Prétexte à l'observation du Père
Mai 2050
180, Buck Street, Camden, Londres.
C’était un jeudi, autour d’une tasse de thé et entre deux ouragans, que j’en avais appris davantage sur la famille d’Aelle. Sa mère était une guérisseuse au sein de la Nouvelle Sainte Mangouste et je l’avais apparemment déjà rencontrée. Son père était librairie et je l’avais, lui aussi, déjà vu. Évidemment, je n’en avais aucun souvenir. Si je m’étais demandée si j’avais vu Arya Bristyle lors de mon plus récent séjour à l’hôpital des sorciers, ce n’était aujourd’hui pas elle qui m’intéressait le plus. Puisque mes compétences en termes de magie étaient limitées, que Fleury & Bott ne m’avait que moyennement convaincue malgré le bon stock d’ouvrages de la librairie et parce que j’étais en recherche de livres plus… précis, je décidai de me rendre au Dôme Libre, la boutique de Zile Bristyle, paternel de ma jeune tempête. Ma quête avait un double objectif : explorer le fonds de librairie du Dôme et mettre un visage sur l’homme qui avait donné naissance à une sorcière telle qu’Aelle.
Même si Zile Bristyle ne pouvait pas avoir le moindre indice sur mon identité et que je n’avais d’ailleurs nullement l’intention de me perdre dans une discussion avec lui, je tenais, par pure manifestation de l’ego, à lui faire une très bonne impression. J’avais donc revêtu ma plus belle chemise de soie blanche (qui avait rongé mes économies), mon pantalon souple noir et mes mocassins à franges montés sur plateforme, si bien lustrés qu’on aurait presque pu y voir son reflet. J’avais également passé un temps fort peu raisonnable à arranger mes cheveux qui avaient la fâcheuse tendance à partir dans tous les sens au sortir du lit et j’avais masqué mes cernes violacés sous une petite couche de correcteur pour avoir l’air frais et dispos, m’évitant de ressembler à un cadavre ranimé déguisé en jeune femme. Il me fallait du temps et beaucoup d’efforts pour accepter mon reflet dans le miroir ; plus encore lorsque je voulais impressionner des inconnus qui n’avaient cure de mon apparence. Je me redressai de toute ma hauteur, tirant sur mon cou et mes vertèbres pour me grandir et me donner un air très digne, avant de me mettre en route pour le Dôme Libre, un sac à main de cuir noir à grande anse sur l’épaule. Marshall avait eu la gentillesse de me l’enchanter pour qu’il puisse accueillir mes volumineux achats et j’avais détesté me reposer sur lui pour me rendre ce service.
Le Dôme Libre, Londres.
Je pris une grande inspiration avant d’entrer dans la librairie du père Bristyle. Je n’avais rien à prouver mais je voulais le prouver malgré tout. Le gérant du Dôme n’était pas au courant que sa fille me rendait visite (presque) tous les jeudis mais moi, je ne pouvais pas me sortir cette idée de la tête. Elle ne passe pas son temps libre avec n’importe qui, votre fille, vous savez ! Regardez donc comme je présente bien ! Je secouai la tête pour évacuer le ridicule de mes pensées. J’étais là pour chercher des livres. Point, à la ligne. Il fallait que j’arrête de me parasiter l’esprit avec des inquiétudes inutiles et puériles.
Di-ling ! fit la clochette quand je poussai la porte d’entrée. Le Dôme Libre était un endroit fascinant. Ce n’était pas une librairie ennuyeuse où les livres dorment sur les étagères poussiéreuses : ils semblaient pleins de vie. Certains volaient difficilement d’une bibliothèque à une autre comme des oiseaux trop lourds, d’autres s’arrangeaient dans les étagères pour retrouver l’emplacement qui était censé être le leur. Sur le comptoir, je remarquai une jolie cloche en verre qui semblait abriter un nuage qui dégageait une douce lumière. Comme un insecte attiré par la lumière, je me dirigeai vers l’objet magique et je me penchai dessus pour l’observer. Je fus prise d’une furieuse envie de soulever la cloche pour caresser le nuage mais je me retins ; de toute façon, j’imaginais que la cloche serait scellée pour empêcher les curieux comme moi de faire s’évaporer le nuage emprisonné.
Une tête passa par la porte à droite du comptoir et je me redressai subitement, adoptant une posture très fière et innocente, comme si je n’étais pas du tout en train de m’imaginer faire des bêtises. Je découvris alors un homme avenant, plutôt grand, au visage très doux. Il m’offrit un regard chaleureux malgré ses yeux sombres – comme ceux d’Aelle – et un sourire sincère, tandis qu’il m’invitait à prendre librement connaissance de son fonds. Je restai figée un instant en l’observant, dressant mentalement la liste de ses ressemblances avec sa fille. Malgré quelques traits physiques communs, notamment ces yeux sombres, le père et la fille ne semblaient pas avoir été taillés dans la même pierre. L’un était ouvert et accueillant quand l’autre passait la moitié de son temps à bouder et se renfermer sur elle-même comme une huître récalcitrante.
« Merci, fis-je poliment, adressant au père Bristyle un hochement de tête entendu. »
Je me retournai pour mieux dévisser mon regard inquisiteur de son visage et j’explorai les rayonnages de la boutique. D’un côté les best-sellers (lire ce que tout le monde avait lu ne m’intéressait pas), de l’autre les ouvrages Moldus (ce n’était pas l’objet de ma recherche), puis tel ou tel domaine de la magie : la métamorphose, les potions, les sortilèges d’attaque et de défense, les créatures dangereuses et moins dangereuses, l’histoire de la magie et les figures célèbres de l’histoire… Je m’arrêtai plus longuement sur les livres entrant sous l’étiquette « Magies du Monde » et je penchai la tête pour explorer chaque titre : ils me semblaient tous plus mystérieux les uns que les autres. Je feuilletai un ouvrage sur la Magie en Asie de l’Est, sur le vaudou louisianais et ses origines béninoises, et quelques autres livres évoquant les légendes d’Europe de l’Est et du Nord. Si j’avais pu, j’aurais tout pris, mais mon maigre salaire de serveuse ne me permettait pas de m’offrir tous les livres que je voulais. Si je pouvais travailler dans un lieu rempli de livres, en revanche, et avoir un accès illimité à tout ce fonds… Je me retournai pour m’imprégner de l’ambiance de la boutique et je m’imaginais travailler ici, lisant un livre en attendant les clients, à peine dérangée par les battements d’ailes des livres volants.
Je continuai mon exploration en cherchant plus spécifiquement des ouvrages sur le type de magie que j’avais pratiqué, quand j’étais une vraie sorcière. J’imaginais que les livres traitant de magie noire ne devaient pas être mis en avant, alors je gagnai le fond de la boutique. Je ne découvris que quelques bouquins qui me semblaient très généralistes : Émotions et couleurs de la Magie, Noire ou Blanche : catégorisation impartiale des actes de magie, Le Grand Recueil des Maléfices et des Malédictions… Rien qui ne semblait suffisamment percutant pour mon esprit trop curieux. Je pensais qu’il valait mieux ne rien acheter de ce côté-là, même si j’aurais pu être tentée par le recueil des maléfices et des malédictions Si je venais à croiser Zile Bristyle en présence d’Aelle, je ne voulais pas qu’il puisse dire : « je me souviens vous avoir vue dans ma boutique… Ainsi donc, vous aimez les maléfices ? » et qu’il pense avec méfiance : « j’espère que vous ne lancez pas de sortilèges douteux sur ma fille ! ».
Je ne quittai la boutique qu’avec un ouvrage généraliste sur les différentes magies dans le monde, histoire de ne pas repartir les mains vides. J’y apprendrais certainement beaucoup de choses intéressantes et il me semblait essentiel de m’intéresser d’abord aux sujets généraux avant de me perdre dans les essais sur les manifestations magiques des sorciers de Papouasie-Nouvelle-Guinée au douzième siècle.
1281 mots
Thème : Livres
180, Buck Street, Camden, Londres.
C’était un jeudi, autour d’une tasse de thé et entre deux ouragans, que j’en avais appris davantage sur la famille d’Aelle. Sa mère était une guérisseuse au sein de la Nouvelle Sainte Mangouste et je l’avais apparemment déjà rencontrée. Son père était librairie et je l’avais, lui aussi, déjà vu. Évidemment, je n’en avais aucun souvenir. Si je m’étais demandée si j’avais vu Arya Bristyle lors de mon plus récent séjour à l’hôpital des sorciers, ce n’était aujourd’hui pas elle qui m’intéressait le plus. Puisque mes compétences en termes de magie étaient limitées, que Fleury & Bott ne m’avait que moyennement convaincue malgré le bon stock d’ouvrages de la librairie et parce que j’étais en recherche de livres plus… précis, je décidai de me rendre au Dôme Libre, la boutique de Zile Bristyle, paternel de ma jeune tempête. Ma quête avait un double objectif : explorer le fonds de librairie du Dôme et mettre un visage sur l’homme qui avait donné naissance à une sorcière telle qu’Aelle.
Même si Zile Bristyle ne pouvait pas avoir le moindre indice sur mon identité et que je n’avais d’ailleurs nullement l’intention de me perdre dans une discussion avec lui, je tenais, par pure manifestation de l’ego, à lui faire une très bonne impression. J’avais donc revêtu ma plus belle chemise de soie blanche (qui avait rongé mes économies), mon pantalon souple noir et mes mocassins à franges montés sur plateforme, si bien lustrés qu’on aurait presque pu y voir son reflet. J’avais également passé un temps fort peu raisonnable à arranger mes cheveux qui avaient la fâcheuse tendance à partir dans tous les sens au sortir du lit et j’avais masqué mes cernes violacés sous une petite couche de correcteur pour avoir l’air frais et dispos, m’évitant de ressembler à un cadavre ranimé déguisé en jeune femme. Il me fallait du temps et beaucoup d’efforts pour accepter mon reflet dans le miroir ; plus encore lorsque je voulais impressionner des inconnus qui n’avaient cure de mon apparence. Je me redressai de toute ma hauteur, tirant sur mon cou et mes vertèbres pour me grandir et me donner un air très digne, avant de me mettre en route pour le Dôme Libre, un sac à main de cuir noir à grande anse sur l’épaule. Marshall avait eu la gentillesse de me l’enchanter pour qu’il puisse accueillir mes volumineux achats et j’avais détesté me reposer sur lui pour me rendre ce service.
________
Le Dôme Libre, Londres.
Je pris une grande inspiration avant d’entrer dans la librairie du père Bristyle. Je n’avais rien à prouver mais je voulais le prouver malgré tout. Le gérant du Dôme n’était pas au courant que sa fille me rendait visite (presque) tous les jeudis mais moi, je ne pouvais pas me sortir cette idée de la tête. Elle ne passe pas son temps libre avec n’importe qui, votre fille, vous savez ! Regardez donc comme je présente bien ! Je secouai la tête pour évacuer le ridicule de mes pensées. J’étais là pour chercher des livres. Point, à la ligne. Il fallait que j’arrête de me parasiter l’esprit avec des inquiétudes inutiles et puériles.
Di-ling ! fit la clochette quand je poussai la porte d’entrée. Le Dôme Libre était un endroit fascinant. Ce n’était pas une librairie ennuyeuse où les livres dorment sur les étagères poussiéreuses : ils semblaient pleins de vie. Certains volaient difficilement d’une bibliothèque à une autre comme des oiseaux trop lourds, d’autres s’arrangeaient dans les étagères pour retrouver l’emplacement qui était censé être le leur. Sur le comptoir, je remarquai une jolie cloche en verre qui semblait abriter un nuage qui dégageait une douce lumière. Comme un insecte attiré par la lumière, je me dirigeai vers l’objet magique et je me penchai dessus pour l’observer. Je fus prise d’une furieuse envie de soulever la cloche pour caresser le nuage mais je me retins ; de toute façon, j’imaginais que la cloche serait scellée pour empêcher les curieux comme moi de faire s’évaporer le nuage emprisonné.
Une tête passa par la porte à droite du comptoir et je me redressai subitement, adoptant une posture très fière et innocente, comme si je n’étais pas du tout en train de m’imaginer faire des bêtises. Je découvris alors un homme avenant, plutôt grand, au visage très doux. Il m’offrit un regard chaleureux malgré ses yeux sombres – comme ceux d’Aelle – et un sourire sincère, tandis qu’il m’invitait à prendre librement connaissance de son fonds. Je restai figée un instant en l’observant, dressant mentalement la liste de ses ressemblances avec sa fille. Malgré quelques traits physiques communs, notamment ces yeux sombres, le père et la fille ne semblaient pas avoir été taillés dans la même pierre. L’un était ouvert et accueillant quand l’autre passait la moitié de son temps à bouder et se renfermer sur elle-même comme une huître récalcitrante.
« Merci, fis-je poliment, adressant au père Bristyle un hochement de tête entendu. »
Je me retournai pour mieux dévisser mon regard inquisiteur de son visage et j’explorai les rayonnages de la boutique. D’un côté les best-sellers (lire ce que tout le monde avait lu ne m’intéressait pas), de l’autre les ouvrages Moldus (ce n’était pas l’objet de ma recherche), puis tel ou tel domaine de la magie : la métamorphose, les potions, les sortilèges d’attaque et de défense, les créatures dangereuses et moins dangereuses, l’histoire de la magie et les figures célèbres de l’histoire… Je m’arrêtai plus longuement sur les livres entrant sous l’étiquette « Magies du Monde » et je penchai la tête pour explorer chaque titre : ils me semblaient tous plus mystérieux les uns que les autres. Je feuilletai un ouvrage sur la Magie en Asie de l’Est, sur le vaudou louisianais et ses origines béninoises, et quelques autres livres évoquant les légendes d’Europe de l’Est et du Nord. Si j’avais pu, j’aurais tout pris, mais mon maigre salaire de serveuse ne me permettait pas de m’offrir tous les livres que je voulais. Si je pouvais travailler dans un lieu rempli de livres, en revanche, et avoir un accès illimité à tout ce fonds… Je me retournai pour m’imprégner de l’ambiance de la boutique et je m’imaginais travailler ici, lisant un livre en attendant les clients, à peine dérangée par les battements d’ailes des livres volants.
Je continuai mon exploration en cherchant plus spécifiquement des ouvrages sur le type de magie que j’avais pratiqué, quand j’étais une vraie sorcière. J’imaginais que les livres traitant de magie noire ne devaient pas être mis en avant, alors je gagnai le fond de la boutique. Je ne découvris que quelques bouquins qui me semblaient très généralistes : Émotions et couleurs de la Magie, Noire ou Blanche : catégorisation impartiale des actes de magie, Le Grand Recueil des Maléfices et des Malédictions… Rien qui ne semblait suffisamment percutant pour mon esprit trop curieux. Je pensais qu’il valait mieux ne rien acheter de ce côté-là, même si j’aurais pu être tentée par le recueil des maléfices et des malédictions Si je venais à croiser Zile Bristyle en présence d’Aelle, je ne voulais pas qu’il puisse dire : « je me souviens vous avoir vue dans ma boutique… Ainsi donc, vous aimez les maléfices ? » et qu’il pense avec méfiance : « j’espère que vous ne lancez pas de sortilèges douteux sur ma fille ! ».
Je ne quittai la boutique qu’avec un ouvrage généraliste sur les différentes magies dans le monde, histoire de ne pas repartir les mains vides. J’y apprendrais certainement beaucoup de choses intéressantes et il me semblait essentiel de m’intéresser d’abord aux sujets généraux avant de me perdre dans les essais sur les manifestations magiques des sorciers de Papouasie-Nouvelle-Guinée au douzième siècle.
1281 mots
Thème : Livres
Équipe Modératus - Avatar cosmique par L. Vance
Mère du dragon - Justice funèbre - Grande Prêtresse Noire - DJ Kraken | ▶
Mère du dragon - Justice funèbre - Grande Prêtresse Noire - DJ Kraken | ▶