Un cocktail à deux étages

Juillet 2050

Précédemment : Pétillant comme un bon champagne

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Rien ne pourrait enlever de sa mémoire le regard qu’Alice lui lança quand il annonça qu’ils étaient arrivés. C’était compréhensible. Le bar était bien dissimulé. Il lui avait vendu un bel arbre dans une cour extérieure et il s’arrêtait au beau milieu d’une banale ruelle de Soho… «Prête ?». Sans attendre sa réponse, mais en restant attentif si jamais il y en avait une, Erwan chantonna la chanson Fais l’hippogriffe des Bizarr’s Sisters tout en tapant sur la porte au rythme de la chanson. En bon Poufsouffle qu’il était, il excellait désormais en la matière. Quand il eut fini, la magie opéra. La façade du bar écartait le crépi insipide du mur moldu et commençait à s’élargir pour finalement donner la vision de ce qu’était réellement le Pitiponk. La façade verte, les deux fenêtres, les lettres d’or, les moulures, tout était là. La porte, centrale, ne laissait pas présager sur quoi elle ouvrait, un condensé de magies destinées à satisfaire une clientèle diversifiée et parfois assoiffée. La légende raconte même que le bar aurait réussi à réunir Aelle Bristyle et Alienor Delphillia autour de verres… Si ça ce n’était pas de la magie puissante, Erwan ne s’y connaissait pas ! C’est que tout était possible ici et Erwan y comptait bien aujourd’hui. Il ouvrit la porte, lâcha la poignée et s’écarta juste ce qu’il fallait pour laisser passer Alice. «Après toi…». Il avait accompagné son invitation à entrer d’un bras ouvert vers l’intérieur de l’établissement.

Était-ce le meilleur endroit où amener Alice Sangblanc ? Non. Avait-il eu une meilleure idée ? Non plus… Pour sa défense, Erwan avait été mis sur le fait accompli d’avoir à choisir un lieu où amener Alice et la cour intérieure était tout de même pleine de charme… Il se rassurait comme il pouvait. Il prit soin de refermer correctement la porte afin que l’illusion reprenne sa forme initiale à l’extérieur. Il devait y avoir une autre protection, probablement que le bar ne comptait pas sur une jeune clientèle éméchée en soirée pour bien refermer la porte et ainsi ne pas risquer d’être exposé aux moldus, mais Erwan avait toujours fait comme ça. Soit Alice n’avait pas avancé aussi vite qu’il le pensait, soit lui était entré avec plus d’entrain qu’il n’aurait dû, mais il manqua de peu de lui rentrer dedans. Il s’arrêta de justesse, si proche d’elle que son parfum floral prenait des notes qu’il n’avait pas décelées jusqu’à maintenant. Ce n’était pourtant pas faute d’avoir cherché à sentir son parfum à chaque occasion qu’il avait trouvée sur le chemin. Sur le trajet qu’ils avaient fait de chez lui à ici, il s’était surpris à parfois couper la trajectoire qu’Alice venait d’emprunter pour sentir ce parfum qui resterait désormais à jamais associé à la jeune femme. Il posa délicatement sa main à l’arrière de son bras pour pouvoir la dépasser sans être impoli ou la bousculer. «Excuse-moi. Viens je te montre, on va s’installer par là si ça te convient, mais je pense que ce sera super.».

Si Erwan avait espéré que le bar soit vide, il s’était trompé. Il y avait effectivement un effet vacances scolaires qui désemplissait le bar de façon notoire, mais il était après tout normal qu’en fin de journée, le bar soit fréquenté. Erwan notait tout de même que les vacances avaient pour effet de rendre la clientèle moins effrayante. Quand les étudiants n’étaient pas en congés, le bar prenait des allures de fêtes étudiantes à partir du jeudi soir ; aujourd’hui, ça ne pouvait être que les vacances, une population moins dense et plus hétéroclite semblait dispersée dans le bar. Il se dirigea vers la cour extérieure, prenant soin d’observer qu’Alice le suivait toujours. Il fut rassuré de voir que seules deux femmes étaient assises sur des chaises hautes autour d’une fine mais aussi haute table. Ils pourraient donc s’asseoir sur le banc qu’Erwan avait imaginé lorsqu’il s’était projeté à amener Alice ici. Il était situé sous l’arbre qui embellissait la cour de sa grandeur. Les rayons du soleil n’étaient plus aussi percutants qu’ils l’étaient lorsqu’ils marchaient sur le Chemin de Traverse, ils commençaient doucement mais sûrement à décliner, mais la fraîcheur de l’arbre était toujours la bienvenue une après-midi de juillet. Il se tourna vers Alice, sondant son visage à la recherche de la déception ou du dégoût. «Est-ce que ça te convient ici ? Il indiqua d’un hochement de tête le banc sur lequel il s’imaginait déjà avec elle. Si ça ne lui allait pas, il y avait d’autres tables similaires à celle où étaient installées les deux jeunes femmes. Qu’est-ce que tu aimerais boire ? C’est encore l’heure du thé, mais ils servent d’excellents cocktails…». Erwan n’était pas ce qu’on appelle un habitué, il ne connaissait pas les prénoms du personnel bien qu’il reconnaisse parfois quelques têtes sur le Chemin de Traverse, il n’avait pas goûté toute la carte bien qu’il connaisse ses préférences… Bref, si ce n’était pas ce qu’on appelle un habitué, il commençait à s’habituer à venir ici.

Voyageur amateur ~ Digne héritier de l’esprit Weasley ~ commerçant en herbe

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Prête ?
Alice était prête à bien des choses. Comme, par exemple, questionner Erwan sur son sens de l’orientation, si il ne s’était pas trompée de ruelle, si il comptait finalement la dépouiller.
Et finalement, Alice l’observa taper sur la porte au rythme de sa chantonnade, qu’elle avait bien reconnu. C’était bien cette mélodie qui accompagnait ses souvenirs liés à oncle Kenneth. C’était douloureux, juste assez pour que son regard s’accroche à la mâchoire d’Erwan pour y voir un sourire.

Finalement, elle observa la magie opérer. Le vilain mur disparaissait sous ses yeux, laissant apparaître la façade du Pitiponk. Son vert foncé n’était pas sans lui rappeler Honeydukes.
The Pitiponk Pub.
Les yeux levés vers ces lettres d’or, Alice retira ses lunettes dans un sourire. C’était donc ici. La quartier général des étudiants. Le repère d’un Erwan après une longue et fastidieuse journée de travail. Charmant. Vraiment. Alice le pensait.

Erwan s’avança pour ouvrir la porte et inviter Alice à entrer dans un geste, encore une fois, de gentleman. Alice retira son chapeau en effectuant une légère révérence au jeune homme, ses lèvres parées d’un beau sourire. Elle pénétra dans le Pitiponk.

Chaque pas d’Alice dans le bar était accompagné d’un regard sur un nouvel élément. Entre ses doigts, le Fedora revenait pierre noire.
Bien malgré elle, Alice était habituée à pénétrer dans de nombreux pubs. Faute à Thomas, bien sûr. Pas un seul de leur déplacement en Grande-Bretagne ne se terminait sans qu’ils découvre un nouveau pub. Alice s’était plusieurs fois demandé si son frère n’avait pas pour projet de la rendre reconnaissable dans chacun de ses lieux d’ivresse. Pour s’assurer qu’elle soit toujours remarquable… ou pour lui donner une réputation qu’elle ne méritait point.
Peut-être faudrait-il questionner Thomas à ce sujet. Cette dernière hypothèse n’était pas pour la ravir.

Alice sentit qu’Erwan manqua de la percuter. Il était désormais si proche qu’il lui semblait possible de sentir la chaleur de sa peau à travers sa chemise. Elle s’apprêtait à se tourner pour lui présenter ses excuses pour ne pas avoir avancé trop vite, mais le contact de ses doigts sur son bras la firent avaler chaque mot qu’elle s’apprêtait à formuler. Elle le regarda passer à côté d’elle, son visage levé vers lui, son regard le suivant alors qu’il la dépassait.

« … Oui. Oui, je te suis. »

Ce qu’elle fit, son regard continuant à vadrouiller dans le bar. Alice n’était pas déçue. Pas encore. Au moins le Pitiponk n’était-il pas plein à craquer. Alice aurait souffert de devoir supporter la cacophonie alcoolisée des badauds malheureux de tout un pays.
Par réflexe, Alice chercha tout de même le visage de Thomas. Puis, celui de Jacob.
Aucun de ses frères n’étaient ici. Si elle aurait été heureuse, rassurée, exaltée de revoir Jacob, Thomas aurait été une autre histoire.
Il se serait levé, verre de whisky à la main, l’aurait chambré, puis aurait contempler Erwan avec le regard d’un chasseur persuadé d’en rencontrer un autre. Ah, cette idée lui déplaisait fortement !

Erwan les conduisit à l’extérieur, dans la cour dont il lui avait parlé plus tôt. Ses lunettes de soleil retrouvèrent bien vite leur place sur le bout de son nez. Quand bien même la lumière était moins agressive que dans la rue, Alice en souffrait tout autant. Tant pis.

« C’est parfait », répondit Alice dans un sourire. Ses doigts effleurèrent le banc, en quête d’une tache d’alcool ou de quelconque miette. Dans le doute, elle sortit sa baguette et lança un Tergeo sur le banc avant d’oser penser à s’y asseoir. Sa baguette de nouveau rangée, Alice leva les yeux vers Erwan, comme si rien ne s’était passé. Elle lui sourit, ses yeux cachés derrière le verre fumé dans les siens. Ce qu’ils pouvaient être beaux.

« Mon cher, je vous laisse le choix de mon cocktail », déclara t-elle en prenant place. Robe pincer entre ses doigts pour s’asseoir, genoux légèrement fléchit, épaule légèrement de profil et, surtout, son regard toujours dans le sien. « Je vous fais entièrement confiance, mais sachez que je n’affectionne ni la cannelle, ni la pistache. »

Spécialiste en Lutin de cuir | Diplômée de Beauxbâtons | 2 ème année GEAD | Caméléon de 2050 & Romantique de 2050

Un cocktail à deux étages
Il n’y avait pas la moindre once de déception dans son visage. Cela eut l’effet de grandement détendre Erwan. Attendri par la précaution avec laquelle elle nettoya magiquement le banc, le jeune homme sourit encore davantage. Si n’importe quel ami avait fait ça en sa présence, probablement qu’il y serait allé de sa petite remarque sur les fesses sensibles ou quelque chose comme ça. Pour Alice, il trouvait ça prévoyant et distingué. Son regard portait les lunettes de l’amour, celles qui rendent tout plus beau, plus judicieux, plus intelligent. Son regard à elle, qui ne semblait pas vouloir quitter le sien, l’invitait à continuer le jeu. Il resterait sur son petit nuage tant que ça serait le cas. «Ça tombe bien, je ne connais aucun cocktail avec ces deux ingrédients.». Il nota intérieurement ces informations. Sait-on jamais… S’il lui venait un jour l’idée de lui cuisiner un poulet à la cannelle accompagné d’un risotto à la pistache, il saurait qu’il fallait changer d’idée. Ah qu’il était mignon à déjà imaginer qu’il pourrait un jour lui cuisiner des petits plats dont il avait le secret… Il était loin d’en être là ! Était-il même capable de choisir un cocktail qui lui plairait ? Il serait vite fixé. Il n’irait pas en tout cas vers les cocktails sorciers que proposait le bar. Ces cocktails-là pouvaient avoir des effets disons… aléatoires, plus ou moins puissants selon si la personne qui le préparait avait la main lourde en magie ou pas. Non il irait vers une valeur sûre moldue.

Son choix était fait. Il s’assit sur le banc à côté d’Alice. Avant de se tourner vers elle, il attrapa deux verres posés sur la table basse devant le banc. Il sortit de sa bourse les quelques mornilles nécessaires pour payer leurs boissons et les glissa à l’intérieur des verres. «Nous aimerions deux Caribbean Sunrise s’il vous plaît. Pas trop chargés si c’est possible… Le soleil et l’alcool sont ennemis.». Les deux récipients s’envolèrent vers l’intérieur du bar où Erwan savait qu’ils rentreraient dans le balai chaotique qui prenait place au plafond du bar. Si les effets des cocktails sorciers l’avaient dissuadé d’en commander, il tenait surtout à sonder Alice avec un cocktail moldu… Quelle meilleure excuse pour aborder le sang moldu qu’un cocktail de chez eux ? Il se tourna cette fois-ci vers elle, autant qu’il le pouvait sans avoir à se tordre le cou. Il n’allait pas y aller par quatre chemins, ils avaient depuis longtemps dépassé le point de non-retour où ils auraient pu revenir à des échanges plus superficiels et hypocrites. «Tu savais que je venais du monde moldu pas vrai ? Tout à l’heure… Tout à l’heure tu as dit ne pas vouloir aller boire un coup du côté moldu. J’ai eu un coup de peur… J’pense que mes années à Poudlard ont laissé quelques traces…» L’histoire d’Alice et ce terrible bal qui l’avait marquée à vie, l’apparition de sa cicatrice sur le bord de la Manche lui avait confirmé, revint à sa mémoire. Bien sûr qu’elle ne faisait pas partie de ces gens-là… cette fanatique qui avait fini renvoyée, dont Erwan avait oublié le nom, ou peut-être avait-il choisi de ne pas s’en rappeler, lui avait fait payer de ne pas partager ses pensées arriérées… C’est l’histoire qu’il gardait en tête en tout cas. Alice ne pouvait pas en vouloir aux moldus… Mais il voulait l’entendre de sa bouche.

«Tu n’as rien contre eux ?». Voilà. Les termes étaient posés. Ça sortait un peu de nulle part, mais cela traînait depuis qu’Alice avait eu ces mots sur le Chemin de Traverse… S’il se montrait bien prompt à accepter sans broncher l’impensable amour qui l’animait, il y avait peu de chance que cet amour survive au racisme sorcier. La conscience politique d’Erwan avait mis du temps à s’éveiller. À Poudlard, il voulait juste faire ses preuves, se montrer discret sur le sujet même s’il s’était plusieurs fois opposé directement à quelques comportements intolérables. Il n’était pourtant pas porté vers le militantisme ou l’action. Le confort de Poudlard est une prison dorée dont on ne réalise la douceur qu’une fois que l’on en est parti. Dehors, une fois sorti de Poudlard et de l’enfance, Erwan avait découvert un monde injuste et dénué de bon sens. D’autant plus maintenant qu’il avait vu le monde, ou une modeste partie en tout cas, le Royaume-Uni sorcier lui paraissait bien en arrière de ce à quoi lui aspirait. Il n’était pas devenu militant pour autant, le voyage, la paternité, le travail, tout ça l’occupait assez, puis… ce n’était pas le genre d’opinion qu’il était bienvenu de crier sur les toits. Mais s’il fallait le faire au beau milieu de la cour d’un bar, il ne se gênerait pas pour le faire. Il avait donc posé sa question, modestement, sans quitter l’affection qu’il éprouvait pour elle. Il ne pouvait croire qu’elle soit si loin de sa vision des moldus. Il l’avait posée comme une question rhétorique, où seule une réponse était possible. Cela lui déchirerait le cœur que les premiers mots qui sortiraient de la bouche de sa belle Alice ne soient pas de la négation. Mais il ne voulait pas le croire. Son cœur, si longtemps à l’arrêt, ne serait pas sorti de sa torpeur pour le faire tomber amoureux d’une arriérée, fasciste, raciste, gobeuse de l’idéologie oppressive et discriminante de tous ces abrutis… Non. Ce n’était pas possible… Il se retrouvait, une fois encore, pendu à ses lèvres.

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Un cocktail à deux étages
Avec autant de curiosité que d’intérêt dans les yeux, Alice observa Erwan commander leurs boissons, deux mystérieux cocktails nommés Caribbean Surnrise. Mais il ne le fit pas en appelant un serveur ou en se levant pour rejoindre le bar. Non. Il fit tomber sa monnaie dans les deux verres qu’il avait récupéré, dans un geste bien trop naturel. Alors qu’ils s’envolaient, Alice les suivit du regard comme on guette un insecte s’agitant dans son verre, le coeur serré d’une répulsion presque enfantine.
Les Sangblanc étaient des êtres de croyances et de foi. Pour les Ancêtres, pour la Nature et pour la Magie. Elle avait été bercée par les coutumes, traditions et superstitions de sa famille, hérités au fil des siècles par ses ancêtres.
Allumer une chandelle verte le jour de Samhain pour appeler la prospérité et éloigner la maladie de la lignée.
Passer là main au dessus d’une flamme avant un voyage pour brûler les malheurs prêts à suivre le voyageur.
Ou bien ne jamais laisser l’argent toucher ce qui se mange ou se boit, car l’argent nourrit la rancune, non le corps.
Alice n’était pas particulièrement superstitieuse mais… tout de même. C’était comme se battre contre une habitude. Elle n’en tirait aucune satisfaction.

Fort heureusement, Erwan s’était tourné vers elle, et Alice n’eut qu’à s’accrocher à ses yeux verts pour laisser de côté ses troubles.
Enfin, pas tout à fait.

Alice l’écouta, ses longs cils battant ses yeux avec lenteur. Ainsi donc, Erwan doutait de l’ouverture d’esprit de la française ? Voilà qui était peu agréable à entendre. Mais légitime, n’est-ce pas ? Alice était une Sang-Pur et, tout sang impur qu’il était aux yeux de nombreux sorciers, Erwan devait être prudent, peut-être paranoïaque. Il devait s’imaginer qu’Alice avait été élevée dans le mépris de ceux qui ne lui ressemblent pas, et elle ne lui en voudrait pas. Les Sang-Pur - si tant est qu’il soit juste de les nommer ainsi - de Grande-Bretagne n’avaient absolument rien à voir avec ceux de France.

Alice le regarda longuement, un sourire subtil ourlant ses lèvres pâles. Oui, elle savait qu’il venait du monde des Sans-Pouvoir. Même sans avoir eu l’information avant, elle l’aurait deviné. Alice n’en dit rien, préférant rassurer Erwan.

« Non, je n’ai rien contre les Sans-Pouvoir », répondit-elle en insistant sur cette formulation. Le terme Moldu était rabaissant, et Erwan ne devait pas même en avoir conscience. Mais l’heure n’était point à l’éducation. « Savais-tu que j’ai vécu pendant près d’une année à Glasgow, dans un quartier Sans-Pouvoir, avec une Sans-Pouvoir et son époux ? » De but en blanc, cette justification ressemblait bien trop à celle du Sang-Pur ayant un très bon ami Sang-Mêlé mais… c’était la vérité. Néanmoins, il ne fallait point s’arrêter là, sans quoi Erwan allait soit se moquer d’elle… soit ne pas la prendre au sérieux. Dans un cas comme un autre, Alice haïrait cela. « Si je ne voulais pas aller du côté Sans-Pouvoir pour aller boire un verre avec toi, c’était pour ne pas avoir à m’inquiéter au sujet de mes cheveux, ou de ma peau. J’ai de très mauvais souvenir des jours que j’ai passé à porter des bonnets pour dissimuler mes cheveux lorsqu’il me fallait arpenter la Glasgow Sans-Pouvoir, après la rupture du Secret Magique en 2044. »

Alice n’en dit pas plus, et sourit à Erwan. Ces souvenirs là étaient entachés de noir et de rouge. Alice se souvenait de la peur, de l’angoisse, des regards, des rideaux fermés, des sanglots d’Imogen… Et puis, leur disparition, le grand vide qu’ils avaient laissés en elle.
Elle retournerait à Glasgow, un jour, là où les Bain l’avaient accueilli. Juste pour réveiller des souvenirs peut-être endormis.

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Un cocktail à deux étages
On ne pouvait pas faire plus clair. La réponse d’Alice faisait la lumière sur toutes les zones d’ombre qu’Erwan s’était lui-même créées. Mieux que ça, elle lui en apprenait plus sur la jeune femme. Il écouta chaque mot avec intérêt, essayant de s’imaginer quel avait pu être son quotidien parmi les moldus. Il n’avait pas directement vécu les événements qui avaient fait éclater le secret magique. Encore une fois, Poudlard avait été là pour le protéger, pour atténuer toutes les difficultés que tant de sorcières et sorciers avaient pu rencontrer. Il était resté là-bas à toutes les vacances où il pouvait le faire, puis même quand il rentrait à Bristol, il était le plus moldu des sorciers… Il était soit seul chez lui, à compter les jours qui le séparaient de son retour au château, soit dans le confort de la campagne bretonne de ses grands-parents. En somme, jamais il n’avait subi une quelconque peur qui aurait découlé de ces événements… À part son père qui lui rabâchait à quel point le monde lui était hostile, un peu comme un mantra dont Erwan était sûr qu’il avait pour but de le faire culpabiliser de vivre sa vie de sorcier à Poudlard, rien de négatif n’avait découlé de cette triste période. Alors entendre Alice effleurer seulement de quelques mots la souffrance qui avait pu être la sienne souleva une vague d’empathie dont Erwan avait le secret. Alors certes, certaines et certains avaient vécu bien pire que d’avoir à porter un bonnet pour cacher leurs cheveux, mais cela n’enlevait rien à ce qu’avait pu ressentir Alice…

Ne pas vouloir montrer ses cheveux devenait donc une raison suffisante pour ne pas vouloir s’attarder du côté moldu. Erwan, lui, aurait pu les contempler des jours entiers… Cette cascade blanche, parfois docile, parfois indomptable, qui semblait vouloir attraper le moindre rayon de soleil pour en sublimer la lumière ; sa façon de replacer ses mèches sur ou derrière ses épaules pour mettre en lumière son visage ou la peau de son buste. De sa couleur à sa longueur, en passant par son mouvement et la façon qu’elle avait de s’en accommoder, la chevelure d’Alice hypnotisait le jeune homme. La simple idée de la cacher sous un bonnet lui paraissait être une insulte à sa beauté. Le souvenir de sa main qui s’était glissée entre son dos et ses cheveux pour ne pas que sa veste vienne les aplatir apparut comme un voile devant ses yeux… Il fallait penser à autre chose… Ne surtout pas s’imaginer sa main s’y perdre, effleurant sa nuque, la chaleur de sa peau, sentir la douceur de ses cheveux… Trop tard… Ces douces images, aussi fugaces soient-elles, semblaient augmenter la force avec laquelle son cœur battait ; mais elles étaient un piège dans lequel il lui fallait éviter de tomber. Il s’accrocha au sourire qu’elle lui adressait comme à une bouée venue pour le sauver. «Non je ne le savais pas… Tu étais donc en Écosse à ce moment-là… Je suis bien content de ne pas avoir vu ça. Tes cheveux sont bien trop beaux pour être cachés sous un vulgaire bonnet !». Il lui rendit son sourire au centuple. Pas par calcul ni même en faisant exprès, c’est juste l’effet que ça lui fit d’assumer de complimenter sa chevelure. «Au moins aujourd’hui, tu peux être toi-même…».

Si seulement cela pouvait être vrai… Erwan était toujours sur ses impressions de leur rencontre au bord de la Manche. Leur soirée bretonne semblait avoir connu une chute que seules les obligations et la bienséance avaient dictée à la jeune femme. Était-il possible qu’une Sangblanc s’autorise à être elle-même ? Erwan espérait fort que ce soit le cas. Sans ça, alors comment pourrait-elle un jour être charmée par l’amour que lui portait désormais Erwan ? Les deux verres revinrent de l’intérieur du bar, volant magiquement pour venir se poser sans encombre sur la petite table en bois devant le banc. Le dégradé de couleur allant du rouge au jaune était parfait, presque trop parfait pour que l’on ait envie de le boire ; la fraîcheur de la boisson faisait perler des gouttes d’eau sur la paroi extérieure du verre, promesse d’un coup porté à la chaleur de l’après-midi. Erwan attrapa les deux verres et tendit le sien à Alice. «On trinque à quoi ? À la diversité du sang sorcier ? À la mort des bonnets, ou bien au simple mais si délicieux plaisir de se revoir si vite ?». Erwan ne voyait pas vraiment ses yeux, cachés derrière des verres si opaques qu’ils devaient parfaitement remplir leur office, mais qui l’empêchaient de savoir s’il plongeait bel et bien son regard dans le sien. Son regard à lui n’avait pas vacillé, fixe et intense, il était devenu la bouche muette de son cœur. À défaut de pouvoir librement lui dire les mots doux qu’il brûlait de lui glisser, ses yeux, eux, pouvaient s’en donner à cœur joie.

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Un cocktail à deux étages
Alice n’aimait pas passer pour ce qu’elle n’était pas. Et, assurément, elle n’était pas une suprémaciste raciale. Elle l’avait été, plus jeune bien plus jeune, en raison d’une mère et d’un frère vomissant quotidiennement leur mépris pour ceux qui ne partageaient pas le sang des sorciers. Alice avait tenu des propos hautement vilain bien trop de fois.
Fort heureusement, Père et son ouverture d’esprit lui avait fait prendre conscience que le mépris mène à la haine, et la haine à la bêtise. Lui même, tout Sang-Pur qu’il était, avait toujours traité les autres comme ses semblables. Plus d’une fois, Alice avait été décontenancé par ce comportement. Elle avait finit par comprendre que résidait là toute la grandeur d’un homme qui n’a jamais eu besoin d’écraser les autres pour s’élever.

Un rire léger comme une bulle de savon éclata aux mots charmants d’Erwan, enrobés de douceur et de malice. Machinalement, Alice glissa ses doigts dans ses boucles dans un sourire, ses yeux accrochés à ceux d’Erwan.
Alice pouvait être elle même, disait-il. Ah… si seulement ce privilège ne dépendait que de ses longues boucles blanches.
La réponse d’Erwan était plus profonde que cela, n’est-ce pas ? Il avait raison, Alice n’avait plus besoin de se cacher des Sans-Pouvoir, et pouvait presque déambuler dans les rues sans éveiller les soupçons. Elle accrochait toujours les regards, bien sûr, mais il s’agissait souvent de curiosité, d’intérêt ou de dégoût.
Oui, du dégoût. Alice avait beau avoir un joli visage et un corps qu’elle entretenait comme un temple, elle était trop pâle pour certain. Bien trop pâle. Souventefois, Thomas lui avait dit avoir vécu les mêmes déboires que sa jeune soeur. Les regards cascadant le long de leurs membres, se plantant dans leurs yeux trop clairs, puis se perdant dans leur cheveux. C’était tout à fait normal, disait-il, puisque les Sans-Pouvoir étaient habitués à détecter tout ce qui s’écartait de la norme visuelle et pouvait activer en eux un phénomène appelé uncanny valley. Alice n’était pas certaine de pouvoir l’expliquer clairement, mais elle avait comprit qu’il s’agissait d’un mécanisme de défense inné, fait pour reconnaître un être humain. Un Sangblanc, tout différent qu’il était, sortait des normes physiques auxquelles les Sans-Pouvoir étaient habitués, et pouvait donc éveiller chez eux une sorte de malaise. Ce phénomène était très intéressant, soulevant un florilège de questionnement.
Mais l’heure n’était point à la réflexion : Erwan était là, avec elle.

Bien vite, toute son attention fut attirée par leurs verres revenant, rempli des cocktails qu’Alice se ferait une joie de goûter.
Elle admira le dégradé de couleur parfait, la fraîcheur perlant sur le verre… puis les doigts d’Erwan s’enroulant autour de l’un pour lui tendre.
Alice tendit la main pour le récupérer, ses doigts effleurant les siens. Ses yeux dans les siens, un sourire aux lèvres, elle leva son verre. Pas à la manière d’un misérable ivrogne trinquant à l’existence des lieux de perdition dans lesquels il aimait tapisser le sol de ses offrandes biliaires. Non. Avec toute l’élégance d’une jeune dame.

« Au délicieux plaisir de ta compagnie, très cher » annonça t-elle. « A notre rencontre, à ton patron qui a accepté de te jeter dans mes griffes, et à ton si charmant sourire. Cela te convient ? » Ses dents se dévoilèrent avec malice… mais aussi avec bonheur.

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Un cocktail à deux étages
Erwan avait une relation aux compliments un peu paradoxale. Il aimait l’idée que les gens veuillent lui en faire, mais il n’aimait pas les recevoir. Il agissait toujours de la manière la plus appropriée, donnant souvent à voir la meilleure facette de lui-même, mais n’aimait pas pour autant qu’on le gratifie verbalement pour son comportement, son physique ou n’importe quoi d’autre… Pour Alice c’était différent. L’entendre flatter son sourire était la meilleure chose à vivre. Le sortilège d’allégresse paraissait bien fade à côté du fait qu’elle exprime aimer quelque chose de lui. Habituellement, quand il recevait un compliment, Erwan ne savait pas où se mettre, ne sachant pas comment répondre, remettant en cause la légitimité même du compliment ; là, il lui suffisait de… sourire davantage ! Sans la moindre difficulté vu la joie que cela avait engendrée chez lui. «Si ça me convient ? Et comment ! J’ai plus de sourire pour toi que tu ne souhaiterais en recevoir. Il marqua une courte pause avant de reprendre. Quant à tes griffes, elles ne m’ont pas l’air très dangereuses… jusqu’à maintenant.». Il haussa les sourcils pour accentuer le ton malicieux qu’il avait employé. C’était faux évidemment. Il était en train de profondément s’éprendre de la splendide jeune femme sans n’oser rien y faire, par peur de perdre le peu auquel il avait un peu accès. Ses griffes, acérées comme des lames, s’étaient refermées sur lui il y a un moment, ne lui laissant comme seules options que de s’en extirper au prix de graves blessures ou bien de s’abandonner au sort qu’on lui attribuerait. Il ne risquait rien pour l’instant, Alice ne semblait pas se rendre compte qu’elle avait fait un prisonnier, mais si elle avait ne serait-ce qu’un dixième de l’intelligence qu’Erwan lui prêtait… Elle s’en rendrait vite compte.

N’importe qui regardant de l’extérieur pouvait le voir. Ce n’était plus un sourire sur le visage du jeune homme, c’était un éclat d’âme qui se révélait. Quand les doigts d’Alice avaient touché les siens, c’est tout son corps qui s’était figé pour profiter de la minuscule seconde où leurs peaux se touchaient. Bien sûr qu’Alice finirait par comprendre qu’Erwan éprouvait quelque chose de plus que la simple et apaisante joie de partager le moment présent avec elle. Mais pour le moment, chacun d’eux semblait prêt à jouer encore ce jeu. Sans jamais briser leur jeu de regard, le jeune Anglais amena son verre jusqu’à celui de la jeune Française, trinquant à tout ce qu’ils avaient pu dire jusque-là. Même en buvant sa première gorgée, Erwan ne lâcha pas Alice des yeux. Il n’avait pas assez levé le verre pour que toutes les couches du cocktail se mélangent. Un peu comme en amour, il fallait y aller franchement pour qu’un cocktail à étages se révèle dans son entièreté, pour avoir accès à ce qui se cache au plus profond du verre. Mais pour l’instant, ce subtil mélange de jus d’orange et de jus d’ananas, avec un arrière-goût qui laissait deviner la présence du rhum, suffisait à rafraîchir et désaltérer le jeune homme. Le frais qui coulait le long de sa gorge faisait oublier, le temps d’une gorgée, la chaleur et la moiteur de l’après-midi. Alice n’avait parlé que de cannelle et de pistache, mais Erwan scruta quand même la réaction qu’elle aurait après avoir goûté. Il n’avait pas pris trop de risque en allant vers un cocktail à base d’orange, d’ananas, de grenadine et de rhum… Il aurait pu choisir l’original à la tequila, mais cet alcool n’était pas au goût d’Erwan. De plus, il lui paraissait plus vulgaire, moins sensuel que le rhum…

Sûrement que le choix de l’alcool n’amènerait pas plus de sensualité qu’il n’y en avait déjà entre eux deux, mais Erwan ne laissait rien de ce qu’il pouvait contrôler, c’est-à-dire pas grand-chose, au hasard. C’était un étrange sentiment pour lui que de sentir ce désir sensuel pour Alice, sans pour autant chercher à l’assouvir. Il n’avait fonctionné ces dernières années qu’aux coups de cœur physiques. C’était devenu le signal de départ d’un jeu de séduction qui ne connaissait que deux issues… Mais c’était différent encore une fois. Oh bien sûr, le physique d’Alice ne le laissait pas de marbre, bien au contraire, tout chez elle laissait le jeune homme dans une admiration qui frôlait l’obsession, mais ce n’était pas que ça qui l’attirait… C’était un tout dont il n’arrivait pas à saisir les frontières. Une règle du jeu qui ne donne pas toutes les règles… Voilà une image qui parlait à Erwan ! Il ne savait que trop bien que certaines boîtes de jeux n’étaient que belles, renfermant un jeu insipide qui ne méritait pas qu’on s’y attarde. Alice était un jeu dont Erwan ne connaissait pas encore les règles, mais dont il savait déjà qu’il allait lui plaire. C’est un sentiment inexplicable, quelque chose qui tient autant de l’instinct que de l’expérience. Ils n’avaient fait que ça depuis leur rencontre en Bretagne, jouer à un jeu dont chacun pense connaître les règles, sans réellement savoir si l’autre visait le même objectif… Erwan savait que ça ne durerait pas, qu’Alice finirait par comprendre, ou même qu’il lui dirait sans détour, et qu’il faudrait à ce moment-là accepter les règles du jeu… Pour le moment, c’était un jeu libre… dans la plus belle boîte qu’il ait jamais vue… «Alors ? Est-ce que j’ai bien choisi ?».

Voyageur amateur ~ Digne héritier de l’esprit Weasley ~ commerçant en herbe

Un cocktail à deux étages
Alice pensait avoir tout vu du sourire d'Erwan. Elle pensait finir par s'y habituer, comme on s'habitue d'une chose que l'on aurait trop vu.
Alice doutait que ce soit le cas un jour.
Il avait répondu aux mots d'Alice d'un sourire plus beau, plus grand encore, et Alice s'était senti disparaître un instant dans les traits de son visage marqué par sa joie. Juste un instant, pas elle avait passé suffisamment de temps perdu dans ses yeux verts pour savoir qu'elle ferait absolument tout aujourd'hui pour se voir offrir de nouveaux sourires. Erwan ne comprenait peut-être pas encore à quel point elle voulait qu'il tienne parole.

Dans un rire, Alice baissa les yeux sur ses doigts aux ongles absolument impeccables. Coupés juste comme il le fallait pour resté élégant, mais suffisamment pour qu'ils émettent du son lorsqu'elles refermaient ses doigts sur son verre. « Attends de les sentir sur ta peau... » rétorqua Alice, faisant danser ses doigts sur la table avec lenteur, laissant ses ongles frapper le bois l'un après l'autre.
Erwan était entre de bonnes mains avec Alice, puisqu'il était de charmante compagnie. Son patron avait dû s'en rendre compte également, sinon il n'aurait pas consenti à laisser son employé débaucher avec de l'avance.

Les yeux dans les yeux, Alice et Erwan trinquèrent à tout ce qu'ils avaient décidés de glorifier. Et, enfin, Alice bu abreuver sa curiosité pour ce mystérieux Caribbean Sunrise. Erwan l'observait encore, peut-être pour s'assurer que le cocktail qu'il avait choisi était au goût de la française.
Alice trempa ses lèvres dans son verre, et laissa les arômes éclater sur sa langue. Ses sourcils se haussèrent alors qu'elle reconnaissait les goûts. Ses paupières se refermèrent alors que ses papilles gustatives énuméraient les saveurs. Ananas, orange, peut-être de la grenadine... mais aussi autre chose qu'Alice ne parvenait pas à identifier. C'était amer, mais pas désagréable, si bien qu'Alice bu une autre gorgée. Décidément, cet arrière goût ne lui disait absolument rien.
Alice rouvrit les yeux pour les planter dans ceux d'Erwan. Elle lui sourit en reposant son verre devant elle.

« Disons que tu avais peu de chance de te tromper en choisissant un cocktail à base de jus de fruits... » taquina t-elle en se penchant un peu en avant, la commissure de ses lèvres se levant dans une moue mutine. Elle se replaça correctement, ses doigts couverts d'humidité froides venant glisser dans sa nuque. Elle en profita pour dégager ses boucles sur son épaule. « Je ne parviens pas à identifier l'amertume que l'on sent après... de quoi s'agit-il ? »

Alice espérait qu'Erwan ne lui répondrait pas qu'il s'agissait d'alcool car, jusqu'à présent, la française ne s'aimait pas particulièrement lorsqu'elle en ingurgitait...

Spécialiste en Lutin de cuir | Diplômée de Beauxbâtons | 2 ème année GEAD | Caméléon de 2050 & Romantique de 2050

Un cocktail à deux étages
Et le jeu continuait… Les regards, les sourires, les rires. Tout était aussi parfait qu’Erwan aurait pu se l’imaginer. Peut-être même trop parfait. Une semaine à peine s’était écoulée depuis que leur rendez-vous était passé de parfait à un départ précipité… Erwan aurait dû s’en souvenir. Mais tout était trop beau, trop idyllique, trop parfait pour qu’il se rappelle de la moindre chose qu’Alice, la sublime, la magnifique, la trop parfaite Alice aurait pu faire de travers. N’était-ce pas ce genre de moment que tout cœur amoureux rêve de vivre ? Un moment léger, simple, qui va de soi, où rien ne semble pouvoir mal se passer ? Même certains films romantiques n’osent pas présenter un tableau si parfait… Le courant passait indubitablement entre eux, l’alchimie de leurs corps et de leurs esprits était presque palpable. Erwan commençait même à croire qu’Alice aussi était attirée par lui… Et pourtant une seule petite semaine s’était écoulée depuis le moment où il était passé du fait de croire qu’il lui plaisait à un départ précipité. À quoi bon ruminer le passé quand le présent est si agréable ? Peut-être que pour elle aussi, l’idée avait fait son chemin ? Avait-elle passé la semaine à ressasser ces moments au bord de la mer comme l’avait fait Erwan ? Regrettait-elle de n’avoir embrassé que sa joue…? Ce n’était plus le cas du jeune homme. S’ils avaient cédé aux appels du corps lors de cette soirée, sûrement qu’Erwan n’aurait jamais réalisé ses sentiments. Ou peut-être que si… C’était dans tous les cas derrière eux. Depuis qu’il avait accepté l’étrange fait d’être en train de tomber amoureux, plus tôt dans la journée, cela ne lui apparaissait plus comme un fardeau, ça n’aurait sûrement pas été le cas s’il s’en était aperçu autrement. L’appel du corps était toujours là, mais Erwan l’envisageait autrement. Il n’était plus question de « gagner », de conclure en arrivant à partager ce moment qui constituait une fin en soi. Il voulait au fond de lui que ce soit le fruit d’une connexion entre leurs âmes.

Malgré ce changement de perspectives, malgré cette retenue qu’il ne s’imposait plus mais qui s’imposait à lui, certaines phrases comme « attends de les sentir sur ta peau… » ne pouvaient que mettre ses sens en alerte ! Que pouvait-il bien lui passer par la tête en disant ça ? Erwan avait beau être un gentleman, il ne pouvait pas s’empêcher d’y entendre un sous-entendu. Ou bien peut-être était-ce ce qu’il avait envie d’entendre… La façon avec laquelle elle reprit une deuxième gorgée du cocktail rassura Erwan sur le fait qu’il ne s’était pas trompé. La chaleur et le soleil pouvaient en même temps être difficilement résistants à du jus frais, agrémenté d’un peu de sucre et de Caraïbes. Ses mots confirmèrent cet état de fait. Puis à nouveau le jeu… La posture, le jeu de lèvres, la main dans la nuque. Il était déjà charmé, son attitude le criait haut et fort, mais elle continuait d’agir comme si ce n’était pas le cas. Ou bien se permettait-elle, malgré elle, d’être enfin elle-même ? Comme il le lui avait suggéré… Lui aussi revint une nouvelle fois au cocktail, un peu plus franchement cette fois-ci, histoire que la grenadine vienne agrémenter le subtil mélange d’encore un peu plus de sucre. Le liquide roula sous son palais alors que l’Anglais jouait avec sa langue pour y percevoir ce qu’il avait peur d’y avoir perçu. Le cocktail n’était pas du tout léger en alcool comme il l’avait demandé, il semblait tout à fait habituel… Rien de très alarmant pour un Britannique que les coutumes nationales de boissons avaient fini par éduquer, mais ce n’était peut-être pas le cas d’Alice.

Bars et pubs ne faisaient probablement pas partie du quotidien de la Française ; c’était du moins ce que pensait Erwan en étant plutôt sûr de ne pas se tromper. Sa question trahissait d’ailleurs le fait qu’elle n’arrivait pas à reconnaître le rhum. Et pour sa défense, c’était au Pitiponk qu’Erwan y avait goûté pour la première fois. «Ça doit être le rhum je pense. J’avais demandé à la commande à ce qu’ils n’en mettent pas trop, mais il semblerait qu’ils aient fait comme d’habitude. On ne le sent pas plus que ça grâce aux fruits et au sucre, mais faut faire attention, on le sent monter qu’après… Je ne sais pas toi, mais j’aime pas trop quand l’alcool monte trop fort à la tête. On peut faire ou dire des choses qu’on regrette après…». L’avertissement était fait. Bien sûr il n’était pas son grand frère, il ne se permettrait pas plus de conseils à la jeune femme, elle pouvait bien boire comme elle l’entendait ; mais si elle n’avait pas l’habitude, ce genre de cocktail pouvait s’avérer traître. Lui en tout cas ferait attention, à elle et à lui. Finir ivre à dire « Alice je crois que je suis en train de tomber amoureux de toi » était la dernière chose qu’il voulait. Et si c’était elle qui se laissait aller à ce genre de confidence, et bien… ils pourraient en rediscuter autour d’un verre sans alcool. Le moment présent se prêtait plus à profiter plutôt qu’à anticiper les fantasmes d’Erwan. Pour l’instant, tout restait trop parfait et il aurait été dommage de ne pas s’en réjouir. Qui sait combien de temps encore il lui restait à observer son corps, à plonger dans la profondeur de son regard ? Combien de sourires pourrait-il encore offrir et recevoir ce soir ?

Voyageur amateur ~ Digne héritier de l’esprit Weasley ~ commerçant en herbe

Un cocktail à deux étages
Les espoirs d’Alice concernant son cocktail périrent sous le coup des mots d’Erwan. Du rhum, donc. Alice allait boire… du rhum.
Elle coula un regard vers son verre, qu’elle dévisagea comme on dévisage un traître dont on doutait depuis le début. Si Erwan ne l’avait pas mise en garde, elle aurait pu le boire comme un délicieux jus de fruit.
Alice lève les yeux vers Erwan, et lui sourit, appréciant l’entendre parler de l’alcool avec autant de gravité. Elle était rassurée. Il n’était pas de ceux qui boivent jusqu’à l’ivresse. Alice avait bien assez de Thomas dans son entourage, hors de question de faire une collection d’alcoolique.
Ses mots faisaient échos en Alice. Elle ne se souvenait que trop bien de ce qu’elle avait dit et fait la dernière fois qu’un cocktail l’avait trahit. Enfin, deux cocktails. Son sourire figé sur son visage pendant quelques secondes de silence, Alice se souvenait.
Ses remarques honteuse.
Ses abominables pensées.
Le cheval fou galopant dans sa boîte crânienne le lendemain.
Comment pouvait-on décemment se laisser aller à l’ivresse tout en sachant ce qu’il pourrait arriver ensuite ?
Au moins savait-elle désormais qu’il fallait être raisonnable avec l’alcool, surtout lorsqu’il se cachait derrière le sucre.

Tout en sachant désormais qu’entre ses doigts se tenait un parjure, Alice récupéra son verre et en bu une nouvelle gorgée. Ah, oui, il se dissimulait bien, le sacripant. L’aurait-elle senti si la demande d’Erwan avait été respecté par les employés du Pitiponk ? Ou bien se serait-elle faite avoir, comme la dernière fois, et aurait bu son cocktail avec la même excitation ?

Alice reposa sa boisson, sa délicieuse boisson. Elle laissa glisser son un doigt le long du verre avec lenteur, appréciant sa fraîcheur.

« As-tu fais ou dit des choses que tu as regretté ? » demanda Alice en levant lentement ses yeux clairs vers Erwan, un sourire flottant sur son visage. Elle osa poser son coude sur la table pour appuyer son menton dans la paume de sa main. Son doigt glissait toujours sur le verre, son ongle formant des arabesques dans la condensation.

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