Jusqu'à l'extrême arcane jusqu'à l'ultime peur
La route n'en n'était plus une depuis longtemps.
Le tinker continuait pourtant d’avancer, opiniâtre où bien peut être angoissé par sa cargaison, toujours était il que l'animal trapu poursuivait sa route comme si quelque chose, un instinct enfoui, lui avait dicté la trajectoire, au delà des intentions de Willow. La verdine était tirée, cahotant sur ses larges roues, crissant doucement sur les graviers d'un chemin qui n'avait plus été emprunté depuis semblait il des décennies, avalé par les touffes de bruyères sombres, les bancs d'herbes hautes aux couleurs fauves et les flaques stagnantes où coassaient ça et là des formes floues. Le bardage en bois de l'antique caravane, un reading wagon de deux mètres de long pourvu de deux fenêtres à quatre carreaux, un puit de lumière, une volée de marche conduisant à l'étroite porte arrière, suintait la condensation froide, perlé de lichens jaune pâle donnant, en se mélangeant aux surfaces où la vieille peinture verte s'écaillait en laissant voir le bois, un camouflage qui aurait probablement pu leur permettre de passer inaperçu si seulement il était existé une âme qui vivat à des miles autour d'eux. Les carreaux se couvraient suspicieusement de buée comme si une volonté extérieure préférait soustraire à la vue d'Aliosus les paysages mornes et désolés d'une Irlande sauvage et inconnue.
Il s’était tu depuis une éternité.
La curiosité enthousiasmée du début avait rapidement laissé place aux interrogations sans réponses et à la perception sourde d'une solennité qui s'était imposée d'elle même. Extrayant du garçon tout velléité de se montrer plus loquace qu'à l'habitude, voir de parler tout court.
Il ne savait plus vraiment depuis quand ils étaient partis. L’aube était-elle de ce matin, ou du précédent ? Peut-être plus loin encore, ou peut être n’y avait-il plus de matin. Après tout, le ciel qu'il pouvait distinguer, lorsqu'il s'allongeait sur la couchette trop étroite, levant les yeux en direction du puit de lumière installé sur le toit, ne semblait qu'être un nouveau plafond au dessus de celui de la cariole, fait de plomb gris et froid, aux reflets d'un bleu livide, d’où pendaient de longues traînées éthérées, comme des toiles d'araignées déchirées par une griffe invisible. Depuis combien de temps le soleil n'avait-il pas percé ? Cela non plus il n'y songeait plus vraiment. La seule lumière était fade et filtrait si péniblement qu'elle coulait comme des gouttes d'encre vaguement jaunâtre, déformant la réalité, gommant les reliefs, allongeant les ombres. Il lui semblait avoir pénétré dans un tableau. Était ce donc comme cela que les personnages peints des œuvres sorcières se sentaient ? Certains ignoraient il leur condition de formes tracées au pinceau et à la truelle, leur matière faite d'huile, de pigments et d'œuf ?
Les longs doigts pâles de Willow tenaient la bride du tinker d'une main ferme qui ne semblait s'être jamais relâchée du voyage. Elle apparaissait curieusement plus sèche et plus vieille qu'à son habitude. Son autre main reposait, paume ouverte, doigts légèrement repliés dans la familière position qui les faisaient ressembler à des serres, sur sa cuisse. Elle ne parlait pas. Elle n'avait rien dit depuis qu'ils avaient passés le carrefour de Bally-na-Cloch, trois heures plus tôt — un carrefour désert, aux panneaux tant effacés par la mousse que lui les avait pris pour des reliquats d'arbres morts. Sa mère était descendue et avait fait quelques pas vers une tronc creux qui semblait rempli de sorte de champignons blanchâtres. Elle avait plongé une main dans les replis de dentelle de son décolleté, en avait sorti un petit crâne d'oiseau qu'elle avait jeté dans le tronc. Le bruit sec de l'os frappant l'os avait fait comprendre au jeune homme qu'il ne s'agissait pas de champignons qui remplissaient cette cavité. Puis, elle avait simplement dit, probablement à sa seule intention.
«Ceart.» Elle avait simplement pris à droite, sans hésitation, et le paysage avait commencé à se refermer sur eux.
Depuis, les villages s’étaient raréfiés, remplacés par des rares masures aperçues depuis une vague colline, puis elles avaient elles aussi disparues.
Il n’y avait plus de lignes électriques depuis longtemps. Plus de clôtures. Plus de traces moldue, ni humaine d'ailleurs, à des rares exceptions, comme les murs de pierres sèches et grise à semi éboulés, d'orphelins piquets où les ronces avaient remplacés les barbelés depuis longtemps, un panneau de bois peint d'un nom inconnu à peine lisible, penchant de guingois, le faisant passer pour une tombe. Et bien sur, cette trace à peine perceptible sur le sol, le chemin qu'ils suivaient.
Aliosus regardait sans plus vraiment voir. Ses yeux suivaient les formes dans les arbres — chacun semblait avoir été brisé, tordu, torturé presque, pour avoir poussé dans des positions aussi fantasmagoriques qui lui firent songer à une version malade et corrompue de l'épaisse et noire forêt du domaine de Lübeck des ses aïeux teutons. Mais ce n'était pas de ce côté de sa famille que ce voyage allait le mener. Les yeux des arbres l'observaient, et s'il s'était habitué depuis longtemps à ces gravures en cercles concentriques dans l'écorce qui émaillaient ça et là certains troncs particulièrement dérangeant par leur silhouette presque humaine, il ne s'était pas fait à cette sensation viscérale que ces sillons anciens semblaient bel et bien le suivre du regard. Là, les branches d'un bouleaux lépreux faisaient autant de pendus se balançant à leur gibet. Ici, béait une gueule noire, centre d'un chêne énorme fendu par la foudre, semblait hurler d'un cri de douleur qui ne faisait aucun bruit, et pourtant, l'entendre n'aurait pas semblé la chose la plus surprenante pour Aliosus.
La forêt, ici, était vivante, pas au sens évident et convenu par tout à chacun, mais au sens primitif, sauvage et hostile. Il semblait que cela faisait des siècles qu'elle luttait pour faire disparaitre le chemin qui, lui, persistaient en se mouvant à travers les obstacles, les racines vicieuses, les rocs immémoriaux, il se tordait pour éviter une crevasse scélérate, se rétractait, s'enfonçait à la manière d'un fossé si creux que les berges atteignaient l'encolure de la bête qui les tractait inlassablement. La relative chaleur de la saison faisait remonter l'humidité des tourbières et avec elle tout le cortège d'odeurs de mousses, de sphaignes et d'animaux piégés dans les tremblants qui, sous l'effet de l'acidité extrême et du manque d'oxygène, pourrissaient à une allure ralentie et avaient infiltré l'habitacle de la verdine depuis bien longtemps. L'idée même de tenter quoi que ce soit de magique pour purifier un tant soit peu l'air lui avait bien traversé l'esprit, une heure ou nu jour auparavant, mais il avait senti que sa baguette jouerait son rôle en temps voulu, et que sa mère ne lui pardonnerait pas d'en faire usage pour une raison aussi méprisable. qui Elle se refermait derrière eux. Le chemin se tordait, se rétractait, s’effilochait dans les tourbières. L’odeur de tourbe mouillée, de mousse pourrissante et de bêtes mortes s’infiltrait dans l’habitacle malgré les sortilèges de purification.
Ils passèrent un ruisseau. L’eau y était noire. Un grand échassier les regarda passer sans s'ébattre. Un grand héron au plumage gris tacheté de brun. Aliosus le regarda, l'oiseau tourna la tête dans sa direction, le fixa avec ses yeux jaune, puis piqua abruptement son bec dans l'eau pour en ressortir un serpent qui se tordait hypnotiquement, désormais prisonnier du bec de la créature qui de nouveau fixa Aliosus, du moins en était il persuadé. Il reprit sa place sur la banquette, ajoutant les oiseaux sur la liste des choses à éviter d'observer au cours de ce voyage.
Willow ne détourna pas les yeux. Leur cheval avançait toujours à la même allure.
Elle semblait être entrée dans une sorte de transe, où du moins une médiation qu'Aliosus ne lui connaissait pas. Il savait qu'il n'avait été témoin que d'une infime partie des rituels privés de la spiritualité de sa mère, mais à mesure qu’ils avançaient, son visage s’allongeait, devenait plus sévère. Ses rides s'étaient creusées autour de sa bouche, d’ordinaire dissimulées par le charme plus ou moins subtil qu'elle arborait dans la société. Il connaissait son sourire ravageur et carnassier d'un prédateur qui se régale à l'avance de sa proie, mais sa mâchoire contractée dessinait cette fois une ligne d’ombre le long de sa joue qui la rendait plus inquiétante encore qu'une fois alcoolisée au milieu des plus grandes fortunes du pays. Elle ne se ressemblait plus guère, elle avait lentement changé comme le paysage. Elle devenait autre chose, quelque chose né de collines, des marais et des pierres levées en adoration de divinités oubliées de tous. Ou presque.
Le temps continuait de s'égrener sans logique. S'étaient ils arrêtés pour la nuit et partagé un morceau de pain noir ou était-ce seulement la veille ? Ce renard qui traversait devant eux, portant dans sa gueule noire de sang séché un oiseau dont la tête pendait mollement sur le côté, était-ce la seconde fois qu'il le voyait, ou bien était ce une sensation de déjà vu ? Ou bien un rêve, ce qui aurait expliqué le plumage trop rose de l'oiseau, trop semblable à de la peau, et le regard trop noir du renard à la fourrure grise marbrés de taches foncées.
Aussitôt après, un peu plus loin, des heures plus tard, ils franchirent la crête d'une colline au sommet de laquelle, pelé par le vent, alignement épars de pierres dressées semblaient marquer une limite, un avertissement. Elles étaient courtes, trapues, à peine plus hautes qu'Aliosus lui même. Faites de grès, elle paraissaient terriblement massives. De là où ils se trouvaient, le jeune homme pouvait distinguer un peu le paysage, du moins jusqu'à ce l'éternelle brume ne le rende aveugle. Un petit troupeau de mouton sans chien ni berger paissait sans un bêlement et en évitant manifestement l'un des mégalithe à proximité.
«Táimid ag druidim níos gaire.»
La voix inhabituellement rauque de Willow glaça le sang de son fils. Elle avait parlé lorsque la verdine avait dépassé les pierres. Lui avait presque fini par se résoudre à ce voyage qui ne finirai jamais. Étaient-ce trois jours ou une semaine qui s'étaient écoulés, il ne le saurait probablement jamais, quelle que soit la raison de cette dilatation de l'espace et du temps. A partir du moment où il avait vu l'attelage, il avait su que quelque chose d'important avait lieu, et que le temps passé en chemin revêtait, en lui même, une signification.
Aliosus se redressa légèrement. Il sentit ses muscles tendus sous sa chemise poisseuse, collée à sa peau salée par une sueur de voyage acre. Quelque chose, dans son ventre, se contracta. Une peur viscérale partagée d'une attente qui touchait à sa fin. L’impression étrange et inquiétante d’être attendu. Le sentiment d'être seul depuis qu'on lui avait même enlevé le visage familier de sa propre mère.
«Nó an bhfuilimid ag druidim níos gaire, a Mháthair ?»
Son irlandais était rouillé mais il n'aurait pas songé à s'adresser à elle d'une autre manière que celle là en cet instant précis. Un instinct.
«Tá a fhios agat, a mhic.»
Les larges sabots claquèrent sur un vieux pont de pierre couvert de lierre. Le ruisseau qui courrait en contrebas était jonché d'embacles comme si un orage récent avait provoqué une crue. Dans les amas de branches enchevêtrées on pouvait distinguer des squelettes d’anguilles. L’air se chargeait d’iode et de mousse. On s'était approché de la mer.
Le fidèle chemin contourna un escarpement et la vue s’ouvrit, brutalement, sur une lande nue, grise et ravinée au centre de laquelle un chêne aussi cyclopéen que mort se dressait. Ses branches torses et dépouillées de leur écorce lui donnait l'air avoir été écorché jusqu'à l'os. Sa forme était cohérente avec une telle torture. Plus loin, entre deux monticules de bruyère, une longue bâtisse de pierre se devinait, difforme, sombre, accrochée à la roche comme un fossile érodé.
Sans qu'Aliosus ne distingue le moindre geste de Willow, le tinker marqua une pause. Il n'y avait désormais plus aucune trace sur le sol. C'était la fin du chemin, et celle du voyage. Commençait à présent un nouvel inconnu.
Le tinker continuait pourtant d’avancer, opiniâtre où bien peut être angoissé par sa cargaison, toujours était il que l'animal trapu poursuivait sa route comme si quelque chose, un instinct enfoui, lui avait dicté la trajectoire, au delà des intentions de Willow. La verdine était tirée, cahotant sur ses larges roues, crissant doucement sur les graviers d'un chemin qui n'avait plus été emprunté depuis semblait il des décennies, avalé par les touffes de bruyères sombres, les bancs d'herbes hautes aux couleurs fauves et les flaques stagnantes où coassaient ça et là des formes floues. Le bardage en bois de l'antique caravane, un reading wagon de deux mètres de long pourvu de deux fenêtres à quatre carreaux, un puit de lumière, une volée de marche conduisant à l'étroite porte arrière, suintait la condensation froide, perlé de lichens jaune pâle donnant, en se mélangeant aux surfaces où la vieille peinture verte s'écaillait en laissant voir le bois, un camouflage qui aurait probablement pu leur permettre de passer inaperçu si seulement il était existé une âme qui vivat à des miles autour d'eux. Les carreaux se couvraient suspicieusement de buée comme si une volonté extérieure préférait soustraire à la vue d'Aliosus les paysages mornes et désolés d'une Irlande sauvage et inconnue.
Il s’était tu depuis une éternité.
La curiosité enthousiasmée du début avait rapidement laissé place aux interrogations sans réponses et à la perception sourde d'une solennité qui s'était imposée d'elle même. Extrayant du garçon tout velléité de se montrer plus loquace qu'à l'habitude, voir de parler tout court.
Il ne savait plus vraiment depuis quand ils étaient partis. L’aube était-elle de ce matin, ou du précédent ? Peut-être plus loin encore, ou peut être n’y avait-il plus de matin. Après tout, le ciel qu'il pouvait distinguer, lorsqu'il s'allongeait sur la couchette trop étroite, levant les yeux en direction du puit de lumière installé sur le toit, ne semblait qu'être un nouveau plafond au dessus de celui de la cariole, fait de plomb gris et froid, aux reflets d'un bleu livide, d’où pendaient de longues traînées éthérées, comme des toiles d'araignées déchirées par une griffe invisible. Depuis combien de temps le soleil n'avait-il pas percé ? Cela non plus il n'y songeait plus vraiment. La seule lumière était fade et filtrait si péniblement qu'elle coulait comme des gouttes d'encre vaguement jaunâtre, déformant la réalité, gommant les reliefs, allongeant les ombres. Il lui semblait avoir pénétré dans un tableau. Était ce donc comme cela que les personnages peints des œuvres sorcières se sentaient ? Certains ignoraient il leur condition de formes tracées au pinceau et à la truelle, leur matière faite d'huile, de pigments et d'œuf ?
Les longs doigts pâles de Willow tenaient la bride du tinker d'une main ferme qui ne semblait s'être jamais relâchée du voyage. Elle apparaissait curieusement plus sèche et plus vieille qu'à son habitude. Son autre main reposait, paume ouverte, doigts légèrement repliés dans la familière position qui les faisaient ressembler à des serres, sur sa cuisse. Elle ne parlait pas. Elle n'avait rien dit depuis qu'ils avaient passés le carrefour de Bally-na-Cloch, trois heures plus tôt — un carrefour désert, aux panneaux tant effacés par la mousse que lui les avait pris pour des reliquats d'arbres morts. Sa mère était descendue et avait fait quelques pas vers une tronc creux qui semblait rempli de sorte de champignons blanchâtres. Elle avait plongé une main dans les replis de dentelle de son décolleté, en avait sorti un petit crâne d'oiseau qu'elle avait jeté dans le tronc. Le bruit sec de l'os frappant l'os avait fait comprendre au jeune homme qu'il ne s'agissait pas de champignons qui remplissaient cette cavité. Puis, elle avait simplement dit, probablement à sa seule intention.
«Ceart.» Elle avait simplement pris à droite, sans hésitation, et le paysage avait commencé à se refermer sur eux.
Depuis, les villages s’étaient raréfiés, remplacés par des rares masures aperçues depuis une vague colline, puis elles avaient elles aussi disparues.
Il n’y avait plus de lignes électriques depuis longtemps. Plus de clôtures. Plus de traces moldue, ni humaine d'ailleurs, à des rares exceptions, comme les murs de pierres sèches et grise à semi éboulés, d'orphelins piquets où les ronces avaient remplacés les barbelés depuis longtemps, un panneau de bois peint d'un nom inconnu à peine lisible, penchant de guingois, le faisant passer pour une tombe. Et bien sur, cette trace à peine perceptible sur le sol, le chemin qu'ils suivaient.
Aliosus regardait sans plus vraiment voir. Ses yeux suivaient les formes dans les arbres — chacun semblait avoir été brisé, tordu, torturé presque, pour avoir poussé dans des positions aussi fantasmagoriques qui lui firent songer à une version malade et corrompue de l'épaisse et noire forêt du domaine de Lübeck des ses aïeux teutons. Mais ce n'était pas de ce côté de sa famille que ce voyage allait le mener. Les yeux des arbres l'observaient, et s'il s'était habitué depuis longtemps à ces gravures en cercles concentriques dans l'écorce qui émaillaient ça et là certains troncs particulièrement dérangeant par leur silhouette presque humaine, il ne s'était pas fait à cette sensation viscérale que ces sillons anciens semblaient bel et bien le suivre du regard. Là, les branches d'un bouleaux lépreux faisaient autant de pendus se balançant à leur gibet. Ici, béait une gueule noire, centre d'un chêne énorme fendu par la foudre, semblait hurler d'un cri de douleur qui ne faisait aucun bruit, et pourtant, l'entendre n'aurait pas semblé la chose la plus surprenante pour Aliosus.
La forêt, ici, était vivante, pas au sens évident et convenu par tout à chacun, mais au sens primitif, sauvage et hostile. Il semblait que cela faisait des siècles qu'elle luttait pour faire disparaitre le chemin qui, lui, persistaient en se mouvant à travers les obstacles, les racines vicieuses, les rocs immémoriaux, il se tordait pour éviter une crevasse scélérate, se rétractait, s'enfonçait à la manière d'un fossé si creux que les berges atteignaient l'encolure de la bête qui les tractait inlassablement. La relative chaleur de la saison faisait remonter l'humidité des tourbières et avec elle tout le cortège d'odeurs de mousses, de sphaignes et d'animaux piégés dans les tremblants qui, sous l'effet de l'acidité extrême et du manque d'oxygène, pourrissaient à une allure ralentie et avaient infiltré l'habitacle de la verdine depuis bien longtemps. L'idée même de tenter quoi que ce soit de magique pour purifier un tant soit peu l'air lui avait bien traversé l'esprit, une heure ou nu jour auparavant, mais il avait senti que sa baguette jouerait son rôle en temps voulu, et que sa mère ne lui pardonnerait pas d'en faire usage pour une raison aussi méprisable. qui Elle se refermait derrière eux. Le chemin se tordait, se rétractait, s’effilochait dans les tourbières. L’odeur de tourbe mouillée, de mousse pourrissante et de bêtes mortes s’infiltrait dans l’habitacle malgré les sortilèges de purification.
Ils passèrent un ruisseau. L’eau y était noire. Un grand échassier les regarda passer sans s'ébattre. Un grand héron au plumage gris tacheté de brun. Aliosus le regarda, l'oiseau tourna la tête dans sa direction, le fixa avec ses yeux jaune, puis piqua abruptement son bec dans l'eau pour en ressortir un serpent qui se tordait hypnotiquement, désormais prisonnier du bec de la créature qui de nouveau fixa Aliosus, du moins en était il persuadé. Il reprit sa place sur la banquette, ajoutant les oiseaux sur la liste des choses à éviter d'observer au cours de ce voyage.
Willow ne détourna pas les yeux. Leur cheval avançait toujours à la même allure.
Elle semblait être entrée dans une sorte de transe, où du moins une médiation qu'Aliosus ne lui connaissait pas. Il savait qu'il n'avait été témoin que d'une infime partie des rituels privés de la spiritualité de sa mère, mais à mesure qu’ils avançaient, son visage s’allongeait, devenait plus sévère. Ses rides s'étaient creusées autour de sa bouche, d’ordinaire dissimulées par le charme plus ou moins subtil qu'elle arborait dans la société. Il connaissait son sourire ravageur et carnassier d'un prédateur qui se régale à l'avance de sa proie, mais sa mâchoire contractée dessinait cette fois une ligne d’ombre le long de sa joue qui la rendait plus inquiétante encore qu'une fois alcoolisée au milieu des plus grandes fortunes du pays. Elle ne se ressemblait plus guère, elle avait lentement changé comme le paysage. Elle devenait autre chose, quelque chose né de collines, des marais et des pierres levées en adoration de divinités oubliées de tous. Ou presque.
Le temps continuait de s'égrener sans logique. S'étaient ils arrêtés pour la nuit et partagé un morceau de pain noir ou était-ce seulement la veille ? Ce renard qui traversait devant eux, portant dans sa gueule noire de sang séché un oiseau dont la tête pendait mollement sur le côté, était-ce la seconde fois qu'il le voyait, ou bien était ce une sensation de déjà vu ? Ou bien un rêve, ce qui aurait expliqué le plumage trop rose de l'oiseau, trop semblable à de la peau, et le regard trop noir du renard à la fourrure grise marbrés de taches foncées.
Aussitôt après, un peu plus loin, des heures plus tard, ils franchirent la crête d'une colline au sommet de laquelle, pelé par le vent, alignement épars de pierres dressées semblaient marquer une limite, un avertissement. Elles étaient courtes, trapues, à peine plus hautes qu'Aliosus lui même. Faites de grès, elle paraissaient terriblement massives. De là où ils se trouvaient, le jeune homme pouvait distinguer un peu le paysage, du moins jusqu'à ce l'éternelle brume ne le rende aveugle. Un petit troupeau de mouton sans chien ni berger paissait sans un bêlement et en évitant manifestement l'un des mégalithe à proximité.
«Táimid ag druidim níos gaire.»
La voix inhabituellement rauque de Willow glaça le sang de son fils. Elle avait parlé lorsque la verdine avait dépassé les pierres. Lui avait presque fini par se résoudre à ce voyage qui ne finirai jamais. Étaient-ce trois jours ou une semaine qui s'étaient écoulés, il ne le saurait probablement jamais, quelle que soit la raison de cette dilatation de l'espace et du temps. A partir du moment où il avait vu l'attelage, il avait su que quelque chose d'important avait lieu, et que le temps passé en chemin revêtait, en lui même, une signification.
Aliosus se redressa légèrement. Il sentit ses muscles tendus sous sa chemise poisseuse, collée à sa peau salée par une sueur de voyage acre. Quelque chose, dans son ventre, se contracta. Une peur viscérale partagée d'une attente qui touchait à sa fin. L’impression étrange et inquiétante d’être attendu. Le sentiment d'être seul depuis qu'on lui avait même enlevé le visage familier de sa propre mère.
«Nó an bhfuilimid ag druidim níos gaire, a Mháthair ?»
Son irlandais était rouillé mais il n'aurait pas songé à s'adresser à elle d'une autre manière que celle là en cet instant précis. Un instinct.
«Tá a fhios agat, a mhic.»
Les larges sabots claquèrent sur un vieux pont de pierre couvert de lierre. Le ruisseau qui courrait en contrebas était jonché d'embacles comme si un orage récent avait provoqué une crue. Dans les amas de branches enchevêtrées on pouvait distinguer des squelettes d’anguilles. L’air se chargeait d’iode et de mousse. On s'était approché de la mer.
Le fidèle chemin contourna un escarpement et la vue s’ouvrit, brutalement, sur une lande nue, grise et ravinée au centre de laquelle un chêne aussi cyclopéen que mort se dressait. Ses branches torses et dépouillées de leur écorce lui donnait l'air avoir été écorché jusqu'à l'os. Sa forme était cohérente avec une telle torture. Plus loin, entre deux monticules de bruyère, une longue bâtisse de pierre se devinait, difforme, sombre, accrochée à la roche comme un fossile érodé.
Sans qu'Aliosus ne distingue le moindre geste de Willow, le tinker marqua une pause. Il n'y avait désormais plus aucune trace sur le sol. C'était la fin du chemin, et celle du voyage. Commençait à présent un nouvel inconnu.
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