solo Ces silences qui me détruisent

Octobre 2048


Les joues en feu, Yesenia s'arrêta un instant, la main sur le coeur, le souffle court, dans les escaliers qui menaient à la volière. La fraicheur de cette fin d'après-midi lui avait mordu les joues, et, elle avait alors gravit les marches le plus rapidement possible. Elle observa la volière, de sorte de ne déranger personne, hormis certains des volatiles qui terminaient leur sieste, et s'avança vers l'un des hiboux, qui la scrutait, prêt à tendre la patte pour récupérer une lettre et démarrer sa mission. Elle caressa doucement ses plumes et lui offrit une friandise, avant de lui accrocher sa précieuse lettre.

Cette lettre avait été rédigée et re-modifiée à plusieurs reprises. Yesenia ne savait pas exactement comment susciter l’intérêt du garçon à qui elle était adressée. Son cœur battait à tout rompre lorsque le parchemin fut accroché à la patte de l’oiseau. Elle avait une sensation étrange au creux de l’estomac, impossible à définir, ni à comprendre. Jeremiah était son ami, du moins c’est ce qu’elle pensait, et pourtant la nervosité ne la quittait pas.

- N'attend pas qu'il réponde, il est surement très occupé. dit-elle au rapace.

L’adolescente prit un moment pour observer le ciel, ainsi que le jour, qui déclinait, les doigts croisés, espérant une réponse de la part de son ami, qui ne viendrait pas.
Cher Jeremiah,

J'ai mis un peu de temps avant de t'envoyer cette lettre. Je voulais être certaine d'avoir toutes sortes de choses à te raconter. Je sais que tu n’aimes pas que je parle pour ne rien dire.

Mais avant tout, j'aimerais savoir comment tu vas, toi. La dernière fois que nous nous sommes parlés, en juin, tu rédigeais ta lettre de motivation pour l'IMSM. Les examens se sont enchaînés à une vitesse, je n’ai même pas réussi à te dire au revoir convenablement. As-tu réussi à convaincre un de nos professeurs de te faire une lettre de recommandation ? Comment se passent les admissions à l’IMSM ?

Je suis tellement curieuse de découvrir cette école, même si tu m’as dit que c’était très difficile d’y entrer. Parfois, j’ai l’impression de ne pas avoir les capacités qu’il faut pour réussir, tu as sans doute raison sur ce point, mais je vais tout mettre en œuvre pour y arriver. Devenir médicomage est un rêve qui me tient vraiment à cœur.

Comment se sont passées tes vacances d'été ? Je sais que tu n’es pas toujours très prompt à répondre à mes hiboux, et je ne t’en veux pas. Tu dois avoir eu une vie bien remplie, comme d’habitude !

Moi, je découvre les cours de cinquième année et c’est vraiment passionnant. Le niveau est vraiment plus intense, surtout avec les BUSEs en fin d’année, je vais devoir étudier d’avantage.

J’ai promis d’arrêter mes bêtises, et d’être raisonnable, plus réfléchie. Je fais de mon mieux, pour être une meilleure personne, et pour ne faire souffrir personne. J’ai déjà fait souffrir des gens, sans le vouloir, ou en minimisant les conséquences. Tu connais mes failles, parce que tu es mon miroir. J’aimerais guérir de mes noirceurs. Peut-être qu’un jour, tu guériras toi aussi.

Ton absence dans le château est vraiment étrange. Je te cherche souvent en salle commune, et puis je réalise que tu n’es plus là. Nos sessions d’étude me manquent beaucoup, elles avaient quelque chose de très spécial pour moi.

J’espère que tu répondras à ce hibou,

À bientôt,

Yesenia

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solo Ces silences qui me détruisent
Décembre 2048


Dans la volière, le froid occupait tout l’espace. Mordant, piquant, laissant le souffle chaud de l’adolescente s’immiscer à peine avant de le faire disparaître, l’hiver prenait sa place dans tout le château, mais surtout dans les plus hautes tours de celui-ci.

Yesenia ne restait jamais très longtemps dans la volière. Elle prenait le temps, certes, de caresser quelques animaux, ou du moins de récompenser ceux qu’elle utilisait pour son courrier, mais ne s’y attardait jamais plus d’une poignée de minutes.

Elle prit appui sur le balcon, regardant au loin, dans les paysages glacés de l’Ecosse. Son petit côté superstitieux lui avait enseigné de ne pas attendre du courrier, au risque de recevoir de mauvaises nouvelles, mais elle ne pouvait s’empêcher d’y penser.

Le temps était long. Attendre sa réponse la grisait, au fur et à mesure que les jours se levaient et déclinaient. Elle ne voulait pas s’avouer vaincue.

Cher Jeremiah,

Les jours passent et j’attends ta lettre avec impatience. Je ne peux m’empêcher d’espérer, chaque jour, qu’un hibou vole vers moi dans la Grande Salle, et que je reconnaisse ton écriture fine et délicate sur l’enveloppe.

Ton absence me fait mal. C’est étrange comme la douleur s’accentue au fil des jours, des semaines. Sans doute que l’espoir m’a fait tenir jusqu’à présent. Mais je me réveille, et la douleur est un peu plus forte, plus brute, parce que ce cauchemar est réel, et les rêves sont plus doux que la réalité.

Je ressasse, sans cesse. J’essaye de comprendre ce que j’ai fait de mal. J’essaye d’oublier, ton existence, nos moments ensemble. Mais tout revient, sans crier gare, parce que ces murs ont été ton foyer à toi aussi. Ils t’appartiennent, autant qu’à moi. Ils gardent des traces de ton passage. Et ça fait mal.

J’aimerais ne pas accorder d’importance à notre amitié, j’aimerais croire que je suis capable de fabriquer des barrières pour m’y cacher derrière, m’y enfermer, même, mais c’est plus fort que moi, parce que j’aime intensément, et je t’ai accordé ma confiance et mes secrets. Je suis ton livre ouvert.

J’ai encore espoir, d’avoir simplement sombré dans la plus pure folie. Cette folie, qui cache ma paranoïa et ma méfiance de l’autre, dont je suis prisonnière, celle qui me murmure que les autres abandonnent quand ils ne veulent plus de moi, quand ils ont pris ce qu’ils avaient à prendre. Ces murmures, aussi bruyants soient-ils, ne gagnent pas toujours. L’espoir m’habite, toujours, tout le temps, parce que les rouages de mes pensées sont des esprits malins, prêts à me briser, et je les apprivoise chaque jour.

Je fais taire ces murmures, je leur hurle de me laisser tranquille, mais mes tripes ne mentent pas, et je sais que tu ne répondras pas.


Elle froissa la lettre, se mordant l’intérieur de ses joues, idiote d’avoir laissé ses sentiments déborder sur le papier. Elle arracha le morceau de parchemin qui était encore vierge et inscrivit : « J’espère que tu vas bien, je pense à toi. Yesenia. »

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solo Ces silences qui me détruisent
Février 2049


Des mois entiers s’étaient écoulés depuis la dernière lettre de Yesenia. Elle grimpa les marches qui menaient à la volière, pour la dernière fois s’était-elle promit. Non, elle n’y retournerait plus pour lui. Elle était passée à autre chose.

Passée à autre chose, vraiment ?

Elle avait pleuré, crié, hurlé. De toutes ses forces, à pleins poumons, crachant toutes les émotions qu’elle ressentait, en permanence, au creux de son estomac, grouillantes. Elle avait fait les cent pas, elle avait attendu, puis essayé d’oublier. La douleur dans sa poitrine, grandissante, menaçante, elle la haïssait, tout comme elle le haïssait lui. Il lui avait tout pris : son innocence et sa confiance en l’autre, ne laissant que de la noirceur, et le désordre dans sa tête. Un tumulte, qui la faisait douter d’elle, et de sa valeur. Elle n’était rien, ni à ses yeux, ni aux yeux de personne.

Elle se pencha dans le vide, les mains fermement accrochées au rebord, pour ne pas tomber. Les larmes perlèrent sur ses joues, et elle les écrasa rapidement. Son cœur battait sans qu’elle ne parvienne à le calmer. Une respiration, et compter jusqu’à cinq. Elle bloqua sa respiration sur cinq temps à nouveau, et relâcha tout l’air. Non, ça ne fonctionnait pas. Elle répéta l’opération, mais la douleur était toujours présente, sournoise.

Elle méritait. Elle méritait qu’il ne lui réponde pas. Elle méritait d’avoir mal.

Elle n’était pas une bonne personne.

Il avait bien fait de l’abandonner, de lui parler avec des silences. Il avait vu ce que les autres ne voyaient pas. Un jour, ils l’abandonneraient tous, comme il l’avait fait.

Elle eut un haut-le-coeur, non pas parce qu’elle faillit glisser, mais parce qu’il la dégoûtait et elle se dégoûtait aussi.

Une dernière lettre.
Je voulais juste te dire que,
J’ai compris que tu te fichais de moi.

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solo Ces silences qui me détruisent
Mars 2049


Ce matin-là, Yesenia avait la tête dans le chaudron. Elle grignota un morceau de toast, baillant à la table des Serpentard, dans la Grande Salle. Un hibou s'engouffra et vint se poser délicatement devant elle. Elle ne le reconnut pas. Il devait appartenir à la Gazette du Sorcier. Alors qu'elle comptait payer l'oiseau, elle s'arrêta net. Ce n'était pas le journal, c'était une lettre. Le rapace la toisa du regard, et s'envola immédiatement.

Fébrile, l'adolescente prit l'enveloppe entre ses mains, et retourna la lettre. Une écriture, qu'elle pouvait deviner entre toutes, fine, écorchant le fin papier qui détenait sa réponse tant attendue. Son coeur s'accéléra. Ses mains étaient moites et tremblantes. Elle regarda autour d'elle, mais ses amis étaient plus loin et ne faisaient pas attention à elle.

Elle se leva d'un bond, et sortit en trombes de la Grande Salle. Instinctivement, comme si ses pieds connaissaient la direction avant son esprit, elle se dirigea vers le troisième étage. La salle des trophées était vide, à cette heure-là, évidemment.

Elle s'appuya contre un pan de mur, et glissa jusqu'à tomber sur les fesses, prit une grande inspiration et sorti la lettre, non sans avoir tremblé un peu plus encore. La lettre, elle, était raturée, chiffonnée, et des tâches d’encre avaient fait gondoler le papier à certains endroits. Elle fronça les sourcils, et commença sa lecture.

Ses mots étaient des coups de poignards.
Ça valait vachement le coup de m'envoyer un hibou pour lire ça.

Je ne sais pas ce qui te fait penser que je me fichais de toi car ce n'était pas le cas. Je ne sais pas si tu en es venue à ces conclusions de toi même ou par l'intermédiaire d'autres personnes mais ça me déçoit grandement.

J'avais beaucoup d'estime pour toi, tu ne peux pas savoir à quel point ça me déçoit. Je ne veux plus avoir à faire à toi. Cela n'est plus sain ni pour toi ni pour moi, il est donc inutile que je cherche à conserver une amitié que tu sembles rejeter.
Adieu,
Jeremiah

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solo Ces silences qui me détruisent
TW : phobies d'impulsion, crise d'angoisse


Chaque mot, chaque virgule, coupait comme des morceaux de verre.

Les silences l'avaient étouffée, enchaînée. Yesenia était sous une emprise douce qui la ligotait, et la liait à quelque chose - quelqu'un - dont elle espérait se détacher. Ils bouillonnaient, lui donnaient envie d'hurler. Hurler au monde son incompréhension, hurler sur lui de la libérer, de la laisser partir, parce qu'il n'y avait rien de pire.

Oh, vraiment ?
Il n'y a rien de pire ?


Ces silences l'empêchaient de vivre, l'empêchaient d'avancer. Ils ne la quittaient pas, et son esprit vagabondait - terribles idées, noircies par le temps qui s'écoulait.

Pourquoi ? Etais-je trop, ou
au contraire, pas assez ?


Yesenia acceptait la souffrance des silences. Yesenia les méritait, et cohabitait avec ses démons, qui la rongeaient de l'intérieur, ceux qui la faisaient douter, ceux qui étaient là pour lui rappeler qui elle était, et qui elle ne serait jamais. Ô silences, libérez moi de sa domination, et chuchotez. Quelques mots suffisent à apaiser la brûlure.

Elle avait appris à vivre avec. Ils parlaient à voix basse. Sans cesse. Parfois, ils s'arrêtaient pour observer les scènes en silence. Parfois ils souriaient et se nourrissaient du mal. Parfois, ils détournaient le regard. Et Yesenia triomphait.

Tic tac. Les doutes.
Et ils revenaient.


Mais lorsque les mots étaient arrivés, ils n'étaient pas moins douloureux qu'un certain mutisme. Ils étaient pires. Parce qu'ils étaient réels. Parce que durant ces longs mois, à supposer, à essayer de comprendre, à retourner chaque scène dans sa tête, il y avait un espoir. Un espoir profond que tout cela ne soit qu'un malentendu. Que tout redevienne comme avant. Yesenia espérait se tromper. Elle voulait les faire taire.

Toujours là.

La chute fut lente, et douloureuse. L'impact fit tambouriner son coeur, si bien qu'elle le sentait dans sa gorge, au bord des lèvres, prête à vomir. Tomber dans le vide donne la nausée. D'abord, ce sifflement dans les oreilles, celui qu'on essaye de chasser d'un geste de la tête. Les sens sont en alerte, et disjonctent. La voix est essoufflée. Ses yeux relisent encore et encore, décodent. Sa respiration se fait plus intense, plus rapide, tentant de se raccrocher, en vain, à quelque chose qui n'est plus.

Trop tard.
Tu es déjà tombée.


Elle mouilla sa lèvre inférieure d'un rapide coup de langue : était-ce son imagination inépuisable qui lui donnait ce goût métallique dans la bouche, celui qui est typique du sang, ou bien avait-elle mordu sa lèvre si fort en détaillant chaque centimètre du parchemin qu'elle l'avait entaillée suffisamment profondément ?

Elle frotta sa bouche d'un revers de la manche pour vérifier, mais ses yeux étaient embués de larmes, et les gouttes perlaient le long de ses joues, noyant les mots de son ancien ami. Ses mains se refermèrent sur le parchemin. Ses phobies d'impulsion lui revenaient en pleine face, et les démons ne chuchotaient plus. Il ricanaient. Si le parchemin était en verre pilé, Yesenia l'aurait serré très fort entre ses doigts.

Simplement pour avoir mal ailleurs. Pour que la douleur cesse, là où elle n'avait pas l'habitude de saigner.

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