Bretagne Vivre d’Armor et d’eau fraîche

Le mois de juillet s’annonçait sportif pour Erwan. Il avait accepté de faire quelques heures supplémentaires au fil du mois pour pallier l’absence de ses patrons, qui prendraient chacun dix jours de vacances. L’été était la période la plus lucrative pour l’établissement Weasley, mais l’affluence se concentrait surtout les week-ends et les deux dernières semaines d’août. Cela permettait aux deux patrons, ainsi qu’à leur nouvel employé, de s’octroyer quelques jours de repos. Fraîchement arrivé, Erwan n’avait pas eu son mot à dire sur la date ni la durée, mais il se réjouissait déjà de pouvoir souffler un peu. Il serait donc libéré de toute obligation professionnelle pendant une semaine début juillet. Ce n’était pas idéal… Anjali avait prévu depuis plusieurs semaines de rendre visite à une cousine éloignée vivant à Nottingham. Mais il n’avait pas vraiment le choix. Il pourrait passer deux jours avec son fils, puis se retrouverait également libre de toute obligation familiale. Le planning s’était imposé à lui. Cela faisait des semaines que ses cousins français l’avaient invité à venir voir les rénovations qu’ils avaient entreprises dans l’ancienne maison de ses grands-parents, décédés en mars. La famille avait choisi de conserver la maison comme lieu d’accueil et de retrouvailles. Son oncle Rémy et son cousin Morvan avaient entièrement retapé l’intérieur pour atténuer les souvenirs. Erwan leur avait annoncé qu’il viendrait quatre ou cinq jours à partir du 7 juillet. Ils lui avaient répondu qu’il pourrait jouir de la maison à sa guise, personne d’autre n’ayant prévu d’y séjourner à cette période.

Les deux jours avec Vihan et Anjali passèrent aussi vite que le redoutait le jeune père. La mère de son fils n’avait pas encore trouvé de logement, mais Erwan savait que cela ne tarderait pas et qu’il le verrait sans doute moins souvent… Cette perspective incertaine le rendait étrangement anxieux, un sentiment inhabituel chez lui. Pourtant, ses pensées s’apaisèrent dès qu’il posa ses bagages dans la maison familiale. C’était comme si la Bretagne avait chassé ses soucis. Cette terre, si chère à son père et à ses grands-parents, lui était elle aussi devenue indispensable au fil des années. Il y régnait une atmosphère apaisante. Pour lui qui vivait à la capitale depuis trois mois, l’air breton paraissait d’autant plus salvateur. Loin des inquiétudes de jeune père, loin des craintes d’un nouvel emploi, loin des bruits incessants de la ville, loin… de tout… Erwan savourait enfin la sensation de respirer à nouveau. À son arrivée, il n’avait croisé qu’un seul de ses oncles ; Rémy, installé juste à côté depuis qu’il avait repris l’entreprise familiale. Ce dernier lui avait fait visiter la maison, méconnaissable. Finies les décorations d’un autre temps, l’agencement familier des meubles et des pièces qu’Erwan avait toujours connus. C’était une toute autre maison. Pour sûr, une bonne dose de magie avait été nécessaire pour réaliser un tel exploit. Ce n’était pas seulement une question de murs ou de mobilier, une sérénité nouvelle imprégnait l’endroit, et Erwan ne pouvait s’empêcher de penser qu’elle avait une origine magique. Père et fils s’étaient surpassés pour effacer toute trace de deuil, de frustration ou de peine… Une fois seul, Erwan voulut sortir. L’image de l’ancienne maison était encore trop fraîche dans son esprit, trop ancrée dans son cœur pour qu’il accepte ce nouvel intérieur sans faire symboliquement le deuil de l’ancien. Peut-être les Français avaient-ils un rapport différent à la mort et au chagrin, se dit-il…

L’été avait beau être chaud, les soirées bretonnes en bord de mer restaient fraîches. Il enfila un jean, un pull et une veste légère avant de suivre le sentier familier qui menait à la côte. Il avançait, partagé entre la nostalgie, la tristesse et la joie d’être là, de se sentir si intensément vivant. Il connaissait ce chemin par cœur, mais c’était comme s’il le redécouvrait à chaque tournant. La végétation, dense malgré la saison, mêlait l’odeur de la terre humide à celle des premiers grains de sable que le vent emportait jusque dans la forêt. La lumière, qui déclinait minute après minute, se drapait de mille couleurs à mesure que le soleil disparaissait derrière l’horizon. Toutes ces sensations… Erwan avait l’impression de ne jamais les avoir vécues avec autant d’intensité, ou plutôt de ne jamais leur avoir prêté attention. Arrivé à destination, sur la petite lande surélevée qui dominait quelques mètres de roches façonnées par les marées, il laissa enfin couler les larmes qui attendaient depuis un moment. Il s’assit face à la mer, plongeant son regard dans l’immensité de la Manche. Il savait qu’au-delà, les côtes de son pays natal l’attendaient et pourtant, il se sentait déjà chez lui. Ces larmes n’étaient pas celles de la tristesse ni de la joie, mais celles du soulagement. Le soulagement d’avoir progressé dans son deuil, de se sentir pleinement vivant, et surtout d’avoir retrouvé la Bretagne, dont il n’imaginait pas qu’elle lui manquait autant. Dans son esprit, l’image de son grand-père s’imposa, ce grand-père capable de parler pendant des heures de sa terre chérie. Un sourire franc et large se dessina sur le visage du jeune homme.

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7 Juillet 2050

Alice n’avait jamais eu la moindre animosité pour la Bretagne, et voilà qu’elle s’imaginait à présent mettre le feu au moindre brin d’herbe.
Non content de lui avoir imposé un mariage qu’elle désapprouvait, Père la commandait à présent d’être présente lors du déménagement de sa nouvelle épouse. Pour accompagner Joséphine et sa peine à l’idée de quitter ses parents pour venir habiter avec eux. Mais qu’elle y reste, avec ses parents !
Et, de plus, les petits gâteaux qui accompagnaient le thé étaient secs. Comment pouvait-on posséder des gâteaux aussi sec dans une région aussi humide ?

Alice croisa et décroisa ses jambes sous la table de fer forgé. Elle tirait sur sa robe, lissait le tissu, passait ses boucles d’une épaule à une autre, frottait l’herbe tendre sous son pied… La française ne parvenait pas à calmer ses nerfs à vif. Elle les écoutait parler, rire, s’émerveiller, rêver… Et Thomas n’était même pas ici pour rire avec elle de la situation.
Thomas avait déserté le manoir à peine les derniers invités partis. Pas un mot, pas un regard. Il avait transplané. Il avait réussi, malgré tout l’alcool ingurgité au cours de la soirée. Alice ne s’inquiétait pas car, hélas, ce n’était pas la première fois. Ce ne serait pas la dernière.

La jeune diplômée quitta sa chaise. D’une oscillation de sa baguette, elle fit apparaître une ombrelle de dentelle assortie à sa robe - Alice était peut-être agacée par la situation, mais elle n’en demeurait pas moins soucieuse de son paraître.
Les discussions s’arrêtèrent à table, et tous détournèrent leur attention vers Alice.

« Je vais me promener. »

Elle ploya genou, inclina bas la tête, et s’éloigna, faisant fi des appels de son père… et surtout ceux de sa belle-mère.
Un pas, un autre… puis Alice transplana.

L’instant suivant, les pieds de cuir vêtu et de dentelle vêtus heurtèrent les galets de cette plage qu’Alice avait longuement observé depuis la maison des Deflandre. Mais, quand bien même était-elle arrivé là où elle le voulait, son corps ne supportait pas le voyage. Comme à chaque fois. Seule, l’impact était d’autant plus difficile.
Alice posa instinctivement une main sur son ventre. Elle souffla, longuement, puis inspira. L’air était iodée, saline. Elle adorait cela, sentir l’air marin emplir ses poumons, entendre les vagues lécher la plage… Rien, absolument rien n’égalait le bonheur de se retrouver face à la mer.

Alice leva le nez en l’air pour contempler la falaise au dessus d’elle. La vue semblait belle de ce point de vue. Peut-être y avait-il un chemin pour y accéder ? Alice n’allait tout de même pas transplaner une seconde fois au risque de se rendre malade. Et puis une promenade au bord de la Manche n’était pas pour lui déplaire.

Alice regretta ce choix au bout d’une centaine de mètres a s’enfoncer dans les galets.
Elle se maudit une première fois face au dénivelé qui la séparait de sa destination, puis une seconde à l’arrivée.

Essoufflée, courbée, une main sur son genou, Alice grommelait.
Plus contre elle, mais contre les Deflandre, contre la nouvelle Madame Sangblanc, puis contre Cornevin qu’elle avait sifflé et qui jamais n’était venu.

Mais la voilà désormais arrivée. D’ici, la vue était splendide et supportable tant qu’elle ne s’approchait pas du bord.

Alice marcha encore un peu, ombrelle dans une main, robe pincée de l’autre et regard dirigé vers la Manche.
Si bien qu’elle mit un temps considérable à remarquer qu’elle n’était pas seule.
Là, à quelques mètres seulement, un homme se tenait.
Alice s’arrêta, ses yeux surpris plantés sur lui.

Spécialiste en Lutin de cuir | Diplômée de Beauxbâtons | 2 ème année GEAD | Caméléon de 2050 & Romantique de 2050

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Peut-être était-il là depuis cinq minutes, ou même dix, voire même vingt… Il n’aurait su le dire. Le rythme du va-et-vient des vagues qui venaient percuter la base des rochers en contrebas avant de se retirer pour mieux revenir avait plongé Erwan dans une semi-méditation. La mer serait pleine d’ici une vingtaine de minutes, rendant l’air ambiant de plus en plus vivifiant. La fraîcheur de la brise annonçait que la nuit allait tomber incessamment sous peu, mais les derniers rayons de soleil semblaient se démener pour baigner, encore un peu, le paysage de leur lumière orangée. Aucun nuage n’avait trouvé son chemin jusque-là. Cela annonçait un spectacle étoilé qu’aucun citadin n’avait jamais vu et la lumière de la lune suffirait sûrement à Erwan pour retrouver son chemin au retour. L’idée était donc de rester là. Pourquoi s’en aller après tout ? Personne ne l’attendait et rien, ailleurs qu’ici, ne lui offrirait un spectacle plus agréable pour les yeux et les oreilles. D’autant plus que les choses s’apprêtaient à devenir encore plus agréables à ses yeux… C’est le son de sa respiration haletante qui annonça à Erwan qu’il n’était plus seul…

Il courba le dos de façon à voir le chemin qui amenait jusqu’à l’endroit où il se trouvait. C’était si improbable que quelqu’un d’autre arrive ! Possible, mais improbable. Sa famille connaissait évidemment ce lieu, c’était son cousin et sa cousine qui lui avaient fait découvrir les environs. Et probablement que d’autres sorciers locaux étaient familiers des lieux, mais tout de même ? À cette heure ? Là où Erwan avait décidé de se ressourcer ? Le jeune homme était persuadé, sans en avoir la preuve formelle, que ces lieux étaient inaccessibles aux Moldus. Tout d’abord parce qu’il n’en avait jamais croisé, et ensuite parce qu’il sentait en ces lieux une sorte de protection qui lui rappelait Poudlard. À bien y réfléchir, il n’était sûr de rien… La seule chose dont il était sûr, c’est qu’il n’avait pas envie d’être dérangé. Mais à peine eut-il eu le temps de formuler cette pensée qu’il la regretta immédiatement. La silhouette de la jeune femme qui arrivait par le chemin vers lequel il venait de se tourner lui donnait tout à fait envie d’être dérangé ! C’était à n’y rien comprendre, il était bien plus improbable de voir une femme en robe de dentelle avec une ombrelle assortie ici que quelqu’un trouve le sanctuaire où il s’était réfugié. La marche semblait avoir été éprouvante, car il l’entendait souffler et grommeler malgré les plusieurs mètres qui les séparaient. Elle ne semblait pas avoir remarqué sa présence. Il aurait dû s’annoncer bien plus tôt, mais il était si stupéfait de cette apparition qu’il en oublia la décence de prévenir la jeune femme qu’elle n’était pas seule. Plus elle avançait sur l’étendue d’herbe, plus il se sentait bête de n’avoir rien dit plus tôt. Elle se rendrait bien compte de sa présence à un moment ou un autre, et le moment serait nécessairement gênant…

Les couleurs du ciel commençaient tout juste à se lancer dans la quotidienne bataille qui voyait s’affronter les tons chauds de la journée et les tons froids de la nuit. Comme tous les soirs, les tons froids allaient l’emporter ; on pouvait déjà voir se dessiner l’issue du combat au voile d’obscurité qui commençait à soumettre la lumière du jour. C’est sûrement pour ça qu’Erwan ne reconnut pas immédiatement celle qui avait pourtant partagé plusieurs années au château écossais avec lui. Certes, ils n’étaient pas de proches amis, ni même des amis à vrai dire, mais le jeune homme l’aurait immédiatement reconnue si la luminosité avait été plus forte. Cela le frappa pourtant au bout d’un moment ! La clarté de sa peau et de ses cheveux, sa silhouette, son visage… Il avait fallu qu’elle se tourne finalement vers lui, réalisant sa présence et, par la même occasion, le temps qu’avait duré son silence. La coïncidence de leur rencontre balayerait au moins cette gêne qu’il avait créée en gardant le silence… «Salut. Tu es Alice, pas vrai ? Tu es Alice et on se croise dans mon coin de Bretagne, à mille kilomètres de Poudlard… C’est… fou.». C’était le moins que l’on puisse dire ! Erwan n’avait pas revu Alice Sangblanc depuis… trois ans ? Voire quatre, peut-être ? Et encore, elle était passée brièvement avec les correspondants Amico. Elle avait quitté Poudlard, alors que lui était en quatrième année, pour aller en France. Ah… tout ça faisait finalement sens !

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Il lui fallu un temps considérable pour quitter son immobilité. Alice n’aimait pas être surprise, pas plus qu’elle n’aimait être confrontée à l’éventualité d’un échange qu’elle n’avait nullement prémédité.

Le Sans-Pouvoir, lui, l’avait vu. Depuis peut-être bien longtemps. Fort heureusement, Alice avait transplané en contre-bas. Il ne l’avait donc pas vu et personne n’aurait besoin d’oublietté qui que ce soit.
Néanmoins… son ombrelle magique était toujours dégainée et le Soleil déclinait à vue d’oeil.
Alice n’eut le temps dans se lancer dans une stratégie pour apparaître la plus normalepossible : le Sans-Pouvoir avait parlé.
En anglais.
De Poudlard.
Et en connaissant son prénom.

Son coeur rata un battement. Une vague d’aiguille gelée cascadèrent le long de son échine. De nouveau, Alice était surprise et immobile.
Ce n’était pas un Sans-Pouvoir, mais un sorcier vêtu comme tel. Sans nul doute un Né Sans-Pouvoir britannique. Par Circée. Quelles étaient les chances qu’une telle rencontre soit possible, ici, sur la côte bretonne ?

D’une oscillation de sa main, Alice fit disparaître son ombrelle et rangea sa baguette, sans jamais quitter l’homme des yeux.
Des cheveux noirs, des yeux verts, une barbe… non, ce dernier point ne devait pas être pris en compte. Les garçons de Poudlard deviennent des hommes à leur sortie, et la barbe les accompagne peu après comme un diplôme.
Alice fronça un peu les lèvres.
Pourquoi, par Circée, pourquoi ne parvenait-elle jamais à se souvenir du nom de qui que ce soit ?
Ce visage, imaginé imberbe, ne lui était pas inconnu. Alice était persuadée de l’avoir vu à Poudlard. Dans la maison Poufsouffle. De cela, elle en était persuadée.
Et puis, finalement, un souvenir s’imposa à elle.
Alice, douze ans, assise dans le coin repos du quartier général du Merlin, occupée à référencer les Nés Sans-Pouvoir susceptibles de constituer de bonnes recrues.
Erwan Martin. D’une année son aîné. Poufsouffle

Un sourire se dessina lentement sur le visage d’Alice. Elle s’approcha de quelques pas, toute sa confiance retrouvée.

« Erwan », dit-elle avec chaleur. Même un simple prénom trahissait la langue qu’elle utilisait quotidiennement depuis des années maintenant.

Ses mains s’étaient indistinctement glissées dans son dos, comme sa condition de dame de bonne famille lui commandait.
Elle se pencha un peu en avant, son regard d’argent parcourant les traits du garçon devenu homme.

« Il faut croire que le monde est bien trop petit pour nous » glissa Alice dans un sourire mutin. Elle se redressa.

« Que viens-tu faire en France ? Visite familiale, peut-être ? Il me semble que ton prénom est d’origine bretonne. Il aura fallu des années pour que je découvre qu’il ne s’agissait pas d’un choix de style de la part de ta famille. »

Elle ponctua sa remarque d’un sourire amusé, soulevant une pommette et éclairant son visage plus tôt fermé d’un air doux et chaleureux.

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Toujours assis dans l’herbe, Erwan observait la jeune femme qui s’approchait de lui. Le moment de gêne avait été bien moins oppressant que le jeune homme ne se l’était imaginé. Il leva un sourcil quand son prénom fut prononcé, ainsi se rappelait elle de lui… C’était bon signe. Sûrement qu’elle l’avait entendu dans les tribunes du stade de Quidditch ou quelque chose comme ça. Il renvoya ensuite le sourire qui lui était adressé. Pour sûr qu’à se croiser ici, le monde était minuscule ! Si Alice posa la question en première, la curiosité d’Erwan n’en était pas moins piquée. Il ne manquerait pas de lui retourner la question. Que pouvait-elle bien faire ici ? Que devenait-elle ? Depuis quand était-elle devenue si attirante ? Était-ce la robe et sa posture de demoiselle de bonne famille, la maturité que l’âge lui avait donné ou bien les hormones d’Erwan qui, une fois encore, le poussaient à considérer toutes les belles femmes qu’il croisait ? Très certainement un peu de tout ça réuni ! «Mon prénom est on ne peut plus breton ! Une requête de mon fichu père qui a séduit ma mère… J’laime bien mon prénom, mais ils auraient pu anticiper que neuf personnes britanniques sur dix n’arriveraient pas à le prononcer correctement… Il est prononcé correctement ici au moins. Mes grands-parents habitaient pas loin il y a encore quelques mois. Ils ne sont plus parmi nous, mais j’ai profité de quelques jours de vacances pour venir voir la famille. Ou ce qu’il en reste du moins…». Sa dernière phrase s’était échappée malgré lui. En la prononçant à voix haute, il réalisa combien la famille lui semblait dépeuplée sans ses ascendants…

Plus il regardait Alice, plus la scène lui paraissait lunaire. Le paysage où son regard s’était perdu depuis un moment restait inchangé, en arrière-plan, mais la jeune femme l’avait embelli en se tenant droite comme un i devant lui… Cette même jeune fille qu’il n’avait fait que croiser au château, mais dont il pouvait déceler la présence au loin de par sa chevelure distinctive ; voilà qu’elle était là devant lui, sans que l’un ou l’autre ne l’ait prévu… «Tu veux t’asseoir un peu ?». Il lui indiqua par son attitude corporelle et son bras tendu l’espace à sa gauche. «Je ne vais pas te laisser partir sans que tu m’aies raconté toi aussi ce qui t’amène ici. Tu m’as suivi ? J’ai quasiment jamais croisé de monde sur ce spot.». S’il avait quitté la maison en voulant être seul, qu’il avait souhaité ne pas être dérangé en entendant du bruit arrivé, le jeune homme commençait doucement mais sûrement à changer d’attitude. C’était le moment idéal, l’endroit rêvé, pour s’adonner à l’activité qu’il appréciait tant et que le destin semblait avoir mis sur sa route : le flirt. Et avec la nuit qui tombait et le froid qui gagnait, la robe légère d’Alice ne suffirait bientôt plus à la réchauffer…

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Voila un terme bien malheureux pour parler de son géniteur. Enfin. Alice songeait à sa mère en des mots bien moins flatteurs alors elle ne lui jetterait pas la pierre.
La suite des explications firent fondre le sourire d’Alice à la faveur d’une mine moins amusée.

« Je te présente toute mes condoléances », dit elle en réponse. Perdre ses grands-parents étaient une douleur à laquelle elle ne voulait pas songer. Elle n’avait point connu Grand-Mère Elisabeth, mais elle savait que sa mort lui aurait arraché le cœur. Celle de son Grand-Père… Alice ne pouvait l’envisager.
Et pourtant, elle y pensait souvent.

Fort heureusement, Erwan changea de sujet. Alice l’observa désigner l’emplacement a sa gauche.
Elle sourit, puis s’approcha en écoutant Erwan. Un rire lui échappa. Léger, mais présent.

« C’est tout à fait cela : je t’ai suivi » répondit Alice en plantant ses yeux gris sur Erwan. Son sourire s’étira encore, complice, un brin taquin. « J’ai vu un barbu tout seul sur un rocher et je me suis empressée de transplaner jusqu’à lui en me disant que c’était forcément le garçon imberbe que j’ai plusieurs fois aperçu à Poudlard des années auparavant. »

Alice pinça sa robe de ses doigts blancs et s’installa soigneusement à côté d’Erwan. Elle arrangea sa dentelle pour recouvrir ses mollets dévoilés, puis ramena ses jambes sous elle. Et ce ne fut qu’après avoir ramenée ses boucles sur son épaule gauche qu’elle se tourna vers Erwan, armée d’un sourire plus doux.

« J’étais avec mon père sur une île, plus loin. L’île de… Ouessant ? Ouessan ? Enfin, qu’importe. Nous avons survolé ce… spot, et j’ai décidé d’y revenir plus tard. Voilà, vous savez tout, inspecteur. Nulle volonté de vous suivre, c’est promis. »

Alice sourit un peu plus grand, avant de se détourner vers la Manche. D’ici, la vue était splendide. Le Soleil disparaissant à la faveur de la Lune, Alice pouvait contempler l’immensité qui s’offrait à elle sans que ni ses yeux ni sa peau ne soit en danger.
Un châle n’aurait pas été de trop mais… qu’importe. Ici, loin de sa famille, Alice se sentait bien.
Et puis Erwan n’était, pour le moment, pas de mauvaise compagnie.

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Les manières dont faisait preuve Alice pour s’asseoir étaient à mille lieues de ce dont était capable Erwan. Lui-même, en arrivant, avait dû lourdement se laisser tomber sur son postérieur, espérant dans sa chute que la végétation serait assez fournie pour amortir son poids. Pourtant, les précautions qu’elle prenait l’attendrissaient. Elle faisait attention au moindre détail, jusqu’à l’endroit où reposaient ses cheveux ; c’était comme si elle savait ce qui allait charmer Erwan et qu’elle ne se privait pas de bien les faire. Jusqu’à le charrier en guise de réponse à sa dernière question. Il n’y avait que les personnes qui appréciaient d’être là où elles étaient qui pouvaient se permettre de répondre par de l’ironie à une question aussi peu pertinente que celle qu’avait posée Erwan. Le jeune homme nota donc intérieurement cette information sans se vexer, bien au contraire, d’avoir été moqué de la sorte. Il prenait même sa taquinerie comme une invitation à continuer le petit jeu qu’il s’était mis en tête…

Sa réponse plus sérieuse apprit à Erwan une petite partie de l’histoire qu’il avait envie de connaître. C’était néanmoins suffisant pour expliquer sa présence. C’était bel et bien la chance qui avait fait se croiser à nouveau leurs chemins. Rentrant dans son jeu, il prit une voix un peu plus grave qu’à l’accoutumée. «Très bien, mademoiselle, vous voilà vierge de tout soupçon ! Mais… je me serais laissé suivre sans broncher.». Il fit suivre sa remarque d’un large et franc sourire dont il avait le secret. Pas un regard douteux, un sourire narquois ou quoi que ce soit d’autre qui aurait pu le faire passer pour ce qu’il n’était pas, mais bien une honnête réaction qui disait à quel point il aurait apprécié être suivi par Alice. «Ouessant, tu dis ? T’es en vacances là-bas ? C’est peut-être à cent cinquante, voire deux cents bornes ! Tu es sacrément douée pour avoir transplané si proche ! Ça va, t’as pas atterri trop loin ?». Les derniers rayons de soleil commençaient tout juste à disparaître, laissant place à un ciel bleu foncé qui ne ferait que passer avant de céder la place à l’obscurité. Les étoiles apparaîtraient bientôt par milliers, embellissant d’autant plus le lieu de cette belle rencontre improvisée.

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Lorsque Erwan répondit au jeu d’Alice sur un ton plus grave que sa voix naturelle, elle se sentit presque frémir. Presque. Une Sangblanc ne frémit pas. Les autres à son contact ? Libre à eux. Mais pas elle.

Ah, et ce grand sourire. Alice n’était plus habituée à en voir de tel. Dans son cercle, ils étaient des parures pour habiller des émotions feintes. Une femme de bonne famille dont vous n’avez que faire complimente votre robe lors d’un bal ? Vous lui offrez ce qu’elle attend de vous : un sourire ravissant suintant d’une fausse reconnaissant. Si le fils d’un ambassadeur raconte une anecdote sans intérêt mais qui semble l’amuser, vous riez avec lui.
Alice ne s’en attristait plus. Elle même n’avait jamais été avare en sourire, et ne cherchait pas celui des autres. Néanmoins, elle les aimait lorsqu’on lui offrait avec sincérité.

Erwan connaissait Ouessant. Bien. Enfin, peu importait, en réalité. Elle ne voulait pas d’anecdote sur cette maudite île, ni même en parler. Même entendre son nom la renvoyait à l’image de la Deflandre et sa famille. A leur thé trop chaud et a leur gâteau trop sec. Et surtout, surtout, a son père qu’elle allait désormais devoir voir chaque jour accompagné d’une femme au rire bien trop aiguë pour ses oreilles sensibles.

La suite des propos d’Erwan firent bondir le sourcil d’Alice.

« Deux cent ? » repeta t-elle avec surprise. « Non… pas autant, tout de même. »

Elle jeta un regard vers l’immensité bleutée. Par Circée. Il lui semblait pourtant que cette côte était d’elle qui se trouvait juste en face de l’île de Ouessant. Avait-elle encore été victime de son sens de l’orientation disons… préoccupant ?
Pourquoi diable ces côtes se ressemblaient-elles autant ? Alice avait pourtant bien étudiée la zone avant d’en faire son point de repli. Elle s’y etait même installée quelques minutes pour laisser Corvenin se reposer. Et c’était bien ici, en contre bas, qu’elle s’était arrêtée… non ?

Alice glissa une main dans ses boucles pour les plaquer un peu plus sur son épaule.

« Juste en contrebas », repondit-elle. Elle voulu ne rien dire de plus, ne pas rebondir sur le compliment d’Erwan sur ses capacités de transplanage, mais elle n’en fit rien. Alice etait douée en bien des choses, aussi ne voulait-elle pas laisser penser qu’elle pouvait l’être dans quelque chose qu’elle ne maîtrisait nullement. « J’ai reçu mon permis il y a quelques jours alors… ce n’est pas encore tout à fait cela. Mais j’apprend. »

Alice ne lui avouerait pas qu’elle ne supportait pas les voyages, que son ventre se crispait à chaque fois qu’elle transplanait. Lorsqu’elle était accompagnée, que Thomas s’occupait d’effectuer le transplanage pour eux, elle était malade. Mais seule ? C’était pire encore. Elle doutait que ces malaises l’abandonnent un jour.

« La famille de ma belle-mère habite sur l’île de Ouessant », expliqua Alice. « Nous étions en visite chez eux pour clôturer quelques affaires avant que nous ne la ramenions avec nous. » Alice glissa sa main jusqu’à son bras pour le frictionner, son regard se perdant un instant dans la Manche et le voile nocturne qui tombait doucement sur elle. « J’habite en Haute-Savoie. Aux pieds du Mont Blanc. Un paysage radicalement opposé à celui ci, tu en conviendras. »

Alice avait toujours aimé les grandes étendues, celles où l’atmosphère changeait selon l’heure de la journée, selon la météo. Voilà pourquoi c’était au bord des grandes étendues d’eau qu’Alice se sentait bien. Rien n’était plus fluctuant qu’une mer ou un océan.

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De questions en réponses, de sourires en regards, Erwan obtenait un peu plus de l’histoire qui avait amené Alice jusqu’à sa route ce soir. Du peu qu’elle décrivait, Erwan imaginait un tout autre univers que le sien. Habiter sur l’île d’Ouessant, clôturer quelques affaires en compagnie de son père, ramener eux-mêmes sa future belle-mère… Tout ça lui semblait fou ! Mais ça expliquait sa tenue, la démarche assurée avec laquelle elle s’était approchée de lui malgré le sol accidenté, le soin avec lequel elle s’était assise et pourquoi tout ce qu’elle faisait semblait maîtrisé et calculé. Ces deux-là appartenaient à deux mondes diamétralement opposés et pourtant ils étaient assis côte à côte, regardant dans la même direction quand leurs yeux ne plongeaient pas dans le regard de l’autre. «Je ne connais pas du tout la Haute-Savoie… J’ai pas mal voyagé l’année dernière, j’ai été sur chaque continent, mais il me reste encore tellement à découvrir. Tu me montreras un jour ?». Il était peu venu en France et s’était contenté de la Bretagne à chacun de ses passages.

Il n’avait aucune idée de quand il aurait l’occasion de visiter l’endroit dont parlait Alice, il n’était même pas sûr de pouvoir le placer correctement sur une carte, mais pour sûr qu’il ne manquerait pas l’occasion de la prévenir s’il était amené à s’y rendre. Qui se passerait d’une guide aussi charmante ? La marée était haute désormais, le bruit des vagues en contrebas s’était calmé en attendant que la mer commence à se retirer. Il n’y avait aucun bruit pour venir troubler la quiétude des lieux, si ce n’est quelques oiseaux et chauves-souris qui commençaient leur activité de la journée dans les bois alentours. Les premières étoiles, les plus brillantes, commençaient à se montrer. «Est-ce que tu connais un coin plus beau qu’ici ? Je ne m’en lasserai jamais !» Erwan venait de réaliser qu’Alice tentait discrètement de se réchauffer en se frictionnant les bras. «On pourra faire un feu après si tu veux, mais pas tout de suite. Tu raterais le plus beau ciel étoilé de ta vie avec la pollution lumineuse d’un feu. Tu veux ma veste ? Les températures descendent vite ici une fois la nuit tombée, surtout quand on est près de l’eau.». Peu importe la réponse qu’elle allait lui donner, Erwan avait déjà commencé à retirer les bras de ses manches. Il se doutait qu’une femme de sa prestance préférerait se débrouiller seule. Mais ce soir, il était le seul à avoir une veste. Il avait, de toute façon, un pull dessous et il se sentait prêt à se rapprocher physiquement de son excellente compagnie, quand bien même il ne s’agissait que de lui enfiler une veste autour des épaules…

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Comment allait-elle rentrer chez elle ?
Si elle n’avait pas transplané sur la bonne plage, comment diable Père allait-il pouvoir la retrouver ? Elle n’allait tout de même pas faire deux cents kilomètres à pieds pour retourner au point de chute qu’elle aurait dû rejoindre. De toutes manières, ses chaussures n’étaient point adaptées.

Loin d’imaginer les pensés d’Alice, Erwan poursuivait la discussion. Certes, il n’avait pas vu les beautés des Alpes ni senti la puissance sacrée émanant de la Sapaudie, mais il avait voyagé sur chaque continent. Cette annonce offrit à Erwan toute l’attention d’Alice.
Elle aimait les récits de voyage. Ils lui donnaient l’impression d’accompagner son conteur pour le temps de quelques minutes.
Ce n’était pas pour rien qu’Alice désirait devenir duelliste professionnelle. Elle rêvait de faire de son métier un voyage éternel. Un jour à Berlin, le lendemain à Barcelone, la semaine suivante sur un autre continent… Le tout sous des acclamations. Qui pourrait espérer métier plus gratifiant ?

« Seulement si tu me parles de tes voyages », répondit Alice dans un sourire. Un jour, disait-il. Bientôt, Alice ne vivrait plus en France, sans savoir si elle y retournerait avant la fin de ses études à la Grande École de l’Art du Duel… ni même si elle y reviendrait un jour.
Alice avait des projets, et l’un d’entre eux particulièrement la promettait à un avenir pour le moins incertain.

Un frisson lui secoua les épaules, comme une piqure du rappel : Alice, tu es sotte d’avoir oublié ton châle. Elle le concédait. A t-on idée de partir en bord de mer sous les premières lueurs de Mère-Lune sans se cacher les épaules ?
Alice aimait dire que le froid ne la dérangeait plus depuis qu’elle avait affronté la Sibérie. Un demi-mensonge qu’elle s’autorisait, car rien, absolument rien n’équivalait l’épouvantable traversée glaciale qu’elle avait effectuée. Si ses épaules frissonnaient sous le vent marin, Alice n’en mourrait pas.

Erwan s’agitait à côté d’elle, dans une proposition qui ramena Alice des années auparavant.
Ce fut un Poufsouffle qui lui avait un jour offert son écharpe pour la protéger du froid.
Jeffrey Hunter.
Elle sourit, émue par ce souvenir. Il lui ferait presque oublier qu’elle avait finit à califourchon sur lui juste après qu'il lui ai posé une main sur les fesses. Sans connaître le contexte de cet événement, il était vrai que bien vilaines idées pouvaient germer dans les esprits fertiles. Et, même en connaissant parfaitement le contexte, y repenser fit rosir les pommettes d’Alice.
Erwan accorderait certainement cette soudaine teinte au froid, n’est-ce pas ?

Alice pourrait refuser, mais elle n’avait rien contre la galanterie lorsqu’elle était sans ambiguïté, comme c’était le cas ici. Et puis, comme disait tante Élise, "il est cruel de leur retirer leurs petites victoires, ils perdront bien assez de bataille une fois mariés".

« C’est très aimable à toi, je te remercie ». Vraiment, cette scène avait un goût de déjà-vu… mais ce n’était pas désagréable. « Il serait regrettable que j’écourte nos retrouvailles pour quelques frissons, ne trouves-tu pas ? »

Elle lui sourit, amusée par ses propres mots. Elle se pencha un peu vers Erwan, sans jamais perdre son sourire mais avec une pointe de malice. « D’autant plus que je meurs d’envie de t’entendre me dire quel continent tu as préféré visiter. »

Et, quand bien même elle voudrait partir, elle ne pouvait pas. Mais cela, Erwan n'avait pas besoin de le savoir.

Spécialiste en Lutin de cuir | Diplômée de Beauxbâtons | 2 ème année GEAD | Caméléon de 2050 & Romantique de 2050