OS Solo La chair est cendre, l'âme est flamme

Fin août 2043
Remise des diplômes de Magifac Arts


TW : colère, pensées dérangeantes, agressivité
♪ Abyss ~ Yungblud


Voilà, j'y étais. C'était la fin. La fin de ces jours à arpenter le château. La fin de ces cours entre ces murs en pierre. La fin de ce que je pensais sans fin. J'avais tant espéré ce jour. Je l'avais attendu, chéri jusqu'au bout. L'envie de devenir une grande, de m'envoler vers un avenir différent. Mes aspirations et mes rêves avaient enflé pendant des années en moi. Tout ça pour se canaliser aujourd'hui. Et si j'avais tant imaginé ce jour, aujourd'hui il avait une saveur particulière. Je m'étais vue pleine de joie, le cœur explosant, la vie devant moi. J'avais coloré mes cheveux en rose, rêvé d'une fin heureuse, espéré un dénouement salvateur.

Et pourtant.

Et pourtant, aujourd'hui, mes paupières souhaitaient simplement se fermer. Le rire des autres étudiants noyait mon propre chaos. Il avait suffit d'un rictus pour que je ne puisse pas rester ici. Je m'étais débarrassée de ma famille, débarrassée de mes amis. Silhouette isolée au milieu de tant d'autres. Je voulais être seule pour constater mon échec. Il était là, devant moi, dans tous ces gens ravis dont le bonheur n'arrivait pas à me contaminer. L'envie de me mêler à eux, de prétendre moi aussi que j'allais bien, me tenta pendant quelques secondes. Mais c'était impossible.

Tant de colère bouillonnait en moi. Tant que je n'arrivais plus à la gérer. Elle débordait de mes pores, de ma peau. Je la sentais vomir par ma bouche, suinter par mes yeux. Elle blanchissait les jointures de mes doigts. Elle affolait mon coeur. Boum. Boum. Boum. Le tambour martelait mon crâne. Je n'étais dictée que par ce sentiment qui grandissait, grandissait encore et encore, grandissait jusqu'à manquer de me submerger. Je voulais hurler. J'allais hurler. Un grand coup pour vider les poumons. Le besoin de faire quelque chose de grand, quelque chose de fou me percuta. Je ne pouvais plus rester ici, il fallait que je bouge, que je saute, que je crie sinon c'était ici - au milieu de la cérémonie de remise des diplômes - que j'allais exploser.

Je tenais mon diplôme dans une main, ma baguette dans l'autre. Ma famille m'attendait sûrement encore au bord du buffet de célébration mais je m'étais enfuie lâchement. Pourquoi est-ce que ce sont les êtres que nous aimons le plus qui côtoient les pires versions de nous-mêmes ? Abominable épouvante que nous sommes lorsque la détresse nous étreint. J'en devenais vicieuse, voulant blesser autant que j'étais blessée. Pourquoi souffrirais-je toute seule ? Souffrez avec moi, souffrez car je vous l'aurais infligé.
Je me détestais dans ces moments, je me détestais maintenant mais je n'arrivais plus à me contrôler. Je n'arrivais pas à remettre mon masque, à sourire et aller de l'avant. Gentille Elle, sympathique Elle... Non, aujourd'hui, plus que tout autre, je n'avais pas envie.

Je passais la main dans mes cheveux. Du rose. Je vis rouge. Rires jaunes retentissant dans ma poitrine. Quel cruel signe du destin. Où était passée la Elle aimante, celle qui virevoltait comme un papillon entre les gens ? Cette Elle avait disparu, noyée par sa colère. Elle gisait au fond de l'océan avec ses regrets et ses remords, avec sa collection d'échecs coulée en même temps que sa joie de vivre.

Je transplanais au bord d'une falaise. Je vomis à l'arrivée, épuisée par l'effort que cela m'avait demandé de me déplacer sur une si longue distance. La France me faisait face, si loin et pourtant si proche. La Manche me paraissait être un obstacle incontournable. Elle m'enserrait comme le poids de mon avenir incertain. Une prison. Cette île, toute cette île - la Grande-Bretagne - était une prison. Une grande prison certes mais ses barreaux n'en étaient pas moins réels.

Mon année à Magifac se terminait et je ne savais pas quoi faire de ma vie. Le constat était douloureux. J'avais repoussé l'échéance si loin mais maintenant je ne pouvais plus courir. La falaise était mon précipice, ma colère une abysse. J'étais en pleine ébullition, contre moi, contre eux, contre cette société qui me forçait à choisir pour être digne de quelque chose. De quoi ? Je ne le savais pas moi-même. Ces gens qui avaient trouvé ce qu'ils voulaient faire, je les regardais, les détestais, les jalousais. Je voulais être eux, je voulais m'approcher et leur crier "donnez-moi ce que vous avez, donnez-moi ce que je n'ai pas". Je voulais les secouer, leur faire du mal, leur voler leur futur.

Ma colère me faisait espérer n'importe quoi. Au fond de mon esprit, quelqu'un tirait la sonnette d'alarme mais elle était seule, trop seule pour être entendue. J'avais fini mes études et je n'avais aucune idée de ce que j'allais faire de ma vie. Ma première décision d'adulte ? Je fis ce que je savais le mieux faire : je fuis. Je traversais l'océan et j'oubliais qui j'étais pendant des semaines.

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