Une table, deux tasses, ses yeux par-dessus la théière
Son regard se fait vague ; elle ne voit plus réellement ce que ses yeux regardent. Elle est sous le joug de mon sortilège. Une partie de moi aime ce que je suis en train de faire. Une partie profonde, dont j'ai à peine conscience. Ma baguette pointée sur elle, moi qui vois tout et elle qui ne voit que ce que je désire. Je me concentre sur mon sortilège, sur ma visualisation, sur la magie qui vibre doucement dans le creux de ma paume, contre ma baguette, et qui brûle discrètement dans mes entrailles. Je respire doucement pour maintenir le lien. Pendant ce temps-là, je ne quitte pas Kristen du regard.
Elle est face à moi, je vois tout d'elle mais elle ne voit rien de moi. J'en profite pour libérer mon visage du masque neutre qui l'immobilisait. Mes épaules s'affaissent, mon regard devient triste, mes lèvres s'amollissent. Je fais quelques pas dans la pièce pour avoir un meilleur angle. Et je l'observe. Je l'observe, je l'observe. Ses yeux qui fouillent la pièce qu'elle ne voit pas, son souffle qui semble avoir plus de mal à se frayer un chemin jusqu'à sa destination. Et puis la transformation. Tout à l'heure, son visage était crispé. Juste avant que je ne lance mon sortilège, crispé par une colère que je connais bien pour l'avoir subi à plusieurs reprises depuis que je la connais dans ce corps-ci. J'ai cru qu'elle allait me sauter dessus. Cette grimace qui a fait rebondir mon cœur disparaît. Quand elle lève les yeux vers une silhouette invisible, que ses yeux se mettent à briller et que sa bouche s'ouvre d'ébahissement, les rebonds reprennent avec plus de force.
J'ai l'impression qu'elle pourrait l'entendre battre tant ses coups sont puissants. Je me fige, je retiens ma respiration. Même sous sortilège d'illusion, Kristen pourrait m'entendre. Elle voit ce que je désire, mais elle entend encore la réalité qui l'entoure. Alors je retiens mon souffle pour ne plus qu'elle puisse me repérer, pour qu'elle ne sache pas que mes yeux à moi sont braqués dans les siens, même s'ils ne me voient pas. Je n'arrive pas à détacher mon regard d'elle. De cette grimace ébahit. Ça me fait quelque chose de douloureux. Alors c'est ça qu'elle lui inspire ? C'est cet effet-là que lui fait Aude Luneau ? M'a-t-on déjà regardé ainsi ? Oui, je crois que oui, mais ça n'a rien à voir. Ça n'a rien à voir parce que lorsqu'une femme comme Kristen nous regarde ainsi, c'est comme si on avait l'univers à nos pieds. Je n'ai pas l'impression d'avoir l'univers à mes pieds quand Gabryel me jette ce genre de regard. J'ai juste l'impression qu'il ne m'abandonnera jamais.
Je sens le sortilège perdre de son effet. Je ne le maintiens pas, je le laisser s'écouler autour d'elle, j'imagine son esprit se libérer de la gangue obscure qui l'emprisonnait. Kristen bat des paupières, baisse la tête ; elle revient à la réalité. Avec un temps de regard, je parviens à détacher mon regard d'elle. Mes doigts se resserrent autour de ma baguette que je ne range pas, je fais quelques pas pour m'adosser contre le mur, à côté de la fenêtre ouverte. Sur le trajet, je recompose mon masque. Yeux légèrement tombant, regard distant, je carre les épaules, je repousse la drôle de tristesse colérique que j'associe désormais à elle.
Je glisse machinalement la main dans ma poche. Mes doigts entourent mon paquet de cigarettes. Je lance des regards furtifs à Kristen, la regardant sans avoir l'air de la regarder. Je la laisse retrouver le contact avec la réalité. Je sais ce qu'elle a vu, mais j'aimerais savoir ce qu'elle a ressenti exactement. Je ne sais pas exactement ce qui la liait à Luneau. Dire « les liens du mariage » me semble tellement pâle à côté de ce que doit être la réalité. Je sais seulement ce que je devine. Pour qu'une femme comme elle se marie, il doit y avoir quelque chose de puissant, d'effrayant et de puissant. Je le sais parce que je m'imagine à sa place. Et puis je garde souvenir des quelques bribes qu'elle m'a confiées à propos de celle qui est sa femme.
Sa prise de parole soudaine m'arrache à la contemplation de ses mains, seule chose d'elle que j'ose regarder vraiment en face. Elle hésite ; un sourcil s'arque sur mon front. Je fronce la sourcil en arrivant à monter mes yeux jusqu'à son visage. Elle n'y croit pas toujours pas ? Qu'est-ce qui est insensé ? Le fait qu'elle ne se souvienne pas ou le fait que cette femme que je lui ai montré ait été sa compagne ? À quoi est-elle en train de penser ? Et comment ça, « pourquoi » ? Il n'y a pas de réponse à cette question.
Je retire la main de ma poche, avec le paquet de cigarette. J'en tire une que je glisse entre mes lèvres.
« C'est pas de notoriété publique que l'amour est insensé ? demandé-je sur un ton un peu ironique, la voix déformée par la cigarette coincée entre mes lèvres. Je sais pas, moi, mais si vous l'avez épousée ça veut dire que c'était pas n'importe qui. »
Mes yeux fouillent son visage, naviguent de son regard à ses lèvres. Je grave ses expressions dans ma mémoire, comme pour apprendre à mieux les reconnaître par la suite.
« Les gens qui sont pas n'importe qui, en général, ils nous voient comme on est et ça les fait pas fuir, » ajouté-je dans un murmure, sans vraiment y penser, parce que ça s'impose à moi et que c'est la seule chose que je trouve à dire.
Je fais grésiller l'extrémité du fin tube de tabac, aspire longuement et recrache la fumée vers le plafond, le regard braqué sur Kristen. Au fond, je sais exactement quel est le problème. Et si je le sais, c'est parce que j'ai suffisamment entendu cette femme me dire qu'elle était une ordure néfaste, qu'elle avait fait du mal aux gens qu'elle aimait et qu'elle craignait de recommencer, de perdre ce qu'elle avait. Je sais aussi qu'elle l'aimait, cette Luneau, d'une façon que je n'ai jamais réellement compris.
Puis je redresse la tête et j'ajoute d'une voix un peu plus forte, comme pour effacer cette vérité fondamentale que je viens de prononcer et qui me concerne autant qu'elle concerne Kristen Loewy, j'en suis persuadée depuis que je l'ai rencontrée devant l'Ombre de la mort, avant même d'avoir compris que les Pas n'importe qui, il n'en existe qu'une poignée dans le monde et que la plupart me trahiront avant que je commence à leur faire réellement confiance
« Vous n'y croyez pas. » C'est une affirmation. « Difficile de croire qu'on peut nous aimer quand se qualifie soi-même d'ordure néfaste, hein ? » Je lui lance un sourire sans joie. « Et pourtant... »
J'aspire plus longuement à ma cigarette, jusqu'à me faire mal aux poumons. Je recrache très peu de fumée. Je détourne les yeux en me demandant si elle verra, comme moi, un double sens à cette dernière phrase.
« Un jour, vous m'avez dit que c'était la seule personne qui vous empêchez de sombrer. »
Je ne sais pas pourquoi j'ai dit ça. Je baisse les yeux vers le sol et entoure d'un bras ma poitrine, comme pour me protéger de tout ce qui m'entoure. J'appuie mon coude sur ma main pour maintenir ma cigarette à la bonne hauteur. Finalement, j'ai peut-être dit ça parce que c'est la simple vérité. Alors c'est vrai, en prononçant ces mots, j'ai une pensée que je n'ai pas eu à l'époque quand j'étais gamine et qu'elle venait de dire ça : je me dis que moi, je n'ai pas suffisamment de poids pour l'empêcher de sombrer, que c'est une évidence, pas pour moi mais pour elle. Et juste après, j'ai une pensée encore plus étrange : mais moi, je veux qu'on sombre ensemble. Je ne sais pas exactement ce que ça veut dire. Je sais seulement que c'est vrai, que c'est un nœud complexe de pensées et d'envies obscures auquel je n'ai pas envie de penser, qui ne fait que passer avant de repartir se cacher dans l'ombre.
Elle est face à moi, je vois tout d'elle mais elle ne voit rien de moi. J'en profite pour libérer mon visage du masque neutre qui l'immobilisait. Mes épaules s'affaissent, mon regard devient triste, mes lèvres s'amollissent. Je fais quelques pas dans la pièce pour avoir un meilleur angle. Et je l'observe. Je l'observe, je l'observe. Ses yeux qui fouillent la pièce qu'elle ne voit pas, son souffle qui semble avoir plus de mal à se frayer un chemin jusqu'à sa destination. Et puis la transformation. Tout à l'heure, son visage était crispé. Juste avant que je ne lance mon sortilège, crispé par une colère que je connais bien pour l'avoir subi à plusieurs reprises depuis que je la connais dans ce corps-ci. J'ai cru qu'elle allait me sauter dessus. Cette grimace qui a fait rebondir mon cœur disparaît. Quand elle lève les yeux vers une silhouette invisible, que ses yeux se mettent à briller et que sa bouche s'ouvre d'ébahissement, les rebonds reprennent avec plus de force.
J'ai l'impression qu'elle pourrait l'entendre battre tant ses coups sont puissants. Je me fige, je retiens ma respiration. Même sous sortilège d'illusion, Kristen pourrait m'entendre. Elle voit ce que je désire, mais elle entend encore la réalité qui l'entoure. Alors je retiens mon souffle pour ne plus qu'elle puisse me repérer, pour qu'elle ne sache pas que mes yeux à moi sont braqués dans les siens, même s'ils ne me voient pas. Je n'arrive pas à détacher mon regard d'elle. De cette grimace ébahit. Ça me fait quelque chose de douloureux. Alors c'est ça qu'elle lui inspire ? C'est cet effet-là que lui fait Aude Luneau ? M'a-t-on déjà regardé ainsi ? Oui, je crois que oui, mais ça n'a rien à voir. Ça n'a rien à voir parce que lorsqu'une femme comme Kristen nous regarde ainsi, c'est comme si on avait l'univers à nos pieds. Je n'ai pas l'impression d'avoir l'univers à mes pieds quand Gabryel me jette ce genre de regard. J'ai juste l'impression qu'il ne m'abandonnera jamais.
Je sens le sortilège perdre de son effet. Je ne le maintiens pas, je le laisser s'écouler autour d'elle, j'imagine son esprit se libérer de la gangue obscure qui l'emprisonnait. Kristen bat des paupières, baisse la tête ; elle revient à la réalité. Avec un temps de regard, je parviens à détacher mon regard d'elle. Mes doigts se resserrent autour de ma baguette que je ne range pas, je fais quelques pas pour m'adosser contre le mur, à côté de la fenêtre ouverte. Sur le trajet, je recompose mon masque. Yeux légèrement tombant, regard distant, je carre les épaules, je repousse la drôle de tristesse colérique que j'associe désormais à elle.
Je glisse machinalement la main dans ma poche. Mes doigts entourent mon paquet de cigarettes. Je lance des regards furtifs à Kristen, la regardant sans avoir l'air de la regarder. Je la laisse retrouver le contact avec la réalité. Je sais ce qu'elle a vu, mais j'aimerais savoir ce qu'elle a ressenti exactement. Je ne sais pas exactement ce qui la liait à Luneau. Dire « les liens du mariage » me semble tellement pâle à côté de ce que doit être la réalité. Je sais seulement ce que je devine. Pour qu'une femme comme elle se marie, il doit y avoir quelque chose de puissant, d'effrayant et de puissant. Je le sais parce que je m'imagine à sa place. Et puis je garde souvenir des quelques bribes qu'elle m'a confiées à propos de celle qui est sa femme.
Sa prise de parole soudaine m'arrache à la contemplation de ses mains, seule chose d'elle que j'ose regarder vraiment en face. Elle hésite ; un sourcil s'arque sur mon front. Je fronce la sourcil en arrivant à monter mes yeux jusqu'à son visage. Elle n'y croit pas toujours pas ? Qu'est-ce qui est insensé ? Le fait qu'elle ne se souvienne pas ou le fait que cette femme que je lui ai montré ait été sa compagne ? À quoi est-elle en train de penser ? Et comment ça, « pourquoi » ? Il n'y a pas de réponse à cette question.
Je retire la main de ma poche, avec le paquet de cigarette. J'en tire une que je glisse entre mes lèvres.
« C'est pas de notoriété publique que l'amour est insensé ? demandé-je sur un ton un peu ironique, la voix déformée par la cigarette coincée entre mes lèvres. Je sais pas, moi, mais si vous l'avez épousée ça veut dire que c'était pas n'importe qui. »
Mes yeux fouillent son visage, naviguent de son regard à ses lèvres. Je grave ses expressions dans ma mémoire, comme pour apprendre à mieux les reconnaître par la suite.
« Les gens qui sont pas n'importe qui, en général, ils nous voient comme on est et ça les fait pas fuir, » ajouté-je dans un murmure, sans vraiment y penser, parce que ça s'impose à moi et que c'est la seule chose que je trouve à dire.
Je fais grésiller l'extrémité du fin tube de tabac, aspire longuement et recrache la fumée vers le plafond, le regard braqué sur Kristen. Au fond, je sais exactement quel est le problème. Et si je le sais, c'est parce que j'ai suffisamment entendu cette femme me dire qu'elle était une ordure néfaste, qu'elle avait fait du mal aux gens qu'elle aimait et qu'elle craignait de recommencer, de perdre ce qu'elle avait. Je sais aussi qu'elle l'aimait, cette Luneau, d'une façon que je n'ai jamais réellement compris.
Puis je redresse la tête et j'ajoute d'une voix un peu plus forte, comme pour effacer cette vérité fondamentale que je viens de prononcer et qui me concerne autant qu'elle concerne Kristen Loewy, j'en suis persuadée depuis que je l'ai rencontrée devant l'Ombre de la mort, avant même d'avoir compris que les Pas n'importe qui, il n'en existe qu'une poignée dans le monde et que la plupart me trahiront avant que je commence à leur faire réellement confiance
« Vous n'y croyez pas. » C'est une affirmation. « Difficile de croire qu'on peut nous aimer quand se qualifie soi-même d'ordure néfaste, hein ? » Je lui lance un sourire sans joie. « Et pourtant... »
J'aspire plus longuement à ma cigarette, jusqu'à me faire mal aux poumons. Je recrache très peu de fumée. Je détourne les yeux en me demandant si elle verra, comme moi, un double sens à cette dernière phrase.
« Un jour, vous m'avez dit que c'était la seule personne qui vous empêchez de sombrer. »
Je ne sais pas pourquoi j'ai dit ça. Je baisse les yeux vers le sol et entoure d'un bras ma poitrine, comme pour me protéger de tout ce qui m'entoure. J'appuie mon coude sur ma main pour maintenir ma cigarette à la bonne hauteur. Finalement, j'ai peut-être dit ça parce que c'est la simple vérité. Alors c'est vrai, en prononçant ces mots, j'ai une pensée que je n'ai pas eu à l'époque quand j'étais gamine et qu'elle venait de dire ça : je me dis que moi, je n'ai pas suffisamment de poids pour l'empêcher de sombrer, que c'est une évidence, pas pour moi mais pour elle. Et juste après, j'ai une pensée encore plus étrange : mais moi, je veux qu'on sombre ensemble. Je ne sais pas exactement ce que ça veut dire. Je sais seulement que c'est vrai, que c'est un nœud complexe de pensées et d'envies obscures auquel je n'ai pas envie de penser, qui ne fait que passer avant de repartir se cacher dans l'ombre.
Une table, deux tasses, ses yeux par-dessus la théière
Pour ne pas être n’importe qui, c’était sûr, Aude Luneau n’était pas n’importe qui. Des femmes qui dégageaient une telle aura, même sous la forme d’une illusion, il ne devait en exister qu’une petite poignée sur Terre… Non, en fait, j’étais même persuadée qu’il n’en existait qu’une seule. Elle était véritablement exceptionnelle. Et pourtant, malgré ce caractère extraordinaire que je lui attribuais volontiers, même sans vraiment me souvenir d’elle, je doutais qu’elle puisse être unique au point de m’avoir acceptée, moi, pour épouse. Quelle folie aurait poussé une femme pareille à s’enfermer avec un être sombre et dérangé comme moi… Certes, je doutais que l’on puisse m’aimer, de manière générale. Les mots d’Aelle, « je n’arrive pas à vivre sans vous », m’avaient si profondément marquée pour cette raison – évidemment, ce n’était pas du tout la même forme d’amour (si c'en était), mais ce besoin qu’elle avait me suffisait amplement. Je doutais que l’on puisse ressentir ces choses pour moi, et plus encore si ce sentiment venait de la femme que je venais de voir. Soyons honnêtes, il me semblait qu’elle n’avait qu’à choisir parmi la grande foule d’êtres humains qui devaient se l’arracher… et pourtant, elle m’aurait choisie, moi, entre tous ?
D’après Aelle, cette femme merveilleuse m’avait apparemment empêché de sombrer. Et maintenant, où était-elle pour me retenir ? Si elle m’aimait vraiment, pourquoi n’était-elle pas ici, aujourd’hui, près de moi ? Si elle était ma femme, elle devait savoir ce que je faisais dans un corps qui n’était pas le mien ! M’avait-elle quittée car j’avais subitement changé d'apparence ? Après tout… ne serait-il pas étrange pour elle d’être mariée à femme à l’allure d’une gamine de vingt ans ? L’avais-je trahie ? M’étais-je enfuie ? Avait-elle finalement retrouvé la raison et cessé de m’aimer ?
Je soufflai un rire dépourvu de joie, teinté d’ironie et même d’un léger désespoir.
« Ma foi, si elle était la seule… dommage pour moi, car je ne la vois nulle part. »
Je fis mine d'observer les alentours, cherchant du regard le fantôme de cette femme. Puis, je croisai les bras devant moi comme pour me blinder le cœur. Si Aude Luneau avait été ma femme… Si elle m’avait aimée jusqu’au bout, d’un amour profond et sincère… Je ne pouvais accepter l’idée de l’avoir tout simplement perdue. Il me fallait trouver une explication plus satisfaisante. Moins douloureuse.
« Sérieusement, Aelle, comment pourrais-je croire qu’une femme comme… Aude Luneau, m’ait aimée et se soit même engagée auprès de moi ? Je veux bien que l’amour soit insensé, mais il y a des limites à l’aveuglement ! Tu l’as vue, tu sais de quoi je veux parler. »
Je forçai presque sur ma poitrine pour m’obliger à rire. Puis, je rattrapai mon stylo et inscrivis quelques mots sur mon carnet, à côté du nom d’Aude Luneau : « charme de séduction ? philtre d’amour ? manipulation de l’esprit ? ». Le mouvement de la mine sur la page était lent. En fait, je n’arrivais pas vraiment à croire ce que je notais.
« Voilà l’hypothèse la plus probable : j’étais une mage noire, n’est-ce pas ? J’ai dû l’ensorceler pour la garder pour moi, en bonne égoïste ! Et puis, le sort a cessé de faire effet quand il s’est passé… Eh bien, quand je me suis retrouvée dans cet état, elle a retrouvé la pleine possession de ses moyens et elle a fui. »
Les yeux baissés sur mon carnet, j’entourai nerveusement les hypothèses que je venais d’inscrire sur la page.
« Ça explique pourquoi elle n’est pas là et pourquoi elle ne cherche pas à me retrouver. C'est logique et beaucoup plus sensé. »
Les cercles que je traçais autour des mots fraîchement écrits formèrent une grosse tache sur la page de mon carnet. Alors, derrière le masque de mes théories (pas si) farfelues, je sentis émerger un mélange de sentiments douloureux : de la tristesse, de la colère, un peu de rancune aussi ; ils formèrent un amalgame compact et lourd qui pesait sur ma poitrine.
D’après Aelle, cette femme merveilleuse m’avait apparemment empêché de sombrer. Et maintenant, où était-elle pour me retenir ? Si elle m’aimait vraiment, pourquoi n’était-elle pas ici, aujourd’hui, près de moi ? Si elle était ma femme, elle devait savoir ce que je faisais dans un corps qui n’était pas le mien ! M’avait-elle quittée car j’avais subitement changé d'apparence ? Après tout… ne serait-il pas étrange pour elle d’être mariée à femme à l’allure d’une gamine de vingt ans ? L’avais-je trahie ? M’étais-je enfuie ? Avait-elle finalement retrouvé la raison et cessé de m’aimer ?
Je soufflai un rire dépourvu de joie, teinté d’ironie et même d’un léger désespoir.
« Ma foi, si elle était la seule… dommage pour moi, car je ne la vois nulle part. »
Je fis mine d'observer les alentours, cherchant du regard le fantôme de cette femme. Puis, je croisai les bras devant moi comme pour me blinder le cœur. Si Aude Luneau avait été ma femme… Si elle m’avait aimée jusqu’au bout, d’un amour profond et sincère… Je ne pouvais accepter l’idée de l’avoir tout simplement perdue. Il me fallait trouver une explication plus satisfaisante. Moins douloureuse.
« Sérieusement, Aelle, comment pourrais-je croire qu’une femme comme… Aude Luneau, m’ait aimée et se soit même engagée auprès de moi ? Je veux bien que l’amour soit insensé, mais il y a des limites à l’aveuglement ! Tu l’as vue, tu sais de quoi je veux parler. »
Je forçai presque sur ma poitrine pour m’obliger à rire. Puis, je rattrapai mon stylo et inscrivis quelques mots sur mon carnet, à côté du nom d’Aude Luneau : « charme de séduction ? philtre d’amour ? manipulation de l’esprit ? ». Le mouvement de la mine sur la page était lent. En fait, je n’arrivais pas vraiment à croire ce que je notais.
« Voilà l’hypothèse la plus probable : j’étais une mage noire, n’est-ce pas ? J’ai dû l’ensorceler pour la garder pour moi, en bonne égoïste ! Et puis, le sort a cessé de faire effet quand il s’est passé… Eh bien, quand je me suis retrouvée dans cet état, elle a retrouvé la pleine possession de ses moyens et elle a fui. »
Les yeux baissés sur mon carnet, j’entourai nerveusement les hypothèses que je venais d’inscrire sur la page.
« Ça explique pourquoi elle n’est pas là et pourquoi elle ne cherche pas à me retrouver. C'est logique et beaucoup plus sensé. »
Les cercles que je traçais autour des mots fraîchement écrits formèrent une grosse tache sur la page de mon carnet. Alors, derrière le masque de mes théories (pas si) farfelues, je sentis émerger un mélange de sentiments douloureux : de la tristesse, de la colère, un peu de rancune aussi ; ils formèrent un amalgame compact et lourd qui pesait sur ma poitrine.
Une table, deux tasses, ses yeux par-dessus la théière
Elle n'est pas la seule. Pas la seule pas n'importe qui ; il en existe de toute forme, vous savez, de toute forme, de toute nature. Ils sont rares, mais ils existent quand même. Je fais une boule de ces pensées et je l'envoie balader au loin, qu'elle disparaisse, avalée parmi l'insignifiant. Je tire longuement sur ma cigarette en observant le drôle de jeu de Kristen Loewy qui doute, qui refuse, qui cherche mille explications pour répondre à son « pourquoi ? » qui, par sa seule nature, n'a pas de réponse, nulle part. Après son regard béat, j'ai droit à ses sourcils froncés et aux armes idiotes qu'elle pointe sur elle-même : il y a des limites à l'aveuglement !
Je ne comprends pas. « Tu l'as vue, tu sais de quoi je parle. » Et je devrais comprendre quelque chose à cette phrase-là ? J'ai vu Aude Luneau à plusieurs reprises, oui, et je lui ai parlé également, j'ai vu le sourire qu'elle m'adressait, j'ai écouté sa voix qui n'était que pour moi, j'ai senti son regard qui me regardait. Oui, je l'ai vue. Je l'ai vue et je la vois encore. Mais je ne sais pas de quoi Kristen parle. Qu'elle soit tellement persuadée que je comprends m'énerve ; comme s'il y avait quoi que ce soit de logique, comme si je devais comprendre, moi en particulier, ce qu'il y a de si aberrant dans le fait d'aimer une femme comme elle ! Comme si je devais, moi en particulier, être d'accord avec ce qu'elle sous-entend. Et que devrais-je lui dire ? Oh, c'est vrai, Kristen ! Comment une femme comme elle pourrait vous aimer ? Vous abandonnez tout le monde, vous n'êtes pas capable de tenir vos promesses, vous vous laissez aimer pour mieux briser le cœur de l'autre, et vous pensez qu'une personne voudrait s'engager avec vous ? Mais enfin, regardez-vous ! Regardez-vous ! À considérer les autres comme des moins que rien, même ceux à qui vous avez laissé sentir durant toute leur adolescence qu'ils n'étaient pas n'importe qui ; comment être n'importe qui quand on a des discussions si poussées avec la grande directrice, hein ? Et vous pensez qu'elle aurait pu vous aimer ? Vous qui frappez avec vos mots ! vous qui violentez avec la magie ! qui dites « si tu n'as rien d'intéressant à me dire, bonne nuit » ! C'est cela que vous attendez de moi quand vous insistez sur les « comment pourrais-je croire qu'une femme comme Aude Luneau m'ait aimé et se soit engagée auprès de moi ? » ou quand vous vous traînez dans la boue : « j'ai dû l'ensorceler pour la garder auprès de moi, en bonne égoïste ! ».
Mes doigts se crispent sur ma cigarette. Je comprends une seconde avant de parler que j'exècre ces mots encore plus que je la déteste elle quand elle ignore les conseils que je lui donne et qu'elle me fait me sentir comme une belle merde sous la semelle de ses jolies chaussures.
« C'est quoi votre putain de problème ? » éructé-je alors soudainement en m'arrachant du mur.
Je ne supporte pas qu'elle fasse ça, je ne supporte pas qu'elle se dénigre, qu'elle dise haut et fort ce que j'aurais compris qu'elle pense tout bas. Je ne le supporte pas, parce que lorsqu'elle le fait j'ai l'impression que ce n'est pas elle qui parle, que c'est l'autre, Yshre, j'ai l'impression que je la perds quand elle fait ça. C'est la seule raison pour laquelle son comportement m'énerve, n'est-ce pas ? La seule raison pour laquelle je suis en colère. Quoi d'autre ?
Je m'approche de la table et plaque mes deux mains dessus, l'une près de l'assiette de scones, l'autre proche de la théière, la cigarette toujours bloquée entre l'index et le majeur. Mes yeux naviguent de son visage que j'ai envie de frapper et de secouer à son carnet sur lequel je distingue quelques mots au milieu de plusieurs cercles épais, tracés un peu plus tôt avec un désespoir qui m'a fait grimacer.
« Sérieux, vous me faites quoi, là ? Soit vous êtes détestable au point qu'on puisse pas vous aimer, soit vous êtes une méchante mage noire qui ensorcelle celle qu'elle aime, c'est ça ? Oh, réveillez-vous ! »
Je donne un coup sur la table de ma main gauche. La vaisselle tremble et s'entrechoque légèrement. J'enfonce mon regard froissé de colère au fond de son œil bleu.
« Parce qu'il faudrait être dérangée, néfaste, complètement dingue pour vous aimer, hein ? C'est la condition ? Être une complètement dérangée ?! Merde ! Arrêtez de croire que c'est impossible qu'elle ait pu vous aimer parce que je vous jure que... »
que je vais vous expliquer, moi, pourquoi elle vous aime, pourquoi un jour tout son monde a commencé à tourner autour de vous. Je ne la connais pas, mais je sais ce qui lui a pris, à cette femme qui a un jour croisé votre chemin. Elle a vous a vu sur sa route, votre grande silhouette sombre, vos yeux qui regardent toujours un peu vers le bas, comme si vous culminiez plus haut que tous les autres — ou peut-être juste de moi, vous étiez si grande quand je vous ai rencontrée et moi si petite. Puis elle a entendu votre voix et elle a su, elle a su que vous ne faisiez pas partie de ceux qui se contentent de peu, de ceux qui sont comme tous les autres, qui partagent des dîners, des balades au bord du fleuve, qui marchent mains dans la mains, qui s'embrassent en rougissant ; elle a su que votre regard voyait au-delà de tout, de toutes les frontières, de tous les horizons, que vous regardiez au loin et que vous étiez capable de prendre tout ce que vous désiriez, de prendre pour comprendre, pour décortiquez, pour faire votre. Enfin, vous l'avez regardée. C'est sûrement à ce moment-là qu'elle est tombée amoureuse, vous savez, cette femme que je ne connais pas mais qui a un jour glissé une bague à votre doigt, vous l'avez regardée et alors elle a su qu'il n'y aurait plus rien au-delà de ce regard, parce que vous êtes comme moi, quand vous regardez, c'est que vous appréciez déjà, c'est que vous donnez déjà une chance. Vous ne voyez que ce qui mérite d'être vu. Une fois avoir compris cela, pourquoi ne vous aurait-elle pas aimé ? Pourquoi n'aurait-elle pas tout fait pour garder votre regard sur elle ? Pourquoi n'aurait-elle pas tout sacrifié pour que vous vous liiez à elle ? Si je devais désigner la coupable dans l'histoire, accuser celle qui a ensorcelé l'autre, je ne pointerai pas mon doigt vers vous, mais plutôt vers elle. Votre ensorcellement à vous n'avez rien de néfaste ; vous êtes ce que vous êtes, cela suffit comme ensorcellement.
Je m'écarte brusquement de la table, le cœur palpitant. Je prends une grande inspiration pour me calmer, mais ça ne calme rien.
« Vous êtes Kristen Loewy, putain, » tonné-je.
et c'est suffisant.
Je m'éloigne de la table, de son regard, de son visage, de sa présence et retourne à mon poste d'observation contre le mur. Je feins une attitude qui ne trahit pas mon coeur battant, les bras croisés et la cigarette au bord des lèvres. Mais mon regard ne la frôle plus et mes mâchoires ne se desserrent pas. Je devrais sans doute rajouter un truc, parce que conclure par une telle évidence me fera passer pour une idiote — et je n'ai pas envie de lui donner des munitions pour continuer à me déprécier. Mais je ne sais pas quoi dire. Je ne sais pas quoi dire d'autre que : moi qui ai tant de mal à donner ma confiance aux autres, je vous ai pourtant tout donné à vous et je suis attachée à vous d'une manière qui me fait honte, d'une manière qui me rend vivante, d'une manière qui me brûle mais dont j'ai besoin — si moi j'en suis là, imaginez un peu les autres. Alors arrêtez, putain, arrêtez de me faire croire que vous pensez sincèrement ne pas valoir tout cela alors que vous faites partie de ces personnes que l'on ne peut oublier. Jamais.
Je ne dis rien.
Je tire sur ma cigarette dans l'espoir de m'étouffer avec la fumée.
Je ne veux pas voir son regard sur moi. Il va me dire : « ce n'est pas réciproque », ce regard, et je ne le supporterai pas. J'aurais dû fermer ma gueule.
Je ne comprends pas. « Tu l'as vue, tu sais de quoi je parle. » Et je devrais comprendre quelque chose à cette phrase-là ? J'ai vu Aude Luneau à plusieurs reprises, oui, et je lui ai parlé également, j'ai vu le sourire qu'elle m'adressait, j'ai écouté sa voix qui n'était que pour moi, j'ai senti son regard qui me regardait. Oui, je l'ai vue. Je l'ai vue et je la vois encore. Mais je ne sais pas de quoi Kristen parle. Qu'elle soit tellement persuadée que je comprends m'énerve ; comme s'il y avait quoi que ce soit de logique, comme si je devais comprendre, moi en particulier, ce qu'il y a de si aberrant dans le fait d'aimer une femme comme elle ! Comme si je devais, moi en particulier, être d'accord avec ce qu'elle sous-entend. Et que devrais-je lui dire ? Oh, c'est vrai, Kristen ! Comment une femme comme elle pourrait vous aimer ? Vous abandonnez tout le monde, vous n'êtes pas capable de tenir vos promesses, vous vous laissez aimer pour mieux briser le cœur de l'autre, et vous pensez qu'une personne voudrait s'engager avec vous ? Mais enfin, regardez-vous ! Regardez-vous ! À considérer les autres comme des moins que rien, même ceux à qui vous avez laissé sentir durant toute leur adolescence qu'ils n'étaient pas n'importe qui ; comment être n'importe qui quand on a des discussions si poussées avec la grande directrice, hein ? Et vous pensez qu'elle aurait pu vous aimer ? Vous qui frappez avec vos mots ! vous qui violentez avec la magie ! qui dites « si tu n'as rien d'intéressant à me dire, bonne nuit » ! C'est cela que vous attendez de moi quand vous insistez sur les « comment pourrais-je croire qu'une femme comme Aude Luneau m'ait aimé et se soit engagée auprès de moi ? » ou quand vous vous traînez dans la boue : « j'ai dû l'ensorceler pour la garder auprès de moi, en bonne égoïste ! ».
Mes doigts se crispent sur ma cigarette. Je comprends une seconde avant de parler que j'exècre ces mots encore plus que je la déteste elle quand elle ignore les conseils que je lui donne et qu'elle me fait me sentir comme une belle merde sous la semelle de ses jolies chaussures.
« C'est quoi votre putain de problème ? » éructé-je alors soudainement en m'arrachant du mur.
Je ne supporte pas qu'elle fasse ça, je ne supporte pas qu'elle se dénigre, qu'elle dise haut et fort ce que j'aurais compris qu'elle pense tout bas. Je ne le supporte pas, parce que lorsqu'elle le fait j'ai l'impression que ce n'est pas elle qui parle, que c'est l'autre, Yshre, j'ai l'impression que je la perds quand elle fait ça. C'est la seule raison pour laquelle son comportement m'énerve, n'est-ce pas ? La seule raison pour laquelle je suis en colère. Quoi d'autre ?
Je m'approche de la table et plaque mes deux mains dessus, l'une près de l'assiette de scones, l'autre proche de la théière, la cigarette toujours bloquée entre l'index et le majeur. Mes yeux naviguent de son visage que j'ai envie de frapper et de secouer à son carnet sur lequel je distingue quelques mots au milieu de plusieurs cercles épais, tracés un peu plus tôt avec un désespoir qui m'a fait grimacer.
« Sérieux, vous me faites quoi, là ? Soit vous êtes détestable au point qu'on puisse pas vous aimer, soit vous êtes une méchante mage noire qui ensorcelle celle qu'elle aime, c'est ça ? Oh, réveillez-vous ! »
Je donne un coup sur la table de ma main gauche. La vaisselle tremble et s'entrechoque légèrement. J'enfonce mon regard froissé de colère au fond de son œil bleu.
« Parce qu'il faudrait être dérangée, néfaste, complètement dingue pour vous aimer, hein ? C'est la condition ? Être une complètement dérangée ?! Merde ! Arrêtez de croire que c'est impossible qu'elle ait pu vous aimer parce que je vous jure que... »
que je vais vous expliquer, moi, pourquoi elle vous aime, pourquoi un jour tout son monde a commencé à tourner autour de vous. Je ne la connais pas, mais je sais ce qui lui a pris, à cette femme qui a un jour croisé votre chemin. Elle a vous a vu sur sa route, votre grande silhouette sombre, vos yeux qui regardent toujours un peu vers le bas, comme si vous culminiez plus haut que tous les autres — ou peut-être juste de moi, vous étiez si grande quand je vous ai rencontrée et moi si petite. Puis elle a entendu votre voix et elle a su, elle a su que vous ne faisiez pas partie de ceux qui se contentent de peu, de ceux qui sont comme tous les autres, qui partagent des dîners, des balades au bord du fleuve, qui marchent mains dans la mains, qui s'embrassent en rougissant ; elle a su que votre regard voyait au-delà de tout, de toutes les frontières, de tous les horizons, que vous regardiez au loin et que vous étiez capable de prendre tout ce que vous désiriez, de prendre pour comprendre, pour décortiquez, pour faire votre. Enfin, vous l'avez regardée. C'est sûrement à ce moment-là qu'elle est tombée amoureuse, vous savez, cette femme que je ne connais pas mais qui a un jour glissé une bague à votre doigt, vous l'avez regardée et alors elle a su qu'il n'y aurait plus rien au-delà de ce regard, parce que vous êtes comme moi, quand vous regardez, c'est que vous appréciez déjà, c'est que vous donnez déjà une chance. Vous ne voyez que ce qui mérite d'être vu. Une fois avoir compris cela, pourquoi ne vous aurait-elle pas aimé ? Pourquoi n'aurait-elle pas tout fait pour garder votre regard sur elle ? Pourquoi n'aurait-elle pas tout sacrifié pour que vous vous liiez à elle ? Si je devais désigner la coupable dans l'histoire, accuser celle qui a ensorcelé l'autre, je ne pointerai pas mon doigt vers vous, mais plutôt vers elle. Votre ensorcellement à vous n'avez rien de néfaste ; vous êtes ce que vous êtes, cela suffit comme ensorcellement.
Je m'écarte brusquement de la table, le cœur palpitant. Je prends une grande inspiration pour me calmer, mais ça ne calme rien.
« Vous êtes Kristen Loewy, putain, » tonné-je.
et c'est suffisant.
Je m'éloigne de la table, de son regard, de son visage, de sa présence et retourne à mon poste d'observation contre le mur. Je feins une attitude qui ne trahit pas mon coeur battant, les bras croisés et la cigarette au bord des lèvres. Mais mon regard ne la frôle plus et mes mâchoires ne se desserrent pas. Je devrais sans doute rajouter un truc, parce que conclure par une telle évidence me fera passer pour une idiote — et je n'ai pas envie de lui donner des munitions pour continuer à me déprécier. Mais je ne sais pas quoi dire. Je ne sais pas quoi dire d'autre que : moi qui ai tant de mal à donner ma confiance aux autres, je vous ai pourtant tout donné à vous et je suis attachée à vous d'une manière qui me fait honte, d'une manière qui me rend vivante, d'une manière qui me brûle mais dont j'ai besoin — si moi j'en suis là, imaginez un peu les autres. Alors arrêtez, putain, arrêtez de me faire croire que vous pensez sincèrement ne pas valoir tout cela alors que vous faites partie de ces personnes que l'on ne peut oublier. Jamais.
Je ne dis rien.
Je tire sur ma cigarette dans l'espoir de m'étouffer avec la fumée.
Je ne veux pas voir son regard sur moi. Il va me dire : « ce n'est pas réciproque », ce regard, et je ne le supporterai pas. J'aurais dû fermer ma gueule.
Dernière modification par Aelle Bristyle le 26 juin 2025, 10:24, modifié 1 fois.
Une table, deux tasses, ses yeux par-dessus la théière
Sa colère dépassa de loin la mienne quand elle s’approcha et frappa le plat de ses mains sur la table, laissant la fumée de sa cigarette voleter vers moi. Son emportement fit taire mes sentiments mêlés et les transforma en simple surprise. J’avais l’impression de me faire engueuler sans comprendre véritablement où était le problème. Non, je ne pouvais pas être aimée, à moins d’ensorceler quelqu’un, ou que le quelqu’un en question soit complètement dérangé, dingue, néfaste, voire un peu masochiste sur les bords. Quand elle interrompit sa démonstration en plein milieu d’une phrase et qu’elle conclut par « vous êtes Kristen Loewy, putain », je restai interdite, les yeux vissés dans les siens, et je la regardai s’éloigner comme elle était venue.
À ce qu’on dit, l’ego, c’est comme la confiture : moins on en a, plus on l’étale. Et moi, oh, comme je l’étalais bien ! Je l’étalais partout ! Je me sentais capable de tout, capable de saisir le monde dans le creux de ma main, de tout apprendre et tout comprendre, capable des plus grandes prouesses, de réaliser ce qu’on ne pouvait même pas concevoir… Mais capable d’être aimée ? Non. Comprendre que l’on puisse m’aimer ? C’était l’une des rares choses qui demeuraient hors de ma portée. Comme je savais tout, je ne pouvais qu’en conclure que si l’on m’aimait, on faisait erreur. Et moi, je devais au moins faire semblant de m'aimer démesurément pour compenser la haine profonde que je ressentais envers moi-même.
Aude Luneau devait être quelqu’un d’intelligent, je ne me serais pas si bien attachée à elle si elle avait été stupide. Alors, elle avait justement fini par comprendre son erreur. Libérée d’un maléfice, réel ou métaphorique, elle avait finalement pris la bonne décision et s’en était allée. Car admettons qu’elle m’ait aimée un jour, ce n’était plus le cas aujourd’hui : son absence en était la preuve.
« Alors pourquoi elle n’est pas là ? interrogeai-je doucement, incertaine de vouloir obtenir une réponse concrète à ma question. »
J’attrapai une dragée surprise de Bertie Crochue entre mon pouce et mon index et en étudiai la forme et les couleurs pour décrocher mes pensées de la peine causée par l’absence de celle qui, entre tous, aurait dû être à mes côtés lorsque j’avais perdu ma tête et mon corps.
« Je crois qu’Aude Luneau est saine d’esprit et que si je l’invitais à prendre le thé, elle me rirait au visage en partant dans la direction opposée. Supposons qu’elle m’ait aimée… Désormais, elle a cessé de le faire, dis-je d'un ton catégorique. »
Je lançai la dragée dans ma bouche et l’avalai tout cru, ne prenant même pas le temps de découvrir son parfum. Heureusement, car si je l’avais croquée, un goût de chou trop cuit aurait tapissé mes papilles.
« Toi… fis-je en saisissant une nouvelle dragée, toi, tu es là justement parce que... pour l'instant, tu es complètement dingue et dérangée. Qu'arrivera-t-il quand tu reprendras tes esprits et que tu comprendras que non seulement, tu pourrais très bien vivre sans moi, mais qu'en plus de cela, tu ne t'en sentirais que plus... libre ? »
À ce qu’on dit, l’ego, c’est comme la confiture : moins on en a, plus on l’étale. Et moi, oh, comme je l’étalais bien ! Je l’étalais partout ! Je me sentais capable de tout, capable de saisir le monde dans le creux de ma main, de tout apprendre et tout comprendre, capable des plus grandes prouesses, de réaliser ce qu’on ne pouvait même pas concevoir… Mais capable d’être aimée ? Non. Comprendre que l’on puisse m’aimer ? C’était l’une des rares choses qui demeuraient hors de ma portée. Comme je savais tout, je ne pouvais qu’en conclure que si l’on m’aimait, on faisait erreur. Et moi, je devais au moins faire semblant de m'aimer démesurément pour compenser la haine profonde que je ressentais envers moi-même.
Aude Luneau devait être quelqu’un d’intelligent, je ne me serais pas si bien attachée à elle si elle avait été stupide. Alors, elle avait justement fini par comprendre son erreur. Libérée d’un maléfice, réel ou métaphorique, elle avait finalement pris la bonne décision et s’en était allée. Car admettons qu’elle m’ait aimée un jour, ce n’était plus le cas aujourd’hui : son absence en était la preuve.
« Alors pourquoi elle n’est pas là ? interrogeai-je doucement, incertaine de vouloir obtenir une réponse concrète à ma question. »
J’attrapai une dragée surprise de Bertie Crochue entre mon pouce et mon index et en étudiai la forme et les couleurs pour décrocher mes pensées de la peine causée par l’absence de celle qui, entre tous, aurait dû être à mes côtés lorsque j’avais perdu ma tête et mon corps.
« Je crois qu’Aude Luneau est saine d’esprit et que si je l’invitais à prendre le thé, elle me rirait au visage en partant dans la direction opposée. Supposons qu’elle m’ait aimée… Désormais, elle a cessé de le faire, dis-je d'un ton catégorique. »
Je lançai la dragée dans ma bouche et l’avalai tout cru, ne prenant même pas le temps de découvrir son parfum. Heureusement, car si je l’avais croquée, un goût de chou trop cuit aurait tapissé mes papilles.
« Toi… fis-je en saisissant une nouvelle dragée, toi, tu es là justement parce que... pour l'instant, tu es complètement dingue et dérangée. Qu'arrivera-t-il quand tu reprendras tes esprits et que tu comprendras que non seulement, tu pourrais très bien vivre sans moi, mais qu'en plus de cela, tu ne t'en sentirais que plus... libre ? »
Une table, deux tasses, ses yeux par-dessus la théière
Même sa voix incertaine n'arrive pas à ramener son regard sur elle ; au contraire, même. L'entendre dire « Alors pourquoi elle n'est pas là ? » sur ce ton-là, ça me fait froncer davantage les sourcils et je persiste à regarder au loin, vers la batterie et le canapé, ne surtout pas croiser son regard sinon il me donnera encore envie de plaquer mes mains sur la table et de parler en élevant la voix pour mieux la secouer. Mais je me suis suffisamment donnée en spectacle, alors je serre le bras autour de mon buste, j'entoure ma cigarette de mes lèvres et je fume dans le silence, un silence ponctué seulement par sa voix à elle qui persiste à ne pas comprendre ce que je lui ai dit pourtant très clairement et qui continue de dire "personne ne peut m'aimer", ce qui me donne vraiment, mais alors vraiment d'envoyer valdinguer la belle table qu'elle a préparée pour moi.
Je cille lorsqu'elle parle d'inviter Luneau boire le thé ; mes yeux la frôlent brièvement, mais seulement brièvement. Le thé, c'est un truc à nous, pourquoi voudrait-elle inviter sa femme à boire le thé ? Et si elle la retrouve un jour, cessera-t-elle de m'inviter moi ? Mes entrailles se nouent au fond de mon ventre. Je resserre un peu plus mon bras autour de moi, comme pour me protéger de tous les abandons qui pourraient encore survenir. À la place, je préfère me concentrer sur les idioties qu'elle profère et quand elle affirme encore une fois que de toute façon, c'est impossible que Aude l'aime encore, même si elle se passe cette fois-ci d'imaginer une explication tirée par les cheveux, je lève les yeux au ciel en secouant vaguement la tête, prête à lui dire qu'elle est vraiment insupportablement butée à ne pas vouloir m'écouter.
J'aurais dû l'interrompre à ce moment-là, continuer de l'engueuler pour qu'elle regarde enfin la réalité en face, peut-être. J'aurais dû intervenir, mais je ne savais pas ce qui allait suivre. Je le comprends après. Déjà quand elle dit « toi », mon cœur s'emballe furieusement, comme ça, sans raison, parce qu'elle a prononcé ce mot d'une façon qui m'a littéralement forcé à ramené mes yeux sur elle. Et puis le reste arrive. Je ne sais pas comment réagir. Tu es complètement dingue et dérangée. J'entrouvre les lèvres, mais aucun son n'en sort ; je crois que je ne réalise pas trop ce que ça signifie réellement, je ne réalise pas qu'elle vient à la fois de m'insulter et de sous-entendre que puisque je l'aime, je suis dingue et dérangée, ce qui signifie au moins une chose : elle a compris ce que je sous-entendais plus tôt quand je l'engueulais. Mais je n'ai pas le temps de m'en horrifier et d'en être gênée, ni même le temps de m'agacer (l'aurais-je fait ?) d'être considérée comme dingue et dérangée, parce qu'ensuite, elle prononce la plus grosse connerie que le monde ait porté. Et ça me met hors de moi.
« Vous êtes très mal placée pour dire ça ! » tonné-je soudainement, les muscles bandés par la colère.
Je ne fais pas gaffe à la cendre qui tombe par terre sous mon coup de colère. A-t-elle réellement osé me dire ça ? Et cette façon de le dire... Ça me froisse l'intérieur, tous les organes, du cœur aux poumons, tout est froissé et tout me fait mal. Parce que moi je dois nécessairement être complètement dingue et idiote pour être encore là, hein ? C'est donc ça que vaut mon attachement pour vous ? Je suis méprisable d'être là ? Je suis haïssable de vous avoir attendue durant tout ce temps ? Et vous osez me dire que ça finira un jour ? Que je me rendrai compte un jour que ça ne vaut pas le coup ? Alors que c'est vous qui avez fait ces mêmes constatations vis à vis de moi plusieurs fois et qui m'avez abandonné ?
« Et qu'est-ce qui arrivera quand c'est vous qui vous direz ça, hein ? Qu'est-ce qui arrivera quand vous repartirez à la recherche de votre amour perdu ou de votre fils et que vous vous sentirez bien plus libre sans moi, qui suis si dingue et si dérangée ! Que vous recommencerez et que vous disparaîtrez du jour au lendemain sans aucune nouvelle ! »
Mon souffle s'entrechoque entre mes dents, mes épaules se soulèvent rapidement. Je n'avais même pas conscience de crier.
« Alors me posez pas la question ! ajouté-avec avec un mouvement de colère en la pointant d'un doigt rageur, le visage déformé par une grimace de colère. Parce que moi, contrairement, à vous, je ne suis jamais partie. Il n'y a que vous ici qui risquez de "reprendre vos esprits", alors fermez-là. »
Bordel et j'en ai tellement honte, tellement honte qu'une grosse boule se coince dans ma gorge, tellement honte que je n'arrive plus à soutenir le regard de Kristen, tellement honte que je pourrais partir, là, si seulement j'en étais capable. Mais je n'en suis pas capable. Je n'en ai même pas envie, d'ailleurs. Je me contente de me détourner d'un mouvement fluide et de me planter devant la fenêtre pour ne plus avoir à supporter son putain de regard.
Elle n'en a aucune idée. Elle ne sait pas à quel point j'ai été tout le contraire de libre, ces deux deux dernières années et demi sans elle. À quel point j'étais prisonnière de mon manque et de ma tristesse. Je n'ai jamais réussi à m'en débarrasser, même quand je me lançais le Sortilège Noir, je n'étais pas entièrement débarrassée de toutes ces choses. Et maintenant elle est de retour, ou presque, et je devrais me battre pour la convaincre que je n'ai aucun esprit à reprendre ? Merde ! Mon poing se serre brusquement ; je résiste à l'envie d'envoyer un coup dans le mur, mais c'est difficile, mon corps tremble, la colère grignote chaque parcelle de mon être. Je devrais lui donner des preuves ! Alors que c'est elle qui m'en doit ! C'est elle qui m'en devra pour toujours !
Au fond, ce qui me fait mal, c'est qu'elle me croit dérangée et dingue. C'est elle qui partira, n'est-ce pas ? C'est elle qui partira quand elle se rendra compte que je ne suis ni dérangée, ni dingue, que ce n'est pas un état passager, un état anormal ; ce n'est que moi. Je suis comme cela. Tout ce que je lui donne, là, c'est moi. Un jour, ça lui fera peur et elle partira ; par choix, par envie, par besoin.
Je cille lorsqu'elle parle d'inviter Luneau boire le thé ; mes yeux la frôlent brièvement, mais seulement brièvement. Le thé, c'est un truc à nous, pourquoi voudrait-elle inviter sa femme à boire le thé ? Et si elle la retrouve un jour, cessera-t-elle de m'inviter moi ? Mes entrailles se nouent au fond de mon ventre. Je resserre un peu plus mon bras autour de moi, comme pour me protéger de tous les abandons qui pourraient encore survenir. À la place, je préfère me concentrer sur les idioties qu'elle profère et quand elle affirme encore une fois que de toute façon, c'est impossible que Aude l'aime encore, même si elle se passe cette fois-ci d'imaginer une explication tirée par les cheveux, je lève les yeux au ciel en secouant vaguement la tête, prête à lui dire qu'elle est vraiment insupportablement butée à ne pas vouloir m'écouter.
J'aurais dû l'interrompre à ce moment-là, continuer de l'engueuler pour qu'elle regarde enfin la réalité en face, peut-être. J'aurais dû intervenir, mais je ne savais pas ce qui allait suivre. Je le comprends après. Déjà quand elle dit « toi », mon cœur s'emballe furieusement, comme ça, sans raison, parce qu'elle a prononcé ce mot d'une façon qui m'a littéralement forcé à ramené mes yeux sur elle. Et puis le reste arrive. Je ne sais pas comment réagir. Tu es complètement dingue et dérangée. J'entrouvre les lèvres, mais aucun son n'en sort ; je crois que je ne réalise pas trop ce que ça signifie réellement, je ne réalise pas qu'elle vient à la fois de m'insulter et de sous-entendre que puisque je l'aime, je suis dingue et dérangée, ce qui signifie au moins une chose : elle a compris ce que je sous-entendais plus tôt quand je l'engueulais. Mais je n'ai pas le temps de m'en horrifier et d'en être gênée, ni même le temps de m'agacer (l'aurais-je fait ?) d'être considérée comme dingue et dérangée, parce qu'ensuite, elle prononce la plus grosse connerie que le monde ait porté. Et ça me met hors de moi.
« Vous êtes très mal placée pour dire ça ! » tonné-je soudainement, les muscles bandés par la colère.
Je ne fais pas gaffe à la cendre qui tombe par terre sous mon coup de colère. A-t-elle réellement osé me dire ça ? Et cette façon de le dire... Ça me froisse l'intérieur, tous les organes, du cœur aux poumons, tout est froissé et tout me fait mal. Parce que moi je dois nécessairement être complètement dingue et idiote pour être encore là, hein ? C'est donc ça que vaut mon attachement pour vous ? Je suis méprisable d'être là ? Je suis haïssable de vous avoir attendue durant tout ce temps ? Et vous osez me dire que ça finira un jour ? Que je me rendrai compte un jour que ça ne vaut pas le coup ? Alors que c'est vous qui avez fait ces mêmes constatations vis à vis de moi plusieurs fois et qui m'avez abandonné ?
« Et qu'est-ce qui arrivera quand c'est vous qui vous direz ça, hein ? Qu'est-ce qui arrivera quand vous repartirez à la recherche de votre amour perdu ou de votre fils et que vous vous sentirez bien plus libre sans moi, qui suis si dingue et si dérangée ! Que vous recommencerez et que vous disparaîtrez du jour au lendemain sans aucune nouvelle ! »
Mon souffle s'entrechoque entre mes dents, mes épaules se soulèvent rapidement. Je n'avais même pas conscience de crier.
« Alors me posez pas la question ! ajouté-avec avec un mouvement de colère en la pointant d'un doigt rageur, le visage déformé par une grimace de colère. Parce que moi, contrairement, à vous, je ne suis jamais partie. Il n'y a que vous ici qui risquez de "reprendre vos esprits", alors fermez-là. »
Bordel et j'en ai tellement honte, tellement honte qu'une grosse boule se coince dans ma gorge, tellement honte que je n'arrive plus à soutenir le regard de Kristen, tellement honte que je pourrais partir, là, si seulement j'en étais capable. Mais je n'en suis pas capable. Je n'en ai même pas envie, d'ailleurs. Je me contente de me détourner d'un mouvement fluide et de me planter devant la fenêtre pour ne plus avoir à supporter son putain de regard.
Elle n'en a aucune idée. Elle ne sait pas à quel point j'ai été tout le contraire de libre, ces deux deux dernières années et demi sans elle. À quel point j'étais prisonnière de mon manque et de ma tristesse. Je n'ai jamais réussi à m'en débarrasser, même quand je me lançais le Sortilège Noir, je n'étais pas entièrement débarrassée de toutes ces choses. Et maintenant elle est de retour, ou presque, et je devrais me battre pour la convaincre que je n'ai aucun esprit à reprendre ? Merde ! Mon poing se serre brusquement ; je résiste à l'envie d'envoyer un coup dans le mur, mais c'est difficile, mon corps tremble, la colère grignote chaque parcelle de mon être. Je devrais lui donner des preuves ! Alors que c'est elle qui m'en doit ! C'est elle qui m'en devra pour toujours !
Au fond, ce qui me fait mal, c'est qu'elle me croit dérangée et dingue. C'est elle qui partira, n'est-ce pas ? C'est elle qui partira quand elle se rendra compte que je ne suis ni dérangée, ni dingue, que ce n'est pas un état passager, un état anormal ; ce n'est que moi. Je suis comme cela. Tout ce que je lui donne, là, c'est moi. Un jour, ça lui fera peur et elle partira ; par choix, par envie, par besoin.
Une table, deux tasses, ses yeux par-dessus la théière
Je ne me laissai pas démonter par la colère qu’elle m’envoyait en pleine figure : au contraire, je restai tout à fait impassible en attrapant une énième dragée. En fait, je réalisai qu’Aelle ne disait pas que des bêtises : effectivement, j’étais bien plus à risque de reprendre mes esprits qu’elle ne pouvait l’être. Reprendre mes esprits était, après tout, mon principal objectif. Pour autant, je n’étais pas sûre que l’accomplissement de cet objectif mènerait à un nouvel abandon… C’est vrai, je courais après une vie bien chargée, pleine d’aventures et de découvertes, je ne comptais pas rester en place et m’enfermer dans une vie faite de services dans un bar-restaurant, de coups de main dans un salon de tatouage semi-magique et de routine à base de thé et de scones tous les jeudis. Mais j’avais fait une promesse à Aelle et je ne comptais pas la briser. Avec ou sans thé, cette promesse était un moyen de me raccrocher au peu de bien qu'il devait rester en moi. D’ailleurs, j’avais toujours l’intime conviction qu'abandonner Aelle n’était pas ce que j’avais voulu, lorsque je l’avais effectivement laissée de côté…
Cette partie de ma vie ne m’était pas du tout revenue. Je ne pouvais qu’accepter ce qu’Aelle ressentait et en faire une vérité, mais j’ignorais ce qui m’avait poussée à la laisser derrière moi, pourquoi je n’avais pas cherché à ce qu’elle me rejoigne, où que j’aie pu me situer dans le vaste monde que je brûlais d'explorer, à la poursuite de ceci... cela... de telle ou telle personne. Dans un songe, il me semblait qu’elle m’accompagnait au milieu de landes obscures, que nous nous entraînions à la magie, que nous débattions de grands sujets que la plupart des sorciers n’osaient pas aborder : les expériences magiques interdites, les espaces inexplorés, les philosophies taboues, les reliques disparues... C’était flou, mais ce sentiment d'elle, censée m'accompagner dans mes recherches persistait. Je n’avais pas voulu l’abandonner. Quelque chose avait merdé. Yshre le lui avait déjà dit, pas plus tard que la semaine dernière, même si Aelle ne l’avait pas compris : rien de tout ça n’aurait dû arriver, cela ne faisait pas partie de mon plan. Même si j’ignorais quel avait été mon plan, exactement.
« Raconte-moi notre histoire. Du début jusqu’au moment où je suis partie, et même ce qu’il s’est passé après. Je sais que les choses ne se sont pas déroulées comme je l'avais prévu... Mais je ne sais pas ce que j'avais prévu. En as-tu une idée ? »
Cette partie de ma vie ne m’était pas du tout revenue. Je ne pouvais qu’accepter ce qu’Aelle ressentait et en faire une vérité, mais j’ignorais ce qui m’avait poussée à la laisser derrière moi, pourquoi je n’avais pas cherché à ce qu’elle me rejoigne, où que j’aie pu me situer dans le vaste monde que je brûlais d'explorer, à la poursuite de ceci... cela... de telle ou telle personne. Dans un songe, il me semblait qu’elle m’accompagnait au milieu de landes obscures, que nous nous entraînions à la magie, que nous débattions de grands sujets que la plupart des sorciers n’osaient pas aborder : les expériences magiques interdites, les espaces inexplorés, les philosophies taboues, les reliques disparues... C’était flou, mais ce sentiment d'elle, censée m'accompagner dans mes recherches persistait. Je n’avais pas voulu l’abandonner. Quelque chose avait merdé. Yshre le lui avait déjà dit, pas plus tard que la semaine dernière, même si Aelle ne l’avait pas compris : rien de tout ça n’aurait dû arriver, cela ne faisait pas partie de mon plan. Même si j’ignorais quel avait été mon plan, exactement.
« Raconte-moi notre histoire. Du début jusqu’au moment où je suis partie, et même ce qu’il s’est passé après. Je sais que les choses ne se sont pas déroulées comme je l'avais prévu... Mais je ne sais pas ce que j'avais prévu. En as-tu une idée ? »
Une table, deux tasses, ses yeux par-dessus la théière
« Vous aviez prévu de vous barrer, voilà ce qui était prévu ! » braillé-je en me tordant le cou pour lui jeter un regard enflammé par-dessus mon épaule.
Puis je me resserre des pieds à la tête, les bras crispés autour du corps, le bout incandescent de ma cigarette à deux centimètres d'embraser ma cape ; les jambes bien plantées dans le sol comme si je craignais qu'un ouragan m'emporte ; les mâchoires serrées à m'en éclater les dents ; le corps tremblant de la tête aux pieds d'une colère enfermée à l'intérieur de moi qui ne sait pas comment s'exprimer. J'ai du mal à respirer, comme si le chemin vers mes poumons était bloqué. Je connais bien cette sensation et je la déteste. Mais j'ai trop de mots coincés dans la gorge pour essayer de me calmer en respirant profondément par le nez. Alors je fais la seule chose sensée dans cette situation : je crache mes mots.
« Vous êtes juste partie, comme ça ! » Ma voix s'élève dans la petite cuisine et résonne contre les murs. « Et ça, craché-je en me retournant tout à coup vers Kristen, c'était bien prévu, très bien prévu même, puisque vous m'avez laissé une lettre. Quoi qu'il se soit passé, c'était après ça. Après votre putain de décision de vous barrer sans même me voir une dernière fois, alors vous cherchez pas des excuses ! »
Le visage crispé, j'essaie de reprendre mon souffle. Pendant quelques secondes, le silence siffle dans mes oreilles. Puis, sans mon accord, mes épaules s'affaissent et mon corps se dégonfle de cette colère qui m'étouffe. Oh, elle ne s'en va pas, non. Elle se tapit juste au fond de moi. Parce que la personne que j'ai en face de moi n'est pas celle que j'attendais à voir et elle ne se souvient de rien, elle ne sait pas, elle ne peut pas comprendre ma colère. Même si elle avait raison, putain. Elle avait raison dans son courrier que j'aurais dû brûler il y a des années : elle n'a pas corrompu son âme, je l'ai reconnue. Ça me fait mal de me souvenir de ses mots. Ils sont gravés à l'intérieur de moi, gravés d'une façon douloureuse qui me tiraille en répétant sans cesse : tu ne m'oublieras jamais, je façonnerai chacun de tes gestes à présent, toute ta vie changera à cause de moi.
« Vous êtes partie explorer le monde et dépasser les frontières, » soufflé-je en désignant de la main une direction inconnue ; celle du grand tout, des grandes découvertes, peut-être. Épuisée par toutes mes émotions contraires, je me passe la main sur le visage en insistant sur le creux entre mes deux sourcils ; je sens déjà un mal de tête poindre. « C'était notre truc à nous. » Ma voix est à peine un murmure. « S'affranchir des barrières, des frontières ou des limites. »
Ma main retombe le long de mon corps. Une chaleur désagréable remonte le long de ma gorge et s'incruste derrière mes yeux. Vous êtes partie sans moi. Du jour au lendemain, après avoir passé l'année à ne m'offrir de vous que des miettes, vous êtes partie comme ça. Sans venir me voir, sans discuter de tout ça autour du thé, sans m'expliquer. Vous êtes partie comme ça. Et vous savez pourquoi ? Parce que vous n'en aviez rien à foutre. Il y avait plus important là, dehors. Le monde, les frontières tentatrices, votre fils que l'on avait enlevé. Alors vous êtes partie comme ça, parce qu'après tout, pourquoi faire autrement ? Pourquoi prendre soin que cette fille que vous croisiez parfois dans les couloirs, celle avec qui vous vous échappiez parfois du château ne souffre pas trop de votre départ ? Pourquoi perdre du temps à lui annoncer votre départ en bonne et due forme alors que vous pouviez écrire une lettre ? Une lettre, c'est s'éviter les cris, les reproches, les tentatives de... Oui, j'aurais voulu vous accompagner. Si vous m'en aviez laissé l'occasion, je vous aurais demandé de m'amener avec vous, au moins durant l'été et les vacances scolaires, le temps que je sois diplômée. Je serai venue. Mais vous n'en aviez pas envie. Je le sais. Je le sais très bien. C'est vous qui avez décidé comment partir, c'est vous qui avez décidé de me laisser une simple énigme obscure pour que je ne vous retrouve pas trop vite. Vous le désiriez, cette paix loin de moi. Et ça vous étiez bien égal que je souffre. Je crois que vous n'y avez même pas pensé. Je vous déteste pour ça. Je vous détesterai toute ma vie pour ça.
Ma bouche s'ouvre et se referme. Mes yeux me piquent horriblement. Pourtant, dès que ses lèvres s'entrouvrent, mon regard s'y accroche avec un désespoir qui me donne envie de vomir.
« Ce ne sont pas des excuses que je cherche... Ce sont des explications. J'ai le sentiment que nous aurions dû nous retrouver au-delà des frontières. »
La boule dans ma gorge grossit. Au bout de mes bras, mes poings se referment. Mes yeux farfouillent vainement son visage : rien ne s'y inscrit. J'ai à peine conscience de ma cigarette, encore coincée quelque part entre mes doigts.
« Cela n'a pas eu lieu et je me demande pourquoi. Cette lettre, est-elle encore en ta possession ? Pourrais-tu me la faire lire ?
Si ma rancœur était un sortilège, ce bâtiment aurait déjà explosé. Mais ma rancœur n'a rien de magique. Elle n'est qu'un tas de sentiments entremêlés désagréables qui fourmillent à l'intérieur de mon corps. Elle est cette chose inextricable qui me noue la gorge et qui me donne envie de hurler. Elle est le regard lourd de ressentiment que je fais peser sur cette femme sans laquelle je n'arrive pas à vivre.
« Si vous aviez fait les choses bien, on aurait même pas eu besoin de se retrouver au-delà, on y serait allées ensemble. J'vais vous la chercher votre putain de lettre. »
Ma voix se brise sur le dernier mot. Mais presque instantanément, je transplane dans un craquement bruyant et brutal qui va à l'encontre d'une des règles de politesse que je m'impose à moi-même : ne jamais transplaner à l'intérieur. Mais d'avoir transplané devant son nez me grise, parce qu'à l'époque où elle avait toute sa mémoire j'en étais incapable.
La magie m'écrase, me secoue, me brinquebale et me recrache violemment en Écosse, sous une averse glaciale qui me coupe le souffle. Pas suffisamment, cependant, pour que je ne fasse pas exactement ce à quoi j'ai pensé en activant ma magie : je me retourne souplement et envoie mon poing percuter le tronc qui est exactement là où je savais qu'il serait. La douleur explose dans mes phalanges. L'instant d'après, quand je me recroqueville sous la pluie en gémissant, je me trouve vraiment, vraiment très bête, mais au moins n'ai-je plus cette insupportable envie de pleurer.
Je renifle tout de même quand, baguette en main, je creuse la terre pour déterrer le coffre dans lequel j'ai rangé mes biens les plus précieux. Le froid me fait trembler. J'imagine Kristen seule dans la cuisine avec ses dragées.
« Bien fait pour votre gueule, » je marmonne en déverrouillant le coffre.
Je l'imagine, le regard bloqué sur l'endroit où j'ai disparu.
« Je ne cherche pas des excuses, mimé-je d'une voix trop grave, avant de ricaner méchamment. De toute façon, vous en avez pas, même si vous allez essayer de vous en trouver, vous voulez qu'on parie ? » articulé-je d'une voix rageuse en farfouillant sous ses carnets pour retrouver sa lettre. Mes doigts se referment sur un parchemin bien familier. « Hein ! hurlé-je tout à coup vers le ciel. Vous voulez qu'on parie ?! »
J'envoie quelques sortilèges un peu trop brutaux. Un monticule de terre énorme s'arrache du sol et déracine presque le sapin près duquel le coffre est habituellement enterré. D'un mouvement colérique, j'envoie ledit coffre dans le trou. Je protège, je range, je suis en colère, je pousse des cris colériques parce que je sais que je suis seule au monde sous cette pluie glaciale, dans cette montagne perdue, je donne des coups de pieds aux arbres, je fais exploser un tronc d'un Reducto, je lance des injures au ciel et presque toutes terminent par Kristen Loewy, j'éructe sous la pluie. Surtout, j'essaie de ne pas faire attention au fait que je ne sais pas exactement pourquoi je suis si en colère, alors que j'avais envie de pleurer il y a quelques minutes. J'essaie de ne pas faire attention à mes entrailles qui s'entortillent, à la voix qui murmure : lui donner cette lettre, c'est perdre du terrain, elle va se trouver des excuses et tu auras l'air bien conne, toi, après, avec tes deux ans gâchés à l'attendre et à l'espérer, t'auras l'air bien conne d'avoir mis tant de temps à comprendre qu'elle t'avait laissé une énigme, t'auras l'air bien conne d'avoir été si triste, tellement triste que plus rien d'autre n'a compté, tellement triste que t'as bien failli pas t'en relever. Bien conne, ouais.
Je transplane subitement, sans même avoir cherché à me calmer avant. Je désigne Kristen Loewy coupable de tous mes tourments, de toutes mes émotions, de tous mes cris, de toutes mes larmes, de toutes mes phalanges abîmées, du rhume carabiné que je me suis tapé en début de semaine et qui va certainement s'aggraver. De tout.
La lumière dans la cuisine m'éclate les yeux.
« Putain, » sifflé-je entre mes dents en battant des paupières.
Je dégouline sur le plancher, je tremble effroyablement et au moment de tendre la main pour donner sa lettre à Kristen, j'éternue si fort que je suis obligée de me détourner pour ne pas lui cracher à la figure. Mais finalement, j'y arrive : je lui fourre la lettre entre les mains. Puis je fais une chose toute simple dont j'ai l'habitude, tellement l'habitude que je trouve ça réconfortant : je fuis.
« J'vais aux toilettes, » marmonné-je d'une voix fermée qui va si bien avec mes sourcils froncés.
Mais au moment de sortir, au lieu de refermer normalement la porte derrière moi je la claque très fort. Et ça me fait un bien fou. Un peu comme si je lui disais : allez vous faire foutre avec votre lettre de merde.
Puis je me resserre des pieds à la tête, les bras crispés autour du corps, le bout incandescent de ma cigarette à deux centimètres d'embraser ma cape ; les jambes bien plantées dans le sol comme si je craignais qu'un ouragan m'emporte ; les mâchoires serrées à m'en éclater les dents ; le corps tremblant de la tête aux pieds d'une colère enfermée à l'intérieur de moi qui ne sait pas comment s'exprimer. J'ai du mal à respirer, comme si le chemin vers mes poumons était bloqué. Je connais bien cette sensation et je la déteste. Mais j'ai trop de mots coincés dans la gorge pour essayer de me calmer en respirant profondément par le nez. Alors je fais la seule chose sensée dans cette situation : je crache mes mots.
« Vous êtes juste partie, comme ça ! » Ma voix s'élève dans la petite cuisine et résonne contre les murs. « Et ça, craché-je en me retournant tout à coup vers Kristen, c'était bien prévu, très bien prévu même, puisque vous m'avez laissé une lettre. Quoi qu'il se soit passé, c'était après ça. Après votre putain de décision de vous barrer sans même me voir une dernière fois, alors vous cherchez pas des excuses ! »
Le visage crispé, j'essaie de reprendre mon souffle. Pendant quelques secondes, le silence siffle dans mes oreilles. Puis, sans mon accord, mes épaules s'affaissent et mon corps se dégonfle de cette colère qui m'étouffe. Oh, elle ne s'en va pas, non. Elle se tapit juste au fond de moi. Parce que la personne que j'ai en face de moi n'est pas celle que j'attendais à voir et elle ne se souvient de rien, elle ne sait pas, elle ne peut pas comprendre ma colère. Même si elle avait raison, putain. Elle avait raison dans son courrier que j'aurais dû brûler il y a des années : elle n'a pas corrompu son âme, je l'ai reconnue. Ça me fait mal de me souvenir de ses mots. Ils sont gravés à l'intérieur de moi, gravés d'une façon douloureuse qui me tiraille en répétant sans cesse : tu ne m'oublieras jamais, je façonnerai chacun de tes gestes à présent, toute ta vie changera à cause de moi.
« Vous êtes partie explorer le monde et dépasser les frontières, » soufflé-je en désignant de la main une direction inconnue ; celle du grand tout, des grandes découvertes, peut-être. Épuisée par toutes mes émotions contraires, je me passe la main sur le visage en insistant sur le creux entre mes deux sourcils ; je sens déjà un mal de tête poindre. « C'était notre truc à nous. » Ma voix est à peine un murmure. « S'affranchir des barrières, des frontières ou des limites. »
Ma main retombe le long de mon corps. Une chaleur désagréable remonte le long de ma gorge et s'incruste derrière mes yeux. Vous êtes partie sans moi. Du jour au lendemain, après avoir passé l'année à ne m'offrir de vous que des miettes, vous êtes partie comme ça. Sans venir me voir, sans discuter de tout ça autour du thé, sans m'expliquer. Vous êtes partie comme ça. Et vous savez pourquoi ? Parce que vous n'en aviez rien à foutre. Il y avait plus important là, dehors. Le monde, les frontières tentatrices, votre fils que l'on avait enlevé. Alors vous êtes partie comme ça, parce qu'après tout, pourquoi faire autrement ? Pourquoi prendre soin que cette fille que vous croisiez parfois dans les couloirs, celle avec qui vous vous échappiez parfois du château ne souffre pas trop de votre départ ? Pourquoi perdre du temps à lui annoncer votre départ en bonne et due forme alors que vous pouviez écrire une lettre ? Une lettre, c'est s'éviter les cris, les reproches, les tentatives de... Oui, j'aurais voulu vous accompagner. Si vous m'en aviez laissé l'occasion, je vous aurais demandé de m'amener avec vous, au moins durant l'été et les vacances scolaires, le temps que je sois diplômée. Je serai venue. Mais vous n'en aviez pas envie. Je le sais. Je le sais très bien. C'est vous qui avez décidé comment partir, c'est vous qui avez décidé de me laisser une simple énigme obscure pour que je ne vous retrouve pas trop vite. Vous le désiriez, cette paix loin de moi. Et ça vous étiez bien égal que je souffre. Je crois que vous n'y avez même pas pensé. Je vous déteste pour ça. Je vous détesterai toute ma vie pour ça.
Ma bouche s'ouvre et se referme. Mes yeux me piquent horriblement. Pourtant, dès que ses lèvres s'entrouvrent, mon regard s'y accroche avec un désespoir qui me donne envie de vomir.
« Ce ne sont pas des excuses que je cherche... Ce sont des explications. J'ai le sentiment que nous aurions dû nous retrouver au-delà des frontières. »
La boule dans ma gorge grossit. Au bout de mes bras, mes poings se referment. Mes yeux farfouillent vainement son visage : rien ne s'y inscrit. J'ai à peine conscience de ma cigarette, encore coincée quelque part entre mes doigts.
« Cela n'a pas eu lieu et je me demande pourquoi. Cette lettre, est-elle encore en ta possession ? Pourrais-tu me la faire lire ?
Si ma rancœur était un sortilège, ce bâtiment aurait déjà explosé. Mais ma rancœur n'a rien de magique. Elle n'est qu'un tas de sentiments entremêlés désagréables qui fourmillent à l'intérieur de mon corps. Elle est cette chose inextricable qui me noue la gorge et qui me donne envie de hurler. Elle est le regard lourd de ressentiment que je fais peser sur cette femme sans laquelle je n'arrive pas à vivre.
« Si vous aviez fait les choses bien, on aurait même pas eu besoin de se retrouver au-delà, on y serait allées ensemble. J'vais vous la chercher votre putain de lettre. »
Ma voix se brise sur le dernier mot. Mais presque instantanément, je transplane dans un craquement bruyant et brutal qui va à l'encontre d'une des règles de politesse que je m'impose à moi-même : ne jamais transplaner à l'intérieur. Mais d'avoir transplané devant son nez me grise, parce qu'à l'époque où elle avait toute sa mémoire j'en étais incapable.
La magie m'écrase, me secoue, me brinquebale et me recrache violemment en Écosse, sous une averse glaciale qui me coupe le souffle. Pas suffisamment, cependant, pour que je ne fasse pas exactement ce à quoi j'ai pensé en activant ma magie : je me retourne souplement et envoie mon poing percuter le tronc qui est exactement là où je savais qu'il serait. La douleur explose dans mes phalanges. L'instant d'après, quand je me recroqueville sous la pluie en gémissant, je me trouve vraiment, vraiment très bête, mais au moins n'ai-je plus cette insupportable envie de pleurer.
Je renifle tout de même quand, baguette en main, je creuse la terre pour déterrer le coffre dans lequel j'ai rangé mes biens les plus précieux. Le froid me fait trembler. J'imagine Kristen seule dans la cuisine avec ses dragées.
« Bien fait pour votre gueule, » je marmonne en déverrouillant le coffre.
Je l'imagine, le regard bloqué sur l'endroit où j'ai disparu.
« Je ne cherche pas des excuses, mimé-je d'une voix trop grave, avant de ricaner méchamment. De toute façon, vous en avez pas, même si vous allez essayer de vous en trouver, vous voulez qu'on parie ? » articulé-je d'une voix rageuse en farfouillant sous ses carnets pour retrouver sa lettre. Mes doigts se referment sur un parchemin bien familier. « Hein ! hurlé-je tout à coup vers le ciel. Vous voulez qu'on parie ?! »
J'envoie quelques sortilèges un peu trop brutaux. Un monticule de terre énorme s'arrache du sol et déracine presque le sapin près duquel le coffre est habituellement enterré. D'un mouvement colérique, j'envoie ledit coffre dans le trou. Je protège, je range, je suis en colère, je pousse des cris colériques parce que je sais que je suis seule au monde sous cette pluie glaciale, dans cette montagne perdue, je donne des coups de pieds aux arbres, je fais exploser un tronc d'un Reducto, je lance des injures au ciel et presque toutes terminent par Kristen Loewy, j'éructe sous la pluie. Surtout, j'essaie de ne pas faire attention au fait que je ne sais pas exactement pourquoi je suis si en colère, alors que j'avais envie de pleurer il y a quelques minutes. J'essaie de ne pas faire attention à mes entrailles qui s'entortillent, à la voix qui murmure : lui donner cette lettre, c'est perdre du terrain, elle va se trouver des excuses et tu auras l'air bien conne, toi, après, avec tes deux ans gâchés à l'attendre et à l'espérer, t'auras l'air bien conne d'avoir mis tant de temps à comprendre qu'elle t'avait laissé une énigme, t'auras l'air bien conne d'avoir été si triste, tellement triste que plus rien d'autre n'a compté, tellement triste que t'as bien failli pas t'en relever. Bien conne, ouais.
Je transplane subitement, sans même avoir cherché à me calmer avant. Je désigne Kristen Loewy coupable de tous mes tourments, de toutes mes émotions, de tous mes cris, de toutes mes larmes, de toutes mes phalanges abîmées, du rhume carabiné que je me suis tapé en début de semaine et qui va certainement s'aggraver. De tout.
La lumière dans la cuisine m'éclate les yeux.
« Putain, » sifflé-je entre mes dents en battant des paupières.
Je dégouline sur le plancher, je tremble effroyablement et au moment de tendre la main pour donner sa lettre à Kristen, j'éternue si fort que je suis obligée de me détourner pour ne pas lui cracher à la figure. Mais finalement, j'y arrive : je lui fourre la lettre entre les mains. Puis je fais une chose toute simple dont j'ai l'habitude, tellement l'habitude que je trouve ça réconfortant : je fuis.
« J'vais aux toilettes, » marmonné-je d'une voix fermée qui va si bien avec mes sourcils froncés.
Mais au moment de sortir, au lieu de refermer normalement la porte derrière moi je la claque très fort. Et ça me fait un bien fou. Un peu comme si je lui disais : allez vous faire foutre avec votre lettre de merde.
*
La lettre est de la plume de Kristen, les paroles de Kristen sont de la plume de Kristen.Lettre de Kristen à Aelle
Envoyée en juin 2047
ReducioAelle,
Tu ne seras pas surprise quand, lors du dernier dîner de l’année, j’annoncerai que je ne reviendrai pas à Poudlard en septembre.
Tu ne seras pas surprise non plus en lisant cette lettre, je crois, car nous savions toutes les deux que ce moment finirait par arriver. Poudlard était ma tentative de rédemption. J’ai pensé que tu faisais partie de ce processus, que tu étais mon occasion de faire mieux. J’aimerais me dire que je t’ai utilisée dans ce but, mais je serais bien loin de la vérité.
Nous ne sommes pas faites pour vivre entre quatre murs. Je pensais échapper à l’orage en restant sagement assise dans ce bureau depuis lequel j’écris ces mots, mais il gronde toujours à l’intérieur. Je ne peux plus attendre que le danger frappe à ma porte : j’irai au-devant et prendrai tout ce qui est mien.
Mes recherches stagnent. Je pensais que parvenir à effacer l’ultime frontière me suffirait, mais j’en veux plus. Il est certaines barrières que l’on ne peut concevoir ; c’est à leur poursuite que je me lance. Je veux trouver les réponses aux questions que je ne me pose pas.
J’espère que nous nous reverrons, un jour. Quand tu auras trouvé la force de pardonner mon silence. Il y a une probabilité pour qu’à ce moment-là, mon visage te semble changé, mais je ne crois pas être en mesure de corrompre mon âme : tu me reconnaîtras.
Je te souhaite le meilleur dans tes recherches. Explore chaque route et garde le cap.
Plus noire sera la nuit, plus claire sera ta boussole. Quand la Lune ne noie pas les étoiles, l’Ombre contemple l’immensité.
Kristen
Une table, deux tasses, ses yeux par-dessus la théière
Une fois de plus, j’absorbai ses cris et son regard mauvais sans afficher la moindre émotion. Ce qu’elle me renvoyait n’était pas grand-chose face aux sentiments qui m’avaient traversée depuis le début de notre rendez-vous, entre la rage et la peur que m’avait fait ressentir Baldur et la vénération qui avait gonflé mon cœur à la vue d’Aude Luneau, cette sorcière incroyable que j’aurais soupçonné d’être une vélane si je m’étais souvenue de leur existence. Les reproches et l’air grognon d’Aelle… ce n’était rien de nouveau. Bien sûr, cela me tourmentait plus que je ne le laissais croire : j’avais vu la jeune sorcière me poursuivre dans mes cauchemars, me reprochant de l’avoir abandonnée. Oui, je m’en voulais pour cela, même si je n’en comprenais pas les raisons. Mais les cris issus de la réalité étaient plus faciles à encaisser que les déformations cauchemardesques que j’avais affrontées la semaine passée.
En conservant mon masque de neutralité, je m’agaçai un peu des reproches d’Aelle, qui me jetait à la figure que j’étais « juste partie, comme ça ». Je ne doutais pas que c’était là sa vérité, toute reconstruite par la rancœur qui l’animait. En revanche, cette explication qui n’en était pas une me semblait beaucoup trop simpliste. Elle ne devait pas tout savoir, j’étais convaincue qu’il y avait une très bonne raison à mon départ précipité. Si je ne savais pas tout de moi, j’étais pourtant certaine que je ne faisais rien sans raison. Si je comprenais son sentiment de frustration, je n’acceptai pas ses mensonges, fussent-ils induits par l’ignorance ou la colère. Je tapotai mes doigts contre la table avec impatience, la laissant enchaîner, lui donnant l’occasion d’éclaircir son propos beaucoup trop vague d’enfant contrariée.
Quand ce semblant d’explication arriva, j’esquissai un sourire à peine perceptible et j’interrompis le mouvement de mes doigts. J’avais voulu explorer le monde et dépasser les frontières, m’affranchir des limites, voilà qui me semblait bien plus cohérent qu’un départ sans raison, « juste comme ça ». Une nouvelle pensée pour mon dragon perdu me traversa. Que j’avais hâte de le retrouver pour m’envoler avec lui… Je ne laissai pas mes pensées s’envoler trop loin et je continuai d’observer Aelle, qui prétendait que s’affranchir des barrières, « c’était notre truc à nous ». Je ne pouvais que la croire, car cela pouvait expliquer ce lien qui nous unissait, mais je n’avais pour l’instant pas de preuve concrète. Tout ce que je savais, c’était qu’effectivement, c’était mon truc à moi. C’était inscrit dans mes gènes, gravé sur ma peau, ça faisait battre mon cœur et me sentir en vie. C’était ce à quoi j’aspirais du plus profond de mon être. Peut-être qu’effectivement, j’avais voulu qu’elle m’accompagne. Ou plutôt, que ce soit moi qui l’accompagne sur ce chemin. Ce sentiment que nous aurions dû vivre ensemble des aventures persistait et me donnait plus de confiance en cette idée que la découverte, c’était peut-être bien notre truc.
Il me semblait que les réponses à mes questions pouvaient résider dans cette lettre qu’elle avait mentionnée. Ce serait là ma première occasion de lire les mots qui émanaient directement de moi, sans passer par le filtre déformant d’Aelle. J’espérais comprendre ce qui m’avait concrètement traversé l’esprit au moment où j’avais pris la décision de quitter Poudlard. Aelle accepta de me ramener cette « putain de » lettre, et je dois avouer que je ne m’attendais pas à la voir disparaître aussitôt, dans un bruit de claquement que je savais désormais être caractéristique du transplanage.
Lorsqu’elle fut partie, je relâchai mes épaules, abaissai le masque de neutralité sur mon visage, et soupirai longuement. Pendant qu’elle imitait ma voix, du haut du plateau sur lequel elle s’était rendue (ce que j’ignorais évidemment), j’imitais la sienne, en passant un doigt sur le bord de ma tasse à thé pour me distraire :
« Votre putain de décision dans votre putain de lettre, allez vous faire foutre, Kristen putain de Loewy ! »
Je secouai la tête.
« Elle ne s’arrête jamais... »
J’avais si bien éteint mes pensées, toute concentrée sur le bord lisse de ma tasse, que même s’il avait été murmuré, j’entendis le premier mot qu’elle lâcha tout doucement en réapparaissant dans la cuisine. Devinez lequel… Oui, encore un « putain ». Devant le comique de cette situation qui rejoignait très bien mes pensées, je retins un rire qui se traduisit par un raclement au fond de ma gorge tandis que je commençais à douter de l’étendue de son vocabulaire.
J’eus un mouvement de recul protecteur quand elle manqua de m’éternuer dessus, puis elle me tendit la lettre et la fourra dans ma main avant de s’éclipser aux toilettes. Je la regardai partir et ne la dépliai que lorsqu’elle eut claqué la putain de porte derrière elle. Le gouffre des années qui nous séparait s’imposa à mon esprit. J’avais l’impression de me disputer avec mon adolescente de fille et je secouai à nouveau la tête, l’air de dire « quelle drama queen, comme disent les jeunes », en étant bien sûr très loin d'imaginer que je n’étais pas la dernière des drama queens non plus.
Finalement, je reportai toute mon attention sur la lettre, convaincue que j’y trouverai des réponses absolument claires qui apporteraient toute la lumière sur les circonstances de mon départ. J’observai d’abord les lettres finement tracées, avec beaucoup d’élégance je dois dire (le « A » majuscule ouvrant la lettre au début du prénom de la jeune sorcière était tout à fait grandiose et occupait une bonne partie de l’espace), et je fus satisfaite de constater que mon écriture n’avait pas tellement changé depuis cette époque. Celle qui avait écrit ces mots et moi-même semblions bien être la même personne et cette pensée était rassurante.
Je bloquai d’abord sur la phrase évoquant ma rédemption et la façon dont j’aurais pu utiliser Aelle pour y parvenir. Je relevai les yeux vers la porte des toilettes où s’était réfugiée la sorcière. Alors, déjà à l’époque, ce doute me tiraillait. Restais-je près d’elle pour me convaincre que je n’étais pas si pourrie que ça ? Aujourd’hui, ma promesse n’était-elle qu’un exercice de bonne conduite ? Ou pire, un moyen d’arriver à d’autres fins, c’est-à-dire la résurrection de ma mémoire ? Ou bien, y avait-il plus que cela ? Un lien puissant qui nous unissait, celui du goût de l’aventure, des découvertes, du dépassement des limites ?
Après avoir lu plusieurs fois cette phrase, je passai au paragraphe suivant. Il me sembla assez obscur. J’étais sûre qu’il y avait là un sens caché mais je n’étais plus capable de le comprendre. Après quoi courais-je, exactement ? Le savoir ? Mon fils ? Baldur ? Le danger quel qu’il soit ? Le paragraphe suivant n’atténua pas ma perplexité : de quelle « ultime frontière », que j’avais apparemment réussi à effacer, voulais-je parler ? Une réponse me vint naturellement, celle de la limite à laquelle tout être vivant se voit un jour confronté, mais cela me semblait trop improbable, même pour moi. Et puis, que voulais-je de plus, à l’époque ? Je ne pouvais pas me souvenir de ce que je savais, et encore moins de ce que je ne savais pas.
Puis, une autre phrase me sauta aux yeux. « Il y a une probabilité pour qu’à ce moment-là, mon visage te semble changé, mais je ne crois pas être en mesure de corrompre mon âme. » Je pointai mon index sur ces mots et j’allai crier « Eurêka » tel Archimède sortant de son bain, excitée à l’idée de partager ma découverte à Aelle, quand je réalisai qu’elle n’était pas encore sortie des toilettes. Mon corps s’affaissa sous le poids de la déception et je relis cette phrase plusieurs fois. Finalement, j’avais bel et bien prévu ce qui était arrivé. Mon visage – et pas seulement – avait bien changé mais mon âme demeurait… Certes, plus corrompue que je ne l’aurais souhaité. Mais la réponse était là ! C’était évident, parmi tout ce charabia pompeux que j’avais couché sur le papier, cette phrase-là jurait absolument, elle criait une vérité claire comme de l’eau de roche !
Je pris le temps de lire la suite et haussai un sourcil en découvrant les dernières phrases, qui parlaient de nuit, de boussole, de lune et d’ombre, dans un mélange de mots qui ne semblaient pas vraiment avoir de rapports entre eux. Je n’étais pas sûre qu’il s’agisse-là d’un effet de style ou d’une énigme, mais c’était certainement la partie la plus incompréhensible de toute cette lettre.
Je reposai le papier, attrapai mon stylo et notai la phrase la plus marquante de cette lettre dans mon carnet noir. Je traçai les derniers mots quand Aelle sortit des toilettes. Son air grognon ne l’avait pas quittée et il refroidit mon excitation. Je restai calme en relisant les mots que j’avais écrits.
« Il y a une probabilité pour qu’à ce moment-là, mon visage te semble changé, mais je ne crois pas être en mesure de corrompre mon âme : tu me reconnaîtras. »
Je levai les yeux vers elle. Je préférais ne pas émettre la moindre hypothèse pour l’instant : c’était elle, la destinataire de la lettre. Peut-être avait-elle déjà eu l’occasion d’explorer les méandres de mes mots trop flous.
« Il faut croire que j’avais envisagé des retrouvailles dans ces circonstances… inattendues. Cela dit, je dois bien admettre que cette lettre n’est pas un exemple de clarté... »
En effet, c'était une putain de lettre.
En conservant mon masque de neutralité, je m’agaçai un peu des reproches d’Aelle, qui me jetait à la figure que j’étais « juste partie, comme ça ». Je ne doutais pas que c’était là sa vérité, toute reconstruite par la rancœur qui l’animait. En revanche, cette explication qui n’en était pas une me semblait beaucoup trop simpliste. Elle ne devait pas tout savoir, j’étais convaincue qu’il y avait une très bonne raison à mon départ précipité. Si je ne savais pas tout de moi, j’étais pourtant certaine que je ne faisais rien sans raison. Si je comprenais son sentiment de frustration, je n’acceptai pas ses mensonges, fussent-ils induits par l’ignorance ou la colère. Je tapotai mes doigts contre la table avec impatience, la laissant enchaîner, lui donnant l’occasion d’éclaircir son propos beaucoup trop vague d’enfant contrariée.
Quand ce semblant d’explication arriva, j’esquissai un sourire à peine perceptible et j’interrompis le mouvement de mes doigts. J’avais voulu explorer le monde et dépasser les frontières, m’affranchir des limites, voilà qui me semblait bien plus cohérent qu’un départ sans raison, « juste comme ça ». Une nouvelle pensée pour mon dragon perdu me traversa. Que j’avais hâte de le retrouver pour m’envoler avec lui… Je ne laissai pas mes pensées s’envoler trop loin et je continuai d’observer Aelle, qui prétendait que s’affranchir des barrières, « c’était notre truc à nous ». Je ne pouvais que la croire, car cela pouvait expliquer ce lien qui nous unissait, mais je n’avais pour l’instant pas de preuve concrète. Tout ce que je savais, c’était qu’effectivement, c’était mon truc à moi. C’était inscrit dans mes gènes, gravé sur ma peau, ça faisait battre mon cœur et me sentir en vie. C’était ce à quoi j’aspirais du plus profond de mon être. Peut-être qu’effectivement, j’avais voulu qu’elle m’accompagne. Ou plutôt, que ce soit moi qui l’accompagne sur ce chemin. Ce sentiment que nous aurions dû vivre ensemble des aventures persistait et me donnait plus de confiance en cette idée que la découverte, c’était peut-être bien notre truc.
Il me semblait que les réponses à mes questions pouvaient résider dans cette lettre qu’elle avait mentionnée. Ce serait là ma première occasion de lire les mots qui émanaient directement de moi, sans passer par le filtre déformant d’Aelle. J’espérais comprendre ce qui m’avait concrètement traversé l’esprit au moment où j’avais pris la décision de quitter Poudlard. Aelle accepta de me ramener cette « putain de » lettre, et je dois avouer que je ne m’attendais pas à la voir disparaître aussitôt, dans un bruit de claquement que je savais désormais être caractéristique du transplanage.
Lorsqu’elle fut partie, je relâchai mes épaules, abaissai le masque de neutralité sur mon visage, et soupirai longuement. Pendant qu’elle imitait ma voix, du haut du plateau sur lequel elle s’était rendue (ce que j’ignorais évidemment), j’imitais la sienne, en passant un doigt sur le bord de ma tasse à thé pour me distraire :
« Votre putain de décision dans votre putain de lettre, allez vous faire foutre, Kristen putain de Loewy ! »
Je secouai la tête.
« Elle ne s’arrête jamais... »
J’avais si bien éteint mes pensées, toute concentrée sur le bord lisse de ma tasse, que même s’il avait été murmuré, j’entendis le premier mot qu’elle lâcha tout doucement en réapparaissant dans la cuisine. Devinez lequel… Oui, encore un « putain ». Devant le comique de cette situation qui rejoignait très bien mes pensées, je retins un rire qui se traduisit par un raclement au fond de ma gorge tandis que je commençais à douter de l’étendue de son vocabulaire.
J’eus un mouvement de recul protecteur quand elle manqua de m’éternuer dessus, puis elle me tendit la lettre et la fourra dans ma main avant de s’éclipser aux toilettes. Je la regardai partir et ne la dépliai que lorsqu’elle eut claqué la putain de porte derrière elle. Le gouffre des années qui nous séparait s’imposa à mon esprit. J’avais l’impression de me disputer avec mon adolescente de fille et je secouai à nouveau la tête, l’air de dire « quelle drama queen, comme disent les jeunes », en étant bien sûr très loin d'imaginer que je n’étais pas la dernière des drama queens non plus.
Finalement, je reportai toute mon attention sur la lettre, convaincue que j’y trouverai des réponses absolument claires qui apporteraient toute la lumière sur les circonstances de mon départ. J’observai d’abord les lettres finement tracées, avec beaucoup d’élégance je dois dire (le « A » majuscule ouvrant la lettre au début du prénom de la jeune sorcière était tout à fait grandiose et occupait une bonne partie de l’espace), et je fus satisfaite de constater que mon écriture n’avait pas tellement changé depuis cette époque. Celle qui avait écrit ces mots et moi-même semblions bien être la même personne et cette pensée était rassurante.
Je bloquai d’abord sur la phrase évoquant ma rédemption et la façon dont j’aurais pu utiliser Aelle pour y parvenir. Je relevai les yeux vers la porte des toilettes où s’était réfugiée la sorcière. Alors, déjà à l’époque, ce doute me tiraillait. Restais-je près d’elle pour me convaincre que je n’étais pas si pourrie que ça ? Aujourd’hui, ma promesse n’était-elle qu’un exercice de bonne conduite ? Ou pire, un moyen d’arriver à d’autres fins, c’est-à-dire la résurrection de ma mémoire ? Ou bien, y avait-il plus que cela ? Un lien puissant qui nous unissait, celui du goût de l’aventure, des découvertes, du dépassement des limites ?
Après avoir lu plusieurs fois cette phrase, je passai au paragraphe suivant. Il me sembla assez obscur. J’étais sûre qu’il y avait là un sens caché mais je n’étais plus capable de le comprendre. Après quoi courais-je, exactement ? Le savoir ? Mon fils ? Baldur ? Le danger quel qu’il soit ? Le paragraphe suivant n’atténua pas ma perplexité : de quelle « ultime frontière », que j’avais apparemment réussi à effacer, voulais-je parler ? Une réponse me vint naturellement, celle de la limite à laquelle tout être vivant se voit un jour confronté, mais cela me semblait trop improbable, même pour moi. Et puis, que voulais-je de plus, à l’époque ? Je ne pouvais pas me souvenir de ce que je savais, et encore moins de ce que je ne savais pas.
Puis, une autre phrase me sauta aux yeux. « Il y a une probabilité pour qu’à ce moment-là, mon visage te semble changé, mais je ne crois pas être en mesure de corrompre mon âme. » Je pointai mon index sur ces mots et j’allai crier « Eurêka » tel Archimède sortant de son bain, excitée à l’idée de partager ma découverte à Aelle, quand je réalisai qu’elle n’était pas encore sortie des toilettes. Mon corps s’affaissa sous le poids de la déception et je relis cette phrase plusieurs fois. Finalement, j’avais bel et bien prévu ce qui était arrivé. Mon visage – et pas seulement – avait bien changé mais mon âme demeurait… Certes, plus corrompue que je ne l’aurais souhaité. Mais la réponse était là ! C’était évident, parmi tout ce charabia pompeux que j’avais couché sur le papier, cette phrase-là jurait absolument, elle criait une vérité claire comme de l’eau de roche !
Je pris le temps de lire la suite et haussai un sourcil en découvrant les dernières phrases, qui parlaient de nuit, de boussole, de lune et d’ombre, dans un mélange de mots qui ne semblaient pas vraiment avoir de rapports entre eux. Je n’étais pas sûre qu’il s’agisse-là d’un effet de style ou d’une énigme, mais c’était certainement la partie la plus incompréhensible de toute cette lettre.
Je reposai le papier, attrapai mon stylo et notai la phrase la plus marquante de cette lettre dans mon carnet noir. Je traçai les derniers mots quand Aelle sortit des toilettes. Son air grognon ne l’avait pas quittée et il refroidit mon excitation. Je restai calme en relisant les mots que j’avais écrits.
« Il y a une probabilité pour qu’à ce moment-là, mon visage te semble changé, mais je ne crois pas être en mesure de corrompre mon âme : tu me reconnaîtras. »
Je levai les yeux vers elle. Je préférais ne pas émettre la moindre hypothèse pour l’instant : c’était elle, la destinataire de la lettre. Peut-être avait-elle déjà eu l’occasion d’explorer les méandres de mes mots trop flous.
« Il faut croire que j’avais envisagé des retrouvailles dans ces circonstances… inattendues. Cela dit, je dois bien admettre que cette lettre n’est pas un exemple de clarté... »
En effet, c'était une putain de lettre.
Une table, deux tasses, ses yeux par-dessus la théière
Le bruit de la porte de la cuisine qui claque me poursuit encore lorsque je me glisse dans le petit espace où se trouvent les toilettes. Cette porte-ci, je la referme plus calmement avant de m'y adosser. Là, je ferme les yeux et plonge le visage entre mes mains pour tenter d'essuyer toutes les émotions qui s'y sont accrochées, en provenance directe du reste de mon corps. Fichues émotions. L'angoisse me tord les entrailles, comme une vague qui vient lécher la plage : à chaque aller-retour, j'ai de plus en plus l'impression que je vais rendre le peu que j'ai dans mon estomac. Pas grand chose, donc. J'essaie de respirer calmement, comme me le conseille Zikomo quand il me surprend dans ce genre de moment. Pendant une fraction de seconde, je m'imagine quitter silencieusement la pièce et descendre le retrouver, lui dire « elle m'énerve, elle comprend pas, elle va encore se trouver des excuses, tu sais, et donner l'impression que je n'avais aucune raison d'être en colère ces deux dernières années, j'ai pas envie d'y retourner ». Sauf que je n'ai aucune intention d'y aller et de lui dire tout cela, tout simplement parce que j'ai envie d'y retourner. Autant que je le crains. Ce sont deux sentiments désagréables qui se combattent en moi, l'un m'arrache les tripes, l'autre le cœur. Et ils se battent inlassablement pour prendre le contrôle de mon corps. C'est épuisant. Ça a toujours été comme ça. Depuis ma cinquième année.
Je patiente dans le silence des toilettes, la vue cachée par mes mains. Je l'imagine lire la lettre et s'enorgueillir des merdes qu'elle m'y a écrit. Se réjouira-t-elle des quelques vérités qu'elle y trouvera ? Froncera-t-elle des sourcils en lisant la fin ? Ou alors la pointera-t-elle du doigt, triomphante, en s'exclamant : « Là ! La solution était sous tes yeux depuis le début ! ». Évidemment, je ne doute pas qu'elle me parlera de l'autre phrase, celle qui parle de son visage. Parce que oui, je l'ai reconnue, son âme, derrière ces traits inconnus et juvéniles. Évidemment. Mon cœur se serre à cette idée. Je n'ai pas envie qu'elle pointe cette phrase comme si c'était la solution ultime. Elle me dira : « Tu as vu, je te l'avais bien dit que ça arriverait ! » et pour elle, cela effacera tout le reste, l'abandon subit et la lâcheté dont elle a fait preuve à l'époque, ça effacera également ces deux dernières années. Et j'aurais envie de lui exploser le crâne à coup de Repulso.
Je reste dans cette positon jusqu'à ce que je me déconnecte avec la réalité. Jusqu'à ce que je me retrouve visage levé vers le plafond à observer les fissures sur la peinture blanche. À ce moment-là, je pousse un nouveau soupir, ferme brièvement les yeux et me décolle de la porte. Il faudra bien y retourner un jour ou l'autre. Malgré tout, je me prépare : j'installe sur mon visage le masque grognon qui représente ce que je ressens à l'intérieur, je prépare mes yeux à fusiller et ma bouche à reprocher. Et lorsque je me sens suffisamment prête, je pousse la porte de la cuisine et reviens dans la pièce.
Automatiquement mon regard la trouve ; il se détourne dès que ses yeux rencontrent les miens. Et s'obscurcit dès que sa voix résonne dans la pièce. Mes mâchoires se crispent douloureusement en réponse. Évidemment, il fallait qu'elle me cite cette phrase ! Exactement celle-là ! L'ironie de la situation me donne envie de rire, l'un de ces rires nerveux qui secouent les épaules et me font passer pour une folle — je le ravale dans une inspiration brusque.
Je me suis immobilisée au milieu de la pièce dès qu'elle a parlé. Je la surplombe de là, bras croisés, yeux baissés non pas sur elle mais sur la lettre qu'elle tient entre ses doigts et sur laquelle j'ai tant crié, tant pleuré, tant fait preuve de violence. Par contre, j'ai un ricanement intempestif lorsqu'elle conclut, parce que je ne m'y attendais pas ; qui aurait cru qu'elle reconnaisse ses torts ? J'ai l'impression qu'une bulle d'air tiède vient d'exploser au creux de mon corps ; ça me fait du bien. Cette conclusion est si surprenante et ça va tellement à l'encontre de tout ce que je pensais qu'elle me dirait que je ne retiens pas les mots qui veulent m'échapper.
« C'est un euphémisme de dire ça, » rétorqué-je dans un nouveau ricanement en secouant légèrement la tête. Je serre davantage les bras autour de mon buste. « La prochaine fois, essayez plutôt d'envisager d'être plus claire. »
Ma voix est si froide qu'elle pourrait me cisailler la gorge. Je considère Kristen pendant quelques secondes avant m'arracher à elle. Je ne vais pas m'asseoir sur la chaise, ni même m'adosser près de la fenêtre comme tout à l'heure. Je me demande si elle a quelque chose de plus fort que du thé, dans ces placards. Je ne pose pas la question. Je me dirige vers le canapé et je m'y laisse tomber, bras et jambes croisées. De là, ça me semble plus raisonnable de la regarder. Elle est plus loin. C'est moins douloureux. Et ce sera moins douloureux quand elle me sortira son chapelet d'excuses pour effacer mes deux putains d'années de souffrance. Quelle idiote j'ai été. Quelle idiote je suis de souffrir pour elle.
Parce que ce n'est pas évident, je le dis : là on est typiquement à un moment où moi, la plume, je sais qu'Aelle est à ça de se calmer, parce qu'elle a apprécié la conclusion de Kristen. Elle attend d'autres preuves qu'elle reconnait ses torts pour l'exprimer. Et moi, la plume, je sais qu'on est à ça de partir en cacahuète, parce que Kristen n'appréciera pas sa froideur. Tout ça pour dire qu'il y a un gouffre entre ce qu'Aelle ressent et ce qu'elle exprime/montre. C'est très amusant. Bien que légèrement frustrant, n'est-ce pas ?
Je patiente dans le silence des toilettes, la vue cachée par mes mains. Je l'imagine lire la lettre et s'enorgueillir des merdes qu'elle m'y a écrit. Se réjouira-t-elle des quelques vérités qu'elle y trouvera ? Froncera-t-elle des sourcils en lisant la fin ? Ou alors la pointera-t-elle du doigt, triomphante, en s'exclamant : « Là ! La solution était sous tes yeux depuis le début ! ». Évidemment, je ne doute pas qu'elle me parlera de l'autre phrase, celle qui parle de son visage. Parce que oui, je l'ai reconnue, son âme, derrière ces traits inconnus et juvéniles. Évidemment. Mon cœur se serre à cette idée. Je n'ai pas envie qu'elle pointe cette phrase comme si c'était la solution ultime. Elle me dira : « Tu as vu, je te l'avais bien dit que ça arriverait ! » et pour elle, cela effacera tout le reste, l'abandon subit et la lâcheté dont elle a fait preuve à l'époque, ça effacera également ces deux dernières années. Et j'aurais envie de lui exploser le crâne à coup de Repulso.
Je reste dans cette positon jusqu'à ce que je me déconnecte avec la réalité. Jusqu'à ce que je me retrouve visage levé vers le plafond à observer les fissures sur la peinture blanche. À ce moment-là, je pousse un nouveau soupir, ferme brièvement les yeux et me décolle de la porte. Il faudra bien y retourner un jour ou l'autre. Malgré tout, je me prépare : j'installe sur mon visage le masque grognon qui représente ce que je ressens à l'intérieur, je prépare mes yeux à fusiller et ma bouche à reprocher. Et lorsque je me sens suffisamment prête, je pousse la porte de la cuisine et reviens dans la pièce.
Automatiquement mon regard la trouve ; il se détourne dès que ses yeux rencontrent les miens. Et s'obscurcit dès que sa voix résonne dans la pièce. Mes mâchoires se crispent douloureusement en réponse. Évidemment, il fallait qu'elle me cite cette phrase ! Exactement celle-là ! L'ironie de la situation me donne envie de rire, l'un de ces rires nerveux qui secouent les épaules et me font passer pour une folle — je le ravale dans une inspiration brusque.
Je me suis immobilisée au milieu de la pièce dès qu'elle a parlé. Je la surplombe de là, bras croisés, yeux baissés non pas sur elle mais sur la lettre qu'elle tient entre ses doigts et sur laquelle j'ai tant crié, tant pleuré, tant fait preuve de violence. Par contre, j'ai un ricanement intempestif lorsqu'elle conclut, parce que je ne m'y attendais pas ; qui aurait cru qu'elle reconnaisse ses torts ? J'ai l'impression qu'une bulle d'air tiède vient d'exploser au creux de mon corps ; ça me fait du bien. Cette conclusion est si surprenante et ça va tellement à l'encontre de tout ce que je pensais qu'elle me dirait que je ne retiens pas les mots qui veulent m'échapper.
« C'est un euphémisme de dire ça, » rétorqué-je dans un nouveau ricanement en secouant légèrement la tête. Je serre davantage les bras autour de mon buste. « La prochaine fois, essayez plutôt d'envisager d'être plus claire. »
Ma voix est si froide qu'elle pourrait me cisailler la gorge. Je considère Kristen pendant quelques secondes avant m'arracher à elle. Je ne vais pas m'asseoir sur la chaise, ni même m'adosser près de la fenêtre comme tout à l'heure. Je me demande si elle a quelque chose de plus fort que du thé, dans ces placards. Je ne pose pas la question. Je me dirige vers le canapé et je m'y laisse tomber, bras et jambes croisées. De là, ça me semble plus raisonnable de la regarder. Elle est plus loin. C'est moins douloureux. Et ce sera moins douloureux quand elle me sortira son chapelet d'excuses pour effacer mes deux putains d'années de souffrance. Quelle idiote j'ai été. Quelle idiote je suis de souffrir pour elle.
Parce que ce n'est pas évident, je le dis : là on est typiquement à un moment où moi, la plume, je sais qu'Aelle est à ça de se calmer, parce qu'elle a apprécié la conclusion de Kristen. Elle attend d'autres preuves qu'elle reconnait ses torts pour l'exprimer. Et moi, la plume, je sais qu'on est à ça de partir en cacahuète, parce que Kristen n'appréciera pas sa froideur. Tout ça pour dire qu'il y a un gouffre entre ce qu'Aelle ressent et ce qu'elle exprime/montre. C'est très amusant. Bien que légèrement frustrant, n'est-ce pas ?
Une table, deux tasses, ses yeux par-dessus la théière
Je la vis ricaner au milieu de la pièce, pas franchement hilare pour autant, ses bras croisés devant elle comme pour se donner de la contenance – ou pour se protéger. Sûrement un peu de deux. Faire comme si tout lui passait au-dessus, et par « tout », j’entendais bien : l’hypothèse que je l’abandonnerai encore en lui laissant pour toute explication une lettre absconse qui pouvait grosso-modo se résumer par : « je me casse car j’en ai envie, attrape-moi si tu peux. » J’étais à la fois désolée par mon attitude et pour autant absolument pas étonnée, voire presque amusée : il me semblait que ce résumé, c’était tout moi. Ou du moins, tout ce que j’avais été. Je raccrochai mes pensées à la promesse de prendre le thé avec Aelle chaque semaine comme on se raccroche au bord d’un précipice… et que l’on est quand même bizarrement curieux de savoir ce qu’il y a, tout en bas. En vérité, je ne savais pas quoi penser de moi-même. J’ignorais si je devais vraiment changer cette partie de moi. La culpabilité de l’égoïsme d’un côté, le désir absolu de liberté et d’indépendance de l’autre, m’envoyaient des messages contradictoires et j’avais du mal à déterminer ce qui était bien et ce qui était mal. Ce qui était essentiel et ce qui était à jeter. Ce qui faisait partie de mon identité que j’aspirais à retrouver plus que tout, et ce que je devais améliorer au prétexte de ma renaissance.
En attendant, je me doutais de ce qu’Aelle pouvait espérer entendre, toute réfugiée dans le canapé de Marshall. Je ne savais pas si mes paroles étaient honnêtes ou purement contextuelles quand je dis :
« Espérons qu’il n’y aura pas de prochaine fois. »
Je sentis un pincement dans ma gorge car ma voix sonnait faux. J’aurais voulu nuancer : « ou bien que je ne me contenterai pas de t’écrire une lettre cette fois » ou encore : « espérons, même si je ne peux pas te le promettre… ». Mais j’avais déjà promis de la revoir chaque semaine. Et dans le fond, cela me faisait du bien. J’espérais que ces rendez-vous me lieraient un peu plus à moi-même, car dans les yeux d’Aelle, dans ses yeux seulement, j’étais Kristen Loewy et même si je devais aller me faire foutre, je n’étais pas tout à fait monstrueuse. C’était important. Mais si je devais nuancer, peut-être ajouterais-je : « pour l’instant… ». Car si j’étais incapable de reconnaître mon passé, j’étais encore moins en mesure de prédire mon avenir.
Je me retins d’apporter toute nuance à ce que je venais de dire, même si l’espoir que j’avais évoqué n’avait rien d’une certitude… et je me demandais si Aelle le remarquerait. Il aurait été indécent de remettre en question de façon plus évidente ma propre promesse, qui avait été bien ferme, en plus de cela : je l’avais répétée deux fois ! « Je ne te lâcherai pas et j’ai bien l’intention de t’inviter au moins une fois par semaine pour prendre le thé. Je te le promets. Je te le promets. » J’essayais de trop bien faire, j’avais promis avec conviction sur le moment, j’avais préparé ce festin, et pourtant, l’horizon se dessinait toujours au loin… et je courais après, parfaitement seule, comme attirée par un aimant qui ne pouvait fonctionner que sur moi, m'obligeant à laisser les autres sur place. Par Morgane, pourquoi m’obstinais-je à vouloir en même temps une chose et son contraire ?
Je cherchai dans ma mémoire quelque chose qui pourrait me raccrocher à Aelle de façon beaucoup plus forte, pour que ma promesse soit plus séduisante que l’idée d’être libre de tout engagement. Mais dans ma mémoire, il n’y avait que des sentiments mêlés, certes incroyablement puissants, mais qui ne se rapportaient à rien de concret. Pour faire un choix… Non, pour être en mesure de tenir ma promesse, je devais comprendre ce qui m’avait réellement poussé à la faire. Au-delà de la culpabilité ; pour qu’elle ne soit pas seulement « une occasion de faire mieux », comme je l’avais écrit des années auparavant dans cette fichue lettre, et au-delà des intérêts égoïstes qui me poussaient à vouloir simplement exister dans son regard.
« Je te le redemande… Aelle, raconte-moi notre histoire, ne t’arrête pas avant d’avoir terminé. Je te laisserai parler et si j’ai des questions, j’attendrai la fin. »
En attendant, je me doutais de ce qu’Aelle pouvait espérer entendre, toute réfugiée dans le canapé de Marshall. Je ne savais pas si mes paroles étaient honnêtes ou purement contextuelles quand je dis :
« Espérons qu’il n’y aura pas de prochaine fois. »
Je sentis un pincement dans ma gorge car ma voix sonnait faux. J’aurais voulu nuancer : « ou bien que je ne me contenterai pas de t’écrire une lettre cette fois » ou encore : « espérons, même si je ne peux pas te le promettre… ». Mais j’avais déjà promis de la revoir chaque semaine. Et dans le fond, cela me faisait du bien. J’espérais que ces rendez-vous me lieraient un peu plus à moi-même, car dans les yeux d’Aelle, dans ses yeux seulement, j’étais Kristen Loewy et même si je devais aller me faire foutre, je n’étais pas tout à fait monstrueuse. C’était important. Mais si je devais nuancer, peut-être ajouterais-je : « pour l’instant… ». Car si j’étais incapable de reconnaître mon passé, j’étais encore moins en mesure de prédire mon avenir.
Je me retins d’apporter toute nuance à ce que je venais de dire, même si l’espoir que j’avais évoqué n’avait rien d’une certitude… et je me demandais si Aelle le remarquerait. Il aurait été indécent de remettre en question de façon plus évidente ma propre promesse, qui avait été bien ferme, en plus de cela : je l’avais répétée deux fois ! « Je ne te lâcherai pas et j’ai bien l’intention de t’inviter au moins une fois par semaine pour prendre le thé. Je te le promets. Je te le promets. » J’essayais de trop bien faire, j’avais promis avec conviction sur le moment, j’avais préparé ce festin, et pourtant, l’horizon se dessinait toujours au loin… et je courais après, parfaitement seule, comme attirée par un aimant qui ne pouvait fonctionner que sur moi, m'obligeant à laisser les autres sur place. Par Morgane, pourquoi m’obstinais-je à vouloir en même temps une chose et son contraire ?
Je cherchai dans ma mémoire quelque chose qui pourrait me raccrocher à Aelle de façon beaucoup plus forte, pour que ma promesse soit plus séduisante que l’idée d’être libre de tout engagement. Mais dans ma mémoire, il n’y avait que des sentiments mêlés, certes incroyablement puissants, mais qui ne se rapportaient à rien de concret. Pour faire un choix… Non, pour être en mesure de tenir ma promesse, je devais comprendre ce qui m’avait réellement poussé à la faire. Au-delà de la culpabilité ; pour qu’elle ne soit pas seulement « une occasion de faire mieux », comme je l’avais écrit des années auparavant dans cette fichue lettre, et au-delà des intérêts égoïstes qui me poussaient à vouloir simplement exister dans son regard.
« Je te le redemande… Aelle, raconte-moi notre histoire, ne t’arrête pas avant d’avoir terminé. Je te laisserai parler et si j’ai des questions, j’attendrai la fin. »