Une table, deux tasses, ses yeux par-dessus la théière PV

Nous sommes de plus en plus proches. Bientôt, elle occupe tout mon horizon. La cage d'escaliers n'est pas très large et il fait plutôt sombre ici. En face de moi, il n'y a que Kristen. Sur les côtés, les murs bouchent ma vision. Derrière n'existe pas. Il n'y a que Kristen qui se dresse sur les marches les plus hautes et qui devient de plus en plus imposante fur et à mesure que j'avance. Bientôt, je sens les picotements de sa proximité, j'arrive à déterminer l'exact moment où il me suffirait de tendre la main pour pouvoir la toucher : puis celui où un pas de plus de ma part me fera percuter ses jambes. Dans quelques secondes, je monterai une marche de plus et si elle ne recule pas je serai sur elle, contre elle, je la pousserai, je la forcerai à remonter. Je bande déjà mes muscles, prête à lui opposer une résistance quand elle voudra me dépasser pour descendre.

J'allais le faire. Je l'aurais fait. Mais Kristen lève la main et je ne pense même pas à l'éviter quand elle la pose sur mon épaule. Ce geste m'immobilise sur la marche sur laquelle je me trouve. Son poids est bizarrement familier. En réponse au regard sérieux qu'elle m'offre, je fronce les sourcils pour rendre le mien noir ; à l'intérieur, je hurle : « Lâchez-moi ! ». Mais mon cœur qui résonne, lui, dit tout le contraire.

Son affirmation me percute. Mon cœur manque un battement. Ma gorge se noue quand je prends conscience que Kristen a enfin compris, juste au moment où je ne lui demandais plus de comprendre. Pourquoi faut-il qu'elle ait toujours une plombe de retard ? La frustration me crispe les mâchoires ; quand je veux qu'elle compatisse elle ne le fait pas et quand je ne lui demande plus rien elle le fait. Putain. Et puis je n'ai pas peur, je n'ai pas peur, je suis en colère, vous entendez, je n'ai pas peur, et de quoi de toute façon, de quoi pourrais-je avoir peur ? Je me défends avec passion à l'intérieur de ma tête, mes pensées camouflées par mon regard sauvage, alors même qu'à l'autre bout de mon corps mes entrailles se tordent et se détordent pour mieux se nouer, symptômes plus qu'évident de la peur qui prend possession de mon être depuis une semaine.

Quand elle me lâche, je descends d'une marche, une main sur le mur pour m'aider à garder contenance. Je la surveille du coin de l'œil, le nez froncé par tout un tas de choses que je ne comprends pas. Et quand elle s'assied sur une marche et qu'elle m'incite à parler, son visage désormais à ma hauteur, j'expulse par le nez un rire discret et contenu ; alors voilà, puisque dans la pièce du haut vous vous comportez comme une ordure néfaste, vous vous dites qu'ici vous aurez plus de chances, hein ?

Au fond de moi, tout au fond, profondément enfoui sous des couches de colère savamment fabriquées par mes bons soins, je sais parfaitement qu'elle a raison et que c'est vrai : ici, il y a plus de chances pour que les mots douloureux et les vérités qui blessent sortent plus facilement. Je le sens à l'intérieur de moi, à la façon dont je me réjouis de la voir assise devant moi et pas disparue je ne sais où ; je le vois bien à mon regard qui ne se détourne pas d'elle, parce que j'ai envie de l'apprendre par cœur et de saisir tout ce qui lui passe par l'esprit ; je le sens à la colère qui n'est qu'un masque, une façade que je dresse devant moi ; je le sens parce que j'aime que nous soyons dans cet escalier, j'aime qu'elle se soit arrêtée, j'aime qu'elle ait posé cette main sur mon épaule, j'aime le regard qu'elle m'a lancé, j'aime cette façon qu'elle a de me regarder à présent, j'aime qu'elle me dise « parle-moi », comme s'il n'y avait qu'elle et moi dans le monde entier.

Et c'est parce que je sais que c'est le moment parfait pour dire les choses et s'ouvrir que j'agis comme j'agis. Parce que lorsque j'ai besoin que ce soit le moment, ce n'est jamais le moment, mais quand elle, elle décide que ça l'est, maintenant, alors ça doit forcément l'être. Et ça me met hors de moi que ça le soit effectivement, hors de moi de déjà commencer à formuler une réponse dans ma tête. Ça me met hors de moi qu'elle exige que je parle. Et pour dire quoi ? Quel mot voulez-vous voir encore sortir de ma bouche, hein, réfléchissez-vous déjà à la manière de les écraser, mes mots, de les effacer comme vous savez si bien le faire ? C'est ça que vous êtes en train de faire, hein ? Me pousser à parler pour ensuite dire : « Enfin, tu vois, tu n’as pas tout compris, puisque je suis revenue » ?

Je sens monter en moi une grande vague familière, tiède et épaisse, qui monte, qui monte. Motivée par toutes ces pensées et l'esprit pas très clair je l'avoue, je me tourne soudainement, bras armé de mon poing. Je frappe de toutes mes forces contre le mur, dans un geste purement désespéré. Et peut-être un peu insolent. La douleur explose dans mes phalanges et me fait hoqueter, mais je me redresse aussitôt, les yeux en fureur, contractant la main pour maintenir la douleur.

« Ça vous va comme paroles, ça ? » lui hurlé-je au visage.

Je comprends à cet instant précis, mon regard braqué dans le sien et le poing brûlant de douleur, que c'est ça que je ne supporte pas : qu'elle comprenne à quel point j'ai peur et qu'elle sache que cette peur me contrôle. Je ne supporte pas cette aisance avec laquelle elle me voit, parce que j'ai honte d'être si transparente devant une femme qui ne l'est absolument pas pour moi. Parce que j'aime être si transparente devant une femme qui est tout pour moi. Et parce qu'en faisant de ma peur la coupable de mes agissements, elle se dédouane encore une fois d'absolument tout.

Après la gamine boudeuse, l'ado colérique ! Attention, au prochain coup ce sera l'adulte enragé et ce ne sera pas la même chose.

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J’avais déjà eu l’occasion d’être témoin des manifestations de rage d’Aelle ; même à travers les yeux d’Yshre, je me souvenais de ses coups de batte contre les meubles du bâtiment désolé. À ce moment-là, je l’avais admirée : sa colère si pure, sa parfaite violence m’avaient presque fascinée, hypnotisée – jusqu’au moment où je m’en étais lassée. Et là, elle recommençait, elle avait dirigé son poing vers le mur pour le frapper de toutes ses forces. Pendant un instant, je me demandais ce qu’il se serait produit si mon visage avait remplacé le pauvre mur (heureusement fort solide). Le bruit de mes os craquant aurait imité les hurlements de fureur d'Aelle : allez vous faire foutre ! Cette pensée fut vite remplacée par une nouvelle inquiétude, bien plus vive que lorsqu’elle avait loupé son atterrissage en bas des escaliers. Ce coup si puissant avait dû lui faire un mal de chien, mais elle ne criait pas, elle se tenait la main comme si ce geste pouvait l’aider à contenir sa douleur, et elle eut même l’occasion de me balancer des mots vides de sens. Je fronçai un peu plus les sourcils. Quelle personne normalement constituée ne prononçait pas un mot, frappait un mur et demandait ensuite si cette réponse convenait ? Certes, Aelle n’était pas normalement constituée, et c’était d’ailleurs pour cela que… Enfin, tout de même.

« Non, fis-je en me relevant lentement. »

J’aurais aimé rester assise plus longtemps, qu’elle s’ouvre enfin à moi, qu’elle m’explique, qu’elle s’exprime, autrement que par des gestes, des émotions fermées et contenues qui explosent sous forme de larmes ou de coups dans les murs. Mais elle en avait décidé autrement.

« Je vais te chercher de la glace. Réfléchis à une meilleure réponse. »

Je me retournai et montai les quelques marches qui me séparaient de la pièce du dernier étage. Je me dirigeai vers le congélateur et me maudissant un peu de ne pas être capable d’utiliser ma baguette magique pour soigner les blessures, chocs et autres bobos, comme toute sorcière qui se respecte. Comme toute ancienne directrice de Poudlard qui se respecte ! À la place, j’ouvris la portière du congélateur, j’en sortis un sachet de glace et j’enroulai un torchon propre tout autour pour que la fraîcheur ne soit pas trop désagréable sur la peau d’Aelle. L’opération n’avait pris que quelques secondes et j’espérais qu’Aelle n’en avait pas profité pour s’éclipser sans demander son reste. Ce qui me rassurait à ce sujet, une fois de plus, c’est qu’elle était en chaussettes et que je ne l’imaginais pas me laisser la garde de ses bottes. Finalement, le fait qu’elle ne m’ait pas obéi à ce sujet avait du bon.

En retrouvant les escaliers, je pus constater qu’Aelle n’avait pas tellement bougé. Elle n'était pas partie se fourrer dans le fond du canapé, elle ne s'était pas enfermée dans les toilettes. Sans rien dire, je lui tendis la poche de glace enroulée dans le tissu de cuisine et je restai là, postée face à elle pour continuer à lui bloquer le passage.

Ce qu’elle peut me gonfler Kristen avec ses impératifs. :sad: Elle ne peut pas s'en empêcher, chaque fois qu'elle est choupi, il faut qu'elle ajoute une saleté derrière.

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Non, ça ne lui convient pas. Je me redresse un petit peu et peut-être ai-je un air légèrement étonné ; comment ça, non ? Je m'apprête à recommencer pour lui prouver que son non me passe au-dessus de la tête, d'ailleurs mon poing est déjà serré. Ça me fera évidemment beaucoup plus mal qu'au premier coup, surtout que cette fois-ci j'ai conscience de ce que je vais faire, contrairement à la première fois où tout est arrivé très vite, mais au lieu de craindre que la douleur que je ressens déjà s'aggrave, je me surprends à en avoir hâte. Alors oui, je m'imagine recommencer, frapper et dire : « Et là, c'est mieux ? » après m'être explosée les phalanges sur le mur. Et nous pourrions continuer comme cela pendant longtemps, encore une fois je suis certaine de gagner au jeu de la patience et je pense pouvoir supporter la douleur pendant encore quelques coups.

Elle m'interrompt alors que mon geste n'est même pas encore amorcé. Encore une fois, je me retrouve démunie. De la glace ? J'ai envie de la retenir, de lui rire au visage. De la glace, mais vous êtes tellement loin des réalités ! Oubliez votre glace et affrontez un peu les conséquences de vos actes ! Mais voilà qu'après une proposition idiote, mais tout de même touchante car ça signifie qu'elle s'inquiète peut-être pour ma blessure, voilà qu'elle assaisonne cette phrase qui aurait tout à fait suspendu mes velléités de violence par quelques mots qui me glacent.

Je reste immobile quand elle remonte les escaliers et qu'elle disparaît dans la cuisine, les yeux fixés sur l'emplacement où elle se trouvait. Tétanisée par son injonction. Réfléchis à une meilleure réponse. Alors c'est ça, sa réponse ? Voilà tout ce qu'elle a à me dire ? La colère que je ressens est tellement familière et tellement habituelle avec Kristen que je n'y fais presque pas attention. Elle est juste là, elle appuie sur des zones sensibles de mon âme, elle me fait serrer les mâchoires et bouillir silencieusement. C'est une tempête intérieure, de celles qui donnent envie de crier, de lever les bras au ciel et de taper dans les murs — encore. C'est tellement familier, c'est comme rentrer à la maison. La colère, encore et toujours la colère. Je te connais par coeur, je connais toutes tes teintes, surtout quand tu es associée à cette femme. Et pourtant, putain, tu continues de me bousiller. La banalité, avec Kristen Loewy.

Je me laisse aller contre le mur et m'y appuie de tout mon poids, les yeux baissés sur mes phalanges abîmées. La douleur pulse et commence à remonter dans mon bras. Je bouge doucement les doigts, une pointe vive m'arrache une grimace. Pourtant, je continue de les bouger, même si j'y vais prudemment. Réfléchis à une meilleure réponse. Mes yeux me piquent ; ça aussi, c'est familier, hein ? Le mur d'en face me nargue. Regardez-le comme il est si lisse, si tentant ! Il me murmure de venir le frapper. Mais je vais attendre qu'elle revienne, hein ? Comme ça, quand elle me dira : « Et bien ? », exigeant que je lui donne une réponse avec des mots cette fois-ci, une meilleure réponse, je pourrais me jeter sur le mur et balancer mon poing dans le ciment. Oui, je dois attendre un tout petit peu, juste un petit peu car pour le moment j'entends encore Kristen fouiller dans le frigo. Un petit rire me secoue les épaules. Il est nerveux, je ne le contrôle pas. Je m'entends rire et je me dis : pourquoi tu ris ? Mais je ne sais pas pourquoi. Pourtant je recommence, un nouveau rire, presque un gloussement. Allez, revenez Kristen ! Je dois frapper dans un mur pour vous montrer que vous m'insupportez ! Revenez ! Vous parlez avec du vide, vous n'écoutez pas et moi je parle avec mes poings ! Ah, quel fabuleux duo nous faisons toutes les deux ! Cette fois-ci, c'est un véritablement gloussement qui m'échappe et je m'étouffe presque avec quand j'essaie de le retenir parce que les pas de Kristen se rapprochent.

Elle réapparaît dans la cage d'escaliers, toute auréolée de son grand pouvoir de femme qui exige et qui décide des Moments. Pour l'instant, c'est le moment Parlons dans l'escaliers. Et ce n'est pas grave si tu viens de t'exploser la main sur un mur, Aelle, c'est comme tes larme et ta tristesse, il me suffit de fermer les yeux pour ne plus y faire attention.

Elle me tend son sachet de glaçons. Un nouveau gloussement m'échappe. Je lui arrache presque le torchon des mains.

« Vous avez fait ça bien, dis donc, » lui lancé-je.

Sauf que je ne dépose pas la glace sur ma main. Je n'ai pas envie que la douleur s'en aille. J'ai envie que ma main continue de pulser, que la douleur devienne plus forte, que mes doigts rougissent et gonflent. Je lève les yeux sur le mur d'en face qui continue de me narguer. Alors, je le fais maintenant ou pas ? Kristen se tient quelques marches au-dessus de moi, fière comme la putain de justice. Un comble, pour une femme si injuste. Je le fais ? Balancer mon poing dessus ? Elle dirait quoi, hein ? Elle m'en empêcherait ou elle me dirait encore : « j'attends une meilleure réponse ». Combien de doigts dois-je me péter pour que vous arrêtiez d'agir comme une connasse ?

Un nouveau gloussement me secoue, beaucoup plus fort cette fois-ci, et je dois plaquer ma main sur ma bouche pour ne pas rire la bouche grande ouverte devant la grande Kristen Loewy, la très grande ancienne directrice de l'école de Poudlard. Le pire, c'est que je ne trouve pas cette situation drôle, au contraire même. Je me sens bouillir de l'intérieur et j'ai vraiment, vraiment envie d'attraper sa tête à elle et de lui mettre un bon coup de genou dans le nez, j'ai envie de la bousculer dans les escaliers, de me déchaîner sur elle, de lui faire mal, de la forcer à me faire du mal, de lui arracher tous les futurs mots qu'elle a encore dans la bouche et qui me feront mal demain, après-demain et le jour encore d'après. Et puis j'ai envie aussi que le temps s'arrête, que le monde cesse de tourner et qu'il s'immobilise sur cet instant précis, elle qui revient vers moi avec une poche remplie de glace et moi qui éclate de rire parce que, quand même ! Quand même, c'est n'importe quoi tout ça.

Et putain, je me sens tellement vivante ! Qu'est-ce que ça fait mal, d'être vivante.

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La froideur de son geste lorsqu’elle m’arracha le torchon des mains rivalisait avec le détachement de son sarcasme. Aelle était assez semblable à cette poche glaciale enroulée dans le torchon de cuisine : gelée à l’intérieur, si froide qu'elle brûlait, et toute enfermée dans un tissu opaque. Je baissai le regard sur sa main meurtrie pour constater qu’elle n’avait aucune intention d’apaiser sa douleur. Alors, moi aussi, j’eus envie de taper dans le mur. Moi aussi, je voulus lui dire d’aller se faire foutre, lui balancer qu’elle pourrait frapper tout ce qu’elle voulait jusqu’à s’en pulvériser les os, ça m’était parfaitement égal ; je n’irais pas lui chercher de glace, je ne m’inquiéterais plus quand elle trébucherait dans les escaliers, je ne dépenserais plus une fortune pour lui offrir un goûter grandiose, je ne l’inviterais plus à boire le thé, je ne lui offrirais plus de cigarette, mes gestes qui lui semblaient si anodins, si insignifiants et si peu à la hauteur n'essaieraient plus de lui parler. Et surtout, je ne lui ferais plus de promesse, plus d’étreintes, plus de mains sur les épaules, plus de confessions, plus de faiblesse face à elle, plus rien, puisque tout ce qu’elle pouvait m’offrir en retour, c’était le doute, la méfiance, les pleurs, le sarcasme, la violence et la colère, et maintenant, quoi ? Le rire. Un rire fou, complètement hors-sujet, presque aussi dissonant que celui que j’avais entendu à travers les oreilles d’Yshre la semaine passée.

Alors qu’elle contenait ses éclats de rire en se plaquant la main contre la bouche, collée contre le mur comme une démente, je ne pouvais que l’observer bêtement pendant quelques secondes. Je me forçai à ne pas m’inquiéter, puisque je venais de me convaincre d’arrêter tout cela. Mais c’était plus fort que moi. J’avais l’impression de voir la raison d’Aelle se briser en mille éclats de verre juste sous mes yeux et c’était une abominable vision. Je sentis ma poitrine se soulever plus vite sous ma chemise et mon rythme cardiaque accélérer. Par Morgane, je ne savais même plus si j’étais horrifiée de la voir ainsi, morte d’inquiétude, ou simplement au bord de sombrer moi aussi dans une implacable colère ! Ma seule certitude, c’était que je voulais qu’elle cesse. Immédiatement. Ses gloussements déments et absurdes m’étaient aussi désagréables que le grincement d’une porte ou que le bruit d’une craie sur un tableau noir.

Je rattrapai le torchon glacé qu’elle tenait dans sa main valide, lui arrachant de la même manière qu'elle l'avait tiré de mes mains, et, au lieu de le coller sur son poing rougi par le choc, je l’appliquai à plat sur son front. Sa tête, visiblement, était beaucoup plus douloureuse que ses phalanges. C’était son esprit qui souffrait le plus. J’appuyai assez fort, la retenant contre le mur par la force de la pression exercée sur son front, et j’approchai mon visage à quelques centimètres du sien, mes yeux ennemis dont l’éclat était ravivé par la colère plongés dans les siens.

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Affalée contre le mur, je sens encore mon corps qui est secoué par des rires que je ne contrôle pas. Ce n'est pas moi qui tremble, c'est mon corps. Et le gloussement persiste, il nait du fond de mes entrailles et remonte brutalement, presque trop violemment. C'est une marée impossible à contrôler, impossible à retenir. D'ailleurs, il ne faut même pas essayer, alors je n'essaie pas, je me contente de subir l'assaut de ces éclats qui ne contiennent aucune réalité. C'est un rire vide, un rire mort, un gloussement sans yeux qui brillent ni même lèvres qui se retroussent. C'est un geste mécanique. Affalée contre le mur, je ris doucement, yeux penchés vers le sol pour ne pas croiser le regard de la Justice funèbre plantée sur sa lointaine marche d'escalier. Parce que si je la regarde je sens que tout cela prendra une ampleur abominable, je vais exploser de rire, je vais tomber dans les escaliers parce que je ne pourrais plus m'arrêter. Si ça arrive, j'aurais franchi l'ultime limite. Elle est là, je la sens. Elle appuie contre mon esprit. Ne demande qu'à être franchie. Elle me fait peur ; je reste à son orée, sans m'éloigner ni m'approcher.

Je vois Kristen approcher, évidemment. Sa sombre silhouette qui avale la lumière qui dégouline de la cuisine ; elle prend toute la place. Encore un gloussement quand je lui jette un regard en coin qui se mêle à cette drôle de pointe enflammée qui s'enfonce lentement, presque doucereusement entre mes côtes ; celle de la colère palpable et rancunière. Mais elle s'approche et je ne fais rien. Elle s'approche, me prend le sac de glaçons des mains et je ne fais rien. Rien d'autre que ressentir le rire suivant qui grimpe déjà vers ma bouche.

Tout à coup, un choc percute mon front. Dur, glacé ; mon crâne cogne contre le mur. Je gémis, non pas parce que j'ai mal mais parce que la surprise et le froid viennent de me tétaniser sur place. J'avale une gorgée d'air douloureuse. Le rire meurt sur mes lèvres. Les tremblements de mes épaules disparaissent subitement. Je ne ris plus. Mon rire vient de se faire épingler, comme moi. Elle me plaque contre le mur à la seule force de son bras terminé par cette poche de glace. Je pourrais me libérer, je le sais, ce serait assez simple. Pourtant, je ne le fais pas. Je la laisse me serrer le crâne contre le mur, les bras ballants autour de moi ; je ne fais rien pour la repousser.

Mes yeux sont déjà braqués dans les siens quand elle s'approche. Beaucoup trop près, à vrai dire. Quelques centimètres tout au plus nous séparent. Je sens son souffle sur mon visage. Dans l'obscurité de la cage d'escalier, les ombres se mettent à danser sur sa peau. Son regard n'en paraît plus aussi glacial, il est d'un bleu profond — quant à son autre œil, celui qui ne lui ressemble pas, je ne le vois même pas. Elle a un éclat dangereux au fond de la pupille. Avec son corps devant le mien et le mur qui m'empêche de fuir, sa position est clairement menaçante. Deux portes de sortie : les côtés ; grimper ou descendre. Je ne bouge pas. Je ne me sens pas menacée. Il y a une semaine, ce corps me serrait contre le sien. Et cette main qui appuie la poche de glace sur mon front ? Elle était posée sur ma tête pour la maintenir sur son épaule. Je connais même son odeur qui vient me chatouiller les narines : je l'ai sentie dans les plis de ses vêtements quand j'avais le visage serré contre elle pour étouffer mes sanglots dans son étreinte. Je n'ai pas peur. Son corps est mon horizon ; son regard une plaine sans fin dans laquelle m'échapper. Les nuages qui s’amoncellent au fond ne m'effraient pas.

Face aux siens, si vivants de paysages que je crève d'envie de découvrir, mes yeux n'expriment ni peur, ni colère, ni rire camouflé. Je suis là, voilà tout. J'apprends la forme de son visage. Je quitte le support de son regard pour balader mes obsidiennes sur sa peau pale. Je me coule dans ses cernes profonds, je navigue sur l'arête de son nez, je me balade sur la lande de ses joues lisses, je fais quelques pas sur les collines de ses lèvres. Au bout de mon bras, ma main agit seule. Elle vient frôler le vêtement de Kristen au niveau de ses côtes, je caresse le tissu de la pulpe de les doigts, je m'y accroche très brièvement et serre contre ma paume le vêtement dans un mouvement aussi léger qu'un nuage qui ne contiendrait aucune colère. Kristen, Kristen, Kristen, récite mon cœur irrégulièrement, son prénom tonnant à chaque nouveau battement.

Puis ma main se fait plus affirmée : j'appuie sur ses cotes, pas au point de véritablement la repousser en arrière, mais le geste est sans équivoque. Je repars en quête de son œil, son œil à elle, le bleu qui murmure des paysages familiers. Je n'exprime toujours rien, mon visage ne frémit pas quand mes lèvres se mettent à danser.

« Reculez. »

C'est un murmure qui dérange à peine les ombres qui nous recouvrent.

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Mes épaules s’abaissèrent dans un souffle soulagé quand les gloussements fous d’Aelle cessèrent sous l’effet de la glace. La méthode avait été radicale : un petit gémissement de surprise et plus rien, un silence reposant qui avait aussitôt dissipé le malaise provoqué par les brisures de son esprit. Pour une fois avec elle, il me semblait avoir réagi comme il fallait. Puis, je sentis le contact léger de sa main blessée sur le tissu souple de ma chemise. Je quittai le gouffre sombre de son regard et je baissai les yeux sur ses doigts rouges, qui pourraient virer au bleu d’ici quelques temps si le choc n’était pas rapidement traité. Je tâchai de comprendre ce geste qui semblait ne pas savoir s’il devait me maintenir près d’elle – pour que je ne m’enfuie pas, pour que je ne l’abandonne pas encore -, ou s’il devait me repousser pour établir entre nous une certaine distance de sécurité. Après tout, n'était-ce pas moi qui excitait sa folie ? Mes yeux remontèrent dans ceux d’Aelle un instant, tâchant d’y trouver une réponse. Son visage était un silence.

La pression contre mes côtes se fit plus ferme et son faible murmure m’intima de reculer. Je ne bougeai pas. Il n’y avait aucune fermeté dans sa voix. Aucune conviction, peut-être même aucune vérité. Était-ce pour me venger de sa propre désobéissance que je choisis de rester immobile, les pieds vissés dans les marches en bois de l’escalier grinçant ? Ou bien parce que j’avais fini par comprendre que parfois – souvent -, Aelle disait l’exact contraire de ce qu’elle pensait, parce qu’elle ne pouvait s’empêcher de nous mentir, à elle-même aussi bien qu’à moi ? Était-ce encore que je n’avais aucune considération pour ses désirs, ou était-ce l’inverse ?

Le seul mouvement que je m’autorisai fut de relâcher la pression de la poche de glace contre son front. Du coin du torchon, je dégageai les quelques mèches de cheveux qui s’étaient collées contre sa peau lisse à cause de l’humidité glacée du tissu. Et je ne reculai pas d’un centimètre. De la main gauche, je saisis le poignet de la main d’Aelle qui était appuyée contre mon corps et je le relevai un peu. De la main droite, j’appliquai la poche de glace contre ses os percutés. Mon visage aurait semblé aussi froid que le sien s’il n’avait pas été animé par une certaine détermination. J'enfermai sa main entre les miennes pour l’obliger à maintenir la glace sur la zone meurtrie et je reportai mes yeux sur son visage. Je guettai la naissance d’un nouveau rire dingue dans le coin de ses lèvres et la résurgence de la folie dans ses yeux sombres. J’étais prête à répéter l’opération jusqu’à ce que les fissures de son esprit détraqué soient parfaitement cicatrisées – ou bien au moins suturées pour aujourd’hui.

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Ce n'est pour le moment qu'un prémisse de mouvement ; ma main contre son corps, la douleur qui remonte le long de mon bras mais que j'ignore aisément. Je n'ai même pas commencé à véritablement la pousser — ni même commencé à réellement le vouloir. Je suis juste là, prête à agir, mon ordre flottant entre nous deux dans l'espace restreint qu'elle laisse nous séparer. J'attends un rictus, un mouvement qu'elle ferait vers l'arrière, des sourcils qui se froncent, n'importe quoi. J'attends, le regard posé contre le sien, et pendant que j'attends je me prépare. Je me vois tourner légèrement ma main blessée, un mouvement fluide qui pourra me faire passer de je vous pousse à je vous retiens. J'ai mémorisé son tissu de mes doigts et son corps juste en dessus, je sais comment l'attraper pour ne pas qu'elle s'éloigne, je me vois le faire d'un instant à l'autre, j'attends de le faire, j'attends qu'elle recule pour le faire, mes yeux raccrochés aux siens.

Elle n'en fait rien. La poche s'écarte de mon front, laissant derrière elle une humidité qui se réchauffe déjà au contact de ma peau. Mais si elle stoppe la pression qu'elle exerçait sur ma tête, pour me forcer à demeurer contre le mur, elle ne recule pour autant pas son corps. Il me semble même la sentir s'appuyer contre ma main, mais je ne saurais dire si c'est elle qui exerce cette pression ou si c'est moi qui appuie avec plus de force. La sensation est seulement là. La douleur crée une grosse boule enflammée au niveau de mes doigts, me coupant de la sensation de la chaleur de Kristen que j'aurais pu ressentir en temps normal à travers le tissu de sa chemise.

Je suis toujours plongée dans ses yeux quand elle fait ce geste qui m'arrache un très bref soupir, à mi-chemin entre l'expiration surprise et l'inspiration que l'on retient quand quelque chose de trop grand arrive. Le torchon qui frotte contre mon front, qui ramène à leur place quelques mèches sauvages. La douceur du geste et la proximité de son visage pendant qu'elle l'exécute suffisent à m'arracher mon souffle. Je reste immobile contre le mur, le crâne appuyé trop fort contre la surface dure, le menton légèrement trop haut, les paupières à moitié baissées mais les yeux enfoncés dans les siens, sans respirer — j'ai abandonné toutes velléités de contrôler cette partie de mon corps, je me laisse faire sans ne rien manquer du spectacle qu'elle m'offre, de cet air déterminé qu'elle dessine sur ses traits, qui se ressent dans son regard, dans l'angle que prennent ses lèvres, dans sa façon d'agir et de bouger. Aussi ne puis-je tout simplement pas bouger lorsqu'elle prend ma main et qu'elle la soulève de force, qu'elle y pose dessus le torchon remplit de glaçons. La fraicheur de la poche contre ma main qui brûle de douleur m'arrache un petit hoquet. Et enfin, je la sens. La chaleur de sa peau quand elle referme ses mains sur la mienne. La chaleur de sa peau qui vient battre de concert avec mon cœur, là, tout au fond, vraiment tout au fond de mon corps.

Lorsque je sens son regard revenir sur moi, comme si elle surveillait ma réaction, je prends conscience que je ne la regarde plus non plus, que j'ai tourné mon attention vers la poche, ses mains, la mienne, le soulagement de voir s'apaiser la douleur. Sur mon front, je sens encore la sensation rêche du torchon, les petits mouvements pour dégager mes cheveux, la couleur qu'avaient ses yeux lorsqu'elle prenait soin d'empêcher ces mèches de rester collées sur ma peau. Et je sens toujours sa chaleur à laquelle je m'habitue, ma main enfermée dans une coque protectrice, sur les côtés sa chaleur et au-dessus les glaçons qui m'insensibilisent peu à peu. Et son silence, son silence qui fait taire le hurlement dans ma tête, son silence qui a annihilé les rires nerveux, son silence qui laisse toute la place pour le reste, tout le reste prend tellement plus d'ampleur. La douceur avec laquelle elle a ôté les mèches de mon front, sa proximité dont elle ne me prive pas, ma main coincée dans les siennes sans qu'elle soit enfermée, juste protégée.

Je n'ai pas envie de la repousser. Je n'en ai jamais eu envie. Je vais juste rester là, abandonnée contre ce mur, coincée par la proximité de Kristen, par ses mains, par son regard, par son silence. Je vais juste rester parce que je ne peux pas faire autrement. Je ne veux plus de cri, je ne veux plus de larmes, je ne veux que ce que j'ai actuellement.

Machinalement, je laisse tomber ma tête en avant. Le poids de mon corps me décale légèrement du mur, je bouscule mains liées et poche de glaçons pour rapprocher mon buste du sien. Pour laisser tomber mon front sur son épaule. Mon poids, je le supporte moi-même. C'est à peine si je la frôle, mon front à peine collé à son épaule, mais dans cette position les à peine ne signifient plus rien. Et je reste là, ses bras bloqués entre nous, ma main maintenue en l'air seulement par les siennes, à sentir sa chaleur sous mon front, contre mon corps, au fond de mon cœur, au creux de mon âme. Partout.

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Je sentis du mouvement dans le corps d’Aelle, une légère modification dans son centre de gravité, et elle se pencha vers moi pour rapprocher sa tête de mon épaule. Il me semblait qu’il y avait encore un peu de retenue dans son geste : elle ne s’était pas laissée tomber, comme si elle se tenait encore entre deux positions. Je nous revis sur le plateau au-dessus des pins d’Écosse, une semaine en arrière, quand elle avait mouillé mon affreux sweatshirt de ses chaudes larmes en se collant à moi. Aelle devait être ainsi : finalement, c’était un petit ourson en mal d’amour qui préférait se déguiser en huître pour masquer son humanité. Je souris un peu à cette pensée et je réalisai que moi aussi, j’avais trop tendance à me déguiser en huître, toute coincée au fond de ma coquille. Être humain, c’était indigne. Dire ce que l’on pensait, c’était se jeter dans la gueule du loup et laisser à l’autre le pouvoir de nous dévorer. Aelle avait-elle toujours été ainsi, avais-je provoqué ce comportement, l’avais-je amplifié ? Toujours était-il que je réalisais que nous partagions sûrement ce trait. Mettez deux personnes qui refusent de jouer aux humains dans une même pièce et observez comment naît une guerre. J’aurais voulu la rassurer et lui dire : je ne te dévorerai pas, Aelle, tu n’as pas besoin de me mentir.

Si j'avais pu remonter le temps de quelques minutes, lorsqu'elle était encore recroquevillée sur le canapé, j'aurais posé mes mains sur ses genoux, j'aurais cherché son regard, je lui aurais demandé pardon et je lui aurais dit que tout allait s'arranger. Si j'avais pu remonter le temps de quelques années, je ne lui aurais pas écrit cette fichue lettre absconse en guise d'au-revoir, je serais allée la voir, je lui aurais dit où j'allais, je lui aurais demandé de me rejoindre quand elle aurait obtenu son diplôme, nous aurions parcouru le monde ensemble, nous aurions exploré les mystères de la magie, nous aurions bu du thé en rentrant de nos aventures. Mais je ne pouvais pas remonter le temps et nous ne pouvions que nous lancer à la Recherche du temps perdu.

Mon corps s’était un peu raidi au contact rapproché d’Aelle. Je le laissai se détendre pour mieux ôter mon costume d’huître. Finalement, ce n’était pas si désagréable, pas si ridicule et pas si dégradant, d’accepter d’être humain. Je terminai le geste d’Aelle, laissé en suspens, en dégageant ma main gauche pour plaquer sa tête contre mon épaule, puis je la remis en place pour continuer à bien soutenir sa main meurtrie.

« Ce qu’on peut être bêtes, quand on se fait la guerre comme ça, soupirai-je. »

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Contre elle je ne réfléchis pas. Je me contente d'être là, mon front à quelques millimètres de son épaule, yeux fermés, à respirer son odeur, à me gorger de cette chaleur qui coule d'elle par vagues et qui me recouvre petit à petit. Le monde s'est tu autour de moi et je le force à garder la bouche close. Je ne réagis pas quand Kristen bouge la main, n'ayant pas même l'énergie de lutter pour rester contre elle quand elle voudra me repousser ; je me prépare déjà à repartir contre le mur sous la force de sa main. Au moins pourrais-je de nouveau la regarder si elle me repousse.

J'attends qu'elle le fasse, mais cela n'arrive pas. Comme la semaine dernière, ses doigts se posent sur l'arrière de mon crâne et elle m'attire à elle. Mon front se dépose carrément sur son épaule, avant qu'elle ne recouvre de nouveau ma main blessée par sa main à elle. Et nous restons là, mon front contre son épaule, ses mains qui sauvegardent la mienne au milieu des siennes. Je me repasse en boucle la scène qui vient de se produire. Sa main qui se dégage de son devoir pour mieux se poser sur ma tête, la légère pression exercée pour me forcer à terminer mon mouvement, pour me forcer à me poser contre elle, à m'appuyer sur elle. Tout à l'intérieur de mon corps, je sens mon cœur déborder. C'est effrayant, tout déborde et dégouline, des sentiments brûlants, puissants, qui prennent toute la place, qui disent : je ne peux pas vivre sans vous. Chaque goutte qui déborde me le murmure, en fait une vérité générale. Et la scène repasse en boucle, sa main qui appuie sur ma tête pour la rapprocher d'elle, sa main à elle sur ma tête à moi.

Je ne m'attendais pas à sa voix. Elle m'attire à elle et m'empêche de me noyer dans ce qui déborde de mon cœur. J'ouvre les yeux contre son épaule, ne vois évidemment que le tissu sombre de sa chemise. Sa voix qui ne hurle pas dans ma tête, qui n'impose pas, qui n'efface pas. Sa voix, juste sa voix, celle que je commence à lui associer, la voix de Kristen, pas celle d'Yshre. La voix de Kristen qui parle mais qui ne stoppe rien, qui se coule aisément dans ce moment suspendu, qui ne perturbe pas son odeur dont je m'abreuve ni sa chaleur qui me recouvre. Une voix qui ne frappe pas ; et mon cœur qui déborde, tout comme je débordais tout à l'heure d'une rage dont je n'aurais pas voulu me départir car elle me venait de Kristen, maintenant mon cœur déborde d'un même sentiment passionné, du genre que l'on ne peut refuser.

« Oui, » réponds-je dans un murmure, à peine un filet de voix.

Et je le pense sincèrement. Mon coup de sang de tout à l'heure m'apparaît incompréhensible, tout comme ses mots qui m'ont fait du mal. Ils ont existé mais je ne sais plus d'où ils provenaient, je ne comprends plus ce qui les a créé. Je me rappelle ma colère mais je n'ai plus envie de la ressentir, je n'ai plus envie de rien à part de cette main qui appuie sur ma tête, de ce corps qui ne bouge pas, de cette voix qui ne frappe pas, qui n'impose pas, qui ne déchire pas. Je ne veux que ce que je vois là, qui me dit : je te veux ici, je n'aime pas quand on se fait du mal, mais comme toi je ne peux pas le contrôler. Pendant un moment, j'y crois entièrement, totalement, sans condition, sans limite. Je n'essaie pas de repousser, de frapper, de rejeter. Il n'y a que ce que j'ai actuellement et qui devient mon monde entier.

Alors dans un mouvement que je ne contrôle pas, que je ne m'explique pas parce qu'il n'est pas motivé par une désespérante crise de larmes douloureuse, je glisse mon bras gauche dans son dos, pose la main sur ses omoplates et je la serre contre moi. Ce geste signifie : restez. Ne vous éloignez pas, ne vous transformez pas, restez s'il-vous-plait. Ce geste signifie : j'ai besoin de vous. Et j'ai besoin d'elle. J'ai besoin de ce moment qui n'existe qu'ici, dans cette cage d'escalier, hors du temps, hors de tout. Un moment dont on ne reparlera pas mais que l'on se remémorera parfois quand nos regards se croiseront. Mon cœur qui déborde de vérité fracassantes, mon bras qui la serre contre moi, mon front plaqué sur son épaule, mes yeux désormais grands ouverts parce que j'ai envie de m'assurer que ce que je suis en train de vivre est bien la vérité, la réalité. Rien d'autre, rien d'autre que ça. Le calme au milieu de la tempête, quand les voix se taisent, quand les coups cessent de pleuvoir et que je décide de moi-même alors qu'aucune larme ne m'y autorise de la serrer contre moi dans un geste d'une intimidé telle que ma gorge se noue.

Cela ne dure qu'une poignée de secondes tout au plus. Je profite de son odeur, de sa proximité brûlante, de son immobilité rassurante dans cette étreinte suffisamment forte pour qu'elle ne s'en dégage pas mais pas assez pour lui faire croire que je suis désespérée. Peut-être n'est-ce que cela, finalement : une étreinte qui n'essaie pas d'étouffer. Je profite de tout cela en ressentant sans condition et sans limite, en ayant conscience de l'étendue de mon attachement pour elle et de la loyauté sans faille que je lui accorde, que je lui accorderai toujours, même quand elle me fera de nouveau souffrir ; j'ai une conscience parfaite, pendant cette étreinte, de tout ce que je lui ai donné et de tout ce que je ne lui reprendrai jamais.

Puis je récupère mon bras, j'éloigne mon front et je tourne le visage vers nos mains liées au milieu d'une poche remplie de glaçons. Je prends soin de ne pas regarder son visage — je risquerai de tomber dans son regard et ne plus savoir comment m'en déloger.

« Je crois que ça suffit, » chuchoté-je d'une voix rauque.

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Ses bras enroulés autour de moi avaient un pouvoir réparateur auquel je ne m’attendais pas. Ils appliquaient un baume cicatrisant sur mon esprit déchiré et ils faisaient naître une série de pensées : je n’ai pas besoin d’Yshre, je n’ai pas besoin d’être quelqu’un d’autre, puisqu’Aelle m’a pardonnée au moins pour quelques secondes. Je tendis l’oreille au fond de mon crâne pour surveiller son apparition. Elle n’avait rien à dire, rien à moquer, rien à reprocher. Voilà pourquoi Aelle allait devenir si essentielle : non seulement elle me voyait, moi, et même si cette vision avait le pouvoir de nécroser son cœur et pousser son esprit au bord du précipice, elle restait, elle pardonnait ce que j’étais le temps d’une étreinte. Dans le fond, c’était encore plus important que toutes les réponses qu’elle pouvait m’apporter et que toutes les descriptions de ceux que j’avais connus qu’elle pouvait me faire. Ce n’était pas quelque chose que je pouvais noter dans mon carnet, c’était un sentiment que je devais chérir le temps qu’il parviendrait à se maintenir. Avant le prochain orage.

Quand elle chuchota que cela était suffisant, car toutes les bonnes choses ont une fin, je penchai la tête dans l’espoir de croiser son regard baissé vers nos mains et je ne pus retenir un spasme qui serra un peu plus sa main meurtrie sous la glace. C’était un mouvement incontrôlé qui voulait dire : déjà ?

Je me résolus pourtant à me reculer un peu et je la laissai tenir le torchon glacé, libérant ainsi sa main. Je me râclai discrètement la gorge en cherchant que dire et que faire de mon corps.

« Hum..., commençai-je en jetant un regard vers le haut des escaliers. »

Le début de la soirée approchait à petits pas et il y avait toujours une quantité astronomique de nourriture sur la table de l’étage. J’utilisai ce prétexte.

« Comme tu as pu le constater, j’ai prévu un peu trop large pour le thé… Est-ce que tu voudras ramener quelque chose chez toi ? Ou bien nous aider à écouler tout cela entre le dessert de ce soir et le petit-déjeuner de demain ? »

Je levai les yeux au ciel, l’air de rien, puis je fis mine de détailler son corps fatigué avec l'air d'une mère qui s'inquiète que son enfant à peine devenu adulte et échappé du nid ne se nourrisse que de pâtes au ketchup.

« Ce serait dommage de gâcher et je serais rassurée de savoir que tu te nourris correctement. »

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