Recueil d'OS 4 Rue des étoiles

10 juillet 2047

Déménager n'est pas un symbole de renaissance. Ce n'est pas un nouveau départ, une façon d'enterrer le passé. Non, c'est surtout un symbole de pauvreté, ou de dettes, en fonction des gens. Le pincement au cœur qu'avait ressenti la noiraude en versant ses gallions à l'agence immobilière n'égalait aucune autre souffrance qu'elle avait connu. Il fallait dire que les appartements dans la capitale sorcière étaient bien coûteux. Adélaïde avait pensé y être préparée, pourtant, rien ne l'avait averti qu'un tel montant lui serait demandé ! C'était avec un sourire amer qu'elle avait payé son logement. D'après ce que l'agent lui avait expliqué, la plupart des familles qui achetaient par ici s'attaquait directement au bâtiment tout entier, pour y avoir des suites luxueuses, et y loger un grand nombre de leurs proches. Tant qu'ils avaient l'argent, cela ne dérangeait personne, mais elle ne pouvait s'empêcher de penser à leur sentiment lorsqu'ils eurent dû se séparer de leur fier et précieuse monnaie. Il persistait une différence entre avoir l'argent et vouloir s'en séparer. Comment se débrouillaient les membres fortunés de la société sorcière, pour ne pas ressentir une si grande perte après ce genre d'achat ? Ou peut-être était-ce le cas ? Adélaïde, elle, n'était pas vraiment ce qu'on pourrait appeler quelqu'un d'avare, même si parfois, sans vraiment savoir pourquoi elle s'accrochait éperdument à son argent, comme le ferait un parent avec son enfant. Évidemment, aux yeux de l'Allemande, l'argent était bien plus précieux qu'un petit plein de morve, surtout quand on sait le prix que coûtent l'entretien et le maintien en vie de ces minuscules êtres. Voilà une façon tout à fait raisonnable de la dissuader d'avoir des enfants. Et de toute manière, avec qui pourrait-elle en avoir ? Car elle avait beau s'étaler sur le sujet, mais sa récente possession était bien dû à l'événement qui la freinerait totalement dans ce genre de projets. De toute façon, quitter un homme pour en recueillir l'enfant perdait toute sa valeur libératrice. Elle devrait toujours garder un lien, plus ou moins fin, avec lui, ne serait-ce que pour le bien du petit. Heureusement, l'état actuel des choses lui permettait tout juste de se sentir totalement déchaîné de cette emprise toxique que détenait Antonn sur elle.

Adélaïde n'avait aucune envie de voir apparaître et disparaître la vision de cet homme au sein de son esprit. Elle s'était efforcée de l'effacer pour quelques jours, en tentant de combler son esprit de toute sorte d'activités, ce qui avait prodigieusement fonctionné. Mais maintenant qu'elle se retrouvait face au tour nouveau lieu qui était le sien, à elle et personne d'autre, une impression amère s'était emparée de son corps, remontant jusqu'à sa gorge. Le goût de l'impudicité n'avait jamais été aussi écœurant. Tant dévoiler ses sentiments à celui qui trahissait n'a jamais été bon pour personne. La bouche pâteuse, elle s'efforçait de ravaler ce malaise au souvenir de son craquage douloureux. L'astronome ne méritait pas de souffrir. Pourquoi étaient-ce toujours les victimes qui avaient mal ? Pourquoi, étaient-elles désignées comme les entières responsables de la décision ? Pourquoi étaient-elles toujours sermonnées, et jamais les coupables ? Et surtout, pourquoi étaient-elles si peu écoutées ? La trentenaire n'avait pas osé contacter quiconque pour en parler. Elle avait simplement déposé sa démission dans prévenir ses collègues qui, de toute évidence, auraient eu pitié. Des amies ? Elles ne courraient pas les rues. C'était quelque chose qu'étrangement, la brune n'avait jamais vraiment soulevé. Tant d'heures passées à travailler, et si peu à s'amuser. Des connaissances, certes, mais jamais ceux qu'on pourrait appeler amis. Seul Iaros aurait pu prétendre à ce titre, mais même lui ne représentait pas la perception exacte de ce qu'on pourrait appeler un ami. En fin de compte, elle passait bien plus de temps avec Linh qu'avec son père. Quoiqu'il en soit, peu avaient pu être là pour elle. Et il était hors de question de contacter sa famille. Et puis quoi encore ? Lothar qui lui demanderait de rentrer immédiatement en Allemagne ? Simon qui se déplacerait spécialement pour ensuite ne plus la lâcher ? Sans parler de ses grands-parents qui paniqueraient totalement à l'annonce. Sean et Victoria la voyaient déjà mariée à cet homme, avec une flopée d'enfants adorables. En y repensant, ils étaient bien les seuls à être au courant de sa relation. Raison de plus pour ne pas envoyer de hibou à son père : lui qui s'efforçait de ne pas médire d'eux, qui sait ce qu'il serait prêt à faire lorsqu'il apprendrait que sa fille, de son sang, avait confié des informations sur sa vie privée aux parents de sa femme ? Le peu de bienveillance qui restait à cet homme ne pouvait se volatiliser ainsi. Avoir la possibilité de n'en alerter personne était un privilège à absolument saisir si on espérait avoir une vie tranquille.

Aujourd'hui, enfin, serai le premier jour dans son nouveau chez soi. Elle avait récupéré les clés dans la matinée, et avait un peu traîné en ville avant de se rendre sur les lieux, munie de sa valise sans fond où bon nombre de ses affaires était fourrées. Adélaïde avait poussé la porte extérieure de l'immeuble, émerveillée encore une fois par la beauté du hall d'entrée. Une petite étiquette scintillante était reliée au trousseau, où était inscrit le numéro de son appartement, bien qu'elle n'eut pas besoin de le consulter, se souvenant parfaitement de l'endroit où elle devait se rendre. Traînant son bagage d'une main, avançant avec sa canne de l'autre, elle se retrouva face à l'entrée somptueusement détaillée, et y enfonça sa clé en se baissant afin d'être à portée de la serrure. Le cliquetis du système d'engrenages parvenait délicieusement aux oreilles de la femme, dont le cœur battait de plus en plus fort à mesure que le verrou s'ouvrait. D'un mouvement fluide et élégant, elle se redressa, et poussa la porte du pommeau de sa canne. Lentement, l'intérieur lui fut à nouveau révélé. Quelques meubles de sa possession avaient déjà été installés la veille, à sa demande.

La lumière tamisée par les épais rideaux bordeaux ne parvenait presque pas aux yeux pétillants d'Adélaïde qui pénétra complètement à l'intérieur avant de refermer derrière elle. La perspective de se savoir chez soi avait quelque chose d'indescriptible, une légèreté nouvelle. La plupart des pièces étaient meublées d'objets tout neufs achetés spécialement en fonction de la conception des lieux, ayant laissés la plupart de son mobilier à Antonn. Elle laissa tomber sa canne et son manteau dans l'embrasure et se précipita un peu partout dans la maison pour l'admirer, comme si elle ne l'avait pas visité quelques semaines plus tôt, ou qu'elle avait ressenti l'irrépressible besoin de vérifier que les murs n'avaient pas changé de place pendant son absence. Chaque petit détail, des moulures au simple aspect du parquet, tout charmait son regard. Après une dizaine de minutes à s'extasier devant le plafond du salon, elle emprunta les escaliers qui menaient au second étage. Le bois sombre des marches craquait faiblement à chaque appui de ses pas. Sa main parcourut la rambarde avec attention. Elle y tapota son annuaire, ce qui provoqua un petit ploc lorsque le métal de sa bague rencontra le matériau. Adélaïde se surprit à penser que chaque bricole de cette demeure avait un charme qui lui était bien propre. Une histoire qu'ils ne voulaient pas conter, mais qui transparaissait par instant lorsqu'on leur prêtait de l'attention. La Brennen ne savait quel âge pouvait bien avoir ce lieu. Tout ce qu'elle arrivait à dire, c'est que chaque recoin de ces immeubles ait été construit avec la plus grande précision et passion du monde.

Celle-ci franchit rapidement les derniers mètres qui la séparaient du niveau supérieur, et s'engouffra dans le couloir où, de parte et d'autre, se trouvait de nombreuses autres portes, souvent celles de chambres ou salle de bain. L'étage était tout aussi somptueux que le rez-de-chaussée, et pendant quelques instants, elle fut presque ravie d'avoir quitté l'amour de sa vie pour se retrouver dans un tel lieu. D'un Accio maîtrisé, sans se la prendre en pleine figure, elle saisit sa valise, et en sortit objet après objet, dont elle laissa sa magie s'occuper. Quelques Locomotor plus tard, l'appartement tout entier laissait entendre qu'il était habité depuis des années. Chaque meuble avait trouvé sa place, surmonté de décoration plus ou moins de bon goût, selon les avis. Adélaïde savait simplement que cela lui plaisait, et c'était tout ce qui comptait.

Reposant son dos sur le canapé moelleux, elle fixait le vide. Peut-être était-il en effet temps de faire quelque chose ? De discuter avec quelqu'un ? Les bras croisés, la réflexion était laborieuse. Dans tous les cas, les hiboux finiraient par la trouver, eux ou n'importe qui d'autre. Mieux ne valait pas courir le risque de mentir, ou de prétendre que tout va bien. Mais c'était si difficile de faire le bon choix ! Les minutes passèrent, ponctuées par les clacs incessants de l'horloge massive dont elle avait eu la bonne idée de placer en plein milieu du mur de l'espace de vie. Sa jambe se secouait en des mouvements rapides incontrôlés. Le stress prenait petit à petit possession de l'adulte, totalement submergée par ses avis divergents.

Que faire. La question que tout habitant de la planète Terre s'était déjà posé, sans aucun scrupule. L'interrogation qui déchirait, qui séparait, qui enrayait parfois totalement l'élan d'un individu, l'empêchant d'avancer, ou même de reculer. Tous se retrouver bloqués à un point majeur de leur existence, dont ils étaient les seuls et uniques maîtres. Comment gérer pour que la décision n'influe pas sur le quotidien d'un autre ? Sur l'avancée d'un ami ? D'un parent ? L'inconvénient de fréquenter beaucoup de monde, c'était qu'ils étaient inévitablement touchés en même temps que le principal concerné. Pour ceux-là, tout était encore plus complexe. Il fallait agir, sans pour autant détruire. Comment gagner sans faire perdre ? Ils étaient dépendants les uns des autres, comme attachés à une même corde, qui tirait inéluctablement une partie vers le haut, lorsque l'autre chutait.
Adélaïde ne connaissait que trop bien le poids de la dépendance de groupe. Bercée toute son enfance par les allées et venues commerciales au manoir, les affaires de Lothar, les accords de Maeve, sans jamais vraiment comprendre l'intérêt de ceux-ci. Maintes fois, elle avait entendu père vociférer lorsqu'un arrangement s'aggravait, qu'il perdait en importance, ou quand mère perdait des clients par on ne savait quel moyen.

Brusquement, l'astronome se releva. Une sorte d'illumination folle s'était emparée de ses réflexions, éloignant loin d'elle tout raisonnement rationnel. Éclairée par la lampe de chevet déposé sur le guéridon d'ébène, elle s'empara d'une plume rangée dans le petit pot à crayon de la table basse, et de l'envers d'un prospectus déchiré en deux. Pourquoi se laisser envahir par le doute lorsqu'on pouvait simplement se laisser emporter par l'impulsion ? Ce n'était pas l'idée la plus brillante qu'elle ait eue, mais son cerveau était totalement obsolète, alors autant se livrer à la première pratique qui se présentait. Ils feraient avec.
L'encre parcourut rapidement le faible espace d'écriture, se tordant en des lettres exagérément courbées. La calligraphie d'Adélaïde avait toujours été d'un abus spectaculaire, ce qui apparemment, ne la dérangeait pas le moins du monde. Ce qui était immodéré n'était que plus divertissant, et que serait le monde sans un peu d'originalité ? La société passait l'entièreté de sa vie à suivre une ligne de pensées et d'actions bien précises, en espérant qu'ainsi, ils ne seraient que plus acceptés par les autres. Ce raisonnement de mouton l'agaçait plus que tout, bien qu'elle fut elle-même partie de cette catégorie. Récemment, elle s'était laissé aller. Dans toute manière, elle avait été assez jugée pour ne plus se prêter à ce genre de pratique. Qu'on la trouve cynique, elle n'en avait plus grand-chose à faire. Les gens perdaient tellement de temps à décrier les autres qu'ils en oubliaient de se contenir d'abord.

Elle plia en quatre la rapide note gribouillée et se leva de son assise. La cage d'Inbrunst était fermement verrouillée par le cadenas magique qu'elle avait installé avant le déménagement. D'un rapide coup de baguette, l'oiseau fut libéré, et effectua quelques tours dans le salon en guise d'exclamation. Lorsqu'il se résigna à se calmer, Adélaïde lui confia le message et l'envoya à l'extérieur, direction Limerick. Décidément, Victoria et Sean n'allaient pas être ravis d'une telle nouvelle.

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Recueil d'OS 4 Rue des étoiles
2 août 2047

C'est dans une douce matinée d'été qu'Adélaïde s'était réveillée ce jour-là. Les forts rayons de soleil qui illuminaient la capitale sorcière n'avaient pas manqué de s'introduire au travers de ses rideaux. Mais il fallait dire qu'Inbrust était aussi en partie la cause de son réveil. À force de taper de son bec la vitre, elle avait bien dû se résigner à lui ouvrir. C'est donc à moitié réveillée qu'elle avait laissé entrer l'oiseau surexcité à l'intérieur de ses appartements, parchemin à la patte. Après l'avoir laissé virevolter quelques minutes dans le living-room –le temps de se faire un thé– la sorcière était revenue à ses côtés et avait détaché la lettre qu'il retenait prisonnière.
Sans en avoir lu le contenu, elle pouvait conjecturer différentes hypothèses sur la nature de celle-ci. Techniquement, il y avait seulement deux possibilités : premièrement, Victoria et Sean qui lui aurait déjà répondu, bien que cela soit quasiment impossible étant donné qu'ils prenaient souvent tout leur temps pour renvoyer un message, ou deuxième, la réponse à sa demande d'emploi. Sans avoir à trop y réfléchir, elle penchait plutôt pour la deuxième option, qui se faisait déjà plus plausible. Quelques jours auparavant, en effet, elle avait envoyé son CV au musée d'astronomie de la ville. Elle tenait à préciser que son déménagement avait été totalement influencé par l'existence d'un tel lieu. Évidemment, apprendre qu'il se situait dans la capitale sorcière n'avait qu'arrangé la trentenaire. Tout serait beaucoup plus facile, habitant près de tout. En ayant fait un rapide tour de son quartier, elle y avait repéré différentes boutiques à l'aspect charmant auxquelles elle ne se gênerait pas d'aller faire un détour dans les semaines qui suivront. Certains objets achetés pourront servir d'énièmes décorations dans la maison de l'adulte.

D'un bras épuisé d'avoir tout réaménagement hier soir, elle détacha le petit rouleau des pattes de l'animal et en se dépêcha d'en extraire la note. Ses pupilles parcoururent rapidement l'ensemble de la lettre, qu'elle déposa sur ses genoux avec un large sourire. Apparemment, son dossier était assez conséquent pour obtenir l'offre d'emploi qui avait été faite. Dans tous les cas, la réponse était totalement positive, et accompagnée de différentes informations à suivre pour son premier jour d'emploi. Elle se souvient avoir poussé un cri de joie qui avait sûrement résonné dans l'immeuble tout entier, mais là n'était plus de préoccupation première. Sur un grand tableau noir fixé au mur à l'aide d'un sortilège de glue, elle avait inscrit son emploi du temps des trois prochains jours avec sa baguette. La plupart des tâches constituaient à trouver une tenue raisonnable qui ferait l'affaire, ou encore s'entraîner à diverses coiffures afin de voir quelle serait la plus professionnelle. Le reste de la matinée ou donc se traduire par bordel conséquent. Des cheveux noirs traînaient un peu partout autour de la coiffeuse alors que sa tête était enrobée de bigoudis multicolores, une technique moldue appartement révolutionnaire pour faire apparaître des ondulations. Elle avait déjà tenté tresses, chignons, queue de cheval, et même des aspects un peu plus élaborer qu'on aurait tendance à arborer pour un mariage, mais rien de tout cela ne fonctionnait : Adélaïde était insatisfaite.

Quand quelque chose ne fonctionne pas, inutile de s'attarder dessus, c'était comme les hommes : s'ils n'arrivaient pas à voir le problème quelque part, mieux valait oublier et passer à autre chose. Et c'est ce qu'elle fit. Dans l'immense dressing qu'elle avait aménagé ces derniers jours, des dizaines et dizaines de cintres retenaient en suspensions des robes par centaine, classée par taille et par couleur, suivant une méthodologie bien précise qui ne devait en aucun cas être dérangée si on tenait à notre vie sur terre. Le premier niveau était dédié aux tenues du quotidien, c'est-à-dire à des robes peu sophistiquées, avec moins de détail, tandis que le second regorgeait de vêtements glorieux à l'aspect chics et riche, qu'on aurait tendance à porter une ou deux fois dans une vie, pour un mariage ou une grande cérémonie.

Pour la première fois depuis des années, elle avait revêtit une par une toutes ses pièces de collection. Au début, dans le simplet et unique but de dénicher de nouveaux ensemble à porter pour son nouveau travail, mais aussi en dehors, pur les sorties au café où les emplettes dans le coin, mais rapidement la séance d'essayage s'était transformé en défilé de mode durant lequel elle se munissait de littéralement toutes ses possessions pour faire des assortiments et des mélanges, parfois douteux, parfois passables. Ce petit jeu amusant l'occupa tout le reste de l'après-midi. En l'exerçant, elle eut l'impression de retomber en enfance, lorsque mère lui offrait régulièrement de nouveaux habits, tous plus ornés les uns que les autres. Elle s'en vantait régulièrement auprès de ses amies qui la jalousaient quelque peu, avant de proposer de se les échanger pour voir si elles iraient bien à d'autres d'entre elle. Tester les objets de quelques d'autre avait toujours été d'un plaisir délectable pour Adélaïde, qui ne refusait jamais de telles proposions.

Lorsqu'elle avait consulté sa montre pour la dernière fois, elle avait indiqué 18 h. Dans un premier temps, l'astronome avait vérifié si elle n'était pas en avance de quelques heures, mais manifestement pas. Elle avait bel et bien passé sa journée à jouer à la mannequin, et n'avait rien à dire pour sa défense. Dans un vacarme précipité, elle s'était empressée de tout ranger, ce qui, vu l'ampleur du bazar, lui avait bien retiré une heure et demie de plus dans sa journée. Entre temps, le propre hibou de Victoria était arrivé, aussi surprenant que cela puisse paraître. Décidément, le bouleversement de sa nouvelle l'avait tellement secouée qu'elle avait ressenti le besoin de répondre aussi vite que possible –à son échelle.

Épuisée, Adélaïde se laissa tomber dans son canapé, et bougonna quelques mots à propos de la stupidité de son acte. Si elle continuait à si peu gérer son emploi du temps, qu'en serait-il de ses performances lorsqu'elle reprendrait le travail ? Tout laissait à penser qu'elle ne s'en sortirait pas. Elle posa théâtralement une main sur son front, un tambourinement on ne peut plus désagréable s'étant emparé de sa tête. Décidément, tant s'activer à la maison avait ses bienfaits, mais également ses méfaits. Et supporter en plus la lettre le Victoria... Elle n'était pas certaine d'y arriver. D'un geste las, elle s'empara du morceau de parchemin enroulé et survola le contenu de la lettre.
Adélaïde,
Seule la faute de tes actes peut laisser s'échapper un si bel homme. Les personnes comme toi passent tant d'années à chercher en vain un bonheur incertain, mais la simple et triste vérité n'est autre que la suivante : il n'existe pas. Tu auras beau courir après la joie, tu te feras toujours rattraper par la déception. Tu ne connaitras la véritable effervescence lorsque tu le comprendras. Jamais Antonn n'y aurait mis fin si tu avais été à la hauteur du rôle qui t'es assigné, celui que tu dois assurer, comme l'a fait ta mère, la mienne, et tant d'autres encore avant nous. Plus tu chercheras la libération, plus tu affirmeras la pression pourtant inexistante dont tu sembles me parler. Tout est dans ta tête, Adélaïde. Il n'y aura jamais meilleure réponse.

Bien à toi,

Victoria.
La sécheresse du télégramme dessina d'elle-même une mimique désobligeante sur visage à l'origine souriant de la femme. Comment grand-mère pouvait-elle s'autoriser un tel comportement ? Elle qui pensait que s'ouvrir à elle ne ferait qu'aider les choses à se calmer, elle avait l'impression que la cicatrice se réouvrait lentement. Chaque mot était une pique qui coupait les fils retenant la rage d'Adélaïde. En quittant L'Allemande, elle avait cru que tout irait mieux, que la distance guérirait ses blessures. Elle pensait qu'en se rapprochait de ses grands-parents, elle trouverait en eux une source de soutien et de réconfort. Pourtant, c'était tout le contraire. Au travers des mots courbés de la vieille femme, elle y traduisait tout son mépris et sa déception de la manière la plus désobligeante qui soit. Elle lui faisait comprendre qu'elle, faible femme, était à l'origine de cette séparation. Tournée de cette façon, c'est comme si elle lui reprochait d'être qui elle était, et que cela était l'entière raison de cette fin. Comment pouvait-elle déposer l'hypothèse qu'elle était responsable d'un tel affront, alors qu'elle en était la victime ? C'était la goutte d'eau qui faisait déborder le vase. L'insinuation portée à son égard était de trop. Elle, vieille croûte qui la connaissait si peu, mais qui prétendait en savoir plus que n'importe qui d'autre était calmement, sans aucun scrupule en train de m'accuser de tromper Antonn, alors que c'était tout simplement le contraire ?

La brune n'en pouvait plus. Pourquoi vivait-elle dans une société où la femme était toujours au centre des accusations, comme si elle était toujours celle à blâmer, parce que c'était plus simple, ou plus évident, parce qu'elle était plus faible qu'un homme, et donc plus amusante à regarder se décomposer ? Pourquoi n'était-ce jamais l'homme sur lequel on portait des doutes ? Pourquoi ne partaient-ils pas d'un pied d'égalité pour dénoncer le coupable avec le plus d'impartialité possible ? Il était évident que la société patriarcale n'allait évidemment pas accorder ce tel plaisir à la gente féminine, mais elle pouvait toujours espérer... Victoria, qui était née dans un monde où la femme était restreindre au ménage et à la cuisine, avait eu la chance de grandir et de se développer dans un entourage riche, rempli de ressources fructifiant qui lui a assurait un confort de vie certaine. Elle n'avait jamais eu à se prêter aux tâches pénibles que le reste de la planète devait subir. Lorsqu'on avait les moyens, on ne se rendait pas compte de la douleur qu'était le quotidien des plus pauvres. Dans un foyer modeste, inévitablement, la femme était en charge des enfants, des tâches ménagères, tandis que l'homme tentait de rapporter de l'argent. Les regards accusateurs de l'entourage démontraient simplement que l'homme se tuait au travail, donnait toute son âme pour assurer une vie paisible à la maison, mais jamais sa compagne n'était remercié pour les tâches pénibles effectuées chaque jour sans broncher. Non, Victoria n'avait pas connu tout cela. Si elle cuisinait, c'était par plaisir, et non par obligation. Si elle rangeait, c'était pour installer de nouvelles décorations dans le manoir, et non parce que le salon était devenu totalement incirculable à cause des jouets du petit. Elle ne pouvait pas comprendre, et Adélaïde avait quitté Antonn pour cette raison. Sans même avoir à lui poser la question, elle savait qu'il était bien du genre à lui proposer une union libre, dans laquelle ils auraient des enfants dont seule l'Allemande s'occuperait pendant que lui, l'homme de la maison, batifolerait ici ou là chez une énième maîtresse. Voilà encore un autre problème. Un homme qui trompait sa femme était toujours plus accepté qu'une femme qui trompait son mari. Après tout, le pauvre, il a bien besoin d'aller voir ailleurs ! Elle ne peut pas tout lui offrir quand même, il fallait comprendre ce besoin de découverte ! Mais oh le pauvre, comment peut-il supporter de savoir sa femme chez un autre homme que lui ? Ne lui était-il pas suffisant ? Ce genre de convictions la dégoûtait profondément au point de se retenir de cracher amèrement. Elle se releva, les sourcils, froncés, et écrasa la lettre du plat de son talon avec un mépris total pour celle qui l'avait rédigée, avec beaucoup d'entrain très certainement.
Elle se servit un verre de rouge dans la cuisine, qu'elle dégomma en quatre gorgées sèches. Inbrunst sembla capter l'énergie négative qui se répandait mortellement dans l'appartement, et parti se cacher sous la table lorsqu'elle revint dans le salon, un second verre de vin à la main. Si Victoria voulait des détails, elle allait en avoir. Beaucoup. Tous. Sans en oublier un seul, sans négliger l'importance des plus insignifiants. Peut-être que de cette façon, sa tête de bourge saisirait que sa petite-fille n'y était strictement pour rien, et qu'elle était uniquement victime des tromperies de son ex-compagnon. Le mot était bien plus difficile à prononcer qu'elle ne put l'imaginer. La perspective que cet homme n'était plus le sien n'avait pas encore bien imprégné l'esprit d'Adélaïde, qui se contentait bêtement de sombrer dans un déni des plus total.
Munie de sa plume, elle commença la rédaction d'une réponse qui lui clouerait le bec.

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Recueil d'OS 4 Rue des étoiles
LORSQUE LE CONTEXTE NE SUFFIT PAS, COURANT AOÛT 2047.
| “But it dies and it dies and it dies, a million little times”


Non.

Refuser, nier. Repousser. Rejeter. Toutes sortes de synonymes mis à la disposition d'un seul et même mot. Des dizaines de sens regroupés en une vérité, en un même cercle, en accord les uns avec les autres. Là où, parfois, des tirades entières nécessitent la compréhension d'un ressenti, ce matin, Adélaïde n'avait que ce mot en tête. Le seul qui, au final, puisse réellement résumer le pincement dans sa poitrine. Une petite pression, bien trop faible pour s'en plaindre devant un médicomage, mais suffisante pour en sentir la compression. Un petit pincement donc, qui, progressivement, l'encerclait. Il lui arrive de s'en aller voler, ici ou là de temps à autre. Un souffle de soulagement s'échappait alors des lèvres de l'Allemande. Pourtant, lorsque celui-ci revenait de sa promenade, c'est comme s'il n'était jamais parti. Le seul indice permettant à designer ce retour était la force qu'il rapportait. Ces voyages l'emplissaient-ils d'une force suffisante pour continuer à blesser lorsqu'il s'affaiblissait ? Peut-être qu'au final, le laisser batifoler à l'extérieur était une mauvaise idée. La pression se faisait plus intense, plus douloureuse. Le cœur, comme serré dans un étau, ralentissait, dansait un peu avec ce pincement, puis reprenait le cours de son existence. Le reste du temps, il cognait plus fort contre les parois, réclamant justice, suppliant libération. Mais ni l'une, ni l'autre ne vinrent jamais. Alors ce mouchoir, qui étouffait l'ennemi de la raison, perdurait. Chaque matin au réveil, il se levait de bons pieds, la volonté de nuire à son apogée, l'énergie bien remontée, il débarquait, et choisissait son option. Comprimer, étouffer, titiller, achever.
Donc non. Une consonne, une voyelle. C'est tout.

Non, du haut de ses trois lettres, indiquait pleinement son impact, traçait dangereusement son chemin. On a tendance à négliger ce qui est petit, on y prête peu attention, sous prétexte que ce qui est moins imposant est faible. Pourtant, des centaines d'exemples, plus ou moins encore vivants, pourraient facilement déconstruire cette opinion. Ceux qui refusent d'accepter la vérité se voient toujours défiés, un jour ou l'autre, par cette même chose qu'ils avaient auparavant peu considéré. Les mots les plus courts signifient toujours beaucoup. Les tirades passionnées que poètes et écrivains dédient à leur amant ont toujours su charmer la galerie. De par ces mots gonflés de sens, ces individus façonnent les sentiments du peuple, les touchent en pleine conscience, jusqu'à les déchirer complètement, et pourtant, aucune de ces lettres assemblées entres elles ne leur sont adressées. La simple prouesse de pouvoir contrôler un esprit avec une plume, de rendre dingue un individu par la courbe d'une majuscule, d'attirer l'intérêt d'un inconnu par le fond d'une strophe, terrifie plus qu'il n'émerveille. Lorsqu'on énonce les faits, clairs et succincts, la population se rétracte, dénonce l'opinion collective, mais reste la première coupable de ces accusations. On ne peut en vouloir à quelqu'un d'avoir été envoûté par un Alexandrin, mais on peut choisir d'ignorer ceux qui suivent le destin. Le destin de tout ceux qui continuent aveuglément leur chemin, guidés par des paroles lointaines, animés par la poésie d'un autre, ignorant leur existence. Ces lettres d'amour sincères auraient dû demeurer secrètes, telles qu'était leur valeur au temps de leur rédaction. Non seulement parce qu'elles représentent la passion intime d'un être pour un autre, mais également parce qu'aussitôt divulgué, son sens disparaît, avant de se voir approprié à quelqu'un qui ne le méritait pas. En amour, le mérite ne règne pas dans le statut, dans le bon ou le mauvais, ou toute sorte de supposition étrange. Il est, et restera éternellement, ancré dans la poitrine d'un seul corps, d'un seul esprit. Malgré les ressemblances, l'amour dédié n'était adressé qu'à une unique personne, alors pourquoi le voler, et se l'approprier ?

Non. C'est ridicule.

Même si les méandres d'un instant se dispersent, ils finissent toujours par se rencontrer de nouveau, dans l'océan d'une averse. Tout revient toujours au non. Là où l'effervescence d'un écrit agit pleinement, les courts mots propulsés hors du palais de son lanceur seront les gagnants, pour l'éternité. Cette vigueur, cet entrain, tout pousse à penser que l'impulsivité d'une réaction détruit cette dernière. Adélaïde, elle, aurait tendance à penser le contraire. Ces faibles sons, si simples, si frêles qu'ils peuvent sans aucun doute appartenir à une tout autre situation, avouent avec grande liberté le fin fond d'une émotion. Le poème nécessite un minimum de réflexion, la conscience ou le cœur doit être actif pour permettre une certaine stabilité. Aucun poème ne peut être improvisé lorsque l'homme que vous aimez désespérément s'estompe de votre vision. Mais, un mot, un tout petit, le seul que votre langue puisse fournir, lui, en fait beaucoup. On le puise quelque part, au dernier moment, lorsque tout est perdu. En quelques lettres, on relâche toute notre angoisse, on transmet un message, une douleur, une apathie. Non. On ne supplie pas, on ne rampe pas. On refuse simplement de hocher la tête, de donner raison aux faits. La bonhomie n'est plus, la raison d'être fade doucement, tombe en miettes, en grains de poussière. Une destruction futile, née de quelques mots. Alors, si un ravage peut germer de la vibration hâtive des cordes vocales, Adélaïde continuera à l'utiliser.



Non.

L'Allemande gémit dans son sommeil. Elle courrait vite, si vite que ses pieds se prenaient dans les pans de sa robe. Le tissu se déchirait facilement, mais elle continuait sa course, même à moitié à découvert. L'herbe fraîchement arrosée des dernières pluies lui chatouillait les pieds, mais ce n'était pas le moment de se plaindre. Sa vision, brouillée par l'eau dont elle refusait d'admettre qu'elle venait des larmes, parcourait rapidement les environs, à la recherche de cette silhouette, la silhouette. La pâleur de son teint devenait de plus en plus flagrante alors qu'elle réalisait que, peut-être, il était trop tard. Peut-être que, si elle s'était élancée plus tôt, elle l'aurait rattrapé. Sa chevelure noire tomba progressivement devant ses yeux alors qu'elle se laissait glisser le long d'un chêne, les muscles complètement harassés par l'effort. La faible brise d'été se nicha doucement dans sa nuque comme pour lui rappeler que ses sens n'étaient pas complètement éteints. Adélaïde frémit. Alors, était-ce cela, l'adaptation ? Remplacer si rapidement un baiser dans le cou par un élément corrompu ? Mère nature prend bien soin des aventuriers, mais de là à se précipiter vers une âme temporairement éteinte dans l'espoir d'y rallumer une flamme... Ce n'est pas en appelant la pluie que le crépitement du feu renaîtra de son étui. La lassitude d'un regard attaqua le réverbère, sur le rebord de la ruelle. Un faible point de lumière au centre d'une place plongée dans une obscurité plus accablante qu'angoissante. Le souffle de l'astronome peinait à retrouver un rythme constant, même après plusieurs minutes. Même si elle refusait de l'avouer, ce mal n'était, en aucun cas, lié à la tension physique. L'espace d'un instant, elle crut voir un ange. Un tout petit ange, une légère plume, dans l'antre d'une obscurité presque certaine. Un être virevoltant, une dernière danse, avant de chuter définitivement contre le pavé glacé. La respiration haletante, elle laissa ses paupières tomber lourdement sur ses yeux rouges. Les picotements que provoquait l'irritation se répandirent indolemment dans tout le corps de la trentenaire jusqu'à ce qu'on ne puisse plus présumer qu'il s'en agissait bien d'une. Le long de la nuque, dans le creux des pommettes, jusqu'au bout des doigts, nonchalamment plaqué sur le dos, avant de finir chatouiller ses ménisques. Si chaque parcelle de sa peau était soumise aux frissonnements, ce n'était pas le cas d'un coin délaissé des méninges. Un minuscule coin, si petit que rien ne pouvait y tenir plus de quelques secondes, et c'était exactement ce qui était en train de se produire. Alors que sa conscience en elle-même semblait fader à s'éteindre, celui-ci resta vif, à son échelle. La tête reposant contre l'écorce, des éclairs de souvenirs passaient par ce point, l'éclat d'un l'iris bleuté jailli, les lèvres entamaient un sourire, puis un violent coup noir assommait cette vision qui s'enfuyait alors dans les cascades de l'âme.

La brune soufflait doucement. Un fragile filet d'air s'échappait, tressautant. Son index s'enroulait machinalement le long d'un brin d'herbe, jouait un instant avec, puis l'arracha de sa terre vitale, avant de le laisser retomber, couché sur sa raison cardinale, mais sans plus aucune animation. Le tic continua un moment avant qu'elle ne rouvre les yeux. De vastes taches noires s'éparpillèrent un peu partout sur son écran de vision, puis s'évaporèrent comme jamais apparues.
Visiblement, la pression exercée sur des paupières avait son petit effet. La belle nuit se métamorphosa de nouveau, chaque bâtiment reprit sa place à mesure qu'Adélaïde se stabilisait. Rien ne laissait à penser que tout un village aurait pu tant se transformer en quelques minutes, pourtant, c'est l'étrange impression qu'elle se prit en plein ventre en se relevant. Une épaisse brume s'installait progressivement au-dessous des habitations, le sol parut se déconstruire en un tourbillon, l'ensemble des lieux crut subir une opération digne de la magie. Prise de panique, elle s'assura que cet étrange phénomène ne provenait pas de son manque de contrôle ; mieux valait vérifier, surtout dans un village moldu. Mais niet. L'air continua à s'alourdir, emportant avec lui l'oxygène composé de petits grains fuyants. Le monde simulait sa destruction, elle était piégée. Non. Se laissant tomber à genoux, elle leva une dernière fois le menton pour adresser ses adieux à la terre.

Antonn...

La silhouette déconstruite réapparue, flottait. Nivelante, elle s'avança lentement, tendit un bras de fumée... Un bras qu'Adélaïde tenta inconsolablement d'attraper, de rejoindre, mais il était trop tard, déjà, elle était aspirée, les traits de son amant devenaient flous, et elle tombait, tombait...

Non !

Emmêlée dans les couvertures, elle ouvrit subitement les yeux. La respiration haletante, le front trempé et la poitrine engourdie, elle fixa le plafond. Doucement, la réalité revint à elle, s'installa de nouveau à l'intérieur, nettoyant le passage de l'inconscience de son petit ménage quotidien. Toute forme de folie s'extirpa de ses neurones, sûrement pour se balader un instant, avant de revenir, la nuit prochaine, et de continuer ses ravages. À l'entente de ses cris, Inbrunst hua à son tour dans l'appartement. Pour l'amour de Dieu.... Elle hésita un instant avant de poser un pied hors du lit. Qui sait, peut-être rêvait-elle encore... C'était si... Réel. L'angoisse prit à nouveau possession de la scientifique alors qu'elle capturait un morceau de couverture qui lui servirait d'appui. Délicatement, ses muscles se contractèrent, son dos se redressa, ses jambes s'articulèrent, et tous en chœur, s'activèrent à relever leur propriétaire. Une faible lumière traversait les rideaux, suffisante pour estimer l'heure du réveil. Pourtant, elle n'y prêta pas vraiment attention, et se précipita dans la salle de bain, plongeant à nouveau dans la pénombre. L'habituelle chaleur d'été ne sut la consoler lors de son déplacement, était-ce la sécheresse de son enveloppe qui l'avait repoussée ? Elle poussa la porte entrouverte après avoir dépassé sans aucune attention la vitrine habituellement source de son intérêt, et s'écroula devant le miroir. Aucune imperfection souvent oppressante n'avait surgi, aucun vol n'avait été commis, aucune trace d'une quelconque malédiction. Cependant, Adélaïde sentit la première larme dévaler le long de sa joue. Lorsqu'elle s'en rendit réellement compte, celle-ci porta une main tremblante à sa bouche. Le choc se propageait, s'insinuait lentement, à la façon du poison de l'ennemi. Son bras libre s'agrippa à la poignée d'une porte d'évier et ne la lâcha plus. L'instant simula un arrêt, planant au-dessus d'une femme à demi lucide, en robe de chambre au centre d'une salle d'eau, pendant de longues minutes, tant que le soleil n'était pas encore au Zénith.

Antonn, du haut de l'ombre qu'il représentait à présent pour Adélaïde, l'aurait consolée. Il se serait approché, aurait posé une main affectueuse sur sa joue, et l'aurait attiré dans une douce étreinte. Du moins, c'est ce qu'elle s'était toujours imaginé. Aujourd'hui, la seule certitude qu'elle pouvait énoncer est que jamais, cet homme n'aurait apporté ce geste à sa personne. L'irlandais n'est que ce qu'il est, et dépeindre la noirceur de son cœur serait une perte de temps, de mots, et d'amour. Dans une âme fondée sur la méritocratie, l'individu évoque la plus vile des ordures mercantiles. Qu'à jamais son souvenir blafard ère on ne sait où, l'essentiel et qu'il s'égare, qu'il se perde. Enfin, il comprendra la sensation d'une trahison.

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Recueil d'OS 4 Rue des étoiles
PORTRAIT VERT-ROUGE


Souvent, j’ai rêvé.

Les étoiles me font peur, plus qu’elles ne m’intriguent. Je me demande régulièrement si elles nous tomberont dessus un jour. Si elles allaient disparaître, même. Quand je lève les yeux vers le ciel, je ne vois que du bleu. Du bleu, encore du bleu. De la couleur, à perte de vue. La nuit, je vois plutôt du noir, ou du bleu très foncé. C’est moins beau. Les constellations sont plus visibles. J’ai peur.

Je n’aime pas le bleu. Il me fait penser à ce qui m’effraie. C’est logique. Je préfère le vert. Et le rouge. Le vert, parce que mère aime. Ses cheveux rendent la couleur jolie quand elle la porte. Mr Kummer dit que ça s’appelle les couleurs complémentaires. Le rouge, pour père. Sur la fourrure de ses robes. Sur ses bagues. Sur les murs de la maison. Sur son ancien uniforme de Durmstrang. Sur le mien, bientôt.

Je déteste m’endormir dans le noir. J’ai l’impression que tout s’éteint. Tout disparaît. J’ai peur, encore.
Gottwick m’assure que ce n’est pas ridicule. Je n’ai jamais dit que j’étais rouge de honte à ce propos. Je l’aime, même s’il passe beaucoup de temps à m’imaginer des comportements que je n’ai pas. Orange fut la lumière faible qu’il m’a installée sur ma table de chevet. Je ne crains pas les fantômes. Ce sont nos amis. Je crains ceux qui se cachent dans les plis de la nuit, comme des voleurs.

Je déteste être dans l’ombre.

La fumée grise m’étouffe. Je hais lorsque le froid fend mon visage. Les scies brisent moins que cela. Je ressemble à un fou avec ma fourrure qui m’avale. Un ours des cavernes. Les Nordiques sont surhumains. Des êtres d’un autre monde. Je pense aux chaleurs d’Afrique. Aux pluies diluviennes de Londres. Je regrette. Mes yeux sortent de la capuche. Personne ne me reconnaît. Peut-être parce que je ne connais personne. J’ai froid. Un serpent de frissons ondule dans mon dos. Glacial. La neige blanche, je lui crache à la figure. Va-t-en.

Tout m’agace.

J’ai un diplôme. Je suis blessée. Les ronces griffent. La forêt est épaisse. Je ne sais pas où je vais. Vorsicht m’a suivie. Il n’aurait pas dû. J’ai envie de paralyser ses ailes brunes pour qu’il ne vienne pas avec moi. Mon visage est défiguré par la fatigue. J’ai chaud. Mes joues roses. C’est tout. Tout est flou devant moi. Aïe. Encore une épine. Tout est flou. Je ne vois rien. C’est moche.

Je veux hurler sur mère. Je veux me battre. Sur père, aussi. Un coup violet. J’ai froid. L’hiver renaît chez Victoria. Ses traits sont ternes. Jaunes. Elle est immonde.

Grand-mère est horrible.

J’ai rencontré un homme. J’ai trouvé refuge dans le chaos.

J’ai trébuché devant ses yeux verts. Ses lèvres roses. Ses joues rouges. Il parle. L’ébène de ses cheveux. Ses cravates jaunes. Tous ont des goûts douteux. Il rassemble toute la misère. Il en fait un cadeau mystère. Son télescope violet. Sous le bleu de la nuit. Je n’ai plus peur. Sa main est posée sur mon épaule. J’ai lu l’autre jour. J’ai lu un journal. Quelconque. Un livre, aussi. On y disait des choses sur l’amour. Je ne sais plus voir.

Je suis devenue aveugle.

L’homme aux couleurs frappe dans mon cœur les instants d’autrefois qu’il eût chéris.

J’implose.

Je hais grand-mère.

Je n’ai plus rien. La vieille me chasse. Sur son visage, un sourire mesquin. Folle. Il pleut. Mes cheveux sont ruinés. Putain.

Tout redevient flou.

Je me rappelle à des instants passés. Tout me fait mal, un rien me blesse. J’ai une filleule. Un amour passé. Ravalé. Ma bouche est pâteuse. Je veux disparaître. Quelqu’un m’attire vers le bas, dans l’eau glaciale.

Je vais me noyer.

J’ai un travail. Je coule sous l’alcool. J’ai rencontré un inconnu au bar. Il fait nuit. Encore.

J’ai de nouveau peur. Mon ange gardien a disparu. Sans ses bras pour me serrer, je m’expose à la terreur lunaire.

J’ai acheté un meuble. J’ai renouvelé ma canne. Tout me semble lointain.
Je retrouve mon frère. J’ai honte. Souvent, je songe à la mer. Où tout s’éloigne à l’horizon, mais où tout finit par revenir. Rien n’est plus comme avant.

Des désaccords. Des disputes. Je suis seule. Toujours. Il y avait eu un bal. Je ne sais plus pourquoi. J’ai dansé. Une fois. Juste une. Pour oublier. Mais au contraire, je me suis souvenue. Je ne sais de quoi, mais je me suis perdue. Les étoiles brillèrent de nouveau dans le ciel. Puis, tout est redevenu comme avant.

Quel avant ?

Un souvenir des regards, de qui, pourquoi ?


Je frissonne.

Je me réveille en sursaut. Il fait encore nuit. Je tourne la tête. Une lumière orangée est allumée dans la chambre. Je soupire.

Oui.

Souvent, j’ai rêvé.

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Recueil d'OS 4 Rue des étoiles
5 octobre 2050,
Un peu avant 2h du matin


LA DÉCOUVERTE


Assise sur le côté, au bord de son lit, Adélaïde parcourait les dizaines d'objets éparpillés sur son matelas.

Dehors, la faible lueur bleutée de la Lune transperçait le voile des rideaux rouge sang, pour fusionner avec les petites flammes qui dansaient au sommet des chandeliers allumés. La chambre, plongée dans une pénombre chaleureuse, projetait des ombres sur les murs couverts de papier peint. De fines lignes grises, presque noires, s'entremêlaient pour reconstituer les formes des objets décoratifs qui s'étaient vus clonés, à la tombée de la nuit.

Depuis, la sorcière n'avait pas vu le temps passer. Une heure, puis deux, puis le décompte avait trébuché, et les minutes avaient filé aussi rapidement qu'une foudre frappe un arbre sénile, un soir de tempête.

Aujourd'hui, seulement, la nuit était paisible. Aucun signe d'une rafale enragée, d'une pluie amère qui pleure ses malheurs, ou même d'un glacial froid qui rappelait bien les morsures de l'hiver entaillant sa peau comme un violent coup de dague, dans la couverture blanche d'un décembre russe. Non. Là, ici, il n'y avait rien de plus qu'une voûte découverte, d'un profond violet qui se noyait dans les iris de celui qui voulait bien le voir. Un violet calme, imperceptible, qui peignait la toile de l'univers d'une si évidente manœuvre qu'on aurait cru qu'il avait fait ça toute sa vie. Pourtant, hier, c'était un ciel couleur profondeur de l'océan qui s'était offert aux yeux de l'astronome, un ton semblable à la pigmentation des feuilles d'un arbre, le jour d'avant encore. Puis, un puits infini depuis lequel coulait une encre noir de jais, et d'où on voyait émerger quelques petits points blanc et jaune, puis des centaines d'autres, dessinant, comme chaque soir, la toile de la galaxie sur son support vierge pour offrir son art au musée de nos âmes qui les contemplaient.

Pourtant, à ce moment-ci, la brune ne s'était pas perdue sur son balcon pour s'enivrer de cette beauté. Non. Elle l'avait fait tant d'autres fois, si longtemps, si longuement, et pourtant, encore des incertitudes. Encore des points qu'elle n'arrivait pas à reconnaître, d'autres qu'elle n'identifiait que trop bien —et ainsi était-ce lassant—, et des milliers de tâches multicolores qui s'abattaient sur son crâne pour l'étouffer dans une dangereuse embrassade, mêlée à une valse qui elle, nargue l'humain lorsqu'il souhaite comprendre ce qui était censé lui demeurer inconnu.

Alors, par lassitude, par ennui, et même par fatigue, elle ne s'était point offert ce plaisir. Pas ce soir. Elle n'avait pas eu la force d'affronter sa plus grande peur, qui constitue ironiquement sa plus évidente passion.

Ainsi, posée au milieu de ses coussins, et recouverte de ce qui pouvait s'apparenter à des lettres, des semblants d'objets passés qui à eux seuls constituaient des reliques de l'ancien temps, elle voyageait : des figurines, des ornements, de petites choses en fer, fondues et marquées aux armoiries Brennen, dans la zone industrielle des Allemands, à Gemmrigheim. Des babioles toutes aussi inutiles les unes que les autres, sans signification, seulement imbibées d'un parfum déliquescent, d'une magie qui la rappelait à son pauvre manoir gothique depuis lequel elle attendait qu'un puissant mage vienne la sauver de sa prison dorée. On ne pouvait se séparer de ce qui nous liait à l'enfance. Et ces instants inexistants qu'elle fabulait lorsqu'elle tenait une miniature d'épée entre son pouce et son index, malgré sa volonté de se séparer à jamais de ses ancêtres, comme elle l'avait tant voulu il y a des années de cela, constituait le dernier lien qui la rattachait à ces gens, dont elle n'avait depuis lors, plus jamais eu de nouvelles. Et, comme il était difficile de véritablement dire adieu à des gens qui près de deux décennies nous avaient accueilli, lorsque l'empathie rongeait notre âme plus qu'elle ne l'apaisait ?

La voilà donc à trier dans de petites boîtes fleuries des bidules et des trucs qui jonchaient ses couvertures, sans vraiment savoir si elle cherchait quelque chose en particulier, ou si la simple idée de faire du rangement dans ses affaires l'avait enjouée, il y a bien une ou deux heures. Dans tous les cas, ce beau bazar avait semblé plus attrayant qu'une bonne nuit de sommeil. Mais de toute façon, Adélaïde n'arrivait pas, plus, même, à s'endormir avant que les chouettes taisent leur hululements désormais insupportables, mais autrefois appréciés pour les mélodies que ces oiseaux répandaient dans les ruelles mortes de Godric's Hollow, seulement habitées par la lueur des lampadaires ensorcelés.

Alors que sa main déposait de côté une lettre d'Antonn qu'elle avait oublié de brûler dans la forêt de Mochdinam il y a longtemps —à laquelle elle s'empresserait de conférer le même sort que ses semblables, à moins d'utiliser ce torchon salement écrit comme serpillière— son pouce effleura un motif, un relief qui lui était trop connu pour n'être qu'un simple corps sans valeur et inutile, comme tous ceux qu'elle avait croisé jusque-là.

Alors, —presque trop— doucement, elle écarta tout ce qui se trouvait par-dessus cet élément mystère que sa main n'avait alors plus quitté. Une courbe, puis une autre. Un petit coin plus saillant que le reste du corps, plus lisse, plus doux au toucher. Oui. Le temps qu'elle passa à désensevelir la chose lui parut durer une éternité, comme si chaque seconde durait à présent une heure, et que chaque grain de sablier avait subitement décidé d'entamer une chute au ralenti, avant de s'écraser dans les dunes profondes des minutes déjà mortes sous sa respiration.

L'astronome retira brutalement sa poigne de l'élément désormais identifié. Elle se figea. Complètement. Sèchement. Désormais entièrement révélé, le télescope de poche trônait sur un plaid à l'effet Durmstrang, et cru embaumer la pièce d'une fumée purement toxique qui brûlait le cœur et les poumons d'Adélaïde de l'intérieur. Son regard s'attarda sur les finitions bien connues de l'instrument. Sa couleur lilas, entourée de fil d'or qui brillait plus que les étoiles ce soir, et sa lentille, noire, transparente néanmoins, qui reflétait les traits de l'adulte, pétrifiée face à sa découverte.

Une minute s'écoula ainsi, sans un mot, sans un geste ni un bruissement de papier, comme les vieilles enveloppes avaient composé des mélodies tout à l'heure. La seule symphonie qui perdurait cognait dans sa poitrine, imitant les battements d'un tambour qui, petit à petit, s'acheminaient jusqu'à ses tempes.


Soudain, un souvenir.

Un détail.

Une apparition.

Une main tendue, l'objet dans celle-ci contenu, les pupilles galopaient sur le bras qui présentait cette fameuse main, une épaule, un cou. Une barbe grisonnante, puis un sourire si rayonnant que même le Soleil ne pourrait aveugler autant. Et le flashback s'effondra lorsqu'elle eut croisé de nouveau les deux étincelles qui tournoyaient comme des danseurs classique au travers les lunettes du maître. Une vision d'antan qui s'évapora dans un nuage ocre d'où il s'échappait une senteur qu'elle retiendrait toujours comme celle de Mr Kummer.

Des vagues d'humidité trop lourdes pour être retenues indéfiniment se formèrent au creux de ses yeux. L'Allemande jura, et, promptement, se releva, le précieux bien attrapé à la volée, gardant la tête haute pour éviter qu'il ne pleuve sur ses joues rougies par sa découverte. Lorsqu'elle se pencha dans l'entrée, elle ne se demanda même pas si c'était pour enfiler sa paire de talons, ou pour ramasser une énième fois son cœur qui avait alors décidé de s'écraser de tout son poids sur le sol, depuis que le sourire de son ancien précepteur ne pouvait plus s'effacer de ses pensées.

Et soudain, l'idée de revenir en Allemagne ne fut plus si repoussante.

Elle accourut au balcon, s'empressant de se munir du petit télescope qu'elle plaça juste devant son œil. La nuit hurla en silence une plainte dans laquelle Adélaïde se retrouva, et lorsqu'au loin, le premier astre apparut clairement au travers de la fine lunette, une larme roula définitivement sur sa joue. Elle en resta bouche bée, oubliant presque de respirer. Un unique pleur, pourtant aussi brulant qu'une coulée de lave lorsqu'un volcan se réveille, et explose.

Ce qui s'était réveillé aujourd'hui était trop flou pour pouvoir le nommer, et trop immatériel pour pouvoir le toucher. Pourtant, lorsqu'elle transplana subitement depuis ses appartements, quelque chose à l'intérieur d'elle-même explosa bel et bien, avant qu'elle n'atterrisse chez son plus fidèle brun.

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Recueil d'OS 4 Rue des étoiles
On dit que tout ce que nous touchons est lié à nous pour toujours.

Alors, seule dans ma maison, je vois apparaître des souvenirs, des souvenirs plus ou moins flous, plus ou moins longs. Des images, par séquences, là, sur mon lit, je les vois, et je me surprends à penser parfois que, le passé dans lequel j'eus vécu ne fut pas si mal.

J'entrevois des mots, des couleurs. j'aperçois des visages, dans ce flou qu'est ma mémoire, et dans laquelle je nage, je fixe au loin des poèmes, que j'eus retenus il y a longtemps. Ces rimes par centaines qui résonnent dans mes veines, elles s'écoulent à petit flot dans tout mon corps, là où je suis assise, seule sur mon lit. Puis, je vois des photos, à l'intérieur desquelles des silhouettes bougent, toujours le même mouvement, répété en boucle dans l'article de journal dans lequel il figure. Les ministres de la magie, le directeur de Durmstrang, puis, des clichés plus personnels. Père, dans la forêt, Simon, dans sa chambre, que j'avais pris en cachette en train de peindre. Marius, l'enfant misérable en pleine crise. Mère. Mère qui somnolait dans un fauteuil, épuisé par l'énergie de ses trois enfants. Mère, qui n'aurait pas dû quitter l'Irlande si elle n'était pas prête à assurer pleinement son rôle de mère.

Je me souviens de ce vert forêt et de cet orange sur les plaines, ainsi qu'à l'orée du bois, dans lequel je me rendais ensuite pour enlacer les troncs, y retrouver ma véritable maison. Je sens encore le relief et les cavités sur cette surface irrégulière que mes doigts rencontraient lorsque j'y décollais les flèches que je venais de tirer. Je revois ces flèches, oui, juste dans ma main, mon arc, aussi. Et j'ai l'impression de sentir tout cela en ma paume, même aujourd'hui, encore, et encore.

Une fois, j'ai tenu une main. Plusieurs mêmes. Mais certaines étaient plus douces que d'autres, plus délicates. Lorsque la nuit tombe, je me souviens, sous les étoiles, lorsque la voûte nous tombe sur la tête, de cette main qui tant de fois chercha la mienne, pour échapper à la peur, à la crainte, et aux problèmes. Cette même poignée amoureuse qui me lâcha d'elle-même, un beau matin, quand le Soleil m'aveugla trop pour que je puisse voir dans quelle direction tu es parti.

Cette main pourtant, je la sens encore rencontrer la mienne. Je sais que, lorsque je ferme les yeux, je la vois encore plonger dans celle qui m'est propre, filer, mille fois, me retrouver. Même après plusieurs années, je la connais encore par cœur. Chaque creux, chaque phalange. Si je le voulais, je pourrais la recréer à l'identique, je ne sais comment, mais le résultat serait époustouflant, tant il serait réaliste. Je sais exactement dans quel sens est tournée la bague qui scellait nos fiançailles, chaque petit détail, la fine pierre encastrée dans le métal, je savais exactement dans quelle direction elle était inclinée. Et alors, dans toutes les mains que j'ai tenues depuis, j'ai cherché ce petit motif qui glissait si bien sous la peau de mon pouce, lorsque le soir, pour m'endormir, je la faisais tourner autour de ton doigt. De cette façon, je savais que ton amour était là.

Mais le souvenir se referme, un autre revient déjà. Cette fois-ci, je me sens m'évader contre une épaule. L'éclat qui naît dans les yeux de celui-là lorsqu'il lève la tête vers les étoiles est sublime, inattendu, car quand il les croise dans l'immensité, ces lumières vagabondes, il s'y perd et devient comme elles, brillant, symbolique, éternel.

J'ouvre les yeux. Une bougie m'aveugle. Je frissonne. Je lève mes mains, juste en face de mon visage, et sur ces deux là que je vois si régulièrement, si facilement chaque jour, d'une manière si banale que j'en oublie leur existence, je réalise. Ce soir, j'y vois tous les liens qui y naissent, tous les fils qui y sont accrochés, noués, et, dans mes appartements alors, des centaines de milliers de cordons colorés s'entremêlent, tant les individus, les arts, les sensations se mélangent.

Je me laisse glisser sur mon oreiller, attirant dans ma chute toutes ces choses qui sont rattachées à moi. Et, sous la nuit grise d'un novembre trop glacial pour être chaleureux, je peins mentalement la toile de mes souvenirs. L'œuvre de mes amours. Le portrait de mes émotions. La scène de mes passions ravalées. Sur ce morceau de parchemin imaginaire, munie de ma peinture, je dessine l'Infinité.


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Recueil d'OS 4 Rue des étoiles
Pt.2
Lorsque la pensée s'enveloppe d'un drap bleu nuit.


Lorsque je voyage à travers les pages d'un ouvrage, j'aime à me perdre dans les souvenirs qu'il recèle. J'aime savoir que, sur cette feuille, aussi fine et légère soit-elle, il se dessine des décennies, des millénaires d'une histoire humaine qui influença un jour la plume d'un auteur. Cette encre si douce qui frôla un jour le papier, elle, reflète la végétation qui fleurit dans l'esprit de celui qui la décrit. Et souvent, quand il est temps de refermer les portes du palais qui jadis m'eut accueilli dans son antre si secrète, si minuscule, mais pourtant tellement, tellement infinie, je ressens du vide. Un vide, lent, las, immense, qui tambourine dans mon cœur comme une jalousie martèle les curieuses rumeurs. Ces rumeurs qui se faufilent à travers les corps et les voix, les voix et les sons, les silhouettes et les personnes, pour venir se réfugier au creux de nos oreilles, et, alors, une fois installées près de nous d'une telle façon qu'on crut alors qu'elles avaient toujours été là, elles nous soufflent quelques mots.

Quelques mots que je retranscris pour vous, ce soir, tant ils se répètent dans ma poitrine, là où les lueurs multicolores des amours qui jadis surent raviver le fin éclair de mes passions. Je les entends entonner un hymne fougueux, tempétueux, et interminable, tant ils s'emportent, tant ils s'évadent ! Des paroles d'une jalousie si peu entendue pour ce qu'elle incarne, mais voilà. Je me résigne à le faire. À vous les délivrer, ces mots tant attendus, tant patientés !

Je suis - mais nous sommes tous - emplis d'une jalousie, d'une envie ; d'une fureur ! Oh, oui, comme j'aimerais visiter l'âme de l'auteur, la parcourir, comme un voyageur, y découvrir des contrées à n'en plus finir ! Si l'œuvre sait si bien trouver son chemin, si elle est si bien accueillie, de sa beauté, pure, presqu'agressive ; qu'en est-il de l'artiste ? Avons-nous sondé son âme, sa vie, son passé, ses pensées ? Bien sûr que non. Et toutes ces images, toutes ces scènes qu'il aurait aimé écrire, mais qui ne furent jamais, et toutes celles qu'il eut couchées sur papier, les voyons nous de la même façon qu'il les avait confectionnées ? Je veux voir cet univers depuis son regard, ses yeux hagards qui contemplent les terres, et s'en inspirent dans ses ouvrages ! J'aimerais savoir si cette nymphe que tu m'as décrite, toi le créateur sans fin, j'aimerais savoir si je l'imagine comme toi ! Est-elle souriante, ou bien pensive ? La vois-tu à gauche, ou bien à droite de ton récit ? Qui est-elle, et pourquoi pouvons-nous la percevoir de mille et une manières ? Pourquoi nous infliger ça, ô, auteur, pourquoi ne pas l'enfermer dans une boîte et restreindre sa liberté ? Ne faire d'elle qu'un pion, et point une âme ? Un décor, et point une femme ?

Mais non. Tu ne le fais pas, et je t'en remercie. Car, comme une étoile lointaine dans le ciel, elle a besoin d'espace pour s'épanouir, et, moi, quand je termine mon livre, j'ai la vague impression d'appartenir à un tableau sans fin, noyée à travers la peinture colorée qui définit les lignes de ce monde, et qui, sur cette toile pourtant limitée, semble devant moi dessiner l'Infinité.


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