Toi, moi, un jeudi à 17 heures
Jeudi 17 mars 2050
Nocturnia — Godric’s Hollow
20 ans
Jeudi dernier elle me l’a répété : « Jeudi prochain, même heure ». Ce n’était pas une question, c’était une affirmation. J’ai apprécié qu’elle l’affirme comme si c’était un fait immuable. Jeudi prochain, à 17 heures, je serai chez elle parce que c’est comme ça et pas autrement. Parce qu’elle a décidé du jour, de l’heure et que c’est quelque chose qui ne changera jamais : le jeudi à 17 heures, je vais chez elle pour boire le thé et nous passons un moment ensemble. Elle, moi et c’est tout. Moi, elle et le monde entier s’éteint autour de nous. C’est ainsi depuis exactement huit jeudi. Toutes les semaines ce jour-là, à 17 heures, je pousse la porte du salon de tatouages, je salue Marshall et je retrouve Kristen.
Toutes les semaines jusqu'au jeudi j’ai cette boule au ventre, cette angoisse dont on ne sait pas très bien si elle est due à l’angoisse d’être loin d’elle ou à la crainte de la retrouver. Toutes les semaines l’attente du jeudi, longue ; l’angoisse qui dévore les entrailles. Jusqu’au clou du spectacle, la cerise sur le gâteau : mon arrivée chez elle. Pendant ces semaines, rien d’autre ne compte. J’ai du mal à me concentrer, j’ai du mal à ne pas me ruer chez elle, je me débats avec des peurs que je ne comprends pas, avec des moments de joie intense qui m’épuisent, d’autres moments de profond désespoir qui me mettent à terre. C’est un cercle sans fin. Il recommence toujours. Du jeudi soir au jeudi matin de la semaine suivante. Tout se répète à l’infini. Alors cette fois-ci quand elle a affirmé cette vérité générale qui dirige ma vie depuis huit semaines : « Jeudi prochain, même heure », juste après avoir hoché la tête car je suis bien incapable d’être autre part le jeudi à la 17 heure, juste après ça j’ai froncé les sourcils et j’ai dit : « Ah, en fait non… J’avais oublié que je devais aller au Nocturnia avec Rockfield. Ashley. Ma… Mon ancienne coloc… Oui... Au Nocturnia ».
Je ne dois pas aller au Nocturnia avec Rockfield-Ashley-ma-mon-ancienne-coloc. Surtout pas un jeudi après-midi à 17 heures. Je ne sais pas pourquoi j’ai dit ça. Mais je l’ai dit. Puis quand son regard silencieux m’a frappée, qu’il m’a déchirée, qu’il m’a abîmée, j’ai dressé le menton avec fierté et je m’en suis allée.
La semaine suivante a été terrible. Je n’ai pas passé un seul jour sans crise de larmes. Pas un seul jour sans devoir lutter violemment avec moi-même pour me retenir d’aller au 180, Buck Street pour lui dire que je serai là jeudi. Je n’ai pas passé un moment sans penser à elle. Alors fatalement, lorsque le jeudi est arrivé, cela m’a semblé tout indiqué de ne pas aller à Londres, mais d’aller au Nocturnia.
J’ai chopé Rockfield sur son temps de pause. Je lui ai dit : « Ce soir, toi et moi, au Nocturnia ». Elle a bien essayé de lutter, au début. Elle m’a dit d’aller me faire voir, m’a insulté, m’a fait comprendre qu’elle n’était pas à ma disposition. Je lui ai dit : « Je veux y aller avec toi », pas parce que c'était vrai mais parce que je savais que ça la déstabiliserait et qu’elle accepterait. J’ai besoin d’elle, j'ai besoin de sa présence pour ne pas craquer au dernier moment et transplaner à Londres. Elle a cligné des yeux, hésité et finalement marmonné que oui, elle viendrait. Ce jeudi à 17 heures je serai au Nocturnia avec Ashley Rockfield et Kristen Loewy sera chez elle à Londres.
Tout va bien. Tout va absolument très bien. Pour m’occuper en attendant l'heure, je passe un temps infini devant mon armoire pour trouver une robe de sorcière dans laquelle je serais bien. Pourquoi ? Je me fiche de mes vêtements. Mais je ne veux pas trouver la moindre excuse, ce soir, pour rentrer chez moi sur un coup de tête, puis aller chez Kristen. « Ma cape me gratte, je ne vais pas pouvoir rester, mince, je dois transplaner ! » ou alors « oh là là, j’ai oublié ma bourse, je ne vais pas pouvoir payer mon entrée… Mince alors, je vais transplaner jusqu’à Londres et vérifier que Kristen ne s’est pas enfuie à l’autre bout du pays sans moi ». Hors de question. Je ne sais pas exactement pourquoi, mais je suis déterminée à passer ce jeudi sans elle. Je peux le faire, n’est-ce pas ? J’ai passé ces cinq cent derniers jours sans elle, je peux bien passer sept jours sans la voir. Sans avoir besoin de la voir. Sans crever de ne pas être avec elle, de ne pas poser sur elle, de ne pas surveiller les expressions de son visage, de ne pas me nourrir de sa voix, de ses regards, de ses gestes, de sa présence, de son existence. Je peux le faire.
Je vais le faire.
Je ne vais pas y arriver, me surprends-je à penser plusieurs heures tard lorsque je vois une Ashley bougonne s’approcher de moi, devant l'entrée du Nocturnia. Il est 17 heures. Je suis à Godric’s Hollow et j’ai envie de crever tellement ça me fait mal de ne pas être avec Kristen.
Nocturnia — Godric’s Hollow
20 ans
Jeudi dernier elle me l’a répété : « Jeudi prochain, même heure ». Ce n’était pas une question, c’était une affirmation. J’ai apprécié qu’elle l’affirme comme si c’était un fait immuable. Jeudi prochain, à 17 heures, je serai chez elle parce que c’est comme ça et pas autrement. Parce qu’elle a décidé du jour, de l’heure et que c’est quelque chose qui ne changera jamais : le jeudi à 17 heures, je vais chez elle pour boire le thé et nous passons un moment ensemble. Elle, moi et c’est tout. Moi, elle et le monde entier s’éteint autour de nous. C’est ainsi depuis exactement huit jeudi. Toutes les semaines ce jour-là, à 17 heures, je pousse la porte du salon de tatouages, je salue Marshall et je retrouve Kristen.
Toutes les semaines jusqu'au jeudi j’ai cette boule au ventre, cette angoisse dont on ne sait pas très bien si elle est due à l’angoisse d’être loin d’elle ou à la crainte de la retrouver. Toutes les semaines l’attente du jeudi, longue ; l’angoisse qui dévore les entrailles. Jusqu’au clou du spectacle, la cerise sur le gâteau : mon arrivée chez elle. Pendant ces semaines, rien d’autre ne compte. J’ai du mal à me concentrer, j’ai du mal à ne pas me ruer chez elle, je me débats avec des peurs que je ne comprends pas, avec des moments de joie intense qui m’épuisent, d’autres moments de profond désespoir qui me mettent à terre. C’est un cercle sans fin. Il recommence toujours. Du jeudi soir au jeudi matin de la semaine suivante. Tout se répète à l’infini. Alors cette fois-ci quand elle a affirmé cette vérité générale qui dirige ma vie depuis huit semaines : « Jeudi prochain, même heure », juste après avoir hoché la tête car je suis bien incapable d’être autre part le jeudi à la 17 heure, juste après ça j’ai froncé les sourcils et j’ai dit : « Ah, en fait non… J’avais oublié que je devais aller au Nocturnia avec Rockfield. Ashley. Ma… Mon ancienne coloc… Oui... Au Nocturnia ».
Je ne dois pas aller au Nocturnia avec Rockfield-Ashley-ma-mon-ancienne-coloc. Surtout pas un jeudi après-midi à 17 heures. Je ne sais pas pourquoi j’ai dit ça. Mais je l’ai dit. Puis quand son regard silencieux m’a frappée, qu’il m’a déchirée, qu’il m’a abîmée, j’ai dressé le menton avec fierté et je m’en suis allée.
La semaine suivante a été terrible. Je n’ai pas passé un seul jour sans crise de larmes. Pas un seul jour sans devoir lutter violemment avec moi-même pour me retenir d’aller au 180, Buck Street pour lui dire que je serai là jeudi. Je n’ai pas passé un moment sans penser à elle. Alors fatalement, lorsque le jeudi est arrivé, cela m’a semblé tout indiqué de ne pas aller à Londres, mais d’aller au Nocturnia.
J’ai chopé Rockfield sur son temps de pause. Je lui ai dit : « Ce soir, toi et moi, au Nocturnia ». Elle a bien essayé de lutter, au début. Elle m’a dit d’aller me faire voir, m’a insulté, m’a fait comprendre qu’elle n’était pas à ma disposition. Je lui ai dit : « Je veux y aller avec toi », pas parce que c'était vrai mais parce que je savais que ça la déstabiliserait et qu’elle accepterait. J’ai besoin d’elle, j'ai besoin de sa présence pour ne pas craquer au dernier moment et transplaner à Londres. Elle a cligné des yeux, hésité et finalement marmonné que oui, elle viendrait. Ce jeudi à 17 heures je serai au Nocturnia avec Ashley Rockfield et Kristen Loewy sera chez elle à Londres.
Tout va bien. Tout va absolument très bien. Pour m’occuper en attendant l'heure, je passe un temps infini devant mon armoire pour trouver une robe de sorcière dans laquelle je serais bien. Pourquoi ? Je me fiche de mes vêtements. Mais je ne veux pas trouver la moindre excuse, ce soir, pour rentrer chez moi sur un coup de tête, puis aller chez Kristen. « Ma cape me gratte, je ne vais pas pouvoir rester, mince, je dois transplaner ! » ou alors « oh là là, j’ai oublié ma bourse, je ne vais pas pouvoir payer mon entrée… Mince alors, je vais transplaner jusqu’à Londres et vérifier que Kristen ne s’est pas enfuie à l’autre bout du pays sans moi ». Hors de question. Je ne sais pas exactement pourquoi, mais je suis déterminée à passer ce jeudi sans elle. Je peux le faire, n’est-ce pas ? J’ai passé ces cinq cent derniers jours sans elle, je peux bien passer sept jours sans la voir. Sans avoir besoin de la voir. Sans crever de ne pas être avec elle, de ne pas poser sur elle, de ne pas surveiller les expressions de son visage, de ne pas me nourrir de sa voix, de ses regards, de ses gestes, de sa présence, de son existence. Je peux le faire.
Je vais le faire.
Je ne vais pas y arriver, me surprends-je à penser plusieurs heures tard lorsque je vois une Ashley bougonne s’approcher de moi, devant l'entrée du Nocturnia. Il est 17 heures. Je suis à Godric’s Hollow et j’ai envie de crever tellement ça me fait mal de ne pas être avec Kristen.
Reducio
- Votre PJ est présent ? oui
- Nom et prénom du PNJ (+ lien avec votre PJ) : Ashley Rockfield, ancienne colocataire
- Lien vers la fiche du PNJ
Intérêt d'utiliser ce(s) PNJ dans ce RP précis pour votre PJ : l'intérêt pour Aelle c'est de s'occuper pour ne pas aller chez Kristen.
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Dernière modification par Aelle Bristyle le 29 juil. 2025, 14:43, modifié 1 fois.
Toi, moi, un jeudi à 17 heures
« Bon, on y va ? T’es vraiment chelou quand tu te pointes comme ça pour me proposer des trucs aussi bizarres que d’aller au Nocturnia. J’pensais que la grande Aelle Bristyle n’était intéressée par rien qu’apprécie le commun des mortels mais bon… À croire que je me trompais. »
Ashley tire une tête de trois mètres de long, les mains enfoncées dans les poches de son épaisse cape noire, ses longs cheveux blonds cascadant sur ses épaules. Elle me fusille de ses yeux clairs comme un ciel d’hiver. Elle n’est pas suffisamment pâle, elle n’a pas les cheveux assez courts ni assez sombres, elle n’a pas des cernes sous les yeux, elle n’a d’ailleurs pas les yeux de deux couleurs différentes. Elle n’est pas Kristen. J’ai envie de m’enfuir. J’hésite tandis qu’elle m’observe d’un air suspicieux. Mon regard se fixe sur l’horizon citadin derrière elle. Il me suffirait de faire un pas, de m’éloigner, de la planter ici et de transplaner. D’aller au 183, Buck Street, d’aller retrouver Kristen.
Elle efface tout à coup les mètres qui nous séparent et me bouscule violemment en me poussant à l’épaule. J'atterris brusquement dans l'instant présent, arrachée à mes angoisses existentielles.
« Oh, tu me réponds ? »
Ashley Rockfield et son regard tempête, qui a les mâchoires tellement crispées que cela ne peut signifier qu’une seule chose : si tu continues de regarder derrière moi sans me calculer, je vais au choix te mettre mon poing dans la gueule ou te planter ici toute seule. Je me fiche de recevoir un coup de poing, à vrai dire ça me remettrait peut-être les idées en place, mais je n’ai pas envie qu’elle s’en aille parce que sinon je n’arriverais plus du tout à lutter. Alors j’essaie de me concentrer et d'arrêter de vouloir m'enfuir. J'y suis bien aidée par cette nouvelle douleur dans mon épaule.
« Oui, c’est bon, calme-toi ! je râle en secouant la tête et en massant mon épaule. T’as passé une mauvaise journée ou quoi ?
— Puisque tu es venue gâcher ma seule pause de la journée et que je me retrouve ici en ta désagréable compagnie, oui, je passe une sale journée, » maugrée-t-elle en se dirigeant vers l’entrée du parc.
Je la suis en levant les yeux au ciel. Au moins son comportement m’empêche-t-il de trop me disperser, puisqu’il m’agace.
« Je te signale que c’est toi qui a accepté de venir. »
Elle ne trouve rien à y redire et s’enfonce dans un silence boudeur que je ne comprends pas et que je n’ai pas la prétention de vouloir comprendre. Je fais comme si tout allait bien et me dirige vers les guichets. J’achète un billet pour moi et me décale pour laisser la place à Rockfield. Je suis en train de compter mes pièces quand je surprends son regard sur moi.
« Quoi ? » je lui lance d’une voix brusque.
La personne derrière le guichet attend que nous daignions payer notre deuxième billet. Et derrière Rockfield, une famille avec au moins quatre marmots s’impatiente en soupirant.
« T’as pris que ton billet ? demande-t-elle alors d’une voix hésitante qui ne lui va pas du tout.
— Évidemment. »
Un sourcil s’arque sur mon front ; pourquoi aurais-je dû payer le sien à sa place ? À part lorsque nous sommes au Pitiponk et bien avinées, nous ne nous offrons jamais rien. Les joues d’Ashley se recouvrent d’une couleur rouge absolument inédite. Ses lèvres se courbent vers le bas. Je fronce les sourcils. Elle détourne les yeux.
« Je pensais que c'était un… »
Elle se tait, devient plus rouge encore. Le père de famille juste derrière nous se racle la gorge. L’un de ses enfants se met à brailler qu’il a envie d’aller les voir les animaux et que c’est « trop pas juste que ce soit aussi long ! ».
« Rien, » conclut subitement Rockfield en se tournant vers le guichet.
Elle farfouille dans ses poches, plaque un peu brusquement les pièces sur le comptoir, récupère dans un geste tout aussi violent le ticket qui lui est tendu et s’éloigne dans le parc à grands pas sans me jeter le moindre regard. Perdue, je la regarde faire jusqu’à ce que je comprenne que si je ne la suis pas, elle disparaîtra sans moi. Je lui cours donc après en jurant entre mes lèvres sous le regard impressionné de l’un des enfants du monsieur impatient qui ne se remettra certainement pas du « merde ! » que je viens de proférer.
« Pourquoi tu traces ? soufflé-je en gonflant les joues lorsque j’arrive au même niveau qu'elle.
— T’es vraiment bête, Aelle Bristyle.
— Pourquoi tu dis mon nom tout en entier, c’est hyper biz…
— Vraiment bête. »
Je la bouscule de l’épaule parce que me faire insulter une fois par une fille que je ne supporte pas la plupart du temps, ça va, mais deux fois il ne faut pas non plus abuser. Elle daigne enfin ralentir. Je la fusille du regard ; elle me le rend bien. Elle ne dit plus rien et s'immobilise au milieu du chemin, les bras croisés sur la poitrine. Elle a un air bougon qui m'est bien familier. Pour la première fois depuis une semaine, quand j’ai annoncé à Kristen que j’allais aller au Nocturnia avec Rockfield au lieu de respecter notre rendez-vous du Jour du thé, je me demande pourquoi c’est son nom à elle qui est sorti au lieu de celui de Johnson. Si j’étais venue ici avec Oswald, il ne m’aurait pas pris la tête comme ça. Il aurait ri d’un rien et m’aurait entraîné d’une attraction à une autre sans faire fi de ma mauvaise humeur et de mes remarques méchantes. Mais Rockfield, elle, agit toujours bizarrement et je ne la comprends pas la plupart du temps. Je ne sais pas pourquoi c’est à elle que j’ai pensé… Peut-être parce que la colère et la frustration qu’elle me fait constamment ressentir me sont plus familières que mes émotions apaisées quand je suis avec Oswald ?
« Si tu as fini de m’insulter, dis-je à travers mes dents serrées en essayant de capter le regard de la blonde, est-ce qu’on peut daigner commencer ? »
Ashley tire une tête de trois mètres de long, les mains enfoncées dans les poches de son épaisse cape noire, ses longs cheveux blonds cascadant sur ses épaules. Elle me fusille de ses yeux clairs comme un ciel d’hiver. Elle n’est pas suffisamment pâle, elle n’a pas les cheveux assez courts ni assez sombres, elle n’a pas des cernes sous les yeux, elle n’a d’ailleurs pas les yeux de deux couleurs différentes. Elle n’est pas Kristen. J’ai envie de m’enfuir. J’hésite tandis qu’elle m’observe d’un air suspicieux. Mon regard se fixe sur l’horizon citadin derrière elle. Il me suffirait de faire un pas, de m’éloigner, de la planter ici et de transplaner. D’aller au 183, Buck Street, d’aller retrouver Kristen.
Elle efface tout à coup les mètres qui nous séparent et me bouscule violemment en me poussant à l’épaule. J'atterris brusquement dans l'instant présent, arrachée à mes angoisses existentielles.
« Oh, tu me réponds ? »
Ashley Rockfield et son regard tempête, qui a les mâchoires tellement crispées que cela ne peut signifier qu’une seule chose : si tu continues de regarder derrière moi sans me calculer, je vais au choix te mettre mon poing dans la gueule ou te planter ici toute seule. Je me fiche de recevoir un coup de poing, à vrai dire ça me remettrait peut-être les idées en place, mais je n’ai pas envie qu’elle s’en aille parce que sinon je n’arriverais plus du tout à lutter. Alors j’essaie de me concentrer et d'arrêter de vouloir m'enfuir. J'y suis bien aidée par cette nouvelle douleur dans mon épaule.
« Oui, c’est bon, calme-toi ! je râle en secouant la tête et en massant mon épaule. T’as passé une mauvaise journée ou quoi ?
— Puisque tu es venue gâcher ma seule pause de la journée et que je me retrouve ici en ta désagréable compagnie, oui, je passe une sale journée, » maugrée-t-elle en se dirigeant vers l’entrée du parc.
Je la suis en levant les yeux au ciel. Au moins son comportement m’empêche-t-il de trop me disperser, puisqu’il m’agace.
« Je te signale que c’est toi qui a accepté de venir. »
Elle ne trouve rien à y redire et s’enfonce dans un silence boudeur que je ne comprends pas et que je n’ai pas la prétention de vouloir comprendre. Je fais comme si tout allait bien et me dirige vers les guichets. J’achète un billet pour moi et me décale pour laisser la place à Rockfield. Je suis en train de compter mes pièces quand je surprends son regard sur moi.
« Quoi ? » je lui lance d’une voix brusque.
La personne derrière le guichet attend que nous daignions payer notre deuxième billet. Et derrière Rockfield, une famille avec au moins quatre marmots s’impatiente en soupirant.
« T’as pris que ton billet ? demande-t-elle alors d’une voix hésitante qui ne lui va pas du tout.
— Évidemment. »
Un sourcil s’arque sur mon front ; pourquoi aurais-je dû payer le sien à sa place ? À part lorsque nous sommes au Pitiponk et bien avinées, nous ne nous offrons jamais rien. Les joues d’Ashley se recouvrent d’une couleur rouge absolument inédite. Ses lèvres se courbent vers le bas. Je fronce les sourcils. Elle détourne les yeux.
« Je pensais que c'était un… »
Elle se tait, devient plus rouge encore. Le père de famille juste derrière nous se racle la gorge. L’un de ses enfants se met à brailler qu’il a envie d’aller les voir les animaux et que c’est « trop pas juste que ce soit aussi long ! ».
« Rien, » conclut subitement Rockfield en se tournant vers le guichet.
Elle farfouille dans ses poches, plaque un peu brusquement les pièces sur le comptoir, récupère dans un geste tout aussi violent le ticket qui lui est tendu et s’éloigne dans le parc à grands pas sans me jeter le moindre regard. Perdue, je la regarde faire jusqu’à ce que je comprenne que si je ne la suis pas, elle disparaîtra sans moi. Je lui cours donc après en jurant entre mes lèvres sous le regard impressionné de l’un des enfants du monsieur impatient qui ne se remettra certainement pas du « merde ! » que je viens de proférer.
« Pourquoi tu traces ? soufflé-je en gonflant les joues lorsque j’arrive au même niveau qu'elle.
— T’es vraiment bête, Aelle Bristyle.
— Pourquoi tu dis mon nom tout en entier, c’est hyper biz…
— Vraiment bête. »
Je la bouscule de l’épaule parce que me faire insulter une fois par une fille que je ne supporte pas la plupart du temps, ça va, mais deux fois il ne faut pas non plus abuser. Elle daigne enfin ralentir. Je la fusille du regard ; elle me le rend bien. Elle ne dit plus rien et s'immobilise au milieu du chemin, les bras croisés sur la poitrine. Elle a un air bougon qui m'est bien familier. Pour la première fois depuis une semaine, quand j’ai annoncé à Kristen que j’allais aller au Nocturnia avec Rockfield au lieu de respecter notre rendez-vous du Jour du thé, je me demande pourquoi c’est son nom à elle qui est sorti au lieu de celui de Johnson. Si j’étais venue ici avec Oswald, il ne m’aurait pas pris la tête comme ça. Il aurait ri d’un rien et m’aurait entraîné d’une attraction à une autre sans faire fi de ma mauvaise humeur et de mes remarques méchantes. Mais Rockfield, elle, agit toujours bizarrement et je ne la comprends pas la plupart du temps. Je ne sais pas pourquoi c’est à elle que j’ai pensé… Peut-être parce que la colère et la frustration qu’elle me fait constamment ressentir me sont plus familières que mes émotions apaisées quand je suis avec Oswald ?
« Si tu as fini de m’insulter, dis-je à travers mes dents serrées en essayant de capter le regard de la blonde, est-ce qu’on peut daigner commencer ? »
Toi, moi, un jeudi à 17 heures
Je commence déjà à m’éloigner en marche arrière, les mains levées autour de moi comme pour dire : ce que tu racontes est idiot, passons à autre chose. Mais Rockfield a autre chose en tête. Elle reste immobile au milieu du chemin. Elle me regarde droit dans les yeux et elle a cet air sérieux que je lui déteste, celui qu’elle avait parfois à l’AESM quand elle me disait des trucs comme : « Il faut que tu arrêtes de te comporter avec moi comme si tu avais le droit de me frapper quand tu en as envie, Bristyle ». Sauf que cette fois-ci, bloquée devant l’entrée du Nocturnia, elle me demande :
« Pourquoi tu m’as demandé de venir ? »
Je pousse un profond soupir, parce que c’est la question la plus idiote de l’univers. Et aussi parce que je n’ai pas besoin de réfléchir, actuellement, seulement de faire semblant que je suis exactement où je dois être et que je passe le moment le plus génial de ma vie, même si ce n’est absolument pas vrai. Il faut que je fasse au moins semblant, Ashley fichue Rockfield, est-ce que tu comprends ça ? Parce que sinon, je vais t’abandonner là pour aller à Londres, je vais y aller, j’aurais dû y aller, mais quelle idiote j’ai été ! Une bouffée de panique me brouille aussitôt les sens.
« Parce que je voulais aller au Nocturnia avec toi ? balbutié-je pour m’arracher à mes pensées paniquées.
— C’est ta seule explication ?
— Tu veux que je te dise quoi ? m’exclamé-je tout à coup en levant les mains au ciel, agacée de devoir me justifier et surtout incapable de le faire. T’aurais préféré que je demande à Oswald, c’est ça ? Parce que je peux y aller, si ça te fait chier que je sois là ! »
Elle grimace et jette un regard gêné autour d’elle. La famille de tout à l’heure, celle qui était après nous dans la file, passe à côté de nous à ce moment précis. Le papa et tous ses enfants qui se tiennent la main pour être sûrs de ne pas se perdre dans le parc. Il nous lance un coup d’œil réprobateur et cette fois-ci je ne peux pas m’en empêcher : je le fusille du regard. Avant d’en revenir à Rockfield qui a ravalé sa grimace et qui fronce maintenant joliment les sourcils.
« Ça ne me fait pas chier d’être là, maugrée-t-elle, sinon je ne serais pas venue.
— Bah essaie de le montrer de façon un peu plus flagrante, alors ! »
Je ne sais pas pourquoi je m’énerve. Habituellement, Rockfield n’est pas aussi agaçante. Alors évidemment, j’ai régulièrement envie de lui arracher la tête et nous ne pouvons passer dix minutes ensemble sans nous jeter des horreurs au visage, mais disons qu’elle n’a pas cet air tout sérieux, celui qui la force à me questionner avec une sincérité qui m’insupporte. Si elle insiste encore, je me fais la promesse de la bousculer plus violemment, cette fois. Quand je m’approche d’elle d’un air menaçant, en général elle arrête de la ramener.
À mon plus grand étonnement, elle prend une grande inspiration, ferme brièvement les yeux et dit sur un ton bien plus calme :
« Bon, je vais essayer de faire comme si tu n’étais pas la meuf la plus agaçante de l’univers, alors. Mais je ne promets rien. »
Sur ces mots, et en ignorant superbement le regard accablé que je pose sur elle, elle sort de son immobilité et s’éloigne sur le chemin, ses longs cheveux blanc comme une traînée de sable sur sa cape noire.
« Tu veux voir quoi en premier ? On va faire les montagnes russes ? J’ai envie de voir ta tronche quand tu crèveras de peur sur le manège, » me lance-t-elle avant d'éclater de rire.
Un soupir au bord des lèvres, je la suis sans rentrer dans son jeu. Je ne peux m’empêcher de lancer un regard vers l’entrée du parc. Même si je suis ici, ce sont les grands bâtiments de Londres que je vois. Sa grisaille, son bruit qui ne s’arrête jamais, la devanture du salon de tatouages de Marshall. Mes yeux regardent le dos d’Ashley qui s’éloigne, les sourires moqueurs qu’elle m’envoie, mais je vois à la place le visage placide de Kristen, son œil bleu qui a la couleur de mes souvenirs, et quand Rockfield me parle c’est sa voix que j’entends, celle qui me tiraille et qui me blesse souvent, celle qui me manque, celle que je me suis interdite d'entendre ce soir pour me donner l'impression que je suis encore libre de mes mouvements, de mes décisions... Et de mes sentiments.
Une heure plus tard, Rockfield demande une pause. Après les montagnes russes que j’ai refusé de faire, après ses millions de commentaires sur tout un tas de sujets qui ne m’intéressent pas, après ses infructueuses tentatives pour me faire parler (de ma famille, de mon quotidien, de mes soirées alcoolisées, pourquoi cela l'intéresse-t-il tout à coup), après ses nombreux comportements étranges (pourquoi a-t-elle absolument tenu à m’offrir cette petite figurine ridicule de pipaillon ?). Elle exige que nous nous arrêtions prendre une sucrerie. Si j’accepte, c’est pour qu’elle arrête de se plaindre et également parce que je n’ai cesse de penser aux scones qui m’auraient attendu si j’étais allée chez Kristen et à la tasse de thé brûlante que j’aurais pu boire. Je ne suis pas particulièrement friande de scones et je n’en aurais sans doute pas mangé énormément si j’y avais été, mais c’est le fait d’y penser qui m’assombrit l’humeur.
Mes entrailles ne veulent pas se dénouer et mon cœur manque battement sur battement depuis que 17 heures est passé. Je n’arrive ni à me détendre, ni à profiter du moment que je passe. En fait, j'ai l'impression qu'un trou s'ouvre de plus en plus grand sous mes pieds et que les monstres qui se cachent à l'intérieur n'attendent qu'une seule chose : que je trébuche pour mieux me dévorer. Je finirai par trébucher. Ce soir, cette nuit. Et je ne pourrais plus résister contre ce qui veille à l'orée de mon esprit. J'en serais incapable. Je n'en aurais pas même l'envie.
« Tiens. »
Ashley me fourre un paquet de bonbons entre les mains et se laisse tomber sur un banc qui longe le chemin entre deux attractions. Je m’assieds à ses côtés et pendant un moment, nous regardons sans parler les visiteurs du parc passer devant nous. Il y a beaucoup de familles, des enfant surexcités et des parents épuisés, beaucoup de bruit également, d'activités tout autour de nous. Mais sur ce banc un peu à l’écart, c’est comme si nous étions invisibles. Mes épaules s’affaissent, je me laisse aller contre le dossier du banc en piochant dans le paquet. Le fait que je choisisse une dragée n’est certainement pas fortuit. Je la recrache une seconde plus tard avec une grimace de dégoût.
« Vomi ! » m’exclamé-je en secouant la tête.
Ashley éclate d’un grand rire, yeux fermés et tête renversée en arrière. Elle se moque allègrement de moi, comme elle le fait si souvent, sans aucune retenue, ses cheveux volant autour de son visage.
« J’veux essayer, moi aussi ! »
Elle se penche vers moi pour attraper le paquet de sucreries et sur une impulsion que je ne m’explique pas, j’éloigne le paquet avec un sourire narquois. Ashley s’écrase sur moi pour mieux l’attraper, elle n’a aucune scrupule à enfoncer sa main sur ma cuisse, à me balancer ses cheveux au visage, si bien que je ne sens bientôt rien d’autre que son parfum. Elle m’écrase de son poids sur le banc pour tendre la main vers les sucreries… Qui lui restent éternellement inaccessibles.
« Dégage ! sifflé-je en essayant de la repousser, mais j’aurais très bien pu ne rien dire parce qu’elle m’ignore et s'affale un peu plus sur moi — à croire qu'elle le fait exprès.
— Mais passe moi ce truc ! » braille-t-elle.
Si le père de famille et ses cinq enfants passaient près de nous à ce moment précis, sûrement serait-il un peu choqué de voir deux jeunes femmes affalées l’une sur l’autre sur un banc au beau milieu d’un parc d’attraction familial.
« Pourquoi tu m’as demandé de venir ? »
Je pousse un profond soupir, parce que c’est la question la plus idiote de l’univers. Et aussi parce que je n’ai pas besoin de réfléchir, actuellement, seulement de faire semblant que je suis exactement où je dois être et que je passe le moment le plus génial de ma vie, même si ce n’est absolument pas vrai. Il faut que je fasse au moins semblant, Ashley fichue Rockfield, est-ce que tu comprends ça ? Parce que sinon, je vais t’abandonner là pour aller à Londres, je vais y aller, j’aurais dû y aller, mais quelle idiote j’ai été ! Une bouffée de panique me brouille aussitôt les sens.
« Parce que je voulais aller au Nocturnia avec toi ? balbutié-je pour m’arracher à mes pensées paniquées.
— C’est ta seule explication ?
— Tu veux que je te dise quoi ? m’exclamé-je tout à coup en levant les mains au ciel, agacée de devoir me justifier et surtout incapable de le faire. T’aurais préféré que je demande à Oswald, c’est ça ? Parce que je peux y aller, si ça te fait chier que je sois là ! »
Elle grimace et jette un regard gêné autour d’elle. La famille de tout à l’heure, celle qui était après nous dans la file, passe à côté de nous à ce moment précis. Le papa et tous ses enfants qui se tiennent la main pour être sûrs de ne pas se perdre dans le parc. Il nous lance un coup d’œil réprobateur et cette fois-ci je ne peux pas m’en empêcher : je le fusille du regard. Avant d’en revenir à Rockfield qui a ravalé sa grimace et qui fronce maintenant joliment les sourcils.
« Ça ne me fait pas chier d’être là, maugrée-t-elle, sinon je ne serais pas venue.
— Bah essaie de le montrer de façon un peu plus flagrante, alors ! »
Je ne sais pas pourquoi je m’énerve. Habituellement, Rockfield n’est pas aussi agaçante. Alors évidemment, j’ai régulièrement envie de lui arracher la tête et nous ne pouvons passer dix minutes ensemble sans nous jeter des horreurs au visage, mais disons qu’elle n’a pas cet air tout sérieux, celui qui la force à me questionner avec une sincérité qui m’insupporte. Si elle insiste encore, je me fais la promesse de la bousculer plus violemment, cette fois. Quand je m’approche d’elle d’un air menaçant, en général elle arrête de la ramener.
À mon plus grand étonnement, elle prend une grande inspiration, ferme brièvement les yeux et dit sur un ton bien plus calme :
« Bon, je vais essayer de faire comme si tu n’étais pas la meuf la plus agaçante de l’univers, alors. Mais je ne promets rien. »
Sur ces mots, et en ignorant superbement le regard accablé que je pose sur elle, elle sort de son immobilité et s’éloigne sur le chemin, ses longs cheveux blanc comme une traînée de sable sur sa cape noire.
« Tu veux voir quoi en premier ? On va faire les montagnes russes ? J’ai envie de voir ta tronche quand tu crèveras de peur sur le manège, » me lance-t-elle avant d'éclater de rire.
Un soupir au bord des lèvres, je la suis sans rentrer dans son jeu. Je ne peux m’empêcher de lancer un regard vers l’entrée du parc. Même si je suis ici, ce sont les grands bâtiments de Londres que je vois. Sa grisaille, son bruit qui ne s’arrête jamais, la devanture du salon de tatouages de Marshall. Mes yeux regardent le dos d’Ashley qui s’éloigne, les sourires moqueurs qu’elle m’envoie, mais je vois à la place le visage placide de Kristen, son œil bleu qui a la couleur de mes souvenirs, et quand Rockfield me parle c’est sa voix que j’entends, celle qui me tiraille et qui me blesse souvent, celle qui me manque, celle que je me suis interdite d'entendre ce soir pour me donner l'impression que je suis encore libre de mes mouvements, de mes décisions... Et de mes sentiments.
*
Une heure plus tard, Rockfield demande une pause. Après les montagnes russes que j’ai refusé de faire, après ses millions de commentaires sur tout un tas de sujets qui ne m’intéressent pas, après ses infructueuses tentatives pour me faire parler (de ma famille, de mon quotidien, de mes soirées alcoolisées, pourquoi cela l'intéresse-t-il tout à coup), après ses nombreux comportements étranges (pourquoi a-t-elle absolument tenu à m’offrir cette petite figurine ridicule de pipaillon ?). Elle exige que nous nous arrêtions prendre une sucrerie. Si j’accepte, c’est pour qu’elle arrête de se plaindre et également parce que je n’ai cesse de penser aux scones qui m’auraient attendu si j’étais allée chez Kristen et à la tasse de thé brûlante que j’aurais pu boire. Je ne suis pas particulièrement friande de scones et je n’en aurais sans doute pas mangé énormément si j’y avais été, mais c’est le fait d’y penser qui m’assombrit l’humeur.
Mes entrailles ne veulent pas se dénouer et mon cœur manque battement sur battement depuis que 17 heures est passé. Je n’arrive ni à me détendre, ni à profiter du moment que je passe. En fait, j'ai l'impression qu'un trou s'ouvre de plus en plus grand sous mes pieds et que les monstres qui se cachent à l'intérieur n'attendent qu'une seule chose : que je trébuche pour mieux me dévorer. Je finirai par trébucher. Ce soir, cette nuit. Et je ne pourrais plus résister contre ce qui veille à l'orée de mon esprit. J'en serais incapable. Je n'en aurais pas même l'envie.
« Tiens. »
Ashley me fourre un paquet de bonbons entre les mains et se laisse tomber sur un banc qui longe le chemin entre deux attractions. Je m’assieds à ses côtés et pendant un moment, nous regardons sans parler les visiteurs du parc passer devant nous. Il y a beaucoup de familles, des enfant surexcités et des parents épuisés, beaucoup de bruit également, d'activités tout autour de nous. Mais sur ce banc un peu à l’écart, c’est comme si nous étions invisibles. Mes épaules s’affaissent, je me laisse aller contre le dossier du banc en piochant dans le paquet. Le fait que je choisisse une dragée n’est certainement pas fortuit. Je la recrache une seconde plus tard avec une grimace de dégoût.
« Vomi ! » m’exclamé-je en secouant la tête.
Ashley éclate d’un grand rire, yeux fermés et tête renversée en arrière. Elle se moque allègrement de moi, comme elle le fait si souvent, sans aucune retenue, ses cheveux volant autour de son visage.
« J’veux essayer, moi aussi ! »
Elle se penche vers moi pour attraper le paquet de sucreries et sur une impulsion que je ne m’explique pas, j’éloigne le paquet avec un sourire narquois. Ashley s’écrase sur moi pour mieux l’attraper, elle n’a aucune scrupule à enfoncer sa main sur ma cuisse, à me balancer ses cheveux au visage, si bien que je ne sens bientôt rien d’autre que son parfum. Elle m’écrase de son poids sur le banc pour tendre la main vers les sucreries… Qui lui restent éternellement inaccessibles.
« Dégage ! sifflé-je en essayant de la repousser, mais j’aurais très bien pu ne rien dire parce qu’elle m’ignore et s'affale un peu plus sur moi — à croire qu'elle le fait exprès.
— Mais passe moi ce truc ! » braille-t-elle.
Si le père de famille et ses cinq enfants passaient près de nous à ce moment précis, sûrement serait-il un peu choqué de voir deux jeunes femmes affalées l’une sur l’autre sur un banc au beau milieu d’un parc d’attraction familial.
Toi, moi, un jeudi à 17 heures
« Jeudi prochain, même heure », lui avais-je confirmé la semaine précédente, un sourire que l'on pourrait qualifier de complice étirant mes lèvres. C’étaient toujours les mots qui concluaient nos entrevues, ça voulait dire : à bientôt, je ne t’abandonnerai pas, on se reverra vite, tu verras, je tiendrai ma promesse cette fois encore. Mais cette fois-là, Aelle n’avait pas eu la même réaction que les jeudis précédents. Elle avait pris la voix hésitante de celle qui cherche une excuse pour dire non et elle m’avait expliqué devoir se rendre « au Nocturnia » avec une certaine Ashley Rockfield, une sombre inconnue dont elle ne m’avait absolument jamais parlé mais qui avait apparemment partagé un appartement avec elle. Et puis, qu’est-ce que c’était que ça, le « Nocturnia » ? On aurait dit le nom d’une boîte de nuit. On ne sortait pas en boîte de nuit à dix-sept heures un jeudi. De toute façon, j’imaginais très mal ma jeune tempête se déchaîner sur une piste de danse, laissant son corps frôler celui d’êtres humains complètement ivres.
Alors, j’avais froncé les sourcils et mon sourire était mort. Je l’avais regardée longtemps sans rien dire dans l’espoir qu’elle m’avoue que c’était une plaisanterie, qu’elle m’avait bien eue ! et que bien sûr, elle serait là jeudi prochain, même heure, parce qu’il ne pouvait pas en être autrement, c’était naturellement inscrit dans son emploi du temps, cela faisait partie des choses qu’on n’avait pas le droit de reporter, moins encore d’annuler. C’était mon occasion de tenir ma promesse. De redécouvrir ma vie et d’en apprendre plus sur la sienne, de rompre mon quotidien si monotone, de me rappeler que j’étais bien Kristen Loewy dans ce corps de jeune fille de vingt ans. C’était comme ça et pas autrement. Après tout, n’était-ce pas elle qui se raidissait de peur dès que j’avais le malheur de m’éclipser pour aller aux toilettes ? Et maintenant, elle prétendait avoir mieux à faire un jeudi à dix-sept heures que me voir, moi, comme d’habitude ?
Mon ego en aurait pris un sacré coup. Alors, bien évidemment, c’était une fichue blague. Ses lèvres allaient prendre la forme d’un sourire moqueur dans trois, deux…
Mais elle n’avait rien dit. Alors, moi, toute vexée comme une enfant à qui on refuse une sortie au parc, j’avais lâché un « bien » sec et froid comme je savais si bien le faire. Elle avait dressé son menton, j’avais haussé le mien, et nos fiertés s’étaient bagarrées ainsi pendant quelques secondes avant qu’elle se détourne et que je la laisse partir sans un mot de plus.
Quand j’étais sûre qu’elle n’était plus dans le coin, j’avais attrapé Marshall, tout occupé par ses propres affaires, et je lui avais expressément demandé ce qu’était le Nocturnia, ce qu’on y faisait, si ce n’était pas un lieu de débauche, par hasard ! Il s’était un peu moqué de moi et m’avait expliqué qu’il s’agissait d’un parc d’attraction sur le thème des créatures de la nuit, situé non loin de Godric’s Hollow, la capitale des sorciers de Grande-Bretagne. Je m’étais figée de colère quelques secondes et j’étais sortie fumer une cigarette en faisant un tour dans le quartier pour calmer mes nerfs.
La fumée ne faisait pas taire mes pensées offensées. Aelle préférait donc se promener dans un foutu parc d’attraction, un jeudi à dix-sept heures, avec une fille si insignifiante qu’elle ne m’en avait jamais parlé ? Qu’est-ce que j’avais encore raté aujourd’hui, par Morgane ? Lequel de mes mots l’avait suffisamment blessée pour qu’elle se dise enfin : allez, c’est fini, j’en ai marre de sa compagnie ; finalement ce ne serait pas plus mal qu’elle m’abandonne et peut-être bien que je vais l’abandonner avant qu’elle le fasse ! En plus, je n’étais même pas sûre que son prétexte soit vrai. Elle avait eu l’air de mentir, avec sa voix qui trébuchante qui cherchait ses mots en même temps qu’elle les prononçait. Peut-être que c’était encore pire que ce que j’imaginais et qu’Aelle avait décidé que jeudi prochain, elle resterait chez elle, confortablement recroquevillée sur son canapé, un thé fumant sur les genoux, pensant avec soulagement : la paix… enfin ! Et puis, ayant loupé un jeudi, nos rendez-vous ne seraient plus une habitude, elle ne viendrait pas le jeudi suivant non plus, nous deviendrons de simples connaissances l’une pour l’autre. Je serai pour elle « cette personne que j’avais l’habitude de fréquenter, avant… ».
Je jetai rageusement ma cigarette sur le trottoir et je l’écrasai fermement du plat de ma semelle. Par Morgane, je refusai de la perdre, elle aussi ! Ne comprenait-elle pas qu’elle était tout ce qu’il me restait de moi-même ? Tout ce qu’il me restait tout court ! Avait-elle enfin décidé de venger son abandon en me faisant subir la même chose ? Et merde alors, ce que je pouvais me sentir misérable à ressentir tout ça pour une gamine de la moitié de mon âge ! J’aurais mieux fait de ne pas m’attacher. Quand on reste seul, on ne peut être déçu que par soi-même (et c’est déjà assez douloureux). Les autres ne sont que des occasions supplémentaires de se torturer l’esprit.
Je soupirai longuement en retirant ma chaussure du mégot écrasé sur le trottoir. Je le regardai un moment et je levai les yeux au ciel avant de me pencher pour le ramasser, parce que j’avais beau être frustrée, la planète n’y était pour rien dans l’affaire et je restais une fumeuse tout à fait responsable et écologiquement consciente.
Jeudi 17 mars 2050
Mochdinam, Pays de Galles.
Qu’est-ce que je fiche là, sérieusement, pensai-je, plantée devant la porte de la maison d’Aelle Bristyle. Tout ce parcours, le trajet jusqu’au magic’port, le transplanage jusqu’au trou des fesses du Pays de Galles, juste pour voir si Aelle m’avait menti et qu’elle était tranquillement installée sur son canapé à boire un thé sans moi et lire un bon livre sans moi ? Et si elle était bien là, tout ce drame pour le simple plaisir de lui dire : ah ! tu m’as menti, je le savais ! et lui mettre le nez dans son bobard ? Jusqu’où allais-je devoir m’abaisser pour cette fille à peine sortie de l’adolescence ? J’avais déjà l’impression d’avoir enterré ma fierté plus profondément que les racines d’un vieux chêne.
Alors foutue pour foutue…
Je toquai à la porte. Le temps me parut extrêmement long et je me demandais si ce n’était pas là mon occasion de prendre mes jambes à mon cou pour m’épargner la honte de…
Un homme m’ouvrit et m’adressa un sourire bienveillant en même temps qu’un regard interrogateur. Il semblait pressé et je sentis que je le dérangeais. Je l’entendis aussi, puisque derrière lui s’échappaient des cris, des rires et des boum-boum d’enfants qui avaient l’air d’être en train de semer la pagaille un peu plus loin. Je rendis à l’homme un regard étonné. Aelle m’avait dit qu’elle vivait avec son grand frère. Elle ne m’avait pas dit qu’il y avait des enfants.
Essayant de dissimuler ma gêne, je haussai légèrement le menton et je tâchai de faire montre de l’étendue de ma parfaite politesse quand je demandai :
« Veuillez m’excuser, Monsieur Bristyle. Je cherche votre sœur. »
Je me raclai la gorge en me rappelant que je passais pour une jeune de vingt ans.
« Aelle, précisai-je bêtement. Est-elle ici ? »
Je ne pus résister à l’irrépressible envie de pencher la tête pour regarder derrière la silhouette du frère d’Aelle. Je ne découvris qu’un salon à peu près semblable à n’importe quel salon, et je ne vis ni Aelle, ni la source des bruits d’enfants qui émanaient de la petite maison. Alors, je me redressai et j’ajoutai :
« Je suis une amie. »
Je quittai Mochdinam partagée entre deux sentiments contradictoires. Aelle ne m’avait pas menti : elle n’était pas restée dans sa petite maison, dans son petit canapé, à lire son petit livre et boire son petit thé, à moins que son frère n’ait été complice de son mensonge et l’ait couverte pendant qu’elle se cachait derrière les rideaux de sa chambre. Le doute était permis mais j’étais malgré tout rassurée de ne pas l’avoir immédiatement trouvée chez elle. En revanche, je ne pouvais m’empêcher de pester car je savais qu’elle ne se trouvait pas chez moi non plus. Alors, était-elle vraiment sortie avec son ancienne colocataire, cette fille apparemment plus importante que moi, pour passer la fin de journée dans un fichu parc d’attraction ? Et quoi, à croquer dans une barbe-à-papa entre deux manèges ? À jouer à la pêche aux strangulots dans l’espoir de gagner un poisson rouge dans un sac en plastique ? Il ne manquerait plus que ça…
Je transplanai directement du petit hameau gallois jusqu’à la capitale des sorciers en passant par l’aire de départ prévue à cet effet. En chemin, je me gorgeais des images factices d’une Aelle qui s’amusait trop bien sans moi. Qui était plus heureuse sans moi.
Plus tard,
Nocturnia, Godric’s Hollow
Autour de moi, des parents trop gentils tentaient de contenir l’enthousiasme débordant de leurs enfants. Oui, oui, on y va ! Attends que maman retrouve ses gallions… Oui, on va prendre des friandises à la boutique. Non, pas les peluches de Veaudelune, c’est trop cher ! On prendra un porte-clé en sortant… John, aide-moi un peu avec les enfants, tu veux ? Je souris faiblement en les regardant et je compris pourquoi certains parents promenaient leurs gosses en laisse quand ils visitaient des parcs d’attractions : ces petits démons surexcités étaient tellement brûlés du feu de la découverte qu’ils auraient très bien pu se perdre et se retrouver dans l’estomac de telle ou telle créature de la nuit avant la fin de la soirée. Et puis, je me demandais si j’aurais emmené mon propre fils dans ce parc, si celui-ci avait existé lorsque j’étais censée être mère. J’imaginais la sorcière à la mèche blanche et aux grands vêtements noirs tenant par la main un petit être frêle qui ressemblait trop à son père : tous deux entraient dans le parc et partageaient un sourire…
Je secouai la tête. Ce n’était pas le moment d’imaginer des souvenirs qui n’avaient jamais existé. Même si le Nocturnia était sorti de terre lorsqu’Owen était encore près de moi, je ne l’aurais sûrement pas emmené là-bas. Parce que j’étais une mauvaise mère qui ne pensait jamais au bonheur de son gamin, voilà. Et maintenant, c’était fichu pour toujours. Owen était parti je-ne-sais-où, il ne me verrait jamais plus comme sa mère, et je n’étais pas près d’avoir encore des gosses à élever – ou à traumatiser par mon incompétence.
Je n’avais qu’Aelle et la crainte que mon sale caractère finisse par la faire fuir, elle aussi.
Un instant, je pensai l’attendre à la sortie du parc : au moins serais-je certaine de ne pas la louper. Retrouver quelqu’un dans un parc d’attraction, c’était un peu comme chercher un vif d’or sous le blizzard. Si j’avais eu la certitude que mon huître préférée se comportait avec Ashley Rockfield comme elle se comportait avec moi, j’aurais pu me laisser guider par les cris de colère et les trous dans les murs causés par ses poings rageurs. Mais je doutais qu’Aelle ait la même attitude avec son ancienne colocataire. Elle devait passer un très bon moment et je m’apprêtais à tout gâcher.
Parce que j’étais une ordure néfaste et égoïste.
Plantée devant l’entrée du Nocturnia, j’hésitai toujours et mes doutes avaient la voix agacée d’Yshre : laisse-la respirer, bon sang, elle ne veut pas te voir et c’est son droit, tu ne vas pas ENCORE choisir à sa place et lui imposer tous tes désirs sans te soucier des siens ?
Espèce d’ordure néfaste et égoïste ! Qui se vexe comme une enfant et qui est jalouse comme un foutu goéland devant un cornet de frites !
Je temporisai en fumant une cigarette loin des familles qui allaient et venaient à l’entrée du parc. J’étais non seulement une fumeuse écologiquement consciente, mais aussi suffisamment respectueuse pour ne pas cracher ma fumée à la tronche des autres – moins encore des enfants. Même si je me demandais bien, au fond de moi, si un peu de fumée dans les nasaux aurait pu calmer leur excitation et rendre un fier service à leurs parents…
À la fin du décompte embrasé, j’allais faire demi-tour et rentrer chez moi, plus pour faire taire mes sales pensées coupables que pour laisser à Aelle le loisir de jouir de sa liberté. J’allais le faire, promis… Mais alors que je me retournais, je fis soudainement volte-face et je pénétrai dans le parc d’attraction avec toute la détermination du monde.
Après avoir cédé quelques gallions à l’accueil pour payer mon entrée, je m’assis sur un banc pour observer le plan du parc. Je pointai le doigt sur les croisements, imaginant que j’aurais plus de chances de croiser Aelle sur un gros carrefour menant à diverses attractions plutôt qu’au détour d’une petite allée annexe. Mais je ne voulais pas avoir l’air de l’attendre au beau milieu du parc, ou pire : de la chercher activement. La honte prenait le dessus sur la sincérité de mon intention.
J’observai ma montre : il était un peu plus dix-huit heures et sept minutes. Cela faisait donc une heure et sept minutes que j’aurais dû être avec Aelle, au deuxième étage du salon de tatouage de Marshall. En une heure et sept minutes, nous aurions eu le temps de boire le thé, manger des dragées surprise et des fondants du chaudron (ses sucreries favorites, de ce que j'avais cru comprendre), fumer quelques cigarettes, nous engueuler et peut-être même nous rabibocher dans une nouvelle étreinte. Mais Aelle n’était pas venue à Londres ce jeudi : au lieu de tout cela, elle avait choisi de se rendre au parc Nocturnia, Godric's Hollow, et elle était là, quelque part, elle ne pensait probablement pas à moi ; elle sentait son estomac faire des vagues dans une attraction à sensations fortes, elle riait avec Ashley Rockfield, elle s’extasiait peut-être devant des peluches en forme de Veaudelunes.
Il était encore temps de repartir, ni vue, ni connue. Tant que je n’avais pas croisé Aelle, elle ne saurait jamais que j’avais voulu la voir, ici. Lui parler. M’entendre dire que je ferais bien d’aller me faire foutre. Être avec elle, tout simplement, parce qu’elle était la seule personne sur cette foutue planète à me faire sentir en vie.
Je me relevai et me sentis à la fois tirée vers l’entrée du parc et vers son centre. Loin d’Aelle et plus près d’elle. Complètement tiraillée entre mon égoïsme et ma volonté de la laisser vivre sa vie, même si je devais ne pas en faire partie.
Et merde ! Kristen Loewy ne fait jamais demi-tour !
J’avançai vers l’allée centrale du Nocturnia, tout en restant suffisamment proche des bords du chemin pour me dissimuler derrière la foule. Je restai vigilante : je voulais voir Aelle avant qu’elle ne me voie ; ensuite, j’aviserai. Je fis mine d’observer les attractions et autres fermes pédagogiques, stands de sucreries et de boissons, tout en reportant discrètement mon regard sur les visages que je croisais.
Mon regard acéré fut d’abord attiré par les couleurs vives d’un paquet de dragées surprise de Bertie Crochue. Ce fut donc mon addiction au sucre qui me permit de retrouver Aelle parmi la foule de sorciers en quête de divertissement. Mon cœur rata un battement quand je la vis, Elle, alors que son « ancienne colocataire » (prétendait-elle), était complètement affalée sur elle, comme si elle cherchait à briser le bouclier qu’Aelle dressait toujours entre elle et les autres.
Je restai figée un instant et je serrai les mâchoires en inspectant Ashley Rockfield. En toute franchise, elle m’avait tout l’air d’une bécasse, pour rester polie. Elle riait fort, braillait comme une abrutie en tendant la main vers le paquet de dragées et se frottait bêtement à Aelle – comme s’il fallait qu’elle fasse passer dans le mouvement de son corps tout le manque de subtilité de ses intentions. Et dire que j’avais dû, un jour, être la directrice de cette nunuche. J’étais persuadée qu’elle devait être du genre à traîner au fond de la classe et amuser la galerie de temps en temps. Si je lui avais donné comme punition une dissertation sur l’intelligence adaptative, elle m’aurait sans doute rendu copie blanche et j’aurais été bien obligée de la confier au concierge pour qu’elle récure les toilettes – tâche qui devait davantage être à sa portée.
Bref, je ne l’aimais déjà pas beaucoup, cette Ashley Rockfield.
Je pris une longue inspiration qui me permit de desserrer mes mâchoires crispées et je me dirigeai vers Aelle. Pas vers Aelle et sa prétendue amie – cette dernière deviendrait très vite une donnée négligeable. Juste vers Aelle, car elle seule m'importait. Je parai mon être de toute la confiance qui m’avait fait défaut depuis dix-sept heures. Dos droit, menton dressé, regard fier, démarche rapide et assurée. Très vite, je me retrouvai plantée face à ma jeune partenaire de jeudis.
« Aelle, fis-je (presque) innocemment. Quelle heureuse surprise. »
Un léger sourire frisant l’ironie habilla mes lèvres. Je concédai à Ashley Rockfield un rapide regard. Si bref qu’il pouvait signifier : j’ai pris note de ton existence et je m’en contrefous. Puis, j’enfonçai profondément mes pupilles dans celles d’Aelle. Je tendis la paume de ma main à plat.
« M’autoriseras-tu à relever le défi ? »
2909 mots
Alors, j’avais froncé les sourcils et mon sourire était mort. Je l’avais regardée longtemps sans rien dire dans l’espoir qu’elle m’avoue que c’était une plaisanterie, qu’elle m’avait bien eue ! et que bien sûr, elle serait là jeudi prochain, même heure, parce qu’il ne pouvait pas en être autrement, c’était naturellement inscrit dans son emploi du temps, cela faisait partie des choses qu’on n’avait pas le droit de reporter, moins encore d’annuler. C’était mon occasion de tenir ma promesse. De redécouvrir ma vie et d’en apprendre plus sur la sienne, de rompre mon quotidien si monotone, de me rappeler que j’étais bien Kristen Loewy dans ce corps de jeune fille de vingt ans. C’était comme ça et pas autrement. Après tout, n’était-ce pas elle qui se raidissait de peur dès que j’avais le malheur de m’éclipser pour aller aux toilettes ? Et maintenant, elle prétendait avoir mieux à faire un jeudi à dix-sept heures que me voir, moi, comme d’habitude ?
Mon ego en aurait pris un sacré coup. Alors, bien évidemment, c’était une fichue blague. Ses lèvres allaient prendre la forme d’un sourire moqueur dans trois, deux…
Mais elle n’avait rien dit. Alors, moi, toute vexée comme une enfant à qui on refuse une sortie au parc, j’avais lâché un « bien » sec et froid comme je savais si bien le faire. Elle avait dressé son menton, j’avais haussé le mien, et nos fiertés s’étaient bagarrées ainsi pendant quelques secondes avant qu’elle se détourne et que je la laisse partir sans un mot de plus.
Quand j’étais sûre qu’elle n’était plus dans le coin, j’avais attrapé Marshall, tout occupé par ses propres affaires, et je lui avais expressément demandé ce qu’était le Nocturnia, ce qu’on y faisait, si ce n’était pas un lieu de débauche, par hasard ! Il s’était un peu moqué de moi et m’avait expliqué qu’il s’agissait d’un parc d’attraction sur le thème des créatures de la nuit, situé non loin de Godric’s Hollow, la capitale des sorciers de Grande-Bretagne. Je m’étais figée de colère quelques secondes et j’étais sortie fumer une cigarette en faisant un tour dans le quartier pour calmer mes nerfs.
La fumée ne faisait pas taire mes pensées offensées. Aelle préférait donc se promener dans un foutu parc d’attraction, un jeudi à dix-sept heures, avec une fille si insignifiante qu’elle ne m’en avait jamais parlé ? Qu’est-ce que j’avais encore raté aujourd’hui, par Morgane ? Lequel de mes mots l’avait suffisamment blessée pour qu’elle se dise enfin : allez, c’est fini, j’en ai marre de sa compagnie ; finalement ce ne serait pas plus mal qu’elle m’abandonne et peut-être bien que je vais l’abandonner avant qu’elle le fasse ! En plus, je n’étais même pas sûre que son prétexte soit vrai. Elle avait eu l’air de mentir, avec sa voix qui trébuchante qui cherchait ses mots en même temps qu’elle les prononçait. Peut-être que c’était encore pire que ce que j’imaginais et qu’Aelle avait décidé que jeudi prochain, elle resterait chez elle, confortablement recroquevillée sur son canapé, un thé fumant sur les genoux, pensant avec soulagement : la paix… enfin ! Et puis, ayant loupé un jeudi, nos rendez-vous ne seraient plus une habitude, elle ne viendrait pas le jeudi suivant non plus, nous deviendrons de simples connaissances l’une pour l’autre. Je serai pour elle « cette personne que j’avais l’habitude de fréquenter, avant… ».
Je jetai rageusement ma cigarette sur le trottoir et je l’écrasai fermement du plat de ma semelle. Par Morgane, je refusai de la perdre, elle aussi ! Ne comprenait-elle pas qu’elle était tout ce qu’il me restait de moi-même ? Tout ce qu’il me restait tout court ! Avait-elle enfin décidé de venger son abandon en me faisant subir la même chose ? Et merde alors, ce que je pouvais me sentir misérable à ressentir tout ça pour une gamine de la moitié de mon âge ! J’aurais mieux fait de ne pas m’attacher. Quand on reste seul, on ne peut être déçu que par soi-même (et c’est déjà assez douloureux). Les autres ne sont que des occasions supplémentaires de se torturer l’esprit.
Je soupirai longuement en retirant ma chaussure du mégot écrasé sur le trottoir. Je le regardai un moment et je levai les yeux au ciel avant de me pencher pour le ramasser, parce que j’avais beau être frustrée, la planète n’y était pour rien dans l’affaire et je restais une fumeuse tout à fait responsable et écologiquement consciente.
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Jeudi 17 mars 2050
Mochdinam, Pays de Galles.
Qu’est-ce que je fiche là, sérieusement, pensai-je, plantée devant la porte de la maison d’Aelle Bristyle. Tout ce parcours, le trajet jusqu’au magic’port, le transplanage jusqu’au trou des fesses du Pays de Galles, juste pour voir si Aelle m’avait menti et qu’elle était tranquillement installée sur son canapé à boire un thé sans moi et lire un bon livre sans moi ? Et si elle était bien là, tout ce drame pour le simple plaisir de lui dire : ah ! tu m’as menti, je le savais ! et lui mettre le nez dans son bobard ? Jusqu’où allais-je devoir m’abaisser pour cette fille à peine sortie de l’adolescence ? J’avais déjà l’impression d’avoir enterré ma fierté plus profondément que les racines d’un vieux chêne.
Alors foutue pour foutue…
Je toquai à la porte. Le temps me parut extrêmement long et je me demandais si ce n’était pas là mon occasion de prendre mes jambes à mon cou pour m’épargner la honte de…
Un homme m’ouvrit et m’adressa un sourire bienveillant en même temps qu’un regard interrogateur. Il semblait pressé et je sentis que je le dérangeais. Je l’entendis aussi, puisque derrière lui s’échappaient des cris, des rires et des boum-boum d’enfants qui avaient l’air d’être en train de semer la pagaille un peu plus loin. Je rendis à l’homme un regard étonné. Aelle m’avait dit qu’elle vivait avec son grand frère. Elle ne m’avait pas dit qu’il y avait des enfants.
Essayant de dissimuler ma gêne, je haussai légèrement le menton et je tâchai de faire montre de l’étendue de ma parfaite politesse quand je demandai :
« Veuillez m’excuser, Monsieur Bristyle. Je cherche votre sœur. »
Je me raclai la gorge en me rappelant que je passais pour une jeune de vingt ans.
« Aelle, précisai-je bêtement. Est-elle ici ? »
Je ne pus résister à l’irrépressible envie de pencher la tête pour regarder derrière la silhouette du frère d’Aelle. Je ne découvris qu’un salon à peu près semblable à n’importe quel salon, et je ne vis ni Aelle, ni la source des bruits d’enfants qui émanaient de la petite maison. Alors, je me redressai et j’ajoutai :
« Je suis une amie. »
Je quittai Mochdinam partagée entre deux sentiments contradictoires. Aelle ne m’avait pas menti : elle n’était pas restée dans sa petite maison, dans son petit canapé, à lire son petit livre et boire son petit thé, à moins que son frère n’ait été complice de son mensonge et l’ait couverte pendant qu’elle se cachait derrière les rideaux de sa chambre. Le doute était permis mais j’étais malgré tout rassurée de ne pas l’avoir immédiatement trouvée chez elle. En revanche, je ne pouvais m’empêcher de pester car je savais qu’elle ne se trouvait pas chez moi non plus. Alors, était-elle vraiment sortie avec son ancienne colocataire, cette fille apparemment plus importante que moi, pour passer la fin de journée dans un fichu parc d’attraction ? Et quoi, à croquer dans une barbe-à-papa entre deux manèges ? À jouer à la pêche aux strangulots dans l’espoir de gagner un poisson rouge dans un sac en plastique ? Il ne manquerait plus que ça…
Je transplanai directement du petit hameau gallois jusqu’à la capitale des sorciers en passant par l’aire de départ prévue à cet effet. En chemin, je me gorgeais des images factices d’une Aelle qui s’amusait trop bien sans moi. Qui était plus heureuse sans moi.
________
Plus tard,
Nocturnia, Godric’s Hollow
Autour de moi, des parents trop gentils tentaient de contenir l’enthousiasme débordant de leurs enfants. Oui, oui, on y va ! Attends que maman retrouve ses gallions… Oui, on va prendre des friandises à la boutique. Non, pas les peluches de Veaudelune, c’est trop cher ! On prendra un porte-clé en sortant… John, aide-moi un peu avec les enfants, tu veux ? Je souris faiblement en les regardant et je compris pourquoi certains parents promenaient leurs gosses en laisse quand ils visitaient des parcs d’attractions : ces petits démons surexcités étaient tellement brûlés du feu de la découverte qu’ils auraient très bien pu se perdre et se retrouver dans l’estomac de telle ou telle créature de la nuit avant la fin de la soirée. Et puis, je me demandais si j’aurais emmené mon propre fils dans ce parc, si celui-ci avait existé lorsque j’étais censée être mère. J’imaginais la sorcière à la mèche blanche et aux grands vêtements noirs tenant par la main un petit être frêle qui ressemblait trop à son père : tous deux entraient dans le parc et partageaient un sourire…
Je secouai la tête. Ce n’était pas le moment d’imaginer des souvenirs qui n’avaient jamais existé. Même si le Nocturnia était sorti de terre lorsqu’Owen était encore près de moi, je ne l’aurais sûrement pas emmené là-bas. Parce que j’étais une mauvaise mère qui ne pensait jamais au bonheur de son gamin, voilà. Et maintenant, c’était fichu pour toujours. Owen était parti je-ne-sais-où, il ne me verrait jamais plus comme sa mère, et je n’étais pas près d’avoir encore des gosses à élever – ou à traumatiser par mon incompétence.
Je n’avais qu’Aelle et la crainte que mon sale caractère finisse par la faire fuir, elle aussi.
Un instant, je pensai l’attendre à la sortie du parc : au moins serais-je certaine de ne pas la louper. Retrouver quelqu’un dans un parc d’attraction, c’était un peu comme chercher un vif d’or sous le blizzard. Si j’avais eu la certitude que mon huître préférée se comportait avec Ashley Rockfield comme elle se comportait avec moi, j’aurais pu me laisser guider par les cris de colère et les trous dans les murs causés par ses poings rageurs. Mais je doutais qu’Aelle ait la même attitude avec son ancienne colocataire. Elle devait passer un très bon moment et je m’apprêtais à tout gâcher.
Parce que j’étais une ordure néfaste et égoïste.
Plantée devant l’entrée du Nocturnia, j’hésitai toujours et mes doutes avaient la voix agacée d’Yshre : laisse-la respirer, bon sang, elle ne veut pas te voir et c’est son droit, tu ne vas pas ENCORE choisir à sa place et lui imposer tous tes désirs sans te soucier des siens ?
Espèce d’ordure néfaste et égoïste ! Qui se vexe comme une enfant et qui est jalouse comme un foutu goéland devant un cornet de frites !
Je temporisai en fumant une cigarette loin des familles qui allaient et venaient à l’entrée du parc. J’étais non seulement une fumeuse écologiquement consciente, mais aussi suffisamment respectueuse pour ne pas cracher ma fumée à la tronche des autres – moins encore des enfants. Même si je me demandais bien, au fond de moi, si un peu de fumée dans les nasaux aurait pu calmer leur excitation et rendre un fier service à leurs parents…
À la fin du décompte embrasé, j’allais faire demi-tour et rentrer chez moi, plus pour faire taire mes sales pensées coupables que pour laisser à Aelle le loisir de jouir de sa liberté. J’allais le faire, promis… Mais alors que je me retournais, je fis soudainement volte-face et je pénétrai dans le parc d’attraction avec toute la détermination du monde.
Après avoir cédé quelques gallions à l’accueil pour payer mon entrée, je m’assis sur un banc pour observer le plan du parc. Je pointai le doigt sur les croisements, imaginant que j’aurais plus de chances de croiser Aelle sur un gros carrefour menant à diverses attractions plutôt qu’au détour d’une petite allée annexe. Mais je ne voulais pas avoir l’air de l’attendre au beau milieu du parc, ou pire : de la chercher activement. La honte prenait le dessus sur la sincérité de mon intention.
J’observai ma montre : il était un peu plus dix-huit heures et sept minutes. Cela faisait donc une heure et sept minutes que j’aurais dû être avec Aelle, au deuxième étage du salon de tatouage de Marshall. En une heure et sept minutes, nous aurions eu le temps de boire le thé, manger des dragées surprise et des fondants du chaudron (ses sucreries favorites, de ce que j'avais cru comprendre), fumer quelques cigarettes, nous engueuler et peut-être même nous rabibocher dans une nouvelle étreinte. Mais Aelle n’était pas venue à Londres ce jeudi : au lieu de tout cela, elle avait choisi de se rendre au parc Nocturnia, Godric's Hollow, et elle était là, quelque part, elle ne pensait probablement pas à moi ; elle sentait son estomac faire des vagues dans une attraction à sensations fortes, elle riait avec Ashley Rockfield, elle s’extasiait peut-être devant des peluches en forme de Veaudelunes.
Il était encore temps de repartir, ni vue, ni connue. Tant que je n’avais pas croisé Aelle, elle ne saurait jamais que j’avais voulu la voir, ici. Lui parler. M’entendre dire que je ferais bien d’aller me faire foutre. Être avec elle, tout simplement, parce qu’elle était la seule personne sur cette foutue planète à me faire sentir en vie.
Je me relevai et me sentis à la fois tirée vers l’entrée du parc et vers son centre. Loin d’Aelle et plus près d’elle. Complètement tiraillée entre mon égoïsme et ma volonté de la laisser vivre sa vie, même si je devais ne pas en faire partie.
Et merde ! Kristen Loewy ne fait jamais demi-tour !
J’avançai vers l’allée centrale du Nocturnia, tout en restant suffisamment proche des bords du chemin pour me dissimuler derrière la foule. Je restai vigilante : je voulais voir Aelle avant qu’elle ne me voie ; ensuite, j’aviserai. Je fis mine d’observer les attractions et autres fermes pédagogiques, stands de sucreries et de boissons, tout en reportant discrètement mon regard sur les visages que je croisais.
Mon regard acéré fut d’abord attiré par les couleurs vives d’un paquet de dragées surprise de Bertie Crochue. Ce fut donc mon addiction au sucre qui me permit de retrouver Aelle parmi la foule de sorciers en quête de divertissement. Mon cœur rata un battement quand je la vis, Elle, alors que son « ancienne colocataire » (prétendait-elle), était complètement affalée sur elle, comme si elle cherchait à briser le bouclier qu’Aelle dressait toujours entre elle et les autres.
Je restai figée un instant et je serrai les mâchoires en inspectant Ashley Rockfield. En toute franchise, elle m’avait tout l’air d’une bécasse, pour rester polie. Elle riait fort, braillait comme une abrutie en tendant la main vers le paquet de dragées et se frottait bêtement à Aelle – comme s’il fallait qu’elle fasse passer dans le mouvement de son corps tout le manque de subtilité de ses intentions. Et dire que j’avais dû, un jour, être la directrice de cette nunuche. J’étais persuadée qu’elle devait être du genre à traîner au fond de la classe et amuser la galerie de temps en temps. Si je lui avais donné comme punition une dissertation sur l’intelligence adaptative, elle m’aurait sans doute rendu copie blanche et j’aurais été bien obligée de la confier au concierge pour qu’elle récure les toilettes – tâche qui devait davantage être à sa portée.
Bref, je ne l’aimais déjà pas beaucoup, cette Ashley Rockfield.
Je pris une longue inspiration qui me permit de desserrer mes mâchoires crispées et je me dirigeai vers Aelle. Pas vers Aelle et sa prétendue amie – cette dernière deviendrait très vite une donnée négligeable. Juste vers Aelle, car elle seule m'importait. Je parai mon être de toute la confiance qui m’avait fait défaut depuis dix-sept heures. Dos droit, menton dressé, regard fier, démarche rapide et assurée. Très vite, je me retrouvai plantée face à ma jeune partenaire de jeudis.
« Aelle, fis-je (presque) innocemment. Quelle heureuse surprise. »
Un léger sourire frisant l’ironie habilla mes lèvres. Je concédai à Ashley Rockfield un rapide regard. Si bref qu’il pouvait signifier : j’ai pris note de ton existence et je m’en contrefous. Puis, j’enfonçai profondément mes pupilles dans celles d’Aelle. Je tendis la paume de ma main à plat.
« M’autoriseras-tu à relever le défi ? »
2909 mots
Toi, moi, un jeudi à 17 heures
Ashley n'a aucune considération pour mon visage noyé sous ses longs et doux cheveux blonds qui sentent, je le découvre, la noix de coco — elle a changé de shampoing, puisqu'à l'AESM elle en avait un qui sentait la vanille. Sur cette réflexion pertinente, j'essaie de la repousser pour dégager mon horizon, et parce que sentir ses mains sur mes cuisses et son souffle sur ma joue ne me plait pas, mais elle est plus forte qu'elle n'y parait et je n'arrive à rien. Je me sens faiblir, le bras qui tenait loin d'elle le sachet de bonbons commence à s'affaisser et elle pourra bientôt me l'arracher des mains pour piocher à sa convenance à l'intérieur. Puisqu'elle l'a acheté avec son argent, je n'ai aucun inconvénient à ce qu'elle le fasse mais disons que ma fierté fait que j'avais envie de la voir échouer et me supplier pour avoir le droit de piocher dans ce qui lui appartient.
Sa voix me parvient alors que j'ai des cheveux blonds plein les yeux et même quelques mèches sur la langue ; une voix qui me saisit le cœur, qui me l'arrache et qui l'envoie violemment s'éclater sur le sol. Elle me foudroie. Une voix qui dit : Kristen. Sa voix à elle. Son ton, son léger accent presque indiscernable mais que je connais par cœur même si elle changé de voix depuis nos années à Poudlard, sa façon de parler, l'ordre que j'entends alors qu'elle ne fait que prononcer mon prénom. Kristen qui m'a manquée depuis dix-sept heures. Kristen à laquelle j'ai pensé toute la journée. Kristen qui n'est pas censé être là. Kristen que je ne devais pas voir aujourd'hui. Kristen.
Je n'ai plus besoin de lutter pour repousser Ashley. Ma panique soudaine et mon choc me donnent la force nécessaire pour l'éloigner brusquement de moi. Elle manque d'ailleurs de tomber du banc parce qu'elle-même s'est redressée quand mon prénom a été prononcé. Elle se rattrape in extremis au dossier, mais je n'ai déjà plus d'yeux pour elle : Kristen occupe tout mon horizon, tout mon être, tout mon cœur qui tonne à mes oreilles, tous mes nerfs qui se mettent partout à me tirailler. Elle est là. Dressée devant moi comme si c'était la chose la plus naturelle du monde. Sa main avancée paume vers le ciel, sa moqueuse exigence au bord des lèvres. Parce que oui, malgré la question, c'est une exigence.
Je n'arrive à rien, pas même à refermer ma bouche qui s'est ouverte ou à me redresser sur le banc sur lequel je me suis affalée sous le poids de Rockfield. Sa présence me tétanise. Je suis incapable de réfléchir, de penser, de simplement me souvenir que j'ai un corps et que je suis censé pouvoir m'en servir. Le monde entier vient de se figer sur la simple apparition de Kristen Loewy. Et puis soudainement mon cœur recommence à battre. Très vite, violemment, et il manque un battement sur deux. Une bouffée de chaleur me monte à la tête, mes entrailles se nouent, mes mains deviennent moites, ma nuque me brûle et... Une joie, brutale et sauvage, m'inonde les sens. Tout retourne à sa place, les pensées torturées que je me trimbalais depuis une semaine se taisent, mes grandes peurs se replient sur elle-même, mes colères secrètes desserrent les poings. Son visage pâle aux cernes profonds, son regard qui s'enfonce tout à l'intérieur du mien, sa main aux longs doigts qui s'étirent jusqu'à moi, son menton fier qui me surplombe... J'englobe tout cela d'un regard et m'y abreuve sans restriction...
...jusqu'à ce que je comprenne ce que signifie sa présence ici, sa main tendue, son exigence et le défi qu'elle veut relever. Un orage éclate à l'intérieur de ma tête et l'éclair qui déchire le ciel de ma conscience donne à la scène une teinte très différente de celle qu'elle avait jusqu'ici : je comprends que Kristen m'a suivie alors même que j'avais affirmé que je passerai ce jeudi sans elle. Évidemment, je meurs de joie qu'elle l'ait fait alors même que je n'osais l'espérer, j'ai d'ailleurs envie de dégager Ashley à coups de pied pour que nous puissions rester seule, elle et moi, mais quelque chose m'en empêche. Quelque chose qui me fait m'assombrir et serrer les dents. À mon tour j'enfonce mes yeux dans les siens. L'obscurité qu'elle trouvera dans mon regard lui donnera sans doute des indications sur la colère qui gronde actuellement à l'intérieur de moi et qui se bat à forces égales avec une joie désespérée qui emporte tout sur son passage.
Les doigts crispés sur le dossier du banc, Ashley fait naviguer son regard entre la branche rachitique au regard froid qui vient de lui gâcher son moment et Aelle qui a les yeux éberlués de celle qui vient de voir passer un ange. Ce visage, Ashley le déteste du plus profond de son être. Jamais elle n'a vu Aelle regarder qui que ce soit de cette façon, absolument jamais. Comme si plus rien ne comptait que cette idiote blafarde. Comme si elle-même n'existait plus pour elle. Elle ne devrait pas réagir comme cela, elle en a parfaitement conscience, mais Aelle ne détourne pas les yeux de la fille qui vient de se pointer devant elles et cette fille-là ne détourne pas les siens non plus. Ashley a l'impression de ne plus exister. Elle caresse l'idée de récupérer son paquet de bonbons d'un geste rageur, d'attraper Aelle par le bras et de s'en aller avec elle.
Et qui c'est d'abord, celle-là ? Aelle ne connait pas grand monde, elle est trop insupportable pour cela. Et d'ailleurs, elle préfère la plupart du temps rester seule. Alors c'est qui, cette fille qui vient la déranger pendant un date (Non, pas un date, se corrige Ash, c'était pas ça, fous-toi le dans le crâne !), qui l'appelle par son prénom alors que personne n'appelle jamais Aelle Bristyle par son prénom et qui exige comme si tout lui était dû de jouer au défi des dragées ?
« Aelle m'avait pas dit qu'une connaissance à elle serait au parc aujourd'hui, » dit-elle d'une voix mielleuse en fusillant l'inconnue du regard, habituée à contrôler sa colère et à faire semblant qu'elle n'a pas envie d'écraser son poing sur le visage de la personne qui en est l'origine.
Pour mieux se tourner ensuite vers Aelle qui n'a toujours pas détourné ses yeux de la nouvelle venue...
...et je n'ai absolument pas la moindre intention de le faire. J'en suis même incapable, à vrai dire. Je ne sais pas si j'ai envie de me lever et de la repousser brusquement ou si je préfère continuer de lui opposer le silence boudeur qui était le mien jusque là. Je plisse les yeux, mais cela ne m'aide pas à mieux comprendre la situation. Dans ma tête, mes pensées s'affolent : qu'est-ce qu'elle fait là ? hurlent-elles en se bousculant les unes les autres. Qu'est-ce qu'elle fait là, qu'est-ce que je dois faire, comment dois-je réagir ? Le joyeux bordel qui en résulte m'empêche d'avoir la moindre réaction. Et à l'intérieur de mon corps, mes sens s'affolent toujours autant, mon cœur battant sur un rythme adolescent dont je ne comprends pas très bien l'intensité.
Toujours choquée, ma bouche ne trouve qu'une seule chose à dire :
« Je n'en savais rien. »
D'une voix rauque et basse. Et toujours mes yeux refusent de se détourner d'elle, mon corps de se redresser pour une position plus respectable, mes mâchoires de se desserrer, mon cœur de se calmer.
Sa voix me parvient alors que j'ai des cheveux blonds plein les yeux et même quelques mèches sur la langue ; une voix qui me saisit le cœur, qui me l'arrache et qui l'envoie violemment s'éclater sur le sol. Elle me foudroie. Une voix qui dit : Kristen. Sa voix à elle. Son ton, son léger accent presque indiscernable mais que je connais par cœur même si elle changé de voix depuis nos années à Poudlard, sa façon de parler, l'ordre que j'entends alors qu'elle ne fait que prononcer mon prénom. Kristen qui m'a manquée depuis dix-sept heures. Kristen à laquelle j'ai pensé toute la journée. Kristen qui n'est pas censé être là. Kristen que je ne devais pas voir aujourd'hui. Kristen.
Je n'ai plus besoin de lutter pour repousser Ashley. Ma panique soudaine et mon choc me donnent la force nécessaire pour l'éloigner brusquement de moi. Elle manque d'ailleurs de tomber du banc parce qu'elle-même s'est redressée quand mon prénom a été prononcé. Elle se rattrape in extremis au dossier, mais je n'ai déjà plus d'yeux pour elle : Kristen occupe tout mon horizon, tout mon être, tout mon cœur qui tonne à mes oreilles, tous mes nerfs qui se mettent partout à me tirailler. Elle est là. Dressée devant moi comme si c'était la chose la plus naturelle du monde. Sa main avancée paume vers le ciel, sa moqueuse exigence au bord des lèvres. Parce que oui, malgré la question, c'est une exigence.
Je n'arrive à rien, pas même à refermer ma bouche qui s'est ouverte ou à me redresser sur le banc sur lequel je me suis affalée sous le poids de Rockfield. Sa présence me tétanise. Je suis incapable de réfléchir, de penser, de simplement me souvenir que j'ai un corps et que je suis censé pouvoir m'en servir. Le monde entier vient de se figer sur la simple apparition de Kristen Loewy. Et puis soudainement mon cœur recommence à battre. Très vite, violemment, et il manque un battement sur deux. Une bouffée de chaleur me monte à la tête, mes entrailles se nouent, mes mains deviennent moites, ma nuque me brûle et... Une joie, brutale et sauvage, m'inonde les sens. Tout retourne à sa place, les pensées torturées que je me trimbalais depuis une semaine se taisent, mes grandes peurs se replient sur elle-même, mes colères secrètes desserrent les poings. Son visage pâle aux cernes profonds, son regard qui s'enfonce tout à l'intérieur du mien, sa main aux longs doigts qui s'étirent jusqu'à moi, son menton fier qui me surplombe... J'englobe tout cela d'un regard et m'y abreuve sans restriction...
...jusqu'à ce que je comprenne ce que signifie sa présence ici, sa main tendue, son exigence et le défi qu'elle veut relever. Un orage éclate à l'intérieur de ma tête et l'éclair qui déchire le ciel de ma conscience donne à la scène une teinte très différente de celle qu'elle avait jusqu'ici : je comprends que Kristen m'a suivie alors même que j'avais affirmé que je passerai ce jeudi sans elle. Évidemment, je meurs de joie qu'elle l'ait fait alors même que je n'osais l'espérer, j'ai d'ailleurs envie de dégager Ashley à coups de pied pour que nous puissions rester seule, elle et moi, mais quelque chose m'en empêche. Quelque chose qui me fait m'assombrir et serrer les dents. À mon tour j'enfonce mes yeux dans les siens. L'obscurité qu'elle trouvera dans mon regard lui donnera sans doute des indications sur la colère qui gronde actuellement à l'intérieur de moi et qui se bat à forces égales avec une joie désespérée qui emporte tout sur son passage.
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Ashley Rockfield
Ashley Rockfield
Les doigts crispés sur le dossier du banc, Ashley fait naviguer son regard entre la branche rachitique au regard froid qui vient de lui gâcher son moment et Aelle qui a les yeux éberlués de celle qui vient de voir passer un ange. Ce visage, Ashley le déteste du plus profond de son être. Jamais elle n'a vu Aelle regarder qui que ce soit de cette façon, absolument jamais. Comme si plus rien ne comptait que cette idiote blafarde. Comme si elle-même n'existait plus pour elle. Elle ne devrait pas réagir comme cela, elle en a parfaitement conscience, mais Aelle ne détourne pas les yeux de la fille qui vient de se pointer devant elles et cette fille-là ne détourne pas les siens non plus. Ashley a l'impression de ne plus exister. Elle caresse l'idée de récupérer son paquet de bonbons d'un geste rageur, d'attraper Aelle par le bras et de s'en aller avec elle.
Et qui c'est d'abord, celle-là ? Aelle ne connait pas grand monde, elle est trop insupportable pour cela. Et d'ailleurs, elle préfère la plupart du temps rester seule. Alors c'est qui, cette fille qui vient la déranger pendant un date (Non, pas un date, se corrige Ash, c'était pas ça, fous-toi le dans le crâne !), qui l'appelle par son prénom alors que personne n'appelle jamais Aelle Bristyle par son prénom et qui exige comme si tout lui était dû de jouer au défi des dragées ?
« Aelle m'avait pas dit qu'une connaissance à elle serait au parc aujourd'hui, » dit-elle d'une voix mielleuse en fusillant l'inconnue du regard, habituée à contrôler sa colère et à faire semblant qu'elle n'a pas envie d'écraser son poing sur le visage de la personne qui en est l'origine.
Pour mieux se tourner ensuite vers Aelle qui n'a toujours pas détourné ses yeux de la nouvelle venue...
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...et je n'ai absolument pas la moindre intention de le faire. J'en suis même incapable, à vrai dire. Je ne sais pas si j'ai envie de me lever et de la repousser brusquement ou si je préfère continuer de lui opposer le silence boudeur qui était le mien jusque là. Je plisse les yeux, mais cela ne m'aide pas à mieux comprendre la situation. Dans ma tête, mes pensées s'affolent : qu'est-ce qu'elle fait là ? hurlent-elles en se bousculant les unes les autres. Qu'est-ce qu'elle fait là, qu'est-ce que je dois faire, comment dois-je réagir ? Le joyeux bordel qui en résulte m'empêche d'avoir la moindre réaction. Et à l'intérieur de mon corps, mes sens s'affolent toujours autant, mon cœur battant sur un rythme adolescent dont je ne comprends pas très bien l'intensité.
Toujours choquée, ma bouche ne trouve qu'une seule chose à dire :
« Je n'en savais rien. »
D'une voix rauque et basse. Et toujours mes yeux refusent de se détourner d'elle, mon corps de se redresser pour une position plus respectable, mes mâchoires de se desserrer, mon cœur de se calmer.
Toi, moi, un jeudi à 17 heures
Je ravalai un rire moqueur quand Aelle repoussa sans peine la pimbêche qui avait eu l’audace de s’affaler sur elle. La sorcière aux yeux sombres me dévisageait, sidérée comme une moldue face à une apparition surnaturelle – et cela aussi m’amusait assez. Le comique de la situation, et surtout le plaisir d’être enfin près d’Aelle, évacuaient parfaitement les doutes et les remords qui m’avaient obstrué l’esprit pendant une bonne partie de la journée. Rien que pour ça, ça valait le coup…, pensai-je. Puis, je ramenai ma main le long de mon corps quand je compris qu’Aelle était beaucoup trop choquée pour m’offrir la moindre dragée. J’aurais pu glisser mes doigts dans le sachet sans attendre son autorisation mais je me retins : à vrai dire, même si je raffolais de ces sucreries, elles n’étaient présentement rien de plus qu’un prétexte.
Était-ce seulement la stupéfaction que je percevais dans ses grands yeux sombres ? N’y avait-il là pas un peu de joie, de soulagement, mais aussi… le flamboiement de la colère ? Je dévissai mes pupilles des siennes pour remonter un peu plus haut sur son visage et j’observai la courbure de ses sourcils. Non, peu m’importait que ses sourcils soient froncés au haussés, qu’ils tressautent d’agacement ou qu’ils soient fixés sur son front, je ne voulais pas savoir si sous les autres sentiments qui agitaient son cœur, il y avait les traces du réveil de ma jeune tempête. Aujourd’hui, je ne voulais prendre que le positif pour me convaincre que j’avais bien fait de venir. Le reste… je m’évertuerais à l’évacuer tant qu’il ne débordait pas. Même si je savais que j'allais finir par réveiller l'orage, comme d'habitude.
La voix de l’espèce de dindon qui partageait le même banc qu’Aelle me tira de mes pensées toutes focalisées sur la seule personne qui comptait en ce lieu. Bien que contrôlée, sa voix de bécasse trahissait son agacement d’avoir été dérangée alors qu’elle se frottait comme une malotrue sur Aelle. Ce sentiment fut confirmé quand je daignai tourner les yeux vers elle (je ne pris même pas la peine de tourner ma tête en entier – trop d’effort pour si peu d’intérêt). Mon sourire s’étira davantage et je crachai un petit rire par le nez.
Une connaissance d’Aelle. C’était drôle, hilarant même, vraiment ! Si je n’avais pas été habituée à faire preuve de tant de réserve, je crois que j’aurais pu éclater d’un rire franc. Voire partir dans l’un de ces fous rires inarrêtables qui coupent la respiration. Mais puisque j’étais Kristen Loewy, le rire soufflé entre mes narines suffisait à traduire mon hilarité. Dans un coin moins contrôlé de ma tête (et franchement plus colérique aussi), je m’imaginais dégainer ma baguette magique et faire subir à Ashley Rockfield quelque punition pour son affront. Si je ne maîtrisai pas beaucoup de sortilèges, les rares maléfices qui étaient à ma portée suffiraient à accentuer son ridicule. J’aurais pu, par exemple, la rendre chauve pendant quelques instants – je me demandais bien quelle tête elle pourrait avoir sans sa longue chevelure blonde qui s'amusait à recouvrir le visage d'Aelle jusqu'à se faufiler dans sa bouche, comme si faire bouffer ses cheveux aux autres était son atout séduction. Ou encore la faire gonfler pour qu’elle s’envole dans les airs comme les ballons que promenaient les petits gamins du parc (ainsi nous aurait-elle laissées tranquilles, Aelle et moi, j'aurais même pu lui faire coucou en la voyant s'envoler loin, loin dans les nuages, toute paniquée à l'idée de ne jamais pouvoir redescendre...). J’aurais aussi pu faire couler son nez pour qu’il ressemble aux chutes du Niagara version gluante, ce qui l’aurait sûrement couverte de honte. J’aurais également pu la couper en deux et faire dégouliner ses tripes sur le sol, car c’était un sortilège beaucoup plus puissant que je maîtrisais, apparemment, mais cette solution aurait sans doute été un peu extrême. Les possibilités de la magie, tout de même ! N’était-ce pas merveilleux ?
Mais Ashley Rockfield ne méritait pas que je dégaine ma baguette pour elle, puisqu’elle ne méritait même pas que j’active les muscles de mon cou pour tourner la tête en sa direction.
Quand la voix d’Aelle me parvint, je penchai la tête sur le côté, feignant une expression presque outragée. Dans le fond, je savais qu’Aelle n’avait pas cherché à corriger l’erreur de vocabulaire de sa blondasse de sangsue, parce que c’était tellement évident que nous n’étions pas de simples connaissances. Ashley Rockfield n’aurait jamais pu trouver de mot adéquat pour nous décrire, Aelle et moi, c’était quelque chose qui allait au-delà des mots qui existent. On aurait dû en créer un de toute pièce pour rendre justice au lien qui nous unissait. Moi-même, j’avais menti au frère d’Aelle quand je m’étais présentée à lui comme l’amie de sa sœur.
Mais les pensées douloureuses qui m’avaient traversées pendant la journée donnaient à ce simple mot, connaissance, un écho plus fracassant qu’il n’aurait dû. Le fait qu'Aelle ne prenne pas la tête de s'en offusquer, ou de s'en moquer ouvertement comme je l'avais fait, enfonça dans mon cœur la petite aiguille du doute. Et si nous ne nous voyons pas ce jeudi, ni le jeudi suivant, et encore après… deviendrons-nous l’une pour l’autre de simples connaissances ?
« Une connaissance ? répétai-je en interrogeant Aelle du regard. Quel curieux choix de mot, n'est-ce pas ? »
894 mots
Était-ce seulement la stupéfaction que je percevais dans ses grands yeux sombres ? N’y avait-il là pas un peu de joie, de soulagement, mais aussi… le flamboiement de la colère ? Je dévissai mes pupilles des siennes pour remonter un peu plus haut sur son visage et j’observai la courbure de ses sourcils. Non, peu m’importait que ses sourcils soient froncés au haussés, qu’ils tressautent d’agacement ou qu’ils soient fixés sur son front, je ne voulais pas savoir si sous les autres sentiments qui agitaient son cœur, il y avait les traces du réveil de ma jeune tempête. Aujourd’hui, je ne voulais prendre que le positif pour me convaincre que j’avais bien fait de venir. Le reste… je m’évertuerais à l’évacuer tant qu’il ne débordait pas. Même si je savais que j'allais finir par réveiller l'orage, comme d'habitude.
La voix de l’espèce de dindon qui partageait le même banc qu’Aelle me tira de mes pensées toutes focalisées sur la seule personne qui comptait en ce lieu. Bien que contrôlée, sa voix de bécasse trahissait son agacement d’avoir été dérangée alors qu’elle se frottait comme une malotrue sur Aelle. Ce sentiment fut confirmé quand je daignai tourner les yeux vers elle (je ne pris même pas la peine de tourner ma tête en entier – trop d’effort pour si peu d’intérêt). Mon sourire s’étira davantage et je crachai un petit rire par le nez.
Une connaissance d’Aelle. C’était drôle, hilarant même, vraiment ! Si je n’avais pas été habituée à faire preuve de tant de réserve, je crois que j’aurais pu éclater d’un rire franc. Voire partir dans l’un de ces fous rires inarrêtables qui coupent la respiration. Mais puisque j’étais Kristen Loewy, le rire soufflé entre mes narines suffisait à traduire mon hilarité. Dans un coin moins contrôlé de ma tête (et franchement plus colérique aussi), je m’imaginais dégainer ma baguette magique et faire subir à Ashley Rockfield quelque punition pour son affront. Si je ne maîtrisai pas beaucoup de sortilèges, les rares maléfices qui étaient à ma portée suffiraient à accentuer son ridicule. J’aurais pu, par exemple, la rendre chauve pendant quelques instants – je me demandais bien quelle tête elle pourrait avoir sans sa longue chevelure blonde qui s'amusait à recouvrir le visage d'Aelle jusqu'à se faufiler dans sa bouche, comme si faire bouffer ses cheveux aux autres était son atout séduction. Ou encore la faire gonfler pour qu’elle s’envole dans les airs comme les ballons que promenaient les petits gamins du parc (ainsi nous aurait-elle laissées tranquilles, Aelle et moi, j'aurais même pu lui faire coucou en la voyant s'envoler loin, loin dans les nuages, toute paniquée à l'idée de ne jamais pouvoir redescendre...). J’aurais aussi pu faire couler son nez pour qu’il ressemble aux chutes du Niagara version gluante, ce qui l’aurait sûrement couverte de honte. J’aurais également pu la couper en deux et faire dégouliner ses tripes sur le sol, car c’était un sortilège beaucoup plus puissant que je maîtrisais, apparemment, mais cette solution aurait sans doute été un peu extrême. Les possibilités de la magie, tout de même ! N’était-ce pas merveilleux ?
Mais Ashley Rockfield ne méritait pas que je dégaine ma baguette pour elle, puisqu’elle ne méritait même pas que j’active les muscles de mon cou pour tourner la tête en sa direction.
Quand la voix d’Aelle me parvint, je penchai la tête sur le côté, feignant une expression presque outragée. Dans le fond, je savais qu’Aelle n’avait pas cherché à corriger l’erreur de vocabulaire de sa blondasse de sangsue, parce que c’était tellement évident que nous n’étions pas de simples connaissances. Ashley Rockfield n’aurait jamais pu trouver de mot adéquat pour nous décrire, Aelle et moi, c’était quelque chose qui allait au-delà des mots qui existent. On aurait dû en créer un de toute pièce pour rendre justice au lien qui nous unissait. Moi-même, j’avais menti au frère d’Aelle quand je m’étais présentée à lui comme l’amie de sa sœur.
Mais les pensées douloureuses qui m’avaient traversées pendant la journée donnaient à ce simple mot, connaissance, un écho plus fracassant qu’il n’aurait dû. Le fait qu'Aelle ne prenne pas la tête de s'en offusquer, ou de s'en moquer ouvertement comme je l'avais fait, enfonça dans mon cœur la petite aiguille du doute. Et si nous ne nous voyons pas ce jeudi, ni le jeudi suivant, et encore après… deviendrons-nous l’une pour l’autre de simples connaissances ?
« Une connaissance ? répétai-je en interrogeant Aelle du regard. Quel curieux choix de mot, n'est-ce pas ? »
894 mots
Toi, moi, un jeudi à 17 heures
Un rugissement m'inonde les oreilles ; comme si une cascade se déversait à un mètre de moi. Je n'entends plus rien l'espace de quelques secondes, mon cœur tonne contre ma cage thoracique, mon souffle rapide déborde par-dessus mes lèvres, dans mon ventre grandit une douleur sans pareille mesure, violente, soudaine, brève. Kristen, juste là. Kristen, que je n'espérais pas. Tout à coup, un soulagement énorme m'envahit. Il me déstabilise, me donne le tournis, me mène presque au bord des larmes. S'en suit aussitôt une vague de colère qui me brûle les sens, qui fait courir des étincelles le long de mes nerfs.
Sa façon de parler, son regard, sa présence ici, le fait qu'elle m'ait suivi, qu'elle m'ait cherché, qu'elle ait refusé que je ne veuille pas la voir aujourd'hui. Sa présence ici, son comportement, sa façon de tendre la main et d'exiger de participer à notre jeu. Sa présence ici, ma joie indécente, mon bonheur qui n'existe plus qu'en fonction d'elle, tout le temps, tout le temps elle, tous les jours, tous les soirs, tous le temps, cela ne cesse jamais, elle est tout mes sourires, elle est tout mes soupirs, elle est tous mes cris, toutes mes larmes, tous mes désespoirs. Elle est tout, tout le temps, tout le temps même là où elle ne devrait pas être. Cette joie que je ressens, je la déteste. Elle défonce tout sur son passage, elle prend possession de mon être. Je ne la contrôle pas. C'est Kristen qui la contrôle. C'est Kristen qui dit quand je dois être heureuse et quand je ne dois plus l'être. C'est elle qui pose ses doigts sur mes joues et qui force mes sourires à s'étirer. C'est elle tout le temps, partout, même là.
L'envie de vomir me fait ravaler ma colère. Je dois poser la main sur le banc pour me rappeler d'où je suis, de qui je suis, de ce que je fais ici. Le parc, Ashley, mon refus d'aller voir Kristen aujourd'hui. Pourquoi ? Je voulais voir si c'était possible. Je voulais m'assurer que je pouvais encore continuer à vivre loin d'elle. J'ai ma réponse. Non, je ne peux pas, je ne peux pas et je ne veux pas, j'aimerais mieux être tout le temps avec vous, tout faire en fonction de vous, même respirer. Regardez : heureuse seulement quand vous apparaissez, tout à coup c'est comme si le monde s'était ouvert, comme si tout devenait plus lumineux, comme si tout le reste me faisait un peu moins mal.
Je ne peux pas. Je ne peux pas accepter ça. Je ne peux pas, repartez, laissez-moi essayer de sourire même quand vous n'êtes pas là, laissez-moi essayer de vivre même si vous l'êtes pas avec moi, laissez-moi essayer s'il vous plaît mais recommencez la prochaine fois, empêchez-moi de refuser l'un de vos rendez-vous, suivez moi jusqu'aux confins du monde pour me forcer à accepter votre présence, ne me laissez pas respirer, ne me laissez pas d'espace, ne me permettez pas de souffler, je vous en prie, jamais.
« Et pourquoi, curieux ? »
La voix brutale d'Ashley m'extirpe du fin fond de mon corps. Je cligne des yeux. Kristen et son regard qui se fracasse contre le mien. La tête me tourne, mes doigts se crispent sur le banc. Me lever, l'attraper, m'enfuir très loin. Puis la repousser, lui hurler dessus, lui faire tous les reproches du monde alors qu'à l'intérieur je me consume d'un bonheur incandescent. Crier alors que je pourrais éclater de rire.
Ashley bouge sur le banc, je sens sa jambe qui se plaque contre la mienne, son épaule qui appuie sur la mienne ; elle est toute proche et Kristen toujours devant nous, Kristen si grande qui me cache une bonne partie du ciel bleu, Kristen et son regard que j'ai du mal à soutenir, Kristen tout court, à portée de doigts.
Je force un filet d'air à couler dans ma gorge, entre mes lèvres serrées. Respirer. Respire, Aelle. Alors que le monde entier tonne autour de moi. Respire, Aelle. Concentre toi sur la jambe d'Ashley contre la tienne, sur le vent frais qui caresse le haut de ton front, sur la sensation du papier kraft dans ta main, sur l'odeur des sucreries qui remontent jusqu'à ton nez. J'ai à peine conscience de mes yeux qui se sont détachés de Kristen pour tomber vers le sol. Je cligne des paupières, me rappelle des paroles d'Ashley, des siennes à elle. Je devrais sans doute dire quelque chose, ou alors me lever en serrant les mâchoires et en crispant les poings. Quelque chose, n'importe quoi. Mais rien. Rien.
Ashley ne peut pas s'empêcher de dévisager Aelle. Son silence l'étonne et la dérange. Pourquoi ne réagit-elle pas ? Pourquoi est-elle si distance, si froide, si silencieuse ? Ses yeux se tournent brièvement vers l'autre blafarde qui ne lui accorde même pas un regard ; elle a une façon de se tenir qu'Ashley déteste. Oui, elle déteste tout chez elle, à commencer par sa façon de dire « quel curieux choix de mot, n'est-ce pas ? ». En quoi est-ce curieux de l'appeler connaissance ? Aelle n'a que des connaissances ou des ennemis, c'est bien connu. C'est qui, celle-là ? Qui est-elle pour sous-entendre de la sorte qu'elle est bien plus qu'une connaissance ? Et pourquoi Aelle ne répond rien, nom de dieu ?
Ashley sent la colère tendre ses muscles. Elle se retient à grande peine de secouer Aelle pour la forcer à répondre quelque chose. Ou de se dresser devant elle pour forcer cette obscure et sombre inconnue à reculer et à s'en aller. Mais c'est ce moment-là que choisit Aelle pour revenir à la vie et pour répliquer de cette voix rauque qu'elle a toujours quand elle est en colère — et Ashley en sait quelque chose :
« Et vous auriez utilisé lequel ? »
Une voix qui frappe, qui est sauvage, qui donne toujours envie à Ashley de se recroqueviller. Elle a bien conscience qu'Aelle aussi l'a ignorée et que ça fait mal, mais elle préfère jeter un regard victorieux à l'autre branche rachitique, car si Aelle lui parle comme ça c'est qu'Ashley a déjà gagné. Puis tout à coup, alors qu'un sourire moqueur commençait déjà à étirer ses lèvres, la blonde percute. Elle se retourne subitement vers Aelle pour lui jeter un regard incrédule.
« Vous ? » souffle-t-elle en se penchant vers Aelle.
Elle se met à ricaner fort, sans chercher à s'en cacher.
« Sûr que t'es pire qu'une connaissance si elle te vouvoie ! »
Ces mots méchants et conscients de l'être s'adressant évidemment à l'autre branche rachitique et ses cernes de six pieds de longs. Ashley ne peut pas s'en empêcher, elle a l'impression qu'elle doit défendre quelque chose, absolument. Son territoire. Cette année et demi à d'abord détester Aelle pour ensuite commencer à seulement essayer, en vain, de la comprendre. Ces six derniers mois à lutter contre les centaines de pensées honteuses qui lui traversaient l'esprit quand elle était en compagnie de la sorcière. Tout ça pour terminer ici, dans ce parc parce qu'Aelle l'a invitée elle. Alors oui, elle lutte et comme bien souvent, elle lutte avec la violence des paroles. Elle lutte pour quelque chose qui lui appartient. Cette chose qu'elle ne comprend pas tellement mais à laquelle elle tient, celle qui a poussé Aelle à l'inviter elle et pas cette fille-là qui a l'air de n'avoir jamais vu le moindre rayon de soleil. Ashley lutte parce qu'elle sait déjà qu'elle a déjà perdu mais qu'elle ne l'accepte pas.
Sa façon de parler, son regard, sa présence ici, le fait qu'elle m'ait suivi, qu'elle m'ait cherché, qu'elle ait refusé que je ne veuille pas la voir aujourd'hui. Sa présence ici, son comportement, sa façon de tendre la main et d'exiger de participer à notre jeu. Sa présence ici, ma joie indécente, mon bonheur qui n'existe plus qu'en fonction d'elle, tout le temps, tout le temps elle, tous les jours, tous les soirs, tous le temps, cela ne cesse jamais, elle est tout mes sourires, elle est tout mes soupirs, elle est tous mes cris, toutes mes larmes, tous mes désespoirs. Elle est tout, tout le temps, tout le temps même là où elle ne devrait pas être. Cette joie que je ressens, je la déteste. Elle défonce tout sur son passage, elle prend possession de mon être. Je ne la contrôle pas. C'est Kristen qui la contrôle. C'est Kristen qui dit quand je dois être heureuse et quand je ne dois plus l'être. C'est elle qui pose ses doigts sur mes joues et qui force mes sourires à s'étirer. C'est elle tout le temps, partout, même là.
L'envie de vomir me fait ravaler ma colère. Je dois poser la main sur le banc pour me rappeler d'où je suis, de qui je suis, de ce que je fais ici. Le parc, Ashley, mon refus d'aller voir Kristen aujourd'hui. Pourquoi ? Je voulais voir si c'était possible. Je voulais m'assurer que je pouvais encore continuer à vivre loin d'elle. J'ai ma réponse. Non, je ne peux pas, je ne peux pas et je ne veux pas, j'aimerais mieux être tout le temps avec vous, tout faire en fonction de vous, même respirer. Regardez : heureuse seulement quand vous apparaissez, tout à coup c'est comme si le monde s'était ouvert, comme si tout devenait plus lumineux, comme si tout le reste me faisait un peu moins mal.
Je ne peux pas. Je ne peux pas accepter ça. Je ne peux pas, repartez, laissez-moi essayer de sourire même quand vous n'êtes pas là, laissez-moi essayer de vivre même si vous l'êtes pas avec moi, laissez-moi essayer s'il vous plaît mais recommencez la prochaine fois, empêchez-moi de refuser l'un de vos rendez-vous, suivez moi jusqu'aux confins du monde pour me forcer à accepter votre présence, ne me laissez pas respirer, ne me laissez pas d'espace, ne me permettez pas de souffler, je vous en prie, jamais.
« Et pourquoi, curieux ? »
La voix brutale d'Ashley m'extirpe du fin fond de mon corps. Je cligne des yeux. Kristen et son regard qui se fracasse contre le mien. La tête me tourne, mes doigts se crispent sur le banc. Me lever, l'attraper, m'enfuir très loin. Puis la repousser, lui hurler dessus, lui faire tous les reproches du monde alors qu'à l'intérieur je me consume d'un bonheur incandescent. Crier alors que je pourrais éclater de rire.
Ashley bouge sur le banc, je sens sa jambe qui se plaque contre la mienne, son épaule qui appuie sur la mienne ; elle est toute proche et Kristen toujours devant nous, Kristen si grande qui me cache une bonne partie du ciel bleu, Kristen et son regard que j'ai du mal à soutenir, Kristen tout court, à portée de doigts.
Je force un filet d'air à couler dans ma gorge, entre mes lèvres serrées. Respirer. Respire, Aelle. Alors que le monde entier tonne autour de moi. Respire, Aelle. Concentre toi sur la jambe d'Ashley contre la tienne, sur le vent frais qui caresse le haut de ton front, sur la sensation du papier kraft dans ta main, sur l'odeur des sucreries qui remontent jusqu'à ton nez. J'ai à peine conscience de mes yeux qui se sont détachés de Kristen pour tomber vers le sol. Je cligne des paupières, me rappelle des paroles d'Ashley, des siennes à elle. Je devrais sans doute dire quelque chose, ou alors me lever en serrant les mâchoires et en crispant les poings. Quelque chose, n'importe quoi. Mais rien. Rien.
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Ashley ne peut pas s'empêcher de dévisager Aelle. Son silence l'étonne et la dérange. Pourquoi ne réagit-elle pas ? Pourquoi est-elle si distance, si froide, si silencieuse ? Ses yeux se tournent brièvement vers l'autre blafarde qui ne lui accorde même pas un regard ; elle a une façon de se tenir qu'Ashley déteste. Oui, elle déteste tout chez elle, à commencer par sa façon de dire « quel curieux choix de mot, n'est-ce pas ? ». En quoi est-ce curieux de l'appeler connaissance ? Aelle n'a que des connaissances ou des ennemis, c'est bien connu. C'est qui, celle-là ? Qui est-elle pour sous-entendre de la sorte qu'elle est bien plus qu'une connaissance ? Et pourquoi Aelle ne répond rien, nom de dieu ?
Ashley sent la colère tendre ses muscles. Elle se retient à grande peine de secouer Aelle pour la forcer à répondre quelque chose. Ou de se dresser devant elle pour forcer cette obscure et sombre inconnue à reculer et à s'en aller. Mais c'est ce moment-là que choisit Aelle pour revenir à la vie et pour répliquer de cette voix rauque qu'elle a toujours quand elle est en colère — et Ashley en sait quelque chose :
« Et vous auriez utilisé lequel ? »
Une voix qui frappe, qui est sauvage, qui donne toujours envie à Ashley de se recroqueviller. Elle a bien conscience qu'Aelle aussi l'a ignorée et que ça fait mal, mais elle préfère jeter un regard victorieux à l'autre branche rachitique, car si Aelle lui parle comme ça c'est qu'Ashley a déjà gagné. Puis tout à coup, alors qu'un sourire moqueur commençait déjà à étirer ses lèvres, la blonde percute. Elle se retourne subitement vers Aelle pour lui jeter un regard incrédule.
« Vous ? » souffle-t-elle en se penchant vers Aelle.
Elle se met à ricaner fort, sans chercher à s'en cacher.
« Sûr que t'es pire qu'une connaissance si elle te vouvoie ! »
Ces mots méchants et conscients de l'être s'adressant évidemment à l'autre branche rachitique et ses cernes de six pieds de longs. Ashley ne peut pas s'en empêcher, elle a l'impression qu'elle doit défendre quelque chose, absolument. Son territoire. Cette année et demi à d'abord détester Aelle pour ensuite commencer à seulement essayer, en vain, de la comprendre. Ces six derniers mois à lutter contre les centaines de pensées honteuses qui lui traversaient l'esprit quand elle était en compagnie de la sorcière. Tout ça pour terminer ici, dans ce parc parce qu'Aelle l'a invitée elle. Alors oui, elle lutte et comme bien souvent, elle lutte avec la violence des paroles. Elle lutte pour quelque chose qui lui appartient. Cette chose qu'elle ne comprend pas tellement mais à laquelle elle tient, celle qui a poussé Aelle à l'inviter elle et pas cette fille-là qui a l'air de n'avoir jamais vu le moindre rayon de soleil. Ashley lutte parce qu'elle sait déjà qu'elle a déjà perdu mais qu'elle ne l'accepte pas.
Toi, moi, un jeudi à 17 heures
La bécasse n’avait toujours pas compris que je ne m’adressais pas à elle et que sa présence même était un parasite qui s’immisçait entre Aelle et moi. Sa question passa comme un souffle de vent à côté de mon oreille : fiouuuh, ah, elle a parlé, aucun intérêt, ses mots ne sont qu’un bruit de fond. Je remarquai le rapprochement de la blondasse vers Aelle, son corps à nouveau tout collé au sien, ce qui m’obligeait à l’intégrer dans mon champ de vision. Tout chez cette jeune fille voulait dire : « C’est mon Aelle ! Regardez comme on est proches, nous ! Elle est à moi ! » et cela me lassait déjà. J’étais à deux doigts d’attraper Aelle, l’obliger à se lever comme je ne l’avais pas fait quand elle était recroquevillée sur mon canapé, quelques semaines auparavant, au 180 Buck Street. Je l’aurais tirée de là et emmenée loin pour que l’on soit tranquilles, qu’on puisse se dire des choses qu’on ne dirait pas devant n’importe qui, et voilà, Ashley Rockfield se serait retrouvée seule sur ce banc, obligée de constater l’absence du corps d’Aelle contre le sien, et je n’aurais eu aucun remords à lui avoir arrachée.
Je fus à peine prise d’un nouveau doute quand le regard de ma jeune tempête quitta le mien pour se fixer sur le sol. Elle ne répondit pas tout de suite, elle n’avait pas choisi la complicité, alors qu’elle aurait pu sourire, teintant ses lèvres d’une légère ironie, et dire : « oui, c’est vrai, très curieux… » et nous nous serions comprises, Ashley Rockfield se serait sentie abrutie comme si elle avait été intégrée à une conversation entre deux personnes qui philosophaient sur la valeur du gallion en Gobelbabil, j’aurais soufflé un petit rire par le nez, j’aurais tendu ma main pour qu’Aelle la saisisse et nous serions parties : c’était pourtant simple ! Alors pourquoi, par Morgane, Aelle s’était ainsi figée, refusant de suivre le scénario parfait qui s’était écrit dans mon esprit ?
Finalement, elle consentit à m’offrir une réponse. Qui n’était pas celle que j’espérais, avec une voix fâchée qui ravivait les doutes que j’essayais de faire taire. Aelle avait-elle encore oublié ce que nous nous étions dit ? Les sentiments partagés à demi-mots, les étreintes ? Les dernières semaines, ça ne comptait pas ? Vraiment, dire que nous étions des connaissances ne lui semblait pas si aberrant ? C’était à moi, encore, de lui prouver tout ce qu’elle savait déjà ? À moi, alors que j’avais fait le chemin jusqu’ici parce qu’elle me manquait trop, à moi, alors qu’elle avait préféré prévoir une sortie avec quelqu’un d’autre (une blondasse qui manquait fichtrement d’élégance et de subtilité, qui plus est), le seul jour de la semaine qui m’était habituellement réservé ?
Qu’est-ce qui lui prenait, par Morgane ? Moi aussi, j’allais finir par me fâcher. Et je ne savais pas encore qui des deux jeunes filles recevrait ma froide colère en pleine face. La bécasse ou la bornée ?
Le ricanement d’Ashley Rockfield m’offrit un début de réponse. Je fulminai à l’intérieur. Hi-hi-hi tant que tu veux, sombre abrutie. Mes mâchoires se serrèrent, mes yeux ne voyaient plus grand-chose, mes doigts pianotèrent dans le vide comme pour contenir ma rage. Si j’avais eu la carrure adéquate, je lui aurais envoyé mon poing dans le nez, sans aucune hésitation. Mais je n’avais jamais eu les bras pour ce genre de réplique : je m’aidais donc de mes capacités magiques (désormais réduites) ou de mes mots. Je consentis enfin à tourner la tête vers Ashley Rockfield et je la fusillai du regard.
« Vos commentaires manquent cruellement de pertinence. Y croyez-vous, ou est-ce simplement un moyen de protéger votre ego meurtri par la crainte d’une menace imminente ? demandai-je calmement, sans toutefois attendre la moindre réponse. »
Parce que je savais que j'avais raison. C'était une réaction tout à fait humaine que je pouvais parfaitement comprendre, dans le fond… Même si j'aurais sûrement fait preuve d’un peu plus de subtilité que l’ancienne colocataire d’Aelle. Ah, vraiment ! Deux coqs dans une basse-cour se battent pour la même poule !
Je me retournai vers Aelle et mon regard se fit plus attristé que rageur. Allait-elle me hurler des saletés pour me punir de ce que je venais de dire à sa blondasse de compagnie ? Allait-elle la défendre et me retrouverais-je, moi, comme une fichue abrutie qui avait fait ce trajet simplement pour me laisser humilier, rejeter ? Je décidai de mettre toutes les chances de mon côté en ne lui laissant pas le temps de renchérir sur les paroles adressées à Ashley Rockfield. Je gonflai mes poumons de tout l’air qui m’environnait, rassemblant mon courage.
« Aelle, je suis ici parce que moi non plus, je n’arrive pas à vivr… Tu connais la suite. »
808
Je fus à peine prise d’un nouveau doute quand le regard de ma jeune tempête quitta le mien pour se fixer sur le sol. Elle ne répondit pas tout de suite, elle n’avait pas choisi la complicité, alors qu’elle aurait pu sourire, teintant ses lèvres d’une légère ironie, et dire : « oui, c’est vrai, très curieux… » et nous nous serions comprises, Ashley Rockfield se serait sentie abrutie comme si elle avait été intégrée à une conversation entre deux personnes qui philosophaient sur la valeur du gallion en Gobelbabil, j’aurais soufflé un petit rire par le nez, j’aurais tendu ma main pour qu’Aelle la saisisse et nous serions parties : c’était pourtant simple ! Alors pourquoi, par Morgane, Aelle s’était ainsi figée, refusant de suivre le scénario parfait qui s’était écrit dans mon esprit ?
Finalement, elle consentit à m’offrir une réponse. Qui n’était pas celle que j’espérais, avec une voix fâchée qui ravivait les doutes que j’essayais de faire taire. Aelle avait-elle encore oublié ce que nous nous étions dit ? Les sentiments partagés à demi-mots, les étreintes ? Les dernières semaines, ça ne comptait pas ? Vraiment, dire que nous étions des connaissances ne lui semblait pas si aberrant ? C’était à moi, encore, de lui prouver tout ce qu’elle savait déjà ? À moi, alors que j’avais fait le chemin jusqu’ici parce qu’elle me manquait trop, à moi, alors qu’elle avait préféré prévoir une sortie avec quelqu’un d’autre (une blondasse qui manquait fichtrement d’élégance et de subtilité, qui plus est), le seul jour de la semaine qui m’était habituellement réservé ?
Qu’est-ce qui lui prenait, par Morgane ? Moi aussi, j’allais finir par me fâcher. Et je ne savais pas encore qui des deux jeunes filles recevrait ma froide colère en pleine face. La bécasse ou la bornée ?
Le ricanement d’Ashley Rockfield m’offrit un début de réponse. Je fulminai à l’intérieur. Hi-hi-hi tant que tu veux, sombre abrutie. Mes mâchoires se serrèrent, mes yeux ne voyaient plus grand-chose, mes doigts pianotèrent dans le vide comme pour contenir ma rage. Si j’avais eu la carrure adéquate, je lui aurais envoyé mon poing dans le nez, sans aucune hésitation. Mais je n’avais jamais eu les bras pour ce genre de réplique : je m’aidais donc de mes capacités magiques (désormais réduites) ou de mes mots. Je consentis enfin à tourner la tête vers Ashley Rockfield et je la fusillai du regard.
« Vos commentaires manquent cruellement de pertinence. Y croyez-vous, ou est-ce simplement un moyen de protéger votre ego meurtri par la crainte d’une menace imminente ? demandai-je calmement, sans toutefois attendre la moindre réponse. »
Parce que je savais que j'avais raison. C'était une réaction tout à fait humaine que je pouvais parfaitement comprendre, dans le fond… Même si j'aurais sûrement fait preuve d’un peu plus de subtilité que l’ancienne colocataire d’Aelle. Ah, vraiment ! Deux coqs dans une basse-cour se battent pour la même poule !
Je me retournai vers Aelle et mon regard se fit plus attristé que rageur. Allait-elle me hurler des saletés pour me punir de ce que je venais de dire à sa blondasse de compagnie ? Allait-elle la défendre et me retrouverais-je, moi, comme une fichue abrutie qui avait fait ce trajet simplement pour me laisser humilier, rejeter ? Je décidai de mettre toutes les chances de mon côté en ne lui laissant pas le temps de renchérir sur les paroles adressées à Ashley Rockfield. Je gonflai mes poumons de tout l’air qui m’environnait, rassemblant mon courage.
« Aelle, je suis ici parce que moi non plus, je n’arrive pas à vivr… Tu connais la suite. »
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Toi, moi, un jeudi à 17 heures
L'intervention d'Ashley m'arrache à mes tourments. C'est littéralement comme si elle avait plongé sa mains à l'intérieur de mon corps pour m'arracher à Kristen, à mes pensées concentrées sur Kristen, à mon regard fixé sur Kristen, à ma respiration qui essayait de se calquer sur celle, pourtant indiscernable, de Kristen. Elle plonge sa main à l'intérieur de moi et m'arrache à moi-même. Je tourne aussitôt les yeux vers elle, clignant des paupières. Quoi ? L'espace d'un instant, je ne comprends absolument pas où elle veut en venir. Je ne comprends ce « vous » qu'elle répète, je ne comprends pas son éclat de rire, en fait je ne comprends rien, c'est à peine si je comprends encore la raison de sa présence ici, alors comprendre ce qu'elle dit ? Il faut qu'elle explique en une phrase, dont le ton méchant m'étonne profondément car Ashley n'est que rarement méchante avec les autres, si ce n'est avec moi-même ; pour une fois, ce ton ne s'adresse pas à moi. Non, il est destiné à Kristen. Et tout à coup, je comprends la raison de ce « vous ». Évidemment. Personne de mon âge vouvoie quelqu'un qui a le même âge qu'elle, surtout si ces deux personnes se connaissent apparemment. Et c'est évidemment que nous nous connaissons.
Cette vive réaction de la part d'Ashley creuse quelque chose au fond de mon corps. Quelque chose de violent, presque aussi violent que ce que j'ai ressenti pour Kristen un instant plus tôt. Un sentiment qui me brûle à l'intérieur, qui me fait crisper les mâchoires. Ce vous, c'est une très vieille histoire entre Kristen et moi. Il raconte toute notre histoire, il parle de tout notre chemin, il est le regard que je posais sur elle quand je n'étais qu'une toute petite, il est le respect que j'ai toujours eu pour elle même quand je la haïssais, il est notre écart d'âge que je n'ai pas envie de voir disparaître, il est son expérience, il est des choses que je ne peux pas nommer, il est elle, il est moi. Les rares fois où j'ai essayé de la tutoyer, car c'est évidemment arrivé que ce soit dans une intention insolente de ma part ou une tentative de me convaincre qu'elle n'était pas vraiment elle, donc que je n'étais pas obligée de ressentir aussi fort tout ce qui la concernait ; donc les rares fois où j'ai essayé de la tutoyer, c'est comme si je ne m'adressais pas réellement à elle, comme si elle était quelqu'un d'autre, comme si je me mentais à moi même. La sensation était désagréable, douloureuse, parce qu'elle me forçait à me rendre compte d'une chose : je veux que ce soit vous, je veux que ce soit vous même quand je vous hais, je veux que ce soit vous même quand j'ai envie d'éclater en sanglots devant vous, je veux que ce soit vous à chaque instant, tout le temps, même quand je refuse de venir vous voir un jeudi et que vous traversez le pays pouvoir venir me retrouver. Je veux que ce soit vous.
En une phrase, Ashley Rockfield insulte tout cela. En une phrase, elle nous méprise. En une phrase, elle écrabouille quelque chose qui m'est si chère que je sens, bien malgré moi il faut dire, ma colère changer de cible. Mon souffle se bloquer à l'intérieur de ma bouche, mes yeux se couvrent d'ombres, mes mâchoires se crispent. Sur le banc, mes ongles s'enfoncent dans le bois. Je n'ai pas envie de ce qui est en train d'arriver, pourtant maintenant ce n'est pas Kristen que je me vois repousser, mais plutôt Ashley. Et je lui hurlerai : ne nous insulte pas ! Tu n'as pas le droit d'insulter ce qui m'empêche de respirer depuis des mois, tu n'as pas le droit d'insulter ce qui compte pour moi depuis huit ans ! Tu n'as pas le droit de faire ça.
Mais voilà, mon souffle encombré, mes sourcils froncés, mes doigts qui se crispent, tout cela rencontre un autre visage de colère : celui de Kristen. Quand je lève les yeux vers elle, toujours dressée devant moi comme si c'était là la seule place possible pour elle, je vois sa silhouette qui se détache contre le ciel obscur d'Écosse. Ses traits sont figés en une expression que je reconnais bien pour l'avoir fréquentée pratiquement tous les jeudis depuis plusieurs semaines désormais. La colère. La colère qui attise sa puissance magique. La colère qui rend plus brillant encore son œil bleu, la colère qui fige ses traits en un masque de marbre contre lequel rien ne peut se fracasser. Kristen est en colère ; son regard s'enfonce brutalement dans celui d'Ashley. Moi, je la regarde elle, parce que c'est très rare que sa colère ne me soit pas destiné. J'aurais pu en être jalouse, mais aujourd'hui je comprends que je n'ai pas besoin de l'être : Kristen aussi veut défendre ce qui nous appartient. Alors sa colère, je la trouve splendide. Je la trouve violente, je la trouve sauvage, je la trouve effrayante. Et mon cœur s'enfonce profondément à l'intérieur de moi, incapable de comprendre les émotions qui l'assaillent.
Ashley a un drôle de hoquet quand les paroles coulent de la bouche de Kristen ; des paroles comme elle sait si bien en faire, de celles qui sont enrobés de mépris et de moquerie, mais qui si bien formulées qu'on se demande si elle a vraiment voulu nous insulter ou si c'est juste nous qui inventons. Moi, je sais que personne n'invente : Kristen vient d'insulter Ashley. Et à en croire le visage de cette dernière, le regard un peu perdu, la bouche entrouverte, je comprends qu'elle n'a pas compris ce qu'elle vient de dire.
Moi j'ai compris. Quoi que pas tout ; de quelle menace parle-t-elle ? D'elle-même ? En quoi est-elle une menace pour Ashley ? Peut-être parce qu'elle risque de m'emporter, de m'arracher à ce rendez-vous que j'ai prévu au dernier moment ? J'ai beau aimé sa façon de s'exprimer, trouver magnifique sa colère et être incapable de détourner mon regard d'elle, n'empêche qu'à cette simple idée je sens mes veines se glacer dans mon corps : non, elle ne m'emportera pas, je le refuse, elle n'a pas le droit de se pointer là et de me forcer à faire quelque chose je ne veux pas faire ! J'aurais le dernier mot, je l'aurais, elle ne pourra me faire croire que je ne peux pas me débrouiller sans elle, elle ne peut pas me forcer à penser que je ne vais pas réussir à être heureuse, parfois, loin d'elle. Que c'est tout à fait possible que ma vie se poursuive, qu'elle continue, qu'elle évolue, sans ce besoin dévorant qui prend toute la place, qui bousille tout, qui contamine tout, mon besoin d'elle constant, à chaque instant. Non, elle ne peut pas me forcer et m'empêcher de me convaincre que je peux y arriver. Je le peux. N'est-ce pas ?
N'est-ce pas ?
Son regard se baisse sur moi ; il n'est plus paré de ses habits de colère, au contraire. Il est doux. Il est presque triste.
N'est-ce pas que je vais y arriver ?
Mon prénom dans sa bouche. Mon corps se recouvre de frissons quand mon cœur rebondit contre ma poitrine. Il rebondit parce qu'elle vient de prononcer mon prénom et moi je me questionne encore alors que mon regard s'est fait kidnapper par le sien et que j'ai oublié Ashley qui n'a pas trouvé que répondre à la remarque de Kristen : n'est-ce que pas que je peux vivre sans vous ? Je peux y arriver, même si c'est juste une fois de temps en temps ? Est-ce que c'est possible d'être heureuse, parfois, même si vous n'êtes pas avec moi ?
Mais voilà, Kristen ouvre la bouche.
Kristen est ici parce qu'elle aussi... Elle aussi elle n'arrive plus... Elle aussi elle n'arrive pas à vivre sans... À vivre sans.
Je connais la suite.
Je connais la suite. Je la connais. Ses mots me foudroie. Un coup de tonnerre dans ma tête, une explosion, mon cœur qui déborde, mon souffle qui se creuse dans ma poitrine, malgré cette grande inspiration que j'essaie de prendre, la bouche ouverte, mes yeux blottis dans les siens. Je connais la suite. Je n'arrive pas à vivr... e sans toi, Aelle. Je n'arrive pas à vivre sans toi. Je n'arrive pas à vivre sans toi. C'est ça qu'elle me dit, là ? C'est pour cela qu'elle est ici ? Elle n'arrive pas à vivre sans moi ? Je l'ai plantée jeudi dernier en lui disant que je ne viendrai pas le jeudi suivant et elle débarque ici, dans ce parc d'attraction, pour me dire qu'elle a essayé, l'espace d'une heure et demi car il ne doit pas être plus de dix-huit heure trente, de vivre sans moi mais qu'elle n'y est pas parvenue ? C'est cela qu'elle me dit ? Kristen Loewy, ancienne grande directrice de l'école Poudlard, éminente mage noire, propriétaire d'une vouivre, capable de prouesses magiques inégalées, Kristen Loewy ne peut pas vivre une heure trente sans moi. Sans moi. Elle ne peut pas.
Je l'entends. Je le comprends. Je la vois avec ses yeux tristes juste devant moi, j'entends sa voix qui répète en boucle : « je n'arrive pas à vivr... ». Et je sais pertinemment que je tombe dans le panneau, parce que je sens ma colère de tout à l'heure se diluer dans quelque chose de beaucoup plus fort et plus puisant. Un sentiment immense qui grimpe dans mon cœur et prend toute la place, qui m'entrave la gorge, qui m'inonde les sens. Je sais que je ne devrais pas abandonner ma colère, parce qu'elle est légitime, j'ai le droit d'espérer apprendre à... Vivre sans elle ? Cette pensée se fracasse dans ma tête. C'est ça ce que je suis venue faire ici ? C'est pour ça que j'ai refusé notre prochain rendez-vous, la semaine dernière ? C'est pour ça que je me suis empêchée d'aller jusqu'à chez elle ? Parce que je voulais apprendre à vivre sans elle... Alors qu'elle dit ne pas arriver à vivre sans moins pendant une petite heure et demi ?
Ma colère s'évapore. Merde, alors. Je me lève lentement, encore choquée par ce qu'elle vient de me dire et tellement éloignée de ma propre conscience que je ne fais pas attention au fait que mes yeux soient écarquillés et ma bouche tremblante. Merde, alors. Je ne veux pas. Je refuse. Je refuse de vivre sans elle, je refuse de sacrifier mes jeudi, je refuse tout simplement. C'es étrange comme je peux être tout à fait consciente que demain je regretterai chacune de mes paroles ce soir, tout en étant absolument incapable de me retenir d'agir comme je vais agir. Je sais que je vais regretter, que je vais avoir mal, que je vais être en colère aussi et que je lui en voudrais comme je m'en veux à moi de m'avoir forcée à abandonner ma détermination, à tout foutre en l'air juste pour elle. Je le sais. Et pourtant, je me suis levée. Pourtant, je me tourne vers Ashley.
« Je..., » balbutié-je en rencontrant son regard-tempête.
Je vais y aller, Ashley. C'est Kristen, tu comprends ? Tu comprends que je ne peux pas lutter contre elle ? Que je n'en ai pas la moindre envie ? Que je veux la suivre peu importe où elle ira ? Que je ne veux rien refuser d'elle ? Peu importe si je finis par me détester parce que je suis pitoyable, j'ai seulement envie d'une chose, là : aller avec elle et oublier tout le reste, le plaisir instantanée plutôt que la raison. Je me fiche de la raison. La raison n'a jamais été dans l'équation. Elle ne le sera jamais.
« On se voit plus ta...
— Tu te fous de ma gueule, là ? » tonne Ahsley en se redressant soudainement.
Elle n'est pas plus grande que moi, pourtant quand elle se dresse comme ça devant moi, son visage à quelques centimètres du mien, toute auréolée de son incroyable colère qui rend ses yeux extremement clair, j'ai l'impression qu'elle me dépasse en taille. Ashley ne s'est jamais dressée comme cela devant moi. Habituellement, c'est moi qui la menace, c'est moi qui crie, c'est moi qui intimide. Je recule d'un petit pas, mais elle ne me laisse pas l'occasion de répliquer ou de reculer : d'un pas elle avale la distance qui nous sépare, elle enfonce son regard profondément dans le mien.
« Tu joues à quoi, là ? »
Sa voix gronde, oh comme elle gronde ! Ahsley a toujours été incapable de contrôler sa colère et elle n'a d'ailleurs jamais essayé de le faire avec moi. Alors oui, sa voix gronde, ses yeux brillent et quand elle me pose sa question, c'est comme si elle me frappait, parce que je sens toute la colère qui déborde d'elle. Et qu'actuellement, mes pensées toutes empoisonnées par Kristen, je n'ai absolument ni la force, ni l'envie de lutter contre elle. Alors je me recule encore d'un pas, à moitié persuadée qu'elle va me suivre de nouveau... Mais ce n'est pas ce qui arrive.
Ashley se détourne soudainement pour lancer son regard colérique à l'assaut de Kristen, qui, je le remarque maintenant est en fait tout près de moi. Rockfield passe devant moi comme une bourrasque, elle me frôle mais ne me calcule pas, parce qu'elle fonce aussitôt sur Kristen. Je ne comprends pas sa colère, je ne comprends pas l'immensité de ce qui l'a fait réagir avec une telle vivacité. Je ne comprends pas quand des deux mains elle repousse soudainement Kristen en arrière, je ne comprends pas quand elle crie soudainement, violente alors qu'elle ne l'a jamais été jusqu'à présent :
« Dégage, toi ! Laisse-nous tranquilles ! »
Je ne comprends pas, parce qu'au moment où elle ses mains se sont posées sur Kristen, ma vision s'est totalement obscurcie. Une rage sauvage se met à courir dans mes veines. L'instant suivant, je me retrouve juste devant Kristen, dos à elle. Face à Ashley, ma main autour du col de sa cape. L'instant ne dure qu'une fraction de seconde. Une fraction de seconde durant laquelle mes doigts serrent si fort que je vois la douleur s'inscrire sur le visage d'Ashley. Une fraction de seconde durant laquelle je me vois la jeter brutalement contre le banc et lui exploser la tête contre le bois. Puis la seconde passe, je libère aussitôt Ashley et me recule d'un pas, tremblante d'une colère qui n'a pas de nom, qui est née des abysses de mon cœur et qui pourrait avec une capacité de destruction sans précédent. Parce que je refuse que qui que ce soit fasse le moindre de mal à Kristen Loewy.
Cette vive réaction de la part d'Ashley creuse quelque chose au fond de mon corps. Quelque chose de violent, presque aussi violent que ce que j'ai ressenti pour Kristen un instant plus tôt. Un sentiment qui me brûle à l'intérieur, qui me fait crisper les mâchoires. Ce vous, c'est une très vieille histoire entre Kristen et moi. Il raconte toute notre histoire, il parle de tout notre chemin, il est le regard que je posais sur elle quand je n'étais qu'une toute petite, il est le respect que j'ai toujours eu pour elle même quand je la haïssais, il est notre écart d'âge que je n'ai pas envie de voir disparaître, il est son expérience, il est des choses que je ne peux pas nommer, il est elle, il est moi. Les rares fois où j'ai essayé de la tutoyer, car c'est évidemment arrivé que ce soit dans une intention insolente de ma part ou une tentative de me convaincre qu'elle n'était pas vraiment elle, donc que je n'étais pas obligée de ressentir aussi fort tout ce qui la concernait ; donc les rares fois où j'ai essayé de la tutoyer, c'est comme si je ne m'adressais pas réellement à elle, comme si elle était quelqu'un d'autre, comme si je me mentais à moi même. La sensation était désagréable, douloureuse, parce qu'elle me forçait à me rendre compte d'une chose : je veux que ce soit vous, je veux que ce soit vous même quand je vous hais, je veux que ce soit vous même quand j'ai envie d'éclater en sanglots devant vous, je veux que ce soit vous à chaque instant, tout le temps, même quand je refuse de venir vous voir un jeudi et que vous traversez le pays pouvoir venir me retrouver. Je veux que ce soit vous.
En une phrase, Ashley Rockfield insulte tout cela. En une phrase, elle nous méprise. En une phrase, elle écrabouille quelque chose qui m'est si chère que je sens, bien malgré moi il faut dire, ma colère changer de cible. Mon souffle se bloquer à l'intérieur de ma bouche, mes yeux se couvrent d'ombres, mes mâchoires se crispent. Sur le banc, mes ongles s'enfoncent dans le bois. Je n'ai pas envie de ce qui est en train d'arriver, pourtant maintenant ce n'est pas Kristen que je me vois repousser, mais plutôt Ashley. Et je lui hurlerai : ne nous insulte pas ! Tu n'as pas le droit d'insulter ce qui m'empêche de respirer depuis des mois, tu n'as pas le droit d'insulter ce qui compte pour moi depuis huit ans ! Tu n'as pas le droit de faire ça.
Mais voilà, mon souffle encombré, mes sourcils froncés, mes doigts qui se crispent, tout cela rencontre un autre visage de colère : celui de Kristen. Quand je lève les yeux vers elle, toujours dressée devant moi comme si c'était là la seule place possible pour elle, je vois sa silhouette qui se détache contre le ciel obscur d'Écosse. Ses traits sont figés en une expression que je reconnais bien pour l'avoir fréquentée pratiquement tous les jeudis depuis plusieurs semaines désormais. La colère. La colère qui attise sa puissance magique. La colère qui rend plus brillant encore son œil bleu, la colère qui fige ses traits en un masque de marbre contre lequel rien ne peut se fracasser. Kristen est en colère ; son regard s'enfonce brutalement dans celui d'Ashley. Moi, je la regarde elle, parce que c'est très rare que sa colère ne me soit pas destiné. J'aurais pu en être jalouse, mais aujourd'hui je comprends que je n'ai pas besoin de l'être : Kristen aussi veut défendre ce qui nous appartient. Alors sa colère, je la trouve splendide. Je la trouve violente, je la trouve sauvage, je la trouve effrayante. Et mon cœur s'enfonce profondément à l'intérieur de moi, incapable de comprendre les émotions qui l'assaillent.
Ashley a un drôle de hoquet quand les paroles coulent de la bouche de Kristen ; des paroles comme elle sait si bien en faire, de celles qui sont enrobés de mépris et de moquerie, mais qui si bien formulées qu'on se demande si elle a vraiment voulu nous insulter ou si c'est juste nous qui inventons. Moi, je sais que personne n'invente : Kristen vient d'insulter Ashley. Et à en croire le visage de cette dernière, le regard un peu perdu, la bouche entrouverte, je comprends qu'elle n'a pas compris ce qu'elle vient de dire.
Moi j'ai compris. Quoi que pas tout ; de quelle menace parle-t-elle ? D'elle-même ? En quoi est-elle une menace pour Ashley ? Peut-être parce qu'elle risque de m'emporter, de m'arracher à ce rendez-vous que j'ai prévu au dernier moment ? J'ai beau aimé sa façon de s'exprimer, trouver magnifique sa colère et être incapable de détourner mon regard d'elle, n'empêche qu'à cette simple idée je sens mes veines se glacer dans mon corps : non, elle ne m'emportera pas, je le refuse, elle n'a pas le droit de se pointer là et de me forcer à faire quelque chose je ne veux pas faire ! J'aurais le dernier mot, je l'aurais, elle ne pourra me faire croire que je ne peux pas me débrouiller sans elle, elle ne peut pas me forcer à penser que je ne vais pas réussir à être heureuse, parfois, loin d'elle. Que c'est tout à fait possible que ma vie se poursuive, qu'elle continue, qu'elle évolue, sans ce besoin dévorant qui prend toute la place, qui bousille tout, qui contamine tout, mon besoin d'elle constant, à chaque instant. Non, elle ne peut pas me forcer et m'empêcher de me convaincre que je peux y arriver. Je le peux. N'est-ce pas ?
N'est-ce pas ?
Son regard se baisse sur moi ; il n'est plus paré de ses habits de colère, au contraire. Il est doux. Il est presque triste.
N'est-ce pas que je vais y arriver ?
Mon prénom dans sa bouche. Mon corps se recouvre de frissons quand mon cœur rebondit contre ma poitrine. Il rebondit parce qu'elle vient de prononcer mon prénom et moi je me questionne encore alors que mon regard s'est fait kidnapper par le sien et que j'ai oublié Ashley qui n'a pas trouvé que répondre à la remarque de Kristen : n'est-ce que pas que je peux vivre sans vous ? Je peux y arriver, même si c'est juste une fois de temps en temps ? Est-ce que c'est possible d'être heureuse, parfois, même si vous n'êtes pas avec moi ?
Mais voilà, Kristen ouvre la bouche.
Kristen est ici parce qu'elle aussi... Elle aussi elle n'arrive plus... Elle aussi elle n'arrive pas à vivre sans... À vivre sans.
Je connais la suite.
Je connais la suite. Je la connais. Ses mots me foudroie. Un coup de tonnerre dans ma tête, une explosion, mon cœur qui déborde, mon souffle qui se creuse dans ma poitrine, malgré cette grande inspiration que j'essaie de prendre, la bouche ouverte, mes yeux blottis dans les siens. Je connais la suite. Je n'arrive pas à vivr... e sans toi, Aelle. Je n'arrive pas à vivre sans toi. Je n'arrive pas à vivre sans toi. C'est ça qu'elle me dit, là ? C'est pour cela qu'elle est ici ? Elle n'arrive pas à vivre sans moi ? Je l'ai plantée jeudi dernier en lui disant que je ne viendrai pas le jeudi suivant et elle débarque ici, dans ce parc d'attraction, pour me dire qu'elle a essayé, l'espace d'une heure et demi car il ne doit pas être plus de dix-huit heure trente, de vivre sans moi mais qu'elle n'y est pas parvenue ? C'est cela qu'elle me dit ? Kristen Loewy, ancienne grande directrice de l'école Poudlard, éminente mage noire, propriétaire d'une vouivre, capable de prouesses magiques inégalées, Kristen Loewy ne peut pas vivre une heure trente sans moi. Sans moi. Elle ne peut pas.
Je l'entends. Je le comprends. Je la vois avec ses yeux tristes juste devant moi, j'entends sa voix qui répète en boucle : « je n'arrive pas à vivr... ». Et je sais pertinemment que je tombe dans le panneau, parce que je sens ma colère de tout à l'heure se diluer dans quelque chose de beaucoup plus fort et plus puisant. Un sentiment immense qui grimpe dans mon cœur et prend toute la place, qui m'entrave la gorge, qui m'inonde les sens. Je sais que je ne devrais pas abandonner ma colère, parce qu'elle est légitime, j'ai le droit d'espérer apprendre à... Vivre sans elle ? Cette pensée se fracasse dans ma tête. C'est ça ce que je suis venue faire ici ? C'est pour ça que j'ai refusé notre prochain rendez-vous, la semaine dernière ? C'est pour ça que je me suis empêchée d'aller jusqu'à chez elle ? Parce que je voulais apprendre à vivre sans elle... Alors qu'elle dit ne pas arriver à vivre sans moins pendant une petite heure et demi ?
Ma colère s'évapore. Merde, alors. Je me lève lentement, encore choquée par ce qu'elle vient de me dire et tellement éloignée de ma propre conscience que je ne fais pas attention au fait que mes yeux soient écarquillés et ma bouche tremblante. Merde, alors. Je ne veux pas. Je refuse. Je refuse de vivre sans elle, je refuse de sacrifier mes jeudi, je refuse tout simplement. C'es étrange comme je peux être tout à fait consciente que demain je regretterai chacune de mes paroles ce soir, tout en étant absolument incapable de me retenir d'agir comme je vais agir. Je sais que je vais regretter, que je vais avoir mal, que je vais être en colère aussi et que je lui en voudrais comme je m'en veux à moi de m'avoir forcée à abandonner ma détermination, à tout foutre en l'air juste pour elle. Je le sais. Et pourtant, je me suis levée. Pourtant, je me tourne vers Ashley.
« Je..., » balbutié-je en rencontrant son regard-tempête.
Je vais y aller, Ashley. C'est Kristen, tu comprends ? Tu comprends que je ne peux pas lutter contre elle ? Que je n'en ai pas la moindre envie ? Que je veux la suivre peu importe où elle ira ? Que je ne veux rien refuser d'elle ? Peu importe si je finis par me détester parce que je suis pitoyable, j'ai seulement envie d'une chose, là : aller avec elle et oublier tout le reste, le plaisir instantanée plutôt que la raison. Je me fiche de la raison. La raison n'a jamais été dans l'équation. Elle ne le sera jamais.
« On se voit plus ta...
— Tu te fous de ma gueule, là ? » tonne Ahsley en se redressant soudainement.
Elle n'est pas plus grande que moi, pourtant quand elle se dresse comme ça devant moi, son visage à quelques centimètres du mien, toute auréolée de son incroyable colère qui rend ses yeux extremement clair, j'ai l'impression qu'elle me dépasse en taille. Ashley ne s'est jamais dressée comme cela devant moi. Habituellement, c'est moi qui la menace, c'est moi qui crie, c'est moi qui intimide. Je recule d'un petit pas, mais elle ne me laisse pas l'occasion de répliquer ou de reculer : d'un pas elle avale la distance qui nous sépare, elle enfonce son regard profondément dans le mien.
« Tu joues à quoi, là ? »
Sa voix gronde, oh comme elle gronde ! Ahsley a toujours été incapable de contrôler sa colère et elle n'a d'ailleurs jamais essayé de le faire avec moi. Alors oui, sa voix gronde, ses yeux brillent et quand elle me pose sa question, c'est comme si elle me frappait, parce que je sens toute la colère qui déborde d'elle. Et qu'actuellement, mes pensées toutes empoisonnées par Kristen, je n'ai absolument ni la force, ni l'envie de lutter contre elle. Alors je me recule encore d'un pas, à moitié persuadée qu'elle va me suivre de nouveau... Mais ce n'est pas ce qui arrive.
Ashley se détourne soudainement pour lancer son regard colérique à l'assaut de Kristen, qui, je le remarque maintenant est en fait tout près de moi. Rockfield passe devant moi comme une bourrasque, elle me frôle mais ne me calcule pas, parce qu'elle fonce aussitôt sur Kristen. Je ne comprends pas sa colère, je ne comprends pas l'immensité de ce qui l'a fait réagir avec une telle vivacité. Je ne comprends pas quand des deux mains elle repousse soudainement Kristen en arrière, je ne comprends pas quand elle crie soudainement, violente alors qu'elle ne l'a jamais été jusqu'à présent :
« Dégage, toi ! Laisse-nous tranquilles ! »
Je ne comprends pas, parce qu'au moment où elle ses mains se sont posées sur Kristen, ma vision s'est totalement obscurcie. Une rage sauvage se met à courir dans mes veines. L'instant suivant, je me retrouve juste devant Kristen, dos à elle. Face à Ashley, ma main autour du col de sa cape. L'instant ne dure qu'une fraction de seconde. Une fraction de seconde durant laquelle mes doigts serrent si fort que je vois la douleur s'inscrire sur le visage d'Ashley. Une fraction de seconde durant laquelle je me vois la jeter brutalement contre le banc et lui exploser la tête contre le bois. Puis la seconde passe, je libère aussitôt Ashley et me recule d'un pas, tremblante d'une colère qui n'a pas de nom, qui est née des abysses de mon cœur et qui pourrait avec une capacité de destruction sans précédent. Parce que je refuse que qui que ce soit fasse le moindre de mal à Kristen Loewy.
Toi, moi, un jeudi à 17 heures
Toute concentrée sur Aelle, je ne remarquai même pas que cette pauvre sotte d’Ashley Rockfield n’avait pas compris la pique que je venais de lui envoyer. Pour me faire comprendre, j’aurais dû opter pour un vocabulaire et une syntaxe plus accessibles à cet esprit limité, en disant quelque chose du style : « bah alors, tu dis d’la merde, t’es jalouse ou quoi ? ». Le fond aurait été sensiblement le même. Cela dit, j’éprouvais un plaisir tout particulier à percevoir l’incompréhension chez les cibles de mes attaques. Non seulement, je les insultais, mais en plus, je leur ôtais la possibilité de se défendre, puisqu’ils se sentaient trop cons pour s’y essayer. Ce petit plaisir de la vie était au moins aussi délicieux qu’une dragée surprise à la cerise. J’aurais savouré l’effet de mes propres mots, donc, si Aelle n’avait pas accaparé toute mon attention.
La jeune sorcière aux yeux noirs se leva lentement, visiblement secouée par mon aveu. Tout aussi doucement, elle se tourna vers Ashley et parut tirer sur son propre corps pour en extraire quelques mots. Je me sentis presque coupable et mes sourcils tressautèrent en voyant Aelle agir ainsi. Certes, je voulais l’emmener avec moi, qu’elle quitte son ancienne colocataire et qu’elle me suive où je déciderai d’aller, car les jeudis, à dix-sept heures, Aelle devait être près de moi, et c’est tout. Mais je ne m’attendais à ses gestes lents, sa bouche tremblante, ses yeux ronds, sa voix incertaine. Elle semblait presque… hypnotisée ? Zombifiée ! Et c’était moi qui avais provoqué cela. Ma présence et mes mots. Merde alors, je n’étais pas certaine d’aimer ce pouvoir quasi-absolu que j’exerçais sur elle.
Je suivis du regard chaque mouvement d’Aelle et je me laissai surprendre par la colère de la blonde qui l’accompagnait. Elle se dressa face à Aelle et je crus qu'elle allait la repousser sur le banc pour la forcer à s’asseoir et rester près d’elle. Je fis un pas en direction de celle-sans-qui-je-ne-pouvais-vivre dans l’idée de la protéger, ma main s’approcha de ma poche et je m’apprêtai à saisir ma baguette pour la pointer sous la mâchoire de l'insolente Ashley Rockfield. Mais tout alla trop vite et les deux grosses paluches de la blonde me repoussèrent de quelques centimètres. Comme pour préciser son geste (qui était déjà suffisamment éloquent), elle m’ordonna de dégager et les laisser tranquilles.
Mon cœur accéléra. Elle m’avait touchée, la gourde. Elle m’avait poussée. Moi. Elle avait posé ses deux mains sur moi et m’avait fait reculer de quelques centimètres ! Cette pauvre bécasse au vocabulaire limité avait donc choisi les mains. Qu’à cela ne tienne… Ma main saisit ma baguette dans ma poche et l’espace d’un instant, je me vis entailler son visage, juste-là, sous l’œil, lui laissant une marque qui dirait, chaque fois qu’elle se regarderait dans le miroir : « je n’aurais pas dû résister face à elle, je n’avais même pas le droit de la toucher. »
Mais Aelle s’interposa trop vite. Elle attrapa Ashley par le col et je ne vis que le dos de ma jeune tempête quand elle exprima sa colère. Quand elle voulut punir la blonde pour son affront. Je serrai un peu plus fort ma baguette magique et je tournai le regard vers le point le plus éloigné de mon champ de vision : là-bas, tout au bout de l’allée, à l’extrême ouest du parc. Je n’avais commencé mon entraînement en transplanage que le mois dernier. Je progressais assez lentement, me limitant à des déplacements de quelques mètres dans mon champ de vision. Si j’avais été plus douée, j’aurais carrément visualisé l’entrée du parc, ou même l’appartement du 180, Buck Street, pour y emmener Aelle sur l’instant. Mais je craignais trop de nous désartibuler (bien que lui faire perdre un morceau de joue sur le trajet aurait été de bonne guerre) et je me contentai donc d’un déplacement à peu près sûr.
J’enroulai mon bras libre autour des hanches d’Aelle et je la serrai suffisamment fort pour qu’elle ne s’échappe pas. Pour ne pas la perdre en route, aussi.
« Le jeudi, à partir de dix-sept heures, Aelle est avec moi, fis-je à l’attention d’Ashley Rockfield. Notez bien cette information, cela vous évitera d’autres désagréments. »
Puis, je me concentrai sur le point le plus éloigné du Nocturnia, baguette fermement serrée dans mon poing, Aelle collée à moi, et je commençai à tourner sur moi-même pour amorcer le transplanage.
Pop ! L’arrivée était à peu près maîtrisée et je retins Aelle pour qu’elle ne perde pas l’équilibre, avant de la libérer. Ashley Rockfield n’était plus qu’un petit point ridicule perdu dans la foule, trop loin, je l’espérais, pour qu’elle nous remarque. De toute façon, je pariais sur le fait qu’elle ne cherche même pas à nous retrouver : elle avait dû s’imaginer que j’avais emmené Aelle loin, très loin d’elle, là où elle ne pourrait plus essayer de me la voler.
La jeune sorcière aux yeux noirs se leva lentement, visiblement secouée par mon aveu. Tout aussi doucement, elle se tourna vers Ashley et parut tirer sur son propre corps pour en extraire quelques mots. Je me sentis presque coupable et mes sourcils tressautèrent en voyant Aelle agir ainsi. Certes, je voulais l’emmener avec moi, qu’elle quitte son ancienne colocataire et qu’elle me suive où je déciderai d’aller, car les jeudis, à dix-sept heures, Aelle devait être près de moi, et c’est tout. Mais je ne m’attendais à ses gestes lents, sa bouche tremblante, ses yeux ronds, sa voix incertaine. Elle semblait presque… hypnotisée ? Zombifiée ! Et c’était moi qui avais provoqué cela. Ma présence et mes mots. Merde alors, je n’étais pas certaine d’aimer ce pouvoir quasi-absolu que j’exerçais sur elle.
Je suivis du regard chaque mouvement d’Aelle et je me laissai surprendre par la colère de la blonde qui l’accompagnait. Elle se dressa face à Aelle et je crus qu'elle allait la repousser sur le banc pour la forcer à s’asseoir et rester près d’elle. Je fis un pas en direction de celle-sans-qui-je-ne-pouvais-vivre dans l’idée de la protéger, ma main s’approcha de ma poche et je m’apprêtai à saisir ma baguette pour la pointer sous la mâchoire de l'insolente Ashley Rockfield. Mais tout alla trop vite et les deux grosses paluches de la blonde me repoussèrent de quelques centimètres. Comme pour préciser son geste (qui était déjà suffisamment éloquent), elle m’ordonna de dégager et les laisser tranquilles.
Mon cœur accéléra. Elle m’avait touchée, la gourde. Elle m’avait poussée. Moi. Elle avait posé ses deux mains sur moi et m’avait fait reculer de quelques centimètres ! Cette pauvre bécasse au vocabulaire limité avait donc choisi les mains. Qu’à cela ne tienne… Ma main saisit ma baguette dans ma poche et l’espace d’un instant, je me vis entailler son visage, juste-là, sous l’œil, lui laissant une marque qui dirait, chaque fois qu’elle se regarderait dans le miroir : « je n’aurais pas dû résister face à elle, je n’avais même pas le droit de la toucher. »
Mais Aelle s’interposa trop vite. Elle attrapa Ashley par le col et je ne vis que le dos de ma jeune tempête quand elle exprima sa colère. Quand elle voulut punir la blonde pour son affront. Je serrai un peu plus fort ma baguette magique et je tournai le regard vers le point le plus éloigné de mon champ de vision : là-bas, tout au bout de l’allée, à l’extrême ouest du parc. Je n’avais commencé mon entraînement en transplanage que le mois dernier. Je progressais assez lentement, me limitant à des déplacements de quelques mètres dans mon champ de vision. Si j’avais été plus douée, j’aurais carrément visualisé l’entrée du parc, ou même l’appartement du 180, Buck Street, pour y emmener Aelle sur l’instant. Mais je craignais trop de nous désartibuler (bien que lui faire perdre un morceau de joue sur le trajet aurait été de bonne guerre) et je me contentai donc d’un déplacement à peu près sûr.
J’enroulai mon bras libre autour des hanches d’Aelle et je la serrai suffisamment fort pour qu’elle ne s’échappe pas. Pour ne pas la perdre en route, aussi.
« Le jeudi, à partir de dix-sept heures, Aelle est avec moi, fis-je à l’attention d’Ashley Rockfield. Notez bien cette information, cela vous évitera d’autres désagréments. »
Puis, je me concentrai sur le point le plus éloigné du Nocturnia, baguette fermement serrée dans mon poing, Aelle collée à moi, et je commençai à tourner sur moi-même pour amorcer le transplanage.
Pop ! L’arrivée était à peu près maîtrisée et je retins Aelle pour qu’elle ne perde pas l’équilibre, avant de la libérer. Ashley Rockfield n’était plus qu’un petit point ridicule perdu dans la foule, trop loin, je l’espérais, pour qu’elle nous remarque. De toute façon, je pariais sur le fait qu’elle ne cherche même pas à nous retrouver : elle avait dû s’imaginer que j’avais emmené Aelle loin, très loin d’elle, là où elle ne pourrait plus essayer de me la voler.