Les Larmes de Calchas
Sur le front des Insomniaques
Brille le sabre liquide
D'une Fontaine à Fromage
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Brille le sabre liquide
D'une Fontaine à Fromage
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« Vous pensez que le passé, parce qu’il a déjà été, est achevé et immuable? Ah non, son vêtement est fait d’un taffetas changeant et chaque fois que nous nous retournons sur lui nous le voyons sous d’autres couleurs. »
Milan Kundera, La Vie est ailleurs
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Cullera, Espagne, 17 juillet 2050
Elsie, 16 ans — tout juste
Une plage sur les cheveux de Nyx
Dans ces nuits sans nuages où la lune mord l'horizon du regard, où les sables les plus fins dorment dans l'outre-tombe des flots, où l'avenir est plus certain que la blanche écume, la mer est d'huile et les cœurs d'argile se lèvent, solitaires. Hélios avait cessé de répandre ses invisibles murmures, comme s'il s'était souvenu de la tragédie d'Argos ; son autel était plus blanc encore qu'hier, et son cimetière hideux de bâtiments d'albâtre, hauts comme Poudlard, faisaient profondément pitié aux âmes comme celle d'Elsie, éprises de sublime et d'absolu. Un rayon blanc-hôpital achevait l’œuvre nécromancienne de l'hubris humaine. Moldus et sorcier étaient logés à la même enseigne, en ce sens : capable du pire dans leur grandeur, pour cacher l'infinie misère celée dans leurs entrailles.
Mais aux heures où brillent les armes du crime, la silhouette adolescente d'une sorcière parait d'ombre le blanc d'une plage vidée de ses vagues de badauds. Après avoir été saccagée et frappée de mille déchets — à commencer par tous ces clones à allure humaine vissé sur leur serviette rouge-vomi — la parure monochrome de Cullera reprenait du poil de la bête, et accédait presque à la beauté, si on se contentait de se perdre dans l'infini marin, sans jamais tourner le regard en arrière ; Elsie sortait des Enfers, elle avait sa lyre d'Orphée, marchant sans Eurydice, sans peur, presque sans faiblesse.
Elle avait fait des milliers de kilomètres pour assoir son indépendance à l'aube de ses seize ans. Nourrie par les voyages de Léry et Montaigne, jamais repue de paysages, de langues, de rayons de soleil, la Bleue-en-Noir avait pris la direction de l'Espagne pour marquer au fer rouge la passerelle qui la menait droit vers l'âge adulte. Une passerelle glissante, rendue douloureuse par ses menstruations et la métamorphose non consentie de son corps. Ses hanches semblaient vouloir s'arracher à la colonne dorique de son être. Pour se venger, elle avait pris le large, traversé l'Océan. Elle avait pu faire quelques étapes en Galice et au Pays Basque, avant de rejoindre les alentours de Valence, où des amis de ses parents pouvaient l'héberger. Elle jouissait sur place d'une indépendance totale, car ceux-ci étaient peu présents à leur domicile, toujours happés par des rendez-vous en tous genres. Elsie s'était promis un rendez-vous avec le destin, seize ans après sa naissance. Elle y venait. Elle s'avançait vers l'abîme du temps.
Le frottement de ses pieds nus sur le sable était délectable, et les oreilles de l'adolescente se pâmaient d'assister à un tel prodige ; jamais ses pieds n'avaient rencontré le sable, jamais elle n'avait vu la mer d'aussi près depuis qu'elle foulait le sol terrestre. Ses billes noires faisaient sourire la lune, complice comme peut l'être un piano d'argent. *Je dois m'être enfoncée dans un rêve...* Le lieu de ses vacances avait beau être commun, banal, et décevant, pour Elsie la seule vision de la mer suffisait. Une fois face à l'Autre Bleue, son visage se constellait d'étoiles, celles de la candeur.
Dans sa robe noire plus sobre que la nuit, Elsie s'avança sans faillir, pénétrée par le sentiment que le kairos venait à elle, et qu'elle fonçait droit vers lui, explosante-fixe. Ses cheveux détachés lui retombaient tout juste sur les épaules. Il n'y avait pas, un brin d'air, Merlin. Que Loutry semblait loin, que Poudlard se faisait vieille dans les ténèbres de l'Espagne... Elle posa ses chaussures sur le rivage, et à pas feutrés rejoint la mer. L'écume se noyait dans son sommeil.
Pas un bruit.
Pas même un souffle, quand Elsie mit un premier pied dans l'eau.
Sur les braises de Poséidon, c'est l'apnée existentielle : toute la démesure est là, dans le silence éternel d'espaces infinis.
Ses genoux flanchèrent, touchés par la grâce. Le tissu de sa robe se trempa sans gémir. Elle avait seize ans, par tous les mages, seize ans.
@Ander Finlay
Plus voir qu'avoir
Les Larmes de Calchas
Le cœur est lourd,
Il traîne des pieds.
Il laisse une trace sur le palier.
Il traîne des pieds.
Il laisse une trace sur le palier.
4. Le poète est l'amant paratonnerre du réel. Il cherche, il voit, il erre.
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DIX-SEPTIÈME JOUR DU MOIS DE JUILLET 2050
L'eau se pare de son manteau de Lune
L'eau se pare de son manteau de Lune
Il avait fallu partir. Il avait fallu crier. Haut était l'oiseau qui sifflait. Lui aussi, voyageur, apprenait à faire le deuil des coquillages avalés par la mer. Notre mère à tous les deux. De ses entrailles nous étions sortis, main dans la main, chant contre chant. À cette mère nous retournerons quand nous aurons achevé notre tour du monde. Tels des frères, elle nous bercera une dernière fois vers des rivages nimbés de lumière. Ils seront d'abord blancs, puis roses, enfin verts (la couleur des amoureux). J'y rencontrerai les anciens dieux, que je n'aurais pas oublié. Mes aventures iront à un poète quelconque qui pâlira de jalousie avant que tout cela ne compte plus. Au final, quand sera advenu le déluge dont parlait Ovide, que les barques seront renversées et les montagnes englouties, il ne perdurera que la marée. Toujours haute. Toujours indomptée.
La grande ville était derrière moi désormais. Debout sur une plage de Cullera, j'admirais les miracles de la Nature. Même l'aventurier devait un jour rentrer à la maison. De sable j'avais érigé les murs de la mienne, ma cuisine pleine de figue décorée d'une fenêtre ouverte sur le temps présent. Parfois, je m'allongeais contre son rebord et contemplais la vie suivre son cours. L'amour avait parfum d'eau salée. Il me l'avait murmuré, l'oiseau, celui qui plongeait sans relâche son bec dans les flots avec l'espoir d'en tirer quelque trésor. Ce n'était pas chose aisée que d'aller à contre-courant. Et c'était plutôt joli, un oiseau-plongeur. Bien qu'à choisir je serais un poisson-volant. Quel besoin de poumons quand l'air pouvait ruisseler contre la peau ?
Je fixais mes pieds et j'étais conscient d'être un membre du grand tout, dans ce que ce sentiment impliquait de plus sublime. Un homme ? Qu'étaient-ce alors que ces racines qui me servaient à tenir bon ? Mourir dans cette immobilité et renaître immortel. Je savourais la fraîcheur qui fourmillait sous mes orteils alors que les vagues exécutaient leur vas-et-vient. J'expirais le Soleil par tous mes pores, tendant parfois un bras pour mieux le sacrifier aux rayons de la Lune. J'avouai lui préférer son frère. Si Phœbus descendait de son char et me demandait de lui céder entière mon âme, je me laisserais chuter dans le vide et revendiquerais Icare comme mon nom. Mes pensées affluaient en espagnol et je me sentais parfaitement à ma place. Le foyer n'était pas une question de cœur finalement, mais bel et bien de chant et d'agrumes. J'aimerais qu'Ashley puisse voir cela. Elle comprendrait sans nul doute ce que la mer arborait de sacré. Poudlard semblait loin. Il m'aurait fallu contourner la Lune par trois fois pour retrouver le château.
La brise battait la peau nue de mon torse. Mon pantalon de pyjama cherchait à me fuir en étirant les bords de ma silhouette en une courbe informe. Bientôt, mon pendule sonnera quinze ans. On n'arrêtait pas le temps fuyant. Mais on le ponctuait d'habitudes et se donnait un sentiment de maîtrise. Il s'agissait de s'offrit un peu de certitudes pour faire face. Moi, je savais que je reviendrai à cette plage. Dans cette même tenue. À cette même heure. Mon corps me hurlera de retrouver mes draps et moi je lutterai - et remporterai le combat.
Une figure se décomposait dans la pénombre. Qui pour tromper ma solitude ? La fille dans sa robe noire s'agenouillait dans l'eau. *Peut-être pas une fauteuse de trouble finalement.* Je connaissais ses traits. Je les avais déjà vu avant, loin d'ici. Curiosité piquée, et d'humeur à partager ma soirée, je m'approchai. Comme un bateau ivre je tanguais alors que je me frayais un chemin dans la pénombre. Sur mon front, mon cœur en preuve de paix.
Dos au vent, mes cheveux me revenaient dans le visage et m'obligeaient à les coincer derrière mes oreilles, de sorte que je capitulai et m'accroupis à côté de la voyageuse. Ainsi, nous étions à hauteur et à l'abri du monde qui s'évertuait à filer au-dessus de nos têtes. "Mademoiselle" murmurais-je en français, avant de poursuivre en espagnol : "Me suena su cara. ¿Es su primera vez en Cullera?"* D'une manière ou d'une autre, les figures de l'ombre brandissaient le déjà-vu tel un serment lorsque le destin les croisait.
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*Votre visage me dit quelque chose. Est-ce votre première fois à Cullera ?
@Elsie Clancharlie
Les Larmes de Calchas
garde tes mains dans l'horizon
pour caresser Aurore lorsqu'elle se lèvera
si ma cigarette prend feu le soleil répandra
un peu de rouge à lèvres sur les nuages d'hier
pour caresser Aurore lorsqu'elle se lèvera
si ma cigarette prend feu le soleil répandra
un peu de rouge à lèvres sur les nuages d'hier
C'est un regard comme une flèche. Un regard qui perce cette mer d'huile pour y mettre le feu. L'horizon n'attend jamais, jamais celle qui l'oublie. Il faut le foudroyer — Zeus dans la prunelle — ou s'abandonner à la poussière. Elsie avait décidé de l'embrasser, promise à cet hymen pacifié. Elle avait *seize ans*, passait enfin le Cap de Bonne Espérance, ayant tracé une droite ligne du nord au sud, à bord de sa chaloupe mentale. Réglée comme une horloge, elle avait traqué la moindre vague, assassiné l'écume, pris le destin à contrepied chaque fois qu'elle l'avait pu. Du temps, elle avait fait son jouet, le secouant comme un hochet-minute, et à la barre de son existence elle avait l'allure de ces vieux bateliers taciturnes, plus silencieux que les pas d'Aube au petit matin.
Elsie se délectait de la fraîche sensation qui, chemin faisant, épousait le long de ses jambes. Le contact de celles-ci avec l'eau était comme une bénédiction, un rite de passage. Et si, comme l’Éleusis des Anciens, Elsie se mettait à entretenir des Mystères ? Réticente à l'idée de se perdre dans les méandres du spirituel, elle qui n'avait selon ses dires foi qu'en la logique la plus brutale, la Bleue conservait cependant en elle un certain penchant pour l'infiniment grand, la démesure des océans, le grondement des orages, le baiser de l'intraitable désert. C'est à croire qu'il y a, même dans une âme profondément éprise de raison, ce goût pour un absolu, une inclination pour le désastre et la catastrophe, le désir irrépressible de voir le monde se fracasser contre un rivage, d'entendre rugir la voix tonitruante des flots — le rire de Poséidon. On n'est jamais fidèle à la raison, avec elle l'adultère est bien vite arrivé ; à moins que ce ne soit elle qui nous trahisse, qui en nous mettant face à nos limites, s'amuse à nous emmener auprès des gouffres, aller embrasser l'hubris pour voir si le sang est plus rouge ailleurs. Quoi qu'il en soit, Elsie savourait ce moment de médiation avec l'infini, dans lequel elle se jetait à tombeau ouvert.
Mademoiselle
*?*
*Qu'est-ce que...*
De ce mot elle ne pouvait pas faire grand chose : simple mortelle sans être Voyante comme le sont le Poètes, Cassandre et la Pythie, elle était prise au dépourvu par ce mot qui lui mordait l'épaule — une morsure sans douleur, qu'on oublie comme sa famille — et tintinnabulait dans le secret de ses pensées. Il y avait à l'évidence beaucoup d'élégance dans ce propos, qui était de circonstance. La voix sans visage — Elsie ne s'était pas encore retournée — qui s'était unie au chant de la mer n'était pas dérangeante, bien qu’inintelligible. C'est dans le feu des mots transfrontaliers que l'on se brûle les ailes avec le plus de bonheur.
Me suena su cara. ¿Es su primera vez en Cullera?
D'une langue à une autre, comme on passe du quai au navire, ou d'une frégate à une ourque. Cette fois-ci, c'était de l'espagnol, semblait-il. *Qu'est-ce que cela peut bien signifier...* Elle s'était laisser bercer par la langue de Lorca, ayant la certitude de ne pas saisir un mot de ce qui lui était dit. Il y avait une étrange beauté dans ce souffle venu d'ailleurs, faisant penser à une parole issue des cieux, dont le sens demeurait voilé, comme put l'être la langue de Canaan jadis employée par les Réformés. Mais afin d'offrir une réponse aussi claire que le croissant de Séléné, il fallait avouer qu'elle ne cheminait pas sur le même sentier lexical.
« Ce que vous dites est très beau à entendre, mais je n'y comprends pas grand chose. Je suis de passage... » murmura-t-elle en anglais, comme si le moindre éclat de voix eut réveillé les vagues et emporté son corps sous des rouleaux d'eau salée.
Elle ne s'était toujours pas retournée. A genoux, les paupières closes comme deux volets de chair. A cheval entre l'enfance et l'âge de raison. A la croisée des chemins, au carrefour des destins trempés. Cette bouche d'ombre qui laissait échapper des mots bleu marine devait rester anonyme pour l'heure, elle en avait l'intime conviction. Elle était pour le moment aussi figée que les marbres antiques, mais elle avait tête et bras. Elle était plus que jamais à l'écoute du monde.
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