6 juin 2025, 18:18
Une table, deux tasses, ses yeux par-dessus la théière  PV 
Anesthésie < PRÉCÉDEMMENT

Dimanche 30 janvier 2050
180 Buck Street, Camden Town — Londres
20 ans



Mon corps est sans doute visible derrière ce poteau qui n'est pas très épais. Et alors ? Le vent souffle avec rage, aujourd'hui. Je suis habillée tout en sombre. Je suis assez éloignée. Personne ne me verra. Elle ne me verra pas. Et moi, la verrais-je ?

Dès mon réveil, une pointe de douleur m'a vrillé le ventre. Une douleur sourde, profonde, qui me coupait le souffle. J'ai eu envie de transplaner, de retourner à Godric's Hollow, de me ridiculiser auprès d'Ashley pour qu'elle m'accompagne boire au Pitiponk. Ce n'est qu'après avoir transplané que je me suis fait la réflexion que j'aurais pu y aller seule ; pourquoi devrais-je être accompagnée pour boire ? Mais j'étais déjà partie, la tentation était trop grande, j'ai repoussé l'idée et j'ai atterri magiquement à Londres parce que la douleur ne s'en est pas allée de toute la matinée, elle est montée crescendo, mon cœur n'avait cesse de tressauter, de se tordre, de se plaindre, de renâcler. Jusqu'à que je comprenne ce dont j'avais besoin.

Je me penche derrière le poteau pour apercevoir la rue. À quelques mètres, de l'autre côté de la route, se trouve le salon de tatouage Cursed Sigils Tattoo. Le rideau en fer est un peu descendu, mais la vitrine est encore visible. En me concentrant dessus, je parviens à discerner les meubles au travers. Le canapé, le fauteuil de tatouage... Mais aucune silhouette humaine. Alors je me résigne à attendre.

J'attends.
J'attends.
Au bout d'un moment interminable, une silhouette apparaît. Une bouffée d'espoir m'envahit, accompagnée d'une douleur à l'estomac, comme un coup bref qui me laisse pantelante. Mais je déchante en reconnaissant l'autre, l'homme, l'ami aux cheveux longs. Je m'affaisse contre le poteau et j'attends encore, j'attends jusqu'à ce que le froid me crispe les muscles, jusqu'à ne plus sentir mes doigts et mes orteils, jusqu'à avoir envie d'aller aux toilettes, jusqu'à éternuer violemment à cause du rhume que j'ai attrapé mercredi et qui ne va pas aller en s'arrangeant avec ces affaires ; j'attends jusqu'à attirer le regard perplexe des habitants du quartier, jusqu'à ce qu'un commerçant voisin me demande si tout va bien, jusqu'à croiser trois fois ce gamin qui promène son chien dans la rue, jusqu'à devenir insensible au temps qui passe, jusqu'à ce qu'elle apparaisse derrière la vitre, si soudainement que je ne comprends pas instantanément ce que je vois.

Je crains d'abord que ce soit un client quelconque. Méprise idiote. Très vite, je la reconnais, son profil est ancré dans mon esprit depuis notre dernière rencontre, profondément. Je pourrais reconnaître sa silhouette dans le noir. Même avec les cheveux coupés. Merlin... Des cheveux courts, des habits différents... Je ne peux pas m'en empêcher, je quitte difficilement mon abri, le corps ankylosé, et m'approche pour mieux y voir. Bizarrement, ça me surprend de la voir sans ses gros pulls à capuche. Mais tout au fond de moi, vraiment tout au fond, une petite voix chuchote : elle se ressemble davantage. Et c'est douloureux.

Pourtant, je reste. Je reste longtemps, parce que je ne peux pas la quitter du regard. Parce que c'est plus simple d'avoir mal ici qu'avoir mal chez moi. Parce que je préfère qu'elle me manque en m'assurant qu'elle ne disparaisse pas à l'autre bout du monde, plutôt qu'elle le fasse lorsque je suis roulée en boule sous ma couette.

Je la regarde jusqu'à ce qu'elle s'en aille. Puis j'attends jusqu'à ce qu'elle revienne. Et j'attends encore jusqu'à ce qu'elle reparte. Puis après, ils ferment le rideau de fer et l'intérieur du salon de tatouage disparaît en me laissant seule dehors, dans la nuit tombée.

Je rentre chez Narym, plus triste que lorsque j'en suis partie.

*

Jeudi 3 février 2050


« Essaie de te concentrer sur ma voix, Aelle, murmure tendrement Zikomo. Concentre-toi sur moi. Voilà, comme ça. Respire, maintenant. En même temps que moi. Inspire. Expire. Inspire. Expire. Ça commence à aller mieux ? »

À travers le brouillard de ma vision et de mes sens affolés, je parviens à hocher la tête, un bref hochement avant de me concentrer de nouveau sur sa voix qui me murmure des ordres. Inspirer. Expirer. Inspirer. Expirer. Parce que tout à l'heure, au moment de quitter ma chambre, mon sac en bandoulière sur l'épaule, j'ai perdu le contrôle de mon souffle. L'appréhension que je ressentais ce matin a explosé. J'ai été incapable d'avancer. Bloquée face à la porte de la chambre. Le cœur qui bat à vive allure, qui frappe qui frappe. Les coins de la vision qui s'obscurcissent. Et l'impossibilité d'avancer. Les jambes qui cèdent. Mon dos qui glisse contre la porte. Mes doigts qui s'agrippent à mes cheveux. Et Zikomo, dressé sur mes genoux, qui m'ordonne. Inspire. Expire. Alors j'inspire. J'expire. Et plus rien d'autre ne compte que ce qu'il fait de moi.

Combien de temps se passe-t-il ? Je perds contact avec la réalité. Je n'étais plus là et tout à coup je suis là. J'arrive à respirer sans que Zikomo m'ordonne de le faire. Je suis capable de le serrer contre moi et de le caresser derrière les oreilles. Mais mon coeur bat encore un peu trop fort. Il me dit :

« Tu n'es pas forcée d'y aller. »

Et moi je pense : plutôt crever que de ne pas y aller. Alors lorsque mes jambes sont de nouveau capable de me porter, je m'agrippe à la poignée de la porte pour me lever et je quitte l'appartement, le bâtiment, le village, le pays. Pour Londres.

Je suis en retard. Guère, moins d'une minute, mais pour moi c'est déjà trop. Alors je hâte le pas sur le chemin entre la ruelle et le salon de tatouage, mais plus je m'en approche, plus mon cœur valdingue dans mon corps. J'ai envie de la voir, j'ai envie de la voir, je veux que ce soit elle qui m'accueille et pas Yshre, il faut que je la voie, il faut que je lui dise que c'est bon, tout va bien, la dernière fois ce n'était pas moi, ce n'était que le choc, qu'en réalité je ne suis pas du tout du genre à chialer et à péter des câbles, pas du tout, on peut parler de choses passionnantes, j'ai préparé des sujets hier, j'ai fait une liste que j'ai gardé en mémoire, j'ai des idées pour vous aider à retrouver la mémoire, promis je suis utile, je suis indispensable, il ne faut pas partir, il ne faut pas se débarrasser de moi.

Mais j'ai honte, j'ai honte de la dernière fois, j'aimerais plutôt m'assurer qu'elle a oublié avant de revenir la voir, j'aimerais prendre le temps de me recentrer, de me bourrer un peu la gueule, voyez, et puis de lui montrer que je ne lui ai pas encore pardonné. Ses deux ans d'abandon, ses deux ans de solitude, elle croit que ça y est, elle peut se pointer et tout sera pardonné ? Mais dans quel monde une telle chose peut arriver, hein, dans quel put...

La clochette de l'entrée retentit au-dessus de ma tête lorsque je pousse la porte d'entrée. Je frotte mes pieds sur le paillasson. Caché dans les replis de ma cape, Zikomo ose passer un morceau de museau à l'air libre.

6 juin 2025, 20:03
Une table, deux tasses, ses yeux par-dessus la théière  PV 
J’avais subi chaque jour qui me séparait de nos retrouvailles. Entre les mensonges, le mauvais rôle que j’essayais de tenir au quotidien, les couverts à laver, la serpillère à enchanter, les clients mal élevés à servir et les soirées à trouver des excuses pour m’isoler de mon colocataire, je n’avais trouvé de répit que lorsque j’étais sortie pour acheter quelques livres et adopter Morgane, ma superbe chouette effraie au plumage blanc. Comme je refusais de l’enfermer dans une cage, j'avais élaboré un petit perchoir pour qu’elle puisse voler librement dans ma chambre, et j’ouvrais la fenêtre pour la faire sortir quelques heures pendant la nuit. J’ignorais si les chouettes et hiboux destinés aux sorciers étaient enchantés, ou bien s’ils étaient élevés dans des conditions particulières pour remplir leurs futures missions, mais je fus assez épatée par sa fidélité instinctive : au petit matin, elle donnait quelques coups de bec contre les volets pour rentrer, sans manifester la moindre intention de s’enfuir vers des ciels plus grands, qui ne sont pas perforés d’immeubles. Cette vie semblait lui suffire.

À moi, elle ne suffisait pas. Je n’avais pas la chance de m’envoler toutes les nuits et j’y pensais pourtant très souvent. Je rêvais de retrouver mon dragon. Démissionner de mon petit job de serveuse en disant, l’air de rien : « pardonnez-moi, j’ai mieux à faire : je m’en vais faire le tour du monde en dragon », et contrairement à ma chouette, ne jamais revenir, ne pas penser un seul instant à me retourner. J’aurais parcouru la terre entière, j’aurais cherché des fragments de mes souvenirs çà et là, et puis j’aurais même trouvé ce que je ne cherchais pas. Quand je m’imaginais sur le dos d’un dragon noir, je m’y voyais plutôt seule. Cela me semblait plus naturel et instinctif. Et puis, saisie de culpabilité, je pensais à Aelle et à la promesse que je lui avais faite. Le seul serment qui m’empêchait, une fois de plus, de n’être qu’une ordure égoïste. Peut-être pourrais-je l’emmener, on doit bien tenir à deux sur un dragon…

Aujourd’hui, elle allait de nouveau bouleverser ce quotidien ennuyeux qui faisait passer mes heures pour des jours et mes jours pour des mois. J’en attendais beaucoup. Elle devait être la piqûre de rappel qui disait : cette vie que tu subis, ce n’est pas la tienne, ce n’est que transitoire : un jour, tu retrouveras ton chemin. Alors, je voulais faire les choses bien. Peu m’importait que Marshall trouve mon idée d’invitation à boire le thé « ringarde », il n’avait de toute façon aucun style, et donc aucun commentaire à faire à ce sujet. D’ailleurs, je lui avais ordonné de ne pas me déranger pendant qu’Aelle serait là, il était condamné à rester au rez-de-chaussée avec ses clients, sa musique, et se faire le plus discret possible.

Il s’était gentiment moqué de moi, la veille, quand j’étais rentrée de mon service au restaurant avec un gros sac de courses rempli d’une bonne douzaine de petites boîtes de thé, une théière en fonte qui pesait un Abraxan mort (c’était un cheval magique, j’en avais vu l’illustration dans le bestiaire que Marshall gardait pour faire joli sur les étagères de sa chambre) et quatre tasses en grès. Quatre, pas deux, car… on ne savait jamais, mieux valait trop que pas assez. Je n’avais pas trouvé de porcelaine chez les restaurateurs, à mon grand désarroi. Quand je leur avais posé la question, ils m’avaient regardé d’un air étrange et dit : « ça ne se fait plus, sauf pour les touristes, avec la tête du roi dessus. C’est ringard. » et j’avais soupiré.

En début d’après-midi, j’avais dépensé une bonne somme d’argent en scones, petits puddings, mince pies, mini-muffins aux goûts divers et variés et autres biscuits et gâteaux typiques du rituel du thé. Ne souhaitant pas être aperçue dans le monde des sorciers avec un sac de pâtisseries moldues, pour une obscure raison de fierté mal placée que je ne comprenais pas vraiment moi-même, j’avais déposé mes premiers achats au salon avant de repartir pour le Chemin de Traverse et me procurer des spécialités sorcières : j’achetai une quantité astronomique de dragées surprise de Bertie Crochue (dont je réserverai une partie pour moi-même), des fondants du chaudron, des chocogrenouilles, des tritons au gingembre et des patacitrouilles. Bref, j’avais préparé un tea time pour tout un régiment. Devant mes efforts, Marshall me demanda si ce rendez-vous était un… « rendez-vous… » (haussement de sourcils) et, sous le choc, je manquai de m’étouffer avec ma salive. Parce qu’il me semblait que c’était ce qu’Yshre aurait dit, je me permis de lui recommander chaudement d’aller se faire mettre.

Je préparai notre espace une bonne heure à l’avance. Je mis à profit mon expérience de la restauration pour disposer parfaitement chaque sucrerie, chaque gâteau, chaque biscuit, les tasses, le douze boîtes de thé, et tout le reste. Puis, j’observai le résultat, satisfaite. Une trentaine de secondes plus tard, je repris mes esprits et je me demandai si je n’en avais pas un peu trop fait. Sans doute que si… Mais tout était déjà acheté et installé, alors tant pis.

Je piquai deux ou trois dragées surprise dans un pot en verre et je redescendis les marches pour récupérer quelques affaires dans ma chambre : un carnet de notes à la couverture en cuir noir, un stylo, et les dessins qu’Yshre avait déchirés la semaine dernière. J’avais pu en réparer certains facilement à l’aide de la magie, notamment les portraits d’Aelle et de Cordelia, mais tout n’avait pas fonctionné comme prévu, car il semblait que je ne disposais pas du sens artistique de mon alter-ego. Alors, j’avais passé une bonne partie d’une nuit, dans la semaine, à recoller les morceaux avec un vulgaire rouleau de scotch de moldus. Je m’étais donné du mal pour tout reconstituer et j’espérais qu’Aelle pourrait m’aider à mieux comprendre ces images qui avaient traversé l’esprit d’Yshre. Ces images que je lui avais envoyées sans plus être capable d’en saisir le sens maintenant que j’avais retrouvé la pleine possession de mes moyens.

Morgane dormait paisiblement sur son perchoir. Je pris le temps de reposer mes affaires pour caresser son front du dos de l’index, tout doucement, en m'assurant de ne pas la réveiller. Puis, je remontai pour finir de préparer notre espace de goûter et de travail. Je venais tout juste d’allumer une cigarette "de transition" quand Marshall m’annonça, en bas de l’escalier, qu’Aelle était arrivée. Je sacrifiai précipitamment ma cigarette et laissai le cendrier de l’autre côté de la fenêtre refermée, j’agitai l’air pour dissiper les restes de fumée et je descendis jusqu’au rez-de-chaussée. En croisant Marshall sur le palier du premier étage, je lui fis signe de disparaître un instant et il alla se planquer dans sa chambre tandis que je dévalai le reste des marches qui me séparaient de mon invitée.

Mon cœur sauta un peu dans ma cage thoracique et toute l’appréhension que j’avais ensevelie sous mes pérégrinations préparatoires se manifesta quand je vis Aelle, bien réelle, plantée sur le paillasson. Je pris une grande inspiration qui écarta mes vertèbres et releva mon menton dans un mouvement de fausse fierté, et je m’approchai d’elle avec toute l’assurance du monde.

« Aelle, fis-je très dignement. »

Je l’examinai de haut en bas et je découvris un museau bleuté sous sa cape.

« … et… Zikomo, n’est-ce pas ? »

Cet être bleu avait beau être presque aussi adorable que Morgane, je me demandais bien pourquoi Aelle l’avait emmené. Je n’avais aucune envie que nos conversations soient entendues, que ces oreilles soient celles d’une souris, d’un humain ou d’un renard bleu m’était bien égal, je n’aurais même pas autorisé une mouche à nous écouter. Je ne pus masquer ma méfiance à l’égard du compagnon d’Aelle : mes yeux se plissèrent et je penchai la tête en l’observant. Très vite, je tâchai de cacher ma réserve derrière un faux sourire et je ne regardai qu’Aelle en disant :

« Je suis contente de te voir. Entre, nous serons plus tranquilles à l’étage. Marshall a reçu l’ordre de rester en bas et d’écouter son "heavy metal". »

Ça faisait longtemps ! :grin:

Équipe Modératus
Mère du dragon - Justice funèbre - Grande Prêtresse Noire - DJ Kraken |

6 juin 2025, 23:04
Une table, deux tasses, ses yeux par-dessus la théière  PV 
Elle déboule des escaliers ; mon cœur s'emballe. Je ressens soudainement tout ce dont je n'avais pas conscience une seconde plus tôt : mes mains moites, la lourdeur de mes bras, la chaleur dans ma nuque sous ma chevelure, mes épaules trop tirées en arrière, mon dos très droit et la légère douleur qui venant avec, la position de mes doigts, même celle de mes lèvres. Et mon cœur qui frappe contre les parois de sa prison osseuse. Il me remonte dans la gorge quand elle me salue. Mon âme crie : Kristen ! Un hurlement aiguë. Tranchant. Comment je le sais ? Son menton, très droit. Son regard, ses yeux, tout. Je détourne les yeux, tout à coup incapable de soutenir les siens. Je ne sais pas quoi faire de mes doigts. Me suis-je jamais demandé que faire de mes doigts ?

« Bonjour, » dis-je d'une voix qui est à peine plus qu'un murmure.

Avant de, à mon tour, dresser le menton avec une certaine fierté en forçant mes yeux à plonger vers les siens tandis qu'elle s'adresse à Zikomo. Lequel ne daigne pas répondre, sans que je sache pourquoi. Je m'en fiche. Elle a les yeux baissés vers mon compagnon, j'ai les miens levés sur son visage. Un peu écarquillés. Frénétiquement, j'avale tout ce qu'il y a à voir d'elle, comme si ça risquait de disparaître d'un instant à l'autre. J'observe la manière dont ses mèches si courtes retombent sur ses oreilles et sur son front. Des mèches tellement, tellement courtes. Pourquoi ? Et sa tenue. Mes yeux dévalent son corps, ils glissent sur son buste, coulent le long de ses jambes, s'arrêtent un instant sur ses jolies chaussures, avant de remonter dans le sens inverse.

Arrête de battre aussi fort ! J'essaie d'exhorter mon cœur à se calmer. Mais il ne m'écoute pas, il bat aussi fort que si je me trouvais à deux pas du vide, comme si je me penchais en avant pour sauter. Et c'est la sensation que j'ai. Sauter, dans notre abysse. Pourtant, je me sens soulagée que ce soit Kristen qui m'accueille, une Kristen qui semblait m'attendre ; elle se souvient de notre rendez-vous. Elle est là, c'est elle. C'est elle qui m'attend. Mais moi, je n'arrive pas à me calmer, j'ai chaud tout à coup, et des frissons dans le dos, j'ai les mains moites et du mal à déglutir.

Je me rappelle vaguement d'avant. Avant, quand on se voyait dans les couloirs du château ou dans son bureau, j'avais quelques tendances à l'insolence. Je m'en rappelle très bien. Parce que j'aimais sa manière d'y répondre. Aujourd'hui, j'essaie de retrouver ça. Sans y croire, sans même sentir la même joie qu'avant. Sans réussir à me convaincre que oui, c'est elle. Devant moi, ce jeune visage, c'est elle. J'essaie juste de faire semblant.

« Ils sont courts, » noté-je en regardant ses cheveux. Pitoyable. « Tu lui... » Un sursaut dans mon cœur. Je me force à continuer, comme si je ne venais pas de bafouiller. « ... te ressembles davantage. »

mais t'es pas elle

Puis je la dépasse pour m'éloigner de la porte d'entrée et lui cacher mon visage honteux. Honteux comme si j'étais une enfant qui venait de tutoyer sa professeure. Sauf que je ne suis plus une enfant et qu'elle n'est pas ma professeure. N'empêche qu'une alarme s'est allumée dans mon esprit et que persiste l'impression d'avoir dit une énorme bêtise, une erreur monumentale. Tu, ce n'est pas elle ! Elle a toujours été un vous, c'est un vous qu'elle est, c'est une vous qu'elle doit rester. Et tout à coup, toutes mes certitudes des jours passés à me répéter « quand tu arriveras, tu la tutoieras, car vous êtes égales, car elle ne mérite pas d'être vouvoyée comme je le faisais avant », toutes ces certitudes s'effondrent, j'ai envie de me retourner et de lui dire vous, de lui dire vous, Kristen et de bazarder toutes ces conneries, toutes choses que je ressens, toute la gêne dont je suis empêtrée, toute cette angoisse qui me rend malade, tout laisser, retomber dans nos vieilles habitudes, faire semblant sans m'inquiéter, dire « vous », la regarder le menton dressé, la pousser dans ses retranchements. Venez on arrête, on redevient comme on était avant.

Alors que j'allais rester figée ainsi, les poings serrés, le dos tourné, Zikomo se faufile hors de ma cape et saute discrètement sur le sol. Je le regarde avec des yeux ronds ; qu'est-ce qu'il fout ?

« Je t'attends dans le coin, me lance-t-il après avoir adressé une longue œillade à celle qui m'accompagne.
Quoi ? Mais tu... »

Je m'interromps. Je n'ai pas envie de dire à voix haute que nous avions décidé d'un accord commun, un peu plus tôt, qu'il m'accompagnerait. Parce qu'il a volé un dossier médical pour moi et que j'ai pleuré devant lui en lui avouant l'importance que cette femme-là avait pour moi. Mais voilà qu'il décide de s'arrêter là. Je ne comprends pas. Mais elle est derrière moi, je sens son regard peser sur moi et je me rends compte que rien d'autre n'a d'importance. Je suis soulagée que Zikomo décide de rester de son côté. Parce que Kristen et moi, ça a toujours été seulement nous deux. Deux paires d'yeux.

« Comme tu veux, » soufflé-je en haussant les épaules.

Je jette un regard vers l'arrière, mais récupère bien vite mes yeux lorsqu'ils la frôlent.

« La chambre ? » questionné-je, un pied sur la première marche de l'escalier.

Elles sont bien loin mes belles répliques ! Celle que j'imaginais au creux de la nuit quand le sommeil me fuyait. Mes bravades courageuses, très éloignées de la Aelle larmoyante que j'ai été la dernière fois ; un comportement qui lui prouverait que je suis bien celle que j'ai toujours été. Je me sens faible. Faible et vulnérable. Comme si j'avais arraché mon cœur et le lui avais tendu. Mais ça me fait peur. Ça me fait peur cette semaine passée dans l'oubli et la tristesse noire. Ça me fait peur mes pensées qui grouillent au bord d'un vide attirant. Ça me fait peur l'Univers tout entier qu'elle représente. Alors je me fabrique quelque chose, quelque chose que je ne ressens pas, je le fabrique et je me le fous sur le visage. Et, forte de ce masque, je parviens à tourner la tête pour la regarder, menton dressé, comme si j'étais impatiente d'en arriver à ce moment-là. Le clou de la journée, de la semaine. Le moment du thé. Comme si je ne crevais pas de peur.

7 juin 2025, 12:21
Une table, deux tasses, ses yeux par-dessus la théière  PV 
Aelle m’observa de haut en bas et je me rappelai soudainement que la dernière fois que nous nous étions vues, je ressemblais à une jeune fille pas tout à fait sortie de l’adolescence, avec de longs cheveux emmêlés, un hoodie trop grand pour mon petit corps et un pantalon serré qui amplifiait l’effet sac à patate de mon haut. Elle m’offrit ce que je pris pour un compliment : je me ressemblais un peu plus, et j’esquissai un petit sourire en coin. C’était exactement ce que je ressentais, même si j’avais conscience d’être encore loin de celle que j’avais été, cette sorcière en une de La Gazette du Sorcier. Physiquement, je ne serai jamais elle. Mais je pouvais au moins essayer d’accorder au mieux l’intérieur et l’extérieur de moi.

Je notai cependant la façon dont Aelle s’était adressée à moi, assez différente de la dernière fois que nous nous étions vues. Son ton m’avait semblé plus familier. Avait-elle encore des doutes sur celle qui se présentait face à elle ? Faisait-elle semblant pour ne pas alerter son ami au pelage bleu ? D’ailleurs, que savait-il de nous, celui-là ? Je n’étais pas sûre de la façon dont je voulais qu’Aelle s’adresse à moi. Je ne recherchais rien de précis dans ses mots, tout ce que je souhaitais, c’était sentir qu’elle me prenait bien pour celle que j’étais. Kristen Loewy, pas Yshre. J’en avais besoin. Elle devait me faire exister dans son regard et dans son attitude, je n’avais pas de consigne plus précise que cela. Sinon, à quoi bon ?

Quand la créature se détacha d’Aelle et l’informa qu’elle ne nous accompagnait pas, je hochai discrètement la tête, approuvant cette sage décision et remerciant brièvement l’être magique d’un regard. Quelques minutes plus tard, quand Marshall redescendrait et croiserait le renard, il lui proposerait d’aller s’installer dans sa chambre pendant que le tatoueur s’occupait de ses clients. Il allumerait la télévision et lancerait les premières saisons (modernes) de cette série anglaise dans laquelle un drôle de personnage voyageait à travers le temps et l’espace à bord d'une cabine téléphonique bleue. Cette série avait très mal vieilli, depuis le temps, mais il avait semblé à Marshall que Zikomo avait apprécié les péripéties du "Docteur" plus qu’il ne le laissait croire.

Aelle et moi commençâmes à monter les escaliers. Quand la jeune sorcière me demanda si nous allions prendre le thé dans la chambre, je répondis :

« Non, cela n’aurait pas été pratique. Et Morgane dort. C’est la chouette que j’ai adoptée. »

J’ajoutai en lançant à ma précieuse invitée un regard en coin, rétréci par mes paupières plissées d’espièglerie :

« Pour t’écrire, comme promis. »

Nous rejoignîmes donc le deuxième étage, une assez grande pièce avec l’espace cuisine adossé au mur le plus à gauche, donnant directement sur la table à manger, et sur la droite, l’espace dans lequel trônait l’imposante batterie de Marshall et un canapé qui y faisait face. Sur le mur de droite, une porte menait à la salle de bain et une autre aux toilettes.

Je fus un peu gênée en voyant la place que prenaient les confiseries, gâteaux et biscuits que j’avais préparé pour le thé, ainsi que la douzaine de boîtes de thé vert, noir, blanc, rooibos, oolong, fumés, aux saveurs diverses et variées ; n’importe qui y aurait trouvé son bonheur et une petite voix dans mon oreille me soufflait que de toute façon, j’aurais dû me contenter d’un bon vieil Earl Grey tout ce qu’il y a de plus classique. Je me râclai la gorge et ressentis le besoin immédiat de justifier ma démesure.

« Je ne savais pas ce que tu aimais. Et puis… Je crois que manger quelque chose de sucré ne te fera pas de mal. »

Je lui adressai un regard légèrement désapprobateur, de ceux que lancent les grands-mères à leurs petits-enfants quand ils les reçoivent pour déjeuner en ordonnant : « mange, pour l’amour de dieu ! » En effet, Aelle avait une très mauvaise mine, comme si elle n’avait pas dormi depuis des jours. Si je ne l’avais jamais vue rayonner de vie, elle semblait aujourd’hui particulièrement éteinte, avec son visage blafard et ses yeux cernés et légèrement gonflés. Bien sûr, j'étais très mal placée pour m'autoriser ce genre d'observations, avec mon allure de morte vivante...

Équipe Modératus
Mère du dragon - Justice funèbre - Grande Prêtresse Noire - DJ Kraken |

7 juin 2025, 17:03
Une table, deux tasses, ses yeux par-dessus la théière  PV 
Pour m'écrire, comme promis. Son regard me fait quelque chose quand je le croise à la volée, tandis que nous montons les escaliers ; j'ai l'impression que je devrais ressentir une complicité quelconque, mais il n'y a que ce quelque chose et ce cœur qui s'agite. Elle poursuit son chemin, je la suis sans un mot, tout en me demandant si elle pense sincèrement que nous, humains, pourrions déranger sa chouette ou si c'est une pensée qui lui vient d'Yshre. Ça m'inquiète et mes entrailles se tordent à cette idée. Alors je lève les yeux pour ne plus la quitter du regard, surveillant la façon dont elle monte les escaliers, le rythme de ses pas, la vivacité de ses jambes. Le remarquerais-je si l'une quittait le corps pour laisser la place à l'autre ?

Je perds le fil de mes pensées en arrivant dans la cuisine, essoufflée par ces quelques marches. Toujours sur le palier, j'écarquille les yeux en passant la tête dans la pièce et en remarquant le festin qui se trouve sur la table. Des boites de thé à n'en plus pouvoir, des biscuits, des gâteaux, des bonbons, un très peu subtil mélange de toutes les bonnes choses qu'ont à offrir les deux mondes qui se côtoient sans le savoir. Elle paraît s'excuser quand elle m'explique la raison de toutes ces victuailles et c'est là que je tique : elle a fait tout ça pour moi ? Je lui lance un regard perplexe, car j'ai du mal à imaginer celle que je crois être Kristen Loewy aller faire des courses, se rendre dans le monde moldu pour acheter du thé et des scones, rentrer dans les boutiques sorcières en quête de fondants du chaudron (sait-elle que ce sont mes friandises préférées ?) et des dragées surprise. Mais elle s'est raclée la gorge et j'ai l'impression qu'elle est gênée, alors je comprends que oui, elle l'a fait pour moi.

Je reste un moment silencieuse, alors même que mon cerveau est en train de difficilement traiter sa petite pique à propos de mon état physique. Je n'arrive pas à comprendre ce que je ressens face à toute cette nourriture et ces apparents efforts. Je ne pensais même pas que nous allions vraiment boire du thé. Je croyais que nous allions parler et... Voilà. Mais tout ça ? Qu'est-ce que je dois en penser ? Mes yeux s'arrêtent sur les petites tasses qui attendent d'être remplies et je sens ma gorge se nouer. Tout est tellement différent de ce que j'imaginais lorsque j'avais seize ans et je nous voyais dans son grand bureau directorial plongé dans l'ombre, nos visages éclairés par une bougie tremblotante, les volutes de nos tasses de thé oubliées volant vers le plafond et nous, trop accaparées par notre discussion. À la place, je suis dans un appartement moldu, la lumière inonde la pièce, il y a trop de victuailles pour nous deux et elle se ressemble sans se ressembler.

Et puis il y a ce regard qu'elle me lance, comme si j'avais quelque chose à me reprocher. Je me regarde moi-aussi, les yeux baissés vers mon corps en me demandant de quoi j'ai l'air pour qu'elle me fasse cette réflexion — en me demandant si je ne devrais pas enchaîner encore plus de soirées avant notre prochain rendez-vous pour qu'elle remarque encore les changements qui s'écrivent sur mon corps à cause de la fatigue, du manque de nourriture et de sommeil.

« Je crois pas que du sucre y changerait quoi que ce soit, » finis-je par répondre d'une voix vague, parce que je ne sais pas quoi dire d'autre.

Je m'approche de la table, préférant garder mon hôte dans mon dos que sous mes yeux. De près, la quantité est encore plus aberrante ; je remarque ce que je n'avais pas vu de la porte : les pudding, les chocogrenouilles, encore d'autres biscuits. Rien n'est entassé, au contraire. Tout est bien agencé, comme si avant mon arrivée elle s'était affairée autour de la table en ajustant chaque biscuit, comme le faisait papa quand j'étais petite et qu'on recevait des invités. « Une belle table, pour des invités parfaits ! » me lançait-il quand il me voyait l'observer, avant de réarranger des biscuits quelconques dans une belle assiette en sifflotant. Je l'imagine elle ainsi, ses sourcils froncés par la concentration, ses longues mains qui placent là un scone, là un pudding, par ici un petit bol de dragées et par là les sachets de thé, sans oublier les sucres dans un contenant propre et le paquet de serviettes. Sauf que dans mon esprit, c'est Kristen que je vois, une sorcière puissante, sa mèche blanche qui lui retombe devant les yeux, ses traits coupés au couteau, habillée de façon distinguée, ses joues creuses se creusant davantage quand elle rassemble ses lèvres pour siffloter.

« Ne me dites pas que vous avez fait ces scones vous-même ! » lui lancé-je subitement en me tournant vers elle, un quelque chose d'effroi au fond de la voix.

Parce que c'est tellement peu elle, ces attentions, qu'un grand froid m'envahit à l'idée que derrière cette jeune femme bien habillée se cache en fait une autre personnalité que je n'apprécie pas tant que cela. J'aimerais la questionner, lui balancer « comment s'appelle le tableau devant lequel nous nous sommes rencontrées pour la première fois ? » pour la tester, pour être sûre, mais je sais qu'elle ne s'en souviendra pas. Puis au fond de moi, je sais. Je sais qui elle est. Mais tout est tellement étrange, dérangeant, flippant, tellement, tellement irréel que je ne peux que me demander si je ne suis pas en train d'imaginer tout ça et de me faire manipuler par Yshre. Comme régulièrement lors des jours qui ont suivi notre précédent rendez-vous un sentiment d'irréalité me frappe et un grand vide s'ouvre en moi : ai-je tout imaginé ? Sur le plateau, dans sa chambre, mes pleurs, ses bras, ses paroles tranchantes ; ai-je tout imaginé ? Non. Non, je me répète, je suis là, elle est là. Pour m'en assurer, je pose la main sur le dossier d'une chaise pour sentir le bois sous mes doigts.

7 juin 2025, 19:15
Une table, deux tasses, ses yeux par-dessus la théière  PV 
Mes sourcils se froncèrent quand elle s’observa penaudement, répondant doucement que le sucre ne pourrait pas l’aider à faire face. En fait, j’en doutais aussi, mais je m’inquiétais tout simplement de son état physique. Je me demandais si je pouvais y changer quoi que ce soit.

Disparais, elle devrait se sentir mieux sans toi dans sa vie. Ne comprends-tu pas ? Regarde-la bien, elle est dans un état pitoyable et je parie que c’est ta faute. Rappelle-toi comme tu l’as fait pleurer, comme elle était en colère à cause de toi.

Je pris une profonde inspiration et m’efforçai de chasser cette pensée. Tant qu’Aelle était là, Yshre n’était pas censée revenir à la charge ; au contraire. Aelle était le cadenas qui devait l’empêcher de sortir pour me maintenir, moi, dans le monde matériel. Pourquoi ce fantôme, ce faux garant de ma bonne conduite, murmurait-il dans mon esprit alors que je ne l’avais plus entendu depuis plusieurs jours ? De quel droit cette autre moi se permettait-elle soudainement de tels commentaires, justement quand je faisais de mon mieux pour faire les choses bien ? N’était-ce pas assez ? Alors, rien ne serait assez ?

Je fixai mes yeux sur mon invitée et tâchai malgré tout d’y trouver un indice, incapable de m’empêcher de me demander : est-ce que c’est ma faute ? est-ce que c’est encore ma faute ? Les sourires conjoints d’Yshre, de Cordelia et d’un homme que je ne reconnaissais pas se dessinèrent dans mon esprit. À l’unisson, ils chuchotèrent : bien sûr que c’est ta faute. Je voulus frapper ces mâchoires imaginaires mais mon poing se contenta de se serrer, déçu de n’avoir aucun os à fracturer. En mon for intérieur, je répétai au rythme de ma respiration : elle a dit qu’elle n’arrivait pas à vivre sans moi, elle ne veut pas que je parte et c’est pour ça que je lui ai promis… ; elle l'a dit, elle l'a dit...

Si mes litanies intérieures parvinrent à chasser les sourires de Cordelia et de l'homme inconnu, seul demeurait le sourire de mon alter-ego et son chuchotement narquois : voyons, tu sais que tu ne le fais pas vraiment pour elle.

« …fait ces scones vous-même ! »

Mes yeux dans le vague se rallumèrent d’un coup.

« Mh ? laissai-je échapper. »

Je me tournai vers les scones soigneusement déposés sur notre table, m’imprégnant de leur réalité en même temps que je me raccrochai à la voix d’Aelle, si différente de celle qui venait de se réveiller dans mon esprit. Ces scones… vous-même ! Vous… vous-même ! C’est bon, je suis toujours là ; Aelle me reconnaît, finalement, elle est venue aujourd’hui de son plein gré, elle ne me fuit pas, elle sait qui je suis et cela lui convient.

« Oh, non... Loin de moi l’idée de t’empoisonner, fis-je en offrant à Aelle un léger sourire censé dissimuler le trouble qui venait de me traverser. »

Même si ma réponse devait cacher mes sentiments, je compris en la prononçant qu’elle n’avait rien d’un mensonge. Marshall était bon cuisinier, aussi me dispensai-je de préparer les repas, limitant ma participation aux tâches ménagères à ce qui ne pouvait pas mettre en péril la vie d’autrui : je m’occupais de mettre la table et laver la vaisselle. La pâtisserie, plus que tout, était sûrement un domaine très éloigné de mes compétences. Pour une raison obscure, il me semblait m’être déjà essayée à la préparation de croissants, ces petites viennoiseries françaises roulées en forme de lune, et je croyais me rappeler qu’ils étaient sortis du four à la fois trop et pas assez cuits, ce qui devait relever du miracle. À quelle occasion m’étais-je imposé ce défi ? Aucune idée. Peut-être qu’Aelle pourrait me répondre, si j’abordais discrètement le sujet pour ne pas lui sembler étrange…

« En tout cas…, commençai-je. »

Elle vient à peine d’arriver que tu vas déjà l’utiliser ! Laisse-la respirer.

Dans une légère grimace, je m’agaçai de cette pensée qui m’avait coupée dans mon élan. Si l’autre moi avait décidé de sortir de son trou aujourd’hui pour me harceler et me couvrir de reproches, cette fin d’après-midi allait très vite devenir insupportable. Cependant, je décidai de la faire taire en remettant mes questions sur les croissants à plus tard.

« Je t’en prie, assieds-toi, dis-moi ce que tu veux boire et sers-toi à manger. »

Équipe Modératus
Mère du dragon - Justice funèbre - Grande Prêtresse Noire - DJ Kraken |

7 juin 2025, 20:34
Une table, deux tasses, ses yeux par-dessus la théière  PV 
Un soulagement incompréhensible m'envahit lorsqu'elle m'annonce ne pas avoir cuisiné ces scones. J'aurais trouvé ça... étrange de sa part d'en arriver là. Déjà que je peine à croire qu'elle ait rassemblé toutes ces choses sur cette table, alors l'imaginer derrière les fourneaux ? Non, impossible. Cependant, je ne parviens pas à me départir de ce malaise qui se fait de plus en plus palpable depuis que je suis arrivée. Je m'attendais à autre chose. Je ne sais pas à quoi exactement. Mais pas à cette tension qui me cloue sur place, qui m'empêche de la regarder. J'ai du mal à tourner la tête vers elle, à supporter son regard, alors même que j'attends depuis dimanche une occasion de voir de plus près ses changements physiques. C'est pour cela que je ne réagis pas à sa tentative d'humour (de l'humour ? à propos de la nourriture ? Kristen ?), trop crispée par mes pensées pour ne serait-ce qu'esquisser une grimace gênée. Je reste bêtement figée à côté de la table, la main sur le dossier de la chaise, le cœur frappant trop fort. Et après, quoi ?

Après, un « en tout cas... ». Je relève aussitôt la tête, pleine d'espoir ; qu'elle casse le malaise qui me noue la gorge, qu'elle me dise que je lui ai manqué ces derniers jours, qu'elle me confie un souvenir qui lui serait revenu, n'importe quoi. J'ose même la regarder, mais ne vois sur son visage qu'une grimace qu'elle ravale rapidement... Au profit d'une invitation qui est d'une exceptionnelle banalité.

Je cille et me détourne de nouveau. Oui, le thé. Ne suis-je pas ici pour boire le thé, après tout ? C'est ce qu'elle a dit. Le jour du thé. Aujourd'hui, c'est le jour du thé, nous sommes censé manger ces choses qu'elle a rassemblés ici (pour moi, c'est pour moi qu'elle l'a fait !), faire couler un peu de thé et discuter... De quoi ? J'ai déjà du mal à croire que c'est elle dans ce fichu corps inconnu ! Après ces longs jours où je me suis retrouvée toute seule, après ces longues beuveries avec Johnson et Rockfield, après ces interminables heures d'attente à compter le temps qui me séparait d'elle... Voilà que je suis en sa compagnie et que je n'ai aucune idée de ce qui doit arriver. La dernière fois, c'était intense, c'était précipité, c'était des émotions qui explosent, qui envahissent, qui prennent le contrôle. J'étais à bout, épuisée, en roue libre. Mais aujourd'hui, je suis seulement perdue et fatiguée. Je pensais que je ressentirais la même chose que la dernière fois. Oui. Mais à la place, j'ai l'impression que tout ceci est une putain de grosse blague. Est-ce seulement elle, là ?

Nouveau regard dans sa direction, son profil de jeune fille ; elle attend visiblement ma réponse. Et moi, j'observe les traits rebondis de son visage, ce nez pas suffisamment fin, ses lèvres trop épaisses, ses joues pas assez creuses, ses traits pas assez tranchants, ses cheveux courts qui frôlent le haut de ses oreilles, qui rebiquent très légèrement en fin de mèche, cette veste qui épouse la forme de ses épaules... Je me rends compte après quelques secondes que je la dévisage. Je papillonne des yeux et me détourne en enfonçant mes dents dans ma lèvre.

« Ouais, et bien... »

Je fouille la table du regard, les doigts crispés sur le dossier de la chaise.

« Noir. Le thé. »

Je dis la première chose qui me vient à l'esprit. J'ai la gorge sèche, les entrailles nouées. Je n'ai absolument pas faim et je n'ai pas soif non plus. Pourtant, je tire brusquement la chaise pour m'y asseoir. Elle racle bruyamment sur le sol et résonne dans la cuisine trop silencieuse. En voulant en faire le tour, je me prends les pieds dedans et je trébuche. Honteuse, je me rattrape à la table et me glisse sur l'assise, le regard braqué sur les pâtisseries histoire de ne pas m'embraser sous celui de la fille, là, la fille qui ne ressemble pas à Kristen, qui n'a pas la voix de Kristen, mais que mon cœur reconnaît comme Kristen.

J'aimerais ouvrir la bouche, la questionner. J'ai envie de savoir, d'avoir une preuve, je ne sais pas. Quelque chose de dur et de violent qui me bousille le cœur, là, histoire d'être certaine qu'elle est là, derrière ce visage que je ne reconnais pas. Quelque chose qui embarque et qui fait oublier tout le reste. Vous savez ? Quelque chose qui éteint le monde pour ne laisser que vous. Vous ne pouvez pas faire ça ? Mais non, car elle ne m'entend pas. Alors je reste silencieuse, les yeux braqués sur la chaise en face et les mâchoires crispées. Et je me souviens. D'hier soir, quand je ne trouvais pas le sommeil et que j'ai transplané sur le Plateau pour relire l'un de ses carnets. D'avant-hier au moment de dresser la table pour Narym et moi, quand une bouffée de larmes est montée brusquement et que j'ai dû aller me cacher dans ma chambre pour l'endiguer. Du jour encore d'avant, quand je me suis défoulée sur cet arbre au Plateau pour apaiser les émotions trop fortes que je ressentais. J'étais sûre, alors, que j'allais exploser en sanglots quand je la reverrai.

« Je peux fumer ici ? »

Les mots sont sortis sans mon autorisation, parce que ma main frétille de l'envie de tenir quelque chose. Ah oui, vraiment ? Je lèvre les yeux pour quérir les siens et là, je le sens. Ce que je ressentais quand j'étais à Poudlard et que j'assumais devant elle d'enfreindre des règles (celles de l'école ou celles de la société). Sauf que je ne suis plus une gamine et que j'ai désormais tous les droits. Sauf que Kristen a toujours été ma directrice et que pour la toute première fois depuis que je la connais, j'aimerais bien qu'elle le redevienne.

*Se tape la tête sur le clavier parce qu'Aelle veut toujours tout et son contraire*
La Aelle de seize ans hurlerait de savoir que la Aelle de vingt ans a besoin que Kristen fasse sa directrice !

7 juin 2025, 23:20
Une table, deux tasses, ses yeux par-dessus la théière  PV 
Je me concentrai sur Aelle pour ne pas me perdre dans ma tête et j’eus l’occasion de percevoir une grande partie de ses mouvements, ceux qu’elle ne contrôlait pas, ceux qu’elle assumait et ceux, invisibles et pourtant étrangement présents, qu’elle ne faisait pas. Aussi vis-je la fuite dans ses yeux, puis leur fixation sur moi, et la fuite encore, ses pieds pris dans la chaise qui manquèrent de la faire tomber, la crispation de ses mâchoires… Était-ce la fatigue qui la rendait si gauche, la gêne qui faisait fuir ses yeux, le trouble causé par la situation qui lui donnait cet air perdu, ou bien… avait-elle seulement envie d’être là ? S’était-elle sentie forcée ? Elle n’avait pas prononcé beaucoup de mots depuis son arrivée. Parmi eux, il n’y avait eu aucun « merci », aucun « moi aussi je suis contente de vous voir ». Pour l’instant, je ne m’en formalisai pas. Après tout, une invitation à boire le thé, malgré tous mes efforts, n’effacerait pas d’un coup de baguette magique le mal que j’avais pu lui faire, même si je ne me souvenais pas des détails – ni du reste, d’ailleurs. Ce serait un travail de longue haleine.

Je haussai un sourcil légèrement surpris quand son premier réflexe, une fois assise, fut de demander si elle pouvait fumer. Puis, mon visage dut se parer du rafraîchissant voile du soulagement : dieu merci ! La cigarette que j’avais sacrifiée après deux ridicules petites taffes m’avait laissé sur ma faim. Je me dirigeai aussitôt vers la fenêtre, l’ouvris, récupérai le cendrier et relevai la poignée de la fenêtre pour ne laisser qu’une petite ouverture sur le haut de la vitre qui permettrait d’aérer la pièce au minimum. Je posai le cendrier sur la table et j'approchai d'Aelle les trois boîtes de thé noir : Earl Grey (que j’espérais qu’elle ne choisirait pas, pour justifier mes achats un peu plus originaux), thé noir à l’amande et thé noir caramel toffee, lui laissant le loisir de choisir. Puis, j’attrapai une cigarette dans mon paquet de Marlboro, la glissai dans ma bouche sans mot dire et j’en fis dépasser une autre du bord du paquet, tendu vers Aelle, qui n’avait plus qu’à saisir mon offre du bout des doigts.

Aelle accepta la cigarette, daigna me remercier et la glissa entre ses lèvres. Je portai la main à ma poche pour attraper ma baguette magique et faire la démonstration que désormais, j’étais bel et bien capable de maîtriser les petites flammes qui devaient en sortir (contrairement aux échecs que j’avais fait subir à Yshre la semaine dernière, peu désireuse qu’elle réduise en cendres les dessins de mes souvenirs). J'avais la ferme intention d’allumer la cigarette d’Aelle puis la mienne. Si je devais être honnête, il ne s’agissait pas seulement d’une démonstration de mes capacités à produire des flammes : c’était un acte de magie terriblement banal qui n’aurait pas impressionné le moins capable des élèves de Première Année à Poudlard. En fait, ce geste me semblait tout simplement naturel. Mais je me fis devancer : Aelle avait eu la même idée. Alors que ma main était encore plongée dans ma poche, la baguette d’Aelle, au bout de laquelle brûlait une petite flamme, était tendue vers moi comme un briquet. Je sortis la main de ma poche et, toujours sans rien dire, me penchai doucement vers elle pour diriger le tube de tabac vers la flamme. Pendant toute la manœuvre, je ne quittai pas mon invitée du regard, profondément plongée dans ses yeux bruns en forme d’amande, les miens légèrement plissés d’amusement à l’idée que nos pensées aient finalement été coordonnées autour d’un vice partagé. Puis, tandis qu’Aelle allumait sa propre cigarette, je me redressai lentement, attrapant le cylindre de tabac dans ma bouche entre deux doigts. J’emplis mes poumons d’une bouffée de fumée, j'inspirai à nouveau pour laisser le tabac infuser profondément mes bronches encore jeunes et propres, et je recrachai la fumée en tournant la tête sur le côté pour qu’Aelle ne se retrouve pas enveloppée de tabac. Puis, profitant de m'être détachée de ses yeux dans lesquels je n'arrivais pas à lire, je me dirigeai vers la bouilloire posée près de l’évier de la partie cuisine, la remplis d’eau et la fis chauffer avant de m’adosser au plan de travail, jambes croisées devant moi, en attendant qu’Aelle choisisse son thé. Je tirai de temps en temps sur ma cigarette et me préparai à faire plusieurs aller-retour entre ma position et le cendrier posé sur la table près de mon invitée.

Reducio
Image

Équipe Modératus
Mère du dragon - Justice funèbre - Grande Prêtresse Noire - DJ Kraken |

8 juin 2025, 11:02
Une table, deux tasses, ses yeux par-dessus la théière  PV 
Ce sont ses gestes qui dessinent sa réponse. Son mouvement vers la fenêtre interrompt l'attente glacée dans laquelle je me trouvais. Les doigts resserrés autour de mon paquet de cigarettes caché dans ma poche, je surveille son manège, perturbée par son silence. Le bruit que fait le cendrier quand elle le pose sur la table occupe tout l'espace. Elle extrait trois boites de son tas de thé pour les glisser vers moi. Sa seule réaction à ma demande a été ce haussement de sourcils. Dans son silence, je me le rejoue encore et encore, les yeux braqués sur son visage et suivant chacun de ses gestes ; là, sa main qui plonge dans une poche, qui en sort un paquet, le tube de tabac qu'elle en extrait, qu'elle glisse entre ses lèvres. Mes yeux naviguent de ses mains à son visage, de son visage à sa bouche, de sa bouche à ses mains, au rythme de mon cœur qui s'est apaisé mais que je sens battre brutalement en moi, bien que sa course ne soit plus ce qu'elle a été.

J'attendais quelque chose, n'importe quoi. Qu'elle me condamne ? Peut-être pas, réalisé-je en la voyant, dans un geste habile, dégager une cigarette pour qu'elle ressorte du paquet avant de me la tendre. Pour moi ? Mes yeux grimpent tout là-haut, en quête des siens, et ils les rencontrent. Une pupille bleue, une autre verte. Et un visage lisse. Pas seulement la peau, lisse de toutes rides ou traces de l'âge, mais aussi le reste : lisse de toute émotion. Son silence se dessine même sur ses traits : je ne peux rien lire. Seulement tiquer face à ce visage qui me regarde de si haut.

« Merci. »

Un murmure. Sans me détourner, j'attrape la cigarette, la glisse entre mes lèvres, dégaine ma baguette et sans la moindre formule je fais apparaître une flamme, pour elle. Elle se penche pour faire grésiller le tube de tabac. Rattrapée par la gravité, la courte mèche de cheveux sur son front glisse légèrement. Mes yeux dévalent la lande pâle de sa peau pour voir s'enflammer la cigarette, mais je suis arrêtée au passage par ses yeux, comme deux étoiles. Et là, je ne peux plus bouger. Parce que lorsque je m'enfonce dans sa pupille bleue, celle qui est glaciale et fracturée d'un million de plaies minuscules, comme des rainures dans un bloc de glace, il m'est facile d'oublier le reste et d'imaginer à la place un corps étroit aux angles bruts et le visage qui l'accompagne. Ses yeux sont légèrement plissés ; les miens sont fixes. Pendant un instant, le monde s'arrête totalement de tourner. Puis il reprend sa course sans avoir dévié de son axe.

Je la regarder s'éloigner en aspirant pour allumer ma propre cigarette, recrachant dans un geste absolument identique au sien mais sans en avoir conscience ma fumée sur le côté. Perturbée par son silence qui se poursuit, je me décale légèrement de la table pour pouvoir croiser les jambes. J'appuie un coude nonchalant sur le dossier de la chaise. Pendant un instant, je reste comme ça. Assise face à elle, la regardant adossée au plan de travail. J'imagine ses jambes plus longues, son visage vieillit de quelques années. Quand elle ne parle pas, c'est plus aisé de penser qu'il s'agit bien d'elle. Subitement, se dessine sous mes yeux un souvenir que j'ai entraperçu dans une pensine et sur lequel je n'aurais jamais dû tomber ; une femme dans un paysage sombre et pluvieux qui s'allumait une cigarette. Sa silhouette se détachait à peine sous la pâle lumière. Elle aurait pu lui ressembler, songé-je alors, si seulement elle n'avait pas coupé aussi court. Puis après quelques secondes, je prends conscience que son silence est en fait une attente : je me rappelle des boites qu'elle a poussé vers moi et m'en veux de m'être perdue dans ma contemplation.

Je m'intéresse aussitôt aux boites, mais en restant trop sensible à son regard que je sens à l'orée de ma vision. Trois boites de thé noir différent. Je les attrape une à une, la cigarette coincée au coin des lèvres et la tête penchée pour ne pas que la fumée me vienne dans l'œil. Je prends le temps de lire la composition, de les différencier les unes des autres, pour finalement me rendre compte en reposant la troisième boite que je n'étais pas concentrée et que j'ai oublié tout ce que je viens de lire. Et puis franchement, je me fiche totalement du thé que je vais boire. Alors je me rencogne contre ma chaise et dirige mon regard vers la femme... La fille... La jeune femme... Kristen ?

« Choisissez pour moi. »

Un haussement d'épaules ; à l'intérieur, mes entrailles se nouent brusquement : tu devais la tutoyer ! me rudoie une petite voix intérieure. Et merde. Je détourne les yeux pour cacher mon trouble. Merde, je devais le faire, oui. Mais pourtant, je ne regrette pas ces paroles qui ont légèrement fait chavirer mon cœur. Parce que le temps de ce simple mot, choisissez, j'ai eu l'impression que c'était bien à elle que je m'adressais. J'aspire une nouvelle taffe pour me concentrer sur autre chose. Et l'autre chose se révèle être une silhouette qui se détache à peine sous la pale lumière d'une soirée pluvieuse.

« Pourquoi les avoir coupés autant ? demandé-je alors d'une voix déformée par la fumée en désignant sa tête du menton. À mon âge, ils étaient pas aussi courts. Courts, mais pas autant. »

Je me maudis intérieurement, car à essayer de ne pas la tutoyer ni la vouvoyer, vu que je suis visiblement incapable de décider de ce que je préfère, mes phrases en deviennent étranges.

8 juin 2025, 13:34
Une table, deux tasses, ses yeux par-dessus la théière  PV 
Nous nous regardâmes encore un instant dans l’attente d’un signe de l’autre, entamant nos cigarettes à petit feu, le silence uniquement brisé par le ronronnement des bulles dans la bouilloire qui couvrait nos soupirs enfumés. Aelle s’était installée plus confortablement, dans une posture presque désinvolte, un coude sur le dossier de la chaise et les jambes croisées. Elle semblait avoir momentanément oublié que j’attendais qu’elle fasse un choix entre les trois thés noirs que j’avais placés face à elle. Finalement, elle recentra son attention sur les boîtes de thé et les examina un instant. Quand elle reposa la troisième boîte, me regarda et me demanda de choisir à sa place, je crus comprendre qu’elle avait seulement fait semblant de porter son attention sur la composition des thés proposés pour la détourner de ce moment flottant que nous avions passé perdues dans les yeux l’une de l’autre.

Je m’avançai vers elle et tapotai ma cigarette contre le bord du cendrier pour en faire tomber l’excédent de cendre. Alors que j’allais approcher ma main de l’une des boîtes de thé, Aelle m’interrogea sur ma coupe de cheveux et j’interrompis mon mouvement, rabaissant mon bras le long de mon corps. Je tournai mon regard vers elle, incertaine d’avoir compris sa dernière remarque. Pendant que j’essayais d’en saisir le sens, je passai sans y faire attention une main dans mes cheveux. Ma main s’en détacha rapidement et j’évaluai leur longueur par le seul sens du toucher. Pendant combien de temps mes doigts auraient-ils dû sentir le contact de mes cheveux ? Quelle distance devait être estimée raisonnable et normale ? C’était la deuxième fois depuis son arrivée qu’Aelle commentait ma coiffure : la première fois, j’avais apprécié la remarque, car elle me faisait croire que j’avais réussi à me rapprocher de ce à quoi je devais ressembler pour être moi. Mais cette fois, je commençai à douter. Je souffrais de la comparaison entre les souvenirs qu’Aelle avait de moi, cette sorcière dont l’image était affichée sur La Gazette du Sorcier, et ce que je renvoyais réellement.

Tant que je restais éloignée des miroirs, je faisais de mon mieux pour oublier ce à quoi je ressemblais. Après tout, cela ne changeait rien à ce que je savais être au fond de moi. Mais Aelle était aussi un miroir et je ne pouvais pas disparaître dans ses yeux, ne faire exister que mon âme dans son regard, effacer totalement mon enveloppe physique pour qu’elle puisse me voir, moi. Ce corps que je n’avais pas choisi, sur lequel j’essayais d’avoir un contrôle tout relatif, était un obstacle à mon identité propre. Et c’était insupportable. J’aurais voulu me façonner moi-même, ne laisser aucune place au hasard de la nature, me modeler comme Aelle avait modelé son golem pour que le doute ne soit plus permis. Créer ma propre image selon mes désirs. J’aurais voulu être moi, complètement, pour de vrai, dans mes yeux et dans ceux des autres, à défaut de pouvoir rendre mon corps invisible ou, au pire, insignifiant.

Car si j’essayais douloureusement de me convaincre que mon apparence physique n’avait aucune importance pour moi, cela en avait pour les autres. Ils sont des miroirs, sans le vouloir, ils accordent l’esprit et le physique et construisent une identité à partir de ces deux données, les rendant indissociables. Pourtant, moi, j’étais dissociée. J’aurais voulu l’ignorer mais les yeux d’Aelle m’obligeaient à en prendre conscience. Et alors, mon apparence devenait plus importante que je ne l’aurais souhaité. Ce n’était pas une donnée négligeable, mon corps n'était pas une simple enveloppe de matière organique comme il en existe des milliards, dont les seules différences avec toutes les autres consistaient en quelques décalages génétiques, infimes, qui avait déterminé la forme de mon visage, de mon nez, la couleur de mes yeux, ma taille, ma morphologie, la couleur de ma peau, de mes cheveux... Toutes ces données n’avaient aucune espèce de lien avec ce qui faisait ce que j’étais. Et pourtant, dans ses yeux, il me semblait qu’il aurait dû y avoir un rapport plus étroit entre ces facteurs génétiques insignifiants qui avaient déterminé mon apparence et le contenu de mon âme. Moi, tant que je ne me voyais pas, je n’y pensais pas. Seuls les miroirs, en verre ou en œil, avaient le don de réduire l’amplitude de mon esprit pour me rappeler que j’étais humaine et que je créais aussi ce lien factice entre l’intérieur et l’extérieur.

Je serrai les mâchoires et je voulus lui jeter au visage : quelle importance, par Morgane ? Je pourrais ressembler à une harpie, un gobelin ou un troll des montagnes que ce serait toujours moi, à l’intérieur. Réfléchis, ouvre ton esprit, refuse la paresse et méfie-toi de tes sens car ils n'offrent du monde qu'un aperçu plein de vides à combler qui se fait passer pour la réalité. Pour m’empêcher de lui reprocher son manque de vision, je tirai plus nerveusement une nouvelle taffe sur ma cigarette et attrapai la boîte de thé noir à l’amande.

« Ce ne sont que des cheveux, fis-je un peu brusquement en dégageant à nouveau la cendre de ma cigarette avant de choisir de l’écraser, à moitié consumée. »

La boîte de thé dans une main, la théière dans l’autre, je retournai près du plan de travail de la cuisine et tâchai de contrôler mon agacement en versant l’eau chaude dans la théière. Je n’étais pas vraiment concentrée sur ma tâche, couvrant mentalement mon invitée de reproches, divagant un peu et établissant toutes sortes d’arguments dans mon esprit : des gens perdent leurs cheveux, est-ce que cela les rend différents de ce qu’ils étaient quand ils en avaient ? d’autres voient leur corps changer subitement, est-ce que ça les change de l’intérieur ? Non ! S’il y a quelque chose qui les fait changer, ce n’est que le regard des autres qui se butent à la limitation de leur regard et imposent leur vision et leurs préjugés. Si on est tant obsédé par notre apparence, ce n’est qu’à cause des autres, parce qu’on veut correspondre à leurs putains d’idées reçues. Par Morgane, il n’y a dans ce monde que les aveugles qui savent voir !

En m’agaçant ainsi, perdue dans mon esprit révolté, je fis déborder la théière et me brûlai la main.

« Merde, murmurai-je pour moi-même. »

Les deux mains posées sur le plan de travail, je tâchai de souffler un peu pour calmer mon exaspération. Puis, je finis de préparer notre boisson et retournai vers Aelle, posant la théière sur la table le temps que le thé infuse.

« Je sais à quoi je ressemblais. Ce qui m'importe vraiment, c’est qui j’étais et ce que j’ai fait. Comment peux-tu savoir comment j’étais à ton âge ? Que sais-tu de moi ? »

Équipe Modératus
Mère du dragon - Justice funèbre - Grande Prêtresse Noire - DJ Kraken |