Une table, deux tasses, ses yeux par-dessus la théière
Je surveille son visage, le jeu de ses yeux, le tremblement de ses mains ; je guette ses lèvres et le souffle qui les caresse, sa poitrine et le rythme qui la soulève. Je suis à l'affût de ce qui me prouvera qu'elle a surmonté la crise, que l'afflux des souvenirs est moins violent, que la présence de cette haine brûlante que j'imagine inonder ses veines est moins persistante. Il me semble qu'elle a retrouvé contact avec la réalité, ce qui s'affirme encore lorsqu'elle prend la parole. Mes yeux suivent le mouvement de son sourcil sur son front ; je suis rassurée de l'entendre parler, de la voir bouger, de la voir me regarder et de sentir que ses yeux me voient réellement, ils me voient moi et pas la chose qu'ils ont aperçue à travers moi tout à l'heure. Je m'accroche à ses yeux qui voient et je me sens un tout petit peu mieux que lorsqu'elle a commencé à perdre pied. J'aimerais me dresser de toute ma taille, exiger des réponses, lui demander ce qu'il s'est passé, ce qu'elle a vu, qu'elle me raconte tout, pour tout comprendre.
À la place, je penche légèrement la tête sur le côté, sourcils inquisiteurs. Quelle différence ? Merlin, mais comment peut-elle me poser la question ? N'est-ce donc pas logique ? Je la regarde avec un drôle d'air, incapable de comprendre comment elle peut ne pas penser à la chose à laquelle je pense. C'est si clair dans mon esprit que je trouve étonnant que cela ne le soit pas dans le sien. Il faut qu'elle me remercie pour que je prenne conscience que sa tasse est la seule à fumer — la seule remplie. Cette constatation a le mérite de défroisser mes sourcils et de m'empêcher de la fixer trop longtemps.
D'un geste lent, j'approche ma table, non sans remarquer au passage le nombre de dragées que Kristen vient d'attraper. Évidemment, ce geste me rappelle l'une de nos conversations dans son bureau et sa manie qu'elle avait eue d'entasser les dragées surprises comme si elle devait absolument occuper ses mains. Ou comme si elle ne pouvait pas résister à les attraper. C'est étrange de la voir les avaler avec une aussi grande légèreté. Pour ma part, je n'ai jamais trop aimé ça, cette surprise, cette possibilité de tomber sur des goûts qui me traumatiseront le palais. Puisque je me rappelle tout juste de leur existence, à voir Kristen engouffrer des dragées, mes yeux partent en quête des Fondants du chaudron. À mon grand étonnement, mon estomac s'impatiente à leur vue.
J'attrape la théière ; Kristen affirme qu'elle va le faire, le tuer. Je hoche la tête d'un air concerné. Bien sûr, qu'elle va le faire. Et pourquoi je pose cette question ? J'attends que ma tasse soit remplie et que s'échappent au-dessus d'elle les volutes brûlants du thé noir et ses fragrances à l'amande. Puis je repose la théière et je croise les mains devant moi. Le dos droit, je confronte mon regard à celui de la jeune femme qui me fait face et dont les mimiques ressemblent trop à une femme qu'elle n'est pas — physiquement. Mes sourcils sont légèrement froissés.
« La vengeance est un acte solitaire, expliqué-je d'une voix lente et sérieuse. Une quête personnelle dont le final serait le sort que vous voulez réserver à... » Mes yeux tombent sur le carnet, lisent les lettres de son prénom à l'envers. « L'objet de votre vengeance. » Je hausse les épaules. « Une vengeance, il faut la mener soi-même. »
Mes doigts se resserrent l'un contre l'autre. Tout cela me semblait évident lorsque j'ai posé ma question tout à l'heure, ça s'est imposé naturellement dans mon esprit et j'ai su que cette logique-là ne pourrait jamais avoir un autre chemin, c'est inéluctable, c'est ma vérité. Ce n'est pas un choix, c'est un fait. Mais maintenant qu'il me faut l'expliquer à voix haute, je me rends compte que, fatalement, Kristen devra répondre. Et qu'elle aurait le droit de répondre par un oui ou par un non alors même que mes affirmations n'attendent aucun accord de sa part. C'est ce que j'affirme, je ne m'attends pas à ce que vous soyez d'accord ; alors s'il-vous-plaît, ne me rejetez pas.
Je refuse d'un bloc l'angoisse sourde qui s'est tout à coup ouverte en moi et que je ne comprends pas. Je déteste sentir ces doutes lorsque mes pensées concernent Kristen et, pire encore, les sentir prendre de l'ampleur. Où est passée la Aelle qui était persuadée d'être dans son bon droit et de pouvoir avoir tout ce qu'elle désirait ?
« Mais si c'est une nécessité, poursuis-je sans écouter mes pensées, mes yeux plongés au creux des siens, alors ça signifie que vous devez y parvenir par tous les moyens et donc que mes moyens et moi pouvons vous accompagner. »
Je conclus cette phrase par un mouvement vers l'avant du buste, me penchant par-dessus ma tasse de thé pour attraper un Fondant du chaudron. Je croque dans la friandise comme si je ne venais pas de dire à Kristen Loewy que j'écrabouillerai la victime de sa haine comme si c'était la mienne, parce que tout au fond de moi je ressens un effroi teinté de rage qu'il existe dans ce monde une personne qui a eu un si grand impact si sa mémoire. En feignant la légèreté, j'essaie de l'encourager à garder ses doutes pour elle et à accepter ce que je lui dis comme s'il s'agissait d'une vérité fondamentale contre laquelle elle ne pouvait pas aller. Malgré tout, persiste l'angoisse sourde qu'elle me rejette, encore.
À la place, je penche légèrement la tête sur le côté, sourcils inquisiteurs. Quelle différence ? Merlin, mais comment peut-elle me poser la question ? N'est-ce donc pas logique ? Je la regarde avec un drôle d'air, incapable de comprendre comment elle peut ne pas penser à la chose à laquelle je pense. C'est si clair dans mon esprit que je trouve étonnant que cela ne le soit pas dans le sien. Il faut qu'elle me remercie pour que je prenne conscience que sa tasse est la seule à fumer — la seule remplie. Cette constatation a le mérite de défroisser mes sourcils et de m'empêcher de la fixer trop longtemps.
D'un geste lent, j'approche ma table, non sans remarquer au passage le nombre de dragées que Kristen vient d'attraper. Évidemment, ce geste me rappelle l'une de nos conversations dans son bureau et sa manie qu'elle avait eue d'entasser les dragées surprises comme si elle devait absolument occuper ses mains. Ou comme si elle ne pouvait pas résister à les attraper. C'est étrange de la voir les avaler avec une aussi grande légèreté. Pour ma part, je n'ai jamais trop aimé ça, cette surprise, cette possibilité de tomber sur des goûts qui me traumatiseront le palais. Puisque je me rappelle tout juste de leur existence, à voir Kristen engouffrer des dragées, mes yeux partent en quête des Fondants du chaudron. À mon grand étonnement, mon estomac s'impatiente à leur vue.
J'attrape la théière ; Kristen affirme qu'elle va le faire, le tuer. Je hoche la tête d'un air concerné. Bien sûr, qu'elle va le faire. Et pourquoi je pose cette question ? J'attends que ma tasse soit remplie et que s'échappent au-dessus d'elle les volutes brûlants du thé noir et ses fragrances à l'amande. Puis je repose la théière et je croise les mains devant moi. Le dos droit, je confronte mon regard à celui de la jeune femme qui me fait face et dont les mimiques ressemblent trop à une femme qu'elle n'est pas — physiquement. Mes sourcils sont légèrement froissés.
« La vengeance est un acte solitaire, expliqué-je d'une voix lente et sérieuse. Une quête personnelle dont le final serait le sort que vous voulez réserver à... » Mes yeux tombent sur le carnet, lisent les lettres de son prénom à l'envers. « L'objet de votre vengeance. » Je hausse les épaules. « Une vengeance, il faut la mener soi-même. »
Mes doigts se resserrent l'un contre l'autre. Tout cela me semblait évident lorsque j'ai posé ma question tout à l'heure, ça s'est imposé naturellement dans mon esprit et j'ai su que cette logique-là ne pourrait jamais avoir un autre chemin, c'est inéluctable, c'est ma vérité. Ce n'est pas un choix, c'est un fait. Mais maintenant qu'il me faut l'expliquer à voix haute, je me rends compte que, fatalement, Kristen devra répondre. Et qu'elle aurait le droit de répondre par un oui ou par un non alors même que mes affirmations n'attendent aucun accord de sa part. C'est ce que j'affirme, je ne m'attends pas à ce que vous soyez d'accord ; alors s'il-vous-plaît, ne me rejetez pas.
Je refuse d'un bloc l'angoisse sourde qui s'est tout à coup ouverte en moi et que je ne comprends pas. Je déteste sentir ces doutes lorsque mes pensées concernent Kristen et, pire encore, les sentir prendre de l'ampleur. Où est passée la Aelle qui était persuadée d'être dans son bon droit et de pouvoir avoir tout ce qu'elle désirait ?
« Mais si c'est une nécessité, poursuis-je sans écouter mes pensées, mes yeux plongés au creux des siens, alors ça signifie que vous devez y parvenir par tous les moyens et donc que mes moyens et moi pouvons vous accompagner. »
Je conclus cette phrase par un mouvement vers l'avant du buste, me penchant par-dessus ma tasse de thé pour attraper un Fondant du chaudron. Je croque dans la friandise comme si je ne venais pas de dire à Kristen Loewy que j'écrabouillerai la victime de sa haine comme si c'était la mienne, parce que tout au fond de moi je ressens un effroi teinté de rage qu'il existe dans ce monde une personne qui a eu un si grand impact si sa mémoire. En feignant la légèreté, j'essaie de l'encourager à garder ses doutes pour elle et à accepter ce que je lui dis comme s'il s'agissait d'une vérité fondamentale contre laquelle elle ne pouvait pas aller. Malgré tout, persiste l'angoisse sourde qu'elle me rejette, encore.
Une table, deux tasses, ses yeux par-dessus la théière
Une fois de plus, je fis voguer mon imagination vers de doux rêves de vengeance quand Aelle évoqua le sort que je voulais réserver à l'objet de ma vengeance. Si j'avais oublié quels maléfices terribles pouvaient mettre un terme à l'existence de Baldur dans les souffrances les plus atroces, ce déficit de mémoire servait mon plaisir : ignorant ce qui était réalisable, je pouvais me permettre de tout imaginer. Et parmi tous les sévices que je m'imaginais lui faire subir, rien n'égalait le bonheur que me procurait la vision de son beau visage tordu de douleur, ses dents trop blanches frottant les unes contre les autres pour tenter de résister à la souffrance, peu importait le scénario que j'envisageais : c'était une délicieuse constante.
Je ne remarquai qu'à peine les mains d'Aelle qui se dirigeaient vers les Fondants du Chaudron que j'avais achetés sur le Chemin de Traverse, ces étranges gâteaux qui ressemblaient à s'y méprendre à des fondants au chocolat vomissant une bile douteuse. Je n'étais pas sûre de moi en me les procurant ce matin... mais il fallait croire que j'avais fait un bon choix, parmi la quantité astronomique de gâteaux et friandises que j'avais achetées. Si je ne pus suivre que difficilement les gestes de mon invitée, ses paroles ne semblèrent tout simplement pas vouloir monter jusqu'à mon cerveau. Mes moyens et moi pouvons vous accompagner, avait-elle dit ? J'eus toutes les difficultés du monde à relier les mots entre eux pour qu'ils forment une phrase sensée. Je bloquais et je ne comprenais pas où elle voulait en venir. Mon incompréhension dut se dessiner sur mon visage et je gobais une nouvelle dragée, dans l'espoir de tomber sur un goût qui raviverait mon esprit.
Pour ma défense, j'ignorais de quels moyens Aelle voulait parler. Je n'avais aucune connaissance de ses compétences magiques. Un bref instant, un délire s'imprima dans mon imagination trop vive : Aelle agitant sa baguette en direction du sourire de Baldur, un bruit de pétard s'en échappant, le rire puissant de l'odieux sorcier, et soudain : le visage de la jeune fille assise face à moi se craquela, devint grisâtre, ses yeux mourants perdirent de leur éclat, ses cernes s'approfondirent et devinrent sombres comme la nuit, ses cheveux fins se détachèrent de son crâne, ses joues creusées laissèrent apparaître la forme de ses os sous sa peau trop fine, trop fragile, prête à se décoller de son crâne à tout moment... De longs doigts fins agrippant ses épaules comme les serres pointues d'un aigle, des dents trop blanches et une voix suave : quel joli cadeau tu me fais là, Kristen... et je vis le corps sans vie d'Aelle se balancer en arrière, tomber de sa chaise et disparaître dans les bras du sorcier.
« C'est une vengeance, lâchai-je précipitamment pour faire disparaître cette vision d'horreur. »
Le visage d'Aelle reprit des couleurs, sa chaise se redressa et je la vis, sa pâtisserie à la bouche, presque trop innocente.
« C'est une vengeance, affirmai-je à nouveau, un peu plus sûre de moi. »
Je m'aperçus que la dragée que j'avais glissée dans ma bouche avant de laisser mes peurs imprimer des hallucinations devant mes yeux était toujours coincée entre mes molaires et ma joue, à peine mâchée. Je l'avalai difficilement. Goût fraise, aucun intérêt, pas à la hauteur de mes ambitions macabres. Ma vengeance n'avait certainement pas le goût sucré de la fraise.
« Mais cela ne veut pas dire que tu ne peux pas m'aider. J'ai besoin de toi pour retrouver mes souvenirs. Je crois aussi que tu pourrais m'aider à retrouver mes pouvoirs plus rapidement. Dis-moi ce que je pouvais faire et je me concentrerai là-dessus pour mener à bien cette vengeance. »
Aelle avait éveillé un vague souvenir de dragon, et depuis une semaine, j'étais obsédée par ce dragon : je le retrouverai et je le chevaucherai au-dessus des Highlands. Par Morgane, j'invoquerai son souffle brûlant et je ferai rôtir Baldur comme un cochon à la broche. Il suffisait à Aelle de me détailler mes anciennes capacités pour que je me fixe dessus, jusqu'à retrouver la sorcière que j'étais, celle de La Gazette du Sorcier, et plus encore. Quitte à recommencer, autant faire mieux, n'est-ce pas ? Alors, je serai prête à me venger. Prête à gagner ce combat, le plus important de tous. Prête à effacer son sourire pour toujours.
Je ne remarquai qu'à peine les mains d'Aelle qui se dirigeaient vers les Fondants du Chaudron que j'avais achetés sur le Chemin de Traverse, ces étranges gâteaux qui ressemblaient à s'y méprendre à des fondants au chocolat vomissant une bile douteuse. Je n'étais pas sûre de moi en me les procurant ce matin... mais il fallait croire que j'avais fait un bon choix, parmi la quantité astronomique de gâteaux et friandises que j'avais achetées. Si je ne pus suivre que difficilement les gestes de mon invitée, ses paroles ne semblèrent tout simplement pas vouloir monter jusqu'à mon cerveau. Mes moyens et moi pouvons vous accompagner, avait-elle dit ? J'eus toutes les difficultés du monde à relier les mots entre eux pour qu'ils forment une phrase sensée. Je bloquais et je ne comprenais pas où elle voulait en venir. Mon incompréhension dut se dessiner sur mon visage et je gobais une nouvelle dragée, dans l'espoir de tomber sur un goût qui raviverait mon esprit.
Pour ma défense, j'ignorais de quels moyens Aelle voulait parler. Je n'avais aucune connaissance de ses compétences magiques. Un bref instant, un délire s'imprima dans mon imagination trop vive : Aelle agitant sa baguette en direction du sourire de Baldur, un bruit de pétard s'en échappant, le rire puissant de l'odieux sorcier, et soudain : le visage de la jeune fille assise face à moi se craquela, devint grisâtre, ses yeux mourants perdirent de leur éclat, ses cernes s'approfondirent et devinrent sombres comme la nuit, ses cheveux fins se détachèrent de son crâne, ses joues creusées laissèrent apparaître la forme de ses os sous sa peau trop fine, trop fragile, prête à se décoller de son crâne à tout moment... De longs doigts fins agrippant ses épaules comme les serres pointues d'un aigle, des dents trop blanches et une voix suave : quel joli cadeau tu me fais là, Kristen... et je vis le corps sans vie d'Aelle se balancer en arrière, tomber de sa chaise et disparaître dans les bras du sorcier.
« C'est une vengeance, lâchai-je précipitamment pour faire disparaître cette vision d'horreur. »
Le visage d'Aelle reprit des couleurs, sa chaise se redressa et je la vis, sa pâtisserie à la bouche, presque trop innocente.
« C'est une vengeance, affirmai-je à nouveau, un peu plus sûre de moi. »
Je m'aperçus que la dragée que j'avais glissée dans ma bouche avant de laisser mes peurs imprimer des hallucinations devant mes yeux était toujours coincée entre mes molaires et ma joue, à peine mâchée. Je l'avalai difficilement. Goût fraise, aucun intérêt, pas à la hauteur de mes ambitions macabres. Ma vengeance n'avait certainement pas le goût sucré de la fraise.
« Mais cela ne veut pas dire que tu ne peux pas m'aider. J'ai besoin de toi pour retrouver mes souvenirs. Je crois aussi que tu pourrais m'aider à retrouver mes pouvoirs plus rapidement. Dis-moi ce que je pouvais faire et je me concentrerai là-dessus pour mener à bien cette vengeance. »
Aelle avait éveillé un vague souvenir de dragon, et depuis une semaine, j'étais obsédée par ce dragon : je le retrouverai et je le chevaucherai au-dessus des Highlands. Par Morgane, j'invoquerai son souffle brûlant et je ferai rôtir Baldur comme un cochon à la broche. Il suffisait à Aelle de me détailler mes anciennes capacités pour que je me fixe dessus, jusqu'à retrouver la sorcière que j'étais, celle de La Gazette du Sorcier, et plus encore. Quitte à recommencer, autant faire mieux, n'est-ce pas ? Alors, je serai prête à me venger. Prête à gagner ce combat, le plus important de tous. Prête à effacer son sourire pour toujours.
Une table, deux tasses, ses yeux par-dessus la théière
C'est une vengeance, dit-elle. Si elle ne l'avait dit qu'une seule fois, j'aurais acquiescé, j'aurais dit « d'accord » et je serais passée à autre chose, parce que je n'ai pas à interférer dans une vengeance. Mais elle le répète une seconde fois et Kristen Loewy est bien des choses, mais elle n'est pas du genre à croire que je suis une idiote. Elle ne répète donc pas pour s'assurer que j'ai bien compris, mais bel et bien pour affirmer : tu ne m'accompagneras pas. C'est du moins ainsi que je le prends, que je le comprends et ça froisse quelque chose tout à fond de mon corps.
Machinalement, mes mains viennent entourer ma tasse toute chaude. Je laisse la chaleur brûler mes paumes et s'infiltrer dans mes muscles. J'essaie de ne pas avoir l'impression que Kristen n'a pas envie que je l'accompagne, mais c'est difficile. Impossible, même. Pourquoi l'avoir répété deux fois ? L'appréhension creuse son nid au fond de mes tripes. J'essaie de trouver une explication à son hésitation, mais je n'en trouve pas. Le reste de ses paroles me rassure vaguement, parce qu'elle me confirme que j'ai tout de même des choses à lui apporter, mais c'est trop tard, maintenant. C'est trop tard parce que je commence à me questionner. Quand elle aura tout ce dont elle a besoin pour sa vengeance, partira-t-elle ? Est-ce la signification de ses paroles ?
Je fouille son visage comme si je pouvais y trouver des preuves de sa future trahison, des traces de son prochain abandon. Évidemment, je ne vois rien : ce visage n'est pas le sien. Je me heurte à la jeunesse de sa peau et à l'étrangeté de son regard double. Pour la première fois depuis que je suis diplômée, je regrette les murs protecteurs de Poudlard : lorsque j'étais au château et qu'elle l'était également, cela semblait impossible de ne plus nous voir. Mais maintenant, dans ce grand monde sans mur, dans cette liberté dans laquelle rien ne nous retient, impossible de prédire quand arrivera la fin. Parce qu'elle arrivera. C'est indéniable. Elle arrivera, notre fin. Et en attendant qu'elle arrive, je ne peux me poser qu'une seule question : quand ?
« Bien, » articulé-je d'une voix que j'espère vide de toute émotion.
Mon cœur tonne étrangement contre ma cage thoracique. Je m'en veux de réagir comme cela, de m'inquiéter alors que quelque chose de Kristen est tout de même là, devant moi. Alors qu'elle vient de me dire qu'elle avait besoin de moi, pour un temps du moins. Mais il y a ce creux à l'intérieur de moi et maintenant qu'il s'est ouvert, je n'arrive plus à le refermer.
Comme d'habitude, pour lutter contre ce genre de désagrément je me concentre sur le concret. Elle m'a demandé quelque chose, je peux y répondre. J'imagine que c'est le minimum que je puisse faire tout de suite ; cela ne sert à rien de s’appesantir sur son hésitation et sur un futur qui n'existera que demain. Pour le moment, elle est encore là, n'est-ce pas ? Ne devrais-je pas en profiter avant qu'elle disparaisse ? Pourquoi la douleur ne s'apaise-t-elle pas ?
« Vous êtes diplômée de la Grande École de l'Art du Duel, vous étiez professeure de Défense contre les Forces du Mal, entre autre, et vous manipuliez la magie noire. » Je parle d'une voix détachée en gardant mes yeux loin d'elle — je préfère observer le fond de ma tasse que la responsable d'une future déception. « Vous aviez une magie instinctive et brutale. » Je hausse les épaules, faussement nonchalante. « Vous m'avez appris à sentir ma propre magie et à en faire une boule d'énergie pure capable... De faire pas mal de dégâts. Vous... »
Je secoue soudainement la tête et fronce les sourcils, un bref soupir aux lèvres.
« Ça sert à rien, affirmé-je tout à coup en lui lançant un regard légèrement agacé. Vous devez découvrir ce dont vous êtes capable maintenant, pas ce que vous saviez faire quand vous étiez... » Je crispe les mâchoires et envoie mon regard vers la batterie le temps de prendre une inspiration profonde, puis je ramène mes yeux sur elle. « Ce... corps » je le hais je le hais je le hais je le ha « est différent de l'autre. Ses capacités seront différentes, donc les vôtres aussi. Réapprenez. N'essayez pas de copier. Ce sera beaucoup plus efficace. »
Merde, mais il est où, son corps à elle ? C'est ce que je me demande en regardant celui d'Yshre, à travers duquel je vois, même si j'en doute une fois sur deux, l'âme de Kristen. Il est où, son corps ? Est-il récupérable ? Est-il sauvable ? Attend-il coincé quelque part que je vienne l'arracher à ses chaines ? Espère-t-il retrouver l'âme qui l'habitait auparavant ? Pendant une fraction de seconde, j'ai un tel besoin d'avoir une réponse à ces questions que je n'arrive plus à réfléchir. S'il y a moyen de rendre à Kristen son intégrité, je dois absolument le savoir, je dois absolument le faire, le plus vite possible, sans attendre ! Puis la seconde passe, ne reste que le plus évident : ses souvenirs nous diront tout. En attendant, j'ai déjà bien assez à faire avec ces foutues craintes qui ne veulent pas me quitter pour en plus m'encombrer l'esprit avec des questions auxquelles je n'ai pas la réponse.
Machinalement, mes mains viennent entourer ma tasse toute chaude. Je laisse la chaleur brûler mes paumes et s'infiltrer dans mes muscles. J'essaie de ne pas avoir l'impression que Kristen n'a pas envie que je l'accompagne, mais c'est difficile. Impossible, même. Pourquoi l'avoir répété deux fois ? L'appréhension creuse son nid au fond de mes tripes. J'essaie de trouver une explication à son hésitation, mais je n'en trouve pas. Le reste de ses paroles me rassure vaguement, parce qu'elle me confirme que j'ai tout de même des choses à lui apporter, mais c'est trop tard, maintenant. C'est trop tard parce que je commence à me questionner. Quand elle aura tout ce dont elle a besoin pour sa vengeance, partira-t-elle ? Est-ce la signification de ses paroles ?
Je fouille son visage comme si je pouvais y trouver des preuves de sa future trahison, des traces de son prochain abandon. Évidemment, je ne vois rien : ce visage n'est pas le sien. Je me heurte à la jeunesse de sa peau et à l'étrangeté de son regard double. Pour la première fois depuis que je suis diplômée, je regrette les murs protecteurs de Poudlard : lorsque j'étais au château et qu'elle l'était également, cela semblait impossible de ne plus nous voir. Mais maintenant, dans ce grand monde sans mur, dans cette liberté dans laquelle rien ne nous retient, impossible de prédire quand arrivera la fin. Parce qu'elle arrivera. C'est indéniable. Elle arrivera, notre fin. Et en attendant qu'elle arrive, je ne peux me poser qu'une seule question : quand ?
« Bien, » articulé-je d'une voix que j'espère vide de toute émotion.
Mon cœur tonne étrangement contre ma cage thoracique. Je m'en veux de réagir comme cela, de m'inquiéter alors que quelque chose de Kristen est tout de même là, devant moi. Alors qu'elle vient de me dire qu'elle avait besoin de moi, pour un temps du moins. Mais il y a ce creux à l'intérieur de moi et maintenant qu'il s'est ouvert, je n'arrive plus à le refermer.
Comme d'habitude, pour lutter contre ce genre de désagrément je me concentre sur le concret. Elle m'a demandé quelque chose, je peux y répondre. J'imagine que c'est le minimum que je puisse faire tout de suite ; cela ne sert à rien de s’appesantir sur son hésitation et sur un futur qui n'existera que demain. Pour le moment, elle est encore là, n'est-ce pas ? Ne devrais-je pas en profiter avant qu'elle disparaisse ? Pourquoi la douleur ne s'apaise-t-elle pas ?
« Vous êtes diplômée de la Grande École de l'Art du Duel, vous étiez professeure de Défense contre les Forces du Mal, entre autre, et vous manipuliez la magie noire. » Je parle d'une voix détachée en gardant mes yeux loin d'elle — je préfère observer le fond de ma tasse que la responsable d'une future déception. « Vous aviez une magie instinctive et brutale. » Je hausse les épaules, faussement nonchalante. « Vous m'avez appris à sentir ma propre magie et à en faire une boule d'énergie pure capable... De faire pas mal de dégâts. Vous... »
Je secoue soudainement la tête et fronce les sourcils, un bref soupir aux lèvres.
« Ça sert à rien, affirmé-je tout à coup en lui lançant un regard légèrement agacé. Vous devez découvrir ce dont vous êtes capable maintenant, pas ce que vous saviez faire quand vous étiez... » Je crispe les mâchoires et envoie mon regard vers la batterie le temps de prendre une inspiration profonde, puis je ramène mes yeux sur elle. « Ce... corps » je le hais je le hais je le hais je le ha « est différent de l'autre. Ses capacités seront différentes, donc les vôtres aussi. Réapprenez. N'essayez pas de copier. Ce sera beaucoup plus efficace. »
Merde, mais il est où, son corps à elle ? C'est ce que je me demande en regardant celui d'Yshre, à travers duquel je vois, même si j'en doute une fois sur deux, l'âme de Kristen. Il est où, son corps ? Est-il récupérable ? Est-il sauvable ? Attend-il coincé quelque part que je vienne l'arracher à ses chaines ? Espère-t-il retrouver l'âme qui l'habitait auparavant ? Pendant une fraction de seconde, j'ai un tel besoin d'avoir une réponse à ces questions que je n'arrive plus à réfléchir. S'il y a moyen de rendre à Kristen son intégrité, je dois absolument le savoir, je dois absolument le faire, le plus vite possible, sans attendre ! Puis la seconde passe, ne reste que le plus évident : ses souvenirs nous diront tout. En attendant, j'ai déjà bien assez à faire avec ces foutues craintes qui ne veulent pas me quitter pour en plus m'encombrer l'esprit avec des questions auxquelles je n'ai pas la réponse.
Une table, deux tasses, ses yeux par-dessus la théière
Je perçus dans sa voix comme un écho de la mienne et je penchai légèrement la tête, les yeux plissés. C’était la deuxième fois, en l’espace de quelques minutes, qu’elle me servait un « bien » isolé, un peu froid, et si je ne me connaissais pas si bien que je l’aurais voulu, il me semblait que cette attitude m’appartenait, d’une certaine manière. Je finis de m’étonner quand elle adopta un ton quasi-professoral : elle commença par une description assez factuelle de la magicienne que j’étais, quelles étaient mes compétences, mon style de magie ; puis elle adopta un discours nourri d’impératifs en me conseillant de repartir de zéro. Avec ce nouveau corps. Encore une fois, elle s’attachait à me ramener à mon changement physique qui n’avait rien à voir avec moi. Je fronçai les sourcils et mon visage s'habilla de désapprobation. Je m’agaçai très vite de cet air de « je-sais-tout » qu’elle arborait, alors même que j’étais persuadée qu’elle ne comprenait absolument rien à ce qui était en train de se passer sous ses yeux. Si elle comprenait, elle n’évoquerait plus mon corps. En fait, l’idée du corps ne lui viendrait même pas à l’esprit, tant cela devait rester secondaire. Je soupirai longuement pour évacuer la tension que suscitait l'idiotie obstinée de ses propos.
« Cesse donc de te laisser tromper par ce que tu vois, dis-je d’un ton un peu sec qui témoignait mon exaspération. Ce corps est différent, et alors ? Ma magie est toujours instinctive et brutale, il me semble. »
Je transportai mon esprit à travers cet épiderme qui n’était pas le mien, je transperçai mes organes de mes yeux, dirigeant toutes mes pensées vers le fait de ressentir la magie qui infusait mon corps. Sans trop de succès : je ne pus que laisser mon imagination inventer une image de la magie qui coulait dans mes veines. Elle était toujours là, je le savais, et elle n’avait pas beaucoup changé. Car la seule démonstration de magie qui m’était vraiment naturelle était ce pouvoir destructeur, qui transformait l’air en lame tranchante pour couper les chairs de ceux qui me voulaient du mal. C’était même ce qui m’avait réveillée. Ce qui avait déclenché mon retour vers le monde magique. Cette magie-là, c’était la mienne : instinctive et brutale, absolument, voilà au moins deux mots qu'Aelle avait bien choisis dans son discours plein de fausses vérités. Faire voler des assiettes était une nécessité du quotidien. Invoquer des épées invisibles était un réflexe. C'était purement moi.
« C’est elle qui m’a d’abord sortie de l’oubli, exposai-je avec beaucoup de conviction. Sans cette magie qui me définit, je serais peut-être toujours bloquée tout au fond de l’esprit d’Yshre, je n’aurais pas mis les pieds au Chaudron Baveur, je ne t’aurais pas retrouvée et nous ne serions pas ici aujourd’hui pour en parler. Ce corps n’est qu’un vulgaire moyen de transport, alors arrête d’y prêter attention. Ma magie, c’est moi. Je n’ai pas l’intention d’être différente, je veux me retrouver. Ensuite seulement, je déciderai quoi faire de ce que je suis déjà. »
Et avec ce que j’étais déjà et les moyens dont je savais disposer, il y avait déjà un objectif au programme : je couperai en deux le visage de Baldur ; je n’utiliserai que ce sortilège dont j’ignorais le nom, la couleur et la formule, qui était tout simplement une manifestation de mes émotions les plus noires, le seul sortilège qui représentait purement ma magie, brutale et instinctive. Je serai telle que j’étais, telle que j’avais toujours été ; telle que je continuerai à être.
« Cesse donc de te laisser tromper par ce que tu vois, dis-je d’un ton un peu sec qui témoignait mon exaspération. Ce corps est différent, et alors ? Ma magie est toujours instinctive et brutale, il me semble. »
Je transportai mon esprit à travers cet épiderme qui n’était pas le mien, je transperçai mes organes de mes yeux, dirigeant toutes mes pensées vers le fait de ressentir la magie qui infusait mon corps. Sans trop de succès : je ne pus que laisser mon imagination inventer une image de la magie qui coulait dans mes veines. Elle était toujours là, je le savais, et elle n’avait pas beaucoup changé. Car la seule démonstration de magie qui m’était vraiment naturelle était ce pouvoir destructeur, qui transformait l’air en lame tranchante pour couper les chairs de ceux qui me voulaient du mal. C’était même ce qui m’avait réveillée. Ce qui avait déclenché mon retour vers le monde magique. Cette magie-là, c’était la mienne : instinctive et brutale, absolument, voilà au moins deux mots qu'Aelle avait bien choisis dans son discours plein de fausses vérités. Faire voler des assiettes était une nécessité du quotidien. Invoquer des épées invisibles était un réflexe. C'était purement moi.
« C’est elle qui m’a d’abord sortie de l’oubli, exposai-je avec beaucoup de conviction. Sans cette magie qui me définit, je serais peut-être toujours bloquée tout au fond de l’esprit d’Yshre, je n’aurais pas mis les pieds au Chaudron Baveur, je ne t’aurais pas retrouvée et nous ne serions pas ici aujourd’hui pour en parler. Ce corps n’est qu’un vulgaire moyen de transport, alors arrête d’y prêter attention. Ma magie, c’est moi. Je n’ai pas l’intention d’être différente, je veux me retrouver. Ensuite seulement, je déciderai quoi faire de ce que je suis déjà. »
Et avec ce que j’étais déjà et les moyens dont je savais disposer, il y avait déjà un objectif au programme : je couperai en deux le visage de Baldur ; je n’utiliserai que ce sortilège dont j’ignorais le nom, la couleur et la formule, qui était tout simplement une manifestation de mes émotions les plus noires, le seul sortilège qui représentait purement ma magie, brutale et instinctive. Je serai telle que j’étais, telle que j’avais toujours été ; telle que je continuerai à être.
Une table, deux tasses, ses yeux par-dessus la théière
Que je cesse de me laisser tromper par ce que je vois ? Que j'arrête de prêter attention à ce corps ? Alors qu'il est la seule chose que je puisse regarder de vous ? Et vous voulez que je cesse d'y prêter attention, que j'arrête de vouloir vous voir dans ces traits inconnus, que j'arrête de vous chercher, vous et personne d'autre, dans ce regard que je ne reconnais pas ? Vous voudriez que j'arrête de prêter attention à ce corps, que je puisse après seulement deux ou trois rencontres vous voir vous à la place d'elle ? Vous voudriez que ce soit aussi simple, c'est cela ? Que j'arrête d'être perturbée par cette prétendue jeunesse, par cette voix qui n'est pas la votre, par cette absence d'accent qui rend chacune de vos phrases si ternes ? Vous voudriez que j'arrête de vous imaginer à sa place, c'est cela ?
Mes mâchoires se serrent brusquement, violemment. Mes doigts se crispent autour de la tasse brûlante. Je ne comprends pas pourquoi elle renvoie tout à son corps alors que ce n'est pas du tout ce dont je voulais parler. Je faisais référence à ses capacités physiques et elle, elle me parle de ce qu'elle est, de ce que sa magie est et de ce que je vois devant moi ; ça vient chatouiller une partie de moi sensible, douloureuse, comme une plaie à vif. Elle veut que l'on parle de ça, hein ? Elle veut qu'on en parle ? Très bien, on va en parler !
« Votre magie est toujours la même, mais vous pouvez pas faire comme si ce putain de moyen de transport n'avait aucune importance. C'est la seule chose que vous avez, même si je comprends toujours pas pourquoi, la seule chose à travers laquelle votre magie peut s'exprimer et je vous signale que sans ce corps, vous pourriez difficilement lancer des sortilèges ! »
La colère s'est diffusée si vite dans mes veines qu'elle me surprend, mais je la laisse couler sans chercher à la retenir. J'ai essayé d'être calme tout à l'heure alors qu'elle venait de sous-entendre qu'elle n'avait juste pas envie que je l'accompagne dans ses petits projets personnels, j'ai essayé de rester ouverte, de l'aider pour avancer sur le chemin des retrouvailles avec ses pleins pouvoirs, et elle elle rejette tout ce que je dis et me fait en plus le reproche d'oser porter une trop grande attention à ce corps ?
« Évidemment que j'y prête attention, m'exclamé-je avec un mouvement d'humeur, quand vous me dites que vous voulez récupérer vos pouvoirs rapidement ! En quoi je me laisse tromper ? Ce corps est plus jeune et il est pas bien musclé si vous voyez ce que je veux dire. Vous le maniez pas de la même façon dont vous maniiez le précédent, alors oui, je prête attention à votre corps. »
Ce n'est pas ce que je veux dire. Je voulais dire : Évidemment que j'y prête attention ! Vous n'êtes plus vous-même, vous croyez pas que c'est perturbant pour moi ? Vous pensez pas au fait que je me demande toutes les trente secondes si c'est bien vous que j'ai en face de moi et pas une autre ? Vous ne pensez pas que ça me perturbe de vous avoir retrouvé comme ça alors que je pensais vous revoir telle que vous étiez ? Et vous me demandez de ne pas accorder d'attention à tout ça ? Vous vous foutez de ma gueule ? Mais je ne le dis pas et je ne sais pas pourquoi. Peut-être parce qu'il y a ce sujet auquel je me raccroche désespéramment pour ne pas exploser comme la semaine dernière, parce que parler de capacités magiques et d'entraînement, c'est beaucoup plus rassurant qu'évoquer tout le reste. Ça m'aide à faire semblant, à garder un pied dans la réalité. Ce sont des choses que je maîtrise. Contrairement à ce qu'elle croit.
Je ne sais pas pourquoi je me sens si en colère, tout à coup. Peut-être parce que ce corps, justement, je le l'aime pas. Peut-être parce que c'est là le cœur du problème : rien ne se passe comme ça devait se passer. Ces retrouvailles sont merdiques, Kristen n'est même plus Kristen, elle a piqué un corps que je ne reconnais pas, que je ne comprends pas, et je ne sais même pas pourquoi elle l'a fait, je ne sais pas ce qu'il s'est passé, et je devrais tout accepter ? Je devrais laisser filer, je devrais faire comme si tout allait bien, comme si l'une des rares personnes qui aient réellement de l'importance dans mon monde ne me parlait pas au travers d'un corps totalement inconnu ? C'est ça, hein, je devrais agir comme j'ai toujours agi avec vous, faire comme si tout était facile ?
Ma respiration file à toute vitesse, elle soulève mes épaules, fait battre mon cœur rapidement. Je détourne le visage pour éloigner mon regard noir et mes sourcils froncés d'elle, je croise les bras sur ma poitrine. Merde, alors. Je ne sais même pas pourquoi les émotions sont montées aussi vite, mais elles sont là, elles sont brutales et, Merlin, j'ai envie de me lever pour fracasser quelque chose. Cette batterie, par exemple. Donner des grands coups dedans, faire exploser les tambours à coup de sortilège, ou casser la table en deux, envoyer valdinguer tout le joli buffet qu'elle a préparé. Elle, Kristen Loewy, dans un corps inconnu, qui me prépare un buffet ! Oh Merlin, rien n'est normal dans cette scène, rien n'est normal.
Malgré moi, je prends une profonde inspiration pour essayer de m'exprimer plus calmement. Pas parce qu'elle le mérite, mais parce que j'ai des choses à dire, des choses qu'on dirait qu'elle fait exprès de ne pas comprendre, et que je compte bien les lui dire, puisqu'apparemment elle a besoin de moi.
« Votre magie s'exprime à travers un corps, lâché-je finalement à travers mes mâchoires serrées. Pour l'instant, celui-là. » Et c'est bien malheureux. « Je vous parle de gestuelle, de condition physique, d'endurance. Tout ça, c'est aussi lié à la magie, d'une certaine façon. »
Elle est bien belle, l'aide, si elle ne me laisse pas exprimer ma façon de voir les choses ! Au final, même si j'ai réussi à parler plus calmement, mon ton est resté sec. Mon coup de colère a ranimé ma mauvaise humeur et toutes les mauvaises choses qui l'accompagnent. L'angoisse au creux des entrailles, l'injustice qui me donne envie de hurler parfois, la colère envers elle. Je sais tout au fond de moi que ce sont toutes ces choses, le problème, toutes ces choses et ma difficulté à réellement la voir elle à travers ce corps qui n'est pas celui que je souhaitais ardemment retrouver depuis toutes ces années.
Mes mâchoires se serrent brusquement, violemment. Mes doigts se crispent autour de la tasse brûlante. Je ne comprends pas pourquoi elle renvoie tout à son corps alors que ce n'est pas du tout ce dont je voulais parler. Je faisais référence à ses capacités physiques et elle, elle me parle de ce qu'elle est, de ce que sa magie est et de ce que je vois devant moi ; ça vient chatouiller une partie de moi sensible, douloureuse, comme une plaie à vif. Elle veut que l'on parle de ça, hein ? Elle veut qu'on en parle ? Très bien, on va en parler !
« Votre magie est toujours la même, mais vous pouvez pas faire comme si ce putain de moyen de transport n'avait aucune importance. C'est la seule chose que vous avez, même si je comprends toujours pas pourquoi, la seule chose à travers laquelle votre magie peut s'exprimer et je vous signale que sans ce corps, vous pourriez difficilement lancer des sortilèges ! »
La colère s'est diffusée si vite dans mes veines qu'elle me surprend, mais je la laisse couler sans chercher à la retenir. J'ai essayé d'être calme tout à l'heure alors qu'elle venait de sous-entendre qu'elle n'avait juste pas envie que je l'accompagne dans ses petits projets personnels, j'ai essayé de rester ouverte, de l'aider pour avancer sur le chemin des retrouvailles avec ses pleins pouvoirs, et elle elle rejette tout ce que je dis et me fait en plus le reproche d'oser porter une trop grande attention à ce corps ?
« Évidemment que j'y prête attention, m'exclamé-je avec un mouvement d'humeur, quand vous me dites que vous voulez récupérer vos pouvoirs rapidement ! En quoi je me laisse tromper ? Ce corps est plus jeune et il est pas bien musclé si vous voyez ce que je veux dire. Vous le maniez pas de la même façon dont vous maniiez le précédent, alors oui, je prête attention à votre corps. »
Ce n'est pas ce que je veux dire. Je voulais dire : Évidemment que j'y prête attention ! Vous n'êtes plus vous-même, vous croyez pas que c'est perturbant pour moi ? Vous pensez pas au fait que je me demande toutes les trente secondes si c'est bien vous que j'ai en face de moi et pas une autre ? Vous ne pensez pas que ça me perturbe de vous avoir retrouvé comme ça alors que je pensais vous revoir telle que vous étiez ? Et vous me demandez de ne pas accorder d'attention à tout ça ? Vous vous foutez de ma gueule ? Mais je ne le dis pas et je ne sais pas pourquoi. Peut-être parce qu'il y a ce sujet auquel je me raccroche désespéramment pour ne pas exploser comme la semaine dernière, parce que parler de capacités magiques et d'entraînement, c'est beaucoup plus rassurant qu'évoquer tout le reste. Ça m'aide à faire semblant, à garder un pied dans la réalité. Ce sont des choses que je maîtrise. Contrairement à ce qu'elle croit.
Je ne sais pas pourquoi je me sens si en colère, tout à coup. Peut-être parce que ce corps, justement, je le l'aime pas. Peut-être parce que c'est là le cœur du problème : rien ne se passe comme ça devait se passer. Ces retrouvailles sont merdiques, Kristen n'est même plus Kristen, elle a piqué un corps que je ne reconnais pas, que je ne comprends pas, et je ne sais même pas pourquoi elle l'a fait, je ne sais pas ce qu'il s'est passé, et je devrais tout accepter ? Je devrais laisser filer, je devrais faire comme si tout allait bien, comme si l'une des rares personnes qui aient réellement de l'importance dans mon monde ne me parlait pas au travers d'un corps totalement inconnu ? C'est ça, hein, je devrais agir comme j'ai toujours agi avec vous, faire comme si tout était facile ?
Ma respiration file à toute vitesse, elle soulève mes épaules, fait battre mon cœur rapidement. Je détourne le visage pour éloigner mon regard noir et mes sourcils froncés d'elle, je croise les bras sur ma poitrine. Merde, alors. Je ne sais même pas pourquoi les émotions sont montées aussi vite, mais elles sont là, elles sont brutales et, Merlin, j'ai envie de me lever pour fracasser quelque chose. Cette batterie, par exemple. Donner des grands coups dedans, faire exploser les tambours à coup de sortilège, ou casser la table en deux, envoyer valdinguer tout le joli buffet qu'elle a préparé. Elle, Kristen Loewy, dans un corps inconnu, qui me prépare un buffet ! Oh Merlin, rien n'est normal dans cette scène, rien n'est normal.
Malgré moi, je prends une profonde inspiration pour essayer de m'exprimer plus calmement. Pas parce qu'elle le mérite, mais parce que j'ai des choses à dire, des choses qu'on dirait qu'elle fait exprès de ne pas comprendre, et que je compte bien les lui dire, puisqu'apparemment elle a besoin de moi.
« Votre magie s'exprime à travers un corps, lâché-je finalement à travers mes mâchoires serrées. Pour l'instant, celui-là. » Et c'est bien malheureux. « Je vous parle de gestuelle, de condition physique, d'endurance. Tout ça, c'est aussi lié à la magie, d'une certaine façon. »
Elle est bien belle, l'aide, si elle ne me laisse pas exprimer ma façon de voir les choses ! Au final, même si j'ai réussi à parler plus calmement, mon ton est resté sec. Mon coup de colère a ranimé ma mauvaise humeur et toutes les mauvaises choses qui l'accompagnent. L'angoisse au creux des entrailles, l'injustice qui me donne envie de hurler parfois, la colère envers elle. Je sais tout au fond de moi que ce sont toutes ces choses, le problème, toutes ces choses et ma difficulté à réellement la voir elle à travers ce corps qui n'est pas celui que je souhaitais ardemment retrouver depuis toutes ces années.
Une table, deux tasses, ses yeux par-dessus la théière
Je sentis l’agacement d’Aelle répondre au mien et cela n’arrangea pas mon humeur. J’écoutai malgré tout sa logorrhée en attrapant ma tasse de thé, j’y trempais les lèvres sans quitter des yeux mon interlocutrice, attendant patiemment qu’elle en ait terminé avec sa démonstration. Le thé était désormais moins chaud mais je ne pus en boire que quelques petites gorgées si je ne voulais pas me brûler l’intérieur. Je brûlais déjà, d’une autre manière. Ce qu’elle dit en premier ne m’intéressa pas vraiment, Aelle semblait s’énerver sur des évidences. Certes, mon corps était ma manière d’être au monde, que je le veuille ou non, et c’était par conséquent le point de passage entre mon esprit, ma magie et le monde. Cela rejoignait exactement ce que je pensais, à vrai dire : c’était un simple moyen de transport. Je ne réagis donc pas à ses propos et je sirotai doucement mon thé, tâchant de contrôler mon exaspération.
Quand elle évoqua la forme physique du corps qui était désormais le mien, je baissai les yeux sur mes bras et mes poignets tout fins. Je n’en menais pas large, c’est vrai, mais la photographie que j’avais vue présentant mon ancienne enveloppe charnelle ne semblait pas très impressionnante non plus. D’ailleurs, il me semblait que son allure était encore plus osseuse que celle qui était désormais la mienne, de la tête aux joues creusées, jusqu’aux longues jambes fines comme des brindilles. Si j’avais conscience que mon corps actuel ne me correspondait pas, qu’il ne me plaisait pas non plus, et que j’avais l’allure d’une morte avec ma peau pâle et mes cernes rosées qui descendaient presque jusqu’aux joues, il fallait tout de même admettre que je n’étais pas si mal conservée, pour une femme de quarante-six ans. Je reposai ma tasse : cette pensée m’amusa, apaisa ma peur, ma colère et tout le reste, et je m’empêchai de boire une gorgée de thé qui, dans un rire, aurait manqué de m’étouffer.
Je relevai les mots d'Aelle : « pour l’instant, celui-là », et je m’immobilisai pendant quelques secondes. Je n’avais aucune idée de l’endroit où se trouvait mon ancien corps. Je l’imaginais perdu quelque part et je n’avais pas envisagé de pouvoir le retrouver. Au fond de moi, sans que je ne puisse expliquer le récit de sa disparition, je sentais que courir après serait peine perdue. Yshre pensait pouvoir me retrouver ailleurs car elle n'acceptait pas que nous soyons là, entièrement là ; elle voulait inventer une solution. Moi, je le savais. Je le sentais. J'étais pleinement ici et pas ailleurs. Et puis, on ne change pas de corps comme de chaussettes ! Je ne savais même pas comment je m’étais retrouvée dans celui-là, alors s’il me fallait me lancer à la poursuite de mon ancien corps et tenter de m’y… réintégrer ? cela semblait être une perte de temps infinie. L’idée était tentante mais je ne me berçais pas d’illusions. Je n’avais pas choisi ce corps, comme je n’avais pas choisi celui d’avant, mais il me faudrait faire avec. Plus tard, peut-être, j'envisagerai de le modifier plus sérieusement qu'en me coupant les cheveux. La magie aiderait peut-être.
Et puis, un sourire au coin des lèvres, j’observai longuement Aelle. Honnêtement, elle semblait assez mal placée pour me parler de forme physique. Avec son air de zombie qui n’avait pas dormi depuis des jours, je me demandais comment elle pouvait encore tenir debout, et où elle trouvait l’énergie de s’agacer ainsi. J’attrapai une nouvelle dragée surprise de Bertie Crochue (j’avais arrêté de les compter) et je la mâchai avec plaisir. Petit à petit, en m’imprégnant des absurdités d’Aelle, j’en oubliais le visage terrifiant qui me hantait. Et c’était très bien comme ça. Continue à dire n’importe quoi, Aelle, ça a au moins le mérite de me distraire, pensai-je avec ironie en avalant ma dragée goût curry (elle se mariait très mal avec le thé à l’amande).
« Certes… eh bien, considérons ce changement comme une bonne nouvelle, dans ce cas. Après tout, je ne suis pas en mauvaise forme, pour une femme de mon âge, n’est-ce pas ? Je devrais encore mieux m’en sortir. Cette question est réglée, donc. »
J’enchaînai rapidement pour ne pas lui laisser le temps de rétorquer quoi que ce soit.
« Aelle, parle-moi de ma femme et de mon fils. »
J’avais parlé si vite, sans réfléchir, et mon cœur s’était mis à tambouriner. Je n’étais pas sûre de vouloir aborder ce sujet qui s’était instinctivement imposé à moi. J’ignorais si j’étais prête à en apprendre plus à leur sujet… Pourtant, ces deux identités inconnues dont m’avait parlé Aelle revenaient très souvent au-devant de mes pensées : ma femme, mon fils, ma femme, mon fils ; comme des ancrages de ma vie passée. Je comptais bien profiter de la présence d’Aelle pour en savoir plus à ce sujet. Si je m’étais intéressée aux vieux numéros de la presse à potins des sorciers, j’aurais pu trouver ma réponse à au moins une de ces deux questions… Mais à ce stade, mes recherches étaient encore trop limitées. Et à vrai dire, il ne m’était même pas venu à l’esprit que nous, sorciers, puissions perdre du temps avec les commérages. Alors, en attendant une réponse de la jeune sorcière face à moi, je tâchai de contrôler mon corps, mon cœur et mes pensées, feignant un calme olympien...
Quand elle évoqua la forme physique du corps qui était désormais le mien, je baissai les yeux sur mes bras et mes poignets tout fins. Je n’en menais pas large, c’est vrai, mais la photographie que j’avais vue présentant mon ancienne enveloppe charnelle ne semblait pas très impressionnante non plus. D’ailleurs, il me semblait que son allure était encore plus osseuse que celle qui était désormais la mienne, de la tête aux joues creusées, jusqu’aux longues jambes fines comme des brindilles. Si j’avais conscience que mon corps actuel ne me correspondait pas, qu’il ne me plaisait pas non plus, et que j’avais l’allure d’une morte avec ma peau pâle et mes cernes rosées qui descendaient presque jusqu’aux joues, il fallait tout de même admettre que je n’étais pas si mal conservée, pour une femme de quarante-six ans. Je reposai ma tasse : cette pensée m’amusa, apaisa ma peur, ma colère et tout le reste, et je m’empêchai de boire une gorgée de thé qui, dans un rire, aurait manqué de m’étouffer.
Je relevai les mots d'Aelle : « pour l’instant, celui-là », et je m’immobilisai pendant quelques secondes. Je n’avais aucune idée de l’endroit où se trouvait mon ancien corps. Je l’imaginais perdu quelque part et je n’avais pas envisagé de pouvoir le retrouver. Au fond de moi, sans que je ne puisse expliquer le récit de sa disparition, je sentais que courir après serait peine perdue. Yshre pensait pouvoir me retrouver ailleurs car elle n'acceptait pas que nous soyons là, entièrement là ; elle voulait inventer une solution. Moi, je le savais. Je le sentais. J'étais pleinement ici et pas ailleurs. Et puis, on ne change pas de corps comme de chaussettes ! Je ne savais même pas comment je m’étais retrouvée dans celui-là, alors s’il me fallait me lancer à la poursuite de mon ancien corps et tenter de m’y… réintégrer ? cela semblait être une perte de temps infinie. L’idée était tentante mais je ne me berçais pas d’illusions. Je n’avais pas choisi ce corps, comme je n’avais pas choisi celui d’avant, mais il me faudrait faire avec. Plus tard, peut-être, j'envisagerai de le modifier plus sérieusement qu'en me coupant les cheveux. La magie aiderait peut-être.
Et puis, un sourire au coin des lèvres, j’observai longuement Aelle. Honnêtement, elle semblait assez mal placée pour me parler de forme physique. Avec son air de zombie qui n’avait pas dormi depuis des jours, je me demandais comment elle pouvait encore tenir debout, et où elle trouvait l’énergie de s’agacer ainsi. J’attrapai une nouvelle dragée surprise de Bertie Crochue (j’avais arrêté de les compter) et je la mâchai avec plaisir. Petit à petit, en m’imprégnant des absurdités d’Aelle, j’en oubliais le visage terrifiant qui me hantait. Et c’était très bien comme ça. Continue à dire n’importe quoi, Aelle, ça a au moins le mérite de me distraire, pensai-je avec ironie en avalant ma dragée goût curry (elle se mariait très mal avec le thé à l’amande).
« Certes… eh bien, considérons ce changement comme une bonne nouvelle, dans ce cas. Après tout, je ne suis pas en mauvaise forme, pour une femme de mon âge, n’est-ce pas ? Je devrais encore mieux m’en sortir. Cette question est réglée, donc. »
J’enchaînai rapidement pour ne pas lui laisser le temps de rétorquer quoi que ce soit.
« Aelle, parle-moi de ma femme et de mon fils. »
J’avais parlé si vite, sans réfléchir, et mon cœur s’était mis à tambouriner. Je n’étais pas sûre de vouloir aborder ce sujet qui s’était instinctivement imposé à moi. J’ignorais si j’étais prête à en apprendre plus à leur sujet… Pourtant, ces deux identités inconnues dont m’avait parlé Aelle revenaient très souvent au-devant de mes pensées : ma femme, mon fils, ma femme, mon fils ; comme des ancrages de ma vie passée. Je comptais bien profiter de la présence d’Aelle pour en savoir plus à ce sujet. Si je m’étais intéressée aux vieux numéros de la presse à potins des sorciers, j’aurais pu trouver ma réponse à au moins une de ces deux questions… Mais à ce stade, mes recherches étaient encore trop limitées. Et à vrai dire, il ne m’était même pas venu à l’esprit que nous, sorciers, puissions perdre du temps avec les commérages. Alors, en attendant une réponse de la jeune sorcière face à moi, je tâchai de contrôler mon corps, mon cœur et mes pensées, feignant un calme olympien...
Une table, deux tasses, ses yeux par-dessus la théière
Son long regard me bouleverse. Il n'apaise pas la folie de mon cœur, ni celle de mon souffle agité. Au contraire. J'ai l'impression que quelque chose est à deux doigts d'imploser, là-dedans, et elle, elle me regarde longuement, sans réagir d'une phrase colérique et blessante comme je pensais qu'elle allait faire. Elle se contente de ce regard que souligne un léger sourire presqu'invisible. Mais moi je le vois bien qui s'étire, ce sourire. Il s'étire doucement et il m'écartèle le cœur. Il me donne envie de me lever et d'envoyer valdinguer ma chaise en hurlant comme j'aurais pu le faire plus jeune. « J'en ai marre ! » pourrais-je aboyer comme je l'ai déjà fait, juste pour tenter de lui ôter ce sourire du visage.
Quand elle se met à parler, c'est pire encore. Son sourire se transforme en paroles. Ses mots dégoulinent d'une ironie qui est tellement elle que ça me transperce le cœur. C'est soudain et violent : une pique qui s'enfonce en me coupant le souffle. Cette façon de balayer mes paroles, de les évincer sans leur accorder le moindre regard — ou sans partager ce qu'elle en pense, du moins. En quelques secondes et quelques mots, elle me laisse l'impression d'avoir parlé et de m'être énervée pour rien, comme si j'avais brassé inutilement l'air. Ma colère reste coincée à l'intérieur de moi et j'ai l'impression désagréable d'en avoir honte, de cette colère, d'avoir honte de m'être énervée, d'avoir haussé le ton, et pour quoi ? Elle répond si calmement, elle change si vite de sujet, pourquoi t'es-tu énervée, Aelle ? Voyons, cesse ces enfantillages. Ce que tu dis n'as aucune importance, ce que tu dis... Que je lui parle de sa femme et de son fils ? ...n'a aucun poids, je n'espère pas réellement que tu m'aides à retrouver mes pouvoirs, regarde comme tes propositions ne valent rien à mes yeux, à quoi espères-tu donc bien me servir ?
Elle ne sourit plus, désormais, même si elle me regarde toujours. Je me demande si j'imagine l'avidité dans son regard ou si elle est bel et bien présente. Elle ne sourit peut-être plus, mais moi je la vois encore sourire, car je suis bloquée à sa phrase précédente, celle qui me donne l'impression que tout ça, c'est des conneries. Sa proposition que je l'aide pour retrouver ses pouvoirs ? des conneries. Elle ne m'écoute même pas. Au fond d'elle-même, a-t-elle seulement espéré que je puisse réellement lui être utile ou essayait-elle seulement de changer de sujet pour ne pas que je ne poursuive sur cette histoire de vengeance ?
La chose que je ressentais tout à l'heure prend du poids. Ce n'est plus de la colère, ça non. J'aurais bien aimé, pourtant. C'est grand, immense. Ça prend toute la place. Et ça a envie de me déborder par les yeux. Je le sens à ma gorge nouée et à mon cœur douloureux. Oh, Merlin, ce qu'il peut être douloureux.
Je me lève subitement. Les pieds de la chaise raclent sur le sol. Je contourne la table et vais me planter devant la fenêtre. Mon cœur rebondit contre ma cage thoracique. Maintenant que j'ai un autre horizon que Kristen Loewy et que la ville et ses toits s'étirent sous mes yeux, je fais une constatation terrifiante : j'ai envie de me retourner pour la regarder. Non, c'est pire que cela : j'ai envie d'être là. J'ai mal, j'ai envie de frapper quelque chose, ou la frapper elle, de faire très mal à quelqu'un, ou à moi-même. Ces choses qu'elle me fait ressentir... Cette frustration bloquée tout à l'intérieur de moi, qui me déchire, qui me brûle, cette colère latente que je n'arrive pas à exprimer parce qu'elle n'écoute pas, ces poings serrés de toutes mes forces et cette douleur qui ne s'en va pas, cette douleur qui s'incruste en moi... Tout cela s'oppose si fort avec cette petite lumière qui s'allume dans mon esprit que j'ai l'impression de devenir folle. Comment puis-je me réjouir alors que toutes ces choses me font si mal ? Comment puis-je crever d'envie que cette scène se poursuive infiniment alors que j'ai envie de péter quelque chose ?
La raison pour laquelle j'ai quitté ma place m'inonde les yeux. Je n'arrive pas à contrôler cette brusque bouffée de larmes. Elles sont l'expression de ce que je ressens trop fort à l'intérieur et que je n'arrive pas à contrôler. Et si je le sais, c'est parce que ça m'est arrivé tous les jours, cette semaine passée. Tous les jours, une brutale envie de chialer. Plantée devant la fenêtre, trop consciente de la femme qui attend derrière moi, je respire par à-coups pour endiguer l'inondation. Pour enterrer ce que je ressens. Pour me calfeutrer derrière ce voile blanc, le voile protecteur derrière lequel rien n'arrive. J'essaie de l'étirer autour de moi, de me protéger, de ne laisser que cette lumière qui palpite dans ma tête, celle qui me dit : putain, tu l'as retrouvée ! c'est elle ! ces sentiments, c'est elle ! elle est là elle est là elle est là elle est
« Vous m'emmerdez à me demander de l'aide alors que vous n'accordez aucune importance à ce que je dis. »
Le reproche m'échappe, prononcé d'une voix neutre, certainement un peu trop. Au moins est-elle exempte de larmes, cette voix. Je regrette aussitôt de l'avoir exprimé à voix haute, alors je fais exactement comme elle a fait un peu plus tôt, je continue pour ne pas qu'elle enchaîne. De toute façon, je préfère autant parler de ceux qui ont plus d'importance que moi que de l'entendre dire que je ne lui apporte pas l'aide dont elle désire, ce qui la poussera à se tirer pour en trouver ailleurs, parce que c'est bien connu, si on espère qu'elle s'intéresse à nous, il faut lui être utile, lui apprendre des choses, l'intéresser, avoir une conversation passionnante. Mais je suis tellement fatiguée. Je suis tellement fatiguée, je n'arrive pas à trouver des choses intelligentes à dire et une fois que je vous aurai parlé du peu que je connais sur votre vie, à quoi est-ce que je vous servirai ?
« Aude et Owen. »
Suis-je la seule à entendre ma voix vaciller à la fin du prénom de son fils ? Je l'espère. Je croise un peu plus fort les bras sur ma poitrine et me concentre sur un point du paysage qui s'étire derrière la vitre. Mes mâchoires sont tellement crispées qu'elles me font mal.
« Aude Luneau, votre femme. »
Sauf que je n'arrive pas à en dire davantage. Je ne sais pas pourquoi. Les mots sont bloqués au bord de mes lèvres. Je me concentre sur le visage de la française, sur ces mots qu'elle m'a dit le jour où je l'ai rencontrée dans le bureau de Kristen. Je me concentre sur sa voix. « Ah, il faut souvent batailler pour obtenir quelque chose de la grande Kristen Loewy ! ». Ses paroles résonnent longuement dans mon esprit, comme dans une tentative de combler le vide qui s'est rouvert en moi.
Quand elle se met à parler, c'est pire encore. Son sourire se transforme en paroles. Ses mots dégoulinent d'une ironie qui est tellement elle que ça me transperce le cœur. C'est soudain et violent : une pique qui s'enfonce en me coupant le souffle. Cette façon de balayer mes paroles, de les évincer sans leur accorder le moindre regard — ou sans partager ce qu'elle en pense, du moins. En quelques secondes et quelques mots, elle me laisse l'impression d'avoir parlé et de m'être énervée pour rien, comme si j'avais brassé inutilement l'air. Ma colère reste coincée à l'intérieur de moi et j'ai l'impression désagréable d'en avoir honte, de cette colère, d'avoir honte de m'être énervée, d'avoir haussé le ton, et pour quoi ? Elle répond si calmement, elle change si vite de sujet, pourquoi t'es-tu énervée, Aelle ? Voyons, cesse ces enfantillages. Ce que tu dis n'as aucune importance, ce que tu dis... Que je lui parle de sa femme et de son fils ? ...n'a aucun poids, je n'espère pas réellement que tu m'aides à retrouver mes pouvoirs, regarde comme tes propositions ne valent rien à mes yeux, à quoi espères-tu donc bien me servir ?
Elle ne sourit plus, désormais, même si elle me regarde toujours. Je me demande si j'imagine l'avidité dans son regard ou si elle est bel et bien présente. Elle ne sourit peut-être plus, mais moi je la vois encore sourire, car je suis bloquée à sa phrase précédente, celle qui me donne l'impression que tout ça, c'est des conneries. Sa proposition que je l'aide pour retrouver ses pouvoirs ? des conneries. Elle ne m'écoute même pas. Au fond d'elle-même, a-t-elle seulement espéré que je puisse réellement lui être utile ou essayait-elle seulement de changer de sujet pour ne pas que je ne poursuive sur cette histoire de vengeance ?
La chose que je ressentais tout à l'heure prend du poids. Ce n'est plus de la colère, ça non. J'aurais bien aimé, pourtant. C'est grand, immense. Ça prend toute la place. Et ça a envie de me déborder par les yeux. Je le sens à ma gorge nouée et à mon cœur douloureux. Oh, Merlin, ce qu'il peut être douloureux.
Je me lève subitement. Les pieds de la chaise raclent sur le sol. Je contourne la table et vais me planter devant la fenêtre. Mon cœur rebondit contre ma cage thoracique. Maintenant que j'ai un autre horizon que Kristen Loewy et que la ville et ses toits s'étirent sous mes yeux, je fais une constatation terrifiante : j'ai envie de me retourner pour la regarder. Non, c'est pire que cela : j'ai envie d'être là. J'ai mal, j'ai envie de frapper quelque chose, ou la frapper elle, de faire très mal à quelqu'un, ou à moi-même. Ces choses qu'elle me fait ressentir... Cette frustration bloquée tout à l'intérieur de moi, qui me déchire, qui me brûle, cette colère latente que je n'arrive pas à exprimer parce qu'elle n'écoute pas, ces poings serrés de toutes mes forces et cette douleur qui ne s'en va pas, cette douleur qui s'incruste en moi... Tout cela s'oppose si fort avec cette petite lumière qui s'allume dans mon esprit que j'ai l'impression de devenir folle. Comment puis-je me réjouir alors que toutes ces choses me font si mal ? Comment puis-je crever d'envie que cette scène se poursuive infiniment alors que j'ai envie de péter quelque chose ?
La raison pour laquelle j'ai quitté ma place m'inonde les yeux. Je n'arrive pas à contrôler cette brusque bouffée de larmes. Elles sont l'expression de ce que je ressens trop fort à l'intérieur et que je n'arrive pas à contrôler. Et si je le sais, c'est parce que ça m'est arrivé tous les jours, cette semaine passée. Tous les jours, une brutale envie de chialer. Plantée devant la fenêtre, trop consciente de la femme qui attend derrière moi, je respire par à-coups pour endiguer l'inondation. Pour enterrer ce que je ressens. Pour me calfeutrer derrière ce voile blanc, le voile protecteur derrière lequel rien n'arrive. J'essaie de l'étirer autour de moi, de me protéger, de ne laisser que cette lumière qui palpite dans ma tête, celle qui me dit : putain, tu l'as retrouvée ! c'est elle ! ces sentiments, c'est elle ! elle est là elle est là elle est là elle est
« Vous m'emmerdez à me demander de l'aide alors que vous n'accordez aucune importance à ce que je dis. »
Le reproche m'échappe, prononcé d'une voix neutre, certainement un peu trop. Au moins est-elle exempte de larmes, cette voix. Je regrette aussitôt de l'avoir exprimé à voix haute, alors je fais exactement comme elle a fait un peu plus tôt, je continue pour ne pas qu'elle enchaîne. De toute façon, je préfère autant parler de ceux qui ont plus d'importance que moi que de l'entendre dire que je ne lui apporte pas l'aide dont elle désire, ce qui la poussera à se tirer pour en trouver ailleurs, parce que c'est bien connu, si on espère qu'elle s'intéresse à nous, il faut lui être utile, lui apprendre des choses, l'intéresser, avoir une conversation passionnante. Mais je suis tellement fatiguée. Je suis tellement fatiguée, je n'arrive pas à trouver des choses intelligentes à dire et une fois que je vous aurai parlé du peu que je connais sur votre vie, à quoi est-ce que je vous servirai ?
« Aude et Owen. »
Suis-je la seule à entendre ma voix vaciller à la fin du prénom de son fils ? Je l'espère. Je croise un peu plus fort les bras sur ma poitrine et me concentre sur un point du paysage qui s'étire derrière la vitre. Mes mâchoires sont tellement crispées qu'elles me font mal.
« Aude Luneau, votre femme. »
Sauf que je n'arrive pas à en dire davantage. Je ne sais pas pourquoi. Les mots sont bloqués au bord de mes lèvres. Je me concentre sur le visage de la française, sur ces mots qu'elle m'a dit le jour où je l'ai rencontrée dans le bureau de Kristen. Je me concentre sur sa voix. « Ah, il faut souvent batailler pour obtenir quelque chose de la grande Kristen Loewy ! ». Ses paroles résonnent longuement dans mon esprit, comme dans une tentative de combler le vide qui s'est rouvert en moi.
Une table, deux tasses, ses yeux par-dessus la théière
Sous mon regard, Aelle se leva précipitamment et gagna la fenêtre. Je ne compris pas son geste et la suivis du regard, mais puisque je ne pouvais plus voir que son dos et les cheveux qui tombaient derrière son crâne, je ne pus analyser la profondeur de ses émotions. J’en conclus simplement qu’elle était aussi agacée que moi, mais cela ne me semblait pas bien grave. C’était comme ça. Comme toujours, non ? La journée que nous avions passée ensemble la semaine passée avait fini de me convaincre que notre relation avait toujours été compliquée ; comme un fil tendu en permanence, qui menace de se briser à tout moment et qui, pourtant, ne se brise jamais. Casserait-il un jour ? La tension deviendrait-elle insoutenable ? Ou bien avions-nous besoin de la tension de ce fil pour continuer à marcher dessus, comme deux funambules contemplant le vide sous nos pieds, trop heureuses de tenir malgré le danger de la chute ?
Ses mots confirmèrent mon hypothèse : je l’emmerdais. Évidemment. Je l’emmerdais et je devais aller me faire foutre mais elle était là, elle avait choisi d’être là, elle choisissait de ne pas partir en claquant la porte. Peut-être aurais-je du ressentir davantage de culpabilité à provoquer en elle toutes ces émotions négatives. Le festin que j’avais préparé était la traduction de ce sentiment latent : je voulais faire bien, mais quand je la mettais hors d’elle, je ne me sentais pas pétrie de remords pour autant. Je n’avais aucune intention de m’excuser de l’avoir emmerdée. Pire que cela, des excuses m’auraient semblé hors-sujet, complètement insincères.
Elle ne m’en laissa de toute façon pas l’occasion et enchaîna en prononçant deux prénoms. J’attrapai mon stylo et l’appuyai contre la page de mon carnet noir. Aude, Owen. Aude, ma femme, Owen, mon fils. La mine de mon stylo était figée contre le papier et ne bougea pas d’un iota. Les yeux baissés sur mon carnet, j’ordonnai à mes doigts de se mettre en mouvement, tracer des lettres, mais la connexion entre mes muscles et mon cerveau semblait interrompue.
Rien. Ces noms ne m’évoquaient absolument rien. Aude, Owen. Ce n’étaient que des prénoms, pire : une suite de sons. Pourtant, je savais que j’aurais dû ressentir quelque chose. J’avais espéré qu’en entendant ces prénoms, des souvenirs allaient ressurgir, des visages, des images de tendres moments passés ensemble, des émotions vives, de l’amour, peut-être de la tristesse de ne plus les avoir auprès de moi. Mais non, rien. Le grand vide. Et finalement, ce fut ce vide abyssal dans mon cœur qui me troubla le plus. Pourquoi ne ressentais-je rien ? Mes yeux se posèrent sur le nom de Baldur, écrit juste au-dessus. Il avait suffi d’un prénom pour agiter mon cœur de frayeur et de rage, pour que son visage se dessine parfaitement dans mon esprit et qu’il s’imprime partout où mes yeux se posaient. Là encore, son sourire et le plissement de ses yeux bleu-vert se riaient de moi, comme tracés sur du papier calque recouvrant la page de mon carnet. Le sourire de Baldur était partout. Celui d’Aude n’était nulle part. Même le nom d’Aidan Bowers, « Préfet-en-chef », avait ravivé quelques souvenirs. Aelle, Cordelia, Indy, Aidan, Baldur, oui, ils avaient fait partie de ma vie, je pouvais reconstituer leurs images et leur associer une gamme de sentiments. Aude, Owen, non.
Quand Aelle précisa l’identité de ma femme, Aude Luneau, rien de plus ne se passa et je restai figée par l’étrangeté du néant dans ma mémoire. Finalement, j’inscrivis ces noms sur mon carnet, les traçant très lentement. « Aude Luneau, ma femme. Owen, mon fils. » J’observai bêtement les traces d’encre que j’avais déposées sur le papier. J’aurais pu écrire dans une langue étrangère, mon incompréhension aurait été la même. Alors, je pris une grande inspiration et fronçai les sourcils. Je voulais ressentir quelque chose, forcer ma mémoire à se réveiller. J’écrivis encore : « Aude, Owen, Aude, Owen, Aude, Owen, Aude, Owen, Aude, Owen, Aude Luneau, Owen, Aude Luneau, Owen, Aude Luneau… », à mesure que j’écrivais, le rythme de ma main accélérait, mon écriture était de plus en plus rageuse et désordonnée. Si bien qu’assez vite, le muscle adducteur de mon pouce se crispa et devint douloureux. Je lâchai le stylo, dépitée, les yeux fixés sur ces mots dépourvus de sens. Des centaines de sourires aux dents trop blanches dansaient sur la page. Une voix perverse résonna de nouveau dans mes oreilles bouchées : « comment tu l’as appelé, déjà, ce petit bâtard ? » Je repris le stylo et traçai une flèche entre les noms Owen et Baldur. C'était ma seule certitude au sujet de mon fils, une conviction que j'aurais préféré ignorer pour me souvenir, à la place, de l'amour que j'éprouvais pour lui. Ne pouvant dessiner son portrait, je l'imaginais similaire en tous points à celui de Baldur ; deux copies conformes. Son visage odieux se démultiplia sous mes yeux vides. Puis, je laissai encore tomber mon stylo. « comment tu l’as appelé, déjà, ce petit bâtard ? » Owen ? Quoi, tu n'en es pas certaine ? Tu ne t'en souviens pas ? Quelle mère tu fais !
Ma voix était cassée, éraillée comme après un long repos quand je demandai :
« Tu en es sûre ? »
Ses mots confirmèrent mon hypothèse : je l’emmerdais. Évidemment. Je l’emmerdais et je devais aller me faire foutre mais elle était là, elle avait choisi d’être là, elle choisissait de ne pas partir en claquant la porte. Peut-être aurais-je du ressentir davantage de culpabilité à provoquer en elle toutes ces émotions négatives. Le festin que j’avais préparé était la traduction de ce sentiment latent : je voulais faire bien, mais quand je la mettais hors d’elle, je ne me sentais pas pétrie de remords pour autant. Je n’avais aucune intention de m’excuser de l’avoir emmerdée. Pire que cela, des excuses m’auraient semblé hors-sujet, complètement insincères.
Elle ne m’en laissa de toute façon pas l’occasion et enchaîna en prononçant deux prénoms. J’attrapai mon stylo et l’appuyai contre la page de mon carnet noir. Aude, Owen. Aude, ma femme, Owen, mon fils. La mine de mon stylo était figée contre le papier et ne bougea pas d’un iota. Les yeux baissés sur mon carnet, j’ordonnai à mes doigts de se mettre en mouvement, tracer des lettres, mais la connexion entre mes muscles et mon cerveau semblait interrompue.
Rien. Ces noms ne m’évoquaient absolument rien. Aude, Owen. Ce n’étaient que des prénoms, pire : une suite de sons. Pourtant, je savais que j’aurais dû ressentir quelque chose. J’avais espéré qu’en entendant ces prénoms, des souvenirs allaient ressurgir, des visages, des images de tendres moments passés ensemble, des émotions vives, de l’amour, peut-être de la tristesse de ne plus les avoir auprès de moi. Mais non, rien. Le grand vide. Et finalement, ce fut ce vide abyssal dans mon cœur qui me troubla le plus. Pourquoi ne ressentais-je rien ? Mes yeux se posèrent sur le nom de Baldur, écrit juste au-dessus. Il avait suffi d’un prénom pour agiter mon cœur de frayeur et de rage, pour que son visage se dessine parfaitement dans mon esprit et qu’il s’imprime partout où mes yeux se posaient. Là encore, son sourire et le plissement de ses yeux bleu-vert se riaient de moi, comme tracés sur du papier calque recouvrant la page de mon carnet. Le sourire de Baldur était partout. Celui d’Aude n’était nulle part. Même le nom d’Aidan Bowers, « Préfet-en-chef », avait ravivé quelques souvenirs. Aelle, Cordelia, Indy, Aidan, Baldur, oui, ils avaient fait partie de ma vie, je pouvais reconstituer leurs images et leur associer une gamme de sentiments. Aude, Owen, non.
Quand Aelle précisa l’identité de ma femme, Aude Luneau, rien de plus ne se passa et je restai figée par l’étrangeté du néant dans ma mémoire. Finalement, j’inscrivis ces noms sur mon carnet, les traçant très lentement. « Aude Luneau, ma femme. Owen, mon fils. » J’observai bêtement les traces d’encre que j’avais déposées sur le papier. J’aurais pu écrire dans une langue étrangère, mon incompréhension aurait été la même. Alors, je pris une grande inspiration et fronçai les sourcils. Je voulais ressentir quelque chose, forcer ma mémoire à se réveiller. J’écrivis encore : « Aude, Owen, Aude, Owen, Aude, Owen, Aude, Owen, Aude, Owen, Aude Luneau, Owen, Aude Luneau, Owen, Aude Luneau… », à mesure que j’écrivais, le rythme de ma main accélérait, mon écriture était de plus en plus rageuse et désordonnée. Si bien qu’assez vite, le muscle adducteur de mon pouce se crispa et devint douloureux. Je lâchai le stylo, dépitée, les yeux fixés sur ces mots dépourvus de sens. Des centaines de sourires aux dents trop blanches dansaient sur la page. Une voix perverse résonna de nouveau dans mes oreilles bouchées : « comment tu l’as appelé, déjà, ce petit bâtard ? » Je repris le stylo et traçai une flèche entre les noms Owen et Baldur. C'était ma seule certitude au sujet de mon fils, une conviction que j'aurais préféré ignorer pour me souvenir, à la place, de l'amour que j'éprouvais pour lui. Ne pouvant dessiner son portrait, je l'imaginais similaire en tous points à celui de Baldur ; deux copies conformes. Son visage odieux se démultiplia sous mes yeux vides. Puis, je laissai encore tomber mon stylo. « comment tu l’as appelé, déjà, ce petit bâtard ? » Owen ? Quoi, tu n'en es pas certaine ? Tu ne t'en souviens pas ? Quelle mère tu fais !
Ma voix était cassée, éraillée comme après un long repos quand je demandai :
« Tu en es sûre ? »
Une table, deux tasses, ses yeux par-dessus la théière
Je bats des paupières pour chasser l'accumulation des larmes ; j'écarquille exagérément les yeux, le regard braqué vers le ciel pour empêcher que les gouttes ne coulent le long de mes joues. Allez-vous-en, fichues larmes ! Mais même si elles finissent par refluer, la douleur reste là, elle. Bloquée dans mon corps. Une sorte de tristesse mêlée de frustration et de colère qui m'empêche de décroiser les bras ou de retourner m'asseoir. Un sentiment de perte qui me fait peur, parce qu'il revient trop régulièrement ces derniers temps. Des moments durant lesquels je ne sais plus ce que je veux ni ce que j'espère, je ne sais plus ce dont j'ai besoin, mais je sais une chose : je veux être près d'elle même si ça me fait mal. Alors je ferme les yeux et respire profondément par le nez. Parce que c'est bon, non ? Je suis avec elle, là. Même si elle m'agace tellement que je ne peux pas rester dix minutes en sa compagnie sans avoir envie de casser quelque chose.
La conscience de ma propre respiration m'apaise. Le silence de Kristen m'aide également. Je la sais derrière moi, je l'entends qui écrit sur son carnet — certainement le nom de sa femme et de son fils ; une présence qui, en se taisant, ne peut pas me faire de mal, n'est-ce pas ? Si seulement c'était aussi simple. J'espérais qu'elle rebondisse sur mon reproche enrobé de vulgarité. Mais je sais déjà qu'elle ne le fera pas. Pas alors que le plus important a été évoqué. Je rouvre les yeux et papillonne une nouvelle fois des paupières. Mes yeux sont secs. La tempête est passée. Ne reste désormais que ce poids à l'intérieur de moi. De toute façon, j'y suis habituée.
C'est le son de son stylo sur le papier qui m'informe que quelque ne va pas. Il est trop rapide, trop frénétique — et trop long pour n'écrire que deux prénoms. Je lance un regard par-dessus mon épaule et la vois penchée sur son carnet, les doigts crispés sur le stylo. Sur la page, des mots s'alignent. Je n'ai pas le temps de m'approcher pour les lire, parce qu'elle me questionne. Sa voix ressemble à un vieux parchemin sec. Il ne m'en faut pas davantage pour comprendre que pour une raison ou une autre, elle est bouleversée. J'aurais pu croire que c'était le souvenir de ces deux êtres qui ont comptés, mais vu la question qu'elle me pose, j'ai plutôt l'impression que c'est l'absence de souvenir qui lui pose un souci.
Elle les a oublié eux mais elle ne m'a pas oublié moi. J'ai même été la première dont elle s'est souvenue, me rappelé-je brutalement. C'est moi qui l'ai réveillée, c'est elle qui me l'a dit. C'est mon souvenir, mon visage. Elle se rappelait de mon existence, des sentiments qui la rattachaient à moi... Alors qu'elle a oublié sa femme et son fils. Pourquoi ? Je n'en sais rien et je crois que je ne veux pas savoir, je veux juste garder cette certitude là tout contre moi, la certitude qu'elle ne m'a pas oublié alors qu'elle les a oubliés, eux. Après les larmes, sentir mon cœur palpiter de façon aussi violente me perturbe suffisamment pour que je laisse traîner un certain silence. J'ai du mal à faire le point sur ce que je ressens.
Je finis par me secouer en me rappelant sa voix froissée. C'est perturbant, d'entendre cette voix-là chez une femme comme elle ; perturbant car je n'y suis pas habituée. Je ne suis pas habituée à la voir ressentir des choses. Alors je prends sur moi et je prends soin de garder un visage exempt d'émotion — je ne veux pas qu'elle voit sur mes traits la douleur tenace qui se mêle à la joie euphorique. J'oscille de l'un à l'autre, plus l'un que l'autre d'ailleurs, mais qu'importe, je ne veux pas qu'elle le voit.
« Évidemment que j'en suis sûre, » répliqué-je d'une voix un peu trop sèche — celle-ci, je ne peux pas la contrôler.
D'un pas, je m'approche pour jeter un coup d'œil sur son carnet, rapidement pour ne pas que lui prenne l'envie de le refermer sous mon nez. J'aperçois la ligne de noms qui se suivent et qui confirment ce que je pensais. Je lance un bref coup d'œil au visage de Kristen avant de m'éloigner. Au fond de moi, je me demande si c'est dans mon intérêt de l'aider à se souvenir ; ne devrais-je pas faire en sorte qu'elle ne se souvienne de moi et seulement de moi ? Mais la seconde d'après, je comprends que je suis incapable de faire une telle chose. Je n'ai pas la force d'essayer de comprendre pourquoi je ne suis pas une ordure néfaste, moi aussi — ce serait pourtant justifié, non ?
« Je l'ai jamais vu, mais vous m'avez parlé de lui. Owen. »
Et je n'ai pas du tout envie de parler de lui. Comme au premier jour, les sentiments que j'éprouve pour ce garçon que je ne connais pas sont trop complexes. Même si je n'ai jamais réellement pu être jalouse de lui : comment être jalouse d'un enfant disparu ?
« Mais elle, je l'ai rencontrée. »
Je fronce les sourcils, perturbée par une idée qui vient de me venir. Je n'y réfléchis qu'une demi-seconde avant de prendre ma décision. J'en ai assez que Kristen rejette tout ce que je propose. Elle veut que je l'aide à se souvenir, mais n'est jamais contente des réponses que je lui donne ; elle veut que je l'aide à retrouver ses pouvoirs, mais refuse d'écouter mes conseils. Elle veut, elle veut, elle veut, mais rien ne suffit jamais. Alors lorsque je sors ma baguette magique, je n'ai pas l'intention de lui demander son accord. Elle veut savoir qui est sa femme ? Et bien je vais le lui montrer.
« Je vais vous la montrer, » la préviens-je néanmoins d'une voix un peu brusque, parce que mon éducation et mes valeurs m'empêchent de lancer un sortilège à une personne que je respecte sans la prévenir avant. Et je m'en veux, je m'en veux d'être aussi faible. « Juste, bougez pas. Dilludere. »
Et je braque ma baguette sur elle, en plongeant dans la visualisation d'un moment que je connais par cœur pour l'avoir vu et revu plusieurs fois dans une pensine il y a deux ans.
J'imagine Luneau comme je l'ai vue ce jour-là, dans le bureau de Kristen. Une grande femme blonde à la beauté intimidante, au sourire qui remue les tripes. J'essaie de la préserver telle qu'elle était. Son maintien, la gentillesse dans son regard, la douceur de son sourire qui me rappelait celui de papa. Mais sûrement sera-t-elle trop lumineuse, trop belle également, avec des traits qui, fatalement, ressembleront trop à ceux de sa femme ; des os saillants, les joues plus creuses qu'elle ne les avait, un regard brûlant alors que le sien était plus doux. Une femme qui prend la place, qui occupe l'espace auquel je n'avais pas le droit. Une femme magnifique, sans nulle doute, du genre que l'on sait intelligente rien qu'en la regardant. Parce que je sais que c'est la moindre des choses pour ravir le cœur de Kristen Loewy : il ne faut pas seulement être capable de l'intéresser le temps d'une conversation, il faut pouvoir le faire durant toute une vie.
La conscience de ma propre respiration m'apaise. Le silence de Kristen m'aide également. Je la sais derrière moi, je l'entends qui écrit sur son carnet — certainement le nom de sa femme et de son fils ; une présence qui, en se taisant, ne peut pas me faire de mal, n'est-ce pas ? Si seulement c'était aussi simple. J'espérais qu'elle rebondisse sur mon reproche enrobé de vulgarité. Mais je sais déjà qu'elle ne le fera pas. Pas alors que le plus important a été évoqué. Je rouvre les yeux et papillonne une nouvelle fois des paupières. Mes yeux sont secs. La tempête est passée. Ne reste désormais que ce poids à l'intérieur de moi. De toute façon, j'y suis habituée.
C'est le son de son stylo sur le papier qui m'informe que quelque ne va pas. Il est trop rapide, trop frénétique — et trop long pour n'écrire que deux prénoms. Je lance un regard par-dessus mon épaule et la vois penchée sur son carnet, les doigts crispés sur le stylo. Sur la page, des mots s'alignent. Je n'ai pas le temps de m'approcher pour les lire, parce qu'elle me questionne. Sa voix ressemble à un vieux parchemin sec. Il ne m'en faut pas davantage pour comprendre que pour une raison ou une autre, elle est bouleversée. J'aurais pu croire que c'était le souvenir de ces deux êtres qui ont comptés, mais vu la question qu'elle me pose, j'ai plutôt l'impression que c'est l'absence de souvenir qui lui pose un souci.
Elle les a oublié eux mais elle ne m'a pas oublié moi. J'ai même été la première dont elle s'est souvenue, me rappelé-je brutalement. C'est moi qui l'ai réveillée, c'est elle qui me l'a dit. C'est mon souvenir, mon visage. Elle se rappelait de mon existence, des sentiments qui la rattachaient à moi... Alors qu'elle a oublié sa femme et son fils. Pourquoi ? Je n'en sais rien et je crois que je ne veux pas savoir, je veux juste garder cette certitude là tout contre moi, la certitude qu'elle ne m'a pas oublié alors qu'elle les a oubliés, eux. Après les larmes, sentir mon cœur palpiter de façon aussi violente me perturbe suffisamment pour que je laisse traîner un certain silence. J'ai du mal à faire le point sur ce que je ressens.
Je finis par me secouer en me rappelant sa voix froissée. C'est perturbant, d'entendre cette voix-là chez une femme comme elle ; perturbant car je n'y suis pas habituée. Je ne suis pas habituée à la voir ressentir des choses. Alors je prends sur moi et je prends soin de garder un visage exempt d'émotion — je ne veux pas qu'elle voit sur mes traits la douleur tenace qui se mêle à la joie euphorique. J'oscille de l'un à l'autre, plus l'un que l'autre d'ailleurs, mais qu'importe, je ne veux pas qu'elle le voit.
« Évidemment que j'en suis sûre, » répliqué-je d'une voix un peu trop sèche — celle-ci, je ne peux pas la contrôler.
D'un pas, je m'approche pour jeter un coup d'œil sur son carnet, rapidement pour ne pas que lui prenne l'envie de le refermer sous mon nez. J'aperçois la ligne de noms qui se suivent et qui confirment ce que je pensais. Je lance un bref coup d'œil au visage de Kristen avant de m'éloigner. Au fond de moi, je me demande si c'est dans mon intérêt de l'aider à se souvenir ; ne devrais-je pas faire en sorte qu'elle ne se souvienne de moi et seulement de moi ? Mais la seconde d'après, je comprends que je suis incapable de faire une telle chose. Je n'ai pas la force d'essayer de comprendre pourquoi je ne suis pas une ordure néfaste, moi aussi — ce serait pourtant justifié, non ?
« Je l'ai jamais vu, mais vous m'avez parlé de lui. Owen. »
Et je n'ai pas du tout envie de parler de lui. Comme au premier jour, les sentiments que j'éprouve pour ce garçon que je ne connais pas sont trop complexes. Même si je n'ai jamais réellement pu être jalouse de lui : comment être jalouse d'un enfant disparu ?
« Mais elle, je l'ai rencontrée. »
Je fronce les sourcils, perturbée par une idée qui vient de me venir. Je n'y réfléchis qu'une demi-seconde avant de prendre ma décision. J'en ai assez que Kristen rejette tout ce que je propose. Elle veut que je l'aide à se souvenir, mais n'est jamais contente des réponses que je lui donne ; elle veut que je l'aide à retrouver ses pouvoirs, mais refuse d'écouter mes conseils. Elle veut, elle veut, elle veut, mais rien ne suffit jamais. Alors lorsque je sors ma baguette magique, je n'ai pas l'intention de lui demander son accord. Elle veut savoir qui est sa femme ? Et bien je vais le lui montrer.
« Je vais vous la montrer, » la préviens-je néanmoins d'une voix un peu brusque, parce que mon éducation et mes valeurs m'empêchent de lancer un sortilège à une personne que je respecte sans la prévenir avant. Et je m'en veux, je m'en veux d'être aussi faible. « Juste, bougez pas. Dilludere. »
Et je braque ma baguette sur elle, en plongeant dans la visualisation d'un moment que je connais par cœur pour l'avoir vu et revu plusieurs fois dans une pensine il y a deux ans.
J'imagine Luneau comme je l'ai vue ce jour-là, dans le bureau de Kristen. Une grande femme blonde à la beauté intimidante, au sourire qui remue les tripes. J'essaie de la préserver telle qu'elle était. Son maintien, la gentillesse dans son regard, la douceur de son sourire qui me rappelait celui de papa. Mais sûrement sera-t-elle trop lumineuse, trop belle également, avec des traits qui, fatalement, ressembleront trop à ceux de sa femme ; des os saillants, les joues plus creuses qu'elle ne les avait, un regard brûlant alors que le sien était plus doux. Une femme qui prend la place, qui occupe l'espace auquel je n'avais pas le droit. Une femme magnifique, sans nulle doute, du genre que l'on sait intelligente rien qu'en la regardant. Parce que je sais que c'est la moindre des choses pour ravir le cœur de Kristen Loewy : il ne faut pas seulement être capable de l'intéresser le temps d'une conversation, il faut pouvoir le faire durant toute une vie.
Une table, deux tasses, ses yeux par-dessus la théière
En affirmant sa certitude, Aelle développa mon trouble. J’aurais voulu me convaincre que pour une raison ou une autre, elle mentait, elle avait choisi des prénoms au hasard pour m’offrir une réponse, qu’elle soit vraie ou non. Mais je dus me rendre à l’évidence : la froide conviction dans sa voix finit de me persuader qu’elle n’avait aucune raison de mentir à ce sujet. J’avais été mariée à une Aude Luneau et j’avais eu un enfant nommé Owen. Ils avaient un nom mais restaient deux inconnus. L’oubli envahit mon être d’une profonde tristesse, du genre que l’on a du mal à qualifier, qui ne semble pas avoir de source concrète, qui se contente d’être là et de prendre toute la place. Elle était teinte de culpabilité, car je savais que je n’avais tout simplement pas le droit d’oublier ces deux personnes-là, entre toutes. Je tentai de diriger mes pensées vers l’autre moi, me demandant si elle était responsable de ce gouffre dans ma mémoire. Je n’obtins aucune réponse, Yshre demeurait silencieuse.
Je fis de mon mieux pour ôter le voile invisible qui couvrait mes oreilles quand Aelle parla de mon fils. Je m’attendais à ce qu’elle me raconte ce que je lui en avais dit, je m’apprêtais à écouter le récit de ma vie de mère, des exploits de mon enfant, au moins une description détaillée de ce qu’il était ; cela m’aurait permis de remplacer le visage de Baldur par le sien, de façon grossière sûrement, mais suffisante pour faire la part des choses. Mais Aelle ne dit rien. L’espace d’un instant, je sentis la lame de la trahison se planter dans mon estomac et je voulus me lever, l’attraper par le col et l’obliger à me parler de mon enfant disparu et oublié. De quel droit me tendait-elle une main pour mieux l’écarter quand j’allais la saisir ? Quelle sorte de torture… ? Je serrai les dents et les poings, mon visage évacua la tristesse pour laisser place à une colère sourde.
Je n’eus pas le temps d’amorcer le moindre mouvement en sa direction. Aelle avait saisi sa baguette magique et la pointai sur moi, prétendant me montrer celle qui avait été ma femme, dans une autre vie. De mon côté, j’avais aussi glissé ma main dans ma poche pour serrer ma baguette, mais je ne bougeai pas et la laissai me lancer son sortilège.
Alors, la cuisine derrière moi disparut, la table pleine de thé et de gâteaux disparut, Aelle disparut, tout fut emporté dans des volutes de fumée qui rendaient le monde désagréablement flou. Je crus percevoir des murs de pierre grise et quelques chandelles orangées autour de moi mais le décor était terriblement vague, comme si l’on avait étalé sa main sur une peinture pas encore sèche. Immédiatement, l’angoisse serra ma poitrine. Je compris qu’Aelle avait lancé un sortilège pour jouer avec mon esprit et je ne le supportais pas. Ma tête était suffisamment sens dessus-dessous pour qu’elle y ajoute plus d’irréalité encore. À nouveau, je voulus me lever, battre l’air de mes mains pour faire disparaître cette vision, mais je restai clouée sur place, paralysée, obligée d’observer l’illusion qui se dessinait en face de moi. Je sentis mon cœur battre contre ma cage thoracique.
Au milieu de ce décor trop abstrait se dessina la silhouette d’une femme, qui me semblait beaucoup plus réelle que tout le reste. En fait, je ne pus empêcher mon cerveau de se persuader qu’elle était vraiment là, soudainement apparue face à moi, qu’elle avait transplané au 180 Buck Street pour me retrouver. Ce n’était plus le choc d’être transportée hors de la réalité qui me paralysait : j’étais pétrifiée par sa beauté. Complètement subjuguée. Je levai les yeux vers elle, la bouche légèrement entrouverte, béate d’admiration, comme une croyante qui rencontrerait son dieu. Je ne doutais pas un seul instant que j’aie pu aimer cette femme au point de sceller mon engagement par un mariage. J’étais même convaincue que j’aurais pu renoncer à tout pour elle, j’aurais répondu au moindre de ses désirs sans hésitation, seul un fou aurait pu résister à la tentation de se jeter à ses pieds ! Ce qui me semblait plus fou encore, cependant, c’était d’imaginer qu’une femme comme elle ait pu accepter de s’engager avec une femme comme moi, c'est-à-dire une ordure néfaste et égoïste. Qu’avais-je bien pu faire pour mériter son amour ? Comment était-ce possible ? J’en vins même à me demander si, en tant que mage noire, je ne lui avais pas jeté un quelconque sortilège pour la séduire. Cela m’aurait semblé plus logique, cela aurait été la parfaite réaction d’une ordure néfaste et égoïste qui ne veut pour elle seule que le meilleur, sans se soucier des autres. Car Aude Luneau irradiait. Et ce n’était pas seulement sa beauté physique qui la rendait si attirante et lumineuse : il se dégageait d’elle une aura de pureté absolue, de grandeur aussi, d’élégance naturelle, mais d’humilité, de bienveillance… Il me semblait voir face à moi le parfait contraire de ce que j’étais, tant à l’extérieur qu’à l’intérieur. L’idée d’avoir été aimée d’elle me semblait de plus en plus absurde.
Toujours paralysée par sa présence illusoire, j’attendais désespérément la confirmation de son amour. Si aucun souvenir ne m’apparaissait – et pour l’instant, rien n’aurait pu occuper mon esprit à part cette vision sublime -, je savais que je voulais d’elle près de moi et je voulais qu’elle m’aime. Qu’elle s’approche, caresse ma joue de ses mains douces et délicates, plonge ses yeux dans les miens et me dise qu’elle ne me jugeait pas, qu’elle m’acceptait telle que j’étais, qu’elle serait toujours à mes côtés, envers et contre tout et qu’elle ne cesserait jamais, jamais de m’aimer. Je l’implorais du regard, je la vénérais tout entière comme un fidèle devant une idole. Dis-moi que c’est vrai, tu étais réelle et tu m’aimais…
Et puis l’illusion se dissipa comme de la fumée balayée par le vent, me laissant face à une réalité beaucoup plus terne. Si j’avais eu l’intention de me fâcher contre Aelle pour avoir osé manipuler mon esprit, mon premier réflexe en retrouvant ce fade environnement fut de vouloir retourner dans l’illusion qu’elle m’avait proposée. Encore, encore, je veux encore admirer Aude Luneau, je pourrais la regarder pendant des heures et des heures sans bouger, sans oser détourner le regard, lever la tête vers elle jusqu’à me tordre le cou, et je voudrais qu’elle me regarde aussi sans jamais se retourner pour me quitter, que nous restions là, toutes les deux l’une près de l’autre et qu’il n’existe plus rien que nous, tant pis pour le reste.
Je restai bloquée dans ma position quelques instants encore, comme si je voulais faire persister l’illusion. Finalement, je finis par baisser la tête, je clignai plusieurs fois des yeux pour retrouver le monde réel. Je voulus parler mais les mots se mélangeaient et n’atteignaient pas la frontière de ma bouche. Je sentais que si j’essayais de prononcer une phrase, je ne pourrais qu’ordonner : « encore. » Je pris une grande inspiration et tâchai de raisonner. Et de me souvenir d’Aude Luneau, en dehors de cette magnifique illusion de laquelle je venais d’émerger.
Mais je n’avais aucun souvenir concret. Aucune parole, aucun regard amoureux, aucune image de moments de tendresse. Il ne m'aurait pas fallu fournir beaucoup d'efforts pour les inventer, ces souvenirs, tant mon être tout entier le désirait. Mais cela n'aurait été qu'une illusion de plus. Tout ce que je pouvais espérer, c'était que ces sentiments si puissants me venaient bien de ce que j'avais pu un jour partager avec elle ; qu'ils ne soient pas qu'un produit de l'admiration qu'Aude Luneau aurait pu susciter chez absolument n'importe qui aurait croisé son chemin.
Au bout de quelques instants à subir le monde réel, je recommençai à douter de la véracité des propos d’Aelle. Aude Luneau, si elle existait vraiment (ce qui semblait improbable), n’était sûrement pas ma femme. Je m’en souviendrais, d’une femme pareille, par Morgane ! Je m’en souviendrais, si elle m’avait choisie, moi ! On n’avait pas le droit d’oublier une telle femme, encore moins oublier son amour, c’était pure folie et totale injustice. À quel jeu jouait Aelle ? Pourquoi inventait-elle des histoires aussi grotesques ? Était-ce sa façon de se venger de moi ? Je cherchai le mensonge et la fourberie dans son attitude. D’un autre côté, je voulais sincèrement croire qu’Aude Luneau m’avait aimée. Je ne savais pas quoi penser. Et lorsque j'essayais de questionner Aelle, je m'aperçus que je ne savais pas quoi dire non plus :
« Elle… vraiment ? Mais... pourquoi ? C'est insensé... »
Je fis de mon mieux pour ôter le voile invisible qui couvrait mes oreilles quand Aelle parla de mon fils. Je m’attendais à ce qu’elle me raconte ce que je lui en avais dit, je m’apprêtais à écouter le récit de ma vie de mère, des exploits de mon enfant, au moins une description détaillée de ce qu’il était ; cela m’aurait permis de remplacer le visage de Baldur par le sien, de façon grossière sûrement, mais suffisante pour faire la part des choses. Mais Aelle ne dit rien. L’espace d’un instant, je sentis la lame de la trahison se planter dans mon estomac et je voulus me lever, l’attraper par le col et l’obliger à me parler de mon enfant disparu et oublié. De quel droit me tendait-elle une main pour mieux l’écarter quand j’allais la saisir ? Quelle sorte de torture… ? Je serrai les dents et les poings, mon visage évacua la tristesse pour laisser place à une colère sourde.
Je n’eus pas le temps d’amorcer le moindre mouvement en sa direction. Aelle avait saisi sa baguette magique et la pointai sur moi, prétendant me montrer celle qui avait été ma femme, dans une autre vie. De mon côté, j’avais aussi glissé ma main dans ma poche pour serrer ma baguette, mais je ne bougeai pas et la laissai me lancer son sortilège.
Alors, la cuisine derrière moi disparut, la table pleine de thé et de gâteaux disparut, Aelle disparut, tout fut emporté dans des volutes de fumée qui rendaient le monde désagréablement flou. Je crus percevoir des murs de pierre grise et quelques chandelles orangées autour de moi mais le décor était terriblement vague, comme si l’on avait étalé sa main sur une peinture pas encore sèche. Immédiatement, l’angoisse serra ma poitrine. Je compris qu’Aelle avait lancé un sortilège pour jouer avec mon esprit et je ne le supportais pas. Ma tête était suffisamment sens dessus-dessous pour qu’elle y ajoute plus d’irréalité encore. À nouveau, je voulus me lever, battre l’air de mes mains pour faire disparaître cette vision, mais je restai clouée sur place, paralysée, obligée d’observer l’illusion qui se dessinait en face de moi. Je sentis mon cœur battre contre ma cage thoracique.
Au milieu de ce décor trop abstrait se dessina la silhouette d’une femme, qui me semblait beaucoup plus réelle que tout le reste. En fait, je ne pus empêcher mon cerveau de se persuader qu’elle était vraiment là, soudainement apparue face à moi, qu’elle avait transplané au 180 Buck Street pour me retrouver. Ce n’était plus le choc d’être transportée hors de la réalité qui me paralysait : j’étais pétrifiée par sa beauté. Complètement subjuguée. Je levai les yeux vers elle, la bouche légèrement entrouverte, béate d’admiration, comme une croyante qui rencontrerait son dieu. Je ne doutais pas un seul instant que j’aie pu aimer cette femme au point de sceller mon engagement par un mariage. J’étais même convaincue que j’aurais pu renoncer à tout pour elle, j’aurais répondu au moindre de ses désirs sans hésitation, seul un fou aurait pu résister à la tentation de se jeter à ses pieds ! Ce qui me semblait plus fou encore, cependant, c’était d’imaginer qu’une femme comme elle ait pu accepter de s’engager avec une femme comme moi, c'est-à-dire une ordure néfaste et égoïste. Qu’avais-je bien pu faire pour mériter son amour ? Comment était-ce possible ? J’en vins même à me demander si, en tant que mage noire, je ne lui avais pas jeté un quelconque sortilège pour la séduire. Cela m’aurait semblé plus logique, cela aurait été la parfaite réaction d’une ordure néfaste et égoïste qui ne veut pour elle seule que le meilleur, sans se soucier des autres. Car Aude Luneau irradiait. Et ce n’était pas seulement sa beauté physique qui la rendait si attirante et lumineuse : il se dégageait d’elle une aura de pureté absolue, de grandeur aussi, d’élégance naturelle, mais d’humilité, de bienveillance… Il me semblait voir face à moi le parfait contraire de ce que j’étais, tant à l’extérieur qu’à l’intérieur. L’idée d’avoir été aimée d’elle me semblait de plus en plus absurde.
Toujours paralysée par sa présence illusoire, j’attendais désespérément la confirmation de son amour. Si aucun souvenir ne m’apparaissait – et pour l’instant, rien n’aurait pu occuper mon esprit à part cette vision sublime -, je savais que je voulais d’elle près de moi et je voulais qu’elle m’aime. Qu’elle s’approche, caresse ma joue de ses mains douces et délicates, plonge ses yeux dans les miens et me dise qu’elle ne me jugeait pas, qu’elle m’acceptait telle que j’étais, qu’elle serait toujours à mes côtés, envers et contre tout et qu’elle ne cesserait jamais, jamais de m’aimer. Je l’implorais du regard, je la vénérais tout entière comme un fidèle devant une idole. Dis-moi que c’est vrai, tu étais réelle et tu m’aimais…
Et puis l’illusion se dissipa comme de la fumée balayée par le vent, me laissant face à une réalité beaucoup plus terne. Si j’avais eu l’intention de me fâcher contre Aelle pour avoir osé manipuler mon esprit, mon premier réflexe en retrouvant ce fade environnement fut de vouloir retourner dans l’illusion qu’elle m’avait proposée. Encore, encore, je veux encore admirer Aude Luneau, je pourrais la regarder pendant des heures et des heures sans bouger, sans oser détourner le regard, lever la tête vers elle jusqu’à me tordre le cou, et je voudrais qu’elle me regarde aussi sans jamais se retourner pour me quitter, que nous restions là, toutes les deux l’une près de l’autre et qu’il n’existe plus rien que nous, tant pis pour le reste.
Je restai bloquée dans ma position quelques instants encore, comme si je voulais faire persister l’illusion. Finalement, je finis par baisser la tête, je clignai plusieurs fois des yeux pour retrouver le monde réel. Je voulus parler mais les mots se mélangeaient et n’atteignaient pas la frontière de ma bouche. Je sentais que si j’essayais de prononcer une phrase, je ne pourrais qu’ordonner : « encore. » Je pris une grande inspiration et tâchai de raisonner. Et de me souvenir d’Aude Luneau, en dehors de cette magnifique illusion de laquelle je venais d’émerger.
Mais je n’avais aucun souvenir concret. Aucune parole, aucun regard amoureux, aucune image de moments de tendresse. Il ne m'aurait pas fallu fournir beaucoup d'efforts pour les inventer, ces souvenirs, tant mon être tout entier le désirait. Mais cela n'aurait été qu'une illusion de plus. Tout ce que je pouvais espérer, c'était que ces sentiments si puissants me venaient bien de ce que j'avais pu un jour partager avec elle ; qu'ils ne soient pas qu'un produit de l'admiration qu'Aude Luneau aurait pu susciter chez absolument n'importe qui aurait croisé son chemin.
Au bout de quelques instants à subir le monde réel, je recommençai à douter de la véracité des propos d’Aelle. Aude Luneau, si elle existait vraiment (ce qui semblait improbable), n’était sûrement pas ma femme. Je m’en souviendrais, d’une femme pareille, par Morgane ! Je m’en souviendrais, si elle m’avait choisie, moi ! On n’avait pas le droit d’oublier une telle femme, encore moins oublier son amour, c’était pure folie et totale injustice. À quel jeu jouait Aelle ? Pourquoi inventait-elle des histoires aussi grotesques ? Était-ce sa façon de se venger de moi ? Je cherchai le mensonge et la fourberie dans son attitude. D’un autre côté, je voulais sincèrement croire qu’Aude Luneau m’avait aimée. Je ne savais pas quoi penser. Et lorsque j'essayais de questionner Aelle, je m'aperçus que je ne savais pas quoi dire non plus :
« Elle… vraiment ? Mais... pourquoi ? C'est insensé... »