simple cheminement ressemble à une aventure épuisante que je n'ai pas la force de mener ; la seule idée de devoir faire encore un effort de conscience, de sociabilité, devoir encore retenir tout ce qui gronde en moi pour accéder à la demande de ma directrice qui, elle, peut évidemment prendre la décision de ne pas retourner chez elle parce qu'après tout, elle veut être seule, cette seule idée m'afflige tellement que je sens pour la énième fois de la journée mes yeux me piquer. Et puis il y a cette phrase toute simple qui me perfore le cœur : « j'ai besoin d'être seule ». C'est comme si j'avais entendu : je ne désire pas ta compagnie. C'est idiot de sentir mon cœur se serrer, n'est-ce pas ? C'est idiot d'avoir l'impression qu'elle l'a violemment attrapé et qu'elle l'écrabouille entre ses doigts, hein ? Mais c'est ce que je ressens, malgré le soulagement de tout à l'heure, et ma respiration se coupe.
« Je ne peux pas..., » balbutié-je avant de m'interrompre pour reprendre ma respiration.
Je bats des cils, les yeux tournés vers le ciel, pour combattre l'arrivée des larmes. Je lève les bras dans un geste de dépit, incapable de comprendre exactement pourquoi je me sens tellement épuisée à l'intérieur que le fait qu'elle ne puisse pas marcher jusqu'au salon pour accéder à ma demande me mène au bord d'une énième crise de nerfs. Elle aurait pu le faire, non ? Pour moi, elle aurait pu.
« C'est pas comme vos, vos... Trucs moldus pour appeler à distance, là. J'peux pas appuyer sur un bouton et... J'peux pas... »
Je m'essuie le nez du dos de la main, je renifle, fronce les sourcils et finalement pousse un minuscule soupir, me faisant à l'idée de tout ce qui m'attend encore avant de pouvoir... Pouvoir quoi, exactement ? Pouvoir tout expulser, et j'ai une idée très précise de ce que j'ai besoin de faire maintenant. Idée très précise qui se floute lorsque mes yeux se déposent sur le profil d'Yshre, que je vois Kristen sous cette peau pas suffisamment ridée. Au moment précis où c'est elle que je reconnais, je sens mon cœur s'ouvrir et s'étendre, s'étendre, comme il l'a fait lorsqu'elle m'a confié toutes les responsabilités qui seraient miennes dans le futur concernant notre relation et que j'ai dit « ok » alors que j'avais envie de hurler, hurler sans ne plus m'arrêter.
« Je vais aller le chercher, » je conclus dans un murmure qui s'élève à peine dans la petite rue crasseuse qui nous a servi d'aire d'atterrissage.
Tout à coup, je n'ai plus la force de lui expliquer que non, je ne peux pas appeler Zikomo comme ça, en claquant les doigts. Pas la force de lui expliquer qu'il ne peut m'entendre au loin que lorsque j'en ai réellement et profondément besoin. Pas la force d'expliquer que malgré tout le désespoir dans lequel nos retrouvailles bizarres m'ont plongée, je n'ai pas besoin du réconfort d'un ami fidèle, mais plutôt d'une chose qui me fera encore plus mal, au point de me la faire oublier, elle. Alors non, je ne peux pas appeler Zikomo d'ici, et oui, oui je vais y aller, oui je vais me trainer jusqu'à là-bas, oui à tout, prenez tout, de mon corps à mon âme, et faites-en ce que vous désirez.
J'ai les yeux baissés sur le goudron sale. Mes bottines sont recouvertes d'une fine couche de poussière. Si vous saviez comme j'ai envie de disparaître, là. Transplaner sans un mot, vous laissez ici, faire passer le message à Zikomo, puis m'en aller. M'en aller dans ma tête, confier mon corps à quelqu'un qui pourra veiller sur lui, et m'en aller loin dans ma tête, faire taire mes pensées, arrêter les lamentations sans fin de mon cœur, et surtout, surtout, arrêter cette chose, là. Cette chose énorme qui prend de la place, cette chose qui me force à me tourner une nouvelle fois vers vous, à chercher à croiser votre regard, cette chose qui me pousse à ouvrir la bouche, à dire :
« Vous allez aller où ? » d'une voix minuscule.
Cette chose qui fait que je continuerai à vous voir même lorsque je fermerai les yeux ce soir, cette chose qui me donne envie de savoir comment vous allez passer le reste de la journée, cette chose qui fait que j'ai besoin de savoir où vous allez aller, où vous serez dans le monde par rapport à moi, sur qui vos yeux vont se poser, à qui votre bouche va parler. Cette chose, c'est vous. Vous êtes là, partout. Même quand je suis soulagée à l'idée que tout cela s'arrête vous êtes encore là, même quand j'ai envie d'être seule vous êtes encore là. Partout, tout le temps. Même quand je vous déteste, même quand vous m'énervez. Vous êtes là, toujours. Je ne voudrais pas que ça change. Mais putain, ça fait mal.
« Je ne peux pas..., » balbutié-je avant de m'interrompre pour reprendre ma respiration.
Je bats des cils, les yeux tournés vers le ciel, pour combattre l'arrivée des larmes. Je lève les bras dans un geste de dépit, incapable de comprendre exactement pourquoi je me sens tellement épuisée à l'intérieur que le fait qu'elle ne puisse pas marcher jusqu'au salon pour accéder à ma demande me mène au bord d'une énième crise de nerfs. Elle aurait pu le faire, non ? Pour moi, elle aurait pu.
« C'est pas comme vos, vos... Trucs moldus pour appeler à distance, là. J'peux pas appuyer sur un bouton et... J'peux pas... »
Je m'essuie le nez du dos de la main, je renifle, fronce les sourcils et finalement pousse un minuscule soupir, me faisant à l'idée de tout ce qui m'attend encore avant de pouvoir... Pouvoir quoi, exactement ? Pouvoir tout expulser, et j'ai une idée très précise de ce que j'ai besoin de faire maintenant. Idée très précise qui se floute lorsque mes yeux se déposent sur le profil d'Yshre, que je vois Kristen sous cette peau pas suffisamment ridée. Au moment précis où c'est elle que je reconnais, je sens mon cœur s'ouvrir et s'étendre, s'étendre, comme il l'a fait lorsqu'elle m'a confié toutes les responsabilités qui seraient miennes dans le futur concernant notre relation et que j'ai dit « ok » alors que j'avais envie de hurler, hurler sans ne plus m'arrêter.
« Je vais aller le chercher, » je conclus dans un murmure qui s'élève à peine dans la petite rue crasseuse qui nous a servi d'aire d'atterrissage.
Tout à coup, je n'ai plus la force de lui expliquer que non, je ne peux pas appeler Zikomo comme ça, en claquant les doigts. Pas la force de lui expliquer qu'il ne peut m'entendre au loin que lorsque j'en ai réellement et profondément besoin. Pas la force d'expliquer que malgré tout le désespoir dans lequel nos retrouvailles bizarres m'ont plongée, je n'ai pas besoin du réconfort d'un ami fidèle, mais plutôt d'une chose qui me fera encore plus mal, au point de me la faire oublier, elle. Alors non, je ne peux pas appeler Zikomo d'ici, et oui, oui je vais y aller, oui je vais me trainer jusqu'à là-bas, oui à tout, prenez tout, de mon corps à mon âme, et faites-en ce que vous désirez.
J'ai les yeux baissés sur le goudron sale. Mes bottines sont recouvertes d'une fine couche de poussière. Si vous saviez comme j'ai envie de disparaître, là. Transplaner sans un mot, vous laissez ici, faire passer le message à Zikomo, puis m'en aller. M'en aller dans ma tête, confier mon corps à quelqu'un qui pourra veiller sur lui, et m'en aller loin dans ma tête, faire taire mes pensées, arrêter les lamentations sans fin de mon cœur, et surtout, surtout, arrêter cette chose, là. Cette chose énorme qui prend de la place, cette chose qui me force à me tourner une nouvelle fois vers vous, à chercher à croiser votre regard, cette chose qui me pousse à ouvrir la bouche, à dire :
« Vous allez aller où ? » d'une voix minuscule.
Cette chose qui fait que je continuerai à vous voir même lorsque je fermerai les yeux ce soir, cette chose qui me donne envie de savoir comment vous allez passer le reste de la journée, cette chose qui fait que j'ai besoin de savoir où vous allez aller, où vous serez dans le monde par rapport à moi, sur qui vos yeux vont se poser, à qui votre bouche va parler. Cette chose, c'est vous. Vous êtes là, partout. Même quand je suis soulagée à l'idée que tout cela s'arrête vous êtes encore là, même quand j'ai envie d'être seule vous êtes encore là. Partout, tout le temps. Même quand je vous déteste, même quand vous m'énervez. Vous êtes là, toujours. Je ne voudrais pas que ça change. Mais putain, ça fait mal.
Nos peaux se souviennent
Je n’aurais su dire quel genre de relation j’imaginais entre Aelle et Zikomo, la créature fabuleuse qui l’accompagnait. Certainement un lien plus magique, un pouvoir de télépathie qui les reliait et leur permettait de communiquer à distance, de s’appeler l’un et l’autre quand il le fallait. En tout cas, rien qui ne devait être comparé à « vos trucs moldus pour appeler à distance ». Vos trucs moldus, mes trucs moldus ? Je n’avais rien d’une moldue. Si l’autre moi s’était initiée aux outils et à la technologie moldus pour survivre et s’intégrer au monde, il me semblait très étrange de penser que cela avait un quelconque rapport avec moi. Au contraire, je préférais rejeter tout ce qui m’éloignait de mon monde d’origine et me ramenait dans un univers dont je ne faisais pas partie, dont je n’avais d’ailleurs jamais fait partie et que je ne désirais pas connaître – cela créerait juste un peu plus de distance entre ce que j’avais été et ce que j’étais, maintenant. Certes, je devais me reconnaître un soupçon de curiosité à l’égard de ces étranges objets, qui pouvaient s’avérer bien pratiques et étonnants, mais ils ne faisaient pas partie de mon univers. Les seuls éléments moldus que je pouvais tolérer relevaient du domaine de l’art : la musique, la poésie, les arts graphiques… car l’art était un langage universel qui ne connaissait pas la notion de frontière entre les mondes. Les téléphones portables et les drones, en revanche, étaient hermétiquement enfermés dans le monde non-magique, si bien qu’on n’avait jamais vu des sorciers d’un village magique pianoter bêtement sur des écrans en marchant dans la rue et chez les sorciers, les chouettes et les hiboux remplaçaient les drones.
En tout cas, je sentis qu’Aelle n’était pas ravie de devoir aller chercher son ami bleu. Je fronçai un peu les sourcils : c’était pourtant plus sa responsabilité que la mienne et si je comprenais qu’elle ait aussi besoin d’un moment de solitude après la journée éprouvante que nous venions de passer, il ne me semblait pas juste de m’imposer la charge de rentrer pour transmettre un message à son compagnon. Si elle y allait, elle pourrait simplement s’en aller après avoir récupéré son renard, tandis que si je rentrais maintenant, Marshall, même s’il était peu inquisiteur, allait me poser des questions et je devrais jouer un rôle, mentir, j’aurais beaucoup plus de mal à me sortir de cette situation désagréable (que j’allais déjà devoir subir dans les jours qui suivraient). Quand Aelle accepta à contre-cœur de rejoindre le salon de tatouage, je me contentai de hocher la tête, ne cédant pas à son désir d’être accompagnée ou que je m’y rende à sa place. Cela me semblait correct.
Quant à ma prochaine destination, elle m’était totalement inconnue. Je m’imaginais bien marcher sans but aussi loin que possible, jusqu’à ce que mes jambes fatiguent et que la pluie devienne insupportable. Alors je me serais assise quelque part, derrière le comptoir d’un bar désert, peut-être, et j’aurais enchaîné les boissons jusqu’à ne plus penser à la journée épuisante que je venais de vivre. Je ne voulais pas l’oublier, cela allait contre la promesse que j’avais faite à Aelle, mais j’avais besoin de faire le vide. Le problème principal de cette idée était mon manque d’argent : je n’avais pas la moindre monnaie sur moi et les bars londoniens n’étaient pas du genre à faire crédit, la situation économique avait rendu les établissements méfiants. Je pouvais donc oublier ce projet avant de rentrer au salon pour récupérer mon vieux porte-monnaie de récupération. Je soupirai longuement avant de pointer mon index vers le ciel et le faire tourner en rond pendant quelques secondes. Au bout d’un moment, j’interrompis mon mouvement et désignai une direction, laissant le hasard décider de ma destination.
« Par là, déclarai-je sans enthousiasme. »
Je ramenai la capuche de mon hoodie sur ma tête pour me protéger un peu de la pluie.
« Jeudi prochain, le 3, à dix-sept heures ? J'irai faire quelques courses ce week-end. Il me faut des livres et un hibou pour t'écrire. J'ai besoin de meilleurs vêtements aussi, annonçai-je en tirant sur mon sweatshirt trop large. »
Annoncer ainsi la date de notre prochaine rencontre me permettait de commencer à tenir ma promesse sans attendre d'avoir fait l'acquisition d'un messager volant. Je préférais également m'assurer que la date serait fixée avant que l'autre moi ne refasse surface : on ne savait jamais ce qui pouvait m'arriver au réveil du lendemain matin. Même s'il était temps que nous nous séparions pour aujourd'hui, Aelle devait absolument rester une constante dans ma vie.
En tout cas, je sentis qu’Aelle n’était pas ravie de devoir aller chercher son ami bleu. Je fronçai un peu les sourcils : c’était pourtant plus sa responsabilité que la mienne et si je comprenais qu’elle ait aussi besoin d’un moment de solitude après la journée éprouvante que nous venions de passer, il ne me semblait pas juste de m’imposer la charge de rentrer pour transmettre un message à son compagnon. Si elle y allait, elle pourrait simplement s’en aller après avoir récupéré son renard, tandis que si je rentrais maintenant, Marshall, même s’il était peu inquisiteur, allait me poser des questions et je devrais jouer un rôle, mentir, j’aurais beaucoup plus de mal à me sortir de cette situation désagréable (que j’allais déjà devoir subir dans les jours qui suivraient). Quand Aelle accepta à contre-cœur de rejoindre le salon de tatouage, je me contentai de hocher la tête, ne cédant pas à son désir d’être accompagnée ou que je m’y rende à sa place. Cela me semblait correct.
Quant à ma prochaine destination, elle m’était totalement inconnue. Je m’imaginais bien marcher sans but aussi loin que possible, jusqu’à ce que mes jambes fatiguent et que la pluie devienne insupportable. Alors je me serais assise quelque part, derrière le comptoir d’un bar désert, peut-être, et j’aurais enchaîné les boissons jusqu’à ne plus penser à la journée épuisante que je venais de vivre. Je ne voulais pas l’oublier, cela allait contre la promesse que j’avais faite à Aelle, mais j’avais besoin de faire le vide. Le problème principal de cette idée était mon manque d’argent : je n’avais pas la moindre monnaie sur moi et les bars londoniens n’étaient pas du genre à faire crédit, la situation économique avait rendu les établissements méfiants. Je pouvais donc oublier ce projet avant de rentrer au salon pour récupérer mon vieux porte-monnaie de récupération. Je soupirai longuement avant de pointer mon index vers le ciel et le faire tourner en rond pendant quelques secondes. Au bout d’un moment, j’interrompis mon mouvement et désignai une direction, laissant le hasard décider de ma destination.
« Par là, déclarai-je sans enthousiasme. »
Je ramenai la capuche de mon hoodie sur ma tête pour me protéger un peu de la pluie.
« Jeudi prochain, le 3, à dix-sept heures ? J'irai faire quelques courses ce week-end. Il me faut des livres et un hibou pour t'écrire. J'ai besoin de meilleurs vêtements aussi, annonçai-je en tirant sur mon sweatshirt trop large. »
Annoncer ainsi la date de notre prochaine rencontre me permettait de commencer à tenir ma promesse sans attendre d'avoir fait l'acquisition d'un messager volant. Je préférais également m'assurer que la date serait fixée avant que l'autre moi ne refasse surface : on ne savait jamais ce qui pouvait m'arriver au réveil du lendemain matin. Même s'il était temps que nous nous séparions pour aujourd'hui, Aelle devait absolument rester une constante dans ma vie.
Équipe Modératus - Avatar cosmique par L. Vance
Mère du dragon - Justice funèbre - Grande Prêtresse Noire - DJ Kraken | ▶
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Nos peaux se souviennent
Maintenant qu'il s'y est accroché, je n'arrive plus à arracher mon regard d'elle. De ce profil qui ne m'est pas familier, de ce nez trop arrondi, de ces lèvres trop pleines, de cette peau trop lisse. Je la regarde, mais j'aimerais faire plus que cela. J'aimerais faire des choses irréalisables, je ne sais pas exactement quoi. C'est une envie profonde, violente, tout au fond de moi, qui gronde dans mon estomac, qui brûle dans mes entrailles. J'ai besoin de faire plus que de la regarder, mais quoi ? L'enchaîner ne serait même pas suffisant. Je voudrais être elle et qu'elle soit moi. Mais cela suffirait-il à apaiser ce tiraillement que je ressens ? Je voudrais avoir la certitude absolue qu'elle revienne toujours à moi, toujours, peu importe le reste, peu importe le monde entier. Que ce soit moi et personne d'autre, que je puisse m'en assurer et que mon âme entière en soit persuadée, que jamais je ne doute, même dans les pires moments, qu'il n'y ait pas la place au doute ou à la trahison, que ça n'existe pas dans sa tête, que l'idée même d'abandon ne puisse jamais me concerner moi, dans sa tête à elle. Je voudrais lui implanter l'ordre dans le crâne, loin, très loin, et qu'elle ne puisse pas s'en dépatouiller. Et après, serait-ce suffisant ? Mes yeux la regardent, mais je voudrais faire tellement plus que la regarder. Ne partez pas, j'ai besoin de plus, j'ai besoin de tout, j'ai besoin d'aucune limite, de tout, promettez moi tout, le monde entier, l'univers. Et après ? Cela me suffira-t-il ?
Je suis le jeu de son doigt qui désigne un là-haut que je ne comprends pas. A-t-elle envie d'aller voler ? De se vider la tête dans la caresse brutale du vent ? Non, son doigt désigne une autre destination, désormais, et je jette un regard perdu vers là-bas sans comprendre. Mais peut-être n'y a-t-il rien à comprendre. Peut-être ne sait-elle elle-même pas où elle veut aller. Peut-être a-t-elle seulement envie de s'éloigner de moi et... Non. Non. J'étrangle mes pensées, je retiens mon cœur qui menace de sombrer dans un abysse de douleur. Je le retiens du bout des doigts, je le force à rester en place, je fronce les sourcils pour l'y aider, je retiens mon souffle et je m'ordonne : ne ressens pas. Alors je ne ressens rien.
Je ne ressens rien, jusqu'au moment où elle nomme notre prochain rendez-vous, où elle l'acte. Elle le rend réel. Mon cœur m'échappe et se met à battre trop rapidement en même temps qu'il sombre dans des abysses inexplorés. Ma gorge se noue terriblement. Je ne comprends pas comment elle peut continuer de se nouer, alors que j'ai déjà l'impression de ne plus pouvoir déglutir, d'être à moitié en train de m'étouffer par manque d'air. Dans ma tête, je me récite des mots qui m'ancrent : « Le trois février à dix-heures. Le trois février. Jour du thé. Le trois février. Un jeudi. Le Jour du thé. Le trois février. Une semaine. Le Jour du thé ». Mes yeux dévalent le corps d'Yshre, englobent son hoodie, ses vêtements sombres. Je ne comprends pas pourquoi Kristen me confie son envie d'aller faire du shopping, mais mon ventre se crispe douloureusement quand je prends conscience que j'aimerais venir avec elle. Faire du shopping, l'attendre pendant qu'elle fait des essais, me plaindre de cette perte de temps, j'ai envie de l'entendre me répondre derrière le rideau tiré et sourire sans qu'elle me voit le faire, j'ai envie d'arpenter des rues familières avec elle, la suivre toujours en me plaignant, puis exiger qu'on entre dans une librairie, parler avec elle des grimoires hors de prix, j'ai envie que l'on s'arrête boire un thé dans un salon, pour une fois, de lui offrir une tasse, j'ai envie d'un ciel bleu au-dessus de nos têtes et de la piqûre désagréable d'un quotidien trop familier au creux du cœur. J'en crève tellement d'envie que mes lèvres se courbent vers le bas. J'avale une gorgé d'air humide et sali par les effluves de la ruelle ; ça n'existe pas tout ça, ça n'a jamais existé avec personne et ça n'existera jamais, surtout pas avec Kristen.
Je détruis mes rêves en un tour de mains, d'une pression mentale, j'ai l'habitude. Je reviens à l'instant présent, j'accommode sur Yshre. Mais je pense à Kristen.
« Jeudi prochain, le trois, je répète d'une voix rauque et basse. À dix-sept heures. »
Mes yeux font une nouvelle fois l'aller-retour. Vers le bas puis vers le haut.
Amenez-moi. Je veux tout le temps être là. Pour choisir la chouette qui viendra me livrer les courrier de nos rendez-vous, pour trouver des vêtements qui vous plairont davantage, pour que les soirées soient moins dures, pour que les journées soient moins longues, le matin, le soir, le midi. Amenez-vous avec vous. Tout le temps.
Pourtant, je recule d'un pas et je hoche la tête.
« Alors, à jeudi prochain..., » murmuré-je en gardant ses yeux serrés contre les miens.
Pourtant j'ai envie de partir, pour tout relâcher. Amenez-moi partout, tout le temps, mais j'ai envie de partir, que la pression dans ma tête diminue. Tout le temps, à jamais, pourtant j'ai envie de tout ce qui me fera penser à autre chose, là.
Je plonge la main dans ma poche. Je m'accroche de toutes mes forces à ma baguette magique. Mon cœur bat très vite et très fort, presque douloureusement, comme s'il voulait faire trembler mes os. Je sens mon visage se transformer en même temps que mes doigts se crispent sur le bois et que mes phalanges me font mal. Mes traits se figent dans un masque dur et impitoyable, je sens mon regard se refroidir, mes mâchoires se crisper. Et j'ajoute d'une voix qui aimerait savoir frapper une menace d'enfant qui ressemble davantage à une promesse d'adulte :
« Si vous partez encore, je vous retrouverai et je vous tuerai. »
Je me retourne dans un tournoiement de cape pour m'éloigner vers le fond de la ruelle, gênée par ce sursaut de colère qui me surprend car il glace mon cœur : c'est vrai, songé-je en écoutant mes talons frapper le béton sale, je le ferai.
Je suis le jeu de son doigt qui désigne un là-haut que je ne comprends pas. A-t-elle envie d'aller voler ? De se vider la tête dans la caresse brutale du vent ? Non, son doigt désigne une autre destination, désormais, et je jette un regard perdu vers là-bas sans comprendre. Mais peut-être n'y a-t-il rien à comprendre. Peut-être ne sait-elle elle-même pas où elle veut aller. Peut-être a-t-elle seulement envie de s'éloigner de moi et... Non. Non. J'étrangle mes pensées, je retiens mon cœur qui menace de sombrer dans un abysse de douleur. Je le retiens du bout des doigts, je le force à rester en place, je fronce les sourcils pour l'y aider, je retiens mon souffle et je m'ordonne : ne ressens pas. Alors je ne ressens rien.
Je ne ressens rien, jusqu'au moment où elle nomme notre prochain rendez-vous, où elle l'acte. Elle le rend réel. Mon cœur m'échappe et se met à battre trop rapidement en même temps qu'il sombre dans des abysses inexplorés. Ma gorge se noue terriblement. Je ne comprends pas comment elle peut continuer de se nouer, alors que j'ai déjà l'impression de ne plus pouvoir déglutir, d'être à moitié en train de m'étouffer par manque d'air. Dans ma tête, je me récite des mots qui m'ancrent : « Le trois février à dix-heures. Le trois février. Jour du thé. Le trois février. Un jeudi. Le Jour du thé. Le trois février. Une semaine. Le Jour du thé ». Mes yeux dévalent le corps d'Yshre, englobent son hoodie, ses vêtements sombres. Je ne comprends pas pourquoi Kristen me confie son envie d'aller faire du shopping, mais mon ventre se crispe douloureusement quand je prends conscience que j'aimerais venir avec elle. Faire du shopping, l'attendre pendant qu'elle fait des essais, me plaindre de cette perte de temps, j'ai envie de l'entendre me répondre derrière le rideau tiré et sourire sans qu'elle me voit le faire, j'ai envie d'arpenter des rues familières avec elle, la suivre toujours en me plaignant, puis exiger qu'on entre dans une librairie, parler avec elle des grimoires hors de prix, j'ai envie que l'on s'arrête boire un thé dans un salon, pour une fois, de lui offrir une tasse, j'ai envie d'un ciel bleu au-dessus de nos têtes et de la piqûre désagréable d'un quotidien trop familier au creux du cœur. J'en crève tellement d'envie que mes lèvres se courbent vers le bas. J'avale une gorgé d'air humide et sali par les effluves de la ruelle ; ça n'existe pas tout ça, ça n'a jamais existé avec personne et ça n'existera jamais, surtout pas avec Kristen.
Je détruis mes rêves en un tour de mains, d'une pression mentale, j'ai l'habitude. Je reviens à l'instant présent, j'accommode sur Yshre. Mais je pense à Kristen.
« Jeudi prochain, le trois, je répète d'une voix rauque et basse. À dix-sept heures. »
Mes yeux font une nouvelle fois l'aller-retour. Vers le bas puis vers le haut.
Amenez-moi. Je veux tout le temps être là. Pour choisir la chouette qui viendra me livrer les courrier de nos rendez-vous, pour trouver des vêtements qui vous plairont davantage, pour que les soirées soient moins dures, pour que les journées soient moins longues, le matin, le soir, le midi. Amenez-vous avec vous. Tout le temps.
Pourtant, je recule d'un pas et je hoche la tête.
« Alors, à jeudi prochain..., » murmuré-je en gardant ses yeux serrés contre les miens.
Pourtant j'ai envie de partir, pour tout relâcher. Amenez-moi partout, tout le temps, mais j'ai envie de partir, que la pression dans ma tête diminue. Tout le temps, à jamais, pourtant j'ai envie de tout ce qui me fera penser à autre chose, là.
Je plonge la main dans ma poche. Je m'accroche de toutes mes forces à ma baguette magique. Mon cœur bat très vite et très fort, presque douloureusement, comme s'il voulait faire trembler mes os. Je sens mon visage se transformer en même temps que mes doigts se crispent sur le bois et que mes phalanges me font mal. Mes traits se figent dans un masque dur et impitoyable, je sens mon regard se refroidir, mes mâchoires se crisper. Et j'ajoute d'une voix qui aimerait savoir frapper une menace d'enfant qui ressemble davantage à une promesse d'adulte :
« Si vous partez encore, je vous retrouverai et je vous tuerai. »
Je me retourne dans un tournoiement de cape pour m'éloigner vers le fond de la ruelle, gênée par ce sursaut de colère qui me surprend car il glace mon cœur : c'est vrai, songé-je en écoutant mes talons frapper le béton sale, je le ferai.
Nos peaux se souviennent
Quand elle hocha la tête pour accepter la date et l’heure de notre prochain rendez-vous, je répondis par le même mouvement. Je fus surprise de percevoir une hésitation dans ses gestes : ses pas voulaient l’éloigner mais ses yeux restaient vissés dans les miens. Rien qu’un instant, je me sentis un peu mal à l’aise. Je n’eus pas le temps d’explorer davantage les raisons de ce sentiment car Aelle me lança ce qui ressemblait à une menace en plein visage. Loin d’être choquée, je m’en amusai et mes lèvres s’étirèrent doucement, mon air contrastant avec le visage dur et fermé d’Aelle. Je sus tout de suite qu’elle était parfaitement sincère et que si je ne tenais pas ma promesse, j’aurais de sérieux soucis à me faire. Je hochai encore la tête en même temps qu’elle se retournait, faisant voler sa cape derrière elle dans un mouvement assez dramatique.
« Bien, approuvai-je simplement. »
Elle s’arrêta brièvement au son de ma voix et reprit bien vite son chemin. Très vite, sa silhouette avait disparu au coin de la ruelle et je me retrouvai seule. Je commençai par relever la manche de mon vêtement trop ample au tissu indélicat et j'observai mon avant-bras marqué de l’adresse d’Aelle. Je fixai les traces violettes sur ma peau un instant et répétai en mon for intérieur : je tiendrai ma promesse, je ne partirai pas… Puis, mes pensées se développèrent : je ne partirai pas sans rien dire ou bien je ne partirai pas sans toi. Je secouai la tête. J’aurais voulu me contenter des premiers mots : je ne partirai pas. Point final. Mais alors que la présence d’Aelle ne se faisait plus sentir et que je me retrouvai seule, je me sentis étrangement… libre et soulagée. Cette journée avait été intense et éprouvante, mon quotidien ennuyeux avait été complètement chamboulé, j’étais enfin sortie de ma grotte ténébreuse, du fond de ce corps que je hantais. Si j’éprouvais pour Aelle un sentiment de reconnaissance certain, c’était aussi la première fois depuis le début de ma nouvelle vie que je pouvais agir par moi-même, rien ne me retenait, rien ni personne, et je me sentais attirée par l’immensité du monde, comme si je devais le découvrir pour la première fois, moi, seule face à lui. Mes jambes pouvaient me mener où je voulais, sans aucune restriction.
Alors, je rabaissai ma manche d’un geste presque brusque et j’avançai d’un pas déterminé vers la sortie de l’impasse. Je jetai un œil à gauche puis à droite, incertaine de la direction qu’avait prise Aelle. Je crus apercevoir son dos au loin, entre les gouttes de pluie et les passants informes. Je me tournai dans la direction opposée et j’avançai encore, le rythme de mes pas accéléra, encore, encore, j’avançai tout droit sans me soucier de ma destination et sans penser que la direction que je prenais n’était pas tout à fait celle que j’avais indiquée à Aelle. S’il y avait un mur face à moi, je le contournai en empruntant une rue qui me poussait à suivre plus ou moins le même chemin, encore, encore, et très vite, je ne pensais plus à rien qu’à aller toujours plus loin. Quand des mots traversaient mon esprit et essayaient de s’y introduire insidieusement, comme de petites aiguilles plantées dans les plis de mon cerveau : ma femme, mon fils, Cordelia, cet homme, ma magie, Indy, mon enfance, la magie noire, ordure, pouvoir, égoïste, ma femme, mon fils, ma femme, mon fils, je vissai mes yeux droit devant moi et j’imposai à mon esprit des ordres très concrets : avance, tout droit, toujours tout droit, tout ce qui compte c’est marcher droit devant jusqu’à n’en plus pouvoir. Et je continuai, trempée de la pluie sale de la capitale anglaise, dans ces vêtements humides qui pesaient trop lourd sur mes épaules, mes cheveux emmêlés collés à mon front et mes joues. Je te détruirai, Yshre. Non, pas maintenant : contente-toi d’avancer, si tu avances elle s’autodétruira, c’est aussi simple que cela. Alors marche, contourne les silhouettes sans visage qui coupent ta route, enjambe les obstacles comme s’ils n’existaient pas, contourne les murs, tout droit, tout droit, comme si tu voulais marcher jusqu'aux falaises, comme si tu flottais sur le dos de Cháofēng virevoltant entre les montagnes et frôlant du bout des griffes le sommet des plus hauts pins des forêts du nord.
« Bien, approuvai-je simplement. »
Elle s’arrêta brièvement au son de ma voix et reprit bien vite son chemin. Très vite, sa silhouette avait disparu au coin de la ruelle et je me retrouvai seule. Je commençai par relever la manche de mon vêtement trop ample au tissu indélicat et j'observai mon avant-bras marqué de l’adresse d’Aelle. Je fixai les traces violettes sur ma peau un instant et répétai en mon for intérieur : je tiendrai ma promesse, je ne partirai pas… Puis, mes pensées se développèrent : je ne partirai pas sans rien dire ou bien je ne partirai pas sans toi. Je secouai la tête. J’aurais voulu me contenter des premiers mots : je ne partirai pas. Point final. Mais alors que la présence d’Aelle ne se faisait plus sentir et que je me retrouvai seule, je me sentis étrangement… libre et soulagée. Cette journée avait été intense et éprouvante, mon quotidien ennuyeux avait été complètement chamboulé, j’étais enfin sortie de ma grotte ténébreuse, du fond de ce corps que je hantais. Si j’éprouvais pour Aelle un sentiment de reconnaissance certain, c’était aussi la première fois depuis le début de ma nouvelle vie que je pouvais agir par moi-même, rien ne me retenait, rien ni personne, et je me sentais attirée par l’immensité du monde, comme si je devais le découvrir pour la première fois, moi, seule face à lui. Mes jambes pouvaient me mener où je voulais, sans aucune restriction.
Alors, je rabaissai ma manche d’un geste presque brusque et j’avançai d’un pas déterminé vers la sortie de l’impasse. Je jetai un œil à gauche puis à droite, incertaine de la direction qu’avait prise Aelle. Je crus apercevoir son dos au loin, entre les gouttes de pluie et les passants informes. Je me tournai dans la direction opposée et j’avançai encore, le rythme de mes pas accéléra, encore, encore, j’avançai tout droit sans me soucier de ma destination et sans penser que la direction que je prenais n’était pas tout à fait celle que j’avais indiquée à Aelle. S’il y avait un mur face à moi, je le contournai en empruntant une rue qui me poussait à suivre plus ou moins le même chemin, encore, encore, et très vite, je ne pensais plus à rien qu’à aller toujours plus loin. Quand des mots traversaient mon esprit et essayaient de s’y introduire insidieusement, comme de petites aiguilles plantées dans les plis de mon cerveau : ma femme, mon fils, Cordelia, cet homme, ma magie, Indy, mon enfance, la magie noire, ordure, pouvoir, égoïste, ma femme, mon fils, ma femme, mon fils, je vissai mes yeux droit devant moi et j’imposai à mon esprit des ordres très concrets : avance, tout droit, toujours tout droit, tout ce qui compte c’est marcher droit devant jusqu’à n’en plus pouvoir. Et je continuai, trempée de la pluie sale de la capitale anglaise, dans ces vêtements humides qui pesaient trop lourd sur mes épaules, mes cheveux emmêlés collés à mon front et mes joues. Je te détruirai, Yshre. Non, pas maintenant : contente-toi d’avancer, si tu avances elle s’autodétruira, c’est aussi simple que cela. Alors marche, contourne les silhouettes sans visage qui coupent ta route, enjambe les obstacles comme s’ils n’existaient pas, contourne les murs, tout droit, tout droit, comme si tu voulais marcher jusqu'aux falaises, comme si tu flottais sur le dos de Cháofēng virevoltant entre les montagnes et frôlant du bout des griffes le sommet des plus hauts pins des forêts du nord.
Stop, ça y est, j’arrête de penser
J’vais courir, j’vais marcher
J’vais courir, j’vais marcher
Équipe Modératus - Avatar cosmique par L. Vance
Mère du dragon - Justice funèbre - Grande Prêtresse Noire - DJ Kraken | ▶
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Nos peaux se souviennent
Je m'éloigne vivement de son « bien » qui lui ressemble tellement, gênée de m'être immobilisée au milieu de la ruelle car j'ai eu l'espoir, pendant une fraction de secondes, qu'elle m'arrête, qu'elle me retienne. Je disparais à l'angle de la rue et c'est là que ça commence. C'est au moment où son regard ne peut plus me suivre, que je ne le sens plus contre mon dos, que mon visage se froisse et qu'un gémissement grimpe sur mes lèvres. Je le retiens tant bien que mal, mais mon visage se froisse malgré tout, sourcils tournés vers le haut, lèvres vers le bas, nez froncé, gorge trop nouée. Je prends une inspiration tremblante et m'éloigne plus rapidement, me noyant dans le flot de passants comme j'aimerais me noyer dans des flots tout court.
Les battements de mon cœur sont douloureux. Je ressens trop mon corps. Mes mains moites, la chaleur dans ma nuque, mes yeux bordés d'humidité, ma difficulté à respirer. Je ressens trop, tout. Et je déteste les yeux qui se déposent sur moi, les passants qui me frôlent, qui me regarde en frôlant car j'ai le visage détruit par une envie de pleurer, alors j'accélère au milieu des gouttes de pluie, les cheveux collés sur le crâne, les habits pesant lourds sur mes épaules, j'accélère pour fuir tout ça. Surtout, pour ne pas me retourner comme je crève d'envie de le faire. Me retourner, retourner à elle. Ou alors foncer vers l'avant, m'enfuir si loin que jamais elle ne pourra me retrouver. Je suis tiraillée et épuisée par mon cœur qui oscille entre la poursuite et la fuite. Je la veux et je la déteste en même temps. J'ai envie d'être près d'elle et de la repousser très fort. De la frapper et de la serrer.
Et mon visage qui se froisse encore, plus fort que les fois précédentes, le hoquet qui s'échappe d'entre mes lèvres. Je suis obligée de m'arrêter au milieu du trottoir, de me retenir à un panneau publicitaire, les doigts crispés sur l'image lumineuse qui me brûle les rétines. Mes jambes tremblantes me retiennent à peine et le gémissement continue, sur mes lèvres et dans ma tête. Un sanglot, mes paupières serrées à s'en déchirer. Arrête ! Mais je n'y arrive, je n'y arrive pas et je n'ai pas la force de continuer d'avancer. Il le faut bien, pourtant. Zikomo. Zikomo, à quelques rues. Zikomo, avancer, aller le chercher, lui dire de partir, et partir de mon côté, et après, après l'oubli.
Je me redresse sous le regard inquiet d'une femme que j'ignore totalement. La pluie se mélange à mes larmes. Je n'en peux plus de pleurer. J'ai déjà trop pleuré. Pourquoi ai-je l'impression que je pourrais encore continuer durant l'éternité ? Je m'éloigne du panneau publicitaire en gonflant mes poumons d'air. Je m'efforce de ne penser qu'à mon objectif et à rien d'autre. Seulement avancer vers là-bas, ne pas penser à la lourdeur dans mon cœur, à la douleur juste là, au creux de la poitrine.
Je traverse une rue, tourne à un croisement, et enfin je reconnais l'endroit où tout a recommencé. Je peine à croire que c'était il y a quelques heures à peine. J'ai l'impression qu'une vie entière s'est déroulée depuis. Et maintenant, son nom a une nouvelle forme dans mon esprit, une nouvelle couleur. Quand je pense à tout ce qui vient d'arriver, j'ai une impression d'irréalité, comme si mon esprit n'était pas capable de comprendre, comme quand on essaie de penser à la mort mais qu'on ne peut pas envisager sa propre disparition. Je ne peux pas envisager Kristen. C'est trop, tout ça.
La cloche sonne quand je pousse la porte d'entrée du salon de tatouage. Je suis rentrée sans réfléchir, sans penser aux conséquences, mais quand j'aperçois l'ami de Kris... D'Yshre penché sur le corps à moitié nu de ce que j'imagine être un client, je prends conscience des larmes qui ont barbouillé mon visage et de je comprends que mon désespoir n'est pas seulement palpable, il est également visible. Je le ressens d'autant plus fort quand l'homme lève les yeux du torse qu'il était en train de tatouer pour les poser sur moi.
Je m'immobilise dans l'entrée, tétanisée sous ces yeux qui me fouillent, qui rendent réel tout ce qui est arrivé. J'ouvre la bouche et la referme. Je ne sais pas quoi dire. À la place, je choisis donc de fermer la porte derrière moi, tout en scannant des yeux la pièce : je ne vois Zikomo nulle part. Et évidemment, le type aux cheveux longs me questionne. Il me parle d'elle. Il dit Yshre. J'entends Kristen. Je les imagine tous les deux ici, leur petite vie ensemble, sans moi, et tout à coup je le déteste, cet homme. Le sentiment est fugace, il disparaît bien vite au profit d'un naturel qui me pousse à répondre, parce que c'est plus simple de répondre que de se poser des questions.
« Partie en balade, » je murmure sans en dire davantage.
Je vois bien l'inquiétude se dessiner sur son visage et je l'imagine déjà me poser tout un tas de questions pour en savoir davantage. Mais je n'ai pas la force de parler d'elle, ni celle de faire semblant. Je sens encore mon visage se froisser, mes yeux me brûler.
« Où est... » Je m'éclaircis la gorge. « Zik, il est où ? »
L'étage. La chambre. Là-bas, où j'étais avec elle tout à l'heure. Je suis certaine que le tatoueur a envie de me questionner. Je suis certaine que je vais pleurer s'il le fait. Je le remercie d'un mouvement sec de la tête et après un dernier regard, je disparais dans les escaliers. L'obscurité me fait du bien. Je m'appuie sur le mur en écoutant le ronronnement de la machine qui permet de tatouer. Encore un peu, un tout petit peu, puis tu pourras oublier. Je dois faire ce dernier effort. Ne serait-ce que pour mon ami.
Alors je pousse la porte de la chambre et une scène étrange se dessine sous mes yeux : un Mngwi roulé en boule sur une chaise, les yeux tournés vers l'écran d'un téléviseur sur lequel défilent des images bruyantes. Zikomo se redresse dès mon entrée, ses oreilles tendues sur le sommet de son crâne.
« Aelle ! s'exclame-t-il d'une voix fluette dans laquelle l'inquiétude suinte. Tu es de retour. Je m'inquiétais. Tout va bien ? »
Mais moi, je n'arrive pas à le regarder, j'ai les yeux bloqués sur l'écran de la télévision, parce que je n'ai pas la force de croiser un regard amical, là, car ce sera la porte ouverte à des choses qui font mal. Les premiers mots qui traversent donc mes lèvres sont :
« Tu regardes quoi ? »
À peine murmurés, à peine compréhensibles, mais Zikomo les entend. Il se rassied un peu lourdement et je sais qu'il comprend que je ne peux pas faire davantage.
« Une histoire de docteur, m'informe-t-il sans me lâcher du regard. Et de voyage dans une cabine téléphonique.
— ... quoi ? »
Du fin fond de mon désespoir, je trouve le moyen de m'étonner de ce qu'il m'a dit, mais je le fais sans intonation, sans grand intérêt, seulement parce que c'est la chose à faire.
« Je n'ai pas compris moi-même et j'ai arrêté de vouloir comprendre quand le Titanic est entré en collision avec la cabine alors qu'elle se trouvait dans l'espace. Aelle... Est-ce que...
— Je vais aller faire un tour, Zik..., l'interromps-je soudainement. Je... Voulais seulement te prévenir. Te dire de rentrer.
— Mais tu...
— Non, ne dis rien. S'te-plaît. Juste... Rentre... Je vais juste... » Je fais un vague geste de la main. « Et je reviendrai plus tard, m'attends pas. Pas sûr de rentrer ce soir. »
J'ai du mal à formuler des pensées concrètes. Mon esprit tourne au ralenti. Je vois un plateau à la place de la chambre et une femme que je n'ai pas vue depuis deux ans à la place de mon ami.
« T'as b'soin de moi pour rentrer ? » bafouillé-je.
Il pose sur moi son regard de Mngwi inquiet. Celui avec les oreilles plaquées sur le dessus de son crâne, ses yeux mordorés brillants comme un soleil mourant. Un regard qui me donne envie d'ouvrir mes bras pour l'inviter à grimper pour que je le serre fort. Mais je ne le fais pas, parce que je ne peux pas m'effondrer encore une fois. Je ne peux pas, sinon je ne me relèverai pas.
« Je peux rentrer seul, confirme-t-il.
— Ok, alors... »
Je glisse la main dans ma poche. Je ne peux pas sortir encore une fois, m'éloigner pour transplaner. Cela étonnera peut-être le client, mais je ne redescendrai pas. Je vais transplaner ici, disparaître, maintenant.
« Aelle, attends ! »
Je relève les yeux sur Zikomo et c'est un véritable effort, un acte physiquement difficile. Je le questionne silencieusement du regard.
« N'oublie pas que je suis là pour toi. »
Jamais je ne l'oublierai.
Et elle, est-ce qu'elle oubliera qu'elle m'a promis d'être là aussi ?
Je transplane pour faire taire les battements sourds de mon cœur. Le craquement résonne brutalement dans la chambre.
Dire "merci" ne suffirait pas, mais tu sais déjà tout ce que j'en pense.
Les battements de mon cœur sont douloureux. Je ressens trop mon corps. Mes mains moites, la chaleur dans ma nuque, mes yeux bordés d'humidité, ma difficulté à respirer. Je ressens trop, tout. Et je déteste les yeux qui se déposent sur moi, les passants qui me frôlent, qui me regarde en frôlant car j'ai le visage détruit par une envie de pleurer, alors j'accélère au milieu des gouttes de pluie, les cheveux collés sur le crâne, les habits pesant lourds sur mes épaules, j'accélère pour fuir tout ça. Surtout, pour ne pas me retourner comme je crève d'envie de le faire. Me retourner, retourner à elle. Ou alors foncer vers l'avant, m'enfuir si loin que jamais elle ne pourra me retrouver. Je suis tiraillée et épuisée par mon cœur qui oscille entre la poursuite et la fuite. Je la veux et je la déteste en même temps. J'ai envie d'être près d'elle et de la repousser très fort. De la frapper et de la serrer.
Et mon visage qui se froisse encore, plus fort que les fois précédentes, le hoquet qui s'échappe d'entre mes lèvres. Je suis obligée de m'arrêter au milieu du trottoir, de me retenir à un panneau publicitaire, les doigts crispés sur l'image lumineuse qui me brûle les rétines. Mes jambes tremblantes me retiennent à peine et le gémissement continue, sur mes lèvres et dans ma tête. Un sanglot, mes paupières serrées à s'en déchirer. Arrête ! Mais je n'y arrive, je n'y arrive pas et je n'ai pas la force de continuer d'avancer. Il le faut bien, pourtant. Zikomo. Zikomo, à quelques rues. Zikomo, avancer, aller le chercher, lui dire de partir, et partir de mon côté, et après, après l'oubli.
Je me redresse sous le regard inquiet d'une femme que j'ignore totalement. La pluie se mélange à mes larmes. Je n'en peux plus de pleurer. J'ai déjà trop pleuré. Pourquoi ai-je l'impression que je pourrais encore continuer durant l'éternité ? Je m'éloigne du panneau publicitaire en gonflant mes poumons d'air. Je m'efforce de ne penser qu'à mon objectif et à rien d'autre. Seulement avancer vers là-bas, ne pas penser à la lourdeur dans mon cœur, à la douleur juste là, au creux de la poitrine.
Je traverse une rue, tourne à un croisement, et enfin je reconnais l'endroit où tout a recommencé. Je peine à croire que c'était il y a quelques heures à peine. J'ai l'impression qu'une vie entière s'est déroulée depuis. Et maintenant, son nom a une nouvelle forme dans mon esprit, une nouvelle couleur. Quand je pense à tout ce qui vient d'arriver, j'ai une impression d'irréalité, comme si mon esprit n'était pas capable de comprendre, comme quand on essaie de penser à la mort mais qu'on ne peut pas envisager sa propre disparition. Je ne peux pas envisager Kristen. C'est trop, tout ça.
La cloche sonne quand je pousse la porte d'entrée du salon de tatouage. Je suis rentrée sans réfléchir, sans penser aux conséquences, mais quand j'aperçois l'ami de Kris... D'Yshre penché sur le corps à moitié nu de ce que j'imagine être un client, je prends conscience des larmes qui ont barbouillé mon visage et de je comprends que mon désespoir n'est pas seulement palpable, il est également visible. Je le ressens d'autant plus fort quand l'homme lève les yeux du torse qu'il était en train de tatouer pour les poser sur moi.
Je m'immobilise dans l'entrée, tétanisée sous ces yeux qui me fouillent, qui rendent réel tout ce qui est arrivé. J'ouvre la bouche et la referme. Je ne sais pas quoi dire. À la place, je choisis donc de fermer la porte derrière moi, tout en scannant des yeux la pièce : je ne vois Zikomo nulle part. Et évidemment, le type aux cheveux longs me questionne. Il me parle d'elle. Il dit Yshre. J'entends Kristen. Je les imagine tous les deux ici, leur petite vie ensemble, sans moi, et tout à coup je le déteste, cet homme. Le sentiment est fugace, il disparaît bien vite au profit d'un naturel qui me pousse à répondre, parce que c'est plus simple de répondre que de se poser des questions.
« Partie en balade, » je murmure sans en dire davantage.
Je vois bien l'inquiétude se dessiner sur son visage et je l'imagine déjà me poser tout un tas de questions pour en savoir davantage. Mais je n'ai pas la force de parler d'elle, ni celle de faire semblant. Je sens encore mon visage se froisser, mes yeux me brûler.
« Où est... » Je m'éclaircis la gorge. « Zik, il est où ? »
L'étage. La chambre. Là-bas, où j'étais avec elle tout à l'heure. Je suis certaine que le tatoueur a envie de me questionner. Je suis certaine que je vais pleurer s'il le fait. Je le remercie d'un mouvement sec de la tête et après un dernier regard, je disparais dans les escaliers. L'obscurité me fait du bien. Je m'appuie sur le mur en écoutant le ronronnement de la machine qui permet de tatouer. Encore un peu, un tout petit peu, puis tu pourras oublier. Je dois faire ce dernier effort. Ne serait-ce que pour mon ami.
Alors je pousse la porte de la chambre et une scène étrange se dessine sous mes yeux : un Mngwi roulé en boule sur une chaise, les yeux tournés vers l'écran d'un téléviseur sur lequel défilent des images bruyantes. Zikomo se redresse dès mon entrée, ses oreilles tendues sur le sommet de son crâne.
« Aelle ! s'exclame-t-il d'une voix fluette dans laquelle l'inquiétude suinte. Tu es de retour. Je m'inquiétais. Tout va bien ? »
Mais moi, je n'arrive pas à le regarder, j'ai les yeux bloqués sur l'écran de la télévision, parce que je n'ai pas la force de croiser un regard amical, là, car ce sera la porte ouverte à des choses qui font mal. Les premiers mots qui traversent donc mes lèvres sont :
« Tu regardes quoi ? »
À peine murmurés, à peine compréhensibles, mais Zikomo les entend. Il se rassied un peu lourdement et je sais qu'il comprend que je ne peux pas faire davantage.
« Une histoire de docteur, m'informe-t-il sans me lâcher du regard. Et de voyage dans une cabine téléphonique.
— ... quoi ? »
Du fin fond de mon désespoir, je trouve le moyen de m'étonner de ce qu'il m'a dit, mais je le fais sans intonation, sans grand intérêt, seulement parce que c'est la chose à faire.
« Je n'ai pas compris moi-même et j'ai arrêté de vouloir comprendre quand le Titanic est entré en collision avec la cabine alors qu'elle se trouvait dans l'espace. Aelle... Est-ce que...
— Je vais aller faire un tour, Zik..., l'interromps-je soudainement. Je... Voulais seulement te prévenir. Te dire de rentrer.
— Mais tu...
— Non, ne dis rien. S'te-plaît. Juste... Rentre... Je vais juste... » Je fais un vague geste de la main. « Et je reviendrai plus tard, m'attends pas. Pas sûr de rentrer ce soir. »
J'ai du mal à formuler des pensées concrètes. Mon esprit tourne au ralenti. Je vois un plateau à la place de la chambre et une femme que je n'ai pas vue depuis deux ans à la place de mon ami.
« T'as b'soin de moi pour rentrer ? » bafouillé-je.
Il pose sur moi son regard de Mngwi inquiet. Celui avec les oreilles plaquées sur le dessus de son crâne, ses yeux mordorés brillants comme un soleil mourant. Un regard qui me donne envie d'ouvrir mes bras pour l'inviter à grimper pour que je le serre fort. Mais je ne le fais pas, parce que je ne peux pas m'effondrer encore une fois. Je ne peux pas, sinon je ne me relèverai pas.
« Je peux rentrer seul, confirme-t-il.
— Ok, alors... »
Je glisse la main dans ma poche. Je ne peux pas sortir encore une fois, m'éloigner pour transplaner. Cela étonnera peut-être le client, mais je ne redescendrai pas. Je vais transplaner ici, disparaître, maintenant.
« Aelle, attends ! »
Je relève les yeux sur Zikomo et c'est un véritable effort, un acte physiquement difficile. Je le questionne silencieusement du regard.
« N'oublie pas que je suis là pour toi. »
Jamais je ne l'oublierai.
Et elle, est-ce qu'elle oubliera qu'elle m'a promis d'être là aussi ?
Je transplane pour faire taire les battements sourds de mon cœur. Le craquement résonne brutalement dans la chambre.
SUITE DIRECTE > Anesthésie (à venir)
Dire "merci" ne suffirait pas, mais tu sais déjà tout ce que j'en pense.
Nos peaux se souviennent
Tout pareil, c'était un merveilleux voyage. 
Et j’ai marché, marché aussi loin que mes jambes pouvaient me mener, aussi longtemps que je le pouvais – c’est-à-dire que j’avais marché très loin et très longtemps car j’étais, après tout, dans la force de l’âge malgré mon physique peu athlétique : l’exercice physique auquel ce corps était habitué était en lien avec mon activité de serveuse dans un bar restaurant, ce qui me permettait au moins de m’entretenir et rester en bonne forme. En revanche, je commençai à sérieusement m’épuiser sur le retour et la nuit était tombée depuis suffisamment longtemps pour être noire au-dessus des lampadaires londoniens. Pour écourter mon trajet, je décidai de frauder le bus : à cette heure, il était assez fréquenté et je pus me faufiler sans problème. Quand j’arrivai devant le salon de tatouage de Marshall, il était déjà fermé au public. Je frappai à la porte et attendis quelques instants qu’il vienne m’ouvrir, car j’étais évidemment partie sans penser à prendre mes clés nouvellement acquises.
Le rideau de fer se leva lentement dans un grincement difficilement supportable et je découvris petit à petit mon rockeur de colocataire, affublé d’un tablier de cuisine orné de silhouettes de petits rats de profil qui portaient une haute toque de chef. Le rideau de fer entièrement relevé, le propriétaire des lieux retira la clé du boîtier métallique et l’inséra dans la serrure de la porte pour m’ouvrir. Puis, il croisa les bras, me barrant la route, et me lança d’un ton réprobateur :
« Alors ?
Je fis mine de m’avancer en ignorant le barrage qu’il m’imposait mais il ne semblait pas décidé à bouger de là.
- Alors ? répétai-je en le fixant d’un air mi-ennuyé, mi-fâché.
- Fais pas semblant de pas comprendre. Je m’inquiétais, p*tain. »
J’esquissai un sourire en coin. Face à lui, je m’étais promis de jouer Yshre mais il me semblait que sur ce coup-là, nos paroles pouvaient aisément se rejoindre. Je me remémorai toutefois les interactions qu’ils avaient l’habitude d’avoir pour adapter au mieux mon ton et y ajouter quelques références qui donneraient du crédit à mon interprétation.
« Adorable, mais inutile. Rappelle-toi que je suis une grande fille. Vas-tu… Tu vas me laisser entrer ou je dors dehors ce soir ? »
Il haussa un sourcil avant de les froncer plus durement. Craignant qu’il ne remarque très vite ma supercherie, j’eus un léger coup de chaud et je me répétai intérieurement : parle comme une jeune, parle comme une jeune ! Je tentai à nouveau de faire un pas vers l’entrée. Cette fois, il s’écarta. J’essuyai mes pieds sur le paillasson tandis qu’il refermait la porte et rabaissait le rideau. Et voilà, j’étais coincée, prise au piège derrière une double serrure.
« Tu étais où ? Qu’est-ce qu’il s’est passé avec cette fille ? »
Je me laissai tomber sur le canapé. Marshall, les bras à nouveau croisés, m’observa longuement. De ce que j’avais vu derrière les yeux d’Yshre, il n’était pas du genre à poser trop de questions. Il devait vraiment s’être inquiété, le bougre !
« Je me promenais… J’avais besoin de m’aérer l’esprit. Il nous reste à boire ?
- Seulement si tu me racontes ce qu’il s’est passé. Je ne te demande pas de tout me dire mais explique-moi au moins ce que vous avez fait après être parties comme des furies ! J’ai dû nettoyer vos conneries et puis j’ai jeté vos burgers, c’est dégueu quand c’est réchauffé. »
Je soupirai longuement, témoignant mon agacement. Ce qu’il était bavard ! Par ailleurs, je n’étais pas triste que Marshall ait jeté ce qu’il restait de ces odieux burgers pleins de gras. Ce n’était pas dégueu seulement quand c’était réchauffé. Si je restais là, allais-je devoir aussi faire semblant d’apprécier cette nourriture infecte, en plus d’accepter le fait de me faire traiter comme une gamine de la moitié de mon âge ? Je pris sur moi pour ne pas l’envoyer paître, avec ces foutus burgers, ces foutus reproches et ces foutues questions.
« Mais enfin, je ne peux pas te raconter sans un verre… »
Il leva les yeux au ciel et monta les escaliers à vive allure. Un instant, j’espérais qu’il se perdrait dans les méandres de son propre appartement pour ne jamais redescendre. Je lui pardonnai cependant quand, quelques minutes plus tard, il revint avec un plateau, une bouteille de Whisky Pur Feu parfumé à la citrouille et à la cannelle, deux grands verres et un bol rempli de cacahuètes. Il s’assit à côté de moi et posa le plateau sur la table basse avant de servir un fond d’alcool dans chaque verre. Je lui jetai un regard de côté, un peu interloquée par la faible quantité versée dans mon verre. Qu’à cela ne tienne, j’en boirai deux, trois ou quatre au lieu d’un seul. Il me tendit mon verre, nous trinquâmes et je lui offris un « cheers » sans doute trop poli. J’avalai une gorgée de whisky et je sentis ma gorge brûler. J’avais appris à mes dépens que ce corps ne tenait pas beaucoup l’alcool, ce qui était parfaitement logique avec ce petit gabarit et ce jeune âge, et il me semblait apprécier davantage les saveurs délicates des alcools parfumés quand j’étais aux manettes. Ce goût me rappelait des souvenirs et même si j’ignorais s’ils étaient bons ou mauvais, je savais qu’ils faisaient partie de ma vie, à moi ; pas la sienne. Les fantômes des beuveries passées, sans doute.
« Alors ? dit encore Marshall en reposant son verre et en jetant une cacahuète dans sa bouche.
J’ingurgitais une nouvelle gorgée de whisky avant de me lancer.
- On a transplané à la campagne. Et puis on a discuté, dis-je simplement.
Bien sûr, Marshall était très insatisfait de ma réponse trop évasive. Il se tourna complètement face à moi, quitte à se tordre le dos, et planta ses yeux bruns dans les miens.
- Mais encore ? D’où tu la connaissais ? Ça a réveillé des souvenirs ? Ça a l’air tendu entre vous !
- C’est encore flou…, esquivai-je en faisant mine de me caresser le front, faussement peinée et en proie à une migraine. On va certainement se revoir pour essayer de démêler tout ça. Je l’ai invitée à boire le thé la semaine prochaine.
Marshall manqua de s’étouffer avec une cacahuète.
- Le thé ? Tu l’as invitée à boire le thé ? C’est… pardon mais… c’est d’un… ringard…
Je tournai subitement la tête vers lui et le fusillai du regard. Comment ça, ringard ?!
- Pas du tout, rétorquai-je, ça se fait très souvent.
- Tu vas sortir la théière en porcelaine et tout le tralala ?
- On en a une ? m’étonnai-je naïvement.
- Bien sûr que non ! s’offusqua le rockeur en secouant la tête comme si j’avais dit une énormité. »
Je bus deux ou trois gorgées de whisky d’un coup pour me donner de la contenance et tenter de dissimuler mon malaise. Jouer les gamines serait bien plus difficile que prévu… je ne me croyais pourtant pas si vieille et démodée dans ma tête. Je repensai à la séance de shopping que j’avais prévu la semaine prochaine : il faudrait que je fasse attention à ne pas… Par Morgane, que c’était difficile à assumer ! Ne pas passer pour une enfant déguisée en grand-mère. Je me concentrai un peu pour imaginer ce qui avait pu être mon style à vingt ans. Évidemment, je n’en avais aucun souvenir : j’étais simplement convaincue que je n’avais jamais porté de sweatshirts trop larges.
Pendant le reste de l’apéritif, j’évitai soigneusement de donner trop de détails sur la journée que j’avais passé avec Aelle. L’exercice devint de plus en plus difficile à mesure que j’enchaînais les verres de Whisky Pur Feu, aussi veillais-je à changer de sujet aussi souvent que possible, faisant mine de m’intéresser aux projets de tatouage de Marshall (« oh, c’est merveilleux ça, un portrait du roi Charles dans le dos, quelle brillante idée ! »), évoquant Kiki le bouledogue (« quel malheur hein, tout de même, ce sont toujours les meilleurs qui partent les premiers… »), les burgers (« bien sûr que c’est meilleur avec la sauce spéciale, oui-oui-oui, certainement ! »), les séries de télévision qu’il regardait avec mon alter-ego (« mais non, aucune chance qu’ils finissent ensemble, c’est absurde enfin ! »)… J’avais l’impression de très mal jouer mon rôle et d’en faire beaucoup trop et cette impression devint une conviction au bout du troisième verre. D’ailleurs, mon colocataire me lançait souvent des regards étranges et me demandait si « j’étais sérieuse », ce à quoi je répondais dans un rire forcé : « Mais non, j’rigole ! » avant de m’enfiler une nouvelle gorgée d’alcool à la citrouille et à la cannelle, toute gênée que j’étais. De temps en temps, Marshall remontait à la cuisine pour surveiller ce qu’il avait laissé mijoter sur le feu : du riz avec une sauce tomate aux poivrons. Quand ce fut prêt, je prétextai ne pas avoir faim pour m’isoler, épuisée de ma journée et de la conversation interminable sur des sujets tous plus inintéressants les uns que les autres que je venais d’avoir et dans lequel je jouais un mauvais rôle pour lequel j’avais oublié d’apprendre mon texte.
« Avec tout ce que tu as bu, tu ferais mieux de manger, conseilla-t-il.
En effet, alors que j’essayais de me relever, je tanguais un peu. Ou bien était-ce le sol qui tanguait ? Il me semblait que le parquet ondulait bizarrement.
- Maaaais non, j’ai tant bu pas.
Je réfléchis à ce que je venais de dire, flairant quelque chose de pas tout à fait net dans mes paroles. Je n’arrivais pourtant pas à mettre le doigt dessus.
- Ça va aller, me contentai-je de dire car il valait mieux que je limite mon usage de la parole pour préserver le peu de dignité qu’il me restait.
- Mange ! J’ai déjà mis la table pour deux là-haut, insista Marshall.
Je fis remonter mes yeux vers les escaliers, qui semblaient s’engouffrer dans un couloir sans fin. Mes yeux durent trahir ma détresse.
- Là-haut…?
- Je te porte ? proposa-t-il en souriant.
- Que… ? Non ! m’écriai-je. Non, non, non. Va, je rejoins…là-haut… après.
- Je préfère monter derrière toi.
- Ça va, j’te dis ! »
Je le regardai si méchamment qu’il lâcha l’affaire et saisit le plateau pour remonter, seul. Arrivé à la première marche des escaliers, il se retourna vers moi.
« Monte avant que ce soit froid, ordonna-t-il gentiment. »
Je hochai la tête mais elle me semblait incroyablement lourde et je dus retenir ma nuque pour que mon crâne ne s’abaisse pas trop bas. Quand Marshall disparut dans les ténèbres de la cage d’escalier, je tâchai de me relever et je manquai de basculer en avant. Je parvins à me retenir mais mon tibia tapa contre le rebord de la table basse. Je murmurai un « merde » et boitillai vers les marches. Arrivée à destination, je me raccrochai au mur et levai les yeux vers l’étage, évaluant la difficulté de mon ascension. Pourquoi ces foutus escaliers faisaient-ils soudain vingt mètres de haut ? Je posai mon pied sur la première marche et je crus m’enfoncer dedans, comme si le bois était devenu un tas de coton tout moelleux. Je pliai le genou pour tester la dureté de la marche et, appuyant mes paumes sur le mur de chaque côté de l’escalier, je pris tout le soin de monter une marche après l’autre, posant mes deux pieds sur chaque marche à chaque fois. Prudence est mère de sûreté, dit-on. Sur le palier du premier étage, je regardai à droite et je me souvins que la porte qui me faisait face était ma chambre. À ma gauche, il y avait celle de Marshall. Et juste en face, dans le prolongement des premiers escaliers… d’autres escaliers, qui menaient au deuxième étage. Là où il y avait la cuisine.
« Par Morgane, c’que c’est mal fichu dans c’pays ! pestai-je en m’appuyant contre le mur, désespérée à l’idée de devoir grimper encore. »
Je pris une grande inspiration pour me donner du courage et je me lançai dans l’ascension. J’appliquai la même stratégie lente et prudente que celle qui m’avait menée en toute sécurité au premier étage, m’étonnant toujours de la mollesse des marches en bois.
« Enfin… soupirai-je en atteignant le deuxième et dernier étage de cette maison de ville construite n’importe comment. »
J’imaginai une dernière marche qui n’existait pas et je donnai un franc coup du plat du pied sur le sol. Oups. En longeant les murs, je me plaçai au niveau de la table où Marshall était déjà installé et je quittai courageusement mon support pour le rejoindre. Je me laissai lourdement tomber sur la chaise mais j’avais mal évalué la distance entre la chaise et mon corps, aussi n’étais-je pas tout à fait centrée sur l’assise. Je fis comme si cela ne me dérangeait pas et je posai mes bras sur la table avec plus de vigueur qu’escompté. Marshall me servit sans dire un mot et me répéta que je devais manger. Je le regardai furieusement : je n’avais pas monté DEUX étages pour faire autre chose, de toute façon. Je pris mon couteau avant de m’apercevoir qu’en général, on mangeait plutôt le riz avec une fourchette. J’inversai mes couverts et commençai à dévorer mon plat. C’était diaboliquement bon et plutôt épicé : je priais pour que mon estomac juvénile ne me trahisse pas. Au bout d’un moment, Marshall crut bon de faire la conversation. J’aurais préféré qu’il me parle d’une série moldue quelconque, je ferais encore une fois semblant d’avoir un avis sur la question, mais il choisit d’aborder un tout autre sujet.
« Alors comme ça, tu vas te lancer à la poursuite d’une sorcière noire ? demanda-t-il sur le ton de celui qui s’informe du programme des prochaines semaines. »
Je manquai de m’étouffer et pendant un instant, je craignis qu’un grain de riz ne remonte par mon nez. Heureusement, je n’étais pas encore si indigne que cela, mon honneur était à peu près sauf. Je toussai tout de même un peu et je dus boire un peu d’eau pour faire passer ma bouchée de riz aux poivrons.
« Que ? Quoi ? Qu’est-ce que tu n’importe quoi ? interrogeai-je en tâchant de garder mon calme (sans succès).
- Kristen Loewy. Elle a un rapport avec…tes problèmes, de ce que j’ai cru comprendre.
- Tu n’as rien compris du tout, crois-moi, fis-je en enfonçant ma fourchette dans ma bouche pour justifier mon silence. »
Mais ma stratégie ne fit pas illusion longtemps. Marshall me fixait tandis qu’il s’empiffrait de mauvais pain pour saucer son assiette.
« Tu mens très mal quand tu es ivre, s’amusa-t-il. »
Je pris la sage décision de me taire au lieu de risquer de dire n’importe quoi, ou pire, révéler mon secret. En l’état actuel des choses, je faisais assez peu confiance à ce qui pouvait sortir de ma bouche. À la place, je haussai les sourcils avec mesquinerie et mystère, comme pour dire : je sais ce qu’il en est, mais je ne te le dirai pas (nananère) et j’espérai que cela serait suffisant. Alors, mon colocataire sortit de sa poche un morceau de papier plié en quatre, qu’il révéla en l’aplatissant sur la table. Il s’agissait de la Une d’un vieux numéro de La Gazette du Sorcier sur laquelle figurait une image animée d’une femme au visage creusé, le regard sévère et la bouche pincée, dont le visage était encadré par un carré de cheveux noirs barré d’une mèche blanche. Au-dessus, je repérai tout de suite le nom « Kristen Loewy » et je ne fis pas attention au reste de l’article, me perdant dans son visage. Mon visage. Paralysée, je me sentis devenir livide. Mon cœur tambourinait contre ma cage thoracique. Très lentement, je saisis le papier et l’approchai à quelques centimètres de mon visage. La femme sur la photographie animée tourna légèrement son visage et sembla me fixer, comme si elle était mon reflet. Je relâchai brusquement le journal et j’évitai le regard de Marshall, que je sentais rivé sur moi.
« C’est elle, précisa-t-il en ne me lâchant pas des yeux, inspectant ma réaction.
- En effet, j’sais lire, hein, soufflai-je, agacée par l’inutilité de cette information. »
Le silence des minutes suivantes ne fut brisé que par le bruit de mes couverts contre mon assiette. Je dus faire tous les efforts du monde pour faire glisser le reste de mon repas dans ma gorge, qui était désormais nouée. Soudain, Marshall se recula pour s’affaler contre le dossier de sa chaise.
« Il faudrait t’entraîner à la magie d’attaque et de défense…, dit-il en mâchonnant son pain de mie avec nonchalance. Et à la fuite, aussi. J’imagine que c’est ton amie Aelle qui vous a fait transplaner ?
Je fronçai les sourcils. Bien sûr, j’apprendrai ce que j’avais oublié, jusqu’à redevenir la sorcière noire à l’allure fière qui figurait sur le journal. J’apprendrai l’attaque, la défense, la création, la destruction et tout le reste, y compris ce qu’on ignorait pouvoir apprendre. Et si j’apprenais à transplaner, ce ne serait pas pour fuir, mais pour découvrir, voyager, retrouver les endroits qui apparaissaient dans mes rêves, mes cauchemars et mes pensées. À vrai dire, je comptais faire de cet apprentissage du voyage instantané ma priorité : cela me permettrait d’être libre, enfin. Pouvoir m’échapper de cet endroit doublement fermé par la seule force de la magie combinée à ma volonté de me perdre dans de grands espaces.
- Apprends-moi à transpaln… transapala… apprends-moi à transplaner, ordonnai-je soudainement en posant ma fourchette avec une détermination démesurée. J’m’occuperai du reste si tu fais ça.
Les falaises. Si Marshall pouvait m’apprendre à y aller rapidement, et à retourner sur le plateau du dragon aussi, je deviendrais pour lui la plus gentille et la plus serviable des jeunes filles de vingt ans. Enfin, je ferais ce que je pourrais pour ne pas être trop désagréable.
- Je t’apprendrai ce que tu veux si ça peut t’éviter de mourir. »
Mes lèvres amorcèrent un léger mouvement, à peine perceptible et teinté d’ironie, mais je n’en saisis pas tout à fait la raison. Alors, je hochai la tête en signe d’approbation en rabattant mon regard vers mon assiette désormais vide. Le riz avait un peu épongé l’alcool mais je me sentais encore assez vaseuse. Le visage de Kristen Loewy – mon visage – hantait mon esprit et contribuait à me faire tourner la tête. J’entrepris de débarrasser la table mais quand il vit que je tanguais toujours, Marshall prit l’initiative de tout ranger. Je ne gardai sur moi que la coupure de La Gazette du Sorcier, que je fourrai dans ma poche.
Ensuite, je dus passer l’épreuve des escaliers en descente pour récupérer mes affaires de nuit dans ma chambre. J’en profitai pour inscrire l’adresse d’Aelle sur un post-it affiché bien en évidence sur mon bureau, ce qui me prit un temps fou car je cherchai longtemps un stylo qui était pourtant posé juste en face de moi, dans un pot avec tous les stylos. J’inscrivis également la date de notre prochain rendez-vous et ajoutai « thé avec Aelle toutes les semaines ». Puis je dus remonter à l’étage pour atteindre la salle de bain (cet endroit était décidément très mal agencé).
Le grand miroir de la salle de bain, juste au-dessus du lavabo, m’attira comme si l’étrangère qui y vivait avait harponné mon regard. Je restai immobile devant mon reflet un moment et décidai de le tester, levant un bras, puis l’autre, agitant mes doigts pour vérifier si l’être face à moi imitait mes mouvements. Mon rythme cardiaque accéléra et mon souffle se fit plus profond et tremblant tandis que mes mâchoires se serraient douloureusement. Ces cheveux empâtés par la pluie tombaient sur ces épaules fines cachées sous une masse de vêtements, ils encadraient un visage un peu rond, au milieu de cette figure se dressait un petit nez délicat qui remontait légèrement en trompette, ces yeux hétérochromes révélaient le secret de ma double identité, ces cernes rougeâtres et ce teint d’une pâleur maladive me donnaient un air de morte. Je sortis l’image de Kristen et l’aplatis sur le rebord du lavabo. Mon reflet n’avait rien à voir avec elle, pourtant j’étais elle, c’était une certitude qu’il ne me fallait pas perdre de vue. Je n’avais rien à voir avec moi-même. Brusquement, j’ouvris le tiroir sous le lavabo et je saisis dans mon poing serré une paire de ciseaux dont Marshall se servait pour égaliser ses cheveux. Sans réfléchir et sans appliquer de technique particulière, j’attrapai dans mon autre main une grosse mèche de cheveux et je les coupai d’un mouvement rageur. Je dus m’y reprendre plusieurs fois pour parvenir à couper mon épaisse tignasse. Je reproduis la manœuvre sur toute la largeur de ma chevelure jusqu’à obtenir ce qui ressemblait plus ou moins à un carré. Je penchai ma tête d’avant en arrière pour évaluer le mouvement naturel de mes cheveux. Comment dire… En un mot : c’était catastrophique. Je n’avais aucun talent de coiffeuse et je ressemblais à une vague parodie de moi-même. Mon visage se crispa et je serrai un peu plus les dents. Furieuse, je rattrapai les ciseaux et je coupai bien plus court, de façon assez hasardeuse. D’un point de vue purement technique, c’était encore pire : aucune mèche ne mesurait la même longueur qu’une autre. Mais au moins, je n’avais plus l’impression de m’être déguisée avec une perruque de l’ancienne moi. Et je n’avais plus l’impression de subir un physique qui n’était pas le mien, avec ses longs cheveux tombant sur mes épaules qui m’encombraient trop. Cette coupe désastreuse avait au moins le mérite d’être mon choix, si mauvais qu’il puisse paraître au premier abord. Je ramassai la masse de cheveux gisant au sol et la fourrai dans la poubelle. Ensuite, je filai sous la douche, j’y restai suffisamment longtemps pour me laver de cette trop longue journée et j’en sortis quand le manque d’occupation commençait à laisser mon esprit vagabonder vers toutes sortes de pensées que je préférais laisser de côté pour l’instant. Ma femme, mon fils. Derrière le bruit de l’eau sur le carrelage, j’entendais la batterie de Marshall qui s’excitait et je me concentrai sur son rythme effréné. Je tanguais toujours un peu et les vapeurs d’eau chaude m’avait fait tourner la tête.
En transe sur son instrument, mon colocataire ne me remarqua pas tout de suite quand je quittai la salle de bain. Je l’observai, hypnotisée par l’énergie qu’il déployait en frappant toutes les caisses, cymbales et autres toms sans avoir besoin d’ouvrir les yeux pour taper la bonne partie de sa batterie. Un instant, je vis Aelle frappant une commode et un tabouret à l’aide d’une batte de baseball, je me rappelai sa colère dirigée contre moi, puis je fus envahie du souvenir de ma propre rage et je m’imaginai à la place de mon colocataire, concentrée uniquement sur le rythme de mes coups, reportant mon énergie furieuse sur l’instrument plutôt que sur moi-même. Marshall semblait véritablement heureux et j’en fus presque émue. Peut-être pourrait-il m’apprendre à frapper comme lui après m’avoir transmis son savoir du transplanage.
Il donna un dernier coup sur les cymbales de sa batterie et leva la tête, les yeux toujours fermés, il souffla au ciel, vidé et ravi. Quand il ouvrit les yeux et redressa sa tête, il découvrit le carnage que j’avais imposé à ma chevelure et se leva d’un coup et pointa son index vers le haut de mon crâne.
« Merde, qu’est-ce que…?
Je passai une main dans mes cheveux et levai les yeux vers mon front, l’air détaché, comme si ce n’était pas si dramatique que cela. En fait, même si j’avais conscience d’avoir totalement raté mon coup, l’alcool dans mon sang m’empêchait de prendre la réelle mesure du désastre capillaire qui trônait ridiculement au sommet de mon crâne.
- Oui ?
- Ce… ce résultat, c’était voulu ? demanda-t-il en essayant de faire preuve de tact.
- Oui, mentis-je.
Il m’inspecta en plissant les yeux.
- Alors tu ne veux pas que je t’arrange ça ?
J’hésitai un instant. Avec ses cheveux longs, je n’étais pas sûre que Marshall soit en mesure de réaliser une jolie coupe courte. Mais sa chevelure était incroyablement soyeuse et bien entretenue alors j’estimais que le résultat ne pouvait qu’être meilleur que ma tentative ratée. Dans le pire des cas, il devait bien exister quelque potion ou onguent magique pour faire repousser les cheveux.
- Si, fis-je d’un ton un peu boudeur. »
Il m’invita à aller mouiller mes cheveux puis il m’installa sur une chaise. Après quelques coups de ciseaux, il semblait assez satisfait de son ouvrage. De mon côté, je n’étais pas tout à fait confiante à l’idée de le laisser exercer son pouvoir sur mes cheveux, surtout que je ne pouvais pas voir le résultat. Je serrai les poings contre le jogging serré qui me servait de pyjama. Je sentis un souffle chaud sur mon crâne mais je n’entendais pas le bruit caractéristique de cette machine terrible que les moldus appellent « sèche-cheveux », aussi compris-je que Marshall utilisait sa baguette pour sécher ma courte chevelure. Ensuite, à la manière d’un artiste très minutieux, il coupa quelques petites mèches en plus au niveau de ma nuque et quand il eut terminé, il s’éloigna.
« Et voilà, dit-il en français.
Je me levai et il m’accompagna vers le miroir de la salle de bain. Je m’observai, me tournai et me retournai pour évaluer le résultat sous tous les angles. Cette coupe courte semblait me donner un peu plus de caractère et si j’avais du mal à témoigner ma satisfaction, je devais reconnaître que je me sentais plus à l’aise ainsi. Je me ressemblais un peu plus qu’avant. Je lançai un regard en coin à mon colocataire.
- Oui, c’est pas mal, admis-je. »
Un « merci » discret m’arracha la langue. Usée par ma journée et l’alcool qui coulait toujours dans mes veines, je manquai de tomber en avant et me rattrapai au bord du lavabo. En levant les yeux vers le miroir, je pensai : tu es ridicule quand même. Je me détournai et quittai la salle de bain. Je lâchai un « bon, eh bien bonne nuit » expéditif à mon colocataire décidément beaucoup trop gentil pour supporter longtemps de me côtoyer et je me dirigeai vers ma chambre, veillant encore une fois à ne pas louper une marche dans les escaliers.
Aidée par l’alcool, je n’eus aucun mal à trouver le sommeil. En revanche, ma nuit fut hantée de rêves étranges. Je rejoignais Aelle dans une sorte de salon de thé secret, elle observait l’environnement avec un air renfrogné et me disait que c’était tellement ringard, je sentais alors mon ventre s’agiter et je me rendais compte qu’il s’était soudainement gonflé, comme si j’étais devenue enceinte et presque arrivée à terme en l’espace de quelques secondes, sans m’en rendre compte, je paniquais, je quittais le salon de thé et je tombais sur un homme sans yeux au sourire carnassier qui me lançait : tu as perdu quelque chose, je crois, en pointant son doigt vers moi, je baissai les yeux vers mon ventre qui s’était dégonflé aussi vite qu’il s’était rempli, je m’écriai alors rageusement : tu me l’as volé ! et je me lançai à sa poursuite mais il disparut dans un souffle de fumée noire, je me retournai et Aelle était derrière moi, elle m’accusait : vous voyez, vous avez encore fui ! vous m’avez encore abandonnée ! vous êtes incapable de tenir vos promesses ! et sous le coup de ses accusations je ne trouvais rien de mieux à faire que fuir encore, je demandais aux passants, paniquée comme une folle : vous avez vu mon fils ? où est mon fils ? Je l’ai perdu, il a disparu, on me l’a volé ! et Aelle me courait après, me criant : vous m’abandonnez ! vous m’abandonnez encore ! et soudain, je parvins à m’échapper dans un entrepôt de briques rouges miteux, semant ma poursuivante, je franchis une porte blindée et je me retrouvai dans une cave sombre, Yshre y était enchaînée, pendue au plafond, elle releva ses yeux verts vers moi et lâcha : tu es impardonnable, pourquoi tu m’as fait ça ? alors je refermai brusquement la porte et je l’entendis rire avec hystérie de l’autre côté. Derrière moi, Aelle m’avait retrouvée, elle me lançait un regard meurtrier et me bloquait le passage, elle disait : vous ne vous échapperez pas, cette fois, je vous tuerai, et soudain sa colère se transforma en désespoir, elle se jeta sur moi, me serra fort et sanglota contre mon buste : je vous déteste, je peux pas vivre sans vous alors je vous déteste. De l’autre côté de la porte, Yshre riait encore plus fort et elle ajouta : va-t’en, monstre, personne ne veut de toi, sale ordure égoïste, mais ce n’était pas sa voix, c’était celle de la vieille patiente de l’hôpital, celle de Cordelia, ma mère ; et elle rit encore. Alors, je sentis une chaleur humide et poisseuse sur mon ventre : Aelle, contre moi, venait de m’enfoncer une dague dans le ventre. Le sang se répandit étrangement sur tout mon corps et m’enveloppa complètement. Loin derrière elle, je vis une silhouette encapuchonnée munie d’une faux, qui sourit de son visage squelettique, vision d’horreur car il me semblait pourtant que les squelettes ne pouvaient pas sourire. Elle siffla : sache, Kristen Loewy, que je ne perds jamais. Puis, elle fondit sur moi et abattit sa grande faux sur mon corps dégoulinant déjà de sang et je me réveillai en sursaut et en nage, haletante.
Je palpai mes bras, mes jambes et mon ventre pour prendre conscience de la réalité de mon corps, puis je fis le tour de mes pensées pour m’assurer de qui j’étais. Ma femme, mon fils, Aelle, cet homme, Indy, Cordelia, ma femme, mon fils, Aelle… Je suis Kristen Loewy. Je retins un hoquet de stupeur quand j’entendis une voix semblable à la mienne résonner dans un creux de mon esprit : ce serait plus facile si je reprenais les rênes, tu ne crois pas ? Tu t’es donné tant de mal pour ne pas penser et tout t’es revenu dans la gueule dans tes rêves, hein ? Tu vois ce que ça fait. C’est à ça que servent les cauchemars, il paraît. J’espère que ça t’a fait réfléchir ! Je secouai la tête pour évacuer ce flot de pensées parasites et je me levai brusquement, dérangée par l’humidité de mes vêtements qui collaient à mon corps. La chaleur et la moiteur de mes vêtements me rappelaient le sang qui m’avait recouvert pendant mon sommeil. Même si cela pouvait sembler absurde, j’allumai la lumière pour vérifier l’origine de cette humidité poisseuse et je fus rassurée de ne pas être trempée de sang. Je soufflai longuement en dressant une frontière mentale entre la réalité et le monde onirique duquel je venais de m’extirper dans la douleur.
En rejoignant l’étage, je bus un grand verre d’eau et j’avalai un cachet contre le mal de crâne. Marshall venait tout juste de se lever. D’un air faussement innocent, il me demanda si j’avais bien dormi et je me contentai de hocher la tête. Alors, il m’informa que j’avais hurlé plusieurs fois dans la nuit. Par chance, ce n’étaient que des cris de terreur, je n’avais rien révélé de compromettant. Je décidai de ne pas alimenter la conversation, me reposant sur l’excuse qu’Yshre n’était pas du matin, et je restai silencieuse en avalant difficilement des miettes de petit-déjeuner.
La jours suivants, j’accomplis les tâches que je m’étais imposée en ruinant une bonne partie de mes maigres économies. D’abord, j’achetai deux pantalons plutôt élégants en tissu souple, une paire de mocassins noirs à plateforme qui avaient le mérite de passer pour des chaussures de jeune, un perfecto en cuir végétal et quelques chemises. J’adoptai également une effraie des clochers à l’animalerie magique et après avoir hésité entre Nyx et Morgane pour son petit nom, j’optai pour la deuxième option. Il ne me restait pas grand-chose pour mon tour à la librairie alors j’achetai seulement quelques livres d’occasion en très mauvais état : l’un traitait des bases de la magie d’attaque et de défense, un autre faisait le tour des potions les plus basiques, je me procurai également un petit livret sur les bases de la métamorphose, et enfin, je craquai pour un livre sur les différents types de magie à travers le monde. C’était loin d’être suffisant mais je pouvais également compter sur les rares livres que Marshall entreposait dans sa bibliothèque et qui faisaient plutôt office de décoration dans sa chambre. Yshre les avait feuilletés sans les comprendre : moi, je ferai tous les efforts nécessaires pour les étudier et en tirer le meilleur, j’y passerai des heures et des heures jusqu’à les connaître par cœur et pouvoir appliquer tout ce que j’apprendrai. Entre deux services au bar-restaurant et quelques projets pour mon tatoueur de colocataire, sacrifices nécessaires pour renflouer les caisses, bien entendu… Ah, j’exécrais cette vie et ne pas étriper les clients, qu’ils fréquentent le bar-restaurant ou le salon de Marshall, me demandait des efforts de patience que j’ignorais posséder – ils me semblaient tous si petits et insignifiants, tous autant qu’ils étaient…
Impatiente à l’idée d’écrire la nouvelle page qui s’ouvrait devant moi, je m’apprêtai à partir à la conquête du monde magique et de mon identité, en veillant à ne jamais, jamais laisser Yshre sortir de sa cage. J’avais une promesse à tenir, des souvenirs à retrouver, des mystères à résoudre, des pouvoirs à faire miens, et sûrement des comptes à régler.
Et j’ai marché, marché aussi loin que mes jambes pouvaient me mener, aussi longtemps que je le pouvais – c’est-à-dire que j’avais marché très loin et très longtemps car j’étais, après tout, dans la force de l’âge malgré mon physique peu athlétique : l’exercice physique auquel ce corps était habitué était en lien avec mon activité de serveuse dans un bar restaurant, ce qui me permettait au moins de m’entretenir et rester en bonne forme. En revanche, je commençai à sérieusement m’épuiser sur le retour et la nuit était tombée depuis suffisamment longtemps pour être noire au-dessus des lampadaires londoniens. Pour écourter mon trajet, je décidai de frauder le bus : à cette heure, il était assez fréquenté et je pus me faufiler sans problème. Quand j’arrivai devant le salon de tatouage de Marshall, il était déjà fermé au public. Je frappai à la porte et attendis quelques instants qu’il vienne m’ouvrir, car j’étais évidemment partie sans penser à prendre mes clés nouvellement acquises.
Le rideau de fer se leva lentement dans un grincement difficilement supportable et je découvris petit à petit mon rockeur de colocataire, affublé d’un tablier de cuisine orné de silhouettes de petits rats de profil qui portaient une haute toque de chef. Le rideau de fer entièrement relevé, le propriétaire des lieux retira la clé du boîtier métallique et l’inséra dans la serrure de la porte pour m’ouvrir. Puis, il croisa les bras, me barrant la route, et me lança d’un ton réprobateur :
« Alors ?
Je fis mine de m’avancer en ignorant le barrage qu’il m’imposait mais il ne semblait pas décidé à bouger de là.
- Alors ? répétai-je en le fixant d’un air mi-ennuyé, mi-fâché.
- Fais pas semblant de pas comprendre. Je m’inquiétais, p*tain. »
J’esquissai un sourire en coin. Face à lui, je m’étais promis de jouer Yshre mais il me semblait que sur ce coup-là, nos paroles pouvaient aisément se rejoindre. Je me remémorai toutefois les interactions qu’ils avaient l’habitude d’avoir pour adapter au mieux mon ton et y ajouter quelques références qui donneraient du crédit à mon interprétation.
« Adorable, mais inutile. Rappelle-toi que je suis une grande fille. Vas-tu… Tu vas me laisser entrer ou je dors dehors ce soir ? »
Il haussa un sourcil avant de les froncer plus durement. Craignant qu’il ne remarque très vite ma supercherie, j’eus un léger coup de chaud et je me répétai intérieurement : parle comme une jeune, parle comme une jeune ! Je tentai à nouveau de faire un pas vers l’entrée. Cette fois, il s’écarta. J’essuyai mes pieds sur le paillasson tandis qu’il refermait la porte et rabaissait le rideau. Et voilà, j’étais coincée, prise au piège derrière une double serrure.
« Tu étais où ? Qu’est-ce qu’il s’est passé avec cette fille ? »
Je me laissai tomber sur le canapé. Marshall, les bras à nouveau croisés, m’observa longuement. De ce que j’avais vu derrière les yeux d’Yshre, il n’était pas du genre à poser trop de questions. Il devait vraiment s’être inquiété, le bougre !
« Je me promenais… J’avais besoin de m’aérer l’esprit. Il nous reste à boire ?
- Seulement si tu me racontes ce qu’il s’est passé. Je ne te demande pas de tout me dire mais explique-moi au moins ce que vous avez fait après être parties comme des furies ! J’ai dû nettoyer vos conneries et puis j’ai jeté vos burgers, c’est dégueu quand c’est réchauffé. »
Je soupirai longuement, témoignant mon agacement. Ce qu’il était bavard ! Par ailleurs, je n’étais pas triste que Marshall ait jeté ce qu’il restait de ces odieux burgers pleins de gras. Ce n’était pas dégueu seulement quand c’était réchauffé. Si je restais là, allais-je devoir aussi faire semblant d’apprécier cette nourriture infecte, en plus d’accepter le fait de me faire traiter comme une gamine de la moitié de mon âge ? Je pris sur moi pour ne pas l’envoyer paître, avec ces foutus burgers, ces foutus reproches et ces foutues questions.
« Mais enfin, je ne peux pas te raconter sans un verre… »
Il leva les yeux au ciel et monta les escaliers à vive allure. Un instant, j’espérais qu’il se perdrait dans les méandres de son propre appartement pour ne jamais redescendre. Je lui pardonnai cependant quand, quelques minutes plus tard, il revint avec un plateau, une bouteille de Whisky Pur Feu parfumé à la citrouille et à la cannelle, deux grands verres et un bol rempli de cacahuètes. Il s’assit à côté de moi et posa le plateau sur la table basse avant de servir un fond d’alcool dans chaque verre. Je lui jetai un regard de côté, un peu interloquée par la faible quantité versée dans mon verre. Qu’à cela ne tienne, j’en boirai deux, trois ou quatre au lieu d’un seul. Il me tendit mon verre, nous trinquâmes et je lui offris un « cheers » sans doute trop poli. J’avalai une gorgée de whisky et je sentis ma gorge brûler. J’avais appris à mes dépens que ce corps ne tenait pas beaucoup l’alcool, ce qui était parfaitement logique avec ce petit gabarit et ce jeune âge, et il me semblait apprécier davantage les saveurs délicates des alcools parfumés quand j’étais aux manettes. Ce goût me rappelait des souvenirs et même si j’ignorais s’ils étaient bons ou mauvais, je savais qu’ils faisaient partie de ma vie, à moi ; pas la sienne. Les fantômes des beuveries passées, sans doute.
« Alors ? dit encore Marshall en reposant son verre et en jetant une cacahuète dans sa bouche.
J’ingurgitais une nouvelle gorgée de whisky avant de me lancer.
- On a transplané à la campagne. Et puis on a discuté, dis-je simplement.
Bien sûr, Marshall était très insatisfait de ma réponse trop évasive. Il se tourna complètement face à moi, quitte à se tordre le dos, et planta ses yeux bruns dans les miens.
- Mais encore ? D’où tu la connaissais ? Ça a réveillé des souvenirs ? Ça a l’air tendu entre vous !
- C’est encore flou…, esquivai-je en faisant mine de me caresser le front, faussement peinée et en proie à une migraine. On va certainement se revoir pour essayer de démêler tout ça. Je l’ai invitée à boire le thé la semaine prochaine.
Marshall manqua de s’étouffer avec une cacahuète.
- Le thé ? Tu l’as invitée à boire le thé ? C’est… pardon mais… c’est d’un… ringard…
Je tournai subitement la tête vers lui et le fusillai du regard. Comment ça, ringard ?!
- Pas du tout, rétorquai-je, ça se fait très souvent.
- Tu vas sortir la théière en porcelaine et tout le tralala ?
- On en a une ? m’étonnai-je naïvement.
- Bien sûr que non ! s’offusqua le rockeur en secouant la tête comme si j’avais dit une énormité. »
Je bus deux ou trois gorgées de whisky d’un coup pour me donner de la contenance et tenter de dissimuler mon malaise. Jouer les gamines serait bien plus difficile que prévu… je ne me croyais pourtant pas si vieille et démodée dans ma tête. Je repensai à la séance de shopping que j’avais prévu la semaine prochaine : il faudrait que je fasse attention à ne pas… Par Morgane, que c’était difficile à assumer ! Ne pas passer pour une enfant déguisée en grand-mère. Je me concentrai un peu pour imaginer ce qui avait pu être mon style à vingt ans. Évidemment, je n’en avais aucun souvenir : j’étais simplement convaincue que je n’avais jamais porté de sweatshirts trop larges.
Pendant le reste de l’apéritif, j’évitai soigneusement de donner trop de détails sur la journée que j’avais passé avec Aelle. L’exercice devint de plus en plus difficile à mesure que j’enchaînais les verres de Whisky Pur Feu, aussi veillais-je à changer de sujet aussi souvent que possible, faisant mine de m’intéresser aux projets de tatouage de Marshall (« oh, c’est merveilleux ça, un portrait du roi Charles dans le dos, quelle brillante idée ! »), évoquant Kiki le bouledogue (« quel malheur hein, tout de même, ce sont toujours les meilleurs qui partent les premiers… »), les burgers (« bien sûr que c’est meilleur avec la sauce spéciale, oui-oui-oui, certainement ! »), les séries de télévision qu’il regardait avec mon alter-ego (« mais non, aucune chance qu’ils finissent ensemble, c’est absurde enfin ! »)… J’avais l’impression de très mal jouer mon rôle et d’en faire beaucoup trop et cette impression devint une conviction au bout du troisième verre. D’ailleurs, mon colocataire me lançait souvent des regards étranges et me demandait si « j’étais sérieuse », ce à quoi je répondais dans un rire forcé : « Mais non, j’rigole ! » avant de m’enfiler une nouvelle gorgée d’alcool à la citrouille et à la cannelle, toute gênée que j’étais. De temps en temps, Marshall remontait à la cuisine pour surveiller ce qu’il avait laissé mijoter sur le feu : du riz avec une sauce tomate aux poivrons. Quand ce fut prêt, je prétextai ne pas avoir faim pour m’isoler, épuisée de ma journée et de la conversation interminable sur des sujets tous plus inintéressants les uns que les autres que je venais d’avoir et dans lequel je jouais un mauvais rôle pour lequel j’avais oublié d’apprendre mon texte.
« Avec tout ce que tu as bu, tu ferais mieux de manger, conseilla-t-il.
En effet, alors que j’essayais de me relever, je tanguais un peu. Ou bien était-ce le sol qui tanguait ? Il me semblait que le parquet ondulait bizarrement.
- Maaaais non, j’ai tant bu pas.
Je réfléchis à ce que je venais de dire, flairant quelque chose de pas tout à fait net dans mes paroles. Je n’arrivais pourtant pas à mettre le doigt dessus.
- Ça va aller, me contentai-je de dire car il valait mieux que je limite mon usage de la parole pour préserver le peu de dignité qu’il me restait.
- Mange ! J’ai déjà mis la table pour deux là-haut, insista Marshall.
Je fis remonter mes yeux vers les escaliers, qui semblaient s’engouffrer dans un couloir sans fin. Mes yeux durent trahir ma détresse.
- Là-haut…?
- Je te porte ? proposa-t-il en souriant.
- Que… ? Non ! m’écriai-je. Non, non, non. Va, je rejoins…là-haut… après.
- Je préfère monter derrière toi.
- Ça va, j’te dis ! »
Je le regardai si méchamment qu’il lâcha l’affaire et saisit le plateau pour remonter, seul. Arrivé à la première marche des escaliers, il se retourna vers moi.
« Monte avant que ce soit froid, ordonna-t-il gentiment. »
Je hochai la tête mais elle me semblait incroyablement lourde et je dus retenir ma nuque pour que mon crâne ne s’abaisse pas trop bas. Quand Marshall disparut dans les ténèbres de la cage d’escalier, je tâchai de me relever et je manquai de basculer en avant. Je parvins à me retenir mais mon tibia tapa contre le rebord de la table basse. Je murmurai un « merde » et boitillai vers les marches. Arrivée à destination, je me raccrochai au mur et levai les yeux vers l’étage, évaluant la difficulté de mon ascension. Pourquoi ces foutus escaliers faisaient-ils soudain vingt mètres de haut ? Je posai mon pied sur la première marche et je crus m’enfoncer dedans, comme si le bois était devenu un tas de coton tout moelleux. Je pliai le genou pour tester la dureté de la marche et, appuyant mes paumes sur le mur de chaque côté de l’escalier, je pris tout le soin de monter une marche après l’autre, posant mes deux pieds sur chaque marche à chaque fois. Prudence est mère de sûreté, dit-on. Sur le palier du premier étage, je regardai à droite et je me souvins que la porte qui me faisait face était ma chambre. À ma gauche, il y avait celle de Marshall. Et juste en face, dans le prolongement des premiers escaliers… d’autres escaliers, qui menaient au deuxième étage. Là où il y avait la cuisine.
« Par Morgane, c’que c’est mal fichu dans c’pays ! pestai-je en m’appuyant contre le mur, désespérée à l’idée de devoir grimper encore. »
Je pris une grande inspiration pour me donner du courage et je me lançai dans l’ascension. J’appliquai la même stratégie lente et prudente que celle qui m’avait menée en toute sécurité au premier étage, m’étonnant toujours de la mollesse des marches en bois.
« Enfin… soupirai-je en atteignant le deuxième et dernier étage de cette maison de ville construite n’importe comment. »
J’imaginai une dernière marche qui n’existait pas et je donnai un franc coup du plat du pied sur le sol. Oups. En longeant les murs, je me plaçai au niveau de la table où Marshall était déjà installé et je quittai courageusement mon support pour le rejoindre. Je me laissai lourdement tomber sur la chaise mais j’avais mal évalué la distance entre la chaise et mon corps, aussi n’étais-je pas tout à fait centrée sur l’assise. Je fis comme si cela ne me dérangeait pas et je posai mes bras sur la table avec plus de vigueur qu’escompté. Marshall me servit sans dire un mot et me répéta que je devais manger. Je le regardai furieusement : je n’avais pas monté DEUX étages pour faire autre chose, de toute façon. Je pris mon couteau avant de m’apercevoir qu’en général, on mangeait plutôt le riz avec une fourchette. J’inversai mes couverts et commençai à dévorer mon plat. C’était diaboliquement bon et plutôt épicé : je priais pour que mon estomac juvénile ne me trahisse pas. Au bout d’un moment, Marshall crut bon de faire la conversation. J’aurais préféré qu’il me parle d’une série moldue quelconque, je ferais encore une fois semblant d’avoir un avis sur la question, mais il choisit d’aborder un tout autre sujet.
« Alors comme ça, tu vas te lancer à la poursuite d’une sorcière noire ? demanda-t-il sur le ton de celui qui s’informe du programme des prochaines semaines. »
Je manquai de m’étouffer et pendant un instant, je craignis qu’un grain de riz ne remonte par mon nez. Heureusement, je n’étais pas encore si indigne que cela, mon honneur était à peu près sauf. Je toussai tout de même un peu et je dus boire un peu d’eau pour faire passer ma bouchée de riz aux poivrons.
« Que ? Quoi ? Qu’est-ce que tu n’importe quoi ? interrogeai-je en tâchant de garder mon calme (sans succès).
- Kristen Loewy. Elle a un rapport avec…tes problèmes, de ce que j’ai cru comprendre.
- Tu n’as rien compris du tout, crois-moi, fis-je en enfonçant ma fourchette dans ma bouche pour justifier mon silence. »
Mais ma stratégie ne fit pas illusion longtemps. Marshall me fixait tandis qu’il s’empiffrait de mauvais pain pour saucer son assiette.
« Tu mens très mal quand tu es ivre, s’amusa-t-il. »
Je pris la sage décision de me taire au lieu de risquer de dire n’importe quoi, ou pire, révéler mon secret. En l’état actuel des choses, je faisais assez peu confiance à ce qui pouvait sortir de ma bouche. À la place, je haussai les sourcils avec mesquinerie et mystère, comme pour dire : je sais ce qu’il en est, mais je ne te le dirai pas (nananère) et j’espérai que cela serait suffisant. Alors, mon colocataire sortit de sa poche un morceau de papier plié en quatre, qu’il révéla en l’aplatissant sur la table. Il s’agissait de la Une d’un vieux numéro de La Gazette du Sorcier sur laquelle figurait une image animée d’une femme au visage creusé, le regard sévère et la bouche pincée, dont le visage était encadré par un carré de cheveux noirs barré d’une mèche blanche. Au-dessus, je repérai tout de suite le nom « Kristen Loewy » et je ne fis pas attention au reste de l’article, me perdant dans son visage. Mon visage. Paralysée, je me sentis devenir livide. Mon cœur tambourinait contre ma cage thoracique. Très lentement, je saisis le papier et l’approchai à quelques centimètres de mon visage. La femme sur la photographie animée tourna légèrement son visage et sembla me fixer, comme si elle était mon reflet. Je relâchai brusquement le journal et j’évitai le regard de Marshall, que je sentais rivé sur moi.
« C’est elle, précisa-t-il en ne me lâchant pas des yeux, inspectant ma réaction.
- En effet, j’sais lire, hein, soufflai-je, agacée par l’inutilité de cette information. »
Le silence des minutes suivantes ne fut brisé que par le bruit de mes couverts contre mon assiette. Je dus faire tous les efforts du monde pour faire glisser le reste de mon repas dans ma gorge, qui était désormais nouée. Soudain, Marshall se recula pour s’affaler contre le dossier de sa chaise.
« Il faudrait t’entraîner à la magie d’attaque et de défense…, dit-il en mâchonnant son pain de mie avec nonchalance. Et à la fuite, aussi. J’imagine que c’est ton amie Aelle qui vous a fait transplaner ?
Je fronçai les sourcils. Bien sûr, j’apprendrai ce que j’avais oublié, jusqu’à redevenir la sorcière noire à l’allure fière qui figurait sur le journal. J’apprendrai l’attaque, la défense, la création, la destruction et tout le reste, y compris ce qu’on ignorait pouvoir apprendre. Et si j’apprenais à transplaner, ce ne serait pas pour fuir, mais pour découvrir, voyager, retrouver les endroits qui apparaissaient dans mes rêves, mes cauchemars et mes pensées. À vrai dire, je comptais faire de cet apprentissage du voyage instantané ma priorité : cela me permettrait d’être libre, enfin. Pouvoir m’échapper de cet endroit doublement fermé par la seule force de la magie combinée à ma volonté de me perdre dans de grands espaces.
- Apprends-moi à transpaln… transapala… apprends-moi à transplaner, ordonnai-je soudainement en posant ma fourchette avec une détermination démesurée. J’m’occuperai du reste si tu fais ça.
Les falaises. Si Marshall pouvait m’apprendre à y aller rapidement, et à retourner sur le plateau du dragon aussi, je deviendrais pour lui la plus gentille et la plus serviable des jeunes filles de vingt ans. Enfin, je ferais ce que je pourrais pour ne pas être trop désagréable.
- Je t’apprendrai ce que tu veux si ça peut t’éviter de mourir. »
Mes lèvres amorcèrent un léger mouvement, à peine perceptible et teinté d’ironie, mais je n’en saisis pas tout à fait la raison. Alors, je hochai la tête en signe d’approbation en rabattant mon regard vers mon assiette désormais vide. Le riz avait un peu épongé l’alcool mais je me sentais encore assez vaseuse. Le visage de Kristen Loewy – mon visage – hantait mon esprit et contribuait à me faire tourner la tête. J’entrepris de débarrasser la table mais quand il vit que je tanguais toujours, Marshall prit l’initiative de tout ranger. Je ne gardai sur moi que la coupure de La Gazette du Sorcier, que je fourrai dans ma poche.
Ensuite, je dus passer l’épreuve des escaliers en descente pour récupérer mes affaires de nuit dans ma chambre. J’en profitai pour inscrire l’adresse d’Aelle sur un post-it affiché bien en évidence sur mon bureau, ce qui me prit un temps fou car je cherchai longtemps un stylo qui était pourtant posé juste en face de moi, dans un pot avec tous les stylos. J’inscrivis également la date de notre prochain rendez-vous et ajoutai « thé avec Aelle toutes les semaines ». Puis je dus remonter à l’étage pour atteindre la salle de bain (cet endroit était décidément très mal agencé).
Le grand miroir de la salle de bain, juste au-dessus du lavabo, m’attira comme si l’étrangère qui y vivait avait harponné mon regard. Je restai immobile devant mon reflet un moment et décidai de le tester, levant un bras, puis l’autre, agitant mes doigts pour vérifier si l’être face à moi imitait mes mouvements. Mon rythme cardiaque accéléra et mon souffle se fit plus profond et tremblant tandis que mes mâchoires se serraient douloureusement. Ces cheveux empâtés par la pluie tombaient sur ces épaules fines cachées sous une masse de vêtements, ils encadraient un visage un peu rond, au milieu de cette figure se dressait un petit nez délicat qui remontait légèrement en trompette, ces yeux hétérochromes révélaient le secret de ma double identité, ces cernes rougeâtres et ce teint d’une pâleur maladive me donnaient un air de morte. Je sortis l’image de Kristen et l’aplatis sur le rebord du lavabo. Mon reflet n’avait rien à voir avec elle, pourtant j’étais elle, c’était une certitude qu’il ne me fallait pas perdre de vue. Je n’avais rien à voir avec moi-même. Brusquement, j’ouvris le tiroir sous le lavabo et je saisis dans mon poing serré une paire de ciseaux dont Marshall se servait pour égaliser ses cheveux. Sans réfléchir et sans appliquer de technique particulière, j’attrapai dans mon autre main une grosse mèche de cheveux et je les coupai d’un mouvement rageur. Je dus m’y reprendre plusieurs fois pour parvenir à couper mon épaisse tignasse. Je reproduis la manœuvre sur toute la largeur de ma chevelure jusqu’à obtenir ce qui ressemblait plus ou moins à un carré. Je penchai ma tête d’avant en arrière pour évaluer le mouvement naturel de mes cheveux. Comment dire… En un mot : c’était catastrophique. Je n’avais aucun talent de coiffeuse et je ressemblais à une vague parodie de moi-même. Mon visage se crispa et je serrai un peu plus les dents. Furieuse, je rattrapai les ciseaux et je coupai bien plus court, de façon assez hasardeuse. D’un point de vue purement technique, c’était encore pire : aucune mèche ne mesurait la même longueur qu’une autre. Mais au moins, je n’avais plus l’impression de m’être déguisée avec une perruque de l’ancienne moi. Et je n’avais plus l’impression de subir un physique qui n’était pas le mien, avec ses longs cheveux tombant sur mes épaules qui m’encombraient trop. Cette coupe désastreuse avait au moins le mérite d’être mon choix, si mauvais qu’il puisse paraître au premier abord. Je ramassai la masse de cheveux gisant au sol et la fourrai dans la poubelle. Ensuite, je filai sous la douche, j’y restai suffisamment longtemps pour me laver de cette trop longue journée et j’en sortis quand le manque d’occupation commençait à laisser mon esprit vagabonder vers toutes sortes de pensées que je préférais laisser de côté pour l’instant. Ma femme, mon fils. Derrière le bruit de l’eau sur le carrelage, j’entendais la batterie de Marshall qui s’excitait et je me concentrai sur son rythme effréné. Je tanguais toujours un peu et les vapeurs d’eau chaude m’avait fait tourner la tête.
En transe sur son instrument, mon colocataire ne me remarqua pas tout de suite quand je quittai la salle de bain. Je l’observai, hypnotisée par l’énergie qu’il déployait en frappant toutes les caisses, cymbales et autres toms sans avoir besoin d’ouvrir les yeux pour taper la bonne partie de sa batterie. Un instant, je vis Aelle frappant une commode et un tabouret à l’aide d’une batte de baseball, je me rappelai sa colère dirigée contre moi, puis je fus envahie du souvenir de ma propre rage et je m’imaginai à la place de mon colocataire, concentrée uniquement sur le rythme de mes coups, reportant mon énergie furieuse sur l’instrument plutôt que sur moi-même. Marshall semblait véritablement heureux et j’en fus presque émue. Peut-être pourrait-il m’apprendre à frapper comme lui après m’avoir transmis son savoir du transplanage.
Il donna un dernier coup sur les cymbales de sa batterie et leva la tête, les yeux toujours fermés, il souffla au ciel, vidé et ravi. Quand il ouvrit les yeux et redressa sa tête, il découvrit le carnage que j’avais imposé à ma chevelure et se leva d’un coup et pointa son index vers le haut de mon crâne.
« Merde, qu’est-ce que…?
Je passai une main dans mes cheveux et levai les yeux vers mon front, l’air détaché, comme si ce n’était pas si dramatique que cela. En fait, même si j’avais conscience d’avoir totalement raté mon coup, l’alcool dans mon sang m’empêchait de prendre la réelle mesure du désastre capillaire qui trônait ridiculement au sommet de mon crâne.
- Oui ?
- Ce… ce résultat, c’était voulu ? demanda-t-il en essayant de faire preuve de tact.
- Oui, mentis-je.
Il m’inspecta en plissant les yeux.
- Alors tu ne veux pas que je t’arrange ça ?
J’hésitai un instant. Avec ses cheveux longs, je n’étais pas sûre que Marshall soit en mesure de réaliser une jolie coupe courte. Mais sa chevelure était incroyablement soyeuse et bien entretenue alors j’estimais que le résultat ne pouvait qu’être meilleur que ma tentative ratée. Dans le pire des cas, il devait bien exister quelque potion ou onguent magique pour faire repousser les cheveux.
- Si, fis-je d’un ton un peu boudeur. »
Il m’invita à aller mouiller mes cheveux puis il m’installa sur une chaise. Après quelques coups de ciseaux, il semblait assez satisfait de son ouvrage. De mon côté, je n’étais pas tout à fait confiante à l’idée de le laisser exercer son pouvoir sur mes cheveux, surtout que je ne pouvais pas voir le résultat. Je serrai les poings contre le jogging serré qui me servait de pyjama. Je sentis un souffle chaud sur mon crâne mais je n’entendais pas le bruit caractéristique de cette machine terrible que les moldus appellent « sèche-cheveux », aussi compris-je que Marshall utilisait sa baguette pour sécher ma courte chevelure. Ensuite, à la manière d’un artiste très minutieux, il coupa quelques petites mèches en plus au niveau de ma nuque et quand il eut terminé, il s’éloigna.
« Et voilà, dit-il en français.
Je me levai et il m’accompagna vers le miroir de la salle de bain. Je m’observai, me tournai et me retournai pour évaluer le résultat sous tous les angles. Cette coupe courte semblait me donner un peu plus de caractère et si j’avais du mal à témoigner ma satisfaction, je devais reconnaître que je me sentais plus à l’aise ainsi. Je me ressemblais un peu plus qu’avant. Je lançai un regard en coin à mon colocataire.
- Oui, c’est pas mal, admis-je. »
Un « merci » discret m’arracha la langue. Usée par ma journée et l’alcool qui coulait toujours dans mes veines, je manquai de tomber en avant et me rattrapai au bord du lavabo. En levant les yeux vers le miroir, je pensai : tu es ridicule quand même. Je me détournai et quittai la salle de bain. Je lâchai un « bon, eh bien bonne nuit » expéditif à mon colocataire décidément beaucoup trop gentil pour supporter longtemps de me côtoyer et je me dirigeai vers ma chambre, veillant encore une fois à ne pas louper une marche dans les escaliers.
Aidée par l’alcool, je n’eus aucun mal à trouver le sommeil. En revanche, ma nuit fut hantée de rêves étranges. Je rejoignais Aelle dans une sorte de salon de thé secret, elle observait l’environnement avec un air renfrogné et me disait que c’était tellement ringard, je sentais alors mon ventre s’agiter et je me rendais compte qu’il s’était soudainement gonflé, comme si j’étais devenue enceinte et presque arrivée à terme en l’espace de quelques secondes, sans m’en rendre compte, je paniquais, je quittais le salon de thé et je tombais sur un homme sans yeux au sourire carnassier qui me lançait : tu as perdu quelque chose, je crois, en pointant son doigt vers moi, je baissai les yeux vers mon ventre qui s’était dégonflé aussi vite qu’il s’était rempli, je m’écriai alors rageusement : tu me l’as volé ! et je me lançai à sa poursuite mais il disparut dans un souffle de fumée noire, je me retournai et Aelle était derrière moi, elle m’accusait : vous voyez, vous avez encore fui ! vous m’avez encore abandonnée ! vous êtes incapable de tenir vos promesses ! et sous le coup de ses accusations je ne trouvais rien de mieux à faire que fuir encore, je demandais aux passants, paniquée comme une folle : vous avez vu mon fils ? où est mon fils ? Je l’ai perdu, il a disparu, on me l’a volé ! et Aelle me courait après, me criant : vous m’abandonnez ! vous m’abandonnez encore ! et soudain, je parvins à m’échapper dans un entrepôt de briques rouges miteux, semant ma poursuivante, je franchis une porte blindée et je me retrouvai dans une cave sombre, Yshre y était enchaînée, pendue au plafond, elle releva ses yeux verts vers moi et lâcha : tu es impardonnable, pourquoi tu m’as fait ça ? alors je refermai brusquement la porte et je l’entendis rire avec hystérie de l’autre côté. Derrière moi, Aelle m’avait retrouvée, elle me lançait un regard meurtrier et me bloquait le passage, elle disait : vous ne vous échapperez pas, cette fois, je vous tuerai, et soudain sa colère se transforma en désespoir, elle se jeta sur moi, me serra fort et sanglota contre mon buste : je vous déteste, je peux pas vivre sans vous alors je vous déteste. De l’autre côté de la porte, Yshre riait encore plus fort et elle ajouta : va-t’en, monstre, personne ne veut de toi, sale ordure égoïste, mais ce n’était pas sa voix, c’était celle de la vieille patiente de l’hôpital, celle de Cordelia, ma mère ; et elle rit encore. Alors, je sentis une chaleur humide et poisseuse sur mon ventre : Aelle, contre moi, venait de m’enfoncer une dague dans le ventre. Le sang se répandit étrangement sur tout mon corps et m’enveloppa complètement. Loin derrière elle, je vis une silhouette encapuchonnée munie d’une faux, qui sourit de son visage squelettique, vision d’horreur car il me semblait pourtant que les squelettes ne pouvaient pas sourire. Elle siffla : sache, Kristen Loewy, que je ne perds jamais. Puis, elle fondit sur moi et abattit sa grande faux sur mon corps dégoulinant déjà de sang et je me réveillai en sursaut et en nage, haletante.
Je palpai mes bras, mes jambes et mon ventre pour prendre conscience de la réalité de mon corps, puis je fis le tour de mes pensées pour m’assurer de qui j’étais. Ma femme, mon fils, Aelle, cet homme, Indy, Cordelia, ma femme, mon fils, Aelle… Je suis Kristen Loewy. Je retins un hoquet de stupeur quand j’entendis une voix semblable à la mienne résonner dans un creux de mon esprit : ce serait plus facile si je reprenais les rênes, tu ne crois pas ? Tu t’es donné tant de mal pour ne pas penser et tout t’es revenu dans la gueule dans tes rêves, hein ? Tu vois ce que ça fait. C’est à ça que servent les cauchemars, il paraît. J’espère que ça t’a fait réfléchir ! Je secouai la tête pour évacuer ce flot de pensées parasites et je me levai brusquement, dérangée par l’humidité de mes vêtements qui collaient à mon corps. La chaleur et la moiteur de mes vêtements me rappelaient le sang qui m’avait recouvert pendant mon sommeil. Même si cela pouvait sembler absurde, j’allumai la lumière pour vérifier l’origine de cette humidité poisseuse et je fus rassurée de ne pas être trempée de sang. Je soufflai longuement en dressant une frontière mentale entre la réalité et le monde onirique duquel je venais de m’extirper dans la douleur.
En rejoignant l’étage, je bus un grand verre d’eau et j’avalai un cachet contre le mal de crâne. Marshall venait tout juste de se lever. D’un air faussement innocent, il me demanda si j’avais bien dormi et je me contentai de hocher la tête. Alors, il m’informa que j’avais hurlé plusieurs fois dans la nuit. Par chance, ce n’étaient que des cris de terreur, je n’avais rien révélé de compromettant. Je décidai de ne pas alimenter la conversation, me reposant sur l’excuse qu’Yshre n’était pas du matin, et je restai silencieuse en avalant difficilement des miettes de petit-déjeuner.
La jours suivants, j’accomplis les tâches que je m’étais imposée en ruinant une bonne partie de mes maigres économies. D’abord, j’achetai deux pantalons plutôt élégants en tissu souple, une paire de mocassins noirs à plateforme qui avaient le mérite de passer pour des chaussures de jeune, un perfecto en cuir végétal et quelques chemises. J’adoptai également une effraie des clochers à l’animalerie magique et après avoir hésité entre Nyx et Morgane pour son petit nom, j’optai pour la deuxième option. Il ne me restait pas grand-chose pour mon tour à la librairie alors j’achetai seulement quelques livres d’occasion en très mauvais état : l’un traitait des bases de la magie d’attaque et de défense, un autre faisait le tour des potions les plus basiques, je me procurai également un petit livret sur les bases de la métamorphose, et enfin, je craquai pour un livre sur les différents types de magie à travers le monde. C’était loin d’être suffisant mais je pouvais également compter sur les rares livres que Marshall entreposait dans sa bibliothèque et qui faisaient plutôt office de décoration dans sa chambre. Yshre les avait feuilletés sans les comprendre : moi, je ferai tous les efforts nécessaires pour les étudier et en tirer le meilleur, j’y passerai des heures et des heures jusqu’à les connaître par cœur et pouvoir appliquer tout ce que j’apprendrai. Entre deux services au bar-restaurant et quelques projets pour mon tatoueur de colocataire, sacrifices nécessaires pour renflouer les caisses, bien entendu… Ah, j’exécrais cette vie et ne pas étriper les clients, qu’ils fréquentent le bar-restaurant ou le salon de Marshall, me demandait des efforts de patience que j’ignorais posséder – ils me semblaient tous si petits et insignifiants, tous autant qu’ils étaient…
Impatiente à l’idée d’écrire la nouvelle page qui s’ouvrait devant moi, je m’apprêtai à partir à la conquête du monde magique et de mon identité, en veillant à ne jamais, jamais laisser Yshre sortir de sa cage. J’avais une promesse à tenir, des souvenirs à retrouver, des mystères à résoudre, des pouvoirs à faire miens, et sûrement des comptes à régler.
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Nos peaux se souviennent
✦ Fragments retrouvés ✦
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AELLE ‧ KRISTEN ― ― « Mais c'est trop tard. Zikomo m'a forcé à m'arrêter, tout à coup je ne peux plus faire le moindre pas. Je glisse contre le mur et tombe lourdement sur le sol. Là, j'éclate en sanglots. [...] Je pleure son absence qui dure depuis trop longtemps. Je pleure toutes les promesses qu'elle a brisées. Je pleure la marque qu'elle a laissée dans ma vie. Je pleure mon besoin d'elle. Surtout, je pleure ce que je viens d'entendre et l'espoir qui est né au creux de mon coeur. Là, comme la mèche abîmée d'une bougie qui se serait souvenu qu'elle avait le pouvoir de faire briller la lumière. »︙ « Les larmes d’Aelle ne s’arrêtaient pas de couler. Même à la Nouvelle Sainte Mangouste, où le désespoir ne manquait pourtant pas, je n’avais pas été témoin de pareille peine. C’était un véritable torrent. La créature bleue et moi attendions patiemment qu’Aelle ait vidé toute l’eau de ses yeux, nous lançant de temps en temps des regards désolés. Mes larmes coulaient aussi, plus discrètement, et j’essuyais régulièrement mes joues du bout de ma manche, désormais bien humide. » ― ― ※
AELLE ‧ KRISTEN ― ― « Bientôt, je n'entends plus les coups, je ne sens plus la douleur dans mes bras, je ne perçois plus les grognements qui abîment ma gorge : la musique devient mon mantra, les voix qui hurlent, les instruments qui rugissent, je reconnais au moins le tambourinement acharné de ce que je sais être une batterie, les crissements aigus d'une guitare, et quand arrive un refrain particulièrement énervé je me calque sur son rythme et je frappe, je frappe, je frappe, totalement abandonnée à ma danse brutale. »︙ « Au lieu de la suivre dans son déchaînement, je dégageai l’enceinte du tabouret pour m’y asseoir. Pendant un instant, je contemplai la destruction provoquée par Aelle. Puis, très vite, mes yeux se perdirent par-delà la fenêtre sale du bâtiment, sur le mur face à moi. Il y avait de petits carreaux, comme les barreaux d’une cellule, et la poussière empêchait les formes extérieures d’apparaître au travers. J’eus envie de casser cette fenêtre, sauter de l’autre côté et me voir pousser des ailes pour m’envoler. Haut, très haut, toujours plus haut. J’aurais observé le monde, si petit et insignifiant. » ― ― ※
AELLE ‧ KRISTEN ― ― « [...] j'avance un doigt hésitant vers l'écran et mon précieux fantôme retourne à sa place, laissant derrière lui une coulée de lave sur mon cœur. Mon doigt à moi fonctionnera-t-il ? Ai-je ce qu'il faut pour faire fonctionner cette chose ? La pulpe de mon index s'écrase sur l'écran, sur la photo d'un hamburger au nom barbare. J'ouvre grand les yeux quand l'écran se modifie et que l'image disparaît. Je jette un regard à Yshre, puis à son ami, avant de baisser de nouveau les yeux. « Il m'a reconnu, » les informé-je d'une voix prudente et un peu académique, car je pense que c'est important qu'ils sachent que ça a marché pour moi aussi, même si je suis une sorcière. »︙ « Enfin, après avoir tripoté la machine moldue avec l’agilité et l’aisance d’une vieillarde en retard sur son temps, le regard d’Aelle s’illumina un peu quand elle souffla : « ça fonctionne ». Je ressentis alors l’étrange satisfaction des professeurs qui peuvent entrevoir une ampoule s’allumer soudainement dans le crâne auparavant sombre comme une caverne de leurs élèves les moins dégourdis, faisant briller leurs yeux de l’éclair du génie et s’entrouvrir leur bouche stupéfaite par l’étendue de leurs capacités inespérées : « j’ai compris ! ». Mais tout bon professeur sait que son travail n’est jamais terminé, et quand Aelle secoua le téléphone (espérant en faire sortir un panier ?), je compris que le chemin serait encore long. Peut-être trop long pour que ma patience ne s'étiole pas. » ― ― ※
AELLE ‧ KRISTEN ― ― « Tout à coup, j'entends de nouveau les sons : ma respiration affolée à mes oreilles, le grincement de mes dents les unes contre les autres, le ciel qui tonne, les engins moldus qui passent sur la route derrière nous et mon cœur qui s'abat avec fureur. Mes doigts se resserrent. J'appuie plus fort. Mon visage est déchiré par une grimace de fureur, je le sens à mes lèvres retroussées, à mes yeux gorgés de colère. Je ne sais pas ce que je suis en train de faire. Je sais seulement que j'en ai envie, j'ai envie de la secouer contre le mur, de voir sa tête rebondir contre les briques, jusqu'à ce qu'elle cesse de rebondir, jusqu'à ce que son menton s'affaisse. »︙ « Je me laissai faire et je plongeai dans son regard avec défi. Frappe-moi comme tu as frappé les bouteilles, le tabouret, la commode. Sa détestation était un remède pour mon âme mais elle était largement insuffisante. Même lorsqu’elle forçait un peu plus, je n’en avais pas assez. J’aurais voulu qu’elle me massacre vraiment. Je m’enfonçai plus loin dans ses yeux, sans ciller, pour ne rien manquer de la haine qu’elle m’adressait. Et je savourai ma punition. Ce regard, c’était les retrouvailles que je ne savais pas avoir attendues. Je comprenais ce que j’aurais voulu ne jamais comprendre, ce qu’il aurait été plus confortable d’oublier : c’est toi et moi, Aelle. » ― ― ※
AELLE ‧ KRISTEN ― ― « Ma voix s'élève-t-elle sur le plateau, à travers le vent qui nous fouette et le froid qui nous écrase ? Sûrement, oui. Une voix qui me parait transparente, distante. Je m'arrache à la silhouette de la jeune femme qui se détache contre le paysage. Mon cœur s'est tu dans mon corps. C'est à peine si j'entends ses battements. Je sais que ce n'est pas une bonne nouvelle : cela signifie que le linceul s'est déplacé de mon esprit à mon cœur, étouffant ce dernier derrière son voile épais. Je m'abandonne à ma propre mort. La rancœur que vous m'inspirez vient de s'épandre — y a-t-il une limite aux reproches que l'on peut faire à une personne ? Je découvrirai peut-être avec vous que la rancœur est comme l'amour. On peut aimer sans limite, pourquoi pas ressentir de la rancœur sans limite ? »︙ « Je l’avais abandonnée. Et apparemment, je lui avais servi un peu de ma colère, ici même, sur cette roche au milieu de la lande. Pourquoi de la colère ? J’en étais imbibée, c’est vrai, je débordais de rage, presque tout le temps. Mais pourquoi l’avais-je dirigée contre elle ? Parmi tous les sentiments qu’elle suscitait chez moi, il n’y avait ni rage ni détestation. Je refis la liste des mots qui me venaient à l’esprit quand je pensais « Aelle », quand j’entendais son nom et quand je voyais son visage : partage, crainte, rédemption, culpabilité, similarité, danger, savoir, perte, aventure, manque, lumière, ombre. » ― ― ※
AELLE ‧ KRISTEN ― ― « Arrive un moment où mes sanglots se tarissent. Pourtant, pendant quelques minutes, je les force pour ne pas avoir à me libérer de cette étreinte. Je secoue les épaules, je tremble, je m'accroche, je frotte mon nez contre le tissu noir, je fais semblant pour rester là, pour qu'elle continue de me serrer, pour que le monde ne reprenne pas sa course. Ce serait si simple de rester là, de ne penser à rien d'autre, de croire que rien ni personne ne peut m'atteindre tant que ses bras seront autour de moi, d'être persuadée que tant que je les sentirai, tant que la chaleur du corps se diffusera contre ma joue cela signifiera qu'elle est là. Ne jamais la lâcher, pour ne jamais être abandonnée. »︙ « Je serrai un peu plus mes bras autour d’elle, appuyant une main contre ses cheveux humides, parce qu’elle était trop précieuse pour que je la laisse partir. Son corps qui me paraissait si petit me semblait aussi incroyablement dense car il signifiait qu’il y avait au moins quelqu’un, dans ce monde, pour qui j'existais, telle que j'étais, et qui tenait à moi. Au moins quelqu’un que je ne dégoûtais pas, pour qui je n’étais pas un repoussoir, une sale mage noire que l’on regarde de travers ou que l’on craint, dans le meilleur des cas. » ― ― ※
* Images générées par IA, modifiées par l'humain
Équipe Modératus - Avatar cosmique par L. Vance
Mère du dragon - Justice funèbre - Grande Prêtresse Noire - DJ Kraken | ▶
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