Pétillant comme un bon champagne E.M

Depuis combien de temps Alice n’avait pas profiter de la présence d’un chat tout ce qu’il y avait de plus traditionnel ? Au moins trois ans, pour sûr. Le fléreur de tante Elise ne rentrait pas dans l’équation. Cet animal était aussi froid que sa maîtresse et ne tolérait point les caresses si elles n’étaient pas accompagnées d’un tribut.
Un chat portant le nom d’une sucrerie aussi douce qu’une guimauve devait être bien différent.

La révérence de Erwan tira à Alice un rire bref, bas, presque tendre. La Française était joueuse, autant que puisse l’être une jeune sorcière de sang-pur de bonne famille cheffe de sa propre branche. Son amour du jeu, Alice le retrouvait dans les échanges avec les autres. Où l’aurait-elle trouvé, sinon en conversant ? Elle ne trouvait aucun plaisir à passer des heures devant un plateau d’échec, ou autour d’une baguette tourbillonnante à attendre que son extrémité ne désigne le malheureux qui devrait alors se ridiculiser. Alice s’y était déjà prêtée, par politesse, et n’en n’avait tiré qu’un agacement poli.
Non, Alice préférait les jeux d’esprits. De regards. Les passes d’armes verbales, les esquives élégantes, les provocations voilées. C’était là, dans ces échanges, qu’elle s’épanouissait pleinement.
Et elle reconnaissait en Erwan une disposition délicieuse à entrer dans cette danse.
A ce jour, Alice ne connaissait que deux personnes capables de jouer avec elle. Sa précieuse et vigoureuse Léonie, bien sûr. La belle française savait user de sa langue pour rendre chaque échange délicieusement brûlant mais auquel on se brûle volontiers, par défi, par goût du frisson. Avec elle, les mots mots valsaient, les répliques se heurtaient dans un feu d’artifice de malice et d’insolence.
Puis… il avait Thomas. Le maître en la matière.
Ses mots étaient des lames, des pièges, des murmures sucrés au goût de poison. Il jouait avec son interlocuteur comme un chat avec une souris. Il se permettait la paresse des grands fauves qui n’ont plus rien à prouver à leur proie. Alice lui dédiait toute sa maîtrise des mots.

Alice observa Erwan enfoncer sa clé dans la serrure de la porte rouge, son sourire ne quittant jamais ses lèvres. Après l’avoir remercié d’une génuflexion ravissante, elle se glissa à côté de lui pour s’engager dans sa demeure d’un pas léger. Son chapeau retiré et plaqué contre elle, ses lunettes dans sa main, Alice laissait son regard arpenter les murs de ce couloir. Elle s’avança jusqu’à l’unique ouverture qu’elle franchit d’un pas mesuré, presque cérémoniel.
Alice avait visité bien des demeures au cours de sa vie. Beaucoup de grands manoirs, parfois de petites maisons Sans-Pouvoir. Comme celle d’oncle Kenenth et Imogen.
L’appartement de Erwan était… eh bien, il était ce qu’il était. Alice ne ferait pas attention aux détails tant qu’elle n’en ressentirait pas la nécessité absolu. C’était impoli. Si des tableaux étaient accrochés aux murs, elle les contemplerait. Les photographies ? Non, certainement pas. Alors, Alice se contenta de découvrir le salon d’Erwan sans que son regard ne dérive jamais bien longtemps.

« Quelle charmante garçonnière », dit Alice dans un sourire en se tournant vers son hôte. Et rangée. Alice aurait souffert de pénétrer dans un lieu lui rappelant les dortoirs de Serpentard qu’elle avait jadis partagé avec Irisia. « Si monseigneur Malo dort, je ne souhaite pas le déranger. Quelle vilaine première impression je lui laisserai. »

Spécialiste en Lutin de cuir | Diplômée de Beauxbâtons | 2 ème année GEAD | Caméléon de 2050 & Romantique de 2050

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Voilà comment elle remerciait le fait qu’il lui ouvre les portes de son intimité ! En appelant ça une garçonnière ! Quel culot… Si Erwan n’avait pas commencé à s’habituer à l’humour de la jeune femme, il en aurait presque été vexé. Cet appartement n’avait rien d’une garçonnière ! Le jeune homme l’avait même regretté il y a quelques mois, mais maintenant que son fils y vivait, il s’estimait heureux que cet appartement ne soit pas rempli de souvenirs inappropriés. Il n’habitait là que depuis un peu plus de trois mois. Anjali avait débarqué avec un ventre gros comme ça à peine une semaine après son emménagement, autant dire que cet appartement ressemblait plus aujourd’hui à celui d’une colocation avec une femme bien plus ordonnée qu’Erwan qu’à une garçonnière… Et le jeune Londonien en était plus qu’heureux. Il aimait voir cet intérieur rangé, propre, lumineux, végétalisé autant qu’il l’avait pu, il s’y sentait bien. Anjali n’était partie que depuis le matin même, mais Erwan comptait bien se tenir à ces nouvelles habitudes. C’était après tout son premier logement, il se découvrait en étant seul et appréciait que chaque chose ait une place. Sûrement que d’ici une semaine ou deux, les habitudes désordonnées du jeune homme auraient légèrement repris le dessus, mais il était fort probable que cette expérience de cohabitation avec Anjali l’ait marqué à jamais.

Ils n’auraient probablement pas besoin de réveiller Malo. Entendre du bruit dans l’escalier suffirait sûrement à réveiller au moins son estomac… «Tu sais… Si tu lui donnes une tartine beurrée lors de ta deuxième impression, il oubliera totalement la première !». Alice serait-elle vraiment amenée à revenir ici ? Erwan l’espérait. Il prit les devants et entreprit de descendre l’escalier qui menait à l’étage inférieur. L’escalier donnait directement sur sa chambre et son lit, la cuisine, elle, se trouvait au fond à droite de la pièce, juste à côté de la porte-fenêtre qui menait au petit jardin de l’appartement. Comme il s’en était douté, Malo était en train de s’étirer sur son lit, signe d’un réveil balbutiant. Les deux pattes avant tendues, le train arrière relevé, il baillait encore quand Alice et Erwan arrivèrent en bas de l’escalier. Le matou avait dû dormir toute la journée, profitant pour la première fois depuis plusieurs semaines d’une journée complète de silence. Sans se soucier de savoir ce qu’Alice en penserait, Erwan s’adressa à son chat. «Coucou mon chat. Et oui, je suis pas tout seul. Ça va ? T’as dormi toute la journée non ?». S’il avait été seul, il se serait sûrement assis sur son lit pour caresser son chat, voire même allongé à côté de lui pour qu’ils partagent des coups de tête et autres moments de tendresse qu’Erwan partageait avec Malo, mais ce n’était pas le cas. Erwan s’approcha du bord de son lit et gratifia son félin d’une gratouille sous le cou, à laquelle Malo lui répondit d’un généreux ronronnement. «Voilà le fameux colocataire à fourrure. Tu conviendras de son extrême beauté. Je te prie de ne pas trop l’ébruiter, cela attirerait les convoitises des voleurs de chats de la région…».

Oui, Erwan était dingue de son chat. Ils partageaient tous les deux des années de complicité et de soutien l’un pour l’autre. Ce n’était clairement pas la facette qu’il pensait montrer aujourd’hui à Alice, mais comment aurait-il pu être plus intime avec elle qu’en la laissant assister à leur interaction ? Erwan se dirigea vers la porte-fenêtre qui donnait à l’extérieur pour l’ouvrir et aérer la pièce, laissant le loisir à Alice d’approcher Malo si elle le souhaitait. Le jardinet était merveilleux, malgré sa modeste taille, il y avait un coin d’herbe et deux arbres qui procuraient assez d’ombre pour s’y abriter en pleine après-midi. «Est-ce que tu veux un thé ou quelque chose ? Ou bien on reprend notre route vers le Pitiponk ?». Ce n’est pas qu’il était mal à l’aise d’être ici avec elle, il se sentait finalement heureux de pouvoir lui montrer où il habitait, son chat et donc ce qu’il avait de plus privé, mais Erwan ne voulait pas qu’Alice puisse se sentir piégée… Elle s’était déjà offusquée du fait qu’il ait pu ne serait-ce qu’imaginer qu’ils s’endormiraient tous les deux ensemble en écoutant le bruit des vagues, alors maintenant qu’ils étaient tous les deux à portée de son lit… Lui proposer de repartir directement permettait de préciser sans ambiguïté ses intentions. Bon… le lit semblait tout de même les regarder comme s’il avait senti cette tension qui virevoltait entre les deux… Mais le regard du lit était complètement indépendant des intentions d’Erwan ! Parole de Poufsouffle !

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Alice suivit Erwan dans les escaliers, de belle robe de dentelle et de tulle brodée pincée entre ses doigts blancs pour éviter une chute malencontreuse. Quand bien même elle ne doutait pas de la réactivité de l’ancien Poufsouffle pour la rattraper si elle venait à tomber, il était parfaitement hors de question de s’infliger telle honte. Jusqu’à présent, elle n’avait fait preuve d’aucune maladresse, autant continuer à apparaître comme l’élégante dame de bonne famille qu’elle était.

Les voila à présent tout les deux dans la chambre d’Erwan et, visiblement, celle de monseigneur Malo. Il était là, occupé à s’étirer de tout son long après une probable sieste qu’Alice lui envierait à la fin de la journée.
Alice observa avec un regard attendri l’animal bientôt rejoint par Erwan. Comme il était beau de voir une sincère affection d’un sorcier pour son ami à quatre pattes. Alice souriait sans chercher à garder pour elle l’émotion que lui procurait un moment si pur. Elle même n’avait pas ce genre de relation avec les créatures qui peuplaient sa vie.
Adonis, Le fléreur de tante Élise était froid comme le marbre et ne montrait aucun intérêt pour Alice
Althéa, sa chouette, était la douceur personnifiée mais n’avait pas d’affection particulière pour sa maîtresse.
Corvenin ? Celui ci, Alice n’y songerait pas. L’hippogriffe était vicieux et prenait bien trop de plaisir à la tourmenter de quelque manière que ce soit. Peste soit de ce volatile misogyne.

« C’est promis, je garderai le secret du chat Malo », répondit Alice à voix basse, dans une oeillade joueuse en brassant l’anglais et le français.

Elle attendit qu’il daigne s’éloigner du lit pour s’en approcher. Il aurait été bien mal vu de l’y rejoindre. Alice avait déjà toute conscience de l’inconvenance de la situation. Une jeune fille ne devait point se trouver dans la chambre d’un jeune homme, quelque soit la raison.
Sa robe pincée entre ses doigts, Alice s’accroupit à côté du lit. Le tissu s’étalait autour d’elle en une rivière rouge vermeille, donnant l’impression à la sorcière d’avoir les pieds dans une marre de sang séché.
Elle tendit une main vers l’animal dans un sourire. Elle ne le caresserait pas sans sa permission. Malo était ici chez lui, Alice serait bien impolie de le forcer à avoir une interaction physique avec lui.
Et puis, aussi adorable semblait-il être, il était hors de question de quitter l’appartement d’Erwan avec de vilaines griffures. Alice n’avait pas d’essence de Murlap sur elle.
Mais lorsque le chat consenti à la laisser le caresser, toutes les angoisses d’une peau meurtrie s’envolèrent. Elle le laissa se frotter à ses doigts, son visage irradiant d’un attendrissement réel.

« Bonjour, Malo… oh, que tu es beau… Tu sais, tu es le deuxième chat que je rencontre qui porte un nom d’aliment. Je ne sais pas à quoi pense vos propriétaires Poufsouffle lorsqu’il vous regarde… » Elle lui sourit, amusée, attendrie, absolument émoustillée à l’idée d’être face à une créature aussi adorable.

Alice tourna la tête vers Erwan, avant d’observer le jardinet dont il disposait. Cet appartement était un véritable trésor niché au coeur de la grande Londres.

« Non, je te remercie. Je ne voudrais pas m’imposer ici plus que nécessaire mais… le chat, tu comprends… qu'est-ce que tu peux être beau... je passerai bien toute la journée à te caresser… que tu es doux… » Alice s’était déjà détourné pour sourire à ce merveilleux félin.

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Malo n’était toujours pas un nom d’aliment… Mais comment Erwan aurait-il pu décemment nier que les clichés sur les Poufsouffle et la nourriture étaient un peu vrais. On dit souvent que derrière chaque cliché se cache une part de vérité, ce n’est pas vrai, mais ça l’était concernant les jaunes et noirs. Malo semblait apprécier Alice. Le contraire aurait alerté Erwan, Malo était une bonne patte qui ne refusait presque jamais une caresse. Il avait après tout grandi à Poudlard où il déambulait nuit et jour entre les dortoirs, la salle commune et probablement tous les autres endroits où il était susceptible de trouver de l’attention ou à manger. Mais il s’était déjà renfrogné face à de jeunes années qui voulaient l’embêter, Erwan en avait donc conclu qu’il était capable de sentir les intentions des gens et de se défendre. À dire vrai, le jeune homme prêtait sûrement bien plus de qualités à son chat qu’il n’en avait vraiment. L’amour peut parfois vous voiler la face. Et Erwan n’arrivait plus à chasser cette question de son esprit. Était-il en train de se voiler la face ? Probablement, mais il espérait que non. Si c’était le cas, cela voulait effectivement dire qu’il tombait amoureux, mais ça n’avait pas de sens… Pourtant il était là, à contempler la beauté d’Alice, accroupie devant son lit en train de caresser son chat… Mais pourquoi tomberait-il amoureux d’une femme qui lui avait clairement fait comprendre que l’attention des hommes la révulsait autant que leurs intentions ? Non. C’était si dur à accepter. L’idée était insupportable. Mais il fallait se rendre à l’évidence… Il avait voulu éviter son appartement, depuis qu’ils étaient rentrés ici, l’idée de tenter quoi que ce soit ne lui avait pas traversé l’esprit. Alors oui, des images passaient en flash dans sa tête, mais jamais il ne tenterait quoi que ce soit… Le Erwan des dernières années n’était pas comme ça, oh non ! Celui qui n’était pas amoureux aurait tenté quelque chose, fait une allusion à ses draps, aurait cherché à savoir si la moindre porte était ouverte… mais il savait déjà. Alice était une forteresse fermée à triple tour, gardée par des sorcières qui tireraient à vue sur le moindre manant qui oserait s’approcher à moins d’un kilomètre. Et pourtant…

Il le sentait. Son cœur qui s’emballait, qui semblait se débattre d’être trop petit pour contenir de si grands sentiments. Sa robe à ses pieds qui semblait dessiner un parterre de pétales de roses rouges, le sourire franc et si vrai qu’elle avait en regardant son chat, tout ça lui inspirait tellement plus qu’un simple plaisir visuel. Ça remuait en lui quelque chose d’intense, quelque chose qu’il ne pouvait pas prendre pour une simple attirance amicale ou physique. Car après tout, ça aurait pu être ça… Une attirance qui rapproche deux personnes qui deviennent amies, Erwan avait plusieurs amies femmes où il ne régnait aucune ambiguïté. Et d’autres plus ambiguës, il est vrai, mais ce n’était pas ça qu’Erwan ressentait à cet instant. L’ambiguïté résidait toujours dans l’attirance fugace d’un physique attrayant. C’eût été si réducteur de qualifier ce que ressentait Erwan comme une vulgaire attirance physique pour Alice. L’attirance était là, il dévorait son corps des yeux, il l’enveloppait de sa tendresse pour en flatter chaque centimètre carré, mais ô désespoir, il n’y avait pas que ça. Il aurait donné tellement pour qu’il n’y ait que ça… Si ce n’était que ça, il pourrait avancer, avancer dans sa vie en se retournant sereinement pour regarder ce souvenir avec une agréable nostalgie. Mais… il y avait… de l’amour. Merde. Était-il le plus stupide de tous les stupides ? Eileen l’avait laissé en pièces. Il savait comment tout ça terminait. Mille pièces de lui-même éparpillées à même le sol pour qu’on puisse les piétiner avec plus de facilité. Il avait bien réussi à les recoller, mais le résultat n’était pas le même que le modèle de base… Il s’était juré de ne plus ressentir ça. C’était une chose. Mais on ne décidait pas quand on tombait amoureux… L’amour ne semblait connaître aucune promesse à soi-même, aucun déni, aucun rejet qui ne sache le stopper. Cela, Erwan voulait bien l’entendre. Mais il tombait amoureux probablement de la pire personne dont il pouvait tomber amoureux.

N’importe quoi ! Comme une musique similaire à celle que font les vagues, infinie, cette dualité faisait danser les pensées d’Erwan depuis… depuis qu’Alice était arrivée dans son coin de Bretagne, en fait. Cela avait continué sous une forme de déni après qu’elle l’eut quitté, laissé sur place avec cette vérité qui venait à peine au monde. La colère avait pris la suite une fois rentré à Londres, mêlée d’incompréhension et de rejet face à l’évidence qu’il ne voulait pas voir. Et maintenant ? La joie de la revoir et cette fichue réalisation. La dualité entre la fatalité et l’espoir. C’était comme si à chaque instant, il réalisait à nouveau ce qui lui arrivait. Il avait plusieurs fois déjà choisi de suivre la lumière en lui, la voie de l’espoir, chassant temporairement ses questionnements et doutes profonds qui revenaient pourtant à la charge avec lucidité. Pourtant, cette fois c’était différent. Jusqu’à présent, toutes les fois où il avait décidé quoi faire de ses sentiments, cela n’avait rien de définitif. Il sentait que l’instant présent était chargé d’une intensité inédite. De nouveau, il était face à cet embranchement. Une voie le menait à sa perte, l’autre le menait à se trahir lui-même pour ne pas courir à sa perte. Mais il avait compris maintenant. Il était amoureux. Le choix qu’il allait prendre était sans retour. Il fallait arrêter de tergiverser, les métaphores, et enfin poser les choses telles qu’elles étaient. Soit il rejetait Alice, pour se protéger, pour la préserver, pour éviter de la souffrance. Soit il embrassait ses sentiments, acceptant la douloureuse agonie de l’amour, l’incertitude de ne jamais être aimé en retour… Voilà qui était clair. Le véritable choix était posé dans son esprit, et choisir c’était renoncer. Il n’y avait plus de retour en arrière possible. Soit sa perte, soit se trahir… La pauvre, elle parlait à Malo sans se douter du combat interne que menait son hôte, sans se douter que son choix l’impacterait d’une façon ou d’une autre.

Son choix était fait. Et Erwan découvrit, une fois l’avoir pris, qu’un autre s’imposait à lui. Étant donné qu’il avait choisi sa perte, il pouvait choisir de le déplorer ou de s’en réjouir. Le défaitisme ou l’optimisme. Ah… Ce n’était en fait pas un choix. Erwan avait beau avoir choisi sa perte, il n’en restait pas moins Erwan. «Tu ne t’imposes pas du tout ! C’était un plaisir de t’accueillir ici et de te présenter Malo. Maintenant tu sais où c’est, sens-toi libre de revenir quand tu veux, la porte te sera toujours ouverte. Si t’es prête à le caresser toute la journée, Malo sera également ravi de te revoir !» Erwan entreferma la porte-fenêtre pour que Malo puisse aller et venir comme il voulait. «On y va ?». Un beau moment les attendait au Pitiponk.

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Alice aurait vraiment pu passer des heures à caresser Malo. Les longs doigts blancs s’enfonçaient dans le pelage du félin, sans jamais lui imposer. Elle préférait le laisser se mouvoir contre elle. Quand bien même elle adorait le contact des animaux, jamais Alice n’aurait l’audace de leur demander plus que ce qu’ils étaient prêts à lui donner.

La française tourna enfin la tête vers Erwan à qui elle offrit un beau sourire, son attendrissement marquant encore son visage. Elle n’aurait su dire qui était le plus adorable des deux.
Malo et ses ronronnements… ou bien Erwan et sa belle énergie ?
Tout opposait les deux sorciers, et pourtant Alice se sentait bien à son contact. Elle se sentait un peu plus libre, un peu plus honnête, un peu plus légère. C’était un curieux sentiment qu’elle etait persuadé d’avoir déjà vécu.
Comme ce semblant d’aiguille qui venait de la piquer entre deux côtes, là, près de son cœur.
Quelque chose lui manquait. Elle ne savait quoi. Quelque chose. Une pensé. Oui, comme une pensé.
Elle aurait volontiers pensé à quelque chose, mais à quoi ? Un souvenir ? Alice ne parvenait pas à trouver lequel.
Et puis, comme il était venu, ce quelque chose disparu.

« Alors je me ferai une joie de venir te saluer, un jour. Mais pas avant que tu ne sois rentré du travail, c’est promis. »

A contre cœur, Alice récupéra la main qu’elle avait laissé à Malo. Elle prit appui sur le lit et se releva, lentement car, même si elle se sentait bien avec Erwan, elle n’en demeurait pas une dame.
Alice gratifia le compagnon d’Erwan d’un « à bientôt, Malo » accompagné d’un sourire presque douloureux. Oh, comme elle aurait aimé s’allonger sur ce lit avec lui et passer des heures à l’écouter ronronner ! Il fallait à tout prix qu’elle parle avec Aliosus de la possibilité d’adopter un chat. Ou peut-être un chien. Quoi qu’un chat soit un choix bien plus judicieux. Les deux cousin seraient amenés à passer leur journée à la Grande École de l’Art du Duel. Il était parfaitement hors de question d’avoir un chien pour le laisser seul toute la journée. Un chat etait bien plus indépendant.

Alice lissa à nouveau sa robe, s’assurant que tout soit parfaitement en place. Que les dentelles retombent correctement. Que le tulle brodé soit bien en place. Elle prit ses longues boucles blanches et les replaça sur son épaules. Ah, aussi beaux soient-ils, ils avaient tendance à n’en faire qu’à leur tête. Comme si l’esprit même de Grand-Mère Elisabeth était attaché à chaque cheveu.

Alice leva les yeux vers Erwan, ses doigts encore dans ses boucles. Elle resta un instant comme cela, à fantasmer un de ces sourire qu’elle aimait tant … avant de rejoindre les escaliers, et de les monter.
Elle n’avait même pas prit la peine de tenir sa robe.

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Le travail qu’il avait effectué ces derniers temps au magasin Weasley, Farces pour sorciers facétieux, était relativement exemplaire, ce qui expliquait sûrement que Fred l’ait laissé partir de la sorte. Ça, plus le fait qu’il le soupçonnait d’avoir clairement espionné sa discussion avec Alice. Mais bon, ça valait le coup. Il serait néanmoins préférable qu’Alice choisisse plutôt les horaires où il ne travaillait pas… Cet emploi était sûrement dérisoire à ses yeux de future diplômée de la Grande École de l’Art du Duel, mais c’était tout ce qu’Erwan avait et il ne pouvait pas vraiment espérer mieux pour le moment. Au fond de lui, il espérait toujours monter sa propre boutique, avec ses jeux, ses créations, mais la vie lui apprenait, semble-t-il, à faire preuve de patience. «Oui, c’est mieux si j’ai fini le travail. Ils ne me laisseront pas partir comme ça à chaque fois… Après, comme t’as vu quand on est rentrés, je ferme la porte comme un moldu… Maintenant que Malo te connaît, un alohomora et il te laissera rentrer contre quelques caresses.». Oui, il venait de donner tacitement son autorisation à Alice de passer quand elle voulait. Probablement qu’il pourrait faire la même chose avec ses amis, mais il ne l’avait pas fait. Ça ne lui semblait pas fou de prime abord ; il s’était habitué à vivre en internat et à voir défiler grands et petits Poufsouffle dans son espace de vie. Mais c’était plus que supporter les chaussettes de Calum ou les peluches de Brynn, on parlait là de permettre à une jeune femme d’aller et venir comme bon lui semblait dans son intimité. Oui, ça faisait sens pour Erwan et il ne regrettait pas ses mots. Parce que c’était Alice, évidemment. Jamais il ne permettrait à une autre femme de pouvoir disposer de son appartement de cette façon. Probablement qu’Alice n’en ferait rien, mais elle savait qu’il le pensait, et c’est ce qui comptait. Erwan avait été franc jusqu’à maintenant ; elle pèserait de son côté le poids de cette proposition.

Alice salua Malo, qui la regarda d’un air curieux. Erwan connaissait ce regard, c’était celui de l’incrédulité de voir les caresses s’arrêter. Ça arracha un petit rire à Erwan qui lui fit plisser les yeux. Voilà qu’ils étaient deux désormais à connaître la douloureuse sensation d’avoir touché à la peau de la jeune femme et de la voir partir avant d’en avoir eu plus. Malo ne mesurait pas sa chance, il en avait eu plus que son maître… Erwan était presque jaloux, avant de se réjouir que Malo ait joué un rôle d’allié en amenant Alice jusqu’à chez lui. Ils formaient vraiment une belle équipe. Tout comme Malo, Erwan regardait Alice s’apprêter à nouveau pour sortir, comme elle semblait le faire à chaque fois. De la tendresse pouvait se lire sur son visage, il admirait autant le résultat que la persévérance avec laquelle elle faisait attention à toujours paraître comme elle l’avait décidé. Puis, d’un coup, elle se dirigea vers l’escalier et monta les marches une à une, oubliant de tenir sa robe contre elle comme elle le faisait habituellement quand elle se déplaçait. Erwan regarda ses jambes disparaître dans la montée de son escalier, avec un sourire désabusé et des yeux rêveurs. Malo, lui, lâcha un petit miaulement de désapprobation. Erwan se pencha vers lui et chuchota. «Je sais ce que ça fait… T’inquiète, tu la reverras encore. Il se releva non sans déposer une gratouille sur le sommet du crâne de son chat, puis, continuant de chuchoter, mais plus pour lui-même que pour Malo J’espère vraiment…». Puis il se dépêcha de grimper les marches deux par deux pour ne pas qu’Alice ait le temps de se demander ce qu’il faisait encore en bas.

Une fois en haut, Erwan voulut briser la glace au cas où Alice avait eu le temps de se demander ce qu’il faisait. «Désolé, Malo était triste de te voir partir si vite. Je l’ai rassuré en lui disant que tu tenais tes promesses et que même quand tu disparaissais trop rapidement, tu revenais.». Le sourire qui accompagnait cette habile vérité était taquin. Il se plaisait à jouer de cette nouvelle sensation d’acceptation de ses sentiments. Quoi de plus beau que le jeu avec la personne qu’on aimait ? Il se dirigea vers la porte en frôlant Alice, lui ouvrant la voie pour qu’il puisse fermer la porte derrière elle. Ça, c’était la version facile et évidente. Il voulait surtout profiter de la vision de voir Alice dans son salon. Imprimer pour toujours cette Alice souriante, manifestement heureuse d’être avec lui, chez lui… Il savait, en acceptant ses sentiments, qu’il s’apprêtait à vivre de longs moments de solitude. Combien de temps s’écoulerait-il avant qu’il ne la revoie ? Une semaine ? Un mois ? Un an… ? Il ne pouvait pas le savoir. Mais il ne vivrait que dans l’attente de voir ce prochain moment arriver. En attendant, il devait profiter de chaque seconde. De chaque image qu’il garderait quelque part dans sa mémoire pour se rappeler ce choix qu’il avait fait une après-midi de juillet. Chaque image était un cadeau qu’il chérirait jusqu’à ce qu’elle lui en offre d’autres. «Si madame veut bien se donner la peine…». Le Pitiponk se languissait de leur absence.

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Arrivée en haut des marches, Alice fit quelques pas dans le salon pour ne pas donner sa silhouette à voir à Erwan. Elle aurait pu passer pour une dominatrice sur son trône comme elle le faisait parfois avec Damiano. Au fil des années, la jeune sorcière avait apprit à faire attention à chaque détail car chacun cachait un message. Aussi ne laissait-elle aucune place à une hypothétique mauvaise interprétation. Lorsque l’on possédait les codes, tout était plus simples. Erwan, lui, ne les avait pas. Il ne venait pas du même monde qu’Alice. Sa vie à lui était un quotidien simple. Alice l’enviait car lui ne s’endormait pas en repassant chaque interaction qu’il avait eu dans la journée, à la recherche d’un élément qu’il aurait pu manquer.

Alice profita de l’absence d’Erwan pour enfin observer l’environnement dans lequel il évoluait. Elle souriait, imaginant le jeune homme dans son quotidien, parler à son chat avec une voix aiguë qu’elle était persuadé qu’il aurait utilisé tout à l’heure si il n’avait pas eu Alice comme invitée. Il semblait proche de Malo, suffisamment proche pour se comporter avec lui comme il ne le ferait avec personne. Alice s’estimait heureuse qu’il lui laisse deviner l’amour qu’il éprouvait pour son chat.

Entendant des pas dans les escaliers, Alice se fit plus droite et se tourna vers Erwan qui en émergeait. Elle lui sourit, attendrie à nouveau par l’image de l’homme se penchant au dessus de son chat pour la rassurer. Les lèvres d’Erwan étaient ourlées d’un sourire malicieux qui amusa Alice.

« En effet, je reviens toujours. Peut-être même que la prochaine fois, je lui rapporterai un petit cadeau ? »

Quel présent pouvait trouver grâce aux yeux d’un chat qui, déjà, avait la chance et le privilège de partager son toit avec un gentil colocataire ? Peut-être un jouet avec des plumes ? Ou bien un petit coussin plein d’herbe à chat ? Alice y songerait plus tard. Le Pitiponk les attendait.

Le corps d’Erwan frôla le sien alors qu’il rejoignait la porte. Son odeur flottait encore autour d’elle lorsqu’elle se tournait pour le rejoindre. Les souvenirs de leur soirée partagée en Bretagne se rappelaient à elle. La veste qu’il avait posé sur ses épaules pour la protéger du froid, ses doigts sur sa joue, son rire franc et sincère, le contact de sa peau sous ses lèvres… et le fait qu’il etait père d’un enfant non désiré, conçu avec une femme d’un soir.
Lors de la leur, Alice avait été rude avec Erwan, utilisant sa sincérité contre lui. Pour se protéger, bien sûr. Elle ne se flagellerait pas pour cela. Alice avait bien agit. Alice avait agit comme elle devait le faire. Les hommes ne voient en elle qu’un nom sur un registre ou un corps dans une couche. Voilà tout. Erwan ? Erwan…
Comme la voyait-il, au juste ?
Appréciait-il suffisamment sa compagnie pour voir autre chose qu’une Sang-Pure aux jolis atours ?

Alice suivit Erwan. Elle s’arrêta devant lui avant de sortir, appréciant le voir poursuivre ce petit jeu dans lequel ils s’étaient naturellement lancé depuis leur rencontre, là, sur la terre de leurs ancêtres françaises. Quelques centimètres seulement entre eux, et Alice n’en tirait aucune gêne.
Sa tete légèrement basculée en arrière pour apprécier son regard, elle lui tendit un sourire. « Quel gentleman… » murmura t-elle du bout des lèvres, avant de sortir dans la rue. Son chapeau et ses lunettes de nouveau bien en place, Alice se sentait prête à poursuivre ce charmant moment en compagnie d’Erwan.
Le cœur léger et le sourire aux lèvres.

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Elle était venue se placer devant lui, à quelques centimètres seulement. Elle aimait ce jeu autant que lui, il le voyait, il le sentait. Il fallait être aveugle pour ne pas le voir… Mais jouaient-ils avec les mêmes règles ? Certainement pas. Son cœur battait la chamade. Son cœur, désormais seul capitaine d’un navire trop grand pour son expérience, hurlait des ordres contradictoires à tous ses matelots… D’un côté, il disait à son corps de bondir, il tentait de l’animer d’un mouvement vers l’avant, tous ses efforts étaient concentrés sur le fait de pousser Erwan vers Alice. Elle était si proche, trop proche… Son cœur, ce perfide tyran, aurait sacrifié père et mère pour jeter Erwan contre le corps de sa bien-aimée. S’il avait pu faire d’Erwan sa marionnette, il aurait enlacé ses bras autour de la jeune femme, un derrière son cou et l’autre dans son dos pour pouvoir l’embrasser avec toute la passion que contenait ce monde. Mais c’était sans compter sur les informations qu’il envoyait à son cerveau, un organe bien plus expérimenté et aguerri que son jeune et fougueux cœur… Lui, contenait tout ça. À contrecœur, avec la plus grande difficulté, mais il demeurait le dernier rempart à la bêtise de l’impatient cœur d’Erwan. Bien sûr qu’il fallait le retenir… Alice jouait effectivement, mais pas avec les mêmes règles. Peut-être même le testait-elle. En se plaçant si proche, en inondant ses narines de son envoûtant parfum, en provoquant chez lui ce qui lui donnerait une raison de le repousser.

C’était impossible qu’elle ne sente pas cette tension qui maintenait Erwan à sa place tout en le gardant pendu à ses lèvres. Il menait un combat intérieur qu’Alice devait forcément sentir… Cela expliquerait qu’elle finisse par se détourner de lui. Son murmure… gentleman… Erwan le ressentait à la fois comme sa façon de lui dire que tout ça lui plaisait, mais également comme une marque d’approbation. Comme pour lui dire qu’il avait bien fait de ne pas écouter son cœur… Une fois qu’Alice eut quitté le pas de la porte, Erwan lâcha une discrète mais profonde expiration de soulagement. Il avait résisté à l’irrésistible. Il leva les yeux au ciel, réalisant qu’il était fou de s’imposer cela, puis, une fois qu’il eut fermé la porte à clef, rejoignit la belle Alice. Il pouvait à nouveau se mettre à côté d’elle, à la même distance qu’elle l’avait fait ; marcher côte à côte n’impliquait pas du tout la même chose que de faire une pause l’un en face de l’autre avec si peu de distance entre eux…

Il leur restait un petit quart d’heure de marche avant d’arriver et Erwan comptait bien profiter de chaque regard, de chaque effluve, de chaque instant. Alors qu’ils reprenaient leur route, Erwan, encore sous le choc de cette épreuve qu’il avait passée au prix d’un gigantesque effort, se demandait ce qui l’avait retenu… Il n’avait connu dans sa vie qu’une seule histoire d’amour. Elle avait débuté de façon épistolaire, loin du corps, et anonyme. Ainsi, quand Eileen et Erwan avaient découvert leurs identités, un romantique baiser était venu sceller ce qu’ils éprouvaient mutuellement. Un baiser… N’était-ce pas la marque physique ultime de l’engagement amoureux de son cœur ? Non… Erwan en avait échangé plusieurs sans que jamais son cœur ne donne le moindre signe de vie. Tout résidait dans l’intention donnée à un baiser. Il découvrait à l’instant que son unique histoire d’amour ne constituait pas une règle, comme s’il y avait une loi de l’univers qui rend toutes les histoires d’amour similaires. Ce premier baiser avec Eileen avait été une évidence, si ça devait arriver, ça ne le serait pas avec Alice. Cela rendait-il son amour pour la Française moins délicieux, charmant, élégant, moins fort ? Pas du tout. Il savait maintenant que ce qu’il avait vécu dans le passé était le fruit d’une douce insouciance, un cadeau trop parfait rendu possible par leur jeune âge, la protection du château et leur inexpérience. La relation qui se dessinait entre Alice et Erwan, peu importe la direction qu’elle prenait, était une relation d’adulte, avec ses implications, ses complications, ses imbrications… tout cela semblait bien compliqué… son regard vers le ciel en quittant son pas de porte en était également l’expression. Mais comme l’heure n’était pas au compliqué, Erwan chassa de sa tête cette question à laquelle il ne trouverait probablement pas de bonne réponse. Il s’était retenu par peur qu’Alice ne lui laisse pas la chance de montrer à quel point il pouvait la rendre heureuse. Voilà, cette réponse faisait largement l’affaire pour le moment. Si le jour béni où il pourrait goûter ses lèvres se présentait, il le saurait ! Aujourd’hui était le jour du travail buissonnier, de l’agréable marche londonienne et de la promesse d’un beau moment à l’ombre de l’arbre de la cour du Pitiponk. Un beau jour en résumé. «Est-ce que tu connais la chanson “Fais l’hippogriffe” des Bizarr’s Sisters ?». La question pouvait paraître anodine, mais elle ne l’était pas tant que ça…

Voyageur amateur ~ Digne héritier de l’esprit Weasley ~ commerçant en herbe

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Alice ignorait combien de mètres encore les séparait du Pitiponk. Bien qu’elle soit pressée de découvrir ce bar, elle n’aurait accélérer le temps pour rien au monde. La compagnie d’Erwan lui plaisait suffisamment pour qu’elle soit prête à s’arrêter à chaque rue, chaque boutique, tant qu’il était à ses côtés pour lui sourire.
Ce qu’il pouvait être beau, son sourire.
Il n’était pas goguenard, comme celui de Thomas.
Il n’était pas joueur, comme celui de Léonie.
Il n’était pas paternel, comme celui de Père.
Il n’était pas faux, comme celui de tante Elise.
Il était sincère. Comme le chant d’un coeur heureux de battre un jour de plus dans une vie qui lui plaisait. Alice ne prêterait pas ce sourire à la simplicité d’un esprit, mais plus à la douceur d’un homme qui est seulement heureux d’être.
De quoi qu’il puisse s’agir, son sourire plaisait à Alice, et l’invitait à sourire elle aussi.

Ce qu’elle fit lorsque la marche reprit, sans qu’elle ne parvienne à s’en débarrasser. Elle était tout simplement heureuse d’être là, avec lui. Il était un second souffle dans le tumulte de sa vie.
Serait-il le même si il savait qu’Alice s’apprêtait à changer le cours de sa vie ?
Daignerait-il la contempler avec ce même regard si il pressentait quelles envies belliqueuses se tapissaient derrière son sourire ? Par Circée, pouvait-il seulement imaginer que sous ses belles boucles blanches qu’il semblait aimer se cachait des envies de révolte ?
La repousserait-il ? Rejoindrait-il son combat ? Tenterait-il de la dissuader de renverser un gouvernement oppressif ?

Alice ne voulait pas songer à cela. Pas maintenant. Pas avec Erwan. Elle voulait continuer à sourire devant le sien. A sentir son bras effleurer le sien. A entendre ses rires. A le voir jouer à un jeu presque enfantin. Presque.
Erwan devait être une épaule sur laquelle se reposer, pas un bras à armer.

Alice leva les yeux vers Erwan en entendant sa drôle de question. Fais l’hippogriffe des Bizzar’s Sisters ? Alice réfléchit, ses yeux levés vers le ciel d’Eté.

« Les Bizzar’s Sisters… », répéta t-elle en cherchant dans ses souvenirs. Elle se souvenait qu’il s’agissait d’un vieux groupe de rock qu’écoutait oncle Kenneth. Elle se souvenait du jeu de ses épaules oscillant de droite à gauche alors qu’il cuisinait au rythme des riffs d’une guitare électrique. Des ma-ma-ma-ma qui sortaient d’entre ses lèvres lorsqu’ils étaient en voiture, sans que le poste radio ne fonctionne. De son indignation lorsque Imogen comparait ce vieux groupe tout claqué à l’un des siens, tout aussi ancien. Le coeur serré, elle se souvenait également du couple dansant dans le salon sur la voix de ce chanteur lorsque passait une chanson d'amour.
Les longs doigts diaphane d’Alice se levèrent un peu devant elle, cherchant à accompagner ses vagues souvenirs de mélodie. Ils pianotaient dans l’air, avec lenteur, comme si les touches d’un piano invisible était apparu. Alice faisait cela souvent, peut-être trop. Parfois, elle n’avait pas même conscience de ces gestes là.

« Je les connais, oui… mais je ne pense pas être capable de te donner le moindre titre. Je n’écoute que très peu de groupe sorcier. » Elle lui sourit, un peu déçue d’elle même. Elle aurait aimé suivre la discussion qu’il avait désiré lancé. « Pourquoi cette question ? Est-ce que le Pitiponk use de nécromancie pour réanimer des musiciens sorciers pour faire l’animation..? » Un peu d’humour noir n’allait tout de même pas offenser Erwan, n’est-ce pas ?

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Erwan ne fut pas très étonné qu’Alice ne connaisse pas ce titre d’un très ancien groupe de rock sorcier. Lui-même ne les connaissait pas avant qu’il n’ait été invité à rentrer au Pitiponk. Il lui avait d’ailleurs fallu plusieurs visites au pub pour retenir le rythme de cette chanson-là particulièrement. À vrai dire, c’était la seule chanson d’eux dont il connaissait aussi bien le rythme. Erwan rit à la remarque d’Alice. L’idée qu’il puisse avoir choisi un bar aux mœurs aussi sombres pour passer un moment avec elle l’amusait. «Mais où crois-tu que je t’amène ? C’est juste que pour rentrer au Pitiponk il faut que quelqu’un qui connaisse déjà le lieu t’y amène, c’est-à-dire… Il montra son corps d’un geste des deux mains, de haut en bas. …moi. Puis il ajouta sur un ton ironiquement guindé Votre humble serviteur madame.».

Depuis combien de temps n’avait-il plus été lui-même en présence d’une femme qui lui plaisait ? Trop longtemps pour qu’il puisse le dire… Il jouait constamment à un jeu. Celui de deviner ce qui ferait son effet, à quel moment le faire, à quel point le faire. Il n’avait été, ces dernières années, qu’un pitre. Un vulgaire acteur qui récite des recettes qui marchent face à son public homogène. Était-ce exagéré de penser ça ? Oui, clairement ! Il était toujours resté lui-même et avait essuyé de nombreux échecs dans sa quête de la séduction, justement pour avoir été lui-même. Mais c’est ainsi qu’il regardait son passé à cet instant de liberté, aveuglé par l’extase d’aimer à nouveau. Jusqu’à présent, il n’avait presque rien calculé, il avait laissé venir les choses, restant lui-même de bout en bout. Il n’avait pas agi dans l’espoir de faire sourire Alice, il était resté lui-même et cela l’avait fait sourire. Ça aurait pu être un détail insignifiant, mais ça signifiait le monde pour lui.

Il reprit son explication avec sa voix normale. «Mais ce n’est pas tout ! Il faut connaître le mot de passe, puis le taper en rythme sur une porte que je te montrerai d’ici… même pas cinq minutes !». Probablement qu’un ou une Poufsouffle était à l’origine de ce système de dissimulation, devoir taper sur les tonneaux plusieurs fois par jour pour retrouver sa salle commune, ça laisse des traces ! Erwan marchait gaiement, faisait parfois un petit saut pour passer un obstacle qu’il aurait pu franchir d’un habituel pas, il était animé par la joie et transporté par l’amour. Merlin, qu’il était simple de circuler par ce moyen de transport ! L’amour fait endurer toutes les distances, réduit ou allonge le temps de voyage selon qu’on soit avec ou sans la personne aimée, il donne des ailes pour aller là où l’on pensait ne jamais avoir accès…

Il y a une semaine, il y a même un jour, le jeune homme considérait la jeune femme comme inaccessible. Perchée en haut d’une tour sans escaliers, dans une pièce sans porte… Là, tout de suite, elle était là, il pouvait tendre le bras et la toucher. Verrait-elle un jour en lui un partenaire ? Il en était persuadé, dans dix minutes, demain, l’année prochaine ou même dans dix ans… Elle ne pourrait ignorer pour toujours qu’il irradiait de ce dont elle avait envie. Elle n’aurait jamais besoin de lui, Erwan était sûr que nombreuses et nombreux étaient celles et ceux qui gravitaient autour d’elle dont elle pourrait avoir besoin. Il ne savait pas pourquoi, mais il s’en moquait. Ce n’était pas son cas. Un jour, c’est sûr, elle saurait qu’elle avait envie qu’Erwan soit là. Le réaliser n’amènerait peut-être rien pour ces deux-là, mais c’était l’espoir qui nourrissait le moteur amoureux d’Erwan.

Ils tournèrent à l’angle de la dernière rue, dans cette ruelle si discrète qu’Erwan se demandait même si les enchantements qui protégeaient le bar ne commençaient pas à l’angle. Il s’arrêta devant cette si banale porte qui laisserait certainement la Française perplexe, avant de lâcher, tout sourire. «Et voilà ! On y est !».

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