Toi, moi, un jeudi à 17 heures
Ashley Rockfield
La scène se fige. Le regard brûlant d'Ashley planté dans celui d'Aelle, sa respiration affolée, ses muscles tendus ; son regard écarquillé par une crainte bien familière pour les deux filles, sa tête qui se recule en arrière sans que ses jambes parviennent à suivre le mouvement. Dans l'esprit d'Ashley défilent toutes ces fois où Aelle s'est tenue ainsi devant elle, la menaçant par la seule force de son regard. Même si elle ne l'avait pas attrapée par le col, la blonde se serait figée à cause de cette crainte viscérale qu'elle ressent parfois face à Aelle, parce que lorsque celle-ci se met en colère, déborde d'elle une tension qui fait se dresser les poils sur la nuque et qui force le corps à se tendre pour se protéger. C'est du moins ce que ressent Ashley, encore sous le choc d'avoir senti son col se resserrer autour de son cou quand Aelle l'a attrapée. Elle l'a lâchée, maintenant, mais son regard hurle toujours la même chose : je veux te faire du mal. C'est Aelle, Ashley a une confiance étrange en elle, parce qu'elle connait sa colère par cœur pour avoir vécu avec elle, elle sait quand Aelle est sérieuse et quand elle veut seulement être menaçante. Là, elle est seulement menaçante, sinon elle ne l'aurait pas lâchée, elle aurait resserré ses doigts contre son cou, aurait écrasé sa trachée sans y faire attention.
Bloquée face au regard plus sombre qu'un trou noir d'Aelle, Ashley n'arrive pas à respirer. C'est à peine si elle aperçoit la silhouette de l'autre, derrière. L'autre auquel elle a cru pouvoir associer un nom tout à l'heure, avant de se lever pour la repousser violemment en arrière. Parfois, Aelle murmure dans son sommeil. Parfois, elle se réveille en sursaut avec un prénom sur les lèvres. Elle le faisait déjà un an en arrière, quand les deux sorcières vivaient encore ensemble. Ce nom, c'était celui d'une certaine Kristen. Ashley n'a jamais su qui était cette Kristen, mais a toujours ressenti une drôle de douleur au cœur quand son nom était prononcé durant les nuits d'agitées d'Aelle. Qui est-elle, pourquoi hante-t-elle les rêves d'Aelle ? Ces derniers mois, Ashley pensait parfois à cette Kristen, même quand Aelle n'en parlait pas lors de leur soirées alcoolisées. Et elle se disait : pourquoi cette personne-là s'est-elle fait cette place-là dans le cœur d'Aelle ? Pourquoi elle ? Comment ? Ashley, bien sûr, était incapable de reconnaître qu'elle brûlait d'une jalousie ardente.
Une boule douloureuse remplace la colère qui a fusé dans ses veines quand l'hypothèse que cette fille derrière Aelle soit la Kristen a pris consistance dans son esprit. La colère qui l'a forcé à se montrer violente se diffuse jusqu'à disparaître totalement, avalée par cette vilaine boule dans la gorge. Tout à coup, Ashley se retrouve à lutter contre les larmes. Ne pleure pas ! Ne pleure pas, putain ! T'as pas pleuré quand p'pa et m'man t'ont à moitié foutu à la porte l'année dernière donc tu vas pas chialer maintenant ! Et puis de toute manière, pourquoi pleurerait-elle ? Parce qu'elle se sent comme une merde ? Parce qu'elle se sent rejetée ? Parce qu'elle est en train de se faire planter par la meuf qui lui plait alors qu'elle espérait être en train de passer un foutu date avec elle ? Parce qu'elle se sent minable, parce que ça fait mal de voir que l'on est jamais celle que l'on préfère, celle que l'on choisit ? Non, elle ne pleurera pas. Elle ne pleurera pas.
Tu ne pleureras pas, se répète Ashley, son regard toujours planté dans celui d'Aelle, tu ne pleureras pas.
Et quand la fille aux cernes creux s'approche d'Aelle par derrière et passe un bras autour de sa hanche dans un geste clairement intime, quand Ashley sent son cœur se briser violemment à l'intérieur de son corps, quand elle voit le visage d'Aelle se tendre sous le contact mais que son corps se recule comme pour mieux se fondre dans celui de l'éventuelle Kristen, quand Ashley comprend que ça va arriver, qu'elle va se faire humilier, arracher Aelle, qu'elle va se retrouver toute seule et se sentir comme la pire des merdes, elle se répète encore : tu ne pleureras pas.
Le jeudi, à partir de dix-sept heures, Aelle est avec cette fille. C'est un ordre, c'est une Loi. L'instant d'après, un craquement retentit devant Ashley. Elle cligne des yeux : les deux filles viennent de disparaître.
La solitude l'enserre brutalement. Elle sent posés sur elle les regards de tous les visiteurs du parc. En réalité, seulement deux ou trois d'entre eux la regardent car ils sont passés devant le banc au moment où les deux filles ont transplané. Mais Ashley a l'impression qu'ils sont des dizaines, des centaines. La pression dans son corps s'affirme. Elle a honte, tellement honte. Tellement honte qu'elle n'arrive pas à bouger, qu'elle n'arrive pas à rassembler ses affaires pour partir. Jamais elle ne s'est sentie si misérable, si seule, si abandonnée, si méprisée.
Elle les sent avec un temps de retard : les larmes qui coulent sur ses joues. Elle les écrase brusquement du plat de la main.
« Fait chier ! » gémit-elle.
Pour se cacher du regard des gens, elle se retourne vers le banc, se penche sur le sac de confiseries qu'elle a acheté juste pour pouvoir en proposer à Aelle et le ramasse. Elle reste un long moment à le regarder, plantée devant le banc. Ses membres pèsent une tonne, elle a du mal à bouger. Puis après quelques secondes, elle se détourne et s'éloigne. Elle jette le sachet de bonbons dans la première poubelle qu'elle croise.
La douleur ne veut pas s'en aller. Celle qui s'immisce tout au fond de son cœur et qui vient de briser une nouvelle couche de la fragile confiance en elle et dans les autres qu'elle a réussi à se constituer avec les années.
*
Mon dos cogne contre sa poitrine. Mon cœur bat anormalement depuis qu'elle a passé son bras autour de mon ventre. J'entends sa voix tout proche de mon oreille, son souffle caresse ma joue, son odeur m'inonde les narines. J'ai du mal à me concentrer sur ce qu'elle me dit, mon cœur bat trop fort, mes émotions débordent de partout, je ne sais pas si j'ai envie d'exulter ou de pleurer, je sais juste que ce bras autour de moi, ce souffle sur le côté de mon visage, cette odeur, cette voix qui ordonne, qui m'emprisonne, qui décide pour moi est tout ce que je désire. Elle ne m'a pas attiré contre elle, c'est moi qui suis tombée contre elle, mon dos calé contre sa poitrine, et je ne sais même pas pourquoi j'ai fait ça. Je ne sais même pas pourquoi elle a fait ça.
Mes yeux remontent maladroitement jusqu'au visage d'Ashley dont les couleurs se confondent sous l'afflux d'émotions. Je croise une dernière fois son regard bleu. L'instant d'après, un transplanage brutal m'arrache à cet endroit de l'univers pour me recracher ailleurs. Mon estomac proteste avec colère à ce voyage soudain. Je trébuche, écrase le pied de Kristen en essayant de me redresser. Son bras me lâche. Sans y faire attention, je me retiens à sa chemise, les doigts crispés sur le tissu pour ne pas me ramasser par terre. Les paupières crispées, j'essaie de résister contre l'envie de vomir et contre la nausée qui me fait tourner la tête et qui me donne chaud. Je respire longuement par le nez pour endiguer les sensations, jusqu'à ce que je sois capable de me redresser sans dégueuler le contenu de mon estomac sur les chaussures de Kristen.
Kristen qui vient de me kidnapper. Mais je remarque en regardant autour de moi que le paysage n'a pas changé : nous sommes toujours dans le parc, les mêmes gens nous entourent, les mêmes stands. Sauf que nous nous trouvons à plusieurs mètres de l'endroit où nous étions avant. Je suis incapable de savoir où exactement. Et de toute manière, je m'en fiche. Je m'éloigne d'elle, les jambes tremblantes. Mais mon visage se tourne dans sa direction, mon regard essaie désespéramment de croiser le sien.
Qu'a-t-elle dit, déjà ? « Le jeudi, à partir de dix-sept heures, Aelle est avec moi ». Cette vérité fondamentale me tord le cœur d'une étrange manière. Elle a prouvé au monde entier que ce n'était pas qu'une vérité, mais aussi une loi : désormais n'existera plus aucun jeudi où nous ne serons pas l'une avec l'autre. Et ce fait m'emplit d'une joie qui me fait mal. Elle est douloureuse, elle fait voltiger mon estomac et mon cœur, me donne l'impression d'être au bord du vide ou d'être bloquée dans une chute perpétuelle. C'est pour cela que je n'arrive pas à respirer quand je regarde Kristen. Cette joie douloureuse. Qui m'étouffe. La sensation de son bras autour de moi, cette façon dont elle m'a kidnappé, les mots qu'elle a dit à Ashley, son « je n'arrive pas à vivr... tu connais la suite ». Le soulagement titanesque qui me reverse. La peur aussi grande qui me dévore et qui ne laisse rien derrière elle.
« Allons-y, » murmuré-je d'une voix rauque en détournant le regard.
Ne me vient même pas à l'esprit de refuser, de m'enfuir, de lui dire qu'elle n'a pas le droit de m'enlever comme ça. En fait, elle a tout les droits. Et puis c'est ce que je voulais au final, non ? Je voulais qu'elle me prouve qu'elle ne me laisserait pas m'éloigner d'elle, qu'elle me montre qu'elle n'en avait pas la moindre envie. C'est ce qu'elle vient de faire, non ?
Je prends lentement la direction de la sortie du parc, forçant le pas pour imposer quelques mètres entre elle et moi.
J'ai envie d'aller au bout du putain de monde, avec elle. J'ai envie que plus rien n'existe si ce n'est elle. J'ai envie que chaque minute de ma vie soit constituée d'elle. J'ai envie qu'elle m'enlève, qu'elle s'impose, qu'elle s'immisce dans chaque recoin de ma vie.
Les traits de mon visage se crispent quand ma respiration se coupe.
J'ai envie qu'elle étouffe toute tentative d'indépendance, qu'elle refuse que je m'éloigne d'elle, qu'elle soit toujours là, à chaque instant, même si ça me fait mal, même si j'ai besoin de respirer parfois.
Mes lèvres se mettent à trembler ; dans ma gorge, une boule douloureuse grandit, grandit, ne cesse jamais de grandir.
Je ne vais pas y arriver, c'est impossible. La liberté n'existe plus, je n'arrive même pas à imposer l'idée d'un jeudi sans elle. Je n'arrive même pas à me réjouir d'un moment où elle n'est pas là. Elle m'enlève et je l'accepte. Elle s'impose et je l'accepte. Même quand je trouve ça inacceptable, même quand j'aimerais la repousser brutalement et lui hurler : restez, mais laissez-moi respirer ! Soyez-là et apprenez-moi à ne pas avoir peur de votre abandon ! Aidez-moi à ne pas avoir besoin de vous, à être capable de vous aimer sans besoin. Je ne peux pas faire ça. J'ai peur de son abandon. Je n'ai pas envie de respirer sans elle. J'ai besoin d'elle. Et ça me fait peur.
Je m'éloigne vers la sortie en imaginant qu'elle me suit, luttant contre les larmes et contre les émotions qui débordent sur mon visage, la respiration coupée, le cœur affolé.