Écrin
Chez_Elle
Ce sujet se fera recueil et me permettra de regrouper des textes d'un ou de plusieurs posts autour d'événements se passant dans la chambre louée par Alyona au Passage de Draíocht.
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PASSAGE DE DRAÍOCHT, GALWAY,
Le vent est froid en ce début de janvier. Ses dents mordent et ses rugissements portent. Il frappe aux portes, gifle les joues et secoue les cœurs. Sur les hautes façades verdies, derrière les capes pourtant bien serrées, entre les mèches de cheveux et contre les toits des habitations, il se fraye un passage et s'engouffre sans crainte, conscient qu'il est maître dans cet environnement, et que cette saison est la sienne. Son souffle paraît intarissable, il jaillit comme les flots sans perdre sa puissance. C'est de cette manière qu'il entre comme un fou par la fenêtre d'une bâtisse du Passage de Draíocht, avant de s'éteindre dans la chambre.
La pièce est silencieuse mais lumineuse. Sa porte, fermée à clef, ne claque pas. Son bois si. Une sorcière est assise sur le lit simple poussé contre un mur de pierre, le seul à ne pas posséder d'angle obtus sous l'influence du plafond. C'est la maîtresse des lieux, du moins durant trois mois. Cela lui fait un drôle d'effet de le penser, de se dire qu'elle a fait l'acquisition de cet abri, qu'il n'est que pour elle et qu'elle ne le partagera avec personne d'autres. Enfin, elle le loue à celui à qui il appartient vraiment, mais la sensation reste la même. C'est comme un premier achat de vie d'adulte, on s'en souvient, il nous marque et on y tient. Pourtant, celui-ci est assez éphémère. Mais, en attendant, il est bien à elle et à elle seule, et c'est dans cette pièce qu'elle entrepose tous ses objets et possessions, c'est dans cette pièce qu'elle vit, et dans cette pièce qu'elle vivra pendant de longues semaines. Et ça, c'est quelque chose. Se dire qu'on est ici chez soi.
La chambre est pourtant simple, sans prétention et organisée de manière pratique. Située sous les combles, elle est basse sans empêcher pour autant qu'on s'y tienne debout. Face à la porte d'entrée sommeille une petite cuisine qui attend qu'on l'utilise. Y sont entreposés les derniers achats de la sorcière : des plats, quelques assiettes qui n'ont pas encore trouvé leur placard, une bouteille de jus de citrouille, de quoi manger quand le soir viendra et d'autres légumes et aliments en tout genre destinés au reste de la semaine. C'est une des premières fois où elle aura à se cuisiner quelque chose, pour elle et pour elle seule. Toute cette chambre dégouline d'une nouveauté déconcertante, qui l'enchante plus qu'elle ne lui fait peur. Cette jeune adulte ne craint pas les difficultés, surtout celles de ce genre.
Près de la cuisine, une table, de travail ou pour manger, est déjà encombrée des possessions de l'étudiante. Livres, manuels, sac, parchemins et vêtements y ont été placé en arrivant, patientant pour qu'un mouvement de baguette les envoie à leur place plus définitive. Face au mur évoqué, d'autres murs, qui accueillent la porte d'entrée, la séparent du reste avec une salle d'eau fermée et terminent ce dernier plan avec un lit simple mais d'allure confortable, celui-là même où la sorcière est assise. Au cœur de la pièce, la fenêtre où le vent s'est éteint, et une valise qui semble être atterrie là par hasard.
La décoration est tout à fait sommaire. Les murs sont de pierre ou de bois, et la lumière s'y perd vite. Le marron domine, aussi bien au sol qu'au plafond. Heureusement, l'odeur du dehors vient parfumer les lieux, y chassant celle du renfermé. Mais c'est la première fois qu'Alyona a une chambre à elle, et elle n'en aperçoit pas les défauts. À ses yeux tout est parfait, à ses yeux tout est merveilleux.
La sorcière s'est rendue à Gringotts avant de venir ici, et elle sent que c'était un passage nécessaire. Plus elle passe de temps dans cette pièce, plus des idées concernant son aménagement lui viennent. Oui, elle se projette. Mais ce lieu n'appartient à personne d'autres ! C'est le sien ! La location d'Alyona Farrow. Pas celle de ses parents, pas celle partagée avec Abby et Ondine, pas celle d'une autre étudiante. Son chez elle. Qui manque terriblement de vert.
C'est décidé : elle achètera des plantes. Juste pour cet appartement, tout à fait, et alors ? Elle prendra aussi sûrement des petites lumières, des étagères pour le rangement et une autre petite table, qui risque de ne pas être de trop. Peut-être qu'elle pourrait aussi être tentée par d'autres acquisitions, qui sait ? Quand on cherche un objet précis, on en trouve souvent d'autres. Cependant, ce n'est pas grave, l'étudiante sent son horizon s'étendre avec cette chambre. Elle a enfin l'impression de s'émanciper, de prendre son envol. C'est réel, c'est solide. Ce soir, elle ne dormira pas chez ses parents. Et demain, elle travaillera. Voilà qui a de quoi la réjouir.
Grandir, ce n'est pas qu'acquérir de nouveaux savoirs et compétences, c'est aussi obtenir des choses plus concrètes. Comme des objets et un appartement où les ranger.
#466962 ‖ Botaniste au Jardin de Draíocht
baisse de présence jusque fin juillet
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Écrin
1. Semailles
2 JANVIER 2050, SOIR
Alyona, 20 ans,
Alyona, 20 ans,
Chez-moi... L'idée roule dans mon crâne, laisse ses empreintes partout où mon regard se pose. Il existe un espace dont je peux fermer la porte sans craindre qu'elle soit réouverte. Comme un jardin dont je serais seule à posséder la clef. Merlin ! C'est terrible, je ne sais pas quoi faire de cette pensée. Parfois, elle me hante la nuit, garde mes yeux ouverts dans le noir, m'enjoint de me lever, de marcher, de parcourir les meubles des doigts, comme pour tester leur réalité. Tous ces possibles, toute cette liberté... Et pourtant la solitude qui reste reine, qui me donne envie de parler à haute voix comme si Abby travaillait à la table de travail, qui me fait prendre conscience que si je n'arrive pas à faire quelque chose, personne ne viendra m'aider, et si j'ai besoin de me confier, aucune main ne se tendra vers moi. C'est glacial comme l'hiver, mais au moins je n'ai pas à partager ma couverture.
Aujourd'hui était une journée teintée d'appréhension, la première de mon stage. J'ai fait de mon mieux, et je crois que finalement cela s'est bien passé. Mr McClure était agréable, plutôt renfermé — il ne parlait pas pour ne rien dire — mais très clair et bienveillant, attentif et à l'écoute. Il m'a présenté l'entièreté du Jardin et de ses lieux, mais aussi ses employés, ses plantes, ses outils. J'en ai appris davantage sur les commerces qu'ils fournissent, la variété de leurs clients, et les activités qu'ils peuvent proposer (et qui, je dois dire, m'ont beaucoup intriguée). Ce n'était pas évident de tout retenir, ou même de poser directement des questions judicieuses, qui m'éclaireraient et me révéleraient des éléments plus qu'elles n'obscurciraient le tableau. Cependant, je crois que j'y suis parvenue. Et quand bien même, je pense pouvoir m'accorder du temps pour en apprendre plus, et surtout à mon rythme. Tous ces mois seront longs, et les occasions ne manqueront pas. Mieux vaut apprendre à connaître doucement, sans presser, comme un voyage sur un nuage ; il ne faut pas convoquer les tempêtes.
Ce qui m'a le plus enthousiasmé, je crois, c'était le jardin en lui-même. Sa fraîcheur, ses couleurs, ses parfums, sa vie. Il a quelque chose d'extraordinaire, et de tellement naturel. C'est un mot idiot pour décrire un jardin, mais celui-ci n'est pas comme les autres, il n'a ni artifice ni contrefaçon, tout y est à sa place, dans un tableau qui paraît désordonné mais qui en réalité est tout le contraire. Les plantes ne pourraient pas être ailleurs, d'ailleurs elles sont dans la terre de ce lieu fermé comme elles le seraient dans celle d'un espace libre et peu façonné par la main de l'Homme. C'est cela, en réalité, qui m'a plu et surpris : les végétaux sont guidés mais ce sont eux qui restent maîtres, et la voix qui est la leur, personne ne la leur prend. Si une plante rejette à un endroit qui peut l'accueillir, alors on le laissera l'accueillir. C'est logique, personne ne s'oppose si tout va dans le bon sens, c'est sensé et cela me plaît.
Et puis, c'est tellement agréable ! C'est un lieu cocon, doux, dans lequel on sait pouvoir grandir sans heurts. Même les serres renvoient cette impression de sagesse et de calme ; parce que tout est à sa place, on s'y sent aussi à notre place. Les plantes mettent à l'aise. Il est évident qu'elles sont très bien entretenues, et considérées avec toute l'importance qui est la leur. Il serait difficile de les juger de mauvaise qualité, et je comprends mieux pourquoi le commerce s'adresse davantage à des professionnels. Cela ajoute aussi une forme de responsabilité : on se sent le devoir de faire preuve d'un soin tout particulier. Et en même temps, c'est tellement gratifiant ! S'occuper de plantes pour qu'elles puissent être utiles à d'autres... Qu'aurais-je pu rêver de mieux ?
Je suis déjà comblée par tout ce qui s'offre à moi. Ce logement déniché par mon père grâce à un de ses amis, ce stage, ce jardin... Et l'Irlande ! Qu'il me tarde de la découvrir davantage. Je crois qu'elle me réserve beaucoup de tendresse. Cela fait si longtemps que je souhaite parcourir cette terre, en découvrir les paysages et les rues, les habitants et l'ambiance des cafés. Comme l'Écosse, c'est une nation très forte, façonnée par les vents et attachée à sa culture. Je suis un peu étrangère, ici, je n'ai ni l'accent ni les coutumes ni les connaissances, mais j'ai très envie d'apprendre, de me glisser dans tout ce vert pour essayer d'y trouver ma place. Je crois que je pourrai me faire à cette vie, et je suis certaine qu'elle me plairait beaucoup. Cela doit sembler idiot d'avoir de telles certitudes si rapidement, mais cela se présente à moi avec une évidence qui ne peut que me sauter aux yeux. Je suis bien plus chez moi ici qu'à Godric's Hollow.
Mes doigts roulent sur les légumes, se suspendent sur ma baguette. Je cuisine, et dans cette simple activité, je tâtonne encore beaucoup. Je n'ai que rarement eu l'occasion de me mettre aux fourneaux. Et, pour ne préparer un repas que pour moi, je crois que c'est la première.
Par Circé, c'est tellement satisfaisant ! Si des moments de mon séjour dans le Passage de Draíocht me paraîtront bien solitaires, celui-là ne l'est pas du tout. Je suis libre, je suis reine. J'ai le pouvoir d'agir comme je le souhaite, de prendre soin de moi, de me faire plaisir et de me découvrir, et je m'engage sur cette voie que je n'osais pas emprunter avec une nonchalance et un bien-être que j'ignorais posséder.
C'est le premier jour d'un changement imminent et important, de ceux qui nous révèlent à nous-mêmes.
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baisse de présence jusque fin juillet
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Écrin
2. Culture
17 JANVIER 2050, SOIR
Alyona, 20 ans,
Alyona, 20 ans,
Je commence à me faire à cette petite chambre, à m'habituer à ses murs abîmés et ternes, au froid qui y règne la nuit, aux bruits que font les voisins quand ils dînent en famille et au parcours de la lumière entrée par la fenêtre durant la journée. Je parviens à façonner un lieu qui me ressemble, à planter ma touche dans les décorations, dans l'agencement, dans les meubles. Ce n'est plus aussi rustique et froid qu'avant, sans personnalité, sans vie, sans éclat de couleur ; désormais, on sent bien que quelqu'un occupe les lieux, peut-être même depuis plus longtemps que quinze jours. Je semble être parvenue à souffler une nouvelle âme dans ce haut grenier poussiéreux et glacé, à en faire un chez-moi qui me ressemble et me plaît. Je crois que cela me rend fière, et que maintenant j'y suis attachée, bien plus que ce que j'imaginais. J'ai modelé une chambre à mon image, alors j'ai l'impression d'avoir ma place en Irlande.
J'aime avoir un lieu à moi et en être responsable ; j'aime laver, nettoyer, cuisiner, changer les objets de place selon mon bon vouloir, ranger, cacher, arranger et découvrir, m'approprier chaque centimètre de cet espace et y laisser l'empreinte de mes doigts. J'aime le bruit de mes pas sur le parquet, les mélodies de la ville qui s'invitent par la fenêtre, les éclats de voix qui entrent le soir et me surprennent dans une lecture ; j'aime pouvoir chantonner doucement le week-end ou parler à mes plantes de ma journée, laisser mon Ecco fatigué et retrouvé s'allonger sur mon ventre pour que je le caresse avant de dormir, abandonner mes affaires n'importe où et soupirer ensuite parce que je ne les trouve plus. J'aime poser ma cape à l'entrée et la reprendre en partant. J'aime aussi penser à ce que Nahele ou Ivanovna pourraient dire en entrant chez moi, à la surprise sur leur visage, à leur sourire, à leur regard, à ce moment où ils découvriront un endroit qui m'est propre et où ils m'y reconnaîtront, à cet instant où ils penseront, simplement et merveilleusement : « c'est donc à cela que ça ressemble chez Alyona ».
Ma pièce a changé. J'y ai installé plusieurs plantes, des petites fleurs pour les petits coins, et de plus grands végétaux sur les tables et les étagères. J'ai même ramené l'association du liane et du Combretum que j'ai gardé de Castelobruxo*, la plante s'étend comme une guirlande sur une partie de mon mur, éclairant la pièce quand la nuit tombe, de sa lumière qui me rappelle tant le Brésil ; elle a l'air de se plaire ici, cela en est presque surprenant. Les pots me tiennent compagnie et Ecco aime se lover contre eux, quand il n'essaye pas de grimper dans mes réserves de nourriture. Mon petit rat est le meilleur compagnon dans cet appartement, c'est lui qui me réchauffe le cœur, qui me regarde quand je travaille, qui m'encourage en s'endormant près de moi, qui ne me quitte presque jamais. Le retrouver au quotidien de cette manière après des mois loin de lui à cause de l'Institut me fait prendre conscience de son âge avancé, de la fatigue qui le touche davantage, de son manque de force et d'énergie, et de la chance que j'ai de l'avoir encore avec moi, de pouvoir glisser mes doigts dans ses poils courts quand il fait trop froid dans la pièce, et que le silence est lourd, si lourd qu'il me paraît appuyé sur ma cage thoracique. Ecco m'apaise comme il l'a toujours fait.
Cependant, depuis mon arrivée, je ne suis ici que rarement immobile. Je vais et je viens, je nettoie ce qui ne l'a pas encore été, j'effectue quelques essais culinaires, je m'occupe de mes plantes, j'essaie de ménager Ecco, j'installe et je change des objets de place, j'ajoute de la décoration, des rideaux, des photographies, je travaille en prenant des notes, je lis, et quelques fois seulement je tombe dans mon lit, écrasée de fatigue, le corps grimaçant sous les efforts de la journée, courbaturé, et le visage sale mais transpercé d'épuisement. Je m'allonge et respire, les tourbières d'Écosse s'étendent derrière le voile de mes paupières, et les étendues vertes, la mer irlandaise qui m'appelle, le ciel d'un bleu immense. C'est comme si j'étais étendue sur une feuille qui flottait sur les rayons du soleil. Et toutes mes plantes me sourient, et mon appartement me berce dans sa paume, et je me sens en sécurité.
Mes yeux se ferment simplement, à l'abri, sans que qui que ce soit ne vienne me réveiller. J'ai planté mon avenir dans ma chambre et il y grandit avec force.
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Écrin
Petit bond dans le temps pour la bonne cause !
↬ en réponse à la lettre d'Ivanovna
@Ivanovna Gunnray
S'épanouir c'est grandir, prendre confiance, trouver sa voie, sa place, et le bonheur qui vient avec ; c'est une sensation qui vous libère et vous apaise, tout à coup vous n'êtes plus en quête, tâtonnant dans le noir, le cœur troublé d'incertitudes, vous êtes libre, votre regard porte loin, se fait aventureux, sûr et serein ; le présent n'est plus qu'une tranquille marche dans un lieu que vous avez fait vôtre, que vous connaissez et qui pourtant toujours vous émerveille et vous réjouit. Alyona, depuis son retour plus définitif au Jardin de Draíocht, est tout à fait épanouie dans cette nouvelle vie qui se dévoile à elle. Rayonnante, elle découvre, prend ses marques et commence enfin à sculpter dans le bois de ses talents des esquisses de ses ambitions longtemps mises de côté. Elle sort, retrouve une pratique régulière des sortilèges, expérimente les sorts botaniques, rencontre de nouvelles personnes, participe à des activités diverses et variées. Son monde, depuis septembre, ne connaît plus l'hiver : les fleurs qui poussent dans ce jardin ne fanent plus.
Pourtant, une ombre ne cesse de planer au-dessus de ce champ, pensée affligée toujours tournée vers les visages manquants. Car le chemin est peut-être tracé de soleil, il n'empêche qu'il s'est écarté d'autres voies qui pourtant importaient, et si les carrefours les rassemblent et leur permettent parfois de se retrouver, toutes les distances entre eux paraissent mille fois trop grandes à cette sorcière qui découvre enfin pleinement la solitude qui peut accompagner la liberté. Alyona pense à ses amis, dont les souvenirs convoquent la présence de jour comme de nuit, à travers des gestes, des paroles ou des moments particuliers, extirpant des ténèbres de la mémoire des images et des sensations, faisant apparaître Vana, Nahele ou Abby, et frappant la botaniste d'une réalisation douloureuse : celle du manque de ceux qu'on aime. Le soir sa chambre est alors hantée par leurs silhouettes, par ces mirages qui se révèlent au détour d'une pensée, et dans le silence de cette pièce son cœur et sa gorge se serrent, frappés de mutisme, incapables d'articuler un mot, comme si sa voix était restée près d'eux.
Heureusement, il y a eu ce bal du nouvel an, comme une oasis dans le désert. Ce bal et Vana, et sa lettre, et l'univers qui retrouve de son épaisseur en voyant se réunir deux de ces étoiles. Il y est des soirs qu'on ne peut pas oublier, des forces qui se nouent et s'installent. Il est important de ne pas les laisser périr dans l'oubli.
3. L'horizon
4 JANVIER 2051, MATIN
CHAMBRE, DRAÍOCHT,
Alyona, 21 ans,
CHAMBRE, DRAÍOCHT,
Alyona, 21 ans,
↬ en réponse à la lettre d'Ivanovna
@Ivanovna Gunnray
S'épanouir c'est grandir, prendre confiance, trouver sa voie, sa place, et le bonheur qui vient avec ; c'est une sensation qui vous libère et vous apaise, tout à coup vous n'êtes plus en quête, tâtonnant dans le noir, le cœur troublé d'incertitudes, vous êtes libre, votre regard porte loin, se fait aventureux, sûr et serein ; le présent n'est plus qu'une tranquille marche dans un lieu que vous avez fait vôtre, que vous connaissez et qui pourtant toujours vous émerveille et vous réjouit. Alyona, depuis son retour plus définitif au Jardin de Draíocht, est tout à fait épanouie dans cette nouvelle vie qui se dévoile à elle. Rayonnante, elle découvre, prend ses marques et commence enfin à sculpter dans le bois de ses talents des esquisses de ses ambitions longtemps mises de côté. Elle sort, retrouve une pratique régulière des sortilèges, expérimente les sorts botaniques, rencontre de nouvelles personnes, participe à des activités diverses et variées. Son monde, depuis septembre, ne connaît plus l'hiver : les fleurs qui poussent dans ce jardin ne fanent plus.
Pourtant, une ombre ne cesse de planer au-dessus de ce champ, pensée affligée toujours tournée vers les visages manquants. Car le chemin est peut-être tracé de soleil, il n'empêche qu'il s'est écarté d'autres voies qui pourtant importaient, et si les carrefours les rassemblent et leur permettent parfois de se retrouver, toutes les distances entre eux paraissent mille fois trop grandes à cette sorcière qui découvre enfin pleinement la solitude qui peut accompagner la liberté. Alyona pense à ses amis, dont les souvenirs convoquent la présence de jour comme de nuit, à travers des gestes, des paroles ou des moments particuliers, extirpant des ténèbres de la mémoire des images et des sensations, faisant apparaître Vana, Nahele ou Abby, et frappant la botaniste d'une réalisation douloureuse : celle du manque de ceux qu'on aime. Le soir sa chambre est alors hantée par leurs silhouettes, par ces mirages qui se révèlent au détour d'une pensée, et dans le silence de cette pièce son cœur et sa gorge se serrent, frappés de mutisme, incapables d'articuler un mot, comme si sa voix était restée près d'eux.
Heureusement, il y a eu ce bal du nouvel an, comme une oasis dans le désert. Ce bal et Vana, et sa lettre, et l'univers qui retrouve de son épaisseur en voyant se réunir deux de ces étoiles. Il y est des soirs qu'on ne peut pas oublier, des forces qui se nouent et s'installent. Il est important de ne pas les laisser périr dans l'oubli.
Alyona Farrow,
Jardin de Draíocht, Irlande,
Pour Ivanovna Gunnray
Institut de Médicomagie et de Sciences Magiques, Angleterre
Ma Chère Sœur,
Je t'écris vite, mais c'est l'urgence de revenir vers toi, car déjà tu me manques à moi aussi.
Je n'aurais pas pu rêver mieux pour clôturer l'année qu'une soirée passée avec toi. Merci d'être venue, d'avoir été ma jumelle d'un soir, je me suis sentie plus complète que je ne l'avais été depuis de longs mois. Mais c'est insuffisant, tu as raison, et je ne veux pas que nous en restions là, à des phrases non terminées, interrompues. Je ne veux pas que nous attendions encore des mois avant de nous revoir.
Te savoir malheureuse me contrarie, je n'aime pas être loin de toi dans ces moments-là. Quant à Gordon... Nous pourrons en parler, si tu le souhaites.
Demain est une journée particulière, je ne veux pas la passer loin de toi, je ne veux pas ne pas te voir. Je te rejoindrai devant les grilles de l'Institut à l'heure du repas, si tu veux bien m'y retrouver, et nous irons manger et marcher dans la forêt, près de la mer, près des anciens troncs frères de ceux de Wick. Nous parlerons aussi, pour rattraper le fil de ces semaines et s'en servir pour refermer les plaies. Ce sera bien. J'en ai besoin. Et ensuite tu viendras à Draíocht ! Ce week-end, quand nous aurons plus de temps et moins d'obligations. S'il te plaît. Si nous laissons le temps passer, il s'étirera encore bien trop.
J'espère que mon hibou t'arrivera vite pour que nous puissions nous revoir bientôt.
Alyona
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