Lorsque se tait le hurlement
Jeudi 20 avril 2050
Honeydukes — Pré-au-Lard
« Daigneras-tu m'expliquer ce que nous faisons là ?
— Non. »
Ma réponse tranchante fait frémir les moustaches de Zikomo. C'est rare qu'il soit de mauvaise humeur. En fait, ça n'arrive jamais. La Mémoire d'Uagadou, Grand Conseiller de ces directeurs et directrices, Éminent Messager des rêves, Compagnon de la plus grande Mage de Grande-Bretagne... Un être tel que lui n'est pas de mauvaise humeur, ce serait insultant de croire qu'il est soumis, au même titre que les mortels qui parcourent ce monde, à de si ingrats états d'âme. Zikomo n'est pas de mauvaise humeur. Il est préoccupé. Ce sont ses mots à lui.
« Je ne suis pas de mauvaise humeur, Aelle, m'a-t-il dit ce matin quand je l'ai réveillé pour le forcer à m'accompagner à Pré-au-Lard, je suis préoccupé. »
Qu'est-ce qui peut bien préoccuper un être aussi particulier que lui ? Moi qui pensais que les Mngwis, ou peut-être seulement les Zikomo, étaient incapables de ressentir la moindre émotion négative...
« La chasse a été très mauvaise, cette nuit, a-t-il expliqué. En fait, je n'ai pas trouvé le moindre mulot. Sais-tu que cela n'arrive jamais ? »
Zikomo étant un grand sage conseiller portant en son sein la mémoire de l'une des plus vieilles écoles de ce monde, mais également une créature maline et taquine, j'ai cru qu'il se foutait allègrement de moi. Mais quand il a reposé son museau sur ses pattes et qu'il a caché sa tête sous sa queue touffue sans me lancer ce genre de regard pétillant dont il a le secret, j'ai compris qu'il était réellement de mauvaise humeur. Parce que sa chasse n'a pas été bonne. Et cela n'arrive jamais. Ou alors très rarement. Parfois, il me fait la tête, c'est vrai. Mais à vrai dire, ça arrive plus souvent que ce soit moi qui lui fasse, alors j'oublie toujours que lui aussi est traversé par des sentiments, des émotions et qu'il est capable d'être de mauvaise humeur, parfois.
Je l'ai attrapé sans lui demander son avis et j'ai transplané à l'autre du pays. Pour se venger, il a planté ses griffes dans la peau tendre de mon cou, juste au-dessus de l'épaule. Puis il m'a fait son laïus pour m'expliquer que je n'avais pas le droit de transplaner sans lui demander son avis, que c'était très irrespectueux et même un peu... La suite, j'ai oublié.
Contrairement à lui, je me suis levée d'excellente humeur ce matin. Un peu comme si j'avais un feu follet bloqué dans le cœur. Il laisse des traces vives sur son passage qui me donnent envie de dévorer le monde. Pas pour le détruire, pas cette fois-ci. Pour le vivre. Je me suis réveillée avec la sensation d'être plus riche que la personne la plus riche de l'univers. Nous sommes jeudi. Jeudi, c'est le Jour du Thé et je déborde d'un feu follet qui me donne envie de dévorer le monde en sautillant.
Zikomo maugrée sur mon épaule. Il pourrait rejoindre le sol d'un bond et me planter là, mais il ne le fait pas. Je sais que c'est parce qu'il sent mon cœur battre vivement dans ma jugulaire, celle qu'il pourrait aisément ouvrir d'un coup de griffe précis s'il était constitué de la moindre malveillance. Je le laisse marmonner pour lui-même et remonte à grands pas la rue principale du village. C'est une très belle journée, comme on en voit rarement en Écosse ; la toile du ciel est exceptionnellement bleue et la traversent de rares nuages qui paraissent aussi doux que du coton. Une brise très légère secoue agréablement mes cheveux.
Mon cœur n'a cesse de faire des bonds à l'intérieur de moi. Cet après-midi, je vais aller chez elle. J'ai hâte de frapper à la porte d'entrée, d'ignorer Marshall et de jeter directement mes yeux à l'assaut des siens. Je me sens surpuissante, comme si rien ni personne ne pouvait se mettre sur mon chemin. Je sais que c'est un sentiment qui ne durera pas alors j'en profite à fond, peut-être un peu trop désespéramment. Dans une heure ou deux, cette joie s'envolera, écrasée par une angoisse sourde qui m'empêchera de respirer. Je ne veux pas y penser, je veux seulement profiter de ce sentiment de légèreté qui me donne des ailes. Aujourd'hui, je suis heureuse d'avoir retrouvé Kristen et d'être invitée à boire le thé chez elle. Tellement heureuse que je pourrais faire apparaître un golem de dix mètres de haut. Non ! Vingt ! Un golem géant sur lequel Zikomo et moi pourrions grimper, il nous emmènerait sur son dos à travers le pays, nous surplomberions tout et tout le monde, Zikomo et sa mauvaise humeur qui finirait rapidement par disparaître et moi avec une envie de sourire déstabilisante.
« Honeydukes, vraiment ? »
La petite voix bougonne de mon amis m'arrache à mes rêves. Je m'arrête pour mieux observer la devanture de la boutique de bonbons vers laquelle mes jambes nous ont emmené.
« Oui, Honeydukes ! m'exclamé-je d'une voix légèrement narquoise, comme tu le vois écrit sur le panneau.
— C'est pour ça que tu m'as réveillé et enlevé ?
— Quand une amie t'emmène en balade, ce n'est jamais un enlèvement, Zikomo, c'est seulement un bon moment.
— Un bon moment dans une boutique de confiseries ?
— Exactement. »
Sur ces mots, je pousse la porte d'entrée de la boutique. La cloche résonne agréablement au-dessus de ma tête. Aussitôt, une odeur de sucre m'envahie les narines. C'est l'odeur du bocal qui se situe sur la plus haute étagère de la cuisine de la maison, l'odeur de mon enfance, l'odeur des tête à tête dans la cuisine avec maman quand nous nous retrouvions toutes les deux à vouloir piocher dans le bocal. À l'époque, j'étais trop petite pour l'atteindre. C'était voulu, évidemment : les enfants n'ont pas le droit de manger des sucreries n'importe quand, c'est connu. Mais je ne suis plus une enfant, désormais.
Je lance à peine un regard à la personne derrière le comptoir et me dirige vers le rayon qui m'intéresse. Là, je m'immobilise et parcoure des yeux l'impressionnant choix qui se dévoile à moi. Zikomo se penche sur mon épaule pour mieux regarder les confiseries.
« Tu es de bonne humeur, » murmure-t-il d'une toute petite voix.
Je sens son doux pelage contre mon cou, comme une caresse. Son corps vibre très doucement quand il parle, c'est agréable.
« Oui, dis-je sur le même ton, comme pour ne pas réveiller les monstres tapis sous mon bonheur;
— C'est agréable, » me confie Zikomo en s'appuyant davantage contre moi.
Je déglutis péniblement, la tête plus du tout aux confiseries. Parce que ce sentiment est rare et qu'il est extrêmement précieux. Parce qu'il n'est jamais destiné à durer et que c'est pour ça qu'il me fait tourner la tête.
« Oui. »
Je me contente de ce mot et Zikomo accepte cette simple réponse. Nous observons tous les deux les dragées surprises qui s'étalent devant nous.
« C'est pour elle que tu es là, n'est-ce pas ?
— Peut-être bien. »
Et cette fois-ci, ce n'est pas un chuchotement mais c'est une voix affirmée qui lui répond. Un peu crâneuse, peut-être. Et sans doute un peu moqueuse.
J'attrape sur l'étal le paquet le plus gros, le plus conséquent et le plus coloré. Il me coûtera cher. Mais Kristen aura une bonne réserve de dragées surprises. Comme ça, elle pourra continuer à les croquer en me regardant de l'autre côté de la table, ses longs doigts enroulés autour de sa tasse fumante. Ce sera bien. J'aimerais déjà y être.
@Kristen Loewy, à ce qu'il parait ton personnage se cache dans tous les replis de ce texte.
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Reducio
- Identité du/des PNJ (Prénom, Nom) : Narym et Zakary Bristyle
- Lien avec le PJ : Frères d'Aelle
- Lien dans le répertoire
- Ce RP aura-t-il un impact sur mon PJ ? (oui)
- Si "oui", impact envisagé : Dans ce post (le dernier de ce RP), on découvre ce que pense le frère d'Aelle, Narym, à propos de cette dernière par rapport à l'arrivée prochaine de la fille adoptive de Narym qui vivra bientôt avec eux (Aelle vit avec Narym). On découvre que Narym est très inquiet et qu'il compte mettre certaines choses au clair avec Aelle.
Dernière modification par Aelle Bristyle le 2 août 2025, 00:33, modifié 1 fois.
Lorsque se tait le hurlement
THÈME 2 - Livre
Samedi 2 avril 2050
Appartement d'Aodren — Godric's Hollow
20 ans
Je frappe du poing sur le battant de la porte. Le son résonne dans la cage d'escalier et couvre pendant un instant le bruit tonitruant de la pluie sur les vitres qui donnent sur l'extérieur. Godric's Hollow est noyée sous les flots, aujourd'hui. Ça tonne, ça gronde, ça pleure. Zikomo se cache tout contre mon cou, sous le tissu épais de ma cape. Je le sens frissonner, alors d'un coup de baguette je débarrasse mes épaules des gouttes de pluie qui humidifiaient le vêtement. Il sort un morceau de museau de sous ma cape pour me lancer une œillade reconnaissante. Je lui souris doucement. Sourire que je ravale automatiquement quand j'entends la porte s'ouvrir.
« Aelle ! »
Aodren se dévoile dans l'encadrement de la porte. Il porte son bas de pyjama, mais n'a pas pris la peine d'enfiler le haut en venant ouvrir. Mes yeux glissent sur son torse bien dessiné par le sport ; je me demande s'il continue une activité physique maintenant qu'il n'est plus à Poudlard — la course sur balais, peut-être ? Je devine à sa grimace soudaine qu'il prend le sourcil qui se dresse sur mon front comme une preuve que je le juge pour sa tenue. Ce qui est le cas.
« Arf, désolé mais je ne savais pas que c'était toi ! s'exclame-t-il en se frottant l'arrière de la nuque d'un air gêné. Attends... »
D'un coup de baguette, il fait voler un tee-shirt jusqu'à lui et l'enfile à la hâte. Il se décale en même temps pour me laisser entrer. Sur le devant, un logo à l'effigie de son équipe de Quidditch préférée. S'habille-t-il toujours ainsi lorsqu'il ne travaille pas ? Je m'essuie les pieds sur le paillasson et entre dans l'appartement.
« Parce que ça aurait été moins dérangeant d'être dans cette tenue si une autre personne que moi s'était tenue sur le pas de sa porte ? répliqué-je froidement.
— Euh... Non. Sauf si ça avait été une fille. »
Son sourire plein de dents me fait lever les yeux au ciel.
« J'en suis une, je te rappelle.
— Non, toi tu es ma sœur, ce n'est pas pareil. Je t'offre un thé ? Qu'est-ce que tu fais là ? »
Un vilain sursaut me soulève le cœur ; résultat du mot thé, tout simplement. Je suis habitée à une autre bouche qui prononce ce mot tous les jeudis. Ce qui est étrange, c'est que je n'ai pas totalement envie de m'éclater la tête contre un mur en m'imaginant boire un thé sans elle, contrairement à d'habitude. En fait...
« C'est quoi, ça ? »
Ce grand idiot d'Aodren, qui est plus grand que moi depuis très longtemps maintenant, se penche vers moi en plissant les yeux, le doigt tendu en avant. Je lui donne un coup et me recule d'un pas.
« Arrête, sifflé-je.
— Serait-ce un sourire ? »
Il se redresse en m'adressant un regard moqueur.
« N'importe quoi, » bougonné-je pour la forme en le contournant pour aller dans le salon.
Mais en fait oui, c'était bien un sourire. L'un de ceux que l'on ne peut pas contrôler, qui s'invitent sur nos lèvres, qui les étirent, qui font briller nos yeux alors même que nous n'avons rien demandé. Viens-je réellement d'avoir ce sourire-là parce qu'il a parlé de thé ? J'en éprouve une honte peu commune — et également un léger vertige.
« C'était bien un sourire ! s'écrit-il en me suivant de près. Je ne savais pas que l'idée de boire du thé te réjouissait autant, mais tu sais quoi ? »
Il se retourne et se met à rejoindre la cuisine en marche arrière pour pouvoir m'offrir cette tête-là, celle qui le fait si bien ressembler à papa avec ses sourires doux comme des nuages qui sont capables de désamorcer toutes les colères (ou de les créer, ça dépend du moment).
« J'aime bien quand tu souris comme ça. »
Sur ses mots il disparaît dans la cuisine et je l'entends s'affairer. Aodren a toujours été comme ça. J'ai beau ne pas l'avoir vu depuis plusieurs semaines et avoir été fidèle à moi-même la dernière fois que je l'ai vu (ai-je employé, cette fois-là, le mot idiot pour parler de lui ?), il m'accueille avec le sourire tant que je respecte certaines règles : à savoir toquer avant d'entrer, ne pas me pointer après dix-neuf heures et avoir au moins l'obligeance de ne pas l'insulter. Disons que je ne suis pas encore certaine de respecter la troisième règle, mais au moins me suis-je présentée à une heure décente.
« Et deux tasses de thé ! » annonce-t-il en revenant au bout de quelques secondes.
Il me désigne le canapé de la main, m'invitant à m'asseoir. Je le dédaigne outrageusement, après l'avoir remercié pour le thé d'un geste du menton. Ce qui m'intéresse actuellement, c'est le contenu de sa bibliothèque. Qui se trouve dans sa chambre, allez savoir pourquoi. Alors je m'y rends, dans sa chambre, en songeant à quel point c'est étrange de me tenir là, d'avoir un objectif, une envie, quelque chose à faire qui ne me donne pas envie de hurler à m'en déchirer les cordes vocales.
« Ok..., je l'entends murmurer derrière moi, donc on va dans ma chambre...
— Papa m'a dit que tu avais un livre que je cherche.
— Papa t'a dit... Attends, t'es allée chez papa et maman ? s'étonne-t-il en me jetant un regard impressionné.
— J'aurais très bien pu aller le voir au Dôme, répliqué-je en fronçant les sourcils, agacée qu'il me regarde de cette façon.
— Mais t'es allée chez papa et maman ! » se réjouit-il.
Il jette sur son lit à plat ventre, les pans de son haut de pyjama ouvert s'écartant sous le mouvement. Je l'ignore pour mieux m'approcher de sa bibliothèque, qui n'est en fait qu'une étagère recouverte de quelques rares livres. Je pousse un soupir en attrapant un grimoire épais avec une couverture dorée.
« Ta bibliothèque est pitoyable, commenté-je.
— Pourquoi t'es allée chez eux ?
— Je cherchais un livre, t'as pas encore compris ? Et celui-ci, affirmé-je en me retournant, le livre levé entre nous deux, il était dans ma chambre.
— Tu veux dire dans le carton remplit par maman il y a un an et que tu n'as toujours pas vidé, même si tu affirmes vouloir que tes affaires restent dans ta chambre alors que tu ne viens quasiment plus au domaine ?
— J'y suis allée, là.
— Et alors, c'était comment ? »
Je pousse un soupir et fusille mon frère du regard. Il me regarde avec sérieux, sans s'inquiéter de mes mimiques agacées.
« Quelle importance ?
— Si tu veux récupérer ton livre, réponds-moi.
— Va te faire voir, abruti, riposté-je vivement, ce livre est à moi ! Pourquoi tu l'as pris ?
— Il était beau, je voulais un livre qui faisait joli sur ma bibliothèque. Alors ?
— Mauvaise réponse : on ne choisit pas un livre parce qu'il est beau, il n'y a que les abrutis qui font ça.
— Ça fait deux insultes, là. Alors ? »
Le pire, songé-je en baissant les yeux sur mon précieux grimoire dont le titre me réchauffe aussitôt le cœur : Modulations Magiques et Systèmes Formulaires, c'est que je suis certaine qu'il ne l'a absolument pas ouvert et qu'il est très sérieux quand il affirme être allé dans ma chambre pour me piquer ce livre dans le seul objectif de décorer son appartement. Plus nous vieillissons, moins je m'étonne des nombreux points qui nous opposent, lui et moi.
« Alors c'était comme d'hab', » soupiré-je en levant les yeux vers lui.
Je m'approche du lit et m'assieds au bout, les jambes bien droites devant moi, le grimoire ouvert à son sommaire. Je suis allée jusqu'au domaine ce matin pour récupérer quelques livres dans ma chambre et papa m'a invitée à prendre un petit déjeuner. Il avait deviné que je n'en avais pas mangé en partant ce matin. Maman était dans son laboratoire. Elle est montée et a déjeuné avec nous. C'était bizarre. C'était bizarre, parce que j'étais contente d'être là-bas et qu'ils paraissent contents aussi. C'était bizarre parce qu'ils ne m'ont pas reproché de ne pas être venue depuis longtemps. C'était bizarre parce qu'ils n'ont rien dit quand je me suis enfuie un long moment dans ma chambre pour endiguer une crise d'angoisse qui commençait à monter. C'était bizarre parce qu'ils n'ont rien dit quand je suis redescendue sans ne rien expliquer.
« Ils m'ont invité pour le p'tit déj.
— Banal, sourit Aodren en me jetant un coup d'œil complice. Impossible d'aller chez eux sans repartir le ventre plein.
— Ouais... »
C'était bizarre, parce que j'ai passé un bon moment. C'était bref, j'ai rapidement eu envie de me tirer pour me soustraire aux regards doux de papa et à ceux inquisiteurs de maman. Mais tout de même.
« Et pour toi ? »
Je redresse la tête en sentant les yeux d'Aodren sur moi. Allongé sur le lit et appuyé sur son coude, aussi débraillé que peut l'être sans honte un frère devant sa sœur, il attend patiemment ma réponse. Je me concentre sur le sensation de la couverture rêche du livre sous mes doigts. Je hausse les épaules.
« Banal.
— C'est une façon pour toi de dire que c'était bien ?
— C'était banal, répété-je avec un regard noir.
— Donc c'était bien une façon pour toi de dire que c'était bien, s'amuse l'idiot en éclatant de rire. Sinon tu aurais grogné un truc comme : d'la merde, comme d'hab !
— J'ai jamais parlé comme ça.
— Ah je t'assure que si, insiste-t-il en fronçant les sourcils et en se redressant pour mieux croiser les bras ; il ajoute d'une voix guindée et austère censée me ressembler : c'était d'un ennui sans fond et ça avait si peu d'intérêt que j'ai perdu quelques neurones durant ce repas. »
D'un sortilège, j'extirpe un coussin de sous la couette et le lui envoie magiquement et violemment dans la tête.
« Hey ! »
Je l'abandonne aux griffes d'une couette particulièrement colérique qui a pour mission de s'enrouler autour de lui et de le saucissonner sur son lit. Je quitte la pièce pendant qu'il se débat et m'installe confortablement dans le canapé. Les cris d'Aodren résonnent dans sa chambre ; il essaie de me lancer des menaces entre deux éclats de rire, mais c'est un échec. Quand j'attrape ma tasse, un sourire plus léger que le nuage de lait que je rajoute dans mon thé m'étire les lèvres.
Lorsque se tait le hurlement
THÈME 4 - Magie
Lundi 2 mai 2050
Mochdinam
« Aelle ? »
Les coups sur la porte m'arrachent un grognement frustré. Narym frappe encore trois fois à un rythme rapproché.
« Aelle, est-ce que tu es là ?
— Non, marmonné-je en fermant les yeux et en appuyant mon avant-bras sur mes yeux, sinon j'te répondrai... »
Nous sommes lundi matin. Une fois n'est pas coutume, j'ai passé la soirée de la veille au Pitiponk avec Ashley et Oswald pour tenter de noyer l'angoisse qui m'a donné envie de vomir toute la journée, hier. Ce matin, un mal de tête tonne dans mes tempes et j'ai l'impression que les dix verres d'eau que j'ai bus depuis mon réveil ne m'ont absolument pas hydraté. Alors est-ce que j'ai envie de voir mon frère dans cet état-là ? Je ne crois pas. Pourtant, quand il frappe pour la troisième fois en murmurant mon prénom pour la troisième fois également, je consens à me lever dans un long et profond soupir pour aller lui ouvrir.
« Quoi ? demandé-je d'une voix sèche à mon grand-frère qui manque de bousculer en avant quand le battant se dérobe sous son poids.
— Ah, salut ! » Il a un sourire gêné. « J'avais peur que tu sois déjà partie.
— Non, je suis là.
— Je vois ça, oui... »
Il se frotte l'arrière de nuque, un sourire poli au visage. Puisque je suis réveillée depuis un moment, j'ai eu tout le loisir d'entendre les enfants et leurs pieds d'éléphant traverser le couloir devant ma chambre pour aller jusqu'à leur salle de classe. Comment des êtres aussi petits peuvent-ils donc faire autant de bruit ? La journée, c'est rare que je voie mon frère car toute son attention est tournée vers les enfants, il ne les laisse pas seuls un seul instant. S'il est là, c'est qu'il a un problème. Je lui pose la question en fronçant simplement les sourcils — il comprendra très bien tout seul où je veux en venir.
« Je regrette d'avoir à te déranger, Aelle, murmure-t-il en jetant un coup d'œil par-dessus son épaule pour surveiller la classe dont la porte est entrouverte. Mais j'ai besoin de ton aide...
— Si tu crois que je vais te garder les gosses pendant une urgence, tu peux toujours te...
— Non, non, fait-il précipitamment en secouant les mains et en retenant (très mal) un rire. Pas du tout, ne t'en fais pas. Non, j'ai besoin d'une aide un peu plus... Magique... »
Un sourcil se dresse sur mon front.
« T'as perdu ta baguette ou quoi ?
— Non, réplique-t-il en me gourmandant d'un regard réprobateur car il n'aime pas que je sois insolente, mais je ne maîtrise pas ma visualisation de ce sortilège à la perfection. Et j'ai besoin de montrer quelque chose aux enfants. Je pense que tu parviendras à un meilleur résultat que moi et que ça peut être bénéfique pour tout le monde.
— Pour moi aussi ? » soupiré-je en croisant les bras sur ma poitrine.
Habituellement, j'aurais été moins récalcitrante à l'aider car cela m'aurait au moins occupé pendant quelques minutes. Mais ce matin j'ai mal à la tête et j'étais sagement allongée sur mon lit à imaginer tous les endroits du monde que j'ai envie d'explorer avec Kristen maintenant que je l'ai retrouvée, alors je n'ai aucune envie de me retrouver dans une salle remplie d'enfants...
« Je te couvrirai dimanche prochain si tu ne veux pas venir déjeuner chez les parents. »
...à moins d'avoir une raison pour le faire.
« Mh... Et si j'ai envie d'y aller ?
— Je te promets d'occuper Zakary pour qu'il ne t'embête pas.
— Tu l'empêcheras de me demander pour la énième fois qui est la fille avec laquelle il m'a aperçue au Pitiponk la dernière fois ? demandé-je avec méfiance en plissant les yeux.
— Avec plaisir ! s'exclame Narym. Alors, tu viens ? Je ne peux pas laisser les enfants seuls trop longtemps. »
Il commence déjà à s'éloigner à reculons. Je lève les yeux au ciel et le suis bien malgré moi après avoir fermé la porte de ma chambre derrière moi. Narym se glisse dans la salle de classe — aussitôt, les enfants se mettent à crier et à piailler. J'entre à mon tour dans l'immense pièce en essayant d'être discrète, mais je suis tout à coup la cible d'une vingtaine de regards écarquillés et de « ooh, c'est la sœur de m'sieur Arym ! » et autres « elle s'appelle Aelle ! » chuchotés d'une voix très peu discrète. Je me faufile entre les bureaux sans croiser leur regard de peur de leur donner envie de me sourire et rejoins mon frère à l'avant de la salle, la mine sombre.
Ce dernier contient avec beaucoup de talent l'excitation de sa classe et j'ai beau être agacée de me retrouver ici, je ne peux qu'admirer sa capacité à se faire écouter d'enfants apparemment très agités.
« Aelle va vous montrer à quoi ressemble le dragon dont je vous ai parlé pendant la leçon d'histoire la semaine dernière. »
Je remarque alors sur son bureau un livre ouvert. Sur la double page, une très belle photo de...
« L'Azuré du Népal, chuchoté-je furieusement en me penchant vers Narym. T'es sérieux ?
— C'est une visualisation complexe et je n'en ai jamais vu en vrai, » m'explique-t-il calmement et sans baisser la voix. Puis aux enfants, il dit : « Il ne faut jamais hésiter à demander de l'aide si vous estimez que vous n'avez pas la maîtrise totale d'un sortilège, d'accord les enfants ? Aelle, qui a déjà vu ce dragon de ses propres yeux... »
Les enfants se mettent à crier, impressionnés, en me regardant comme si Narym venait de leur dire que je l'avais chevauché. Un sourire indulgent aux lèvres, mon frère attend qu'ils se calment pour continuer.
« ...va pouvoir vous montrer à quoi il ressemble exactement. »
Il me jette un coup d'œil tandis que résonne un chœur de « oui » chantonnés sagement par les petits sorciers.
« Juste leur montrer, me murmure-t-il avec un sourire ravit sur les lèvres. Ils seront très contents. Ils ne font que me parler de ce dragon depuis que je leur ai expliqué qu'il s'agissait du plus gros spécimen connu dans le monde et qu'il n'en existait que très peu dans le monde.
— Trois, grincé-je entre mes lèvres. Seulement trois, en effet. »
Il hoche la tête comme si j'avais dit exactement ce qu'il attendait et m'invite d'un geste de la main à transformer son livre en une figurine réaliste et capable de se mouvoir d'un dragon. C'est un sortilège extrêmement simple... Qui devient plus difficile quand on ne connait pas bien l'espèce que l'on désire voir apparaître et que l'on a une mauvaise capacité de visualisation. Pour avoir l'image de ce dragon imprimée dans ma mémoire depuis que je me suis retrouvée à quelques mètres de lui à Poudlard il y a quelques années et parce que j'ai de très bonnes (pour ne pas dire exceptionnelles) capacités de visualisation, je sais être capable d'accéder à la demande de Narym.
Pour la forme je pousse un soupir mais cela ne m'empêche pas d'attraper ma baguette magique. Quand je la lève devant moi, les enfants émettent des cris ravis, certains sautillent même sur leur chaise. Je les ignore et ferme les yeux pour mieux visualiser.
Quelques instants plus tard, à la place du livre se trouve sur le bureau un dragon miniature de quarante centimètres de haut qui lève la gueule vers le plafond pour cracher un bouillon de feu impressionnant — du moins quand on est âgé de six à dix ans et que toute démonstration de magie est un fabuleux spectacle. Je me retrouve bientôt entourée d'une ribambelle d'enfants autorisés par Narym à venir voir le dragon de plus près et chacun d'eux exige de moi que je le fasse se mouvoir de façon différente ou encore cracher du feu, ce qui leur arrache à chaque fois des cris émerveillés.
Par dessus leur tête, je capte le regard attendri de Narym qui reste en retrait pendant que j'accède aux demandes des petits sorciers exigeants.
Lorsque se tait le hurlement
THÈME 4 - Famille
Dimanche 5 juin 2050
Domaine Bristyle, Worcestershire — Angleterre
Les voix se mélangent et s'entremêlent, forment un vacarme constant en arrière-plan de mon esprit. Ce bruit qui ne s'arrête pas offre un support à ma fatigue, c'est un encouragement à fermer les yeux. Alors je le fais sans y penser. Je ferme les yeux et laisse le bruit me recouvrir, me couper du monde, de mes pensées, de mes émotions. Avachie sur le canapé, pelotée sur le côté, la nuque tordue dans un angle désagréable à cause du coussin sur lequel je suis appuyée, je sens le sommeil qui m'emporte tout doucement, presque tendrement. Un sommeil qui me rappelle que parfois il n'y a rien de mieux que le canapé familial sur lequel j'ai passé des heures à lire en étant petite file, à rêvasser en écoutant discuter mes frères ou à me battre avec Aodren, rien de mieux que ces coussins familiers à l'odeur réconfortante de l'enfance pour faire la sieste la plus confortable qui soit.
Maman ne parle jamais très fort. Sa voix n'a pas besoin de s'élever pour être entendue, elle a le timbre discret mais puissant des gens que l'on écoute lorsqu'ils parlent. Elle n'intervient que rarement, c'est peut-être pour cela qu'à chaque fois qu'elle le fait j'y fais attention, même à travers le doucereux sommeil de ma sieste. Ou peut-être parce que je ne suis jamais neutre quand elle parle, je ressens toujours quelque chose qui ne se nomme pas. Parfois quand elle parle, maman a un sourire qui se cache dans sa voix. C'est discret et pour la connaître je sais que ce sourire ne se dessine pas sur ses lèvres. Il est invisible, discernable seulement à l'oreille. Maman ne parle jamais pour ne rien dire. Elle informe, elle partage, elle conseille ; mais elle ne commente jamais.
Zakary a la voix qui porte. Ses rires sont comme des explosions, ils fracassent le silence, ils couvrent tout, ils prennent toute la place. Il parle sans forcer sa voix pourtant celle-ci surpasse toutes les autres, quand il parle on ne peut que l'entendre. Pas l'écouter, l'entendre. La voix grave mais pas exagérément, le ton affirmé, son humour est un appel à éclater de rire, ses sourires donnent envie de sourire, ses paroles donnent envie qu'elles s'adressent à nous. Zakary parle comme il vit : de façon entière, sans restriction, sans gêne, sans timidité. Sincèrement. Il intervient régulièrement. Et régulièrement du fond de mon sommeil je le supplie de la fermer un peu pour laisser à la conversation l'occasion de se teinter d'autres mélodies.
Comme celle de Natanaël qui peine à s'élever. Il parle bien, pourtant, il a une voix ronde, de celles qui savent ce qu'elles disent ; mais le ton hésite, le ton montre ce que je ne peux pas voir : les regards que mon frère tourne régulièrement vers notre mère pour s'assurer qu'elle est bien d'accord avec ce qu'elle dit, qu'il va dans son sens. Sa mère, tout le temps. Natanaël a une voix qui ne porte pas, qui hésite souvent, qui se trompe aussi souvent. Il parle peu, car le sujet ne lui est pas familier et parce qu'il ne veut pas dire quelque chose que maman pourrait contredire. À la place, je l'entends rire, soupirer, ricaner, autant de sons qui ne sont pas des mots mais qui parlent très bien à leur place.
Aodren éclate souvent de rire, il a la voix légère du jeune homme sûr de lui qui a la vie devant lui et qui ne craint rien ni personne. Il n'a honte ni d'exprimer ses peines ni de parler de ses erreurs. Il parle, il raconte, sa voix prend toutes les teintes du monde, toutes ces couleurs, toutes ces étincelles. Il occupe une bonne partie de la conversation parce que les regards sont tournés vers lui, c'est lui qui a des choses à raconter, c'est lui que l'on questionne aujourd'hui et c'est lui qui se plait à répondre à chacun sans pour autant donner l'impression qu'il monopolise la conversation. La voix familière de mon frère devenu homme me berce plus que les autres, parce que je sais que cela fait longtemps qu'Aodren ne se soucie plus de ce que je pense de lui ou de quoi que ce soit d'autre.
Papa est le bruit du vent dans les arbres quand on se balade en forêt, il est le son des oiseaux qui chantent mais que l'on entend plus parce que l'on est habitué à eux. Il est le crissement des épines de pins sur le sol, le craquement des troncs qui vivent et grandissent. Il est cette voix dans le fond qui jamais ne blesse ou n'abîme, une voix qui ne flanche pas, qui ne se retire jamais. Une voix stable qui jamais ne disparaîtra. Dans chacune de ses interventions, j'entends des sourires. Des sourires comme des nuages sur un ciel printaniers : doux, paisibles. Il écoute, réconforte beaucoup, conseille quand il doit le faire, il répond quand il le faut, laisse l'occasion aux autres de s'exprimer. Il est le grondement profond du monde ; dans mon sommeil, je soupire doucement quand je l'entends.
Et puis Narym qui n'a que neuf lettres dans la bouche. Narym et sa voix rêveuse, Narym qui est l'incarnation de la douceur, Narym dont la voix a la texture d'un chocolat chaud à la citrouille. Narym et ses neuf lettres dans la bouche. Mais aujourd'hui, mon grand frère se retient de parler de Mackenzie, aussi n'ai-je aucune raison de me crisper. Pourtant, même quand il ne parle pas d'elle, je l'entends dans sa bouche, je l'entends dans sa voix, je l'entends dans ses sourires retenus, je l'entends dans la douceur de ses regards, je l'entends dans les gentillesses dont il abreuve Aodren, je l'entends partout, parce qu'il ne fait que parler d'elle. Sa future fille. La sienne. Qui prendra toute la place.
Les voix s'entremêlent tant et si bien qu'elles finissent par n'être qu'une murmure lointain, une mélasse indiscernable qui se fait emporter par le sommeil. Bientôt, je n'entends plus qu'une seule chose. Le souffle de Zikomo qui dort, installé en un équilibre précaire sur mon épaule. Zikomo qui a le souffle sifflant et profond d'un chat pendant la sieste. Zikomo dont je sens battre le cœur contre ma peau. Zikomo me murmure des millions de choses dans son sommeil. Et je lui en murmure des millions d'autres dans le mien.
Lorsque se tait le hurlement
THÈME 5 - Vacances
Jeudi 7 juillet 2050
Mochdinam — Pays de Galles
20 ans
« Allez, lâche ce livre et viens avec moi, Aelle !
— Pour la centième fois, Zikomo, non. Je dois terminer la lecture de cet article. Laisse-moi tranquille. »
Mécontent, Zikomo saute du lit au bureau en un bond et atterrit sur ledit article que je suis en train de lire. Je soupire en me redressant, les bras écartés, le regard noir. Ses petites pattes piétinent mon magazine et froisse les pages, même si je vois qu'il fait attention : il rétracte ses griffes. Cela ne m'empêche pas de me pencher sur lui, très près, les sourcils très froncés.
« Dégage de là, Zikomo ! »
Zikomo, Mngwi de son état, sage d'un millénaire, censément le plus mature d'entre nous deux, s'assied au beau milieu de mon article et range sagement sa queue autour de ses pattes. Puis il lève le museau vers moi et me regarde silencieusement. Il me lance un long, très long regard dans lequel je comprends qu'il ne me laissera pas tranquille. Je me rencogne contre le dossier de ma chaise et croise les bras sur ma poitrine. Moi aussi, je peux le regarder silencieusement pendant très longtemps. Dans notre combat de regards, le silence n'en parait que plus puissant. Pendant quelques secondes, plus rien d'autre n'est discernable, ce qui nous donne toute l'occasion du monde d'entendre le bruit des enfants derrière la paroi de ma chambre qui côtoie la salle de classe de Narym.
« Juste une heure, demande-t-il au bout d'une éternité.
— Je t'ai dit non.
— On ne dit jamais non aux vacances enfin, Aelle ! soupire Zikomo en agitant les moustaches.
— Ça fait un an que je suis en vacances, répliqué-je d'une voix tranchante. Je n'ai pas besoin de vacances.
— Rester dans ta chambre ce n'est pas des vacances ! Je veux t'emmener quelque part. S'il te plait.
— Je t'ai dit non. Allez, va-t-en, tu m'empêches de lire ! »
Sur ces mots, je l'attrape sans gêne en glissant mes doigts sous son ventre. Il agite vainement ses pattes dans le vide. Je le dépose un peu plus loin sur le bureau, là où il n'écrasera aucun article ou parchemin.
« Maintenant, tais-toi. »
Il se laisse tomber sur ses pattes avant, le museau appuyé sur celle-ci. Il ne dit rien, se contente de me regarder et moi moi je repars tranquillement à ma lecture, persuadée qu'il en a terminé avec cette histoire idiote. Pour une fois que j'ai l'envie et la concentration nécessaire pour rattraper mon immense retard de lecture et pour faire autre chose que bavasser en me lamentant sur tout ce qui m'arrive, je n'ai aucune envie qu'il m'en empêche.
Le silence retombe dans la petite chambre. Je me plonge dans ma lecture, apaisée par le calme soudain. Zikomo n'a toujours pas bougé et, de l'endroit où je l'ai déposé, il continue de me regarder avec ses petits yeux dorés que je m'efforce de ne pas croiser. Parfois, Zikomo est très bon pour réussir là où personne ne réussit jamais : me faire culpabiliser. Mais je ne compte pas le laisser faire. Alors pourquoi lui jeté-je des regards par-dessus mon magazine ? Il ne dit rien, mais à chaque fois que nos regards se croisent ses moustaches frémissent et il fait mine de se redresser. Ce petit jeu dure quelques secondes, puis quelques minutes. Jusqu'au moment où la curiosité ne veut plus me laisser la moindre part de liberté ; elle grignote tout, tant et si bien que je suis obligée de me redresser dans un long soupir pour dire à mon ami :
« Bon. »
Il se redresse aussitôt sur ses quatre pattes et ne me laisse pas le temps de terminer.
« J'ai les coordonnées, je suis certain que ton Magicobus nous y emmènera !
— Mais où est-ce que tu veux qu'on aille, Zikomo ? Un jeudi ! Qu'est-ce que tu as en tête, encore... »
Je soupire, je fronce les sourcils, je secoue la tête, c'est vrai. Mais au fond de moi, je suis curieuse et heureuse qu'il veuille m'emmener quelque part, moi et personne d'autre. Je ne dois pas m'attendre à quelque chose d'exceptionnel, parce que Zikomo aime les choses simples. Mais étrangement je ne suis jamais déçue avec lui.
Comprenant que j'ai déjà accepté, Zikomo saute du bureau, rebondit sur le lit et se précipite vers la porte en me pressant de le suivre. Alors, puisque je n'ai semble-t-il pas le choix, je referme mon magazine, range mes affaires, attrape ma baguette magique et je le suis vers une destination inconnue pour des vacances d'une heure. Je ne sais pas si qui que ce soit a déjà considéré, un jour, qu'une heure de plaisir pouvait constituer des vacances, et je ne crois pas que ce soit possible de le faire d'ailleurs, mais j'essaie de ne pas trop réfléchir au mauvais choix de mot de Zikomo et je me contente de le suivre.
*
Cornouailles
« Alors c'est ça, tes vacances ? » soufflé-je, dubitative, on observant le paysage qui se dévoile à moi.
Après un voyage désagréable en Magicobus, une marche de vingt minutes dans la campagne anglaise, nous voici désormais à l'extrême sud des Cornouailles, perchés sur une falaise qui domine l'océan. Loin dans l'horizon se cache la France et une partie de moi très profonde, ou peut-être pas tant que ça, songe à Alice.
« Qu'est-ce qu'on fait là ?
— Viens, Aelle. »
Il bondit dans l'herbe. Par acquis de conscience, j'observe autour de nous mais il n'y a pas le moindre moldu dans les environs, donc personne pour s'étonner ou être choqué de la couleur bleue de Zikomo. Ce dernier file dans l'herbe en direction du bord de la falaise. Un ciel azur immense s'étire au-dessus de nous, presqu'aussi imposant que la mer agitée en contre bas. Je suis Zikomo jusqu'au bord en me demandant ce qu'il a en tête. Ici, le vent souffle violemment. Des rafales brutales et brusques qui font claquer les pans de ma robe de sorcière et qui m'envoient mes cheveux dans le visage. D'un coup de baguette, je les noue en une natte serrée. Je me penche pour résister au vent. Je suis obligée de hurler pour me faire entendre de Zikomo.
« Fais gaffe, Zik ! »
Il s'approche vraiment près du bord. Petit comme il est, ne risque-t-il pas d'être emporté ? Je le vois lutter contre le vent, la tête baissée. Ses poils sont plaqués sur son dos. Il ne parait pas m'avoir entendu. Pourtant, il regarde en arrière et me jette un regard amusé. Sa silhouette bleu se mélange à la couleur du ciel et de la mer ; des teintes différentes mais pourtant semblables qui forment un camaïeu de bleus magnifique.
Et puis tout à coup, sans prévenir, il se jette en avant, droit dans le vide. Mon cœur retombe tout au fond de mon corps. Je lève ma baguette, près à lui lancer un sortilège, n'importe lequel, pour le rattraper. Son corps s'élève au-dessus du vide... Avant d'être soudainement soulevé et ramené en arrière. Zikomo atterrit juste à coté de moi dans un grand éclat de rire.
« Mais t'es malade ! lui hurlé-je dessus.
— Regarde Aelle, je suis tellement léger qu'ici le vent me soulève ! »
Et cet abruti recommence, et mon cœur trébuche une nouvelle fois au fond de mon corps. Mais cette fois-ci je remarque en m'avançant de quelques pas contre le vent qu'il y a encore un bon mètre entre Zikomo et le vide, et que le vent est effectivement tellement puissant qu'à peine celui-ci a-t-il sauté qu'une bourrasque le ramène vers l'arrière. Il éclate de nouveau de rire en retombant dans l'herbe et en secouant la tête. Et cette fois-ci, moi aussi je ris, même si c'est un rire nerveux coincé dans ma gorge.
« Essaie, Aelle ! me lance Zikomo d'une voix aiguë.
— Mais je suis trop lourde !
— Tu n'as pas besoin d'être emportée, juste de t'appuyer contre le vent. »
Je lui lance un regard dubitatif, encore une fois, car ça me semble vraiment idiot, en plus d'être vraiment inutile. Mais il me jette un tel regard que je ne peux pas refuser. Je me débarrasse de ma cape dont les pans s'agitent trop follement autour de moi. Je la laisse s'envoler un peu plus loin dans les terres, je la récupérerai plus tard.
Je m'avance vers le bord. Le vent est un monstre furieux, palpable tant il est puissant. Sous le regard encourageant de Zikomo, j'ouvre les bras et m'appuie doucement contre les bourrasques. Mon poids est soutenu par la force incroyable du vent. Je surplombe l'océan, appuyée sur un vent invisible qui m'empêche de tomber vers l'avant. Si le vent s'arrêtait tout à coup, je pourrais trébucher et tomber la tête la première dans le vide. C'est dangereux, c'est idiot, pourtant mon cœur se met à battre follement parce que la sensation est incroyable. Le vent, mon corps dont je ne sens plus le poids et le monde entier, un monde qui contient toutes les nuances imaginables du bleu, s'étire devant moi, entre mes bras écartés. Face à ce paysage et à la liberté soudaine qui m'entrave la gorge, mes pensées les plus noires sont emportées par le vent violent qui me frappe la peau et qui me retient. Alors j'éclate de rire, moi aussi, j'éclate de rire parce que je porte le monde entier à bout de bras et qu'à cet instant précis, alors que je me fais malmener par le vent et que je me tiens au bord du monde, rien ni personne ne peut m'atteindre ni me faire le moindre mal. C'est peut-être pour cela que Zikomo parlait de vacances, parce que dans ce moment suspendu plus rien d'autre ne compte que la sensation incroyable qui m'entrave la gorge.
Lorsque se tait le hurlement
THÈME 6 - Achat
Narym et Zakary Bristyle
Frères d'Aelle
Frères d'Aelle
Juin 2050
Godric's Hollow
« Et ça, tu en penses quoi ? »
Narym repose l'Abraxan enchanté qui, selon la boite, est censé cavaler, ruer ou galoper sur les directives de l'enfant. De l'autre côté de l'allée, Zakary tient entre les mains une énorme peluche et la brandit devant lui pour mieux la montrer à son frère. C'est une peluche de taille conséquente avec une ribambelles de tentacules qui pendent sous sa grosse tête sombre. Narym camoufle un rire derrière sa main et rejoint Zakary. Il attrape la peluche et plonge ses yeux dans ceux dessinés sur la tête de l'immense calmar.
« Elle nous ferait une crise comme on en a jamais vu, » s'esclaffe Zakary d'une voix enjouée.
Narym lui lance un regard réprobateur par-dessus la peluche avant de la lui fourrer entre les bras en secouant la tête, une moue au coin des lèvres. Une vive pointe de douleur s'enfonce dans son cœur et c'est difficile de l'ignorer, aujourd'hui. C'est de plus en plus difficile de l'ignorer. Voilà pourquoi il ne sourit pas à la blague de son frère.
« Ce n'est pas drôle, souffle-t-il sans pour autant se départir de cet air doux qui le caractérise — il serait bien incapable de froncer les sourcils ou de se montrer colérique avec Zakary, ou avec qui que ce soit d'ailleurs.
— Je sais, marmonne Zakary en poussant un long soupir dramatique. Rien n'est jamais drôle, avec elle. »
Il replace la peluche sur l'étagère en prenant soin d'installer correctement ses tentacules autour de sa tête, pour que le prochain enfant (ou parent un peu tendre) à passer dans le rayon ne puisse pas résister à son joli sourire dessiné sous ses yeux. Narym sourit en voyant son frère faire. Et s'il sourit, c'est parce que sa façon d'arranger le calmar sur l'étagère ressemble fortement à la manière qu'avait Aelle de ranger sa propre peluche sur son coffre quand elle était petite. Et même quand elle était moins petite. Un calmar tout à fait semblable à celui-ci et si Narym achetait permettait à Zak d'acheter ça pour sa nièce, Aelle serait certainement très en colère. Zakary a beau de moquer de leur sœur, il montre à travers ce geste qu'il n'a rien oublié de leur enfance et des centaines de fou-rires qu'il a forcé Aelle a avoir quand elle était encore cette petite fille qui était capable de sourire et de rire avec insouciance — même si c'est vrai qu'elle n'a jamais été très souriante, ni très vive.
Penser à sa petite sœur quand elle était petite rappelle à Narym la raison de sa présence ici. Son regard parcourt les étagères remplies de jouets et de peluches. Son cœur rebondit dans son torse. L'image de la petite Aelle aux yeux si sombres s'efface pour laisser place à l'image d'une autre enfant, bien plus petite. Une enfant à la tignasse brune, avec ses grands yeux qui, quand la lumière tombe dedans, prennent la couleur du bois de l'olivier quand il est poncé et verni. Une couleur magnifique dans laquelle Narym aime déjà se perdre. Il sourit avec émotion en se rappelant son petit nez retrouvé, ses dents manquantes et sa voix très aiguë qui hésite de moins en moins à lui raconter les petits tracas de la vie. Mackenzie fait rebondir son cœur comme jamais — il a l'impression que depuis qu'elle est apparue dans sa vie, sa capacité à aimer à dépassé des frontières qu'il n'avait jamais envisagé. Comme si sa fille lui avait montré ce que ce ça signifiait réellement, le verbe aimer.
Narym poursuit sa course dans les rayons. S'ils sont ici aujourd'hui avec Zakary, c'est parce que ce dernier voulait lui trouver un cadeau pour le jour de l'arrivée définitive de Mackenzie dans leur vie. Le processus d'adoption étant long, personne ne sait exactement quand cela arrivera, mais bientôt Mackenzie passera sa première soirée chez Narym et Zakary tenait à ce qu'elle puisse avoir un cadeau de son oncle. Il a ajouté qu'elle ne saura pas encore de quel oncle il est question, parce que des oncles il n'en a pas moins de trois, mais que bientôt elle ne pourra plus ignorer qui il est lui, Zakary. Alors Narym a accepté de l'accompagner parce que pour un sorcier déterminé et sûr de lui, Zak s'est montré très hésitant sur son cadeau, faisant preuve en cela d'une timidité parfaitement inédite. Et à le voir à présent toucher à tout dans les rayons et lui proposer tout et n'importe quoi à acheter, Narym comprend que Zakary est juste le prototype parfait de l'oncle angoissé de voir arriver dans sa vie sa toute première nièce. Et il en est particulièrement touché.
« Et ça, tu en penses quoi ? » demande Zakary d'une petite voix en s'approchant de lui plusieurs minutes après.
Il a cet air qu'il a parfois sur le visage, un air un peu étonnant sur ce grand homme imposant qui signifie : tu peux me rassurer, s'il te plait ? Et évidemment que Narym veut le rassurer. Il baisse les yeux sur la petite boite que l'homme tient entre les mains. Une jolie boite recouvertes de dessins sur ses quatre faces. Narym l'attrape pour la regarder sous toute les coutures.
« Une boite à histoires, sourit-il.
— Elle pourra choisir une face et décider de l'histoire, du ton et des images qui apparaîtront devant elle ! s'exclame Zakary avec un sourire tout fier. Je pense que ça pourrait lui plaire. La dernière fois, tu as dit qu'elle adorait t'écouter raconter des anecdotes sur tout et n'importe quoi...
— C'est parfait, Zakary, le rassure Narym en lui tendant la boite. Elle va adorer, je t'assure. »
Il n'en fallait pas plus à Zakary pour se diriger vers les caisses et régler son achat. Il met le prix, remarque Narym, mais il ne dit rien et le laisse faire. Zakary est tout à fait capable de décider combien de gallions il veut mettre dans le prix d'un cadeau pour sa nièce. En sortant de la boutique qui se situe dans une rue discrète de la capitale sorcière, le nouveau père remarque avec quelle tendresse son frère rétrécit le paquet pour le glisser dans sa poche. Il camoufle le sourire touché qui lui étire les lèvres en proposant à son frère de partager une douceur au café du Rosier.
Lorsque se tait le hurlement
Quelques minutes plus tard, ils se laissent tomber sur deux chaises dans le charmant café, commandent boissons et pâtisserie. Peut-être Narym aurait-il dû deviner que le sujet allait être posé sur la table, mais il était trop insouciant pour y penser. L'insouciance est une nouvelle donnée dans sa vie. Lui qui a toujours été très posé, il se découvre depuis plusieurs mois, depuis Noël en fait, période où il a reçu la réponse du Havre des petits sorciers, une insouciance joyeuse qui caractérise chaque moment qu'il passe. À croire que le bonheur n'a aucune limite. Lorsque Zakary pose la question, il se retrouve donc un instant sans voix.
« Et pour Aelle, alors ? » demande-t-il simplement.
Une question somme toute assez facile à comprendre. Si seulement la réponse pouvait être aussi facile à prononcer. Oui, et pour Aelle, alors ? Narym sent sa gorge se nouer. Il baisse les yeux sur sa tasse qu'il entoure de ses deux mains, dans une vaine recherche de réconfort. De l'autre côté de la table, Zakary le surveille de son regard sérieux ; son visage implacable dit déjà tout ce qu'il pense tout bas du sujet Aelle.
« Je ne sais pas trop, avoue Narym qui n'a jamais été du genre à mentir à son grand-frère. J'imagine que tout se fera naturellement ?
— Naturellement, tu crois ? Aelle n'a jamais été très naturelle, non ? Ça ne t'inquiète pas ? »
Narym ne sait pas très bien à quoi fait référence son frère : à la difficulté d'Aelle d'accepter qu'il va avoir un enfant ou à son comportement plus que limite depuis quelques mois ? Voire depuis toujours. Le sorcier pousse un soupir préoccupé et jette un regard à Zakary par-dessus sa tasse de thé fumante.
« Depuis quelques mois, elle...
— Elle déconne un peu, tu m'as dit ? propose Zakary pour l'encourager, parce qu'il a déjà été le réceptacle des craintes de son frère à propos de leur sœur et de sa tendance plus en plus fréquente à revenir alcoolisée à la maison ces derniers temps.
— Un peu, murmure Narym en affichant une mine soucieuse. C'est pas tant qu'elle déconne. Enfin, tu la connais, elle est trop secrète pour que je la vois réellement déconner, mais la dernière fois elle est rentrée très tard d'une... Soirée, je présume ? » Il croise le regard amusé de Zakary ; il sent un sourire s'étirer sur ses lèvres. « C'est toujours tellement bizarre d'associer ce genre de mots à notre sœur, s'effraie-t-il en secouant la tête. Bref, elle est rentrée très tard, a transplané à l'intérieur de l'appart... »
Zakary reçoit le regard choqué de Narym et il en comprend la raison. Aelle est une jeune femme insolente et insupportable la plupart du temps, mais certaines valeurs inculquées par leurs parents restent apparemment bien ancrées en elle puisqu'elle ne transplane jamais à l'intérieur d'un bâtiment quel qu'il soit, il faut toujours qu'elle sorte pour ça, question de politesse. Même Zakary n'est pas aussi à cheval sur cette règle élémentaire de politesse ; il lui arrive parfois de transplaner de la boutique de baguettes directement dans son salon, quand il est très fatigué.
« Et après, je t'épargne les détails, reprend Narym en soupirant, mais imagine le parcours d'une personne enivrée qui essaie de rejoindre son lit...
— Elle a transplané en ayant bu, grimace Zakary en fronçant les sourcils. L'idiote !
— En plus ! Ce n'est qu'un détail, mais... Tu comprends, je n'ai pas envie que Mackenzie... »
La gorge nouée, Narym se découvre incapable de poursuivre sa phrase. Il baisse les yeux sur la table pour essayer de contrôler ses émotions dans le silence compréhensif de son frère qui le connaît par cœur. Il a accueilli Aelle il y a presque un an chez lui, il accepté qu'elle prenne une chambre, il l'a fait de bon cœur, heureux de pouvoir partager sa vie, son quotidien, de retrouver la complicité qu'ils avaient quand elle était petite fille et lui tout jeune homme. Ils ont passé de merveilleux moments ensemble, même si on ne peut pas dire qu'Aelle soit une colocataire très présente. Cette vie à deux, il y tenait énormément. Et il n'avait pas l'intention de la voir se terminer à cause de l'arrivée de sa fille, au contraire même ! Il s'en veut de penser de telles choses, de penser...
« Tu aimerais qu'elle s'en aille avant l'arrivée de Mackenzie ? questionne tout à Zakary qui a toujours été très prompt à se montrer sincère, quitte à secouer un peu son frère qui a parfois tant de mal à exprimer certaines choses qui le font culpabiliser.
— Quoi ! s'exclame d'ailleurs ce dernier. Non, pas du tout ! »
Seul le silence lui répond et un sourcil dressé sur le front dégagé de Zakary. Alors de nouveau Narym se retrouvé étouffé par sa culpabilité, ce monstre insidieux qui fait des ravages dans les cœurs les plus purs.
« C'est pas ça, murmure-t-il, la voix serrée. C'est seulement que j'ai peur que... Je ne sais jamais si elle va rentrer totalement bourrée, ne jamais rentrer du tout ou alors rentrer et s'enfermer pendant trois jours dans sa chambre pour je ne sais quelle raison... Je n'ai pas envie... Je suis assez grand et mature pour supporter son inconstance, souffle Narym en s'appuyant sur la table et en levant les yeux pour regarder Zakary, j'ai appris à calmer mes inquiétudes à propos de ses silences, de son mauvais caractère, de sa violence parfois, de sa vulgarité, de ses regards noirs, de... De... D'elle... Mais je n'ai pas envie... Je n'ai pas envie... »
Narym se débat avec ses pensées et ses mots. Certaines choses sont plus dures à dire que d'autres. À chaque nouveau mot qu'il prononce, il a l'impression de trahir sa sœur et il s'en veut tellement que ça lui fait physiquement mal.
De l'autre côté de la table, Zakary s'efforce de garder le silence pour laisser la chance à son frère de s'exprimer. Un travail de longue haleine qu'il a mis des années avant de maîtriser et ce n'est pas toujours facile. Il aimerait balayer toutes les inquiétudes de Narym et lui rentrer dans le crâne qu'il n'a pas à être responsable des comportements limites de leur sœur. Elle est adulte, par Morgane ! Quelle prenne ses responsabilités ! Mais il inspire profondément par le nez, il serre les mâchoires et il attend que Narym termine sa phrase — parce qu'il a besoin de le faire. Il doit l'exprimer à voix haute. Il doit verbaliser ce que Zakary sait depuis plusieurs mois désormais.
« Je n'ai pas envie que Mackenzie commence sa vie avec nous en devant... Batailler pour comprendre pourquoi sa tante... Sa tata, bordel ! » s'indigne à mi-voix Narym qui n'est jamais vulgaire, sauf lorsque cela est absolument nécessaire. Son poing se serre sur la table à côté de sa tasse. « Pourquoi sa tante est comme ça ! Elle est trop... Elle est... Elle a quatre ans, par Merlin... »
Il plonge ses yeux dans ceux de Narym comme pour le convaincre de ce qu'il est en train de dire ; Zakary sent ses sourcils se courber vers le haut. Voir son frère dans cet état, ça lui donne envie de renverser le monde entier. Ou d'aller secouer très fort sa sœur, il ne sait pas très bien.
« Je lui dirai quoi quand Aelle refusera de manger avec nous parce qu'elle est dans l'un de ces moments où son humeur l'interdit de côtoyer qui que ce soit ? poursuit Narym d'une voix enrouée. Et quand elle se mettra à hausser la voix tout à coup ? Ou pire, quand elle donnera un coup dans le canapé comme ça lui arrive parfois de le faire ? Et quand elle rentrera en empestant l'alcool et la fumée de cigarette ? Ou quand elle claquera la porte de l'appartement un matin parce qu'elle en a assez, assez de tout, de rien, je ne sais pas ? »
Essoufflé, Narym se tait. Il prend conscience de son souffle affolé, de ses yeux embués, de sa voix qui s'est élevée. Il ferme les yeux pour retrouver une contenance, mais ne cherche pas à évacuer ces émotions qui débordent — ce serait contre productif.
« Excuse-moi, articule-t-il en regardant Zakary droit dans les yeux. Je suis désolé, je ne voulais pas m'énerver, mais je suis vraiment inquiet... »
Son frère balaie ses inquiétudes du geste de la main ; entre eux, pas de gêne et pas besoin d'excuses non plus. Ils se comprennent beaucoup trop pour avoir besoin de ce genre de choses.
« C'est normal que tu aies ces craintes, Nar, affirme-t-il en se penchant sur la table pour donner plus de poids à son regard. Aelle n'a pas un comportement sain, surtout pas pour une petite fille qui cherche ses repaires dans sa nouvelle famille. »
Entendre quelqu'un d'autre le prononcer fait bizarre à Narym. Le penser, c'est une chose... Entendre un proche le dire ? C'est autre chose. Il ne peut pas s'empêcher de s'inquiéter pour Aelle et de s'en vouloir, de sentir son cœur se serrer pour elle : elle ne mérite pas qu'ils parlent d'elle ainsi. N'est-ce pas ? Pris à l'âme par toutes ces émotions, par son inquiétude, son immense culpabilité de penser qu'Aelle ne sera pas saine pour sa petite fille, Narym expulse tout le souffle de ses poumons en un long soupir et secoue la tête, incapable de dire quoi que ce soit. Zakary se rencogne contre le dossier de sa chaise. Lui aussi semble préoccupé. Pendant un moment, plus personne ne parle. Ils se contentent le bruit du café, les conversations des autres tables, les mouvements feutrés des employés qui s'affairent.
« Est-ce que tu vas lui demander d'aller vivre ailleurs ? » questionne doucement Zakary, conscient que répéter cette question risque de blesser Narym.
Mais ce dernier se contente de s'essuyer les yeux et de secouer la tête, un doux sourire aux lèvres, comme s'il ne venait pas d'exprimer plus d'émotions qu'il n'en exprime habituellement en six mois, lui qui est toujours si constant dans ses humeurs.
« Non. Non, je ne ferai pas une telle chose. Mais je lui parlerai. Et si elle ne me convainc pas qu'elle pourra avoir un comportement exemplaire avec ma fille... »
Il secoue la tête, mais ferme douloureusement les yeux. Il n'a pas envie de se disputer avec elle. Ils se sont disputés trop souvent, ces dernières années et à chaque fois ça se déroule de la même manière : des cris d'Aelle, lui qui n'est pas écouté et elle qui disparaît pendant plusieurs mois. Pas de ça, s'il vous plait, espère-t-il au fond de lui, pas de ça alors que Mackenzie va bientôt faire partie définitivement de ma vie.
Zakary ne répond rien à cette phrase qui n'attend pas de fin, mais il se fait la promesse d'évoquer régulièrement le sujet avec Narym pour s'assurer que ce dernier ne fasse pas traîner les choses comme il a l'habitude de le faire quand l'angoisse l'empêche d'avoir certaines conversations avec certaines personnes. Cette discussion-là, il faut qu'ils l'aient. Pour Mackenzie. Même si Zakary ne voudrait pour rien au monde être celui qui fera face à Aelle quand il faudra lui annoncer que si elle ne prend pas sur elle et ne s'achète pas un peu de maturité en plus, elle devra faire ses cartons et déménager.
« Et pour Aelle, alors ? » demande-t-il simplement.
Une question somme toute assez facile à comprendre. Si seulement la réponse pouvait être aussi facile à prononcer. Oui, et pour Aelle, alors ? Narym sent sa gorge se nouer. Il baisse les yeux sur sa tasse qu'il entoure de ses deux mains, dans une vaine recherche de réconfort. De l'autre côté de la table, Zakary le surveille de son regard sérieux ; son visage implacable dit déjà tout ce qu'il pense tout bas du sujet Aelle.
« Je ne sais pas trop, avoue Narym qui n'a jamais été du genre à mentir à son grand-frère. J'imagine que tout se fera naturellement ?
— Naturellement, tu crois ? Aelle n'a jamais été très naturelle, non ? Ça ne t'inquiète pas ? »
Narym ne sait pas très bien à quoi fait référence son frère : à la difficulté d'Aelle d'accepter qu'il va avoir un enfant ou à son comportement plus que limite depuis quelques mois ? Voire depuis toujours. Le sorcier pousse un soupir préoccupé et jette un regard à Zakary par-dessus sa tasse de thé fumante.
« Depuis quelques mois, elle...
— Elle déconne un peu, tu m'as dit ? propose Zakary pour l'encourager, parce qu'il a déjà été le réceptacle des craintes de son frère à propos de leur sœur et de sa tendance plus en plus fréquente à revenir alcoolisée à la maison ces derniers temps.
— Un peu, murmure Narym en affichant une mine soucieuse. C'est pas tant qu'elle déconne. Enfin, tu la connais, elle est trop secrète pour que je la vois réellement déconner, mais la dernière fois elle est rentrée très tard d'une... Soirée, je présume ? » Il croise le regard amusé de Zakary ; il sent un sourire s'étirer sur ses lèvres. « C'est toujours tellement bizarre d'associer ce genre de mots à notre sœur, s'effraie-t-il en secouant la tête. Bref, elle est rentrée très tard, a transplané à l'intérieur de l'appart... »
Zakary reçoit le regard choqué de Narym et il en comprend la raison. Aelle est une jeune femme insolente et insupportable la plupart du temps, mais certaines valeurs inculquées par leurs parents restent apparemment bien ancrées en elle puisqu'elle ne transplane jamais à l'intérieur d'un bâtiment quel qu'il soit, il faut toujours qu'elle sorte pour ça, question de politesse. Même Zakary n'est pas aussi à cheval sur cette règle élémentaire de politesse ; il lui arrive parfois de transplaner de la boutique de baguettes directement dans son salon, quand il est très fatigué.
« Et après, je t'épargne les détails, reprend Narym en soupirant, mais imagine le parcours d'une personne enivrée qui essaie de rejoindre son lit...
— Elle a transplané en ayant bu, grimace Zakary en fronçant les sourcils. L'idiote !
— En plus ! Ce n'est qu'un détail, mais... Tu comprends, je n'ai pas envie que Mackenzie... »
La gorge nouée, Narym se découvre incapable de poursuivre sa phrase. Il baisse les yeux sur la table pour essayer de contrôler ses émotions dans le silence compréhensif de son frère qui le connaît par cœur. Il a accueilli Aelle il y a presque un an chez lui, il accepté qu'elle prenne une chambre, il l'a fait de bon cœur, heureux de pouvoir partager sa vie, son quotidien, de retrouver la complicité qu'ils avaient quand elle était petite fille et lui tout jeune homme. Ils ont passé de merveilleux moments ensemble, même si on ne peut pas dire qu'Aelle soit une colocataire très présente. Cette vie à deux, il y tenait énormément. Et il n'avait pas l'intention de la voir se terminer à cause de l'arrivée de sa fille, au contraire même ! Il s'en veut de penser de telles choses, de penser...
« Tu aimerais qu'elle s'en aille avant l'arrivée de Mackenzie ? questionne tout à Zakary qui a toujours été très prompt à se montrer sincère, quitte à secouer un peu son frère qui a parfois tant de mal à exprimer certaines choses qui le font culpabiliser.
— Quoi ! s'exclame d'ailleurs ce dernier. Non, pas du tout ! »
Seul le silence lui répond et un sourcil dressé sur le front dégagé de Zakary. Alors de nouveau Narym se retrouvé étouffé par sa culpabilité, ce monstre insidieux qui fait des ravages dans les cœurs les plus purs.
« C'est pas ça, murmure-t-il, la voix serrée. C'est seulement que j'ai peur que... Je ne sais jamais si elle va rentrer totalement bourrée, ne jamais rentrer du tout ou alors rentrer et s'enfermer pendant trois jours dans sa chambre pour je ne sais quelle raison... Je n'ai pas envie... Je suis assez grand et mature pour supporter son inconstance, souffle Narym en s'appuyant sur la table et en levant les yeux pour regarder Zakary, j'ai appris à calmer mes inquiétudes à propos de ses silences, de son mauvais caractère, de sa violence parfois, de sa vulgarité, de ses regards noirs, de... De... D'elle... Mais je n'ai pas envie... Je n'ai pas envie... »
Narym se débat avec ses pensées et ses mots. Certaines choses sont plus dures à dire que d'autres. À chaque nouveau mot qu'il prononce, il a l'impression de trahir sa sœur et il s'en veut tellement que ça lui fait physiquement mal.
De l'autre côté de la table, Zakary s'efforce de garder le silence pour laisser la chance à son frère de s'exprimer. Un travail de longue haleine qu'il a mis des années avant de maîtriser et ce n'est pas toujours facile. Il aimerait balayer toutes les inquiétudes de Narym et lui rentrer dans le crâne qu'il n'a pas à être responsable des comportements limites de leur sœur. Elle est adulte, par Morgane ! Quelle prenne ses responsabilités ! Mais il inspire profondément par le nez, il serre les mâchoires et il attend que Narym termine sa phrase — parce qu'il a besoin de le faire. Il doit l'exprimer à voix haute. Il doit verbaliser ce que Zakary sait depuis plusieurs mois désormais.
« Je n'ai pas envie que Mackenzie commence sa vie avec nous en devant... Batailler pour comprendre pourquoi sa tante... Sa tata, bordel ! » s'indigne à mi-voix Narym qui n'est jamais vulgaire, sauf lorsque cela est absolument nécessaire. Son poing se serre sur la table à côté de sa tasse. « Pourquoi sa tante est comme ça ! Elle est trop... Elle est... Elle a quatre ans, par Merlin... »
Il plonge ses yeux dans ceux de Narym comme pour le convaincre de ce qu'il est en train de dire ; Zakary sent ses sourcils se courber vers le haut. Voir son frère dans cet état, ça lui donne envie de renverser le monde entier. Ou d'aller secouer très fort sa sœur, il ne sait pas très bien.
« Je lui dirai quoi quand Aelle refusera de manger avec nous parce qu'elle est dans l'un de ces moments où son humeur l'interdit de côtoyer qui que ce soit ? poursuit Narym d'une voix enrouée. Et quand elle se mettra à hausser la voix tout à coup ? Ou pire, quand elle donnera un coup dans le canapé comme ça lui arrive parfois de le faire ? Et quand elle rentrera en empestant l'alcool et la fumée de cigarette ? Ou quand elle claquera la porte de l'appartement un matin parce qu'elle en a assez, assez de tout, de rien, je ne sais pas ? »
Essoufflé, Narym se tait. Il prend conscience de son souffle affolé, de ses yeux embués, de sa voix qui s'est élevée. Il ferme les yeux pour retrouver une contenance, mais ne cherche pas à évacuer ces émotions qui débordent — ce serait contre productif.
« Excuse-moi, articule-t-il en regardant Zakary droit dans les yeux. Je suis désolé, je ne voulais pas m'énerver, mais je suis vraiment inquiet... »
Son frère balaie ses inquiétudes du geste de la main ; entre eux, pas de gêne et pas besoin d'excuses non plus. Ils se comprennent beaucoup trop pour avoir besoin de ce genre de choses.
« C'est normal que tu aies ces craintes, Nar, affirme-t-il en se penchant sur la table pour donner plus de poids à son regard. Aelle n'a pas un comportement sain, surtout pas pour une petite fille qui cherche ses repaires dans sa nouvelle famille. »
Entendre quelqu'un d'autre le prononcer fait bizarre à Narym. Le penser, c'est une chose... Entendre un proche le dire ? C'est autre chose. Il ne peut pas s'empêcher de s'inquiéter pour Aelle et de s'en vouloir, de sentir son cœur se serrer pour elle : elle ne mérite pas qu'ils parlent d'elle ainsi. N'est-ce pas ? Pris à l'âme par toutes ces émotions, par son inquiétude, son immense culpabilité de penser qu'Aelle ne sera pas saine pour sa petite fille, Narym expulse tout le souffle de ses poumons en un long soupir et secoue la tête, incapable de dire quoi que ce soit. Zakary se rencogne contre le dossier de sa chaise. Lui aussi semble préoccupé. Pendant un moment, plus personne ne parle. Ils se contentent le bruit du café, les conversations des autres tables, les mouvements feutrés des employés qui s'affairent.
« Est-ce que tu vas lui demander d'aller vivre ailleurs ? » questionne doucement Zakary, conscient que répéter cette question risque de blesser Narym.
Mais ce dernier se contente de s'essuyer les yeux et de secouer la tête, un doux sourire aux lèvres, comme s'il ne venait pas d'exprimer plus d'émotions qu'il n'en exprime habituellement en six mois, lui qui est toujours si constant dans ses humeurs.
« Non. Non, je ne ferai pas une telle chose. Mais je lui parlerai. Et si elle ne me convainc pas qu'elle pourra avoir un comportement exemplaire avec ma fille... »
Il secoue la tête, mais ferme douloureusement les yeux. Il n'a pas envie de se disputer avec elle. Ils se sont disputés trop souvent, ces dernières années et à chaque fois ça se déroule de la même manière : des cris d'Aelle, lui qui n'est pas écouté et elle qui disparaît pendant plusieurs mois. Pas de ça, s'il vous plait, espère-t-il au fond de lui, pas de ça alors que Mackenzie va bientôt faire partie définitivement de ma vie.
Zakary ne répond rien à cette phrase qui n'attend pas de fin, mais il se fait la promesse d'évoquer régulièrement le sujet avec Narym pour s'assurer que ce dernier ne fasse pas traîner les choses comme il a l'habitude de le faire quand l'angoisse l'empêche d'avoir certaines conversations avec certaines personnes. Cette discussion-là, il faut qu'ils l'aient. Pour Mackenzie. Même si Zakary ne voudrait pour rien au monde être celui qui fera face à Aelle quand il faudra lui annoncer que si elle ne prend pas sur elle et ne s'achète pas un peu de maturité en plus, elle devra faire ses cartons et déménager.