Libre Recherche de rédemption

Le silence qu’instaura Aliénor déplu fortement à celle qui partageait sa table. Mais en même temps que voulait-elle ? Elle posait une question sans grand intérêt et éludait la première avec une fausse question. Elle ne comprenait visiblement pas la réaction d’Aliénor qui pourtant lui paraissait totalement légitime. La batteuse prit une grande inspiration devant la colère d’Aelle qui noircissait son regard. Elle n’avait pas la force de se battre aujourd’hui. Ce n’était ni le lieu, ni le moment.

-T’as pas répondu à la question.


Voilà, elle avait sa réponse à sa question qui visiblement venait plus par habitude de questionnement que par réel intérêt au vu de la lassitude dans la voix de son ancienne camarade. Au fond, elle ne savait pas si Bristyle voulait vraiment savoir pourquoi, ou si ce n’était pas juste un questionnement habituel comme ancré dans la société que le silence signifiait toujours que quelque chose n’allait pas. Alors pour cette fois c’était vrai et le regard de la joueuse de quidditch ne pouvait mentir. Mais un silence avait bien des significations. Mais pour cette fois, elle s’autorisa à préciser sa pensée, sinon Aelle allait encore lui cracher que ces paroles n’étaient pas précises.

-T’as été ni claire, ni précise. Si par tes mots tu voulais dire : « Je ne veux pas en parler et certainement pas à toi Delphillia. » tu pouvais l’exprimer plus clairement.

Elle ne l’aurait même pas si mal pris. Après tout, se confier des choses, toutes les deux ? Jamais de la vie. Aelle serait certainement la dernière personne à qui elle confierait quoi que ce soit. Même si pendant un instant elle y avait presque songé ce n’était plus le cas désormais. Mais Aliénor pris tout de même le choix de répondre à la seconde question de l’ancienne Poufsouffle.

-Aelle est ton prénom. Ça reste un moyen de t’appeler comme un autre. Bristyle, Aelle c’est pareil.

C’était faux. L’appeler par son nom de famille comme elle le faisait sur le terrain avec les joueurs de quidditch, permettait d’instaurer une barrière, une distance. Envoyer un cognard sur Delphillia était bien moins personnel que sur Aliénor. Du moins elle le percevait de la sorte. Alors appeler Bristyle Aelle, c’était presque comme se rapprocher d’elle, lever une barrière qu’Aliénor n’aurait jamais du lever.
Le regard de l’étudiante ce perdit dans le vide un instant. Plus roche d’Aelle Bristyle ? Ce n’était absolument pas désiré. Cette fille était un véritable poison. Elle ne voulait pas se sentir proche d’Aelle Bristyle. Elle se redressa instinctivement, comme pour instaurer une nouvelle distance avec son interlocutrice. Bristyle, pas plus, juste Bristyle.

Perséphone: Batteuse, reine des Rumeurs
J'ai plus de virilité dans mon petit doigt que toi dans tout ton corps.
Aliénor Delphillia Batteuse remplaçante des Chauves-souris de Fishucastel

Libre Recherche de rédemption
La sentence tombe. Je n'ai pas répondu sa question. Je la considère longuement, les yeux peut-être légèrement vides. Sa question ? C'est pour cela qu'elle s'est plongée dans un silence boudeur ? Parce que je n'ai pas répondu à sa question ? Ma première réaction est de croire qu'elle se fiche simplement de moi ; c'est obligé, non ? Elle n'est pas en train de me dire qu'elle boudait parce que je n'ai pas répondu avec sincérité à sa question plus qu'intime, moi, son ennemie ou quelque chose de ce genre ? Mais à ma plus grande surprise, elle complète sa réponse avec une autre phrase qui, cette fois, fait s'exorbiter mes yeux dans leur orbite. Alors c'est bien ça, elle n'a pas aimé ma façon de répondre alors même que ce que j'ai dit signifiait exactement ce que je pensais : je ne préfère pas en parler parce que je veux continuer à fuir ce que je cherche évidemment à fuir en venant ici.

Je me redresse légèrement sur ma chaise, le coude toujours appuyé sur le dossier. Je ne sais pas si je dois éclater de rire ou m'énerver. Qu'est-ce qu'elle est en train de me faire, là ? Je dois bien avouer que sa façon de m'expliquer tout ça me surprend : pas de vulgarité, pas de cri, pas de regard plus noir que celui qu'elle avait déjà, pas de moue moqueuse. Non, seulement des mots qui expliquent. Je ne comprends pas. Franchement, je ne comprends pas pourquoi elle ne se braque pas, pourquoi elle ne dégage pas, pourquoi elle ne me force pas à partir. Pourquoi ce calme ?

Et puis arrive le clou du spectacle ; la plus grande connerie qu'Aliénor ait jamais proféré devant moi. Cette fois-ci, je ne fais rien pour cacher mon étonnement. J'expire un ricanement incontrôlé par le nez.

« Non, c'est pas pareil, » répliqué-je en enfonçant mes yeux dans les siens.

Je ne suis toujours pas sûre qu'elle ne se fout pas de ma gueule et j'essaie de trouver sur son visage des preuves de la grande blague qu'elle est en train de me faire depuis tout à l'heure. Mais à mon grand désappointement, je ne trouve rien.

« Sinon on s'appellerait par nos prénoms depuis le début, mais je crois pas t'avoir déjà entendue m'appeler Aelle ou moi t'appeler Aliénor. »

C'est d'ailleurs sans doute la première fois que je prononce ce prénom à voix haute et ça me fait bizarre de le faire. Je m'imagine un monde dans lequel je l'appellerais Aliénor et elle m'appellerait Aelle. Merlin, cela n'a aucune cohérence.

« Tu voulais vraiment que... »

Je m'interromps, une grimace d'incompréhension sur le visage. J'essaie de décrypter ses émotions, de comprendre ses pensées ; un échec total. Finalement, je secoue la tête, mes yeux arrondis perdus dans le vide. C'est vraiment n'importe quoi. Est-ce qu'elle s'attendait réellement à ce que je réponde à sa question ? Que j'allais me confier à elle ? À celle en qui je n'ai pas la moindre confiance ? Il faudrait que je sois complètement idiote ou alors carrément bourrée ; et je ne suis ni l'un ni l'autre — pas encore, pour le second point.

« Pourquoi j'te dirais, à toi tout spécifiquement, ce que je fuis exactement ? Je veux dire... » Je fronce les sourcils en essayant de rassembler mes pensées, les yeux baissés sur mon verre, quasiment vide. « Cette question super intime et ensuite mon prénom ? » Ce monde n'a-t-il donc plus aucune logique ? « On fait semblant pour la soirée, c'est ça ? Si oui, va m'falloir un autre verre... »

Et cette fois-ci, je ne retiens pas mon ton narquois ni le sourire amusé qui m'étire un instant, très brièvement, mes lèvres. Sur ces mots, je termine mon verre et lève les yeux vers les voies de circulation pour réfléchir à ma prochaine commande. Si Aliénor Delphillia espère qu'on devienne autre chose que des ennemies pour la soirée, je vais vraiment en avoir besoin. Bizarrement, je ne songe même pas à l'idée de refuser une telle proposition. Je ne préfère pas chercher à comprendre pourquoi.

Libre Recherche de rédemption
Pourquoi diable ce qu’elle disait faisait échos à ce qu’elle avait en tête. Elle avait l’impression d’entendre ces pensées avec la voix de Bristyle et c’était extrêmement dérangeant ! Aliénor se tendit et son dos se contracta, comme un pressentiment, avant même que les mots d’Aelle ne lui parviennent. Mais elle avait raison et c’était factuel, elles ne s’étaient jamais appelées par leurs prénoms parce qu’elles n’étaient pas familières l’une avec l’autre, parce que cette barrière les arrangeait autant l’une que l’autre, parce que frapper Bristyle ce n’était pas frapper Aelle. C’est moins grave. Aliénor tentait de garder le contrôle. Elle respirait calmement pour tenter de calmer son cœur qui s’emballait dans sa poitrine comme un animal qui sentirait le danger arriver.

Mais quel danger ? Aelle ne fit que répondre. Elle la prenait de haut, ce n’était pas nouveau. Mais il n’y avait rien, pas de pique cinglante, juste une remarque logique, une déduction qu’Aliénor avait fait toute seule quelques secondes auparavant. Elle était parue comme accessible et la batteuse avait voulu en profiter mais Aelle était comme ces plantes carnivores qui n’attendent qu’une chose, que tu baisse ta garde pour t’avaler. La jeune fille tourna légèrement la tête, sans détacher son regard de son ancienne camarade de maison. Elle la regardait de travers, méfiante alors qu’elle finissait son verre. Etrangement Aliénor posait un regard nouveau sur cette fille. Elle fuyait oui, c’était clair et elle l’avait avoué. Rien que ça c’était nouveau. Elle avait bien du mal à imaginer Aelle fuir. Ça devait être lourd à porter où juste hyper bizarre tout comme cette soirée. Son sourire, son envie de reprendre un verre… Elle voulait vraiment poursuivre cette soirée pour ne pas avoir à affronter ces démons ?

De méfiant son regard changea et passa à triste. Elle ne voulait pas faire ça, être comme elle, passer sa soirée à tenter de fuir ces démons. Non, Aliénor les affronterait, parce que c’est le seul moyen d’avancer. Elle avait commis des erreurs qui l’avait conduite ici, dans ce bar, un soir de semaine à attendre sans espoir une bouée de sauvetage. Mais elle ne pouvait pas attendre, elle devait elle-même être sa bouée de sauvetage.
Aliénor attrapa son verre et le termina également. Mais elle ne comptait pas passer sa soirée avec cette fille. Elle voulait se bourrer la gueule, tout oublier pendant une soirée ? Elle le ferait seule, elle avec tout ce qu’elle fuyait. La batteuse fit reculer sa chaise et se leva.

-On fuit tous quelque chose au fond. C’est intime peut-être mais c’est général. Je ne ferais pas semblant ce soir. Toi fait semblant que ce que tu fuis ne peut pas t’atteindre ici.

Elle fit une pause, observant la table quelques instants, puis elle remonta son regard vers elle.

-Tu pourras pas fuir toute ta vie… Aelle.

Cette fois c’était conscient et assumé. C’était aussi étrange et durant quelques seconde Aliénor resta troublée de l’appeler par son prénom. Elle ne voulait pas montrer son trouble à Aelle et encore moins lui laisser le temps de la prendre de haut une nouvelle fois. Elle avait l’impression d’avoir marché sur une mine sans que celle-ci n’explose, elle ne voulait pas trop tenter sa chance. Elle partit donc en direction de la sortie, sans un regard.

549 mots

Perséphone: Batteuse, reine des Rumeurs
J'ai plus de virilité dans mon petit doigt que toi dans tout ton corps.
Aliénor Delphillia Batteuse remplaçante des Chauves-souris de Fishucastel

Libre Recherche de rédemption
Les pieds de la chaise qui raclent sur le sol m'arrachent une grimace ; en parfait miroir, mon cœur se détache de son socle lorsqu'elle se lève en terminant son verre, dans un geste qui signifie clairement : je vais m'en aller. Je la regarde faire, la bouche légèrement entrouverte même si je n'ai aucune idée de ce que je pourrais dire, actuellement. Alors c'est tout ? Elle ne se bat pas, elle ne m'oppose rien ? Elle va juste partir comme ça, parce qu'elle est vexée ou peut-être agacée par mon sourire narquois ? Alors que j'étais d'accord pour faire semblant ? Mais pourquoi ? Je ne comprends pas.

Là, de toute sa hauteur, Delphillia m'écrase de quelques vérités tranchantes au lieu de se servir de ce que j'ai avoué contre moi. Elles tranchent dans la chair, dans l'âme. Je cligne des yeux. Jamais je n'aurais cru voir Delphillia me servir cette leçon-là. Jamais je n'aurais cru qu'elle me dise aussi clairement, comme si elle était dans mon cœur et qu'elle avait une vision directe sur tout ce qui me ravageait : tu auras beau fuir, ce que tu fuis t'atteindra toujours, même ici. Et c'est tellement vrai que ça me fait un mal fou. Avec ces simples paroles, elle ramène au devant de ma conscience tout ce qui me faisait mal ce soir. C'est brutal car très soudain. Le fantôme de mon sourire narquois dégringole de mes lèvres, mon visage s'affaisse et perd ses quelques lumières moqueuses qui le maintenait encore. Je sais que se dessinent désormais sur mes traits les vérités que je me trimbale depuis si longtemps : ma peine, ma frustration, ma douleur.

Elle n'en a pas terminé. Elle ponctue cette dernière vérité par mon prénom, offert après une légère hésitation. Elle le fait en me regardant droit dans les yeux. Mon prénom, dans sa bouche. Ça ne lui a pas échappé, cette fois-ci. C'était conscient, voulu. J'aurais pu prendre ça comme une moquerie de sa part, mais associé à ses paroles, mon prénom dans sa bouche sonne juste très sincère. Et c'est déstabilisant, parce que je n'ai aucune idée de ce que ça signifie pour elle.

Sur ces mots, elle contourne la table et s'éloigne vers la sortie. Je la suis du regard sans faire le moindre geste, un méchant sentiment bloqué au fond de la gorge. Mon prénom dans sa bouche n'est peut-être pas une moquerie, mais il me donne l'impression d'être une bouse de dragon collée sous la semelle de sa chaussure. J'ai l'impression qu'elle vient de me frapper, mais sans insulte ni coup. Je me sens aussi minable que ce jour-là quand elle m'a cassé la gueule. Non, je me sens même pire. Comme si, vraiment, je ne méritais rien d'autre que rester seule dans cette salle de pub à moitié vide, un mardi soir, à me bourrer la gueule en toute solitude parce qu'Ashley ne viendra pas — je l'ai su au moment même où j'ai écrit ce mot sur sa porte d'entrée. Je me sens comme cette fois-là quand Alice m'a dit que je n'étais qu'un débris et qu'elle le pensais sincèrement. Moi aussi je le pensais sincèrement. C'était il y a quatre mois. En quatre mois, je n'ai pas cessé de me sentir dans cet état-là. Complètement contrôlée par mes émotions, écrasée par elles, même. Envahie par l'angoisse, incapable de faire le moindre pas en avant, mais incapable non plus de reculer. Tétanisée entre les longs doigts de Kristen Loewy. Complètement à sa merci, et heureuse de l'être. Ma vie, depuis six mois, est une longue chute qui n'en finit pas. Je croyais qu'un jour j'allais atteindre le fond, je l'espérais, que ça allait me faire mal mais qu'ensuite je n'aurais eu qu'à m'appuyer sur le sol pour me redresser sur mes jambes. Du fond, j'aurais pu regarder vers le haut et commencer à chercher un chemin pour retrouver le sommet. Mais ce jour-là n'est jamais arrivé. Il n'y a pas de fond. Il n'y a que la chute qui n'en finit jamais.

Je me sens me lever sans en prendre véritablement conscience. Ce n'est pas moi qui traverse la salle du Pitiponk, ce n'est pas moi qui allonge le pas pour rejoindre Delphillia avant qu'elle n'atteigne la sortie, ce n'est pas moi non plus qui me glisse devant elle pour lui barrer le chemin.

« Attends. »

Je n'ai pas envie de rester avec ce sentiment coincé au creux du corps. Je ne peux pas me permettre de l'ajouter à tout le reste, de le voir s'accumuler sur la montagne d'horreurs qui s'accumulent à l'intérieur de moi. Surtout, je ne peux pas la laisser partir sur ce dernier mot, mon prénom. Comme si elle avait le total contrôle sur... Tout. À la fois elle-même, la conversation, et moi. Je ne peux tout simplement pas la laisser partir en nous laissant à toutes les deux l'impression qu'elle est tellement mieux que moi. Je ne peux pas.

« J'vais pas faire semblant. »

Je l'avoue comme on s'avoue parfois certaines choses dont on avait même pas conscience, en sentant mes épaules s'affaisser. Parce que je me rends compte que je préfère autant ne pas faire semblant que de rester seule à cette table avec l'impression d'être un véritable débris, du genre qui ne mérite rien, ni le regard de Sangblanc sur elle, ni ceux de Kristen, ni même les poings de Delphillia. C'est ça le pire. Cette impression de n'être même plus suffisamment moi-même pour donner envie à cette fille de me frapper. Ce n'est pas le fond que j'ai atteint mais, Merlin, ce que la chute est douloureuse. Je ne sais pas ce que je dois faire pour que Kristen ne se détourne pas de moi, mais si je dois être sincère juste pour mériter que Delphillia ne me plante pas dans un pub sans la moindre trace de violence, alors je le ferai.

Je me force à la regarder droit dans les yeux, le menton un peu dressé dans un simulacre de fierté. Je ne crois pas l'avoir jamais regardé aussi directement. Sauf peut-être cette fois-là, quand elle était au-dessus de moi et que son poing se levait et se baissait pour s'écraser sur mon visage.

Libre Recherche de rédemption
Ne pas se retourner, continuer d’avancer, Aliénor ferma les yeux un instant alors qu’elle avançait dans le bar. Cette discution, ce moment partagé avec Aelle Bristyle était tellement étrange… Hors du temps comme une étonnante parenthèse qui lui avait fait ouvrir les yeux sur ces propres démons. Elle affronterait ces erreurs en face, elle devait juste déterminer comment. Mais alors qu’elle rouvrait, elle sentit quelqu’un la contourner puis se placer devant elle. Elle stoppa immédiatement ces pas à une distance réduite d’Aelle ?

-Attends.

Quoi ? Aliénor ne put cacher son air surpris. Pourquoi elle l’avait suivi, pourquoi lui intimait-elle d’attendre ? Attendre quoi ? Pourquoi ? Leur discution qui allait nulle part ? Il n’y avait aucun but à cette rencontre elle en était certaine. Elle avait supporté sa présence pour oublier un instant son histoire avec Bryan et le fait qu’Eliott l’ignore totalement. Maintenant c’était bon, Aelle avait rempli son rôle alors pourquoi attendre ? Aliénor fit un pas en arrière pour réduire leur proximité et amorça un mouvement pour la contourner et quitter le bar. Mais elle arrêta son mouvement aux paroles de son ancienne camarade.

-T’aurais pas tenu deux minutes à faire semblant de toute façon…

Répondit-elle en arquant un sourcil. Mais soit, elle ne voulait pas faire semblant. Mais elle pouvait rester elle-même sans se confronter à Aliénor… Alors pourquoi la rattraper ? Aliénor se remémora leurs dernières rencontres. Ça ne c’était jamais très bien terminé. Alors que voulait-elle dire par là ? Instinctivement la batteuse chercha la baguette de la sorcière des yeux. Elle ne voulait pas être prise au dépourvu. Mais Aelle oserait-elle ? Déclencher un duel ici ? Non, ça n’aurait pas de sens. Leur échange n’était pas spécialement agressif, il n’y avait pas de raison. Quoi que quelque part ça rendrait cette rencontre plus…Authentique et classique pour les deux femmes.

-Alors qu’est ce que tu veux ?

Parce qu’elle ne comptait reprendre un soda, deux c’était déjà suffisant et sans boire, elle avait besoin d’une bonne raison pour rester dans ce bar. Aelle Bristyle n’était actuellement pas une bonne raison, comme elle ne l’a jamais été.
Elle prit une grande inspiration, se rendant compte que ces muscles c’était crispés de réflexe. Elle avait toujours un effet sur elle, peu importe comment elle se comportait. C’était agaçant, Aliénor aimerait ne rien ressentir en sa présence, mais c’était impossible. Cette fille avait un pouvoir agaçant sur son corps et maintenant, elle était curieuse de savoir ce qu’allait faire son ennemie. Curieuse de ce qu’allait faire Aelle ? Vraiment ? Pitoyable.

426 mots

Perséphone: Batteuse, reine des Rumeurs
J'ai plus de virilité dans mon petit doigt que toi dans tout ton corps.
Aliénor Delphillia Batteuse remplaçante des Chauves-souris de Fishucastel

Libre Recherche de rédemption
Se forcer à ne pas détourner les yeux. Je suis dans mon bon droit, j'assume, je n'ai pas envie de me sentir comme un débris ce soir. J'assume, je suis là, je la retiens, j'accepte de ne pas faire semblant, tout va bien. Au moins aurais-je la possibilité de sentir que je ne me suis pas totalement ridiculisée, ce soir. J'assume totalement ce que je fais.
C'est dur car j'ai vraiment envie de rougir de honte, là.
Mais j'assume totalement ce que je fais. Je me fabrique un sentiment, je suis si bonne pour ça, et je me cache derrière. Je n'ai pas honte, je ne m'en veux pas, au contraire j'assume, avec mon menton dressé, mon regard déterminé qui plonge dans le sien. Je suis prête, Delphillia, c'est bon, j'assume.

Alors tout doucement, puisque j'ai décidé d'assumer, je commence à m'avouer que je n'ai pas envie qu'elle parte. Au pire si je ne supporte plus d'avoir eu cet espoir après une énième bravade de la Poufsouffle, je boirais pour oublier et je pourrais mettre ça sur l'alcool demain matin. J'accueille cet espoir qui s'éveille au creux de mon être et je lui laisse la place de grandir. Je n'ai pas envie qu'Aliénor Delphillia parte et me plante toute seule dans ce bar. Voilà, je l'ai dit. Je l'ai avoué. Alors elle va rester, non ?

Une réplique, un sourcil qui se dresse ; en réponse, une grimace me tord la bouche. Elle n'est pas narquoise, pas moqueuse, pas amusée... Ou alors peut-être bien est-elle un peu des trois. Il faut dire que pour une fois Delphillia a raison : j'aurais été incapable de faire semblant, tout simplement parce que ce n'est pas moi et ça n'a jamais été moi. Je suis toujours restée moi-même, que ce soit face aux personnes que j'aime ou avec celles que je déteste. La plupart du temps, ça ne plait pas. Et je n'en ai jamais rien à faire. Je reste moi-même quoi qu'il arrive. Alors elle a raison, je n'aurais pas pu faire semblant longtemps, à un moment où un autre j'aurais été méchante, moqueuse, je lui aurais envoyé une pique, j'aurais cherché à la blesser et cela aurait été totalement assumé. Je l'aurais fait. En prendre conscience et surtout ne plus avoir besoin de me leurrer moi-même en faisant comme si j'allais pouvoir être quelqu'un d'autre ce soir ne serait-ce que pour oublier tout le reste m'enlève un poids que je n'avais pas conscience de porter. J'aurais détesté que Delphillia et moi jouions un rôle. Je ne sais pas pourquoi. Nous aurions été très mauvaise à cela. Je n'aime pas l'idée qu'elle ne soit pas celle qu'elle a toujours été.

Quand elle se recule pour agrandir la distance qui nous sépare, je fais la même chose. Ainsi, je me sens mieux. Elle reste de son côté, moi du mien. Et je profite d'autant plus de cette distance quand elle me pose cette question à laquelle je m'attendais, mais qui ne fait pas plaisir pour autant. Malgré tout, j'ai la réponse déjà toute prête, je l'avais déjà quand j'ai quitté la table dans l'idée de l'empêcher de s'en aller.

Et je remarque une chose, mes yeux dévalant rapidement son corps avant de l'escalader dans le sens contraire. Je remarque qu'elle est tendue. Et ça me plait. Parce que la Delphillia qui est tendue quand elle me parle, c'est celle qui a toujours été en face de moi. Toujours, depuis cette lointaine année ou nous nous sommes rencontrées pour la première fois. Les muscles bandés, les sourcils froncés, la méfiance. C'est nous, ça. Pas les Aelle, pas les « on fait semblant pour la soirée, c'est ça ? »

Ce que je veux ? Je peux l'affirmer sans la moindre hésitation maintenant que j'ai la preuve que les choses sont encore ce qu'elles ont toujours été entre nous.

« Oublier le reste le temps d'une soirée. »

Cet aveu, mes yeux dans les siens. Comme souvent, je ne sais pas lequel regarder. Je n'ai jamais aimé ce regard étrange, pas parce qu'il me dérange mais parce qu'il me déstabilise. Aujourd'hui, c'est d'autant plus fort. Tous les yeux vairons du monde me rappelleront toujours ceux de Kristen.

« C'est aussi ce que tu es venue faire, non ? » questionné-je avec un geste du bras en direction de la table que nous avons quitté.

Libre Recherche de rédemption
Visiblement la posture de la jeune Delphillia redonne à Aelle une tête un peu près normale. En fait c’est les deux filles qui reprennent une attitude plus connue lors de leurs échanges. Tendue, Aliénor écoutait la phrase de son ainée d’un an, observant par la même occasion sa posture et sa façon d’être. Elle semblait analyser la situation, comme a son habitude finalement, elle tentait de contrôler la situation. Mais il serait étonnant qu’elle ne contrôle quoi que ce soit ce soir si on objectif est d’oublier. Oublier, donc c’était la façon qu’elle avait choisi pour affronter ces problèmes, Se bourrer la gueule, atteindre cette ivresse tant recherchée ou plus rien n’a de sens mais ou surtout plus rien n’a d’importance. Aliénor connaissait bien se sentiment, mais elle, elle en avait subi les conséquences. Conséquences qu’elle subissait aujourd’hui encore avec cet ami qui ne souhaitait plus la voir ni même être en communication avec elle.

Aelle ne bougeait pas lors de son aveu. Elle voulait juste s’accorder une soirée. C’était humain compréhensible et Aliénor n’était personne pour juger cette envie. Elle-même l’avait eu et en avait abusé. Mais aujourd’hui ce n’est plus le cas et quand la sorcière poursuivit, la batteuse ne put retenir un petit rire. Il n’était pas moqueur, simplement amusé qu’elle pense ça alors que la jeune fille n’avait pas touché une goutte d’alcool depuis qu’elles discutaient.

-Je doute que le soda de branchiflore ait des propriétés me permettant d’oublier.

Elle prit une grande inspiration, étonnamment, elle se sentait également à Aelle ce soir. Elle qui l’avait toujours rabaissé, elle ne s’était jamais sentie son également et Aelle avait toujours tout fait pour que ça ne soit pas le cas. D’ailleurs il y avait des tas de domaines dans lesquelles elle lui était parfaitement supérieure. Rien qu’en maitrise de sa magie, en rigueur… Mais ce soir, Aliénor n’avait pas l’impression d’avoir à faire à son ainée, mais à une sorcière comme une autre avec qui elle avait partagé beaucoup de temps.

La joueuse de quidditch se décala afin de ne pas rester en plein milieu du chemin de la sortie et observa autour d’elle. Rester ? Ça ne lui apporterait rien. Laisser Aelle se bourrer la gueule seule ? Ce n’était pas très sympa, même si ça restait Aelle et qu’une partie d’Aliénor avait une furieuse envie de la voir se laisser sombrer dans l’abysse. Une espèce de curiosité mauvaise. Non. Elle travaillait demain, elle ne voulait pas être morte de fatigue au travail. Cependant elle se devait d’éclaircir les pensées de son interlocutrice.

-Je suis venue avec espoir de régler mes problèmes, du moins d’avancer sur ce point. Cet espoir était visiblement vain. Mais je ne veux plus perdre le contrôle, je ne veux pas oublier mes démons ou mes problèmes, je veux les résoudre et avancer.

Aliénor prit une grande inspiration. C’était ce qu’un adulte responsable ferait non ? Ne pas laisser quelqu’un seul quand il en avait besoin. Mais Aelle avouerait-elle qu’elle avait besoin d’elle, juste pour ne pas être seule ? Parce qu’il n’y avait pas d’autre raison possible, parce que si elle en arrivait à la retenir elle, Aliénor Delphillia, c’est que la solitude lui était vraiment trop pesante.

-Je vais pas rester. Sauf si tu me le demande clairement.

L’égo ? L’égo d’Aelle Bristyle allait-il lui permettre d’avouer aussi clairement qu’elle avait besoin d’Aliénor ? C’était peu probable. Mais Aliénor pourrait partir l’esprit tranquille et si demain, dans les nouvelles du jour une jeune fille était retrouvée morte non loin d’un pub londonien elle ne s’en voudrait pas, parce qu’elle aurait fait l’effort. Mais si Aelle avouait ? Avait-elle vraiment envie de rester ici ? Pas vraiment… Pourquoi avait-elle un cas de conscience maintenant ?

624 mots

Perséphone: Batteuse, reine des Rumeurs
J'ai plus de virilité dans mon petit doigt que toi dans tout ton corps.
Aliénor Delphillia Batteuse remplaçante des Chauves-souris de Fishucastel

Libre Recherche de rédemption
Son rire me braque. Son aveu me fait froncer les sourcils. Pourquoi elle me parle de son soda dégoûtant ? Je ne lui propose pas de boire, j'ai bien compris qu'elle n'en avait pas envie — même si entre nous, j'aurais préféré qu'elle en ait envie, qu'elle veuille dépasser des limites avec moi, qu'elle veuille se mettre mal, abuser, comme on l'avait fait la dernière fois que l'on s'est croisées. Mais ce soir, ce n'est pas ce que je lui propose. Je veux seulement qu'elle revienne s'asseoir et que nous poursuivions cette discussion tendue, à mi-chemin entre les reproches, les moqueries et les méchancetés gratuites. Qu'on ne se laisse pas vexer par l'autre, qu'on ne force pas l'autre à nous faire partir, seulement que nous discutions sans chercher à faire semblant d'être ce que nous ne sommes pas et d'en profiter pour oublier un peu ce que nous sommes venus oublier ici.

Mais voilà, Aliénor Delphillia n'est pas venue oublier. Elle me l'affirme en me regardant droit dans les yeux, sur le même ton que lorsqu'elle m'a dit « Tu pourras pas fuir toute ta vie… Aelle », ce ton qui remue quelque chose de désagréable en moi et qui me fait me sentir comme le dernier des débris. Je m'efforce de ne rien laisser paraître, je respire par le nez, je ne détourne pas les yeux quand elle affirme qu'elle, si mature, si adulte, est venue régler ses problèmes plutôt que de les oublier. Le fait qu'elle dise que c'était un échec, ce qui semble étroitement lié avec le fait que ce Eliott n'est jamais venu la rejoindre, ne me fait même pas me sentir un peu mieux. Non, pas du tout. Ce n'est pas du tout ce dont j'avais envie, moi, ce soir. Avancer sur mes problème pour essayer de les régler. Mais du tout. Et je n'avais pas du tout envie non plus qu'on me dise qu'en général, c'est mieux d'avancer que d'oublier. Pas envie non plus que Delphillia fasse la fille mature trop coincée. J'ai envie de la frapper au visage, de l'attraper par les épaules, de la secouer.

Je me contente de respirer profondément par le nez en me demandant ce que je dois répondre à ça. Elle a été sincère, même si sa sincérité me donne envie de lui arracher les yeux. Alors je pourrais faire pareil, tout simplement, et tant pis si elle décide quand même de partir après ça. Je ne vais pas la supplier, non plus. Je me sens comme une merde la moitié du temps, ces derniers mois, mais ce n'est pas pour autant que je vais supplier ma vieille ennemie de passer un moment avec moi. Je n'en suis pas là. Je sens ma détermination durcir mon visage. Étonnement, ça me fait un bien fou de sentir que je n'ai pas encore atteint ce fond-là, que je suis encore capable de tenir tête à Delphillia, d'être fière face à elle. Oui, ça me fait un bien fou. Ça me donne d'autant plus envie de la voir res...

Sauf si je lui demande clairement ? C'est ça qu'elle vient de me demander ? Que je lui dise clairement que je veux la voir rester ?! J'ouvre la bouche et la referme, outrée qu'elle me fasse une telle demande. Et les mots m'échappent sans passer par l'étape "paroles à valider avant de les autoriser à sortir par ma bouche si je veux que mes envies soient comblées".

« Je ne vais pas te supplier, Delphillia, » répliqué-je d'une voix cassante. Puis je désigne la table que nous venons de quitter. « Je t'ai suivie jusqu'ici, tu sais très bien pourquoi je l'ai fait, cherche pas à m'humilier. »

Je serre les dents, les yeux braqués dans les siens. À une époque, je l'aurais certainement plantée ici sur ces mots et je n'aurais pas cherché à savoir si elle avait envie de me suivre ou non. J'aurais pris sa demande pour une insulte de trop et je me serais tirée, c'est tout. Mais là, je ne pars pas. Pourquoi ? Parce que merde, j'avais envie qu'elle reste. Et merde, elle peut toujours crever pour que je le lui dise. Mais quand même... Ne peut-elle pas simplement venir au lieu de la jouer à celle qui humiliera le plus l'autre ?

« Très bien, t'es venue avancer sur tes problèmes. Et bien moi je suis venue les oublier. Viens avancer sur tes problèmes pendant que j'oublie les miens, c'est tout. »

Elle me plantera certainement là quand elle entendra l'ordre que je viens de lui donner à demi-mots, mais au moins n'aurais-je pas perdu ma fierté, pour une fois.

Libre Recherche de rédemption
Supplier ? Vraiment ? Aliénor ne serait jamais allée jusqu’à demander à ce qu’Aelle la supplie de rester. Bien que maintenant l’idée ne paraissait pas si déplaisante. Cependant qu’Aelle pense que l’envie d’Aliénor ai été de l’humilier blessa un peu la Poufsouffle qui sommeillait en elle. Elle n’en avait nullement l’envie, elle ne demandait pas acquis de conscience pour s’assurer de ce qu’Aelle souhaitait vraiment, savoir si elle avait besoin d’elle parce que laisser quelqu’un seul avec une grande envie de se bourrer la gueule n’était jamais une bonne idée. L’humilier ? Non, si elle souhaitait l’humilier un jour ce serait sur un terrain qui affecterait vraiment son ancienne camarade. En la battant en duel de magie par exemple, là ce serait une humiliation digne des deux filles. Pas une supériorité dû à une sobriété et encore, Aliénor était-elle capable d’humilier Bristyle ? Visiblement son ainée le pensait, elle, avait de sérieux doutes.

-Je ne te demanderais pas de me supplier, si tu pense encore que le respect dont je t’ai parlé dans mes lettres est feint… Tu me connais bien mal.

De toute façon Aelle restait Aelle et la demande, ou plutôt l’ordre qui arriva par la suite fit lever les yeux au ciel de la batteuse. Avait-elle quelque chose à gagner à rester ici avec cette fille qui allait doucement devenir un cadavre sous alcool, une pâle copie de la sorcière puissante et insupportable qu’elle avait pu connaitre ? Peut-être assouvira-t-elle quelles brides de curiosité mais pas grand-chose de plus. Aliénor soupira avant de suivre son ainée. Elle ne savait pas dans quoi elle s’embarquait, mais cette soirée ne pouvait être ire que rester seule à ressasser ces erreurs et cette soirée dans sa tête, emmitouflée dans ces draps tentant de cacher ces larmes ou à regarder le miroir en se répétant qu’elle n’était pas assez forte. Bref, rien de bien glamour.

Elle la suivit donc, tira une chaise pour s’installer en l’observant faire elle aussi. La joueuse de quidditch plissa les yeux en observant cette fille qui se tenait face à elle. Que pouvait-elle vivre pour en arriver là ? Que faisait-elle-même de sa vie finalement, Aliénor n’en avait absolument aucune idée. Elle détourna un instant les yeux et observa un petit groupe de trois personnes se tenant non loin. Ils devaient se demander ce qu’elles faisaient toutes les deux à se lever et se rassoir. Comme un couple qui serait en pleine dispute mais qui s’aime. Aliénor eu un relent de vomi à cette idée. Aimer Bristyle ? Impossible, quelqu’un avait-il seulement déjà réussi à éprouver autre chose que du mépris, de la colère ou de la haine envers cette personne ? Rester ici était certainement une mauvaise idée…

-T’oublies mais tu payes, c’est ta tournée.

Cette fois c’était elle qui l’invitait à sa table. C’était logique non ? Ce serait ça ou rien de toute façon. Aliénor avait fait des économies durant cette année grâce à la bourse qu’elle avait obtenue et son stage à la radio, mais elle ne roulait pas sur l’or non plus et les galions ça partait vite quand on entretenait bien son matériel de quidditch. Aliénor planta ces deux coudes dans la table de bois et appuya lourdement son menton sur ces mains, ces doigts entrelacés faisant un très bon repose tête. De cette position elle pouvait facilement observer la sorcière et analyser ces traits pour tenter d’y déceler une émotion, un sentiment, quelque chose qui trahirait ce masque de mépris qu’elle porte en permanence, quelque chose qui la rendrait humaine en soi.

593 mots

Perséphone: Batteuse, reine des Rumeurs
J'ai plus de virilité dans mon petit doigt que toi dans tout ton corps.
Aliénor Delphillia Batteuse remplaçante des Chauves-souris de Fishucastel

Libre Recherche de rédemption
Le respect ? Je tique quand elle parle de respect et au début je suis absolument certaine qu'elle dit ça pour se foutre de moi.. Avant de me rappeler subitement de ces lettres qu'elle m'a envoyées l'année passée et dans lesquelles elle parlait effectivement du respect qu'elle me portait. Elle, Aliénor Delphillia, me respecter moi, Aelle Bristyle. Je cligne des yeux et je suis tellement surprise que je ne pense même pas à répliquer. En fait, je me rends compte que j'avais totalement oublié cette histoire de respect. Cela m'était totalement et irrémédiablement sorti de l'esprit — et c'était peut-être bien fait exprès. Mais maintenant qu'elle m'en parle, je me souviens très bien de ce que j'ai ressenti quand j'ai reçu ses courriers dans lesquels elle affirmait cela et que je ressens encore aujourd'hui : l'impression que ce qu'elle affirme ne peut pas être sincère. Pourtant, s'il y a bien une chose dont je suis certaine, c'est que Delphillia n'affirme rien si elle ne pense pas ce qu'elle dit. Je ne sais pas comment je peux en être sûre, peut-être parce que je la côtoie depuis longtemps et que la nature de notre relation interdit les mensonges — qui seraient totalement vains, à vrai dire. Alors oui, je sais qu'elle est sincère quand elle affirme me respecter mais j'ai autant de mal à y croire qu'il y a plusieurs mois. Je ne réplique donc rien à sa phrase et quand elle fait mine de me suivre en direction de notre table, je ne peux faire qu'une seule chose : me détourner et m'éloigner en direction de cette table.

J'ai peine à croire qu'elle me suit réellement. Mais elle est bien là, derrière moi, et je me sens un peu idiote. À vrai dire, je pensais qu'elle allait partir. S'agacer et partir. Je n'en avais pas la moindre envie et j'aurais honte demain d'avoir tellement espéré qu'elle reste, mais maintenant qu'elle a effectivement décidé de rester je me sens un peu bête parce que je ne comprends pas ce qui la pousse à agir comme elle le fait. Cela dit, la pression qui s'exerçait sur mes poumons se relâche légèrement au fur et à mesure que je m'approche de notre table, aussi me contenté-je d'accepter qu'elle est là, derrière moi, qu'elle me suit, qu'elle a accepté de rester et que j'en suis heureuse.

Avant de m'asseoir, je tourne la chaise que j'occupais précédemment pour la réinstaller pour qu'elle soit face à la table. Puis je m'y glisse, le dos trop droit et les mains croisées devant moi. Delphillia se met juste en face. Je l'observe silencieusement. Elle est là, devant moi. Peut-être l'ai-je convaincue, finalement. À moins qu'elle n'ait jamais eu l'intention de s'en aller ? Réfléchir au comportement de cette fille me donne mal à la tête. Je n'ai jamais eu la prétention de vouloir la comprendre ou de ne serait-ce que croire que je pourrais la comprendre. Alors pourquoi est-ce que je me prends la tête ? Pourquoi aujourd'hui tout particulièrement ?

Heureusement qu'elle décide de parler à ce moment-là, sinon je crois que j'aurais pu faire l'erreur de la questionner. La faute de l'alcool, peut-être ? Je préfère tout mettre sur le dos de l'alcool. C'est peut-être pour cela que je fréquente régulièrement ce pub ces derniers temps : pour avoir autre chose que moi-même à condamner pour mes agissements.

Elle veut que je paye ma tournée et c'est de bonne guerre. Une grimace amusée me déforme le visage. L'alcool, encore. Ou l'étonnement : elle reste et elle exige que je paye la tournée, c'est à la fois très drôle et un peu bizarre. En temps normal peut-être aurais-je répliqué que je n'ai aucune obligation de lui payer quoi que ce soit, que je ne lui suis pas redevable parce qu'elle a bien choisi toute seule, tout à l'heure, de me payer ce verre, que je n'ai rien demandé. Mais voilà, je ressens cette drôle de chose au fond de moi, juste dans mon cœur. Un sentiment comme du contentement. Et c'est flippant que ce sentiment soit associé à Aliénor Delphillia, alors je préfère encore me contenter de lui offrir un verre, peut-être à cause de cette fichue reconnaissance que je ressens. Je ne sais pas. Je n'ai vraiment pas envie de savoir.

Pour la forme, je pousse un profond soupir, non sans jeter à Delphillia un coup d'œil méfiant en coin. J'attrape un verre propre sur la table ; ils y sont apparus après qu'on l'ait quittée. Je pioche quelques pièces directement dans ma bourse. Elles teintent en tombant au fond du verre. Après avoir passé ma commande — j'ai demandé quelque chose de fort que je sentirai passer quand je le boirais —, le verre s'envole et rejoint les voies de circulation au plafond. C'est un sortilège intéressant, j'aimerais bien savoir qui l'a mis en place. Je baisse les yeux sur Delphillia et attrape un second verre. J'attrape une poignée de pièces puis lève un sourcil dans sa direction, la main en suspension au-dessus du verre qui attend la nouvelle commande.

« Alors ? Que boit Aliénor Delphillia quand elle n'a pas envie d'alcool ? demandé-je d'une voix moqueuse. Pas encore ton jus, là. Sois un peu plus fun. »

Je doute que Delphillia puisse être fun, du moins pas fun comme une personne comme moi l'entend. Et je pense qu'elle doit se dire la même chose : que mon idée du fun ne sera jamais la sienne. Mais qu'importe, au final tout cela ne compte pas. La seule chose qui ait de l'intérêt actuellement c'est sa présence à ma table (ou la mienne à la sienne, je ne sais plus très bien) et le mystère total qui entoure la conversation à venir. Et c'est peut-être cela que je recherchais quand je l'ai suivie quand elle allait s'en aller : cette incapacité à prévoir de quoi seront fait nos prochains échanges. J'aime ce vide, j'aime cette attente mystérieuse, j'aime ne pas avoir la moindre idée de ces futurs agissements, des expressions qui passeront sur son visage, des mots qui passeront la barrière de ses lèvres. Je connais cette fille depuis longtemps, maintenant. Je connais la piqûre de ses insultes, la force de ses poings, je connais ses colères, ses froncement de sourcils... Mais je suis encore incapable de deviner ce qu'elle fera ou dira.