La jambe-poisson
Mi mai 2050,
@Gwendoleen Castle
@Gwendoleen Castle
Yesenia ouvrit la porte des toilettes abandonnées du deuxième étage. Celle-ci grinçait un peu, et aurait pu annoncer sa présence à quiconque s'y cachait. Soupçonneuse, elle tendit l'oreille, se concentrant sur le moindre souffle, ou minuscule pas de travers qui pouvait trahir la présence d'une personne. Après tout, il n'était pas rare de voir bon nombre d'élèves aller et venir dans ces commodités qui n'en étaient plus vraiment.
En effet, tout ici respirait l'abandon. Les tâches sur le miroir dissimulaient les points noirs des adolescents, brisé à quelques endroits, les robinets grinçaient ou fuitaient selon leur convenance, et quelques tuyaux abritaient d'étranges bruits semblables à des serpents glissants, qui pouvaient glacer le sang de n'importe qui à toute heure de la journée - ou de la nuit. Les fenêtres donnaient sur la forêt interdite, et cela offrait à l'ensemble de la pièce une sensation bien plus pesante encore.
L'adolescente entra nerveusement, son attirail dans les bras. Elle avança jusqu'à la première cabine et donna un grand coup dans la porte. Celle-ci s'ouvrit à la volée, dans un claquement bien distinct et tonitruant. Il n'y avait personne. Elle s'avança ensuite vers la deuxième, et fit de même. Quelque part, le bruit la rassurait, car il masquait les petits craquements qui la rendait un peu trop paranoïaque. Enfin, elle tapa son pied dans la dernière porte. Il n'y avait personne, là non plus. La voie était libre. L'adolescente soupira, et installa son petit chaudron sur la cuvette des toilettes, puis sa trousse de soin dans le lavabo qui lui faisait face.
Yesenia était à l'abris de toute question inutile pouvant lui faire perdre un temps précieux. La sorcière lança son carnet de notes au sol, et celui-ci s'ouvrit aléatoirement. Le carnet était griffonné de toute sorte de schéma du corps, bras, jambes, pieds se succédaient, parfois annotés, concernant quelques muscles ou os importants. Sur d'autres pages, des tonnes et des tonnes de listes d'ingrédients, certains sous-lignés plusieurs fois, ou entourés signifiant une importance différente. Il s'agissait là de plusieurs mois de travail de recherches au sujet des soins.
Aujourd'hui, la Serpentard voulait encore s'entraîner avec les sorts de soin. Ils étaient ce qu'elle maîtrisait le moins. La sorcière avait appris par coeur à réaliser onguents et baumes de soin, au détour de quelques cours de potion, et avait donc réalisé sa propre panoplie de petites potions régénératrices, qu'elle utilisait pour diverses utilisations. Ils étaient ses trésors, et elle en était fière.
Concernant les plantes médicinales, elle en connaissait un rayon. Lors de son retour dans la maison familiale, elle se promit d'installer ses plants dans la petite serre, au fond du jardin. La serre, bien qu'assez étroite, était inoccupée depuis plusieurs années, lorsque des étages de la maison Cooper avaient été magiquement ajoutés. Yesenia ne se rappelait qu'à peine avoir connu la petite serre dans un autre état que celui d'un vieux truc décrépi et abandonné.
Son entraînement du jour serait le sortilège des blessures mineures. C'était un sort appris en quatrième année, mais Yesenia avait besoin d'un peu plus de pratiques. Elle souhaitait que l'effet soit immédiat, et ne laisse ni cicatrice, ni croûte, ni quoi que ce soit.
Ce n'était rien qu'une petite entaille, rien de plus. Rien d'insurmontable, se répétait-elle. Elle glissa jusqu'au sol, baguette à la main, et sortit un vieux tissu de son sac à bandoulière. Ce tissu servait habituellement à essuyer l'encre de sa plume, en classe. Cette fois-ci, il était tout propre. Elle retira sa Converse, puis sa chaussette, observant sa cheville, puis son mollet, cherchant où elle pouvait se blesser sans avoir trop mal. Enfin, elle repéra un endroit. Elle roula le tissu et le mit en bouche, prête à mordre à pleines dents en cas de douleur trop intense.
Son coeur s'accéléra, elle prit un petit couteau qu'elle utilisait pour couper les ingrédients en potions, et s'entailla sur deux ou trois centimètres, pas plus. La griffe était vraiment légère, et Yesenia n'avait presque rien senti. Elle se permit d'enfoncer la lame un peu plus. Cette fois-ci, elle ferma les yeux, essuyant une larme qui s'écrasait sur sa joue gauche. La douleur était vibrante, piquante. Tous ses membres étaient tendus. Elle voulait en finir rapidement. Elle chercha sa baguette du bout des doigts, et retira vite son morceau de tissu de la bouche, tout en prononçant : « 'Piskey » avant de souffler sur la blessure qui piquait vraiment fort. « Foooors » prononça-t-elle sans le vouloir, alors que le souffle léger soulageait un peu le tout.
Quelque chose se produisait sur elle. Quelque chose de bien étrange. La douleur ne s'était pas apaisée. Elle s'était comme transformée. L'habituelle chaleur ressentie n'était pas présente. Yesenia avait l'impression d'être une potion en ébullition. Son mollet créait des sortes de bulles sous la peau. Elle ressentait des vagues de douleur plus ou moins intenses dans toute la partie de la jambe inférieure. Oups, pensa-t-elle. Mais il était trop tard. La transformation mit quelques secondes à s'achever, et Yesenia observa le spectacle, bouche bée.
La peau de sa jambe, habituellement lisse, avait désormais un aspect étrange, grisâtre, et humide. Des écailles étaient apparues. Yesenia fit des yeux ronds. Dans la précipitation, son sort n'avait pas été Episkey mais Piscifors. Elle tenta de se lever, mais sa jambe était en coton. Un coton caoutchouteux et désagréable. Comment se sortait-on d'une métamorphose sur humain ratée ? Il lui fallait du renfort. Elle n'avait jamais lancé un Reparifagex sur un sorcier, et, encore moins sur elle même.
Le sol des toilettes abandonnées n'était décidément pas le lieu le plus hygiénique, et Yesenia se rendit compte à quel point il avait été stupide de faire son expérience, ici, sur le carrelage humide d'on-ne-sait-quoi. Mais elle ne préféra pas y pensa. Elle rampa vers la porte qui donnait sur le couloir du deuxième étage. Elle finirait bien par tomber sur quelqu'un qui pourrait l'aider.
Là, dans l'entrebâillement de la porte, Yesenia attendit, jetant des regards furtifs sur sa jambe, qui l'inquiétait beaucoup. Que se passerait-il si elle restait ainsi ? Non il ne valait mieux pas y penser. Adieu l'Institut de Médicomagie et des Sciences Magiques. Qui accepterait une élève avec une jambe de poisson ?
Enfin, une silhouette bifurqua dans le couloir. C'était la chance de sa vie.
- Ppssst ! chuchota-t-elle, Par ici !