Coulure Saveurs PNJ

Image postée par le membre

« Les paysages européens sont variés, il ne serait pas facile de les réduire à une impression générale pour comparer au Royaume-Uni. D’autant que je n’en connais pas beaucoup la vie terrestre. »

Elle était née sur les eaux relevant territorialement du Royaume-Uni, d’un parent britannique, elle en avait donc la nationalité. Avait grandi en apprenant à communiquer en anglais, sporadiquement en français du fait de son autre ascendance. On lui avait inculqué dans une certaine mesure un peu de cette culture et mentalité ; mais elle n’avait pas évolué dans la société britannique. Ses racines anglaises n’étaient pas si nettes. Pas au point d’en faire une base de comparaison lorsqu’elle découvrait un nouveau cadre. La richesse de ce qu’elle avait vu ne se résumait en quelques phrases.

« La place de l’eau y est inversée. Les eaux sont la périphérie des îles centrales au Royaume-Uni. Quand on navigue dans la Méditerranée, l’eau est au centre, bordée de terres. D’une Mer on accède à de nombreuses contrées. Une partie est en revanche enclavée, sans littoral. Il s’y trouve des lacs, des fleuves immensément longs. »

Aucune rivière anglaise ne saurait rivaliser avec les routes que constituaient le Danube ou le Rhin. Ce dernier dessine partiellement la frontière franco-allemande. Quand Alyona parle de l’étude de la flore locale, ses souvenirs liés à cette région viennent la visiter. Gamine, les recherches de son père n’étaient pas toujours la priorité dans son esprit. Il faisait ses prélèvements, ses croquis, ses premières observations, mais une bonne partie se passait dans l’enfermement de son Laboratoire, où elle était tenue de ne pas le perturber. La saveur d’un fruit, si propre à ce coin d’Europe, semble vouloir émerger dans sa bouche. Depuis combien d’année n’a-t-elle pas croqué dans une mirabelle, puis une autre ; goûté à ce bonheur simple ? Une culture idoine, un goût qui lui rappelait la France, qu’on ne trouvait pas banalement au Royaume-Uni. Est-ce qu’elle y pense parce qu’elles poussent entre l’Est de la France et l’Ouest de l’Allemagne, qu’elles joignent leurs origines respectives, à elle et Hjúki ?

« L’Europe recèle de cultures botaniques qui ne se retrouveraient pas aisément par ici, confirme-t-elle. Ce que la nature offre directement, de la terre ou des branches d’un verger… certaines saveurs marquent. » Les serres altéraient les frontières du possible. La petite Swan doutait tout de même de retrouver les sensations de ce fruit parfaitement mûr, dégusté à la sortie de sa récolte. Par dépit, elle plonge dans les derniers restes fondus de son mélange d’agrumes, dont le profil aromatique lui paraît si pâle à côté de ce souvenir gustatif d’enfance et d’été.

En miroir du geste de sa Sœur-de-Cœur, Hjúki récolte le fond de son café irlandais glacé. Leur amour, complicité, ou connaissance mutuelle a des limites. Notamment, il n’était pas sûr de pourquoi elle avait choisi ces sorbets. Pour l’expérience, ou pour recréer un souvenir. Il lui apparaît désormais, que les saveurs marquantes ne sont pas ces agrumes. Il l’aurait lu, or ressort une sorte d’incongruence. Ce serait plutôt son goût de l’acide-amer, la puissance de ce jus rosé. Ça collerait avec ses appétences du temps de Poudlard, tout bêtement, où il l’a déjà vue manger des suprêmes de pamplemousse. Son péché mignon, pas une histoire de souvenirs de voyage, quand lui ne s’était empêché de rappeler son Île dans son choix de composition. « L’Irlande n’est pas si lointaine, il ne devrait pas y avoir d’obstacle conséquent pour la visiter. » Enfant, il aurait refusé la teneur de ces paroles. Le château niché aux confins septentrionaux de l’Écosse, c’était l’autre bout du monde, pour un Irlandais de la côte Atlantique. Le périple jusque Londres, puis la journée entière dans le train n’allait pas pour le dédire. Si chaque enfant pouvait rejoindre en cheminette l’école, il n’aurait sans doute pas grandi avec cette perception des distances… pour ainsi dire, à la moldue. Pourquoi cet éloge de la lenteur moldue à travers le Poudlard Express ? C’est là que se forge la sensation d’interminable. Aujourd’hui, avec une bonne connaissance des Magic’Ports, le lointain d’hier avait cessé de l’être. Ça ne devait pas être l’autre bout du monde pour une sorcière écossaise. L’acronyme inconnu qui l’a amenée au Brésil ne suscite pas sa curiosité. Quoique ce soit, il ne tient pas se renseigner en détails sur les mutations qu’a connues Poudlard depuis son départ. Ce qui a été inventé pour faire voyager les élèves. Ses pensées bloquent surtout sur la Russie. Voilà d’où venait son impression d’entendre le nom d’une danseuse russe. A-t-elle vu le Bolchoï ou la Marinsky, serait-il tenté de demander. Cette contrée immense, il n’en connaît pas grand-chose. Tout le monde n’est pas originaire de la capitale ou de la métropole. Il n’a pas grandi dublinois, il ne fait pas sens de supposer que ses séjours aient quelque lien avec Moscou, ou Saint Pétersbourg. Sa famille vient probablement d’une région dont il n’a jamais entendu parler. Le jeune mage ne pense pas s’y rendre. Il en abhorre certains aspects. Les échecs, ne lui demandez pas pourquoi. Son barrage mental ne fléchit pas. La Musique, c’est tout ce qu’il aime de russe. Pourquoi les compositeurs qui noient son esprit depuis bientôt trois ans ne sont pas allemands, britanniques, irlandais ou français ; mais russes ? Il préfère ne pas se poser la question trop fort, trop sérieusement.

« Je n’ai jamais vu la Russie, mais j’ai un goût inexplicable pour ses mélodies. Promenade, de Moussorgsky. Ensorcelant. » Une rare œuvre dont il pense préférer la version piano russe à la version orchestrale française, de Ravel. Un air percussif, qui s’exprime le mieux en notes martelées.

Coulure Saveurs PNJ
Mes connaissances des terres européennes sont réduites à des représentations, des récits et des textes descriptifs. Je n'en sais rien d'autre. Certains climats y sont assez semblables à ceux du Royaume-Uni, permettant le développement d'une flore plutôt similaire dans quelques régions. Cependant, l'Europe est un continent immense, et ses sols recèlent des histoires variées et riches. Comment les comparer à celles d'ici ? C'est impossible. Ni les livres ni les images ne peuvent permettre de confronter des paysages aussi différents. Qu'ai-je imaginé en posant cette question ? Ces parties du monde sont trop uniques pour être mises en parallèle, et c'est ce qui fait leur charme. Pourtant, mon imagination papillonne et butine dans mes souvenirs, à la recherche d'informations et d'images qui me permettraient de projeter une forme de connu sur tout cet inconnu. Je croyais que les mots de l'étudiante en potions m'éclaireraient, mais de toute évidence, ils ne font que conforter l'idée selon laquelle pour savoir ce que cachent ces terres lointaines, alors il faut s'y rendre. Ni les récits ni les représentations ne sont suffisantes. Même ces histoires de la mer, ruisselantes de couleurs variées et d'éblouissements enfantins ne pourraient me permettre d'avoir ne serait-ce qu'un avant-goût des paysages de ces sols européens. Il faudrait que je les goûte de mes sens, et je crains que cela n'arrive pas avant quelques années. Je devrai en attendant me contenter des miettes fades et ternes qui traînent dans les livres et les récits qu'on m'offre. Assez pour mon intrigue, insuffisant pour ma curiosité. Je mâche et remâche ma frustration en espérant en perdre la saveur.

Pourtant, je crois que je pourrai me plaire là-bas, en Europe. Des horizons où l'eau n'est pas celle qui assiège, mais celle qu'on emprisonne ! Rien ne peut néanmoins l'empêcher de fissurer les terres de son bleu, mais comment la roche aurait-elle pu résister ? N'était-il pas nécessaire de laisser une place au liquide ? Soit, il trace ses sillons sur les routes et les plaines, s'infiltrant même loin de sa source. C'est un élément tenace qui se glisse et se faufile n'importe où, comme une mauvaise herbe. Il ne manque pas d'ambition. Cependant, il n'apparaît pas aussi menaçant de l'autre côté de la Manche. C'est intrigant, cette possibilité à traverser les frontières et les climats sans prendre le bateau. Cela m'attire. Néanmoins je suis là, à Pré-au-Lard, avec mon thé glacé et les deux sorciers. Ma jeunesse traîne trop de contraintes pour que ses ailes s'étendent et trouvent la force de s'éloigner de la terre. Je ne peux que regarder au loin sans oser y rêver.

« Je comprends, chacun de ces territoires est unique... »

Pour les découvrir, les goûter, les sentir, les saisir, en comprendre les particularités et en retrouver les images, il faudrait les parcourir. Marcher longtemps sur les routes et sous le soleil, voler au-dessus des terres et des flots, porté par des vents inconnus, déambuler entre les arbres et les landes, grimper les montagnes et toucher la chair des feuilles. C'est le seul moyen de comprendre. N'est-ce pas d'ailleurs celui qu'avaient choisi mes parents quand j'étais jeune ? Ils sont partis et ont tant voyagé que leurs connaissances ont bourgeonné, leur permettant plus tard de cueillir bien des fruits, dont certains qu'ils n'espéraient sûrement même pas posséder. Partir, découvrir... Ce sont là des ambitions trop immenses pour moi, je crois que je n'arriverai qu'à m'y perdre. Ma curiosité se retrouve bridée par des désirs que je place avant elle.

« Cela donne envie d'y aller, confié-je avec un sourire timide, comme si je m'en voulais de me laisser prendre par mes songes, même juste pour regarder, sans étudier. »

Peut-être pour plus tard ? Ma famille est très rarement partie en vacances (le travail l'appelle toujours trop pour cela), mais qui sait ce que je ferai, une fois indépendante et installée, ancrée dans ma vie d'adulte et libre de profiter de mes acquis ? Je pourrai me laisser tenter. J'espère néanmoins pouvoir me rendre en Irlande bien avant tout cela. Comme Hjúki l'indique, c'est une nation plus accessible. Il me suffirait d'utiliser les Magic'Ports, le Magicobus, ou simplement mon balai. Si je m'en donnais les moyens, je pourrais y être demain. Demain, Merlin ! Alors pourquoi ne l'ai-je jamais fait ? Est-ce une question d'occasion ? D'envies ? Ou encore de contraintes ? Ou est-ce inexplicable ? Je ne sais pas. Comment le justifier ? Je suis simplement certaine que, quoi qu'il se passe dans les prochains mois, j'essaierai de m'offrir cette possibilité de voyage.

« Vous avez raison, l'Irlande est plus accessible. Je ne saurais pas dire ce qui m'a tenue loin d'elle, mais je crois que cela ne me retiendra plus longtemps. »

Surtout après mon mémoire sur les tourbières, qu'on trouve aussi facilement en Irlande. Il faut, d'une certaine manière, que j'aille les voir. Ce serait impensable de les ignorer plus longtemps.

Quant à la Russie... Tout ce qui y est lié monte en moi comme le jour. C'est une partie de ce que je suis, et en même temps j'ai la sensation étrange de ne rien en connaître. Mes racines y sont ancrées, ma famille maternelle s'y est construite, j'ai son froid dans le sang et la peau marquée par ses vents. Je suis constituée de cette terre et de cette culture. J'y suis attachée par l'histoire de mes aïeux. Mon prénom y puise sa source. J'en parle la langue et j'en connais les récits. Ma mère me racontait ses contes. J'appartiens à ce pays autant qu'au Royaume-Uni. Mais je n'en connais rien, non, je n'en connais rien.

Alors, mon regard chute quelque peu. Même si j'en comprends et parle la langue, même si mon sang y a rougi, même si j'y ai voyagé, je ne me sens pas tout à fait digne héritière de cette Russie maternelle. La sorcière que je suis devenue ne fait pas honneur à ces origines. C'est étrangement douloureux.

« Je n'ai pas vu grand-chose de la Russie, et les images que j'en ai gardé commencent doucement à se ternir, mais je me souviens d'un pays magnifique. »

Est-ce une note de fierté dans ma voix ? Mon orgueil gonfle. Je viens de là, j'y ai une place, je pourrais y être chez moi. Mes ancêtres y ont vécu. Mon sang y a coulé, donnant naissance à des fleuves d'histoires et de souvenirs. J'en porte les traces sur ma peau.

Mais j'en sais si peu sur cet immense pays !

« Vous pensez... commencé-je, hésitante et troublée, incertaine de la voie que je m'apprête à emprunter, vous pensez que vous pourriez me faire découvrir les mélodies de là-bas ? »

Je crois, et c'est étrange, que j'ai besoin de remonter ce fleuve, d'une manière ou d'une autre. Je voudrais retrouver le lien qu'on m'a transmis avec ces terres qui sont celles de mes aïeux. La musique pourrait-elle m'aider à y parvenir ?


Pardon pour ce délai et ce texte, ni l'un ni l'autre ne me satisfait vraiment.

#466962Botaniste au Jardin de Draíocht

Coulure Saveurs PNJ
Image postée par le membre
Bien que toujours pas accoutumée à l’ancrage terrestre, la guérisseuse en formation ne se sent pas en phase avec les envies de découverte européenne d’Alyona. Elle ne regrette pas tout ce qu’elle a pu voir dans ses jeunes années, mais ne pense pas souhaiter retourner à ce mode de vie. En réalité, elle ne sait pas exactement ce qu’elle souhaite, en ce moment. Enchaînée dans une mise en mouvement perpétuel plus subie que choisie depuis l’entame du stage, voire avant, elle ne se laisse plus un instant pour y réfléchir. Pour remettre en question le tunnel où elle s’enfonce. Son Frère-de-Cœur n’a pas tort de souligner que l’Irlande n’est pas si loin. Pourquoi s’y rend-elle aussi peu, alors qu’il s’y accroche depuis la fin de sa scolarité, qu’il est devenu si difficile de lui faire quitter son Île ? Entre les paroles et les pensées intimes… elle ne lui avait pas clairement exprimé lui en vouloir, quand il avait décidé de déchirer tout projet d’études. Néanmoins, elle ne peut oublier ça avait brièvement été une idée, une direction commune, dans laquelle elle s’était sûrement un peu trop projetée. Ils auraient pu la vivre à deux, cette traversée académique. Elle avait fait les démarches jusqu’au bout, et une fois admise n’avait cherché à lui consacrer beaucoup de temps. Ça se soldait en entrevues sporadiques depuis qu’ils n’étaient plus des élèves. L’évocation de la musique russe lui pince d’autant plus le cœur que… c’est ce qui les avait rapprochés. Elle l’avait initié à une compréhension de la musique lui permettant de délivrer sa magie. D’un autre côté, ils gardaient un rapport, autant à la musique qu’à leur instrument, bien distinct. Enfant de chercheurs, la petite Swan avait malgré elle assimilé des vues qu’elle n’avait pas pris la peine de partager à Hjúki, qui avait trouvé sa propre voie d’accès à l’expression magique. « L’art russe est parfois mêlé de touches étrangères. Françaises, entre autres. Nous avons un goût commun pour Tchaïkovsky… » Pour sa part, avoir le même jour de naissance, et invoquer une Odette en Patronus suscitait en elle une inexplicable proximité avec ce compositeur. « La Belle au bois dormant adaptant Charles Perrault est plus inspirée de l’univers français que russe, une chanson française que des enfants connaissent en comptine est glissée dans son Casse-Noisette. Par cette œuvre il a introduit au Mariinsky le célesta, dont il avait découvert la sonorité à Paris. De la très belle musique, mais nous narre-t-elle la Russie ? » Une interrogation qui la travaille du fait de son ascendance semi-française, se persuadant que ce terreau culturel joue un rôle dans son attraction pour les airs russes. Le français n’avait-il pas été un temps la langue des aristocrates russes ?

Une appréhension gagne Hjúki quand il entend le nom l’un des compositeurs dont les nuances marquent le plus intensément sa palette émotionnelle être livré. Craignant qu’il en soit trop dit. Un rapport si intime se créé avec des œuvres qui lui sont chères, au point que partager impliquerait une mise à nu inconcevable. Il ne se voit pas raconter ce qu’est Tchaïkovsky pour lui. Comment ses notes avaient envahi chaque centimètre carré de son crâne, quand il avait été jeté au large, en route vers une nouvelle vie dont il n’avait défini aucun contour. Naturellement, Phœbe parle selon sa propre histoire. C’est sa jumelle, à presque deux cents ans près, mais elle tait cette information. L’irlandais visualise ces précieux souvenirs de leur adolescence. Elle, face à un clavier, tenant à lui faire découvrir la beauté de l’introduction du premier concerto pour piano. S’acharnant pour embrasser de ses doigts une richesse et une densité musicale, que dix doigts ne sont de trop pour retranscrire. Son appétence allait pour le symphonique, mais elle savait rendre appréciable des notes de Rachmaninov ou Scriabine. Dans un élan de modestie, il aurait spontanément répondu ne pas tant connaître la musique russe, mais il ne peut empêcher des noms de se bousculer dans sa tête. Il ne cesse d’en découvrir. C’est essentiel pour affiner sa palette, savoir parler la langue de sa Magie, trouver les mots, les justes mélodies. La plus récente découverte doit être Schnittke. À cause d’Anna. Un joli Songe, qui nuance autrement celui de Mendelssohn. Il aurait aimé connaître un poème symphonique, semblable à la ‘Moldau’, mais pour la Volga. Un véritable air coulant et russe. Sa réflexion le ramène aux textes russes. Le jeune adulte en connaît moins qu’il n’a de doigts. De Tolstoï, il ne connait qu’Anna, et quelques contes d’anthologie. Et puis, il y a celui qui s’est le plus raconté en musique.

« Tchaïkovsky a aussi adapté des récits russes. Eugène Onéguine et la Dame de Pique sont des histoires de Pouchkine. Tout comme Boris Godounov, de Moussorgsky, le compositeur que j’ai cité à l’instant. La narration du Prince Igor de Borodine est aussi russe. » Sincèrement, ce n’étaient pas les œuvres qui le frappaient le plus au cœur. À moins d’avoir une traduction sous les yeux, il n’était pas capable d’en comprendre le chant, et les mots dans la musique brouillaient le message dans sa perception. La vocalise entonnée, sans articulation textuelle, lui convenait mieux. Comme le chœur de la valse des flocons de ‘Casse-Noisette’. Les danses polovtsiennes de Borodine dans ‘Prince Igor’ le touchaient, même s’il ignorait ce que le chœur y racontait. Pour conclure, une œuvre où un artiste dont il se sentait plus proche ? Stravinsky, un autre nom envahissant. D’une longévité telle que sa musique, métamorphe, était passé par des phases incroyablement variées. ‘L’Oiseau de feu’ et ‘Petrouchka’ sont des récits russes, mais il pense à un autre conte. Un Faust russe, en quelque sorte. « Je crois que la musique russe narrant un conte russe que je conseillerais d’écouter en premier lieu est L’Histoire du Soldat, de Stravinsky. Inspiré d’un conte d’Afanassiev. C’est… singulièrement simple ? Il n’y a pas trop d’instruments, ni d’interprètes. Ce n’est pas faste à l’excès, c’est comme… une porte qui se laisse aisément pousser. »

Coulure Saveurs PNJ
La musique... Encore une terre qui m'est étrangère. Ce n'est pourtant pas faute d'en avoir souvent aperçu les frontières. Que ce soit chez ma grand-mère paternelle à Londres ou dans certaines salles de Poudlard, les mélodies sont rarement loin de moi. Pourtant, je n'ai jamais franchi la distance qui nous sépare. Pourquoi ? Parce que je n'en ai jamais eu l'envie ? Peut-être. J'y suis sensible mais ne me sens pas attirée. Les notes ne sont pas des grappins qui s'enroulent autour de mes chevilles comme des filets du Diable. Ce sont les syllabes d'une langue que je ne parle pas, que je ne comprends pas. Je ne peux même pas y plonger mes mains, la saisir et la faire tourner entre mes doigts ; c'est elle qui m'attrape, qui m'effleure et me presse ; elle est le maître et moi la marionnette ; elle me dépossède de mon corps et y souffle sa vie ; et Merlin, comme cela peut être libérateur aussi bien que terrifiant. Mais si elle me permettait de retrouver la Russie, si elle m'emmenait dans ses paysages et ses histoires sans que je n'ai besoin de voyager physiquement, si elle m'emportait sur la route des souvenirs de mon sang... Pourrais-je en rester éloignée ? Charmer, captiver, fasciner, transporter, envoûter, et non par la magie et ses flux, mais par la musique et ses chants. Je pourrai glisser vers elle. Un pas de danse pour m'approcher de son univers. Je n'ai rien à perdre et tout à gagner.

Dès le départ, il me faut m'accrocher dans ce voyage. Voilà qu'on m'annonce que ce que je cherche s'est emmêlé avec autre chose. En partant vers la Russie je fais escale en France. Pourquoi ? D'où est-ce que cela vient ? Pourquoi ce pays ? Je me sens tellement ignorante ! Pourtant, les noms évoqués par l'étudiante en potions ne me sont pas tout à fait inconnus. Je les reconnais, sans être capable d'y associer le moindre souvenir. Une musique ? Une mélodie ? Une époque ? Un moment ? Rien. Ils n'ont aucune résonance, ne portent pas de sons et sont dépourvus du souffle que j'associe si facilement à la musique. Je les entends, les comprends, les reconnais, et c'est tout. Perrault fait matière d'exception. De lui s'échappe des branches d'histoires, tout un terreau de récits évocateurs et significatifs. J'en tiens entre les doigts les souvenirs d'un Petit Poucet, mais me rapprocher de lui serait m'éloigner du reste. Je tourne la page de ces pensées, avide d'ailleurs.

C'est ainsi que je crois parvenir à toucher à quelque chose, quelque chose qui ne m'est pas inconnu. Mais c'est tellement lointain ! Cet univers des contes m'invite à plonger dans l'environnement dans lequel j'ai grandi. Ce ne sont pas tant les noms que les histoires qui me reviennent, si bien que j'en garde l'étrange sensation de tout mélanger. Et si les morceaux de récits qui remontent en moi n'ont rien en commun avec ceux mentionnés ? Et si, par désir de réminiscence, j'allais piocher dans ce qui n'a aucun rapport avec ce que je cherche ? Et si, encore une fois, je m'éloignais ? Mes sourcils se froncent. Étrange et difficile voyage que celui de retrouver ce qu'on ne connaît pas. Comment reconnaître sans projeter comme guide des images de ce qu'on imagine ? Je pourrai me tromper. Je me tromperai sûrement, à secouer avidement mon passé pour en chercher des fruits. Pourtant, je ne désespère pas.

« Donc, la musique russe prend souvent les contes pour terreau ? Elle leur donne une vie... sonore ? » Mes phrases oscillent entre la synthèse et l'interrogation. Je tâtonne. J'essaye d'éclairer mon chemin vers le passé. « Mais pourquoi des touches étrangères ? »

Est-ce que la culture russe est plus liée que je ne le pensais avec celle d'autres pays ? Dois-je chercher à mieux connaître l'histoire avant d'aborder la musique ? J'ai l'impression de regarder ailleurs que dans la direction que je m'étais fixée. Je glisse vers d'autres terrains quand je voulais entrer par l'univers musical. Il me faut prendre garde à ne pas me perdre davantage.

Mais ces contes, ces contes russes... Je me souviens avoir tenu entre mes doigts des livres qui les narraient, dans la maison de ma grand-mère. J'étais très jeune. En parler me donne envie de retourner là-bas pour les poser de nouveau sur mes genoux. Devrai-je écrire à celle qui est mon aïeule pour lui demander de me parler de son pays ? Accepterait-elle, elle qui en est partie ? Elle y consentirait davantage que ma mère, de cela je n'ai aucun doute. Se questionnerait-elle sur mes raisons ? Sûrement. Je ne sais pas si je pourrai les expliquer. C'est un désir si simple en ancré que j'ai du mal à mettre des mots dessus. J'y réfléchirai plus tard.

Saisie d'une pensée dont je remercie silencieusement l'arrivée, je me penche sur mon sac pour en sortir une plume, de l'encre, et un petit carnet vert que j'ouvre à ses dernières pages. J'y note rapidement tous ces noms qui me sont confiés pour les ancrer quelque part.

« Comment avez-vous découvert la musique russe ? demandé-je par curiosité après avoir relevé les yeux de mes notes. Et où pensez-vous que je pourrai en écouter ? Enfin, comment vous y prendriez-vous pour en écouter ? »

Retrouver mon ignorance manque de tacher mes joues d'un rouge embarrassé, mais je décide de faire volontairement fi de mon manque de connaissances.

#466962Botaniste au Jardin de Draíocht

Coulure Saveurs PNJ
Image postée par le membre

Quel vaste sujet que le répertoire russe. Face à la même œuvre, Phœbe tiendrait un discours probablement assez différent de celui de Hjúki. Ce dernier n’étant pas une Swan, il ne partage cette inexplicable proximité avec la musique du Lac, par exemple. Lui se reconnaît plutôt dans l’un des poèmes symphoniques. Suppose-t-elle. Ils pourraient en parler, actualiser ce qu’ils savent de leurs affinités respectives. Leurs échanges sur la question se confinaient parfois à la froide considération de : quel morceau pour puiser le bon ressenti pour tel sort. Parfois, elle l’invitait à réfléchir à l’inverse, partant de l’œuvre et de ce qu’elle procure pour trouver le sort qu’elle parviendrait le mieux à exprimer. Il y avait tant de façon de s’en saisir qu’une discussion sur la musique russe ne pouvait que donner lieu à des réponses fragmentaires, ne rendant honneur à la richesse d’un Monde.

« L’inspiration littérature n’est pas une généralité ou un caractère propre à la musique russe. C’est une question de goût ou d’esthétique. Appréciant la musique narrative nous évoquons des œuvres de cette nature, mais la musique pure qui ne cherche pas à raconter ou dépeindre existe également. Le concerto pour piano de Tchaïkovsky, ou ceux de Rachmaninov, ne sont pas rattachés à quelque récit russe. Des symphonies se déclinent en poème, reprenant une histoire, comme Shéhérazade de Rimski-Korsakov. D’autres sont plus formelles, comme la Première de Prokofiev. Ou expriment un état d’âme sans intrigue, la Sixième en Si est parfois appelée la Pathétique. »

Pour ce qui est des touches étrangères, ça la ramenait à cette vision ou approche institutionnalisée qu’elle rattachait à sa culture française. Le monde sorcier britannique lui paraissait fortement s’en inspirer, assez pour proposer une comparaison. L’engoncement dans des structures forcées, rigides ; dans lequel elle avait parfois la sensation d’être piégée en études, avait aiguisé sa curiosité à l’égard de systèmes semblables, même chez les moldus parmi lesquels elle n’avait pas grandi. « Poudlard est l’unique lieu où la Magie est enseignée : cette centralisation uniformise. Nous n’apprenons pas la magie irlandaise, galloise, anglaise, écossaise… peu importe l’histoire et l’origine d’un sorcier britannique rencontré, il exprimera sa magie d’une façon standardisée par son passage obligé au Château. Les moldus ont beaucoup d’écoles, mais très peu de conservatoires nationaux. Quand celui de Saint Petersburg, où Tchaïkovsky a été formé, fut fondé, c’était le seul et premier en Russie, et il en existait depuis des siècles ailleurs en Europe, qui ont servi de modèle. La plupart des enseignants venait aussi de pays où la Musique était déjà institutionnalisée. Cela expliquerait en partie pourquoi les influences culturelles occidentales ont autant déteint sur l’art russe. »

Découvrir toujours plus de morceaux du répertoire, diversifier et nuancer au plus près de ses besoins magiques les états dans lesquels les mélodies le mettaient, relevait du la nécessité vitale pour l’irlandais. Il en oubliait parfois que, même si Phœbe n’avait pas besoin de ces cheminements pour accéder à son instrument magique, elle parvenait à en être la meilleure conseillère, ayant grandi avec un clavier, elle avait trouvé comment le reconnecter à sa baguette. Cette interface incompréhensible au premier abord. Son rapport avec la musique avait été de rareté dans son enfance. Chaque grande œuvre entendue, ça avait été en présence de l’ensemble musical, dans une salle ou l’autre, pour ressentir dans chaque fibre de son être les ondes acoustiques le traverser. Ce genre d’expérience ne se vivait pas tous les soirs. Au mieux mensuellement. Et puis, après la déchirure de Poudlard, tous les congés – excepté ceux durant lesquels les élèves étaient empêchés de rentrer, ce qui était arrivé trop souvent à son goût – avaient été dédiés à au moins une sortie musicale. Que ce soit de la musique de chambre, d’orchestre, ou même théâtrale avec de la mise en scène ou de la danse. Avant de rencontrer Phœbe, avant de comprendre l’intime connexion entre l’exaltation des mélodies et permettre à son flux de couler fluidement jusqu’à l’extrémité boisé ; ses connaissances se limitaient aux programmes partagés avec Opa. Depuis, son horizon s’étant largement étendu. La réponse est si simple, et pourtant… s’il en parle, il n’est plus cet être superficiel, dont on ne connaît pas l’histoire. Il redevient cet enfant que son Beschützer a fait fleurir, épanouir. Ayant l’habitude des formulations qui dissimulent, il décide de passer par elles.

« Les salles de concert sont sans doute le meilleur endroit. J’ai grandi dans un environnement sorcier, mais il n’y avait aucun tabou à franchir le seuil de la culture moldue. Comme il y a peu de conservatoires nationaux, il y a peu de scènes nationales ; mais de nombreuses secondaires. Nous ne sommes pas retenus par le périmètre géographique, le transport magique nous donne accès à toutes les institutions musicales des Îles Britanniques en un rien de temps. La musique russe est beaucoup jouée, ce n’est vraiment pas compliqué de tomber sur un compositeur russe en se renseignant sur les programmes de la saison culturelle actuelle. »

L’été dernier, Hjúki avait été saisi d’une faim dévorante de Prokofiev. Dès la rentrée, ils avaient trouvé en écumant les flyers un théâtre donnant Roméo et Juliette sur sa partition, permettant aisément de satisfaire son appétit. « Plusieurs musiques russes adaptent l’œuvre de Shakespeare, un auteur anglais : Tempête, Macbeth, qui sont d’autant plus faciles à entendre ici. Je crois que la Royal Opera House est à quelques centaines de mètres d’ici, vers le quartier de Covent Garden. Il est très probable qu’une œuvre russe y soit jouée prochainement. Sans se déplacer, des boîtes à musique mécanique peuvent tenter de reproduire des fragments mais c’est moins convaincant, exaltant que d’entendre le son directement tiré de l’instrument. Pour reprendre une image botanique… tout comme nous savons qu’engorger une plante n’est pas idéal pour son développement, ou qu’une apparition magique n’a les propriétés de l’original ; il manque quelque chose à la musique reproduite ou amplifiée par truchement… » En disant cela, le jeune mage pensait au „Sacre“ de Stravinsky, l’antithèse de „l’Histoire du Soldat“. Un orchestre absolument gigantesque, à la sonorité inimitable. Seuls les moldus pouvaient offrir cet effet, il y avait trop peu de sorciers engagés à ce niveau musical pour produire un tel ensemble, et il ne faisait pas plus confiance à un micro non magique qu’à un Sonorus pour respecter la nature du son musical.

Coulure Saveurs PNJ
Je me sens faiblir, glisser, entraîner dans un de ces fleuves beaucoup plus grand que moi. Et je ne sais pas si je veux en goûter l'eau ou y plonger ma main. Il y a là quelque chose de tellement envoûtant ! Je l'ai tant attendue, cette possibilité, cet appel, cette occasion ! Maintenant qu'elle se présente, comment résister à l'envie de tout en connaître, de l'avaler au-delà du supportable ? Je ne veux pas l'attraper dans mes doigts et la sentir couler, s'échapper sur mon avant-bras ; je veux la retenir pour qu'elle puisse entrer sous ma peau. Apprendre à connaître, apprendre à comprendre, apprendre à faire sien ce qui nous paraissait lointain. Par Baba Yaga, la musique russe ! La Russie ! La terre de ma mère. J'ai besoin d'y voyager, d'une manière ou d'une autre. Laisserai-je pour autant ce désir m'immerger ? Je ferme les yeux, rêve aux possibles. Non, non, aujourd'hui je me contenterai de l'avaler jusqu'à m'en sentir repue — mais Merlin, comme j'ai soif de ce savoir !

Alors, je poursuis ma prise de notes, à mesure que les deux étudiants me partagent leurs connaissances.
Ainsi, la littérature n'a peut-être pas autant de place que ce qui apparaissait en premier lieu. C'est une question de goût. Quels sont les miens ? Quels seront les miens, plutôt, car pour l'instant je crains ne pas en avoir de particuliers. Les préférences viennent-elles une fois la culture installée ? Faut-il des références pour savoir ce qu'on apprécie vraiment ? Je ne sais pas, l'art me reste un grand inconnu que j'observe de loin sans en connaître les couleurs. M'attire-t-il seulement ? Je ne peux pas l'affirmer. Mes intérêts se placent principalement dans ce qu'il transporte. J'apprécie la peinture car ma mère en produit ; la musique m'intrigue car ma grand-mère l'a dans son sang et la Russie l'a pour porte-parole ; la littérature m'attire car elle me donne accès à des chemins de savoirs que je n'aurais pas pu trouver seule. Est-ce le mieux ou est-ce pour le mieux ? Ce n'est pas à moi d'en juger. Je préfère, à l'heure actuelle, me concentrer sur ce qui m'est transmis.

Le parallèle avec Poudlard, sur l'enseignement, a le mérite de me parler et de m'éclairer. Je comprends mieux ce dont il s'agit, et il m'est plus aisé d'aborder ce manque de différence qui m'avait surpris. Cependant, cela m'interroge inexorablement. Est-ce que Poudlard se montre donc trop uniforme dans son approche de la magie ? Manque-t-il de nuances ? Il serait difficile d'avancer qu'une école aussi influente et importante n'a aucun défaut, ce serait faire preuve d'aveuglement. Peut-on lui reprocher d'être trop généraliste, au vu de ses responsabilités ? Je ne sais pas, ce n'est pas une question évidente, et je crains de manquer de recul et de connaissances sur ce sujet pour avoir un avis tranché. Et puis, j'admire bien trop le château et ses enseignants, les souvenirs les plus colorés de mon histoire leurs sont associés, ce sont eux qui m'ont construit. Les remettre en question, c'est aussi me remettre en question, supposer que j'aurais pu être différente. Je ne me pense pas capable de me pencher davantage sur ce sujet. Je sens qu'il m'éloigne de mon intérêt principal, alors je le fourre tout au fond de mes réflexions, là où il fait assez noir pour que je l'y oublie.

« Je comprends mieux... Merci. Je ne pensais pas que l'Europe avait eu autant d'influences. »

J'ai toujours imaginé la Russie comme un grand pays indépendant, fort et singulier. Il l'est très probablement ! Mais peut-être que ces cases ont des contours plus flous que ce que je croyais. Peut-être que c'est moins tranché, moins séparé. Qui peut se vanter de n'avoir jamais incliné vers un bord qui n'était pas le sien ? Difficile de rester étanche à tout, surtout quand nous n'avons pas tout.

Les réponses de Hjúki m'intéressent particulièrement — l'aspect pratique m'a toujours plus attiré que l'aspect théorique et historique, je dois le reconnaître — mais ne manquent pas de me troubler. C'est cette idée d'aller dans des lieux moldus : je n'arrive pas à m'y faire. D'avance, je m'en sens mal à l'aise. Mon éducation a trop eu tendance à séparer ces deux mondes, les rendant incompatibles. Je ne peux pas être une sorcière chez les moldus, c'est trop... dissonant. Pourtant, je veux essayer d'y croire. Je suis capable de me promener à Londres dans les quartiers mixtes. Pourquoi ne serai-je pas capable d'entrer dans une salle de concert ? Ne suis-je pas en train de chercher à prendre du recul sur cette éducation qu'on m'a donnée ? Ne serait-ce pas l'occasion de l'affirmer ? de me prouver que c'est possible, que je peux le faire ? Mon cœur accélère un peu à cette pensée. Bien sûr que je suis en mesure de réussir.

« J'irai me renseigner à propos des programmations chez les moldus. Je crois que cela me plairait d'aller écouter un concert de musique russe. »

C'est étrange : ma voix ne tremble pas. Pourtant, elle aurait toutes les justifications pour. Si ma famille savait... Cette idée me donne l'impression d'être parcourue de leurs regards. Je pourrai rougir comme une enfant qui se sait sur le point de désobéir, de franchir les limites. Est-ce que je ne rougis pas un peu ? Non, je maîtrise totalement mon visage. Je me libère doucement de leurs entraves.

« Vous vous rendez souvent chez les moldus pour écouter des orchestres ? »

Et derrière la question, une fenêtre entr'ouverte : vous pourriez m'y accompagner ?
Mais comment formuler, comment dire ? Ce serait avouer que je redoute cette entreprise. Ma fierté me retient. Sera-t-elle aussi solide quand il faudra franchir les portes de la Royal Opera House, ma baguette loin de mes doigts ? Cette fois, je crois que mes joues prennent quelques couleurs embarrassés. Je le cache en terminant ma boisson.

#466962Botaniste au Jardin de Draíocht

Coulure Saveurs PNJ
Image postée par le membre

Assister au changement d’attitude d’Alyona, qui devient studieuse au point de retranscrire en notes des réflexions dont Phœbe ignore qu’elles méritent ce niveau d’intérêt ou d’attention, est étrangement reçu dans son for intérieur. Est-elle habitée d’une fibre pédagogique, de cette capacité à transmettre sur des thèmes de prédilection ? elle se sent si amatrice en la matière, avec une adolescence entière destinée à l’éducation magique en Écosse, elle peine à se prétendre connaisseuse. Quelques points bêtement perdus, et elle avait manqué de peu l’optimal à l’aspic d’études des moldus. Et si sa configuration sorcière ne lui permettait pas de pleinement comprendre, et donc expliquer leur culture… D’un autre côté, par-delà l’amitié fraternelle partagée avec Hjúki, elle était parvenue à lui présenter une certaine compréhension de leurs mélodies, à lui apprendre comment connecter ses sensations et émotions musicales au flux coulant à travers sa baguette. Une forme d’enseignement, soit, qu’elle n’imaginait néanmoins pas applicable à tout sorcier.

L’entendre étaler son goût pour la musique qui se vit lui confirme à quel point ce rapport est propre à l’irlandais, qui est bien mieux placé qu’elle pour parler de cette façon d’écouter. Contrairement à lui, la petite Swan n’avait pas tant fréquenté dans son enfance les salles de concerts, moldues ou sorcières. Ce n’était pas la priorité de ses aînés lorsque le navire familial faisait escale. Son ancrage avec les notes avait été le piano, et les partitions qu’elle savait lire, à partir desquelles elle parvenait à percevoir les contours d’airs jamais entendus. Bien qu’elle se sentît souvent limitée par le timbre, les techniques de piano préparé ouvraient l’éventail des possibilités, une fois le tabou de mettre les doigts dans les cordes surmonté.

Depuis qu’elle avait entamé son stage en début d’année, elle se trouvait tout proche d’une Salle de Spectacle sorcière. Les échos qu’elle avait eu de la pièce d’inauguration des lieux il y a deux ans, Un lapin dans le chapeau, lui en avaient donné une assez piètre opinion, bien que la gérance ait, paraît-il, changé depuis. Il aurait été question de moquer des moldus car n’étant pas magiques, trahissant un manque d’humilité et de recul. Phœbe avait plus d’estime pour la magie d’un peintre moldu capable de conférer une expressivité saisissante, donnant la sensation du mouvement ou pour les drapés immobiles mais ondulants de leurs sculptures ; que pour certaines images sorcières animées pas toujours si vivantes.


« Plus souvent depuis que je connais Hjúki. Avant… j’avais découvert une fois la beauté d’un orchestre, à Vienne, sur la route du Danube. » Cette expérience singulière avait sans doute contribué à enfoncer son impression mitigée à l’égard de la salle de spectacle dont l’idée d’un concert de nouvel an évoquait une rare tradition moldue à laquelle elle avait assistée plus tôt.

S’il avait un doute, il lui apparaît désormais de façon limpide que l’étudiante n’a pas grandi dans un environnement curieux des espaces moldus. Elle est en train de devenir adulte, se rappelle-t-il, pour éviter de préjuger de sa mentalité. Peut-être qu’elle vient d’une famille qui considère que les sorciers peuvent vivre en autarcie et uniquement entre eux, alors que les mages fondant une famille avec des moldus ne sont pas d’une telle rareté. Ce n’est qu’une supposition, serait-ce le cas, elle n’y pouvait sans doute pas grand-chose dans ses jeunes années. Ses sorties culturelles, son ouverture aux deux univers était essentiellement due à son éducation par Opa. Ce n’est pas lui qui spontanément avait découvert la magie de la sensation des vibrations acoustiques. Et puis… elle ne rejette pas l’idée de but-en-blanc, ce que Hjúki lit comme un bon signe. Contrairement à Phœbe, il n’avait pas grandi avec la pratique instrumentale à portée de mains au quotidien. Ses contacts avec les orchestres, plus intenses, avaient été ponctuels, d’une fréquence qu’il ne saurait définir. Les détenteurs de loges peuvent se permettre des visites journalières dans leur salle favorite, mais écouter physiquement un ensemble plusieurs fois l’an, ce n’est pas si peu.

« Enfant, c’était au plus souvent mensuellement ; puis uniquement en vacances sur la période Poudlard. Actuellement, le rythme est variable, selon mes envies. Vivant à Dublin, je suis plutôt les scènes irlandaises. Par ailleurs, des tournées existent, alors il n’est pas impossible d’écouter des artistes russes dans des salles britanniques. Les solistes sont parfois plus libres, pas nécessairement attachés à un ensemble ; et susceptibles d’être invités en concerto. » Suivant le fil de ses pensées, Hjúki en arrive à mentionner la configuration de pianiste ou violoniste russe jouant la partie principale avec un orchestre local. Quelle que soit sa préférence, autant lui exposer toute la variété qui lui vient.

Il se demande dans quelle mesure expliquer la façon dont les barrières technologiques moldues se dressent, à divers degrés. A-t-elle suivi des cours d’études des moldus pour se familiariser avec les divergences de fonctionnement ou est-ce qu’elle envisage le fait d’approcher un tel lieu comme une pure aventure, dans le sens où elle n’aurait les clefs pour s’adapter ? Entre avoir appris à protéger le secret magique, à ne pas pérorer sur sa vérité de mage ; et comprendre des subtilités concernant la réservation, l’accessibilité, le paiement dans leur monnaie… Selon l’institution passer l’entrée se fait simplement, ou relève du parcours d’obstacles avec leurs appareils technologiques – les moldus ont leur propre version des intrusives Sondes de Sincérité. Choisir un lieu qui ne pratique pas ce barda de contrôles allège déjà fortement l’esprit. La vraie discrétion, c’est être traité comme un client presque lambda, allergique à la modernité ; pas faire n’importe quoi et croire s’en sortir avec un Confundo.


« Il existe des programmes imprimés sur papier, souvent en libre accès non loin des entrées. Dedans, il peut être écrit la date à partir de laquelle les places sont mises en vente. Il se trouve encore des guichets physiques où retirer et choisir des places en utilisant leurs pièces et billets. Les horaires peuvent être assez restreints, comme la majorité des moldus préfère utiliser les technologies immatérielles. »

Coulure Saveurs PNJ
J'imagine si aisément la scène : l'orchestre, les musiciens qui se préparent, le public qui coule entre les sièges, cherchant le sien, et moi parmi eux, bien habillée pour me fondre dans la foule, le cœur battant un peu vite (c'est l'impatience), puis assise, et les lumières qui se tamisent, le silence qui s'installe à son tour avant d'être balayé par les premières notes, la musique qui emporte tout. La musique russe.
Merlin, cela a quelque chose de grandiose. Évidemment que cela le serait ! Je le construis sans peine dans mon esprit. Déjà, je pourrai me glisser entre les fauteuils, dans une salle que je ne connais pas ; déjà, je pourrai entrer dans ce lieu imaginaire pour y prendre une place et y ouvrir mon cœur. Ce serait si facile si la pièce ne grouillait pas de moldus et que le monde était différent. Là, je suis arrêtée à l'entrée, stoppée net, on fronce les sourcils en me regardant, et ma famille porte une main à sa poitrine, déçue et désolée. Je n'entends aucune note, si ce n'est le gong de la douleur.

Il fut un temps où toute cette idée aurait été impossible. D'ailleurs, elle n'aurait même pas traversé mon esprit. Me rendre chez les moldus pour y écouter leur musique ? À quoi bon ? Mais là, c'est différent, parce que mon avis sur ce monde étranger au nôtre est différent, parce que j'ai moins peur, parce que je me sens devenir grande, évoluer, me séparer des idéaux de ma famille, et parce que ce sont des mélodies russes, et que quelque chose en moi refuse que j'y renonce par crainte des moldus. J'ai rencontré le frère de Nahele, je connais les bases vestimentaires pour me promener dans leurs rues, je l'ai même déjà fait, alors je peux y retourner, personne ne me remarquera. Je suis grande, je n'ai plus peur, je sais qu'ils sont comme nous, au fond. La magie en moins. Est-ce vraiment important ?

Apprendre que les deux jeunes adultes se sont déjà rendus dans ce genre de lieu me rassure. Cela me conforte dans l'idée que ce n'est pas impossible, et que, de ce fait, je peux moi aussi y arriver. Et puis, l'image qu'ils m'en donnent m'attire. Si j'avais eu plus de courage et moins de fierté, il est certain que je leur aurais proposé de m'accompagner. Cependant, cette pensée ne franchit pas mes lèvres. J'aime à penser que je peux aussi m'en sortir seule. Car, en effet, s'ils se joignent à moi, quelque chose me fait croire que je me reposerai sur eux pour l'organisation, la sélection, et les renseignements à prendre vis-à-vis de l'horaire, du lieu et du choix de l'événement. Or, il me plairait de gérer tout cela seule. Ce serait me prouver que j'en suis capable, et surtout m'aider à regagner confiance dans le fait que je peux mener à bout mes idées, même celles qui m'enjoignent de sortir de ma zone de confort. Peut-être, une fois tout cela fait, leur proposerai-je un jour de m'y rejoindre. Peut-être. D'abord, il me faut entreprendre par moi-même ce voyage.

Je souris doucement. « Je n'avais même pas pensé à ce souci lié aux technologies moldus. J'aurais été bien en peine de me renseigner s'ils ne gardaient pas des éléments sur papier. »

J'aurais sûrement été idiote si, me présentant frissonnante d'inquiétude à un guichet, je ne trouvais personne, ou seulement des employés qui me parleraient de leurs technologies immatérielles en des termes précis auxquels je n'y connais rien, et qui m'auraient assurément perdue. Mais, lorsqu'on est gorgé de volonté, on peut y arriver, n'est-ce pas ? Je l'espère et j'y crois.

Mes doigts sont enroulés autour de mon verre vide. Je me répète les étapes nécessaires, essayant tant bien que mal de me représenter ce qu'elles m'amèneront à faire. S'approcher d'une entrée pour regarder les programmes, choisir une date, entrer pour prendre ma place au guichet, revenir pour assister au concert. Non, ce n'est pas si compliqué, je peux y arriver.

Cependant, je devine que mon inconfort se lit sur mon visage. Il doit être aisé, dans mes propos, mes questions et mes traits incertains, de deviner que toute cette entreprise, qui pour les deux sorciers doit paraître évidente, est pour moi, en soi, un véritable voyage vers l'inconnu. C'est pour cette raison, sans doute, que je me sens obligée de me justifier de quelques paroles.

« Merci pour ces indications. Je dois avouer que le monde moldu m'est assez étranger, je n'y suis pas encore tout à fait à l'aise, mais je pense pouvoir m'en sortir. Ce n'est pas dans les habitudes de ma famille de choisir l'étude des moldus à Poudlard, et c'est un choix que je n'ai donc pas fait. Par certains aspects... je le regrette presque. »

Au moins aurais-je pu maîtriser ce monde plein de brouillard, de vocabulaire, d'habitudes et de pratiques que je ne connais pas, ni ne comprends. Mais jamais, oh Merlin jamais mes parents n'auraient pu accepter cela. Et jamais cela ne me serait venu à l'esprit en choisissant ma filière et mes matières à Poudlard. Ma mère, je crois, ne l'aurais pas toléré.

#466962Botaniste au Jardin de Draíocht

Coulure Saveurs PNJ
Image postée par le membre

Un tel niveau de repli était difficile à concevoir pour Phœbe. Pas tant de la part d’Alyona, singulièrement, que de son environnement sorcier. Entre avoir la vague conscience de leur existence, et constater qu’il est des familles tenant aussi fort à se tenir éloignées de la moindre influence moldue… l’idée était d’autant plus saisissante. Bien que ses deux parents soient sorciers, ils n’avaient jamais eu l’idée de se restreindre au petit quartier magique de chaque lieu visité. Ça aurait terni tout l’intérêt du voyage. Contourner les monuments ou institutions iconiques d’une ville car d’architecture moldue relèverait pour elle d’un triste gâchis. Son père n’avait jamais dédaigné la flore n’étant pas magique. De son étude spécialisée des potions, elle avait particulièrement conscience que les préparations ne mobilisent pas exclusivement des ingrédients magiques. Parfois, ce que la Nature offre aux moldus recèle un pouvoir qui a sa place dans tel philtre ou élixir. Ne serait-ce que l’eau. Il faut se rendre à l’évidence, un Aguamenti ne désaltère pas. Il ne reste pas grand-chose de ses boules d’agrumes, mais ils soutiennent son point de vue. Si le pamplemousse est si bon, pourquoi chercher un parfum à base de fruit enchanté ? Si un cadre familial qui croit pouvoir demeurer exclusivement en domaine sorcier la dépasse, elle sait ce que c’est que de choisir guidée par des pressions extérieures. Elle n’aurait pas pu annoncer à Psyché qu’elle arrêtait les sortilèges, ni à Ulysse qu’elle abandonnait la botanique ou les potions. Quelque part, sa filière avait été la seule conciliant les attentes de ses parents à ses aspirations, en incluant le vol – elle avait tout de même disputé presque deux saisons de Quidditch. Le bon équilibre magique entre la baguette et la nature. Elle ne regrettait pas. Objectivement, aucune autre voie ne l’avait tentée. Néanmoins, savoir que toute autre trajectoire l’aurait menée à lire de la déception dans un regard ou l’autre lui donnait l’impression de ne pas pouvoir se dire qu’elle n’avait pensé qu’à elle-même.

« J’ai intégré l’IMSM par la filière Sport et Soins. L’étude des moldus faisait donc partie du socle obligatoire. Quand on étudie les sciences magiques, il peut être intéressant de voir comment les moldus comprennent les choses. Y compris d’un point de vue scientifique. Ils n’ont pas le sortilège Pointe au Nord, mais ils ont réussi à détecter des forces intangibles magnétiques, et à les rendre visibles dans un objet tel que la boussole. Leur travail sur les transformations chimiques, pour comprendre quelles molécules mettre ensemble pour en former d’autres est fascinant… Il serait dommage de se priver de ces enseignements car moldus. » La science moldue n’était pas toujours applicable au champ sorcier, mais s’informer développait l’imagination, l’appréhension de certains problèmes. Ne pas maîtriser les sciences moldues à la hauteur des sciences magiques était sans doute un regret de Phœbe, qui collectionnait les pendules témoins de concepts qu’elle ne saurait expliquer aussi bien qu’un physicien moldu. L’étude des moldus à Poudlard permettait surtout d’en apprendre un peu sur leur mode de vie ; pas tant sur leur génie.

Avait-il vraiment été à deux doigts de postuler à l’Institut des Sciences Magiques ? se demande Hjúki en écoutant sa Sœur-de-Cœur. L’entendre passionnée des sciences, magiques ou moldues, ne lui donne pas la sensation de se reconnaître. Une partie de lui était séduite par la perspective de se plonger encore plus profondément dans la maîtrise de l’art des potions. La rigueur, la minutie dévouée à chaque étape d’un processus qui ne trahit pas. Il faut être délicat, attentif à chaque geste, chaque dosage, chaque découpe ; mais le respect des instructions porte ses fruits. Ce qu’il appréciait, c’était plonger son être dans la concoction, voir la magie prendre vie et forme dans son chaudron, constater, induire intuitivement des changements de texture et de couleur. Étudier dans des livres de chimie moldus des formules et décortiquer les processus sous cet angle ne l’attrayait pas tellement. Les inventions et découvertes scientifiques des moldus le touchaient bien moins que leurs arts. Que leur capacité à infuser quelque chose de plus magique que la Magie dans la musique, des récits, des vers, des images. Certaines peintures moldues rendent à leurs côtés fades les portraits qui envahissent les murs de Poudlard. Des histoires moldues rivalisent avec Beedle le Barde, explorent un monde plus vaste.

Deux ans plus tôt, le jeune Anastase n’aurait sans doute pas compris une famille refusant l’étude des moldus. Après le retrait des Spectres, il avait grandi avec Opa, sans contact avec sa famille de sang élargie. Par ses cousins sangs-mêlés, rencontrés depuis maintenant deux automnes, il avait appris le genre de famille de nés-sorciers irlandais dont il était issu. Que sa tante ‘traître-à-son-sang’ ait épousé un moldu lui avait valu un anathème de ses aïeux. Cet unique choix de vie avait empêché l’inscription au registre des Sangs-Purs à son rétablissement alors que l’arbre aurait été en conformité jusqu’alors. Au fond de lui, Hjúki avait été soulagé de se découvrir un membre de famille moldu, le père d’Anaël et Loïs. Auraient-ils rempli les conditions qu’il ne comprenait pas comment ce statut pourrait être convoité. C’était interdire à la jeune génération toute rencontre pouvant faire émerger un embranchement familial moldu ou né-moldu ; cloisonner son avenir et précisément risquer l’extinction de sa lignée. Malgré cette union, à cause des générations de sorciers bornés l’ayant précédé, il n’était pas impossible qu’une bonne partie des nés-sorciers irlandais soient des cousins au moins éloignés. Heureusement qu’il a échappé à ce destin de porteur d’un nom du registre.

Grâce à l’ouverture d’esprit Opa, il avait eu tout le loisir de s’extasier sur la culture moldue depuis son plus jeune âge, même sans en faire en partie.
« J’ai eu la chance de grandir dans un environnement sorcier où l’intérêt pour les moldus n’était pas un tabou. Il y a ce conte moldu, d’une jeune londonienne. Alice. Elle atterrit dans une pièce bordée de portes, et boit la potion qui lui permet d’adapter son gabari à la porte menant au Pays des Merveilles. Rester entre sorciers, ça reviendrait à demeurer dans le corridor sans oser franchir un portail qui n’est pas scellé en soit. Comme Alice, il faut s’adapter et on ne peut y rester pour toujours, mais il serait triste de s’arrêter au seuil. » En l’occurrence, son ignorance sur le monde moldu est plus importante qu’il ne l’aurait supposé ; le jeune adulte espère que les quelques informations lâchées plus tôt suffiront à la guider dans son entreprise. « Chaque endroit ayant ses spécificités, ce n’est pas suspect de demander des renseignements ou de ne pas connaître parfaitement la démarche. Une fois que la musique prend place, tout le monde oublie son voisin ou sa voisine. C’est le moment où les inquiétudes peuvent s’envoler. »

Coulure Saveurs PNJ
Je suis si facilement restée derrière les lignes rouges qu'on a tracées pour moi. Durant une longue partie de ma vie, je n'ai même pas pensé à les franchir, elles me paraissaient justifiées et normales. Ne pas s'intéresser de trop près au monde moldu, ne pas côtoyer ces êtres dépourvus de magie, ne pas s'y mêler. C'était simple, et longtemps je n'ai jamais remis en question ces injonctions négatives, qui m'enfermaient plus qu'elles ne me protégeaient. Peut-être n'étais-je également pas intéressée par ce qui pouvait se passer en-dehors de ce que je connaissais ? Peut-être n'étais-je tout simplement pas tentée ? J'avais déjà beaucoup à apprendre dans mon propre environnement. Pourquoi se pencher sur celui d'êtres que je n'avais pas le droit d'apprécier ou d'approcher ? Et pourquoi tout a changé ces derniers mois ? Pourquoi souhaité-je désormais enjamber ces lignes rouges qui ne m'avaient jamais posé problème ? Est-ce par intérêt scientifique, comme Phœbe l'avance ? C'est un point de vue qui pourrait se défendre et se justifier aux yeux des miens, eux dont le parcours est aussi tourné vers la recherche, la diversité des informations, le croisement des théories et la multiplicité des échelles. Ils comprendraient que je cherche à parcourir toute sorte d'idées. Mais l'accepteraient-ils ? Et est-ce ce qui motive ma volonté et ce qui arme mon courage ? Je n'en suis pas sûre.

Mon verre tourne entre mes doigts, comme si ce simple geste pouvait m'aider à penser.

« Je ne dirai pas que dans ma famille, nous nous privons de ces enseignements. Ils existent, sont utiles et ont leur importance. Mais peut-être qu'on ne les considère pas tout à fait à leur juste valeur... Cependant, il est vrai que dans les domaines scientifiques, les connaissances des moldus sont nécessaires, et la botanique le montre, puisque nous étudions aussi bien les plantes magiques que celles non-magiques. Nous vivons dans un environnement très semblable. »

Mais... Ah, Merlin ! Le mais persiste toujours. Ma famille placera sans cesse les connaissances moldues en dessous de celles sorcières, elles seront moins essentielles, moins nécessaires, moins novatrices, quand bien même elles leur seraient utiles. Il y a dans cette considération quelque chose de tout à fait naturel, comme si toutes les générations de sorciers qui avaient forgé ces idées les avaient rendues on ne peut plus vraies et justifiées. On ne les remet pas en question. Qui voudrait s'y risquer ? Qui voudrait s'opposer ? Même moi, finalement, je me rends compte que cela me met mal à l'aise, que peu importe où je souhaite aller dans mes désirs de changement, je ne parviens pas à me rendre au bout du possible, comme si j'étais retenue. Le seul fait d'en parler m'embarrasse. J'ai l'impression de m'attaquer directement à ma famille, et ce n'est pas ce que je souhaite, car je l'aime, quoi qu'elle dise. Tiraillée, je garde un pied sur la ligne rouge, regarde au loin mais ne m'y avance pas.

Alors, les propos de Hjúki résonnent fortement en moi. Il parvient à mettre le doigt sur mon problème, avec une justesse et une lucidité qui me font croire que ce souci n'est sûrement pas que le mien. Et surtout, qu'il existe des solutions pour s'en défaire, et qu'elles peuvent devenir miennes, elles aussi.

« Merci », murmuré-je, le regard quittant ma tasse pour retrouver les visages des deux étudiants.

Je ne veux pas être une Alice qui n'ose pas, qui reste dans le corridor à observer les portes, comme si elle était lâche ou déjà enfermée, je veux pouvoir franchir de nouveaux seuils, m'aventurer dans des Pays des Merveilles sans me sentir tirée vers l'arrière, je veux me libérer de ces injonctions qui m'entravent et me nuisent, sans craindre de ne jamais revenir, parce que quelles que soient les attaches dont je me libère, celle du sang perdurera, et à elle je ne pourrai jamais renoncer, à elle je retournerai toujours.

Je reprends avec prudence mon train de pensée vers la musique russe, plus confortable que celui qui revient à mettre en doute les convictions et les principes de ma famille. À mesure que je réfléchis, que j'imagine et que je me projette, j'en viens à gagner une certaine conviction, une assurance solide dont j'avais besoin, qui gomme toute trace de malaise de mon visage pour y dessiner une volonté que je n'avais pas dans la poche en arrivant, et que je ne pensais pas obtenir.

« Merci, répété-je comme si je ne l'avais pas dit plus tôt, je suivrai vos conseils et j'irai écouter cette musique russe. » On dirait presque qu'une promesse se construit. « Et je vous dirai ce que cela m'a fait, et aussi ce que j'en ai pensé. »

L'enthousiasme donne de la couleur à mon visage. Mon buste se redresse sans que je n'en prenne conscience, et une joie non dissimulée s'installe sur mes traits, à l'idée de ce qui m'attend. La musique de mes racines, les mélodies qui touchaient mes aïeux, , à portée de main. Je ne reculerai plus.

#466962Botaniste au Jardin de Draíocht