Récolter la confiance
22 MAI 2050, APRÈS-MIDI
SERRES, POUDLARD,
Alyona, 20 ans,
SERRES, POUDLARD,
Alyona, 20 ans,
Je passerai comme un courant d'air, qui entre sans y être invité, frôle les murs, heurte les choses, balaye le sol, souffle sur les êtres, et s'en va en claquant la porte, comme s'il n'avait fait que traverser sans bousculer. Je ne ferai pas de bruit, ne renverserai rien. On ne sentira qu'à peine mon odeur, les traces de mon parfum, et celles de mes pas dans la terre, sur laquelle j'avancerai sans rien écraser. Ma présence sera fantomatique, éphémère, comme un éclair dans la nuit, sans le tonnerre. Je serai le papillon sorti d'un rêve qui passe sans éveiller le monde. Je le promets, ce sera rapide. De toute manière, je ne peux pas m'attarder, le temps me court après. Merlin ! Toute cette journée n'est qu'une question de temps. L'horloge sonne, la montre oscille, pendue au bout des doigts, et la clepsydre, elle aussi, manque d'eau et souffre de sécheresse. Ce ne sera pas long. Je serai un courant d'air, je le jure. Un courant d'air qui referme doucement la porte avant de s'en aller, comme s'il n'était pas passé.
Immobile face à l'entrée des serres de Poudlard, je n'ose pas faire un pas vers l'avant. J'ai l'impression que ce lieu qui m'a tant de fois accueillie, qui a tant recueilli mes peines et m'a aidé à faire face à mes difficultés n'est aujourd'hui plus pour moi. Il m'est devenu étranger. Pourtant, il ne semble pas avoir changé, lui, je lui reconnais presque tout ce que j'ai quitté en partant : les plantes, les outils, les odeurs, les images, même la lumière arrive d'une manière identique à avant, entrant par les vitres pour se poser par taches sur le sol et les plantes, révélant leur beauté et soulignant leurs couleurs. Encore une fois, j'ai la sensation de marcher dans le passé, de reprendre des voies que je ne pensais pas retrouver. Mon souffle est retenu, à l'arrêt, immobilisé lui aussi face à tout cela, comme si ne plus respirer normalement m'aiderait à retenir les secondes.
Mes doigts cherchent où s'accrocher, remontent le long de ma cape et s'agrippent à son bord. Ils subissent un problème identique à celui de mon regard : ils ne savent pas où s'arrêter, où se placer. Qu'est-ce que je fais là ? Je pourrais écouter mon cœur, mon instinct et mes souvenirs, m'avancer, entrer et observer, chercher les détails, les choses à corriger, les signes de maladies, d'invasion d'insecte, de manque de soleil ou d'eau, et cueillir entre mes doigts l'émerveillement à la vue des premières fleurs, des bourgeons, des fruits, de tout ce renouveau qui promet un avenir, un demain, alors même qu'aujourd'hui n'est pas terminé et que bien des nuages peuvent obscurcir le ciel. Je pourrais m'enfoncer entre les plantes, traverser les serres, retrouver celles où j'ai mes habitudes, celles dont je connais la route par cœur et l'emplacement des végétaux comme ma poche, m'étonner de la magie, des arbres, des odeurs, des couleurs, des lumières, comme si je découvrais l'endroit après avoir vécu des années à l'envers. Je pourrais entrer, tout simplement, en silence, sans faire de bruit, sans que personne ne me voit, et en espérant que personne ne me cherche. Entrer et errer, là, prendre des chemins que je ne prenais jamais, tout retrouver et tout redécouvrir, avec un regard d'enfant et des mains qui n'osent pas toucher, de peur d'abîmer, alors qu'elles connaissent presque tout ici.
Pourtant, je reste figée, muette et traversée de frissons, comme parcourue de fourmis et de rêves. Mes doigts glissent sur la lanière de mon sac et la serrent. Mes yeux déambulent, effleurent, s'étonnent. Je crois que mon cœur bat un peu vite, lui aussi ne s'attendait pas à cela.
Et finalement, je suis gagnée par le bonheur. Un sourire se faufile entre les feuilles et inonde mon visage comme le soleil. Mes muscles se décrispent, s'abandonnent à la joie.
De toutes les serres que j'ai traversées, de toutes celles qui ont constellé mon chemin vers la botanique, je crois que celles-ci garderont toujours une place particulière. Elles ont beau ne plus être pour moi, rester lointaines et être devenues inaccessibles, j'en ai une partie dans la poitrine, accrochée à mon âme, comme si en partant une grande main bienveillante y avait glissé une poignée de terre et une graine en son centre, qui depuis n'a cessé de croître.
Nous y revoici, @Ernest Stevens !
#466962 ‖ Botaniste au Jardin de Draíocht
baisse de présence jusque fin juillet
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