Dans l'abîme onirique
4 mars 2043,
Londres, Royaume-Uni
Londres, Royaume-Uni
La nuit venait de déferler sur le désert comme une vague d'encre. Les contours de son univers proche disparaissaient peu à peu, laissant place au silence et au froid. Reece marchait sans but, les yeux rivés sur le ciel, guidé par une pulsion qu'il ne parvenait pas à identifier. Il y avait dans cette nuit quelque chose d'étrangement familier. Après tout, il avait foulé ce sable rougeâtre des années durant, et il s'agissait là du genre de nuit qu'il aimait. Claire, sans nuage, le ciel criblé d'étoiles d'une netteté à couper le souffle. Avec pour seule arme ses yeux, il pouvait voyager dans cette immensité pleine de secrets, se perdre dans les constellations qui se dévoilaient à ses yeux.
Il marchait depuis cinq minutes, vingt, ou peut-être depuis une éternité. Il n'en savait rien, le pas ralenti par ses pieds s'enfonçant dans le sable fin. Mais devant lui, alors que le désert était censé se prolonger encore pendant des kilomètres, une masse sombre se dressait. Que faisait une forêt à cet endroit ? Reece en était certain, il n'y avait jamais eu de forêt là où il se trouvait. Il s'arrêta alors, pris d'un doute, et plissa les yeux pour s'assurer qu'il ne délirait pas. Puis soudainement, une voix. Son cœur manqua un battement. Aucun doute. Cette voix, presque chantante, à l'accent si caractéristique. Il la connaissait pas cœur. Il ne pouvait pas se tromper. Il ne pouvait pas l'oublier. Mais c'était impossible ! Ils étaient désormais séparés par des milliers de kilomètres ! Il secoua la tête. Non, il se trouvait toujours en Jordanie. Il ne pouvait pas avoir imaginé cette voix. Cette voix qui vibrait dans l'air. Cette voix si réelle. Si douloureuse.
Il sentit ses jambes bouger d'elles-mêmes, comme attirées par une force à la fois mystérieuse et incroyablement puissante. Et ses pas le guidèrent vers la forêt, ses yeux la fixant sans faillir, de peur qu'elle ne disparaisse aussi vite qu'elle n'était apparue devant lui. Et sous ses pieds, le sable fin laissa progressivement place à de la terre. Le silence du désert laissa lui place au craquement des feuilles et des branches mortes. La lumière de la Lune se laissa engloutir par les épais feuillages. Il faisait sombre, terriblement sombre. La voix continuait à l'appeler, telle une sirène. La fin de ce voyage allait-elle être similaire à celle des navigateurs aux bateaux fracassés sur les récifs ? Non, cela n'avait rien à voir.
Malgré la douleur, la colère, et le goût amer de la trahison qu'elle lui avait infligé, il n'avait pas d'autre solution que de se rendre à l'évidence. Il l'aimait encore. Allait-il cesser un jour de l'aimer ? Il avait la possibilité de la retrouver, et il avançait toujours dans la même direction, ses sens en éveil. Non il n'allait jamais cesser de l'aimer. L'odeur de la forêt n'était pas commune. Un mélange de bois humide, de terre, et quelque chose de plus âcre, quelque chose d'étouffant. L'air lui pesait sur la poitrine, et petit à petit ses pas se faisaient de plus en plus lents, de plus en plus lourds. À bout de souffle, il s'arrêta. Ses yeux se posèrent alors vers le sol, puis sur ses mains dont la moiteur désagréable le poussait à les essuyer sur sa veste.
Et à la vision de celles-ci, son cœur s'accéléra. Un doigt manquait à sa main gauche. Les autres étaient longs, osseux, complètement tordus. Il écarquilla les yeux, secoua la tête, et détourna le regard avant de le reposer sur cette vision étrange. Une vision étrange qu'il connaissait, et qui constituait un test de réalité plus qu'efficace, lui permettant alors de comprendre ce qui lui arrivait. Il s'agissait d'un rêve. Rien de tout ça n'était réel. Le désert était bel et bien à des milliers de kilomètres. La forêt était une pure création de son esprit. Et il venait de le réaliser. Il venait de récupérer un fragment de sa conscience perdue dans les effluves du sommeil.
Reece ferma alors les yeux. Il pouvait prendre le contrôle. Il pouvait décider de ce qui se produirait ensuite. Mais en ouvrant les yeux, rien n'avait changé. La forêt était toujours là, et la voix continuait son appel. Au fond de lui, peut-être était-ce ce qu'il désirait plus que tout ? Non, il refusait de faire de ce rêve un refuge face à ce qu'il n'arrivait pas à affronter lorsqu'il était éveillé. Il se retourna alors. Il allait partir, quitter cette forêt et ne pas se retourner. Mais alors qu'il commençait à avancer, il sentit quelque chose lui saisir le poignet.
Surpris, il baissa les yeux. Des ronces noires, épaisses et acérées jaillissant du sol, s'enroulant autour de son membre. Son fragment de conscience s'échappa dans la panique. Sa brève lucidité laissa place au cauchemar. Pris de terreur, il tenta de s'extirper de ce piège qui se refermait sur lui. Mais les ronces progressaient le long de son bras gauche, lui griffant la peau et s'enfonçant dans sa chair comme des milliers d'aiguilles tranchantes. Chaque mouvement, chaque tentative désespérée de se soustraire à leur étreinte resserraient leur prise. Reece ferma les yeux, luttant contre la douleur. Et dans un geste brutal, presque féral, il canalisa toute sa force dans un dernier mouvement désespéré pour extirper son bras des ronces. Il fut alors saisi par une douleur fulgurante. Puis, le néant.
Ses yeux s'ouvrirent soudainement sur sa chambre de la maison familiale. Haletant, d'épaisses gouttes de sueur ruisselant sur son visage, il tentait de comprendre ce qui venait de lui arriver. Il posa ses yeux sur ses mains. Cette fois, tout était réel. La nuit était réelle. Mais son bras gauche, sur lequel il posa machinalement sa main droite, lui, semblait encore le brûler.
Reece Ingham, 35 ans - Professeur d'Astronomie depuis le 15.11.2049 - DDM de Gryffondor entre le 20.04.2050 et le 20.10.2050 - Reelijah 4ever
Dans l'abîme onirique
6 mars 2043,
Londres, Royaume-Uni
Londres, Royaume-Uni
Ses yeux s'ouvrirent. Quoi qu'il n'en était pas sûr, puisque sa vision semblait couverte d'un voile trouble. Reece était incapable de dire si ce voile avait pour origine l'obscurité de la pièce, ou s'il s'agissait de quelque chose de plus profond, quelque chose dont l'origine se trouvait en lui. Les angles joignant le mur et le plafond, l'encadrement de la fenêtre semblaient fondre comme une peinture gorgée d'eau. Pourtant, ses yeux n'étaient pas humides, du moins, pas plus que d'ordinaire. Mais ses paupières, elles, étaient lourdes. Il tenta de cligner des yeux, comme si ce simple mouvement pouvait remettre de l'ordre dans sa vision, mais cela ne changea rien. Il n'avait rien ressenti, et n'était même pas certain que ses yeux aient bougé, tant le battement esquissé avait aussitôt été avalé par la torpeur. Le simple fait de tenter de garder les yeux entrouverts demandait une volonté qu'il ne possédait pas tout à fait. Pourquoi lutter ? Pourquoi ne pas les refermer ?
Mais Reece était gagné par une oppression grandissante. Sa tête pesait une tonne, et chaque embryon de pensée se désagrégeait après avoir tenté de forcer les parois de son esprit, sans le moindre succès. Et son corps... Il était tout simplement immobile et complètement engourdi. Plus aucun de ses muscles ne répondait, comme s'ils ne lui appartenaient plus. Il tenta de plier un doigt, de contracter une cuisse, mais rien n'y faisait. Rien ne se produisait. Et il en connaissait la raison, bien que celle-ci était incapable de se matérialiser de façon claire dans son esprit. Il ressentait simplement quelque chose de familier. Une sensation dont son corps lui, se souvenait parfaitement. Définitivement, ce n'était pas la première fois que tout ça lui arrivait. Une nouvelle fois, il traversait une fracture entre rêve et réalité, une frontière incertaine où son corps dormait encore alors que son esprit tentait de se réveiller.
Et pour rejoindre la terre ferme, pour réussir à s'extirper de cette faille, il savait, au fond de lui, ce qu'il devait faire. Briser la passivité et confronter sa volonté au demi sommeil dans lequel il était plongé. Démontrer à son cerveau qu'il était en charge, reprendre le contrôle. Mais il n'y parvenait pas. Son esprit vacillait, se débattant dans cet entre-deux collant, où le temps s'étirait sans logique. Chaque seconde, chaque minute dans cet état, il n'en savait rien, semblait rallonger l'effort nécessaire pour qu'il puisse s'en sortir. Peut-être valait-il mieux abandonner ? Se laisser plonger, malgré les désagréables sensations qui le tiraillaient ? Peut-être le sommeil finirait-il par le gagner ? Si seulement. Mais, puisqu'il ne contrôlait rien, ni son corps, ni son esprit, le choix lui était imposé. Même la fuite lui était refusée.
Alors qu'il était coincé dans cet état dont il ne savait pas s'extirper, Reece sentit la pression dans sa poitrine monter d'un cran. Pas vraiment à bout de souffle, mais incapable d'utiliser sa capacité respiratoire à son maximum, l'air qu'il inspirait semblait stagner à la surface de ses poumons. Un souffle si court qu'il avait l'impression qu'une masse invisible, mais surtout atrocement lourde reposait sur sa poitrine, l'empêchant de déployer sa cage thoracique.
Et finalement, sans savoir si sa volonté y était pour quoi que ce soit, une tension, d'abord imperceptible, nichée dans son mollet gauche se fit sentir. Une chaleur diffuse dont Reece était incapable d'identifier le déclencheur. Mais cette présence minuscule, cette amorce de signal électrique capté par son cerveau avait attiré toute sa concentration. Il s'y agrippa mentalement, et soudain, une déflagration le parcourut. Son mollet se contracta subitement, comme une crampe brutale. Son muscle se noua, dans un spasme qui habituellement, aurait arraché un cri de douleur à l'anglais. Mais cette fois, la douleur le traversa comme une étincelle d'espoir.
Dans la seconde qui suivit, enfin, il parvint enfin à s'arracher à l'immobilité. Ses omoplates quittèrent le matelas humide de sa sueur dans un mouvement sec, brusque et soudain, jusqu'à ce qu'il se retrouve assis, le dos courbé et le regard plongé vers l'avant. Son cœur lui aussi semblait s'être réveillé, battant à tout rompre, se laissant ressentir jusque dans ses tempes. Son corps lui appartenait de nouveau. Mais son esprit, lui, flottait encore. Était-il vraiment réveillé ? Il en avait pourtant l'impression. Petit à petit, il revenait à lui et sa conscience redevenait plus claire. Reece était désormais capable de mettre des mots sur ce qu'il venait de lui arriver. Et une chose était certaine, il ne voulait pas y retourner. C'est alors qu'il inspira, enfin profondément. La nuit promettait d'être longue.
Reece Ingham, 35 ans - Professeur d'Astronomie depuis le 15.11.2049 - DDM de Gryffondor entre le 20.04.2050 et le 20.10.2050 - Reelijah 4ever