Flexuosité
Printemps 2050
Astaroth s’était reposée sur ses épaules et faisait onduler l’avant de son corps sur le bras de Hjúki. Dans sa main libre, il tenait encore une longue branche. Il n’était pas dans sa tête, mais il espérait la respecter. Il s’imaginait que lui offrir le choix signifiait quelque chose, c’est pourquoi il proposait toujours une branche, un support naturel autre que son corps autour duquel s’enrouler, pour ne pas la forcer. Comment s’assurer qu’elle avait véritablement eu la liberté, voulu se poser sur le jeune mage ? lui-même n’avait aucune certitude. Ce n’était pas sans raison qu’il ne s’était jamais occupé de familier dans sa jeunesse. Il voulait qu’elle soit bien avant tout, pas seulement qu’elle le conforte par ce poids, par la caresse de ses écailles. L’une des libertés qu’il tenait à lui présenter rimait avec le printemps. Les températures hivernales n’étaient pas clémentes pour les créatures au sang-froid, mais la terre réchauffée par la caresse de Sól devrait lui être plus accueillante. Était-ce l’idéal ? Il l’ignorait. Il avait vite compris qu’être responsable du bien-être d’une vie allait de pair avec les doutes. Elle était si jeune… était-ce bien prudent de lui permettre de chasser ? D’un autre côté, elle pourrait développer sa nature prédatrice, son autonomie en sortant en milieu naturel traquer sa subsistance, plutôt que de dépendre d’un régime imposé, des repas consciencieusement présentés par Hjúki en respectant les fréquences conseillées dans les manuels spécialisés. *Es-tu prête ?* Il ne lui parle pas, l’idée de tenter de communiquer avec elle en anglais ou même en allemand lui paraît bien trop étrange. Il est persuadé qu’elle comprend bien mieux son parfum, ses vibrations, les pulsations que ses pensées suscitent, qu’une articulation formulée et syllabique. Et lui ressent chaque mouvement, chaque sinuosité contre son corps.
Les abords du Foyer des Merveilles ? ont pris bien des couleurs depuis leur installation hivernale, le potager commence à porter ses premiers fruits, l’éclosion de pousses sauvages apporte un foisonnement visuel encore en éveil. Il observe la tête d’Astaroth, se dresser à l’affût… d’il ne sait quoi, mais elle a l’air de réagir. Hjúki s’accroupit alors pour lui donner accès aux fourrés, un terrain d’exploration en lequel il s’imagine que des musaraignes ou quelque autre rongeur des champs devait bien se trouver pour satisfaire ses appétits. Si c’est une bonne idée… eh bien, il devrait le voir. Si elle rechigne… elle démontra peut-être son incapacité à comprendre à ses besoins. En tailleur sur l’herbe, ses Perles-de-Nótt suivent l’éloignement des anneaux aux motifs devenus si familiers au fil des semaines à les côtoyer. Zut, qui sont les dangers pour les serpents, déjà ? Les rapaces ? Est-ce qu’il doit vérifier qu’aucune menace ne guette depuis l’Azur ? ou vaut-il mieux la surveiller en priorité ? Où s’aventure-t’… non ! la clôture ne va pas jusqu’au sol. Alors qu’il s’est levé et précipité, il est trop tard. Elle s’était déjà échappée dans l’allée, à l’assaut de l’inconnu. Traînant toujours la branche qui sera, qui sait, plus utile qu’une baguette, il s’engage à son tour, ne sachant s’il faudrait immédiatement la récupérer par tous les moyens, même magiques, ou lui faire confiance pour être protégée par ses instincts et lui revenir d’elle-même. Espérons du moins qu’aucun voisin n’ait pour familier une souris, ce n’est pas ainsi qu’il comptait les rencontrer.
Flexuosité
Loutry Sainte Chaspoule, Printemps
Elsie, 15 ans (Vème année)
Sentiers
Archer céleste, défunt qu'on réveille, Hélios le timide s'appliquait à jouer sa sonate printanière, dont les mélodies entêtantes rappelaient aux habitants de Loutry que l'hiver finit toujours par prendre fin. Le gris des pierres ne trouvait plus d'écho dans ce ciel travesti, voûte dont la terne parure avait laissé place à une fourrure blanche, découpée en volutes, nuages sur lesquels se posaient les yeux rêveurs d'Elsie.
Loutry lui avait terriblement manqué ces derniers temps, bien qu'elle ne voulût pas se l'avouer. Les couloirs du Château, son parc, son lac, sa forêt, ses mystères : tout cela avait un charme certain, mais elle leur préférait, en secret, la tranquillité de son village natal. Lorsqu'elle avait franchi à nouveau le pont discret marquant l'entrée de la commune, elle avait senti un frisson parcourir ses doigts, remonter le long de ses bras, puis gagner son cœur. Ici, elle se sentait en paix. Elle avait cependant longuement hésité avant de passer ces vacances dans l'antre familial. Un sentiment de peur lui avait mordu les lèvres, lorsqu'elle s'était souvenue de la déchirure éprouvée au sortir des deux semaines de trêve hivernale. Le temps qu'elle avait passé avec ses parents et ses grands-parents l'avaient liée, attachée aux clôtures de Loutry, elle s'était senti prisonnière de cette étreinte tendre et douloureuse des siens. Le souvenir du baiser de *maman* sur son front avant qu'elle ne reprenne le Poudlard Express l'avait accablée pendant plusieurs semaines. Et puis, comme d'habitude, le rythme des cours, des devoirs, des lectures inhérent à la vie du Château l'avaient à nouveau emportée dans un élan d'enthousiasme, et elle avait presque oublié (se persuadait-elle) le Moulin à l'abandon, la rivière et son murmure, la voix de sa mère, l'éclat de rire de son père. Revenir à Loutry pour le Printemps, c'était se livrer au chant des Sirènes... Mais l'amour qu'elle portait à ses parents était si fort, si précieux, qu'elle avait fait le voyage, s'extirpant du gouffre de l'oubli.
Ce matin, Elsie s'était levée très tôt pour prendre son petit déjeuner sur une colline jouxtant la commune, guettant les premiers rayons du soleil. Éclairée par la lueur de sa mémoire, elle avait traîné ses bottes noires dans les chemins encore boueux de son village, au cours de la dernière heure de la nuit. Elle était restée longtemps perchée sur son Promontoire, ivre des senteurs nouvelles qui inondaient ses narines et ses poumons. Puis elle avait fait demi-tour, et revenait vers chez elle en passant par le centre du village. Il n'y avait pas grand monde, comme d'habitude, seulement quelques ivrognes déjà attablés sur la place et de rares passants. L'adolescente poursuivit sa route, claquemurée dans ses pensées, jusqu'à apercevoir un S inhabituel se diriger vers elle. *Qu'est-ce que...* Il s'agissait d'un serpent.
Elle s'arrêta, faisant face de l'animal, bien que plus haute que lui. Elsie n'avait jamais craint les serpents ; elle n'avait jamais goûté aux croyances religieuses qui en faisaient un tentateur pernicieux. Le plus grand Tentateur, à ses yeux, n'était autre que l'homme lui-même, qui se fourvoyait sans cesse, se laissait guider par ses désirs les plus sombres, puant d'orgueil, violent jusqu'au sang. Les quatre premières années qu'Elsie avait passées à Poudlard avaient en cela brisé net les chaînes bien-aimées de son innocence. En tout cas, ce serpent ne l'effrayait pas, mais elle craignait de l'intimider. Elle se pencha, puis s'accroupit, afin de ne pas le surplomber de son anthropocentrisme.
Lorsqu'elle leva les yeux, elle vit plus loin, un jeune homme aux cheveux noirs dont elle n'avait aucun souvenir — ou alors, ce souvenir était fort lointain, enfoui sous un drap stellaire — et qui se dirigeait lui aussi dans sa direction. Était-il le propriétaire de cet animal ? Elsie fronça les sourcils. Connaissait-elle désormais aussi mal son propre village et ses habitants.
Sur la partition d'Hélios, un dièse dissonant s'engouffrait dans une brèche de bronze.
Elsie, 15 ans (Vème année)
Sentiers
Archer céleste, défunt qu'on réveille, Hélios le timide s'appliquait à jouer sa sonate printanière, dont les mélodies entêtantes rappelaient aux habitants de Loutry que l'hiver finit toujours par prendre fin. Le gris des pierres ne trouvait plus d'écho dans ce ciel travesti, voûte dont la terne parure avait laissé place à une fourrure blanche, découpée en volutes, nuages sur lesquels se posaient les yeux rêveurs d'Elsie.
Loutry lui avait terriblement manqué ces derniers temps, bien qu'elle ne voulût pas se l'avouer. Les couloirs du Château, son parc, son lac, sa forêt, ses mystères : tout cela avait un charme certain, mais elle leur préférait, en secret, la tranquillité de son village natal. Lorsqu'elle avait franchi à nouveau le pont discret marquant l'entrée de la commune, elle avait senti un frisson parcourir ses doigts, remonter le long de ses bras, puis gagner son cœur. Ici, elle se sentait en paix. Elle avait cependant longuement hésité avant de passer ces vacances dans l'antre familial. Un sentiment de peur lui avait mordu les lèvres, lorsqu'elle s'était souvenue de la déchirure éprouvée au sortir des deux semaines de trêve hivernale. Le temps qu'elle avait passé avec ses parents et ses grands-parents l'avaient liée, attachée aux clôtures de Loutry, elle s'était senti prisonnière de cette étreinte tendre et douloureuse des siens. Le souvenir du baiser de *maman* sur son front avant qu'elle ne reprenne le Poudlard Express l'avait accablée pendant plusieurs semaines. Et puis, comme d'habitude, le rythme des cours, des devoirs, des lectures inhérent à la vie du Château l'avaient à nouveau emportée dans un élan d'enthousiasme, et elle avait presque oublié (se persuadait-elle) le Moulin à l'abandon, la rivière et son murmure, la voix de sa mère, l'éclat de rire de son père. Revenir à Loutry pour le Printemps, c'était se livrer au chant des Sirènes... Mais l'amour qu'elle portait à ses parents était si fort, si précieux, qu'elle avait fait le voyage, s'extirpant du gouffre de l'oubli.
Ce matin, Elsie s'était levée très tôt pour prendre son petit déjeuner sur une colline jouxtant la commune, guettant les premiers rayons du soleil. Éclairée par la lueur de sa mémoire, elle avait traîné ses bottes noires dans les chemins encore boueux de son village, au cours de la dernière heure de la nuit. Elle était restée longtemps perchée sur son Promontoire, ivre des senteurs nouvelles qui inondaient ses narines et ses poumons. Puis elle avait fait demi-tour, et revenait vers chez elle en passant par le centre du village. Il n'y avait pas grand monde, comme d'habitude, seulement quelques ivrognes déjà attablés sur la place et de rares passants. L'adolescente poursuivit sa route, claquemurée dans ses pensées, jusqu'à apercevoir un S inhabituel se diriger vers elle. *Qu'est-ce que...* Il s'agissait d'un serpent.
Elle s'arrêta, faisant face de l'animal, bien que plus haute que lui. Elsie n'avait jamais craint les serpents ; elle n'avait jamais goûté aux croyances religieuses qui en faisaient un tentateur pernicieux. Le plus grand Tentateur, à ses yeux, n'était autre que l'homme lui-même, qui se fourvoyait sans cesse, se laissait guider par ses désirs les plus sombres, puant d'orgueil, violent jusqu'au sang. Les quatre premières années qu'Elsie avait passées à Poudlard avaient en cela brisé net les chaînes bien-aimées de son innocence. En tout cas, ce serpent ne l'effrayait pas, mais elle craignait de l'intimider. Elle se pencha, puis s'accroupit, afin de ne pas le surplomber de son anthropocentrisme.
Lorsqu'elle leva les yeux, elle vit plus loin, un jeune homme aux cheveux noirs dont elle n'avait aucun souvenir — ou alors, ce souvenir était fort lointain, enfoui sous un drap stellaire — et qui se dirigeait lui aussi dans sa direction. Était-il le propriétaire de cet animal ? Elsie fronça les sourcils. Connaissait-elle désormais aussi mal son propre village et ses habitants.
Sur la partition d'Hélios, un dièse dissonant s'engouffrait dans une brèche de bronze.
Plus voir qu'avoir
Flexuosité
Telle une créature craintive à l’idée de quitter son nid, il franchit à son tour les limites du Foyer. Sillonner les allées du village n’était pas prévu, mais il n’envisage pas de rentrer, de l’abandonner en comptant sur sa patience pour la voir retourner auprès de lui, repue. Ses Perles-de-Nótt traquent des brins d’herbe que le poids d’un corps serpentant aurait pu coucher, et embrassent plus généralement ce décor champêtre auquel il ne s’est pas encore tout à fait habitué. Peuplé de Silhouettes encore majoritairement inconnues. Après leur installation, ils ne s’étaient pas présentés au voisinage, n’avaient pas organisé de pendaison de crémaillère. La nature semi-magique des lieux n’est pas dépaysante, il aime l’idée que certains coins témoignent d’une cohabitation possible. Serait-il présomptueux de la croire harmonieuse ? Hjúki ne compte du moins pas parmi ceux chez qui la mention de moldus remue une hostilité. Le jeune mage n’avait jamais vécu dans une ville réservée aux sorciers, et savoir qu’un tel endroit existait, et qu’il y travaillait désormais, continuait à le révulser. Quelle hypocrite recommandation que d’inviter la communauté magique à se rassembler dans la nouvelle capitale, non seulement fruit d’une spoliation, mais surtout impénétrable aux couples mixtes, bannissant les parents des jeunes sangs-mêlés du fait de leur barrière repousse-moldu. Seuls les arriérés refusant résolument le mélange pouvaient y résider durablement, accepter cette insupportable ségrégation. Ces dernières années, en se terrant loin, il lui était possible de se protéger d’œillères. De ne pas se sentir concerné. À la Nouvelle Sainte-Mangouste, savoir que des patients, traversant parfois de terribles épreuves, n’avaient pas le droit au soutien de leurs proches au prétexte que la magie ne circulait en eux… comment fermer les yeux sur une cruauté qui lui était maintenant jetée au visage, dans son quotidien. Dont il pouvait deviser avec sa sœur, qui assistait au même spectacle. Il n’était pas convaincu des bienfaits de ce repli, la fétichisation de la prétendue pureté ne saurait mener qu’à leur extinction.
Qu’Astaroth croise une Silhouette moldue ou sorcière… il n’avait pas de raison de plus redouter la première que la seconde. Les humains sont cruels, représentent sans doute une menace plus terrifiante encore que celle d’un aigle qui fondrait sur elle, mais ce n’est pas une histoire d’accès à la magie ou non. Abattre un serpent mortel était un fait d’armes glorifiant parmi les sorciers. L’avidité menait à dévorer la chair reptilienne dans le conte du ‘Serpent blanc’, pour gagner des pouvoirs. Son cousin Anaël, en Serpent de Bois, voyait sans doute ces créatures sous le prisme du respect, baigné des légendes transmises par son père.
Une pointe d’inquiétude l’habite alors qu’il suit sa trace. Et si quelqu’un agressait, accusait son innocente serpente sous couvert de dangerosité extrapolée ? C’est une grande enfant, une adolescente peut-être, qui semble avoir croisé sa sinueuse route. La jeunesse n’est pas nécessairement candide, pour autant le jeune adulte ne se méfie pas. Elle n’a pas l’air… enfin, c’est sans doute d’une bête naïveté de se fier à l’apparence. Les chasseurs d’écailles ne savent-ils pas enjôler leurs proies ? Et ses motifs sont si beaux… Hjúki ne sait pas être suspicieux par nature, alors il s’approche doucement, observe le comportement du reptile. Est-elle en chasse, à l’affût d’un vivier de proies, désire-t-elle explorer les sentiers de Loutry ? En se penchant, il pose délicatement ses doigts sur le sol, de légères vibrations qui signalent sa présence à Astaroth, en même temps qu’il essaie de rassurer la jeune Silhouette, en murmure.
« Elle a faim, mais n’est pas anthropophage. Vous souhaitez vous présenter ? Elle peut goûter votre Parfum. » Jusqu’alors, Astaroth connaissait celui de Hjúki, et de Phœbe. Il se persuadait qu’en se familiarisant avec l’air de l’adolescente, le risque de défiance s’atténuait des deux côtés.
Qu’Astaroth croise une Silhouette moldue ou sorcière… il n’avait pas de raison de plus redouter la première que la seconde. Les humains sont cruels, représentent sans doute une menace plus terrifiante encore que celle d’un aigle qui fondrait sur elle, mais ce n’est pas une histoire d’accès à la magie ou non. Abattre un serpent mortel était un fait d’armes glorifiant parmi les sorciers. L’avidité menait à dévorer la chair reptilienne dans le conte du ‘Serpent blanc’, pour gagner des pouvoirs. Son cousin Anaël, en Serpent de Bois, voyait sans doute ces créatures sous le prisme du respect, baigné des légendes transmises par son père.
Une pointe d’inquiétude l’habite alors qu’il suit sa trace. Et si quelqu’un agressait, accusait son innocente serpente sous couvert de dangerosité extrapolée ? C’est une grande enfant, une adolescente peut-être, qui semble avoir croisé sa sinueuse route. La jeunesse n’est pas nécessairement candide, pour autant le jeune adulte ne se méfie pas. Elle n’a pas l’air… enfin, c’est sans doute d’une bête naïveté de se fier à l’apparence. Les chasseurs d’écailles ne savent-ils pas enjôler leurs proies ? Et ses motifs sont si beaux… Hjúki ne sait pas être suspicieux par nature, alors il s’approche doucement, observe le comportement du reptile. Est-elle en chasse, à l’affût d’un vivier de proies, désire-t-elle explorer les sentiers de Loutry ? En se penchant, il pose délicatement ses doigts sur le sol, de légères vibrations qui signalent sa présence à Astaroth, en même temps qu’il essaie de rassurer la jeune Silhouette, en murmure.
« Elle a faim, mais n’est pas anthropophage. Vous souhaitez vous présenter ? Elle peut goûter votre Parfum. » Jusqu’alors, Astaroth connaissait celui de Hjúki, et de Phœbe. Il se persuadait qu’en se familiarisant avec l’air de l’adolescente, le risque de défiance s’atténuait des deux côtés.
Flexuosité
Dans l'attente d'un Sens donné à cette apparition presque mythologique, Elsie se rapprocha lentement du serpent pour mieux observer sa silhouette solide, ses sonorités saillantes. Le noir de ses prunelles engloutissait l'espace, enveloppe tiède d'Hypnos, tandis que le temps demeurait suspendu à l'étendoir juvénile de ses paupières. Les événements étaient rares au sein de ce village modeste : cette rencontre insolite avait suffi pour que le ronronnement continu d'un réel figé laisse le commencement d'un sifflement enrayer cette léthargie immémoriale.
Puis le regard d'Elsie se releva une nouvelle fois vers son interlocuteur, qui était manifestement le complice tranquille de cet animal. Il avait paru clair à l'adolescente, dès l'instant où un s s'était dessiné au milieu de son chemin, qu'il ne s'agissait pas d'un serpent parmi d'autres, comme ceux que l'on pouvait croiser dans la campagne environnante, mais d'un être lié, singulier, qui avait l'habitude du contact avec les hommes. Cette impression, elle n'aurait pas pu l'expliquer. Elle relevait d'une réalité infra-discursive, inexplicable au premier abord. La jeune pensionnaire de Poudlard tenait en horreur ces intuitions qui avaient une odeur de vrai sans qu'elle ne pût s'en expliquer ; elle avait la conviction profonde que toute donnée du réel avait besoin d'être rationalisée, happée par la grille d'une connaissance.
Les paroles de cet inconnu sonnaient avec douceur dans les oreilles d'Elsie. Elle eût l'impression qu'ils avaient été pesés mille fois avant d'être dits, et cette sensation était des plus grisantes. Il n'y a rien de pire, pensa-t-elle, que les discours hachés, dégoulinants d'émotions, d'hésitations : les belles phrases sont plus tranchantes que l'acier, plus fiévreuses qu'un sort, elles ne doutent pas d'elles-mêmes. L'incision raffinée de son verbe étira ses lèvres, légèrement, et délia les traits de son front encore étirés par ses pensées matinales.
Elle ne sût pas s'il fallait prendre l'allusion à l'appétit de cet aimable serpent comme un tour d'esprit ou bien comme une véritable précision destinée à la rassurer ; elle passa outre, car elle n'était pas stressée par cet être d'écailles. C'était davantage la manière de se présenter qui la préoccupait davantage, car elle ne savait pas s'il fallait recourir à un langage particulier. N'ayant aucune expertise sur la question, Elsie se contenta d'une présentation formelle, et énonça d'un ton assuré :
« Clancharlie. Elsie Clancharlie. Ravie de faire votre connaissance. »
Amusée par la solennité démesurée de son propos, elle laissa un sourire déborder la frontière de sa joue, heureuse de voir la fresque mentale de Loutry s'enrichir de deux nouvelles têtes. Le fait était assez rare pour figurer dans son carnet rouge et noir où elle prenait le soin de noter les moments les plus marquants de sa Trajectoire individuelle, grains de sable infimes dorant la sombre meule de Cronos.
« Enchantée, Monsieur. » Sourire transpirant la candeur encore tiède, froide au fond des yeux, brûlante dans le secret des poumons. « Soyez rassuré, je ne suis pas une mangeuse de serpents. De pommes, à la rigueur... »
Entraînée par l'élan de sa pensée, elle s'était permis cet trait d'humour sans doute légèrement déplacé, sans un remord. Elle aimait, en effet, glisser au gré des conversations des remarques surprenantes, préférant générer une once de gêne chez l'interlocuteur plutôt que de sombrer dans l'ennui de plats discours. Les palabres sur la pluie, le beau temps, les affres de la politique ou les amours du village la désintéressaient au plus haut point, et si elle haïssait cette sensation atrophiante qui vous scie le cœur, elle ne pouvait résister à l'attelage du mépris lorsqu'une conversation bifurquait vers ces égouts sonores. Ayant l'intime conviction que ce nouvelle silhouette humaine dans l'huile sur toile de sa vie n'était pas dénuée d'intérêt, elle avait fait le pari de l'audace, d'une audace tranquille et affirmative.
Dans l'immense comédie humaine, l'audace à la robe de foudre est, sans doute, ce qui détache les âmes de la carcasse informe de la foule.
Puis le regard d'Elsie se releva une nouvelle fois vers son interlocuteur, qui était manifestement le complice tranquille de cet animal. Il avait paru clair à l'adolescente, dès l'instant où un s s'était dessiné au milieu de son chemin, qu'il ne s'agissait pas d'un serpent parmi d'autres, comme ceux que l'on pouvait croiser dans la campagne environnante, mais d'un être lié, singulier, qui avait l'habitude du contact avec les hommes. Cette impression, elle n'aurait pas pu l'expliquer. Elle relevait d'une réalité infra-discursive, inexplicable au premier abord. La jeune pensionnaire de Poudlard tenait en horreur ces intuitions qui avaient une odeur de vrai sans qu'elle ne pût s'en expliquer ; elle avait la conviction profonde que toute donnée du réel avait besoin d'être rationalisée, happée par la grille d'une connaissance.
Les paroles de cet inconnu sonnaient avec douceur dans les oreilles d'Elsie. Elle eût l'impression qu'ils avaient été pesés mille fois avant d'être dits, et cette sensation était des plus grisantes. Il n'y a rien de pire, pensa-t-elle, que les discours hachés, dégoulinants d'émotions, d'hésitations : les belles phrases sont plus tranchantes que l'acier, plus fiévreuses qu'un sort, elles ne doutent pas d'elles-mêmes. L'incision raffinée de son verbe étira ses lèvres, légèrement, et délia les traits de son front encore étirés par ses pensées matinales.
Elle ne sût pas s'il fallait prendre l'allusion à l'appétit de cet aimable serpent comme un tour d'esprit ou bien comme une véritable précision destinée à la rassurer ; elle passa outre, car elle n'était pas stressée par cet être d'écailles. C'était davantage la manière de se présenter qui la préoccupait davantage, car elle ne savait pas s'il fallait recourir à un langage particulier. N'ayant aucune expertise sur la question, Elsie se contenta d'une présentation formelle, et énonça d'un ton assuré :
« Clancharlie. Elsie Clancharlie. Ravie de faire votre connaissance. »
Amusée par la solennité démesurée de son propos, elle laissa un sourire déborder la frontière de sa joue, heureuse de voir la fresque mentale de Loutry s'enrichir de deux nouvelles têtes. Le fait était assez rare pour figurer dans son carnet rouge et noir où elle prenait le soin de noter les moments les plus marquants de sa Trajectoire individuelle, grains de sable infimes dorant la sombre meule de Cronos.
« Enchantée, Monsieur. » Sourire transpirant la candeur encore tiède, froide au fond des yeux, brûlante dans le secret des poumons. « Soyez rassuré, je ne suis pas une mangeuse de serpents. De pommes, à la rigueur... »
Entraînée par l'élan de sa pensée, elle s'était permis cet trait d'humour sans doute légèrement déplacé, sans un remord. Elle aimait, en effet, glisser au gré des conversations des remarques surprenantes, préférant générer une once de gêne chez l'interlocuteur plutôt que de sombrer dans l'ennui de plats discours. Les palabres sur la pluie, le beau temps, les affres de la politique ou les amours du village la désintéressaient au plus haut point, et si elle haïssait cette sensation atrophiante qui vous scie le cœur, elle ne pouvait résister à l'attelage du mépris lorsqu'une conversation bifurquait vers ces égouts sonores. Ayant l'intime conviction que ce nouvelle silhouette humaine dans l'huile sur toile de sa vie n'était pas dénuée d'intérêt, elle avait fait le pari de l'audace, d'une audace tranquille et affirmative.
Dans l'immense comédie humaine, l'audace à la robe de foudre est, sans doute, ce qui détache les âmes de la carcasse informe de la foule.
Plus voir qu'avoir
Flexuosité
Sans que ce ne soit la preuve qu’il enregistre son nom, sa tête acquiesce. Sa mémoire n’excelle pas à retenir les patronymes. S’il était parvenu à associer les visages aux identités à Poudlard, c’était à force de côtoyer les mêmes quotidiennement, de devoir parfois travailler avec à quelque tâche scolaire. La plupart s’était effacée, il lui serait aujourd’hui malaisé d’invoquer les traits de quelque voisin de table ou paillasse, auraient-ils partagé cette proximité imposée des années durant. Un nom entendu une fois se gravait très difficilement, s’installait dans ses souvenirs avec bien plus de peine que la tonalité d’une voix, que l’éclat d’un regard, que l’impression sensorielle ; une signature idoine plus marquante. C’est rarement par le nom que l’anagnorisis s’accomplit. Ça sonne peut-être français, mais ce constat risque seulement de le conduire, en cherchant à s’en rappeler, à l’associer à Beaumont ou Tailleferre. Avant que les syllabes ne s’estompent, il les répète doucement « Elsie Clancharlie », dans un souffle, pour ne prendre le dessus dans la perception du timbre par Astaroth.
L’ouïe des reptiles est singulière, ils ne perçoivent les ondes sonores dans l’air, mais détectent tout de même des vibrations. Hjúki n’a rien d’un herpétologiste, mais il pourrait croire que cette autre ouïe se rapproche de la transmission d’ondes musicales par les os plutôt que par les oreilles pour les humains. En tout cas, sa tête s’élève légèrement et sa langue fourchue – l’organe dont il a appris qu’il se mêlait à l’odorat – se faufile et s’agite, absorbant assurément les Parfums nouveaux de l’adolescente. Plus tôt, plus jeune, il aurait pu faire preuve d’un formalisme semblable dans les présentations, mais il ne s’y plie pas. Les enfants sorciers étaient enfermés dans cette identité déplaisante, et maintenant qu’il exerçait un métier dans une institution magique, il était de nouveau ‘Mr. Anastase’, et il détestait devoir répondre à ce titre, cette formule. « Hjúki. » lâche-t-il sobrement. « Je vous présente Astaroth. » Doit-il, tel un père, expliquer le nom de son enfant ? Un nom qui dissimule… il n’a pas osé poser Astarté, alors il a glissé vers une variante. Selon Heine, compositeur d’un Tanzpoem faustien, elle serait au Manfred de Byron le Méphistophélès de Faust. En sorcier n’ayant pas grandi dans la ferveur chrétienne, il ne peut mesurer l’ampleur de la provocation, de réhabiliter une figure païenne, voire démoniaque dans leur folklore. Ce n’est pas ainsi qu’il le perçoit. Il est étonnant qu’elle évoque la pomme avant même de savoir comment il l’avait baptisée. La confession lui échappe. « J’avais hésité à l’appeler Eva », en tant que païen, il ne voit pas le mal dans l’acte provoqué par le Serpent, bien au contraire. N’a-t-elle pas gagné en liberté en goûtant le fruit défendu ? La tranquille ignorance était-elle vraiment enviable ?
L’ouïe des reptiles est singulière, ils ne perçoivent les ondes sonores dans l’air, mais détectent tout de même des vibrations. Hjúki n’a rien d’un herpétologiste, mais il pourrait croire que cette autre ouïe se rapproche de la transmission d’ondes musicales par les os plutôt que par les oreilles pour les humains. En tout cas, sa tête s’élève légèrement et sa langue fourchue – l’organe dont il a appris qu’il se mêlait à l’odorat – se faufile et s’agite, absorbant assurément les Parfums nouveaux de l’adolescente. Plus tôt, plus jeune, il aurait pu faire preuve d’un formalisme semblable dans les présentations, mais il ne s’y plie pas. Les enfants sorciers étaient enfermés dans cette identité déplaisante, et maintenant qu’il exerçait un métier dans une institution magique, il était de nouveau ‘Mr. Anastase’, et il détestait devoir répondre à ce titre, cette formule. « Hjúki. » lâche-t-il sobrement. « Je vous présente Astaroth. » Doit-il, tel un père, expliquer le nom de son enfant ? Un nom qui dissimule… il n’a pas osé poser Astarté, alors il a glissé vers une variante. Selon Heine, compositeur d’un Tanzpoem faustien, elle serait au Manfred de Byron le Méphistophélès de Faust. En sorcier n’ayant pas grandi dans la ferveur chrétienne, il ne peut mesurer l’ampleur de la provocation, de réhabiliter une figure païenne, voire démoniaque dans leur folklore. Ce n’est pas ainsi qu’il le perçoit. Il est étonnant qu’elle évoque la pomme avant même de savoir comment il l’avait baptisée. La confession lui échappe. « J’avais hésité à l’appeler Eva », en tant que païen, il ne voit pas le mal dans l’acte provoqué par le Serpent, bien au contraire. N’a-t-elle pas gagné en liberté en goûtant le fruit défendu ? La tranquille ignorance était-elle vraiment enviable ?
Flexuosité
Elle attrapa lentement les quelques mots de *Hjúki* dans son filet à papillons mental, se délectant de la concision de son Verbe. Elle retrouvait chez lui un trait de caractère auquel elle tenait beaucoup, la simplicité. Faire de longues phrases aux ornements vains n'était pas son fort, ni son désir, elle préférait à cela l'éclat noir du regard drapé de nacre, bercé de brèves paroles, reflétant dans le calme du monde le poids de chaque caractère, de chaque lettre, de chaque accent.
C'était d'ailleurs en cinq lettres que cet homme s'était présenté, avec élégance, portant vers elle la sonorité intriguant d'un prénom qui ne disait rien à Elsie. *C'est un beau prénom*, remarqua-t-elle dans un instant de rêverie, un prénom qui disait en deux syllabes la mystérieuse coïncidence de cette rencontre doublée d'une simplicité renversante, que les tympans d'Elsie avaient immédiatement saisis.
Le serpent présenté avait lui aussi un prénom qu'Elsie ne connaissait point ; elle sentit peser sur elle le vide de sa jeunesse, et l'horizon de connaissance que lui réservaient les prochaines années, qu'elle se promettait de consacrer aux savoirs (plutôt théoriques que pratiques, il est vrai), était d'un coup plus strié encore de symboles à déchiffrer dans la forêt d'énigmes que constitue le langage. L'avenir, elle le labourerait sans fin afin de perfectionner son Prisme à partir duquel chaque humain peut contempler le monde. Funambule d'argile à ses heures perdues, elle pousserait sa barque sur les étangs rouges de la pensée, à la recherche du temple perdu aux algues noires d'or – le sens.
« Enchantée, Astaroth... Ce prénom est porteur d'une signification ? Je ne l'ai jamais entendu, je vous avoue. »
L'idée pleine de malice d'un prénom connoté pour ce serpent avait donc bien traversé l'esprit de son interlocuteur, ce qui fit sourire Elsie. Mais sans doute l'allusion était-elle trop évidente, trop ronflante pour être réellement intéressante. Peut-être que le choix d'*Astaroth*, moins évident, doublé d'une symbolique qui échappait à une bonne partie des passants, permettait de dire avec davantage de finesse quelque chose du serpent. Ou alors de ce serpent en particulier ? Nommer un serpent à partir d'une sémantique qui concerne les serpents, n'était-ce pas risquer de le confondre dans la masse d'une espèce, sans lui reconnaître la moindre individualité ? Ces questions là, bien qu'Elsie n'eut jamais d'animal dit de compagnie chez elle, l'intéressaient particulièrement, et elle avait hâte d'entendre cet homme lui apporter de nouveaux éléments sur le choix de ce prénom.
Elle-même, si elle était amenée un jour à être mère – par la barbe de Merlin, le simple fait d'effleurer cette pensée la glaçait, comment choisirait-elle le prénom de son enfant ? Était-ce un don ou un fardeau ? Les questions, petites et noires, s'agitait dans la fourmilière de son esprit, sans trouver de réponses satisfaisantes, donnant forme à un magma dont les courbes dessinaient un ? invisible au cœur de sa conscience.
Son visage, pendant ce temps là, restait presque figé, laissant à ses paupières le loisir de battre et à ses prunelles celui d’étinceler, et c'est d'ailleurs toute la force d'un visage d'homme ou de femme, d'embrasser l'espace avec ce seul feu ardent, dément, celé dans l'alcôve oculaire.
Le bourdonnement d'une abeille jouxtait les paroles d'Elsie, association non-convenante dans ce paysage pittoresque et endormi, bien qu'éclairé par un astre timide. Les murmures du ruisseau étaient loin, tout comme les philosophes de comptoir, du moins c'était ce que la jeune fille percevait. Son esprit avait dessiné un périmètre sonore restreint et inconscient, où ne coexistaient que trois êtres – deux i, un s.
C'était d'ailleurs en cinq lettres que cet homme s'était présenté, avec élégance, portant vers elle la sonorité intriguant d'un prénom qui ne disait rien à Elsie. *C'est un beau prénom*, remarqua-t-elle dans un instant de rêverie, un prénom qui disait en deux syllabes la mystérieuse coïncidence de cette rencontre doublée d'une simplicité renversante, que les tympans d'Elsie avaient immédiatement saisis.
Le serpent présenté avait lui aussi un prénom qu'Elsie ne connaissait point ; elle sentit peser sur elle le vide de sa jeunesse, et l'horizon de connaissance que lui réservaient les prochaines années, qu'elle se promettait de consacrer aux savoirs (plutôt théoriques que pratiques, il est vrai), était d'un coup plus strié encore de symboles à déchiffrer dans la forêt d'énigmes que constitue le langage. L'avenir, elle le labourerait sans fin afin de perfectionner son Prisme à partir duquel chaque humain peut contempler le monde. Funambule d'argile à ses heures perdues, elle pousserait sa barque sur les étangs rouges de la pensée, à la recherche du temple perdu aux algues noires d'or – le sens.
« Enchantée, Astaroth... Ce prénom est porteur d'une signification ? Je ne l'ai jamais entendu, je vous avoue. »
L'idée pleine de malice d'un prénom connoté pour ce serpent avait donc bien traversé l'esprit de son interlocuteur, ce qui fit sourire Elsie. Mais sans doute l'allusion était-elle trop évidente, trop ronflante pour être réellement intéressante. Peut-être que le choix d'*Astaroth*, moins évident, doublé d'une symbolique qui échappait à une bonne partie des passants, permettait de dire avec davantage de finesse quelque chose du serpent. Ou alors de ce serpent en particulier ? Nommer un serpent à partir d'une sémantique qui concerne les serpents, n'était-ce pas risquer de le confondre dans la masse d'une espèce, sans lui reconnaître la moindre individualité ? Ces questions là, bien qu'Elsie n'eut jamais d'animal dit de compagnie chez elle, l'intéressaient particulièrement, et elle avait hâte d'entendre cet homme lui apporter de nouveaux éléments sur le choix de ce prénom.
Elle-même, si elle était amenée un jour à être mère – par la barbe de Merlin, le simple fait d'effleurer cette pensée la glaçait, comment choisirait-elle le prénom de son enfant ? Était-ce un don ou un fardeau ? Les questions, petites et noires, s'agitait dans la fourmilière de son esprit, sans trouver de réponses satisfaisantes, donnant forme à un magma dont les courbes dessinaient un ? invisible au cœur de sa conscience.
Son visage, pendant ce temps là, restait presque figé, laissant à ses paupières le loisir de battre et à ses prunelles celui d’étinceler, et c'est d'ailleurs toute la force d'un visage d'homme ou de femme, d'embrasser l'espace avec ce seul feu ardent, dément, celé dans l'alcôve oculaire.
Le bourdonnement d'une abeille jouxtait les paroles d'Elsie, association non-convenante dans ce paysage pittoresque et endormi, bien qu'éclairé par un astre timide. Les murmures du ruisseau étaient loin, tout comme les philosophes de comptoir, du moins c'était ce que la jeune fille percevait. Son esprit avait dessiné un périmètre sonore restreint et inconscient, où ne coexistaient que trois êtres – deux i, un s.
Plus voir qu'avoir
Flexuosité
C’est d’abord une tranquillité d’esprit tirant à une forme de satisfaction qui l’habite en apprenant que le secret, l’intime derrière son choix est sauf. Astaroth n’est ainsi nulle autre que soi. Elle n’est pas entachée d’idées ou d’histoires qui ne sont siennes. C’est à dessein qu’il avait opté pour la variante rare, difficilement trouvable dans quelque registre de ménagerie. La rareté confère un pouvoir d’autant plus grand pour invoquer un être. Ce ne peut être qu’elle, ou presque ; tandis que les patronymes trop communs tendent à anesthésier la réactivité. Il songe au conte de Rumplestiltskin. L’enjeu de le nommer prend des proportions démesurées. Affreux génie kidnappeur ou mage que la bonté avait poussé à renoncer à la maîtrise exclusive de son identité pour permettre à une mère de garder son enfant, en le claironnant in extremis ? Selon les mythes égyptiens, le nom – sa vérité – est l’une des composantes essentielles des êtres, le confier revient à une dépossession d’une partie de soi. Une culture où la Vérité s’incarne, en Maât.
Cette signification évoquée existe au plus profond de lui, sans pour autant l’afficher, sans la rendre audible à tous. Attachée à leur premier regard en symbiose, aux premières sensations partagées à deux, au bousculement de ses pensées silencieusement transmises qui ont mené à ce baptême. Sans permettre à n’importe qui d’accrocher autour d’elle une ribambelle de signifiants. Hjúki n’est pas un menteur inné. Selon l’acte de contrition, l’omission même serait un mensonge. Déballer sa vérité ne lui est pour autant pas non plus naturel. Comment répondre en demeurant soi. Être soi, n’est-ce pas trop en montrer, virer à l’obscénité de la vérité sans fard ? L’affirmative suffirait. Ce ne serait pas faux : oui, c’est tout. L’indigence. Se calfeutrer. Encore. Ou être vulnérable. Oser dévoiler le visage que protège l’aegis. Ne pas sceller toutes ses pensées dans sa tête, en laisser sortir quelques-unes.
« Un prénom qui n’est pas chargé de significations à tous les esprits ne laisse-t-il pas plus de chances d’écrire sa propre histoire, sans avoir à assumer celle de ses homonymes ? certains sont si… écrasants. Souhaiter un heureux destin à l’enfant nommé Heathcliff ou Manfred suffit-il ? »
Hjúki ne lui souhaitait pas de suivre les lignes du destin de celle, ou celles à l’origine de son nom. Au contraire. Il tenait à ce qu’elle suive ses propres sinuosités. Astaroth trahissait plus de la Vérité du mage que de la serpente. La dissimulation est-elle la marque de la pudeur ou de la lâcheté ? Cette chaleur qui se diffuse dans son corps quand il la regarde, qui se mue parfois en joyeux tressautements. Elle parvient à tirer sur ses lèvres un sourire d’amour. Une manifestation qui n’a rien de simple, ni d’évident. Hjúki n’était pas le genre d’adolescent à fondre devant les chatons de ses camarades, aussi ronds et larmoyants aient été leurs globes irisés. La naissance de cette relation nouvelle avec un familier, il l’avait longuement repoussée, tenant à éviter le risque de ne pas être prêt. À l’accueillir, à la ressentir.
« Astarté est l’être que Manfred ne peut aimer ; la signification que porte Astaroth est un contremploi. »
Ses Perles-de-Nótt embrassent ses contours, ses écailles, les fentes de son regard. Il laisse les frémissements de l’attachement qui s’est forgé le chatouiller de l’intérieur. Savoir aimer n’est pas un automatisme, ça ne vient pas tout seul, comme ça. Après avoir creusé et découvert des membres de sa famille de sang, après avoir vécu avec eux plusieurs saisons ; il avait ressenti cette distance, cette incapacité à développer une affection profonde et sincère. Se côtoyer au quotidien ne suffit à allumer ce feu que peuvent nourrir deux êtres et qui les réchauffe. Parce qu’il ne connaît la voix du mensonge, sa vérité s’échappe en un souffle. « Astaroth, c’est ma promesse de l’aimer. »
Cette signification évoquée existe au plus profond de lui, sans pour autant l’afficher, sans la rendre audible à tous. Attachée à leur premier regard en symbiose, aux premières sensations partagées à deux, au bousculement de ses pensées silencieusement transmises qui ont mené à ce baptême. Sans permettre à n’importe qui d’accrocher autour d’elle une ribambelle de signifiants. Hjúki n’est pas un menteur inné. Selon l’acte de contrition, l’omission même serait un mensonge. Déballer sa vérité ne lui est pour autant pas non plus naturel. Comment répondre en demeurant soi. Être soi, n’est-ce pas trop en montrer, virer à l’obscénité de la vérité sans fard ? L’affirmative suffirait. Ce ne serait pas faux : oui, c’est tout. L’indigence. Se calfeutrer. Encore. Ou être vulnérable. Oser dévoiler le visage que protège l’aegis. Ne pas sceller toutes ses pensées dans sa tête, en laisser sortir quelques-unes.
« Un prénom qui n’est pas chargé de significations à tous les esprits ne laisse-t-il pas plus de chances d’écrire sa propre histoire, sans avoir à assumer celle de ses homonymes ? certains sont si… écrasants. Souhaiter un heureux destin à l’enfant nommé Heathcliff ou Manfred suffit-il ? »
Hjúki ne lui souhaitait pas de suivre les lignes du destin de celle, ou celles à l’origine de son nom. Au contraire. Il tenait à ce qu’elle suive ses propres sinuosités. Astaroth trahissait plus de la Vérité du mage que de la serpente. La dissimulation est-elle la marque de la pudeur ou de la lâcheté ? Cette chaleur qui se diffuse dans son corps quand il la regarde, qui se mue parfois en joyeux tressautements. Elle parvient à tirer sur ses lèvres un sourire d’amour. Une manifestation qui n’a rien de simple, ni d’évident. Hjúki n’était pas le genre d’adolescent à fondre devant les chatons de ses camarades, aussi ronds et larmoyants aient été leurs globes irisés. La naissance de cette relation nouvelle avec un familier, il l’avait longuement repoussée, tenant à éviter le risque de ne pas être prêt. À l’accueillir, à la ressentir.
« Astarté est l’être que Manfred ne peut aimer ; la signification que porte Astaroth est un contremploi. »
Ses Perles-de-Nótt embrassent ses contours, ses écailles, les fentes de son regard. Il laisse les frémissements de l’attachement qui s’est forgé le chatouiller de l’intérieur. Savoir aimer n’est pas un automatisme, ça ne vient pas tout seul, comme ça. Après avoir creusé et découvert des membres de sa famille de sang, après avoir vécu avec eux plusieurs saisons ; il avait ressenti cette distance, cette incapacité à développer une affection profonde et sincère. Se côtoyer au quotidien ne suffit à allumer ce feu que peuvent nourrir deux êtres et qui les réchauffe. Parce qu’il ne connaît la voix du mensonge, sa vérité s’échappe en un souffle. « Astaroth, c’est ma promesse de l’aimer. »
Flexuosité
Elsie partageait complètement l'avis de son interlocuteur. Porter un nom recouvert de mille connotations revenait à porter le heaume d'un chevalier de la Table Ronde, lourd à en crever, à en creuser sa tombe dans le jardin d'Eden que nos parents avaient dressé pour nous. L'idée d'être déterminée par l'éducation de ses parents effrayait déjà suffisamment Elsie, pour qui la notion d'identité n'avait jamais été aussi confuse que lorsqu'elle avait atteint l'âge maudit de l'adolescence. Elle se réjouissait de ne pas avoir eu à subir une chape supplémentaire qui marquerait son front du sceau malséant du passé, qui en ferait l'héritière d'on-ne-sait-quel passé glorieux dont elle n'avait cure. Le passé, elle l'étudiait avec plaisir, mais elle ne s'inscrivait pas en lui, elle ne l'embrassait pas dans le présent et l'avenir, car *Elsie, moi* tracerait sa propre trajectoire sans avoir la prétention d'imiter qui que ce soit. Ses parents lui avaient donné un prénom qui ne pesait pas lourd sur ses épaules, un prénom dont elle s'acquittait fort bien à chaque appel, bien qu'un peu étonnée à chaque fois que se déroulait l'intriguant – à y bien réfléchir – processus de reconnaissance qu'il suppose.
Elle se sentait donc aux diapason des paroles formulées par cette homme, toujours aussi clairement établies, sur une voie pavée en marbre, lisse comme ces rigoles de verre qui composent les fontaines de sourires jaillissants. Sourire d'aile et souvenirs d'elms se prenaient la main le long du visage d'Elsie, heureuse que les mains caleuses du hasard lui aient été favorables.
La Bleue-en-Noir, bien qu'elle n'eût pas connaissance de toutes les réalités auxquelles référaient les noms de Manfred ou d'Astarté, se contenta sa sourcilles de la puissance explosante-fixe d'une phrase qui résonnait comme un adage. La promesse de l'homme, cette promesse d'aimer, était de ces Élans qui échauffaient le cœur d'Elsie et qui la gardaient de la misanthropie. Dans ces moments de grâce, où l'éthique et la Beauté valsent en trois temps, elle oubliait les saccages auxquels s'adonnaient une poignée de ses semblables affamés de massacres et mus par une haine humaine, trop humaine.
« Je suis très touchée par la beauté de votre phrase, et par sa portée. »
*Je suis emportée*
En portée de notes sur la partition morale, c'est la symphonie en ré majeur. La ré-ré al ité. Ainsi étaient les cordes vocales du labyrinthe divin, dans lequel Elsie se sentait parfois jetée avec une merveilleuse violence. De ces puissances qui nous heurtent au réel, Elsie préférait l'accident esthétique, le fracas du navire en bois de chaîne libéré par le hautbois. Cet homme était le hautbois incarné, elle en avait la secrète conviction ; le reste de son être fustigeait ce sentiment irrationnel dont la provenance avait tout d'une inquiétante tendance à la folie pure.
« Sait-il à quel point vous l'aimez ? »
Elle devenait prêtresse de Baal, en toute impunité.
Elle se sentait donc aux diapason des paroles formulées par cette homme, toujours aussi clairement établies, sur une voie pavée en marbre, lisse comme ces rigoles de verre qui composent les fontaines de sourires jaillissants. Sourire d'aile et souvenirs d'elms se prenaient la main le long du visage d'Elsie, heureuse que les mains caleuses du hasard lui aient été favorables.
La Bleue-en-Noir, bien qu'elle n'eût pas connaissance de toutes les réalités auxquelles référaient les noms de Manfred ou d'Astarté, se contenta sa sourcilles de la puissance explosante-fixe d'une phrase qui résonnait comme un adage. La promesse de l'homme, cette promesse d'aimer, était de ces Élans qui échauffaient le cœur d'Elsie et qui la gardaient de la misanthropie. Dans ces moments de grâce, où l'éthique et la Beauté valsent en trois temps, elle oubliait les saccages auxquels s'adonnaient une poignée de ses semblables affamés de massacres et mus par une haine humaine, trop humaine.
« Je suis très touchée par la beauté de votre phrase, et par sa portée. »
*Je suis emportée*
En portée de notes sur la partition morale, c'est la symphonie en ré majeur. La ré-ré al ité. Ainsi étaient les cordes vocales du labyrinthe divin, dans lequel Elsie se sentait parfois jetée avec une merveilleuse violence. De ces puissances qui nous heurtent au réel, Elsie préférait l'accident esthétique, le fracas du navire en bois de chaîne libéré par le hautbois. Cet homme était le hautbois incarné, elle en avait la secrète conviction ; le reste de son être fustigeait ce sentiment irrationnel dont la provenance avait tout d'une inquiétante tendance à la folie pure.
« Sait-il à quel point vous l'aimez ? »
Elle devenait prêtresse de Baal, en toute impunité.
Ruines à jamais ressuscitées
Pierre ta colonnade
Serpent de feu et d'argile
O mon paradis érodé
Pierre ta colonnade
Serpent de feu et d'argile
O mon paradis érodé
Plus voir qu'avoir
Flexuosité
Hjúki accueille humblement la confession de la grande enfant. Avoir osé prononcer ladite phrase était un acte remuant car terriblement engageant, et l’entendre sensible à la mélodie de son aveu maintient une tension en lui. Ce ne sont plus des mots soufflés dans le vent pour être dissous dans l’air qui les avait véhiculés, ils se sont inscrits dans une conscience tierce. Sa promesse énoncée devant témoin : un rôle, une présence obligatoire lors de vœux maritaux, qui assure la solidité du contrat. La question qu’elle assène à la suite, d’une confondante simplicité de formulation qui porte en vérité un lourd questionnement le plonge dans une pensive réflexion. Comment pourrait-il le savoir ? Il se demande si cette interrogation a déjà traversé son Opa, qui a pris soin de lui depuis presque ses premiers jours. S’il s’était déjà posé la question de la mesure de l’amour que son Enkel lui portait. Oui, non, il veut se convaincre que cela n’aurait rien changé. Qu’importe la reconnaissance ou l’ingratitude de l’enfant, sa compréhension du soin qui lui est accordé : l’affection et le dévouement portés à l’être qu’il faut élever et protéger sont infaillibles.
Bien sûr, il aspire à ce que sa serpente se sente bien. Surtout pas entravée. Il tient à ce que leur cohabitation lui soit bénéfique, sans pouvoir autant rendre sa survie dépendante de lui. Hjúki ne la force jamais au contact, la laisse approcher de son initiative. Elle ne lui doit rien, c’est à elle de choisir de se lover ou non auprès de lui. Leur relation n’est pas celle qui lie des humains, usant de la parole et de ses superlatifs pour se démontrer la mesure de leur attachement, annonçant s’aimer à ‘l’infini puissance infini !’. C’est essentiellement par sa corporalité que le jeune adulte peut sonder l’état d’Astaroth. Elle peut écouter ce que raconte le rythme de ses pulsations, goûter son Parfum ; lui peut être attentif à ses ondulations, prévenir sa détresse ou son inconfort. Apprendre, car il ne l’a pas rencontrée en expert des reptiles. Hjúki sait que ce matin est une épreuve plus pour lui que pour Astaroth. L’entourer d’enchantements magiques, l’emprisonner dans un environnement sécurisé, pourrait le rassurer ; mais contreviendrait à sa volonté de respecter sa liberté, son autonomie. En la laissant chasser, il n’est pas maître de sa survie, il ne la réduit pas à un docile familier domestique. « Je ne peux présumer à sa place de ce qu’Astaroth ressent… seulement espérer pouvoir contribuer à son bien-être, sans pour autant lui imposer de dépendre de ma présence. »
Bien sûr, il aspire à ce que sa serpente se sente bien. Surtout pas entravée. Il tient à ce que leur cohabitation lui soit bénéfique, sans pouvoir autant rendre sa survie dépendante de lui. Hjúki ne la force jamais au contact, la laisse approcher de son initiative. Elle ne lui doit rien, c’est à elle de choisir de se lover ou non auprès de lui. Leur relation n’est pas celle qui lie des humains, usant de la parole et de ses superlatifs pour se démontrer la mesure de leur attachement, annonçant s’aimer à ‘l’infini puissance infini !’. C’est essentiellement par sa corporalité que le jeune adulte peut sonder l’état d’Astaroth. Elle peut écouter ce que raconte le rythme de ses pulsations, goûter son Parfum ; lui peut être attentif à ses ondulations, prévenir sa détresse ou son inconfort. Apprendre, car il ne l’a pas rencontrée en expert des reptiles. Hjúki sait que ce matin est une épreuve plus pour lui que pour Astaroth. L’entourer d’enchantements magiques, l’emprisonner dans un environnement sécurisé, pourrait le rassurer ; mais contreviendrait à sa volonté de respecter sa liberté, son autonomie. En la laissant chasser, il n’est pas maître de sa survie, il ne la réduit pas à un docile familier domestique. « Je ne peux présumer à sa place de ce qu’Astaroth ressent… seulement espérer pouvoir contribuer à son bien-être, sans pour autant lui imposer de dépendre de ma présence. »
Flexuosité
La confondante complicité qui semblait caractériser les rapports de ce jeune homme à son alter ego en écailles avait instillé un doute dans le cœur d'Elsie : c'était donc cela, l'amitié ? Ce sentiment d'osmose lui était tout à fait étranger, et cela lui faisait tout drôle d'y faire face aussi soudainement. Elle avait toujours recherché l'harmonie en elle-même, rarement chez les autres, car elle avait sans cesse l'impression d'être dissonante à côté d'eux, de ne pas les comprendre malgré toute sa bonne volonté, et d'être elle aussi un peu incomprise. Or elle avait sous les yeux la preuve d'un réel accord, sans fusion pour autant. C'était à la fois simple et touchant, à l'image de chaque brin d'herbe à Loutry.
Le doute se creusa plus encore avec la réponse qui s'échappa des lèvres de son interlocuteur. Ainsi, il ne pouvait pas savoir. Il avançait donc à tâtons ? Quelle terrifiante perspective... Mais d'un autre côté, il y avait de la beauté dans les gestes éthiques que cette positions impliquait. Leur relation n'était pas fondée sur un pur instinct, elle impliquait une conduite : la recherche du bien pour l'autre. S'il est effrayant, pensait-elle, de ne pas savoir si la communication que l'on tente d'établir avec un autre que soi-même est effective, cela rend la vie plus belle, sans doute. En fait, Elsie avait l'impression que sa quête de pureté logique se heurtait de plus en plus au réel à mesure qu'elle grandissait. La plupart du temps, cette découverte lui donnait des frissons d'outre-tombe. Mais parfois, et cela semblait être le cas aujourd'hui, au vertige se mêlait le bonheur, face à l'infini d'un monde contingent, où toutes les causes ne sont pas identifiables en un coup de baguette.
« Comment faites-vous ? N'avez-vous pas peur d'être incompris ? »
C'était une question qui la tiraillait. Elsie n'avait pas pour coutume de multiplier les formules interrogatives, mais sur la terre de son enfance, son cœur papillonnait et remontait jusqu'à la commissure de ses lèvres. Elle avait rarement été aussi spontanée dans ses réactions, elle contrôlait à peine les phrases qui parvenaient hors d'elle, bien qu'elles fussent toutes le reflet plus ou moins fidèle de sa pensée. La raison exerçait un contrôle moins tyrannique sur le débit de sa parole. C'était étrangement plaisant ; un plaisir un peu coupable, mais un plaisir tout de même.
« Si ce n'est pas indiscret, cela fait-il longtemps que vous vivez l'un auprès de l'autre ? »
L'étonnante liberté avec laquelle *Astaroth* déambulait dans Loutry pouvait avoir deux significations : ou bien cela était la preuve d'une confiance si profonde que celle-ci pouvait prendre congé sans que son compagnon ne s'en inquiète, ou bien cela traduisait une relation encore inégale où quelques malentendus subsistaient.
Le doute se creusa plus encore avec la réponse qui s'échappa des lèvres de son interlocuteur. Ainsi, il ne pouvait pas savoir. Il avançait donc à tâtons ? Quelle terrifiante perspective... Mais d'un autre côté, il y avait de la beauté dans les gestes éthiques que cette positions impliquait. Leur relation n'était pas fondée sur un pur instinct, elle impliquait une conduite : la recherche du bien pour l'autre. S'il est effrayant, pensait-elle, de ne pas savoir si la communication que l'on tente d'établir avec un autre que soi-même est effective, cela rend la vie plus belle, sans doute. En fait, Elsie avait l'impression que sa quête de pureté logique se heurtait de plus en plus au réel à mesure qu'elle grandissait. La plupart du temps, cette découverte lui donnait des frissons d'outre-tombe. Mais parfois, et cela semblait être le cas aujourd'hui, au vertige se mêlait le bonheur, face à l'infini d'un monde contingent, où toutes les causes ne sont pas identifiables en un coup de baguette.
« Comment faites-vous ? N'avez-vous pas peur d'être incompris ? »
C'était une question qui la tiraillait. Elsie n'avait pas pour coutume de multiplier les formules interrogatives, mais sur la terre de son enfance, son cœur papillonnait et remontait jusqu'à la commissure de ses lèvres. Elle avait rarement été aussi spontanée dans ses réactions, elle contrôlait à peine les phrases qui parvenaient hors d'elle, bien qu'elles fussent toutes le reflet plus ou moins fidèle de sa pensée. La raison exerçait un contrôle moins tyrannique sur le débit de sa parole. C'était étrangement plaisant ; un plaisir un peu coupable, mais un plaisir tout de même.
« Si ce n'est pas indiscret, cela fait-il longtemps que vous vivez l'un auprès de l'autre ? »
L'étonnante liberté avec laquelle *Astaroth* déambulait dans Loutry pouvait avoir deux significations : ou bien cela était la preuve d'une confiance si profonde que celle-ci pouvait prendre congé sans que son compagnon ne s'en inquiète, ou bien cela traduisait une relation encore inégale où quelques malentendus subsistaient.
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