Une table, deux tasses, ses yeux par-dessus la théière PV

Espérons.

Le mot creuse un sillon dans mon corps. Bien encastré dans le canapé, ce dernier ne réagit pas. Immobile, figé. Mes jambes et mes bras croisés me permettent de rester droite, de ne pas étaler sur mon visage la rancœur qui dégouline actuellement de tous les pores de ma peau. Mon regard ne cille pas. Mes lèvres ne se pincent pas. Mais mes mâchoires se crispent. Violemment. Tellement fort que ça me fait mal aux dents et à la bouche. Mon souffle se coupe. Je n'arrive plus à respirer. Je n'ai pas envie de le montrer, de montrer mon cœur tonne et renâcle, qu'il s'agite comme un animal en colère. Alors je me retiens et mon souffle s'encrasse de plus en plus.

Espérons.

Elle me demande de lui raconter notre histoire, encore une fois. Je la regarde silencieusement, si bien coincée en moi-même que même mon souffle a du mal à sortir. Pendant une fraction de seconde, je l'ai vue elle à la place de l'autre. J'ai vu ses longues jambes terminées par des chaussures propres et bien cirées. J'ai vu son corps étroit et nappé de couches de vêtements sombres. J'ai vu ses cheveux sévèrement coupés en carré qui entouraient son visage creusé. J'ai vu ses traits sévères et son regard tranchant. Il s'est enfoncé douloureusement en moi.

Le plus douloureux, c'est que je ne suis pas surprise. Je m'attendais à cette réponse, à ce mot et je ne suis pas surprise. J'ai mal, j'étouffe d'une colère bloquée, mais je m'y attendais. Espérer, ce n'est pas être sûre. Espérer, c'est douter. Espérer, c'est caresser dans le sens du poil sans ne rien affirmer. La dernière fois, elle me l'a promis avec beaucoup plus de force. Elle m'a attrapé et elle me l'a promis, tant et si bien que j'aurais pu la croire, si je n'étais pas à deux doigts d'éclater en sanglots. Mais là, elle ne fait qu'espérer. Elle espère puis elle exige.

Je sens monter une grande vague à l'intérieur de mon corps. Une vague comme une peine qui étouffe. Elle me pique le nez. Je n'arrive pas à ne pas penser à tout ce que son "espérons" implique. C'est plus fort que moi. Je n'arrive pas à m'empêcher d'y penser. De m'y voir déjà. Quand, dans six mois, un an ? Je le sens. La tristesse qui entrave le corps. Qui avale la moindre envie. La colère qui ravage tout. Je ressentirai tout ça quand elle m'abandonnera, j'aurai l'impression que mon corps est bloqué sous une couche de cire, que mes mouvements sont entravés, j'aurai du mal à respirer matin et soir, je n'aurai plus envie de lire, plus envie d'étudier, plus envie d'apprendre, je n'aurai plus envie de me lever, de voir des gens, d'aimer la magie, je n'aimerai plus rien et je ne verrai que cela, le vide immense et la peine qui se fracasse contre moi, qui m'étouffe.

Non.
Non, à quoi suis-je en tain de penser ? Je cille, j'arrache mes yeux de son visage sérieux. J'entrouvre les lèvres pour essayer de respirer. Non, ce n'est pas vrai. Ce n'est pas vrai. Tout cela n'arrivera pas et je lui en ai donné la raison : parce que si elle m'abandonne encore une fois, je la retrouverai pour la tuer. Je la tuerai. Je brûlerais sa peau couche par couche, je réduirai un à un ses os en poussière, je me débarrasserai totalement d'elle, parce qu'une fois disparue, vraiment disparue, je saurais exactement pourquoi elle me manque, je n'aurais pas besoin de me demander où elle se trouve, ce qu'elle fait, avec qui elle est, tout comme je l'ai fait ces deux dernières années. Je ne peux pas. Je ne peux pas recommencer tout ça. Je ne peux pas, vous entendez ? Je n'en ai pas la force. J'en suis incapable. Je cramerai le monde entier pour vous retrouver et me venger si vous vous contentez d'un "espérons", c'est clair ?

Le silence est poisseux autour de moi. J'ai dépassé la limite des quelques secondes autorisées dans une conversation. Maintenant, j'ai conscience de ma voix bloquée et de son attente. J'ai envie de vomir. Ma tête vrombit de trop de pensées pour que j'arrive à réfléchir. Et il y a cette demande qu'elle m'a faite. J'ai envie de hurler, de retourner le canapé, de lancer un Bombarda sur cette batterie, de cramer son buffet. J'ai envie de la pointer de ma baguette et d'exiger une promesse bien plus forte, j'ai envie d'attraper son poignet et de faire un serment inviolable, j'ai envie d'ancrer tout au fond de son corps sa promesse, j'ai envie qu'elle s'en rappelle à chaque instant, qu'elle s'en étouffe, qu'elle ne voit qu'elle, que jamais elle ne puisse ne serait-ce que penser à partir, à "espérer" ne pas m'abandonner. Tempêter, dire « allez vous faire foutre ! » et claquer la porte derrière moi.

Je ne bouge pas. J'ai envie de vomir. J'aimerais pouvoir faire tout ça mais j'en suis incapable. Je n'y arrive pas. Le spectre de ces deux années et demi passées règne sur mon corps. Je ne peux ni bouger ni parler. Il contrôle le moindre de mes gestes. Il m'entrave. Je ne peux pas agir ni parler. J'ai envie de la frapper et de lui lancer un sortilège, mais elle est là. Elle est là devant moi. C'est elle qui me fait mal. C'est elle qui m'arrache à moi-même. C'est elle qui m'étouffe. C'est elle et elle est là. Elle est là. Ces deux années ont été merdiques. Mais elle est là. Enfin. Je la déteste et je refuse de me contenter d'un "espérons". Mais elle est là. Je suis en colère et je n'ai pas envie de répondre à son exigence. Mais elle est là. Juste devant moi. Tant qu'elle ne m'abandonne pas, elle est là.

Il me faut fournir un effort incommensurable pour réussir à m'extraire du canapé. Une fois debout, j'ai l'impression que le sol tangue sous mes pieds. Comme si j'allais m'y enfoncer. C'est de l'extérieur que je me vois faire quelques pas, me placer sur le chemin de son regard, mais dos à elle, tournée vers la batterie. C'est de l'extérieur aussi que je me vois parler. Je ne sais pas pourquoi je le fais. Je sais seulement que ça arrive. J'entends ma voix comme si c'était celle d'une autre. Une voix sans timbre alors que je raconte l'une des parties les plus importantes de ma vie. Je déteste ce que je vois. Jamais je n'ai haï quelqu'un comme je me hais ce jour-là. J'aimerais effacer tout ça. Le détruire. Oui, là, placée à l'extérieur de mon propre corps en train de m'écouter parler, je réalise que j'aimerais détruire tout ce qui m'empêche de lui claquer la porte au nez, à commencer par moi-même.

*

Du bout de la main, elle caresse la cymbale qui bouge sous le mouvement. Son autre bras est étroitement serré autour de son buste. Son corps est tendu comme la corde d'un arc, pourtant la pulpe de son doigt caresse l'instrument avec une douceur étonnante.

« J'étais en première année, j'avais douze ans. Un jour, je vous ai suivi dans un couloir. Je vous avais croisé par hasard. Je ne vous connaissais pas, j'avais seulement entendu des rumeurs sur vous. Elles disaient parfois que vous étiez une mage noire, d'autre fois que vous aviez des accointances avec les vampires ou encore que vous vous adonniez à des rituels sombres dans votre bureau. J'étais intriguée. Je n'ai jamais écouté les rumeurs, pas même quand j'étais enfant. Je vous ai suivi. Vous marchiez vite et... »

Le geste se suspend. Elle retire son droit de l'instrument de musique. Son bras pend le long de son corps. Cachée du regard de Kristen, elle se permet de fermer les yeux. Elle revoit la scène comme si elle y était : elle l'a vue et revue dans la pensine. Mais elle n'a pas envie de la raconter, elle n'a pas envie de se confier. Elle veut rester dans le vif du sujet. Rester contextuelle. Raconter les faits. De façon détachée. Elle ne ressent rien ; qu'y a-t-il à ressentir, de toute manière ?

« Vous vous êtes arrêtée devant un tableau, je vous ai rejoint. Ce jour-là, on a discuté et vous ne m'avez pas parlé comme à une enfant. Je vous ai intéressé. Je vous ai vaguement confié mes ambitions. À cet âge déjà, j'avais envie de savoir ce qui ne s'enseigne pas dans les salles de classe. »

Aelle sent sa main trembler. Elle la cache au fond de sa poche. Là, elle peut la serrer en un poing sans que cela se voit.

« Nous nous sommes revues l'année suivante, mais c'était... Plus officiel. Une abondance de sincérité de ma part en public lors d'un événement international vous a poussé à m'exclure de l'école. »

Sa voix se fait plus distante, purement mécanique. Ce qu'elle raconte ne la concerne pas.

« Nous avons quelques échanges houleux, cette fois-là. Vous m'avez renvoyé six mois. Après ça, nous avons eu quelques rares échanges. Professionnels pour certains. D'autres étaient plus intimes. Nous aimions discuter. Je l'ai dit : on partageait une certaine passion pour les limites et l'envie de les franchir. Et puis j'ai... »

Aelle se racle la gorge et déglutit. Elle a toujours du mal à respirer.

« ... découvert une énigme cachée dans le tableau devant lequel nous nous sommes rencontrées. Ça m'a poussé à revenir vous confronter en cinquième année. À partir de cet instant, nous avons parlé plus franchement. Vous manipuliez la magie noire. J'éprouvais une forte attirance pour cette magie. Vous avez voulu me dissuader. Vous n'y êtes pas parvenue. »

Les pensées bouillent dans son esprit, débordent presque. Elle n'a pas envie de dire ça. Elle a envie de raconter des millions d'autres choses, de vomir sa rancœur liée à ces souvenirs, et la passion qu'elle y associe. Elle s'efforce de contenir tout ça. Rester factuelle. En réponse, sa voix se teinte d'une nouvelle froideur.

« On a eu plusieurs rencontres, dans les couloirs du château mais aussi ailleurs. Vous m'avez amenée ailleurs, à l'extérieur. Notamment sur ce plateau. Celui de la dernière fois. L'année suivante, nous avons étudié ensemble. Enfin... Nous avons étudié sur un même sujet, sans beaucoup nous voir. La fin vous la connaissez. »

Le tranchant de sa voix est fait pour s'enfoncer violemment dans l'âme de Kristen. Sauf que non, elle ne sait pas.

« Une lettre, une énigme. J'ai mis presque un an à comprendre. Puis je suis partie vous chercher. J'aurais pu crever sur le chemin. C'était sûrement votre but, ça aurait été plus simple pour vous. J'ai fini dans un bunker en Allemagne. C'était votre repaire ou un truc comme ça. C'est là-bas que j'ai compris que vous reviendrez pas. »

Il y aurait des millions de mots à ajouter. De longues phrases, de longues conversations. Aelle ferme de nouveau les yeux, elle n'arrive plus...

*

... à contenir mes émotions. Lorsque j'étais dans le bunker, après plusieurs jours d'attente, alors que la folie venait frotter contre mon âme, je me suis imaginée de belles retrouvailles. Je nous voyais déjà attablée autour d'un thé à l'époque. Dans mon esprit, nous revenions sur notre relation. Nous parlions franchement de ce que nous avions ressenti. Des choses que jamais nous ne pourrions nous dire. Une conversation plus apaisée que ce que nous n'avons jamais eu. Une conversation faite d'aveux, de sourire, d'alcool et de gêne modeste. Aujourd'hui, j'ai l'occasion de raconter mais je ne peux le faire de la bonne façon. Elle a tout gâché, jusqu'à mes souvenirs les plus précieux. Elle gâche toujours tout. Je hais ma voix qui a parlé, je hais ce que j'ai raconté.

J'ai envie de crier, de m'enfuir en claquant la porte. Elle le mérite. Pourquoi je ne le fais pas ?

Merlin... Pourquoi est-ce que je n'y arrive pas ?

Une table, deux tasses, ses yeux par-dessus la théière PV
Pour combler le vide de son silence, je fis l’inventaire de ce que j’avais sous les yeux : les scones, les sucreries magiques, les mince pies, le nombre affolant de boîtes de thé, tant de choses qui n’avaient pas été entamées et qui témoignaient des efforts démesurés que j’avais mis dans la réception de mon invitée. Puis, je me lassai de l’observation vaine de ces préparations et je sortis mon paquet de cigarettes pour en allumer une nouvelle. Du bout de ma baguette magique, comme la sorcière que j’étais ! Je pris une grande bouffée de fumée en relevant les yeux vers Aelle, enfoncée dans le canapé, comme si elle avait voulu disparaître dans les coussins. Puis, faisant preuve d’un soudain regain de vitalité, elle parvint à se tenir sur ses deux jambes. Elle me tournait le dos tandis que je l’observais attentivement. Un regain de vitalité, vraiment ? Alors pourquoi avait-elle l’air à moitié morte, se tenant ainsi au milieu du salon comme un cadavre fraîchement sorti de sa tombe ? Pourquoi sa voix était-elle si froide, comme si elle récitait un texte appris par cœur, auquel elle n’arrivait pas vraiment à donner vie en adoptant le bon ton ? Je recrachai ma fumée et ravalai une nouvelle taffe tout de suite après, assez fascinée par l’attitude de ce zombie errant au milieu de mon salon, qui tâchait de se donner de la contenance en s’amusant avec la batterie de Marshall.

J’en oubliai presque que j’étais là pour apprendre. Je coinçai la cigarette entre mes lèvres, plissant les yeux pour que la fumée ne me brûle pas les yeux, et pour la énième fois, j’attrapai mon stylo et posai la pointe sur mon carnet. J’avais l’intention de prendre de nouvelles notes mais je ne parvenais pas à me concentrer sur mes mains. Alors, je posai ma cigarette encore fumante sur le bord du cendrier et je fermai les yeux. J’essayais de donner vie au récit qu’elle me contait, comme pour hypnotiser mon esprit et me ramener là-bas, des années en arrière, avec elle. Dans les couloirs de Poudlard, quand je n’étais pas tout à fait celle que j’étais devenue.

Mon esprit captait des mots clés et créait dans mon imaginaire un mélange étrange proche des scènes absurdes que l’on ne voit que dans les rêves. Un long couloir froid, une Aelle miniature, une main noircie, des crocs de vampire, le bruit des talons qui claquent contre un sol de pierre, un cadre sans tableau, la sensation des ambitions qui font gonfler la poitrine, un doigt pointé qui exclut et qui punit, deux fauteuils autour d’une table basse et un bocal de dragées surprise, deux silhouettes penchées l’une vers l’autre qui partagent des secrets quand le château dort, la colère de la désapprobation, de l’inquiétude, le plateau du dragon, les pins autour et le grand ciel au-dessus… une trappe au milieu de la forêt, et en-dessous, un repaire souterrain, des livres, des objets magiques, des fioles, des cartes, des coupures de journaux, et partout, partout dans cette cachette, le sourire aux dents trop blanches. Là-bas, en Allemagne, sous la terre humide de la forêt. Là-bas, Baldur.

Mes paupières restaient serrées quand elle termina son histoire. Tout se mélangeait à nouveau : nos silhouettes, l’excitation des découvertes à venir, l’inquiétude, la peur d’être néfaste, le sourire de Baldur. Je rouvris enfin les yeux et j’attrapai ma cigarette dans l’espoir étrange de faire le vide dans mes pensées en même temps que dans mes poumons. Je soufflai longuement et ma voix était un peu enfumée quand je dis :

« Merci de m’avoir raconté tout cela. »

Je n’avais aucun doute sur la véracité de son récit. Même si ma mémoire était encore terriblement floue, entendre l’histoire notre relation avait au moins eu le mérite de raviver quelques sentiments qui avaient tendance à s’échapper dès que j’oubliais de me concentrer dessus. Cette fille, je l’aimais beaucoup. C’était absolument certain. J’aimais passer du temps avec elle, même si c’était une ado, même si elle m’agaçait trop souvent, même si elle n’en faisait qu’à sa tête et même si j’avais trop peur de merder.

« Je ne dirai pas que je me souviens de ces moments mais cela m’aide à comprendre pourquoi nous sommes là. Et pourquoi c'est si important. »

Je tapotai ma cigarette contre le bord du cendrier pour en faire tomber la cendre.

« Heureusement que tu n’étais pas trop rancunière… Après t’avoir exclue de Poudlard, tu aurais pu me maudire plus sérieusement que ça. »

J’esquissai un sourire avant de reporter le tube de tabac à ma bouche. L’idée d’avoir exclu la jeune femme qui se tenait face à moi d’une école de magie que j’avais dirigée me semblait assez cocasse. Je recrachai ma fumée avant d’ajouter :

« Enfin, tu vois, tu n’as pas tout compris, puisque je suis revenue, finalement. D’une certaine manière. Quant au fait que mon but était que tu meures en me cherchant, eh bien… Je ne relèverai même pas. »

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L'odeur de sa cigarette s'infiltre par mes narines ; je ne l'ai pas entendue l'allumer. Maintenant que j'y fais attention, j'entends son inspiration quand elle prend une taffe, le grésillement de la cigarette qui se consume et son souffle qui se relâche quand elle expulse la fumée. J'imagine son menton dressé vers le ciel, ses lèvres arrondies et son regard braqué sur moi. Dans ma poche, mon poing se crispe encore un peu. Je reste pourtant imperméable à ses remerciements et au reste. Jusqu'à ce qu'elle parle de mon renvoi. Là, je sens ma conscience qui palpite, comme des paupières qui battent après un réveil difficile ; ma conscience s'éveille, j'inspire doucement, je reviens à moi, je vais lui avouer que jamais je le n'ai pardonnée et que j'ai longtemps haï ce qu'elle représentait. Je suis presque reconnaissante qu'elle n'évoque pas le reste, qu'elle se contente de cette simple phrase dans laquelle se devine un sourire discret. C'est mieux de ne pas parler du reste, comme ça j'ai l'impression de retrouver ma place dans mon corps, même si j'ai toujours l'impression que le sang bout dans mes veines et que le monde entier va se casser la gueule sous mes pieds.

L'instant suspendu, une fraction de seconde durant laquelle j'ai l'impression que ma crise va passer, une accalmie qui me fait croire que je ne suis pas encore parvenue au point de rupture, alors même que mon âme gémit comme si elle était écartelée. Ce n'est qu'un bref moment, une fugacité qui n'a pas plus de poids qu'un murmure, parce que dès que Kristen reprend la parole, elle fracasse tout. Littéralement.

Mes souvenirs de rancœur explosent comme une bulle de savon, aspirés par son « tu vois, tu n'as pas tout compris, puisque je suis revenue ». Avec cette phrase, c'est comme si elle venait d'apparaître devant la Aelle du bunker, celle qui était roulée en boule dans un coin et qui pleurait toutes les larmes de son corps, qui s'y autorisait pour la première fois depuis très longtemps. Elle vivait une crise qui ne se contrôle pas, les larmes coulaient à flot, les cris s'échappaient sans honte de sa bouche dans cette petite pièce enterrée sous terre là où rien ni personne ne pouvait la retrouver, les mains agrippées à ses cheveux, la douleur sur le crâne, la tête qui frappe contre le mur, bientôt suivie des poings, les hurlements de colère, les insultes, le tabouret jeté contre un mur, les carnets qui tombent violemment sur le sol après qu'elle ait balayé le bureau, la couchette qui prend feu, la fumée qui pénètre dans ses poumons, la solitude poussée à son extrême, la douleur qui atteint son paroxysme car il n'y a personne pour la retenir. Avec cette phrase, c'est comme si Kristen apparaissait devant elle, s'accroupissait devant son corps prostré et lui disait : « ta peine est inutile : je suis revenue finalement ».

Elle efface tous mes pleurs. Elle efface tous mes cris. Elle efface toutes les douleurs que je me suis causées. Elle efface toute ma peine. Ma peine qui est encore présente, tellement ancrée en moi que je n'arrive plus à m'en dissocier. Et elle l'efface, à coups de quelques mots bien placés. À côté de la douleur mêlée d'injustice que je ressens, mon petit agacement de me voir jeter au visage une phrase moqueuse en réponse au danger que j'ai affronté sur l'Ile de Drear, bien réel, fait pâle figure. Lui aussi se fait avaler par tout le reste.

Je prends conscience de mes bras qui tremblent. Tout à coup, comme si elles n'attendaient que ça pour débarquer, les larmes emplissent mon regard. Putain. Toujours dos à Kristen, je ferme les yeux très fort, jusqu'à faire apparaître des étincelles blanches sous mes paupières. Mes poumons sont comprimés et j'ai envie de vomir. Impossible de lutter, je ne comprends même pas ce qui m'arrive. J'ai envie de transplaner sur mon Plateau et d'éclater quelque chose, comme tout à l'heure. J'ai envie de transplaner et de ne plus revenir. Je ne peux pas faire ça. Je ne peux rien faire, parce que j'appréhende sa réaction à toutes les choses que je pourrais dire. Non, j'appréhende tout ce qu'elle pourrait dire. J'ai envie qu'elle se taise. Qu'elle arrête de parler, de de m'insulter à chaque fois qu'elle ouvre la bouche, de ne pas considérer ce que j'ai vécu à chaque fois qu'elle dit quelque chose, j'ai envie qu'elle arrête de se moquer, j'ai envie qu'elle arrête de dire que son retour rend incohérent tout ce que j'ai vécu avant celui-ci. J'ai envie de pouvoir partir, claquer la porte, mais la simple idée de m'éloigner d'elle me rend malade et ça me rend malade aussi d'en être incapable, j'ai l'impression d'être dix dans ma tête, dix qui veulent et qui ne veulent pas, dix qui me frappent, dix qui me hurlent aux oreilles.

J'ai envie... J'ai envie... De millions de choses et de leur contraire. Surtout, j'ai envie de lui faire du mal. Une envie brutale et sauvage qui gronde tout au fond de moi. Ni les arbres que je m'imagine réduire en cendre, ni les murs que j'envisage de frapper ne peuvent rivaliser avec la vision de mes mains qui la plaquent contre un mur et de ma bouche qui lui hurle ses quatre vérités avant de la planter là, non sans avoir au passage aplati sa tête contre le ciment d'un bon coup de poing. Et pourtant je ne fais rien.

Pourquoi est-ce que je n'y arrive pas ?
Bloquée dans mon silence, avec l'espoir secret que ce soit véritablement arrivé : moi, tuée par un coup de dents de Quintaped, mon corps se décomposant sur l'ile frappée par les vents de Drear. Là, elle aurait compris. Elle n'aurait plus pu ignorer la gravité de ses actes et l'impact qu'ils ont eu sur moi.
Dernière modification par Aelle Bristyle le 11 juil. 2025, 09:54, modifié 1 fois.

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Une fois de plus, je n’avais droit qu’à son dos tourné et un silence écrasant. Je laissai ma cigarette se consumer et s’éteindre entre mes doigts. Par Morgane, qu’est-ce que j’avais encore dit pour mériter qu’elle se ferme ainsi ? Était-elle bloquée dans les souvenirs de l’histoire qu’elle venait de me conter, revivait-elle discrètement nos instants partagés, bien loin de cette réalité ? Le silence s’éternisa… Je pus imaginer des souvenirs qui ne m’appartenaient pas, qui n’avaient d’ailleurs jamais été miens, même avant, mais qui devaient pourtant être ceux de tout le monde : un week-end ou une semaine de vacances dans la maison de ses grands-parents, au cœur de la calme campagne, à l’heure de la sieste… le silence uniquement rompu par le bruit du balancier d’une vieille pendule qu’il faut trop souvent remonter, clic, clic, clic… et l’ennui mortel auquel on ne peut échapper qu’en s’inventant de merveilleuses aventures, quand un chat devient un tigre, quand on imagine des personnages qui nous pourchassent et que l’on doit fuir ou combattre, quand deux arbres dans le jardin font une forêt, quand une corde traînée derrière soi devient la longe rattachée au licol d’un cheval, un morceau de bois une épée ou une baguette magique, quand une douteuse mixture de boue, de cailloux et d’herbe se transforme en une mystérieuse potion aux propriétés extraordinaires. J’aurais aimé que ces souvenirs soient les miens comme ils étaient ceux de tous les autres. Moi, j’avais Indy, c’est encore mieux, pensai-je pour me rassurer. Aujourd’hui, je n’avais plus besoin d’inventer des personnages qui me pourchassaient et que je devais fuir ou combattre. Ils étaient bien réels, comme le sourire aux dents trop blanches qui s’imprimait partout. Presque… presque seulement, plus réels que les images trop vagues des aventures partagées avec Aelle.

Et clic, clic, clic, le bruit imaginaire de la vieille horloge dans le silence que m’imposait Aelle. Je tournai la tête et je projetai mes yeux de l’autre côté de la fenêtre, avec le même désir que la semaine passée, dans le vieux bâtiment désaffecté, quand c’était Yshre qui était aux commandes et que nous partagions la même envie de nous enfuir d’un espace trop clos pour embrasser l’immensité du monde. Je résistai pourtant à l’appel du grand air et je me penchai pour attraper les deux dessins que j’avais réalisés quand j’avais un talent qui n’était pas tout à fait le mien. Le portrait d’Aelle et le portrait de Cordelia. Je repliai le portrait de ma très chère mère et le reposai sur l’assise de la chaise près de moi. J’observai le portrait d’Aelle, son air grognon, ses traits fidèles et les grands traits bleus, bien droits comme de grosses gouttes de pluie, qui barraient son visage. Je le pliai en quatre et j’attrapai ma baguette magique. Je la pointai vers le papier, la tournai et l’abaissai, répétant le geste bien connu du sortilège de lévitation qui m’avait été fort utile dans mon travail beaucoup trop ennuyeux en restauration. Puis, je fis voleter le papier vers Aelle avant de le laisser tomber à ses pieds.

Ensuite, je cachai mon visage derrière ma tasse de thé, faisant mine de souffler dessus alors qu’elle avait déjà bien refroidi. Est-ce que je pouvais merder même si j’évitais de parler ?

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J'essaie de me débarrasser des barreaux qui m'enferment dans mon propre corps et qui rétrécissent autour de moi au point de me donner l'impression d'étouffer. J'essaie de me libérer de ce silence qui hurle dans ma tête, qui se mêle aux cris déjà présents depuis la semaine dernière ; tout ce bruit va finir par me rendre folle, toutes ces pensées dans ma tête, toutes ces émotions qui ont chacune quelque chose à me raconter, je vais finir par devenir folle et faire quelque chose de particulièrement idiot. J'aimerais que ça arrive maintenant, c'est ça ma libération, la folie, la folie me sortira de ma cage et arrêtera tout ça. Mais tout comme je suis bloquée dans mon propre corps à supporter mon souffle étriqué, ma gorge nouée, les larmes qui remplissent l'espace derrière mes paupières, je suis aussi coincée dans mon propre esprit et la folie ne veut pas de moi, je ne parviens pas à faire un pas vers elle, je suis embourbée dans l'inaction ; ne pas agir pour ne pas subir, pour ne pas vivre, ne pas souffrir. Oui, mais en attendant j'ai mal et je ne sais pas quoi faire, je ne sais pas quoi répondre à Kristen, j'ai l'impression qu'il n'y a rien à faire, que tout ça sera toujours là et j'ai seulement envie que ça s'éteigne.

J'entends le bruissement d'une feuille de papier qui tombe à mes pieds. C'est le seul bruit qui s'élève dans la pièce depuis ses paroles, puisque j'ai donné tout ce que j'avais comme énergie pour ne pas rendre bruyant mon souffle douloureux et mes larmes retenues. Ce bruit étonnant me force à faire ce que j'étais incapable de faire par moi-même : bouger. Mes yeux s'ouvrent, ma tête se penche ; je vois une feuille pliée en quatre à mes pieds. Je déglutis péniblement, parce que c'est dur de revenir dans le monde quand on est si bien coincée en soi-même. Lorsque je me penche pour récupérer la chose, je ne me questionne même pas sur son contenu, sur sa signification. Je ramasse, je me redresse, j'ouvre la feuille et je me regarde droit dans les yeux.

C'est moi, telle que j'ai été. Je finis par tiquer face à ce dérangeant miroir. Le reflet ne tique pas, lui. Il se contente de me regarder, son œil droit barré par l'un des nombreux traits qui griffent le dessin de part en part. Je suis plus jeune de plusieurs années, il me semble. C'est moi, telle que j'ai été : ce n'est donc pas moi. Je ne comprends pas ce que je vois, mais cette incompréhension me force à me questionner sur celle qui m'a envoyé ce dessin. Je suis bel et bien obligée de me concentrer sur elle alors que j'essayais avec beaucoup de détermination de l'oublier, elle et ses mots qui blessent.

Le bruit du papier qui frotte contre mes doigts est une mélodie qui bruisse dans toute la pièce. Pourquoi ce dessin ? Il fait partie de ceux qu'elle a griffonnés quand elle essayait de se souvenir, j'en suis presque sûre. Je ne comprends pas pourquoi elle me l'a envoyé ni comment je dois réagir face à ça. Ce n'est qu'un dessin. Plutôt fidèle, je veux bien l'avouer. Qui aurait cru que la grande Kristen Loewy sache si bien dessiner ? Je devrais ressentir quelque chose en observant ce reflet qui n'est pas totalement le mien, me réjouir qu'elle ait gardé dans son esprit abimé un souvenir si précis de moi. Une partie de moi doit bien s'enorgueillir, là, quelque part, mais elle m'est inaccessible. J'ai passé un bras à travers les barreaux de ma prison, mais tout le reste est encore coincé derrière.

« Je sais que mon visage est la seule chose dont vous vous rappelez de nous, oui, » je murmure en repliant lentement le parchemin en quatre.

Ma main retombe le long de mon corps, terminée par le dessin. Je ne le renvoie pas vers elle. Je le garde pour moi, je me raccroche à la sensation du papier sous la pulpe de mes doigts. Sans que je lui ordonne, mon corps décide de me faire revenir vers le canapé. Je m'y laisse tomber et me penche pour me débarrasser de mes bottes. Puis je m'enfonce dans le canapé, jambes serrées contre moi, pieds sur l'assise, bras qui maintiennent le tout. Une petite boule sur un grand canapé, enfermée dans des barreaux invisibles. La feuille de papier pliée en quatre repose à côté de moi.

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Je ne m’attendais pas à une réaction particulière de la part d’Aelle, mais je m’attendais à une réaction. J’aurais pu être gênée, mal à l’aise, émue… Mais l’attitude d’Aelle ne sut réveiller en moi qu’une profonde exaspération. Je ne savais pas combien de temps je pourrais supporter de voir un cadavre tout mou au milieu de mon salon. L’envoi du dessin avait au moins eu le mérite de la faire bouger, mais ses gestes trop lents et trop limités, son faible murmure, me donnèrent envie de la secouer plus que lorsqu’elle était tout à fait immobile et que je ne savais juste pas quoi faire pour l’animer. Elle était en vie, par Morgane, qu’elle se comporte comme telle ! Je ne m’intéressais plus à ce qui avait pu la mettre dans cet état. Ce que moi, sans doute, j’avais bien pu faire pour qu’elle se retrouve dans cet état déplorable. Il fallait qu’elle bouge ou j’allais finir par réellement me fâcher.

Je me levai brusquement, posant les deux mains sur la table et faisant racler ma chaise contre le sol avec toute la détermination du monde.

« Bon. Ça suffit, lâchai-je sèchement. De toute façon, j’en ai assez appris pour aujourd’hui. Merci pour ces précieuses informations. »

Mon agacement ne m'empêchait pas d'être polie et d'exprimer ma reconnaissance, car en effet, j'avais beaucoup appris sur moi-même aujourd'hui. Pourtant, mon ton un peu brusque ne rendait pas justice aux efforts qu'Aelle avait fournis pour m'aider. Qu'y pouvais-je... Elle était tellement frustrante ! J'aurais pu continuer pendant des heures, creuser davantage, mais je n'avais aucune envie de discuter avec un zombie, coincée dans les 35 mètres carré d'un appartement londonien trop mal fichu. Je refermai mon carnet de moleskine et le serrai contre moi : il contenait tous mes secrets, toutes mes recherches, et je n'avais aucune envie que Marshall tombe dessus. J’avançai à grands pas vers elle, abandonnant ma belle tablée digne d’un goûter royal, pour me poster face à cette espèce d’huître renfermée dans sa coquille qui avait choisi de se laisser mourir sur les coussins moelleux du sofa. Je la dévisageai d’un regard désapprobateur, sourcils froncés, mâchoires serrées, bouche pincée.

« Je croyais qu’on partageait ce goût de dépasser les frontières. Crois-tu qu’on puisse le faire en restant prostrée dans un canapé ? Bouge-toi de là, fis-je en accompagnant mes mots d’un mouvement du bras censé l’inciter à se relever. »

Je ne la touchai pas, car j’espérais qu’elle comprendrait d’elle-même que mes paroles étaient des ordres qui ne devaient en aucun cas être discutés. S’il le fallait, cependant, je n’hésiterais pas à la tirer de là par la force de mes petits bras de gamine de vingt ans.

« Soit tu veux vivre un peu et on sort, soit tu te contentes de faire la morte, mais pas chez moi. Dans tous les cas, tu remets tes chaussures et tu te lèves. »

Je me baissai pour replacer ses bottes bien en face de ses jambes et je me redressai, attendant avec sévérité qu’elle réponde à mes exigences.

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Une table, deux tasses, ses yeux par-dessus la théière PV
Je sursaute au moment où elle plaque les mains sur la table ; le bruit m'arrache à moi-même et le temps d'une seconde j'espère qu'il sera synonyme de violence, de cris et de coups échangés. Mais la seconde d'après, j'ai l'impression de m'effondrer sur moi-même et un grand froid m'envahit : voilà, elle me donne congé, elle me dit de partir, qu'elle en a assez de tout ça, de moi. Je lance mon regard à l'assaut de son visage, même si c'est dur de la regarder. Je suis incapable de contrôler les expressions de mon visage et je crois bien que toute ma peine dégringole sur mes traits tant l'idée de me faire congédier de la sorte me fait mal. Mes mains glissent lentement autour de moi et je les crispe sur le tissu du canapé. Mon cœur se met à battre très fort. Je m'imagine m'agripper ici pour toujours, résister quand elle voudra me faire voltiger pour me déloger de sa cuisine, je l'imagine me tirer, me menacer, me dire des horreurs pour que je la laisse en paix. Mais je n'en ai pas envie, je ne veux pas partir, non, laissez-moi rester ici même si je suis morose et que vos mots me blessent, laissez-moi rester même si vous n'aimez pas ce que vous voyez !

Mon cœur rate un battement quand elle s'approche à grands pas. J'ouvre la bouche et la referme. Je suis persuadée qu'elle va se montrer violente et pourtant je ne fais pas le moindre geste pour attraper ma baguette magique. Je me dis seulement que je préfère encore me battre avec elle que d'accepter qu'elle se débarrasse aussi aisément de moi. À cet instant précis, je ne me doute pas une seule seconde que je suis loin de la vérité ; tout s'effondre à l'intérieur de moi et je suis absolument persuadée que Kristen s'approche pour mieux m'enjoindre de m'en aller. Je prépare ma défense en trois paragraphes intelligents que j'oublie aussitôt formulés, je me répète plusieurs formules magiques qui l'empêchera de me faire quoi que ce soit, je me prépare physiquement à lutter, contrer ses tentatives, je me vois exploser en larmes... Et finalement, elle se dresse devant moi, si grande, si droite, si haute, ses yeux tonnant comme un orage, sans faire un pas de plus ; et moi prostrée, yeux écarquillés, cœur qui pulse, la chaleur de la peur qu'elle ne veuille plus de moi inondant mon front. Je ne comprends qu'à son geste du bras qu'elle n'a pas du tout l'intention de me virer comme un insecte désagréable.

Béate, je l'observe silencieusement, toujours affaissée dans ce canapé. Elle ne veut pas se débarrasser de moi, alors... Le soulagement est un tsunami qui inonde les rivages de mon âme. Je me laisse ballotter par sa puissance qui me fait tourner la tête, le temps que ça dure. Peu, à vrai dire. Car dès que je comprends ce qu'elle ne veut pas, je ne peux que comprendre ce qu'elle veut.

Elle est toujours la même, une Kristen Loewy dans un corps de jeune femme. Pourtant, dans sa voix j'entends la Directrice. Cela fait des années que je n'ai plus séparé la femme et la Directrice. Mais aujourd'hui, je me sens exactement comme je me sentais quand j'étais enfant et qu'elle était adulte ; quand j'étais élève et qu'elle était directrice ; quand j'étais un vous et qu'elle était Loewy. Son ordre est une claque bien sentit. « Tu remets tes chaussures et tu te lèves ». Je fronce aussitôt les sourcils. Ça aussi, ça faisait longtemps : invoquer le visage de ma mère pour le poser sur celui de Kristen. Cette pensée fugace m'enrage plus que tout le reste et je mets tout sur le soudain comportement autoritaire de celle qui se dresse devant moi. Je me sens à la fois outrée et complètement effondrée.

Je ne sais pas bien pourquoi je suis effondrée. C'est la tristesse qui est toujours là, qui creuse un trou à l'intérieur moi. Une tristesse qui me souffle que c'est tout Kristen, ça. Elle secoue, elle exige, mais elle ne comprend pas toujours ce qu'elle a les yeux. Non, pire : elle ne cherche pas à comprendre. Ses ordres sonnent comme des reproches. Elle dit que je suis prostrée, elle dit que je ne lui prouve pas que j'ai ce goût de dépasser les frontières, elle dit que je n'ai qu'à aller faire la morte ailleurs. Elle dit : ton état est ridicule, tu ne fais pas honneur à celle que tu étais, si tu n'es pas capable de surmonter ce que tu ressens alors va pleurer loin de moi. Elle a raison, j'en suis consciente, je suis pitoyable et ridicule. Mais pourtant, ça me fait mal qu'elle le dise, qu'elle m'en fasse le reproche. Encore une fois, il n'y a qu'un chemin possible : écraser, nier, rendre inexistant. Je n'existe pas. Ma peine n'existe pas. Je n'ai pas le droit d'être triste. Je n'ai pas le droit de ne pas arriver à me relever. Je n'ai pas le droit de me laisser envahir. Mais comment faire si je n'arrive pas à faire autrement, hein ? Et les larmes qui montent sans contrôle, la gorge qui se noue au moindre incident, le monde qui s'effondre au moindre de vos regards... Qu'est-ce que j'en fais de tout cela ? Peut-être ne me voit-elle pas réellement. Peut-être suis-je invisible, peut-être y a-t-il un filtre sur son regard qui fait qu'elle ne peut voir que ce qui lui plait ; elle occulte tout le reste. À vrai dire, cela me semble logique. Qu'est-ce que le hurlement sans fin qui résonne dans ma tête peut bien lui apporter, si ce n'est une once de culpabilité ? Et encore... Elle ne se doute pas à quel point elle est responsable de la noirceur constante que je me trimbale, de cette douleur comme un sol qui s'effondre sur lui-même.

Ah ! C'est bien, elle a eu exactement ce qu'elle voulait ! Elle m'a écrasé sous les talons si parfaits de ses chaussures lustrées et a réveillé un soupçon de vie : il se diffuse dans mes veines sous la forme d'un cocktail brûlant. Vous ne voulez plus de putain de cadavre sur votre canapé, Kristen ? Bravo, vous avez eu ce que vous désiriez : je suis en colère.

Je récupère le contrôle de mes bras et les serre de nouveau autour de mes jambes. J'enfonce les ongles dans mes avants-bras et appuie de toutes mes forces. Puis je m'arrache à son regard qui exige de moi que je remette mes chaussures et que je me lève, et je tourne mon visage boudeur vers l'opposé de la pièce. Évidemment, je reste totalement immobile, le regard comme un Bombarda, le souffle court et précipité, les mâchoires crispées à m'en éclater les dents et les sourcils résolument froncés.

Allez vous faire foutre, Kristen Loewy. Je resterai sur ce canapé. Et au jeu de la patience, je suis certaine de gagner.

Une table, deux tasses, ses yeux par-dessus la théière PV
Il fallait juste qu’elle se baisse vers ses bottes, qu’elle les attrape penaudement, qu’elle les enfile sans discuter, qu’elle se lève et qu’elle me demande où nous allions, alors je l’aurais invitée à me conduire dans un endroit qui lui plaisait, dans lequel elle pouvait se sentir bien et reprendre vie : c’était tout ce que j’attendais d’elle, c’était sa seule option. Au lieu de cela, elle me fixa un instant, je remarquai ses yeux un peu rouges et ma poitrine se gonfla légèrement, résistant péniblement au poids de la culpabilité. Je fronçai davantage les sourcils en imaginant qu’eux seuls auraient le pouvoir de la pousser à m’obéir. Ce serait mieux comme ça, pour elle comme pour moi. Je le savais. En tout cas, j’étais persuadée que je n'aurais pas la force de creuser dans la terre dure du cœur d’Aelle pour qu’elle exprime ce qu’elle ressentait, pour qu’elle dise autre chose que des mensonges qu’elle voulait transformer en vérités pour se protéger. Elle ne voyait que ce qu’elle voulait voir et elle ne croyait que ce qu’elle voulait croire, sans se soucier de la vérité. Pourquoi devais-je me fatiguer à lui tirer les vers du nez ? Et si elle se décidait à dire quelque chose de vrai, allais-je devoir subir sa voix robotique de demi-morte, encore ?

Malgré la force que je mettais dans ma présence, je n’obtins pas la réponse espérée. Plus encore que lorsqu’elle avait claqué la porte des toilettes en simulant une envie pressante, elle se comportait comme une enfant. Elle avait dit quelques minutes plus tôt que lorsque nous nous étions rencontrées, je ne lui avais pas parlé comme à une enfant. Aujourd’hui, pourtant, il me semblait qu’elle ne me laissait pas d’autre choix.

Resserrant son emprise sur elle-même, elle dégagea son visage boudeur de mon champ de vision et tourna la tête, l’air de dire : je resterai sur ce canapé. Et au jeu de la patience, elle était certaine de gagner.

La patience, en effet, n’était pas spécialement mon point fort.

Je considérai un instant la possibilité de la soulever pour m’obliger à me suivre. Avec mes bras de gamine de vingt ans qui n’a pas fait assez de sport et qui serait capable de se tordre le poignet en ouvrant un pot de confiture. C’était bien ce que j’avais l’intention de faire, pourtant. J’aurais également pu tirer sur ses chevilles pour la forcer à poser pied à terre et lui enfoncer ses bottes, lui faire ses lacets s’il le fallait, puis tirer sur son bras pour l’obliger à se lever. Puisqu’elle se comportait comme une enfant, après tout… Je l’envisageai très sérieusement tandis que je considérais son immobilisme et les cadenas qu’elle avait savamment refermé sur son corps. Finalement, je décidai de ne pas m’abaisser à cela. Je haussai les épaules.

« Bien, la morte, alors. »

Je me retournai, regagnai la table pour attraper le stylo que j’y avais laissé et je me dirigeai vers les escaliers avec la ferme intention de sortir, m’asseoir sur un banc non loin, fumer une cigarette, relire mes dernières notes, réfléchir à ce que j’étais, penser à ceux que j’avais connus, ceux de qui je devais me venger, ceux que je devais retrouver, tracer le portrait d’Aude si Yshre acceptait de me prêter ses talents (ce qui était fort peu probable), en rédiger la description la plus parfaite si je m’apercevais que je ne savais pas tracer autre chose que des bonhommes bâton, noter les détails du chemin partagé avec Aelle, explorer ma mémoire pour confirmer les liens qui existaient entre Baldur et mon fils, et tout un tas de choses dont mon esprit s’était rempli ces dernières minutes. Si Aelle voulait s’enfermer dans une cage, ce n’était pas mon cas. Elle n’aurait qu’à choisir de me retrouver, transplaner ailleurs pour m’éviter, s'enfoncer dans le canapé jusqu'à former un trou dans les coussins, me maudire en boudant, c’était sa décision.

J’espérais qu’elle me rejoindrait. Ou qu’elle me retiendrait. Si elle était sincère, elle me retiendrait. Parce que si j’essayais de partir, elle avait promis de me tuer. Je marquai une pause sur les premières marches des escaliers, pour lui laisser une occasion de se ranimer. Même s'il lui prenait l'envie de me pousser dans les marches, au moins, elle aurait bougé.

Allez, montre-moi ce que t’as dans le ventre, ce n’est pas en boudant que tu vas réussir à me refaire le portrait…

The toxicityyyyy ♫

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Une table, deux tasses, ses yeux par-dessus la théière PV
Mon cœur rue avec violence dans sa douloureuse prison. Il bat tellement fort que j'ai l'impression qu'il me remonte par la gorge. Je ne fais rien pour le calmer, au contraire même. J'alimente soigneusement l'injustice que je ressens, je lui donne les couleurs de la colère, je le façonne pour qu'il ait des airs hargneux, pour qu'il préfère les grognements aux larmes, pour qu'il éructe au lieu de gémir. Et je m'en sors comme une cheffe, je me sens bouillir de l'intérieur et plus je bous, plus mes doigts s'enfoncent dans mes bras. Ça me fait mal ; j'appuie davantage. Il faut bien cela pour faire face à une Kristen Loewy, toute jeune soit-elle dans cette nouvelle carcasse qui est la sienne. Étrangement, sa jeunesse retrouvée et ses nouveaux traits n'enlèvent rien à la force de son regard et à la violence de ses mots quand elle me claque avec. En gardant mes yeux loin d'elle comme je le fais, il m'est aisé d'imaginer que c'est elle devant moi, celle d'avant, celle que je connais depuis que j'ai douze ans.

Elle va certainement m'attraper et me secouer. Elle transplanera sans même me laisser mettre mes chaussures et me lâchera au-dessus d'une étendue boueuse pour me ridiculiser. Puis elle dira : je t'avais bien dit de mettre tes chaussures. Elle me sortira ses grandes leçons qui invisibiliserons mes peines et pensera que ce sont de parfaites vérités à suivre sans ciller. Je finirai par enterrer ce hurlement sans fin dans ma tête et par apprécier ce qu'elle me fera découvrir, parce que la plupart du temps, je suis vraiment à ça d'exulter de nos retrouvailles et de ne penser à rien d'autre. Mais je n'arrive jamais vraiment à l'atteindre, cette exultation, alors quand le soir arrivera et que je rentrerai, le hurlement reviendra me chatouiller les oreilles et la nuit paraîtra bien longue.

Elle parle, semble prendre une décision ; quoi, la morte ? Je coule un regard dans sa direction, parce que je ne saisis pas trop ce que vient faire cette affirmation dans le grand projet que je viens d'imaginer. À quel moment va-t-elle me saisir de force pour m'emmener avec elle, sans me laisser le temps d'attraper mes chaussures ? Elle s'éloigne en direction des escaliers après avoir attrapé un stylo sur la table et je me redresse sur le canapé, perdue. Pendant une seconde, je me demande si je dois la suivre. Puis après, je l'entends de nouveau dire « bien, la morte, alors » et je comprends que faire la morte sur son canapé, c'est un peu le synonyme de faire le mauvais choix.

Elle passe le seuil, je me redresse un peu plus sous l'assaut brusque de mon cœur qui vient de subir un sursaut destructeur. Elle ne va pas partir, n'est-ce pas ? J'entends son pas dans l'escalier, bientôt brouillé par mes oreilles qui se mettent à bourdonner. Elle a disparu de sous mon regard et une angoisse sourde me noue aussitôt les entrailles. Elle ne va pas partir, hein ?

Je me raccroche de toutes mes forces aux bruits que j'entends, c'est la seule chose qui existe, la seule chose qui compte. Le parquet qui grince sur le palier, je l'ai entendu tout à l'heure en montant. Le grincement de la première marche, celui de la seconde et... Mon cœur me murmure ses battements frénétiques à l'oreille. Et quoi ? J'attends, figée sur le canapé, à moitié redressée. Mais ce que j'attends ne vient jamais : je n'entends pas les autres marches grincer, je n'entends pas son pas descendre l'escalier, je n'entends pas tous les bruits qu'elle aurait dû faire. Je retiens mon souffle dans ce silence suspendu ; elle, toujours en haut des escaliers, cachée par le pan de mur, et moi immobile sur le canapé, le regard braqué sur ce mur derrière lequel elle se tient, invisible à mon regard.

Retient-elle son souffle également ? Est-elle figée, attend-elle que je la suive ? Une dizaine d'hypothèses s'imposent à mon esprit. Mais une chose est certaine : elle n'a pas descendue les escaliers, elle n'est pas partie. Elle m'offre la possibilité de la suivre, de la retenir, de l'empêcher de partir. J'ai envie de me lever, de la poursuivre, de lui attraper le bras. « Restez ! la supplierai-je, restez ici, ne vous en allez pas ! ». J'ai envie d'élever la voix, de lui proposer de revenir, de faire amende honorable. Je pourrais même remettre mes chaussures et me lever, je pourrais...

Le pitoyable de ma situation me frappe alors, brutalement. J'en ai tellement honte que mon estomac se serre. C'est comme si j'avais tout à fait oublié la raison pour laquelle je faisais la tête sur ce canapé. Dans un sens, c'est vraiment le cas, je ne ressens plus aussi fort ce qui m'accablait, puisque la peur de son départ efface tout le reste. Mais bon sang ! Bon sang, ne suis-je donc plus que cela ? Cette putain de gamine qui supplie, qui pleure, qui fait tout ce qu'on lui dit juste parce qu'elle a peur d'un départ ? Ai-je vraiment envie de faire ça, de la supplier de revenir, alors même qu'elle n'aurait jamais dû partir ? Merde, suis-je vraiment tombée aussi bas ? Une violente colère me fait tout à coup serrer les poings. C'est de sa faute à elle ! Elle n'a pas le droit de s'en aller comme ça, de s'en aller alors que je fais la tête sur le canapé, que j'ai été à deux doigts de pleurer par sa faute, elle n'a pas le droit, elle ne peut pas ! Je refuse.

Un craquement sonore résonne dans la pièce quand je transplane. Puisque j'étais assise au moment de ma disparition, l’atterrissage dans les escaliers juste devant elle n'est pas seulement maladroit, il est raté. Et impossible d'être réellement précise dans ces conditions, alors évidemment je réapparais beaucoup trop bas, une dizaine de marches en-dessous d'elle. Mes jambes se plient sous moi, je me casse la gueule sur les marches, mes genoux tapent douloureusement les degrés.

Je me rattrape difficilement aux murs de la cage d'escaliers et me relève aussitôt ; la douleur est un murmure insignifiant. Je monte directement les marches, mes pieds tonnant avec brusquerie sur le bois, comme un annonce funèbre du sort qui attend Kristen Loewy. J'ai le visage levé vers le haut pour la regarder bien en face, et je continue de monter, je monte, je monte, jusqu'à arriver tout proche d'elle. Je n'ai pas l'intention de m'arrêter, alors si elle ne recule pas pour revenir dans la cuisine, je vais devoir la pousser avec mon corps. Mes yeux se rapprochent de plus en plus d'elle, je me tords la nuque. Dans trois marches, je la percute ; à mon regard, elle comprendra certainement que je n'ai pas l'intention de m'arrêter, n'est-ce pas ?

*

Ci-dessous, la preuve qu'un détail peut absolument tout changer. Le détail en question, dans le texte qui suit, c'est une porte que j'ai imaginé entre la cuisine et les escaliers qui aurait camouflé les pas de Kristen sur les marches. Persuadée que Kristen était véritablement partie, Aelle aurait réagi comme suit (je n'ai aucune envie de supprimer ce texte que j'ai écrit sur cette erreur de compréhension de l'espace imaginé par la Plume de Kristen, alors je le glisse là) :
Reducio
— Dans un autre univers


Mon cœur rue avec violence dans sa douloureuse prison. Il bat tellement fort que j'ai l'impression qu'il me remonte par la gorge. Je ne fais rien pour le calmer, au contraire même. J'alimente soigneusement l'injustice que je ressens, je lui donne les couleurs de la colère, je le façonne pour qu'il ait des airs hargneux, pour qu'il préfère les grognements aux larmes, pour qu'il éructe au lieu de gémir. Et je m'en sors comme une cheffe, je me sens bouillir de l'intérieur et plus je bous, plus mes doigts s'enfoncent dans mes bras. Ça me fait mal ; j'appuie davantage. Il faut bien cela pour faire face à une Kristen Loewy, toute jeune soit-elle dans cette nouvelle carcasse qui est la sienne. Étrangement, sa jeunesse retrouvée et ses nouveaux traits n'enlèvent rien à la force de son regard et à la violence de ses mots quand elle me claque avec. En gardant mes yeux loin d'elle comme je le fais, il m'est aisé d'imaginer que c'est elle devant moi, celle d'avant, celle que je connais depuis que j'ai douze ans.

Elle va certainement m'attraper et me secouer. Elle transplanera sans même me laisser mettre mes chaussures et me lâchera au-dessus d'une étendue boueuse pour me ridiculiser. Puis elle dira : je t'avais bien dit de mettre tes chaussures. Elle me sortira ses grandes leçons qui invisibiliserons mes peines et pensera que ce sont de parfaites vérités à suivre sans ciller. Je finirai par enterrer ce hurlement sans fin dans ma tête et par apprécier ce qu'elle me fera découvrir, parce que la plupart du temps, je suis vraiment à ça d'exulter de nos retrouvailles et de ne penser à rien d'autre. Mais je n'arrive jamais vraiment à l'atteindre, cette exultation, alors quand le soir arrivera et que je rentrerai, le hurlement reviendra me chatouiller les oreilles et la nuit paraîtra bien longue.

Elle parle, semble prendre une décision ; quoi, la morte ? Je coule un regard dans sa direction, parce que je ne saisis pas trop ce que vient faire cette affirmation dans le grand projet que je viens d'imaginer. À quel moment va-t-elle me saisir de force pour m'emmener avec elle, sans me laisser le temps d'attraper mes chaussures ? Elle s'éloigne en direction des escaliers après avoir attrapé un stylo sur la table et je me redresse sur le canapé, perdue. Pendant une seconde, je me demande si je dois la suivre. Puis après, je l'entends de nouveau dire « bien, la morte, alors » et je comprends que faire la morte sur son canapé, c'est un peu le synonyme de faire le mauvais choix.

Elle passe la porte, dépasse le seuil, je me redresse un peu plus sous l'assaut brusque de mon cœur qui vient de subir un sursaut destructeur. Elle ne va pas partir, n'est-ce pas ? J'entends son pas dans l'escalier, bientôt brouillé par mes oreilles qui se mettent à bourdonner. Elle a disparu de sous mon regard et l'angoisse me noue aussitôt les entrailles. Elle ne va pas partir, hein ?

Sauf qu'elle est déjà partie, que j'en prends subitement et violemment conscience. Elle a choisi de partir plutôt que de me forcer, elle a encore choisi de partir, elle a encore choisi de partir et un poignard s'enfonce dans mon cœur, la lame tourne, déchiquette, blesse et quand le hurlement se met de nouveau à retentir dans mon esprit, étouffant tous mes sens, j'ai l'impression de devenir quelqu'un d'autre.

Un sanglot nerveux me bousille le visage. Un flot de larmes brûlantes se met à couler sur mes joues sans mon accord. J'enfuis ma tête dans mes mains pour étouffer un cri silencieux. Sauf que la colère précédente est encore là, que ces larmes me mettent hors de moi parce qu'elles sont beaucoup trop familières, que c'est exactement pour ça que Kristen m'abandonne tout le temps : parce que je pleure, parce que je ressens, parce que j'ai mal. Ils n'existent plus les mots qu'elle m'a dits un jour dans son bureau. « Personne n'est infaillible. » Quelle connerie ! « Laisse-toi l'occasion de choisir ceux qui pourront voir tes larmes ». Et sa main sur mon épaule ce jour-là, sa façon de me rassurer. « On dort mieux après avoir pleuré, tu verras ». Un bon ramassis de connerie, tout ça ! Je n'ai pas le droit d'être infaillible, tout le monde me trouve beaucoup plus intéressante quand je ne suis pas infaillible.

Les larmes me brûlent les joues, je ne les supporte plus. Je les efface du plat de la main, d'un mouvement rageur ; je n'aurais pas eu plus mal si je m'étais mis une claque. Puis je me lève et dans mouvement instinctif venu du plus profond de moi-même, là où naît toujours ma violence, je donne un grand coup de pied dans l'instrument de musique qui trône fièrement là. Les cymbales tombent bruyamment, les tambours résonnent, les pieds s'effondrent. Le bruit me secoue de l'intérieur, mes muscles bandés sont ma colère palpable, mon cœur approuve mon geste, il bat tout au fond de moi et je frappe sur son rythme : boum ! un coup, boum ! un coup.

Puis tout à coup, je m'arrête. Pas parce que je suis calme, mais parce que je réintègre brusquement mon corps. Kristen est partie sans moi. Je respire si rapidement que mes épaules se soulèvent. Sur mes joues, la trace humide de mes larmes me pique. Et derrière la porte de la cuisine, Kristen est partie sans moi. Je jette un regard éperdu dans mon dos, vers la porte de la cuisine. Je me vois déjà lui courir après, lui hurler : « ne partez jamais sans moi ! » ; ou alors lui courir après et la secouer violemment : « vous auriez dû m'embarquer sans me demander mon avis ! » ; lui courir après et lui planter la baguette dans le corps : « Je vous déteste ! » ; lui courir après et tout lui balancer au visage : « J'y arrive pas, laissez-moi le temps mais s'il-vous-plait, ne partez pas ». Je ne sais pas très bien, en fait.

Une table, deux tasses, ses yeux par-dessus la théière PV
Le claquement caractéristique du transplanage résonna à mes oreilles et pendant un instant, je cru qu’Aelle était partie, bien loin du canapé, de Camden, de Londres, de moi. Peut-être s’était-elle réfugiée dans la forêt où elle m’avait déchiré la joue, peut-être au-dessus des pins d’Écosse, peut-être chez elle, elle avait remis ses chaussures et elle s’était levée, mais pas pour me suivre, encore moins pour me retenir. Mon cœur manqua un battement et j’allais me résigner à poursuivre ma descente comme si de rien n’était, faisant mine de ne pas être touchée par sa fuite, quand je la vis apparaître en bas des marches. Elle trébucha et se cogna les genoux sur les marches : sans réfléchir, j’en descendis quelques-unes, mon visage soudain paré d’inquiétude, et j’allais vérifier qu’elle ne s’était pas fait trop mal. Mais elle ne me laissa pas l’occasion de m’inquiéter : très vite, elle se redressa et gravit les marches qui nous séparaient. Elle barrait ma route et je barrais la sienne, nous étions toutes deux coincées dans cette cage d’escalier, elle ne cessait de s’approcher, son regard encore rougi par les larmes retenues avait la brillance de la détermination ; elle allait me foncer dessus. Elle me retenait, elle ne voulait pas que je m’en aille sans elle ; mieux que ça, elle voulait que je reste là-haut avec elle. Pourquoi ? Pour l’écouter grogner, ignorer ce que j’essayais de lui faire comprendre ? Étions-nous condamnées à rester l’une et l’autre enfermées dans une petite pièce trop sombre, si proches et pourtant si terriblement éloignées, en restant aveugles aux sentiments l’une de l’autre ? Non. Je refusai de m’enfermer là-haut, de lui laisser l’occasion de me tourner le dos et de se replier sur le canapé. J’aimais autant rester là. Elle pourrait tenter de me faire reculer, je vissai mes pieds sur le sol. Si elle voulait me tourner le dos, elle pourrait choisir de descendre les marches, ou bien transplaner et s’enfuir en chaussettes.

Je levai le bras et posai ma main sur son épaule pour l’empêcher de se retourner ou de me contourner, je voulais l’immobiliser, là, ne pas lui laisser d’autre option que me regarder. Mon visage affichait une mine à la fois sévère et désolée.

« Tu ne me feras jamais confiance, n’est-ce pas ? Tu as peur. »

Je secouai un peu la tête. Moi non plus, je ne me faisais pas confiance. Moi aussi, j’avais peur. Dans le fond, je pouvais comprendre ce qu’Aelle ressentait. J’avais simplement du mal à accepter l’idée qu’elle se fasse dévorer par l’angoisse. J’avais appris avoir été répartie à Gryffondor, lorsque j’étais élève à Poudlard : on dit que c’est la Maison des courageux. Peut-être était-ce ma résistance à la peur qui m’avait valu d’être envoyée là-bas, des années auparavant, dans une autre vie. J’avais peur, j’étais terrorisée parfois, mais cela ne m’empêchait pas d’avancer. La peur, je voulais lui tordre le cou, anéantir sa cause, et si je n’en étais pas capable, je l’absorbais une bonne fois pour toutes pour ensuite l’ignorer et avancer. Je craignais le sourire aux dents trop blanches alors je voulais l’effacer, j’avais peur de moi-même alors j’absorbais ce sentiment comme si ce n’était qu’un détail, j'avais peur de la Mort alors...

Je rabaissai mon bras et je m’assis sur une marche du dessus, un peu plus loin d’Aelle pour ne pas avoir le nez collé sur ses jambes, et je posai mon carnet et mon stylo à côté de moi.

« Parle-moi. Je veux que ce soit toi qui parles, pas ta peur. Elle t'aveugle, elle te fait mentir ; en fait, elle te contrôle. Je sais ce que ça fait. »

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