Si je brûle, vous brûlerez aussi solo

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20 Juillet 2050

En vendant un cousin, Alice avait gagné un manoir. Quoi que les plus sensibles puissent dire, l’échange était équitable.
Alice ne donnerait ni nom ni position à ce manoir. Pour le bien de son entreprise, personne ne saurait jamais avec qui cet échange avait été conclu, mis à part bien sûr les principaux acteurs.

Drapée comme le serait une veuve de guerre, Alice marchait vers son manoir. Sa cape de soie et de dentelle dansait sous les bourrasques du vent écossais enivré de sel. Le bois de la vieille écurie chantait sous son souffle et donnait l’impression à Alice d’être acclamée à chaque pas.
Elle franchit les lourdes portes, et ce fut le calme pesant, spectral, qui l’accueillit aussitôt, cmme un vieux domestique endormi.
Jenny descendait les marches des escaliers de bois, sa robe à fleur pincées entre ses longs doigts malingre.

« Mademoiselle Alice ! Vous voilà de retour ! »

Jenny manqua de trébucher sur la dernière marche, et se rattrapa comme si de rien n’était.
Après avoir retiré sa cape, Alice baissa les yeux sur l’elfe de maison. « Je suis de retour », repeta t-elle dans un sourire.
De retour dans ce manoir qui serait bientôt le témoin silencieux de grands changements. Ce manoir qui accueillerait bientôt des soldats prêts à bâtir un nouveau pays sur des cendres encore chaudes.

Installée dans le petit salon, Alice regardait silencieusement la cheminée sans flamme depuis son fauteuil de velours. Pas un jour ne passait sans que son emploi du temps ne soit bousculé, et pourtant tout la ramenait systématiquement à son combat. Celui qui jamais n’avait quitté ses pensés.
Tout réduire à néant.
Les certitudes qu’elle avait toujours eu.
Les amitiés qu’elle avait un jour tisser.
Les regards fiers d’aînés qu’elle avait apprit à aimer.
Tout disparaîtrait bientôt dans les flammes de la justice. La sienne. Celle que les années, les événements, les mots avaient viciés.

La vengeance était la seule promesse qu’elle s’autorisait à présent.

•••


Le thé à la rose refroidissait, abandonné pour les financiers d’une elfe de maison qui n’aspirait qu’à rattraper le temps perdu. Jenny s’affairait autour d’Alice, lui livrant les aventures qu’elle avait vécu ces dernières années. Une rencontre avec un elfe de maison romantique au détour d’une allée, un chapeau à plume qui lui avait provoqué des démangeaisons cutanées, un sorcier fort grossier sortant de la chambre de Mère…
Alice ne l’écoutait que d’une oreille.

« Monsieur votre père nous fera t-il l’honneur de sa visite ? » demanda Jenny en se plaçant devant la cheminée. Son sourire etait doux, sincère. « Jenny a hâte de revoir Monsieur ! »

Alice récupéra sa tasse de thé. Elle en bu une gorgée, ses yeux fermés pour en apprécier les différentes notes. Jenny avait l’art et la manière de laisser infuser les pétales de roses.
Les arômes encore sur sa langue, Alice répondit :

« Mon père ne doit pas savoir que je possède ce manoir », répondit-elle. « Ni mon père, ni qui que ce soit de ma famille. Me suis-je bien fait comprendre, Jenny ? »

Jenny cligna des yeux une fois, puis deux, puis trois, avant de hocher lentement la tête. Elle continuait à sourire, sans trop savoir pourquoi. Jenny savait que certaines questions ne devaient pas être posées avant d’avoir été invité à le faire. Aussi préféra t-elle s’éclipser dans un autre coin de la pièce en quelques petites foulées coquettes.

Alice se rencogna dans son fauteuil, sa tasse dans une main, son assiette dans l’autre, son regard toujours rivé sur cette cheminée sans feu.
Bientôt, elle brûlerait de flammes vertes. Passerait alors ses alliés. Ses soldats. Rares étaient ceux qui avaient un visage. Qu’importe. Alice n’avait pas besoin de cela pour le moment. Chaque chose viendrait en son temps.

Spécialiste en Lutin de cuir | Diplômée de Beauxbâtons | 2 ème année GEAD | Caméléon de 2050 & Romantique de 2050

Si je brûle, vous brûlerez aussi solo
« Jenny a arrangé le grenier, comme mademoiselle Alice l’a demandé ! »

Jenny sautillait d’un pied sur l’autre, ses maigres bras ouverts pour montrer l’étendu de son travail.
Passé le vertige d’une Alice ayant dû monter à une échelle, elle pu enfin admirer le travail de l’elfe de maison.
Là, sous les combles de la vieille pâtisse s’étendait à présent les fondations de son empire. Ce n’était rien.
Rien qu’une grande table et ses chaises.
Rien qu’un grand tableau d’ardoise lévitant au dessus du sol.
Rien que les exemplaires de la Gazette du Sorcier sur six ans.
Rien qu’un canapé, une table, un bouquet de violettes et trois fauteuils.
Rien, et pourtant tout à la fois.
Là, dans ce misérable grenier, Alice voyait se dessiner le début d’une nouvelle ère dans laquelle plus aucune larme, plus aucune goutte son sang ne coulerait à terre pour nourrir les racines pourrissantes d’un empire méprisable.

Alice s’avançait dans le grenier au parquet grinçant. Ses doigts effleuraient les poutres débarrassées de leur poussière. Son coeur cognait dans sa poitrine, fort, si fort.
Elle souriait comme jamais elle n’avait sourit. Ses paumes vinrent se poser sur ses tempes là où les battements de son coeur résonnait.

« Mademoiselle Alice ? Pourquoi vouliez-vous une salle de réunion dans le grenier ? Mademoiselle Alice n’aurait pas préféré que Jenny aménage un autre pièce ? »

Alice s’arrêta à la hauteur de la chaise en bout de table. Ses ongles caressaient le cuir de l’assise, son regard posé sur Jenny. Elle triturait ses doigts, comme si elle craignait la réponse. Comme si le sourire de sa jeune maîtresse l’intimidait. Malheureusement, Alice ne parvenait plus à s’en séparer.
Qu’il était bon de se sentir enfin à sa place.

« Le grenier est parfait, Jenny. Et ce que tu en as fait dépasse mes exigences. Tu as bien travaillé. »

Jenny accueilli le compliment d’un grand sourire merveilleux. Elle s’approcha d’un pas timide, ravie d’être utile mais troublée par l’éclat nouveau qu’elle voyait dans les yeux de sa maîtresse. Peut-être se demandait-elle si cette lueur, cette flamme, était là depuis longtemps. Après tout, de trop longues années les avaient séparées.
Alice, toujours debout, ne cessait de caresser le cuir de la chaise en bout de table. Le trône modeste de sa guerre à venir.

« Jenny ? »

La voix d’Alice était douce, comme toujours. Posée. Son sourire se fit plus doux alors qu’elle s’accroupit à la hauteur de Jenny.

« Dans les jours à venir, certaines personnes viendront ici. Tu ne leur poseras pas de questions. Tu les installeras, tu leur serviras du thé… Mais tu ne poseras aucune question. »

L’elfe hocha vivement la tête, son chapeau oscillant de haut en bas. Elle aimait se sentir utile.
Alice glissa une main sur la nuque de celle qui l’avait vu grandir. Celle qui fut là tant de fois pour essuyer une larme sur une joue. Celle qui avait tant de fois transplané jusqu’à Père pour lui dire que son épouse frappait leur enfant.
Jenny la regardait de ses grands yeux, son joli sourire aux lèvres, aveugle aux rêves de l’enfant qu’elle avait élevé.

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21 Juillet 2050

« Mademoiselle Alice doit souffler ses bougies ! Et faire un vœu ! »

Jenny tapotait joyeusement dans ses mains, les yeux rivés sur la jolie forêt noire qu’elle avait préparée toute l’après-midi, à la manière des pâtissiers français. Elle y avait mit tout son cœur, désireuse de voir le visage de sa jeune maîtresse se fendre d’un immense sourire.
Dix-huit bougies scintillaient sur le gâteaux. Dix-huit petits dragons aux mille et unes couleurs volaient en cercle au dessus, agitant les flammes à chaque battement d’ailes.
Là, assise dans le confort d’une chaise de cuir ouvragée, Alice observait son beau gâteau, ses belles bougies, ses beaux dragons. L’enfant qu’elle fut jadis se serait émerveillée de voir tout ce qu’elle aimait tant réunie rien que pour elle.
Le sucre.
Les flammes.
Les dragons.

Père n’était pas là, mais lui avait fait parvenir un joli cadeau qu’elle avait ouvert avant toute chose. Une chevalière d’or blanc à tête de loup. Le symbole de la nouvelle cheffe de la branche secondaire irlandaise de sa famille. Elle l’avait enfilé, et l’avait regardé pendant de longues secondes. Sept fleurs de métal d’argent avaient alors éclos, formant un collier autour de la gorge du loup, pour finalement disparaître. Un enchantement pour signifier qu’elle était désormais l’une des huit dirigeants de sa glorieuse famille. Que sur ses épaules reposait désormais le fardeau qu’elle avait choisi. Alice avait sourit avec sincérité. Père avait mis plus d’une année à accepté le choix de sa fille unique.

« Mademoiselle Alice a fait son vœu ? »

Père-Soleil avait décliné depuis peut-être une heure, laissant sa place à Mère-Lune. Encore trop timide, ses bras de lumière trop faibles, elle se contentait tout de même d’offrir sa présence à sa fille de retour au pays.
Les croyances de Mère, Alice les respectait. Elle aimait imaginer que le premier sorcier naquit d’une larme de mère esseulée. Mère-Lune, dans son amour infini, aurait pleuré chaque nuit sur le ventre habité de ses filles Sans-Pouvoir. Une larme pour un enfant. Une larme pour un sorcier. Alice aimait imaginer que les siens avaient recueilli, protégé et choyé chaque enfant-lune car l’amour d’une mère les avait liés à jamais. Nouveaux sorciers, anciens sorciers, tous unis sous la même bannière. Tous unis par la solitude d’un seul être de lumière, perché tout là haut parmi les étoiles.
Mère disait que les Sans-Pouvoir avaient commis le plus ignominieux des blasphèmes envers Mère-Lune en 1969. Le vingt-et-un juillet 1969. Ils l’avaient piétinés. Aveuglés par leur désir de conquête, ils avaient piétiné leur mère, perchée tout là haut parmi les étoiles. Dés lors, tout bascula pour les cultistes des astres. Chaque nouvel enfant de Mère-Lune fut repoussé. Chaque enfant de Père-Soleil fut hais.
Il avait suffit d’un pas, un seul, pour que vole en éclat des siècles d’amour.

« Mademoiselle Alice ? »

Jenny s’était approché de sa jeune maîtresse, ses grands yeux rivés sur son visage. « Mademoiselle Alice pleure…? »
Alice essuya une larme du bout de son doigt blanc. Elle brillait, scintillait à la lueur des bougies se mouvant à chaque mouvement d’ailes. Elle était si pure, cette larme.
Comme l’aurait été celle de Mère-Lune pour son premier enfant.

Une larme pour les ressembler.
Un pas pour les séparer.
L’amour pour les ressembler.
La vanité pour les séparer.

Le doigt tendu d’Alice tremblait. La larme roula le long de son index, se perdant petit à petit dans chaque sillon.
Elle finit par mourir dans sa paume. Ne restait plus qu’une vague emprunte humide qui, bientôt, ne formerait plus qu’un vestige salé.

« Est-ce que… » Sa voix etait un murmure à peine audible, tremblant. « … c’est mal de vouloir tout réparer…? »

Jenny cligna des yeux plusieurs fois, décontenancé par les mots d’Alice.
Elle s’approcha encore un peu plus pour se pencher, et capter le regard de la sorcière.

« … mademoiselle Alice a cassé quelque chose…? »

Alice expulsa un rire sans forme, rien qu’une expiration.
La sorcière se redressa en inspirant longuement. Ses paupières se refermèrent sur ses yeux humides.

Je souhaite…

D’enfin assumer que sous ces épaules droites, sous ce visage fermé, Alice avait peur. Peur de perdre tout ce qu’elle avait. Peur de ne pas être à la hauteur. Peur de faire le mauvais choix. Peur de prendre le mauvais chemin. Peur de faire le mauvais pas.
Voir les êtres aimés heureux, enfin libérés de leurs chaînes. Celles de la justice pour un ami et père emprisonné. Celles du sang et des ancêtres puissants. Celles de la liberté que l’on cherche à retrouver.
Pouvoir vivre sans que chaque miroir lui renvoie le reflet d’une jeune femme qui ne sera jamais assez. Pas assez docile. Pas assez forte. Pas assez honnête. Pas assez belle. Pas assez polie. Pas assez libre. Pas assez droite. Pas assez.
Jamais assez
Ce ne serait jamais assez.
Ils ne paieront jamais assez pour ce qu’ils lui avaient tous arraché.
Son père.
Son frère.
Son oncle.
Son héros.
Son enfance.
Son innocence.

Alice inspira plus lourdement.
Son cœur dans sa poitrine semblait soudain compressé.
Alice était effrayée. Oh, ce qu’elle pouvait être effrayée. L’idée d’enfin se laisser submerger par tout ce qu’elle gardait en elle depuis trop d’année. Ce n’était pas sain. Ce n’était pas sain du tout. A la frayeur se mêlait tant et tant de choses. Et ces choses, Alice ne les nommerait pas.
Car elle en était incapable.

Je souhaite faire le bon choix, entre une larme pour aimer ou un pas pour détruire.

Alice souffla sur ses bougies.

• FIN •

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