Les bras de Morphée

RUBY, 15 ans
1er novembre 2048 7h46
Salle d'études, Deuxième étage, Poudlard


[ruby sparks]

•••

La nuit avait été longue. Simple façon de parler : j'avais dû engranger trois ou quatre heures de sommeil, tout au plus. Seulement, le temps s'était étiré encore et encore, sans que mon décor ne bouge d'un pouce : les mêmes rideaux autour de mon lit, le même silence, le même noir d'encre emplissant la pièce. Les yeux ouverts, parfois entrouverts, le plus souvent fermés, mon corps s'était tourné et retourné dans l'espoir de trouver la position parfaite qui me laisserait gentiment sombrer de l'autre côté. Mais mon esprit n'avait pas daigné coopérer.

Novembre, pour une élève de cinquième année studieuse au possible, se trouvait être la source de bien des soucis. D'abord parce que deux mois s'étaient écoulés depuis la rentrée, signe que les vacances de Noël arrivaient à grands pas, et qu'avant de pouvoir relâcher la pression, les professeurs avaient tendance à intensifier leurs exigences. Les BUSEs, aussi, se faisaient graduellement une place sur la liste des tâches auxquelles il allait falloir s'atteler, passant de problème abstrait et lointain à idée bien trop concrète et pour le moins pesante.

Alors, la nuit dernière, la seule idée qui avait occupé mon esprit, c'était la tonne de devoirs que je me devais de terminer. Ma filière n'arrangeait rien. J'avais en tête une drôle de litanie, toujours la même, qui voyait se succéder les matières qui m'attendaient patiemment. Étude des runes. Histoire de la magie. Étude des Moldus. Astronomie. Histoire de la magie. Runes. Moldus. Des lignes et des lignes de parchemin me guettaient ; et quand bien même je ne pouvais rien y changer à une heure et quart du matin, cela n'empêchait pas mon ventre de se serrer sous le coup de l'anxiété. C'est par un miracle nommé fatigue, sûrement, que le sommeil avait fini par me cueillir au plus profond de la nuit.

Mes yeux s'étaient rouverts bien trop vite à mon goût. Six heures trente, l'heure à laquelle j'avais véritablement maudit mon horloge interne. Bien sûr, j'avais tenté de berner mon cerveau et de me retrancher sous mes couvertures en espérant reprendre le cours d'un sommeil qui avait été dur à trouver, mais en vain. Mes yeux clos ne trompaient personne et j'étais demeurée dans cette espèce de limbes, où le monde est trop présent autour de soi pour que le corps puisse s'exiler parmi les rêves. Une heure plus tard, j'étais levée, habillée, sustentée et surtout bien résolue à dissoudre ces angoisses qui me tordaient les entrailles. En descendant vers le deuxième étage, mon sac en bandoulière, je m'efforçai de faire abstraction de l'aube naissante derrière les vitres et des couloirs froids du château, ce froid humide et écossais qui pénétrait jusque dans les os et que je connaissais si bien.

•••

C'était un fait : personne n'avait envie de se plonger dans d'interminables révisions un dimanche matin. Encore moins à une heure pareille. Rien d'étonnant, donc, à ce que la salle d'études soit aussi vide que les couloirs que j'avais traversés un peu plus tôt. À vrai dire, si la nécessité ne m'y poussait pas, j'aurais volontiers fait partie de cette majorité qui préfère se prélasser encore un peu dans son lit ou somnoler, pour tenter de prolonger sa nuit.
Le silence m'est d'ordinaire plaisant pour étudier et me concentrer, mais c'était sans compter sur un bourdonnement sourd qui vient troubler cette quiétude. Il résonne de temps à autre à mes oreilles, et je peux sentir le sang battre à mes tempes. Mon épuisement est à blâmer pour cela. Je râle intérieurement contre cette situation inextricable qui m'a enlevée à tout espoir de repos, mais qui me laisse en piteux état, la tête lourde et l'esprit ailleurs.
Mon regard parcourt les quelques phrases que mon inspiration a bien voulu produire, couchées sur un bout de parchemin, maigre ébauche d'un devoir dont j'ai déjà oublié la consigne. Ce n'était pas glorieux. Merlin, si seulement ma nuit avait pris une tournure différente... Je reste persuadée que quelques longues minutes de sérénité supplémentaires m'auraient revigorée, suffisamment pour que je sois en mesure de me confronter à ces devoirs avec toute la rigueur dont je fais habituellement preuve.
Je croise les bras sur ma table et pose sur eux ma tête, tandis qu'une torpeur sans pareille m'entraîne implacablement vers un demi-sommeil. Un peu de répit, rien qu'un peu.

•••

Au beau milieu de ma tourmente, c'est là qu'elle m'apparaît. Mes paupières à moitié closes n'auraient manqué ses contours pour rien au monde.

« Leta ? », appelle ma voix, toute ensommeillée.

Toujours avachie sur ma table, je la vois me sourire. Mes traits lui sourient en retour.
Je sais bien qu'il ne s'agit que d'un rêve. À vrai dire, pour cette fois et uniquement pour cette fois, je suis soulagée que ce soit le cas. Le remords me pince au moment même où je me fais cette confession ; je devrais espérer qu'elle se tienne devant moi en chair et en os. Mais cette apparition soudaine n'a qu'une seule signification : je suis enfin dans les bras de Morphée.

belle, romantique, rouge (Paige 2026)

Les bras de Morphée
Il est relativement tôt, je crois, car je n'ai aucune horloge ou montre à disposition. Quoi qu'il en soit, je viens de finir de me préparer et me dirige vers la salle d'étude : il me semble en effet avoir oublié hier un parchemin contenant le début d'un de mes devoirs et j'aimerais bien le retrouver (le devoir étant à rendre dans 5 jours).

Mon pas est assuré, je ne suis pas pressée mais j'aimerais quand même bien faire quelque chose de ma journée (donc pas perdre 15 minutes à chercher ce foutu devoir). En arrivant dans la salle je me dirige immédiatement vers le deuxième rang : ma place hier soir. Je trouve enfin mon parchemin puis je fais demi-tour, traverse la salle, regarde rapidement qui s'y trouve : des têtes inconnues studieuses et d'autres endormies ; des chevelures blondes, rousses, brunes. Je passe la porte quand je tilte soudainement : je sais à qui appartient cette chevelure !

Pour la deuxième fois en 1 minute, je fais à nouveau demi-tour et avance en direction de cette jeune fille qui ne semble vraiment pas réveillée. Je me poste devant son bureau, je suis tiraillée entre rire et la gronder : comment est-ce possible qu'elle soit endormie à cette heure-ci sur son bureau ?! Je fronce les sourcils tout en faisant une grimace aux antipodes de la photogénie.

Ruby ? J'agite mes mains devant elle. Ouhouh ? Ruby ?

Ce n'est que quand elle relève la tête que je me rends compte pleinement de la situation : elle est complètement perchée. Son "Leta" est totalement léthargique et son sourire euphorique. Je ne sais pas dans quel rêve elle se promenait mais ça devait être bien plaisant.

Ruby, sérieusement, tu as dormi ici ?

FSCM - 19 ans - Fille de papier.

Les bras de Morphée
Sa silhouette se détache nettement sur un fond vague et brumeux. J'ai une telle habitude de la voir surgir dans mes rêves que le moindre détail de son visage m'est désormais parfaitement clair. Je connais les nuances de ses iris et la courbe de ses cils mieux que je ne saurais décrire mes propres traits. Je pourrais parler du grain de sa peau, des méandres de ses cheveux ou du creux de son cou plus que de raison. Je sais le rythme de son pas, le timbre de sa voix et le rose qui colore ses joues lorsque ses émotions l'emportent.
Jamais, en revanche, ne l'ai-je sentie aussi agitée. Sa manière de m'interpeller sans relâche me fait sentir que quelque chose a changé, et je peine à identifier quoi. L'absence d'urgence dans le ton qu'elle emploie me fait écarter l'hypothèse du danger. Non, elle semble simplement s'amuser de la situation, et mes pensées toutes engourdies ne parviennent pas à donner du sens à son hilarité.

C'est qu'il est drôlement réaliste ce rêve, tout de même. Je redresse légèrement le buste et nivelle dans le même temps mon champ de vision, découvrant au passage un environnement qui a changé. Le lieu n'est plus aussi désert que je l'ai trouvé. Immédiatement, l'information sème le désordre dans mon esprit. Comment pourrais-je l'avoir trouvé sans en être encore sortie ? Je fronce les sourcils et me masse les tempes, essayant désespérément de me rappeler ce qui venait juste d'avoir lieu, de rembobiner pour effacer le trou noir logé dans ma mémoire qui avait pris la place de mes souvenirs.

Accoudée sur mes avant-bras, les paupières lourdes, je constate que Leta se tient toujours face à moi. J'aperçois vaguement ses lèvres bouger ; un ange passe, puis je réalise qu'elle s'adresse à moi, et prends conscience quelques secondes plus tard de ce qu'elle vient de me dire.

« Dormi ? Tu es sûre ? » demandé-je en un souffle, comme si l'idée que je sois éveillée était la plus saugrenue et la plus déraisonnable qu'elle puisse me soumettre à l'instant. De nous deux, c'est pourtant moi qui ne suis plus sûre de rien.

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Les bras de Morphée
Je me demande un instant si elle n'a pas consommé une potion réservée pour adulte ou une bierraubeurre un peu trop chargée (réservée aux adultes elle aussi). Car oui, elle semble tout à fait à côté de la plaque, voire pas même maître de ses actions.
Elle me demande confirmation. Comme si j'avais pu inventer une situation aussi saugrenue -peut-être que oui en effet-.

Ruby, t'as bu quoi hier soir ?

Ma question est on ne peut plus sincère : je m'inquiète pour elle (dormir sur une table de cours, et puis quoi encore ??). A croire que depuis que je lui avais, honteusement, dévoilé mes sentiments, elle se laissait aller dans des déboires inacceptables. Il fallait que je la remette sur le droit chemin. Le fait est que je n'en avait pas le temps là maintenant à cause des cours qui allaient commencer, je devais remettre cette discussion de la plus haute importance à plus tard.

Il va vraiment falloir qu'on discute toi et moi. Je sais pas ce qui t'arrive, si c'est à cause de moi, mais faut qu'on ait un point sur ton hygiène de vie parce que là c'est pas possible.

Je m'en veux un peu de la materner de la sorte mais : 1. on se connaît de puis assez longtemps pour que je me permette ce genre de remarque (j'espère) et 2. faut qu'elle soit responsable sinon elle aura jamais ses BUSES en dormant aussi peu.

J'ai une expression mécontente, mais, comme à chaque fois que je la vois, mon cœur ne fait que fondre encore plus. Punaise Ruby, prends soin de toi pour être belle à mes yeux tout les jours.

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Mes paupières sont si lourdes et l'endroit est si calme que je suis susceptible de plonger de nouveau à tout instant dans ma léthargie. Je réalise à quel point la sensation m'est familière, cette torpeur, cette attirance inexorable vers mes bras repliés, cette vision qui tangue dès que j'entrouvre les cils ; autant de détails qui révèlent à quel point je me suis enlisée dans ce manque de sommeil chronique.

La voix de Leta qui claque à nouveau dans l'air m'arrache à mon demi-sommeil en un sursaut. Je fronce les sourcils et me presse les paumes contre les yeux, déclenchant l'arrivée de milliers de spirales colorées agitées en flux psychédéliques sur le fond noir de ma conscience. J'ai entendu, mais je n'ai rien enregistré de ce qu'elle a dit. Bu ? Hier soir, j'avais sans doute bu deux ou trois gorgées d'eau, ou une tasse de thé noir, je ne me rappelle déjà plus. Est-ce vraiment pour une question aussi triviale qu'elle malmène mon repos ? Je retombe la tête la première entre mes avant-bras. Je crois que je peux réussir à dormir, à condition que mes rêves daignent me laisser un peu en paix.

« ... si c'est à cause de moi... »

Aïe. L'effet est immédiat : mon estomac se crispe comme mon cœur se resserre. Que veut-elle dire par là Je sais pertinemment ce qu'elle veut dire. Ah, comme c'est bas de me faire la morale ainsi, à cette heure où je suis presque privée de toute lucidité ! Dans ma frustration, je me relève d'un coup sec, pour de bon cette fois-ci, les lèvres pincées. Rêverie ou non, celle qui se tient devant moi mériterait qu'on lui dise ses quatre vérités.

« Quoi ? » Malgré ma bonne volonté, ma voix reste faiblarde, éraflée par la fatigue. « De quoi tu parles ? » Mon regard se perd sur les parchemins qui jonchent ma table. « Je travaille... »

Je reporte les yeux sur son joli minois. L'expression qu'elle affiche m'amuse et ne fait qu'accroître mon orgueil, décuple mon amour-propre. Je la défie du regard, sans méchanceté mais avec une lueur dans le regard qui a l'air de dire : crois-tu vraiment pouvoir me changer ?

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C'est un rire jaune qui grandit intérieurement. Qu'elle fasse genre de travailler, pourquoi pas, mais pas avec encore la trace du bureau sur sa joue. Un peu de bon sens quand même…

Mon sourcil gauche s'arque tandis que l'autre fronce encore plus. Elle me prend vraiment pour un botruc né à la dernière pluie, faut pas déconner non plus.

De quoi je parle ? Sérieusement ? C'est pas ton jour de chance, on dirait.

Avec toute la supériorité que je peux avoir, mes mains fouillent puis sortent de mon sac ce petit miroir qui m'accompagne partout.

Voilà la tête de quelqu'un qui travaille.

Et je la laisse contempler son œuvre. Longuement.

Même si les événements d'il y a quelques temps étaient encore parfaitement ancrés dans ma mémoire, le trouble que je ressentais exacerbait mon envie de la secouer dans tous les sens. Pour quelle raison ? La réveiller pour qu'elle se rende compte de l'ineptie qu'elle raconte ? Raccorder son cœur et sa tête, qu'elle m'embrasse de suite pour me faire oublier mon agacement ? Puis zut à la fin, mérite-t-elle vraiment l'amour que je lui porte ? Je veux le sien tellement. Raaah que cette voix dans ma tête se taise ! Arrête de crier mes sombres désirs. "Sombres" ahahah, tes désirs sont brûla- Tais-t- Me taire ?? Regarde toi va, tout ce corps parle à ta place, tu es vraiment aveugle Leta. Je mords ma lèvre, le rouge me monte aux joues et je détourne le regard. Je te déteste Ruby Everheart.

Il faut que je me reprenne.

Son regard de défi veut m'achever, il me provoque, me pousse au bord d'une falaise de laquelle aucun corps ne souhaiterait tomber. Essaye de jouer pour voir, je te rappellerai la devinette que tu n'as même pas finie...

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Mon ignorance à moitié feinte ne semble pas la berner. Dommage, j'en étais la première convaincue. Non, à la place, je la vois s'étonner de mes dires comme si j'avais lâché une énormité, comme si j'avais prétendu qu'Elina Montmort était secrètement un Erkling ou que j'étais Née-Moldue. Les mots qu'elle prononce ne sont que reproche cinglant visant à me démasquer face au mensonge que je me suis créé. C'est petit, c'est fichtrement petit de sa part.
Je tente encore une fois de me frotter les yeux, acceptant ma défaite face au sommeil ; je m'étire discrètement lorsque Leta se plonge avec intérêt vers les tréfonds de son sac. À ma grande surprise, elle en sort un miroir et une nouvelle réplique cinglante. Je me déteste de lui donner satisfaction, mais impossible de faire autrement : seul mon silence éloquent lui répond.

C'est vrai, dans ce reflet j'y vois une cinquième année aux traits tirés et aux cernes bien visibles à l'heure qu'il est. Je vois sa tignasse terne et tous les nœuds qu'il y a dedans — j'étais pourtant persuadée de leur avoir donné un coup de brosse avant de descendre. Je vois une bouche qui a cessé de sourire et des prunelles lasses qui ne vont pas tarder à fusiller du regard la propriétaire du miroir. Je lève la tête ; elle est ailleurs.

« Je ne vois pas bien ce que ça peut te faire. »

Cette fois, j'ai parfaitement conscience de m'enfoncer plus profondément encore dans ma mauvaise foi. Je la pousse dans ses retranchements, je lui mens éhontément et c'est pour cette raison que, fait suffisamment rare pour le noter, la chaleur envahit aussi mes joues après avoir rosi celles de Leta — non je n'ai pas manqué de le remarquer, d'ailleurs je le remarque toujours lorsque ça lui arrive. Je me rencogne au fond de ma chaise, bras croisés, une moue peinte sur la figure. Si je n'avais pas des restes de fierté sur le visage, je ressemblerais clairement à une coupable prise en flagrant délit d'hypocrisie.

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Je fais donc affaire à un mur. Elle me pousse au bord de l'énervement. Encore une fois, c'est détestable. La discussion ne mène à rien, à quoi cela sert donc de la continuer ? Je me demande…

Je souffle ostensiblement.

Ce que ça peut me faire ?

Je répète sa phrase, pour voir si l'une de nous peut vraiment se rendre compte de son impact. Je tourne à nouveau les yeux. Puis merde.

T'es vraiment débile Ruby...

Était-ce vraiment de la colère ou bien une once de tristesse venait de transparaître dans ces derniers mots ? Je m'en fiche, elle n'est pas ouverte à la discussion, alors moi non plus. Je reprends mon parchemin que j'avais laissé sur sa table et file dans l'allée principale : je pars à grandes enjambées de la salle d'étude.

C'est en effet ce que j'appelle une journée gâchée. Pourquoi oses-tu me faire ça ? Ne te rends-tu donc pas compte à quel point je meurs à petit feu à chacune de nos interactions ?

Je ne te comprends pas Ruby.

Pourquoi ai-je tout foutu en l'air ce merveilleux après-midi d'août ? J'aurai mieux fait de me taire. Une larme coule sur ma joue gauche.

Je ne te comprends pas Leta. Il ne fallait pas s'éprendre d'une fille qui ne te le rendrait pas. Et pourtant, que puis-je y faire ? Me voilà coincée.

Si seulement j'étais encore dans les bras de Morphée pour me réveiller et me rendre compte que tout ça n'est qu'un vilain cauchemar.

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Les bras de Morphée
Le visage fermé, elle souffle en signe d'exaspération et, l'espace d'un instant, je crains d'être allée trop loin. Et puis je me reprends. Je sais parfaitement ce que je fais. Je lui parle honnêtement, je lui dis simplement ce que je pense. Certes, le manque de sommeil me taraude et mon éreintement ne m'aide pas à assouplir le ton rugueux que j'emploie. Mais elle a l'habitude, non ? L'habitude de mes humeurs, de ma franchise, de mes attitudes sur la défensive. Elle est capable d'endurer cela, et plus encore. D'ailleurs, je ne lui dirais pas tout ce que je lui dis maintenant si nous n'étions pas véritablement amies. C'est une marque d'affection que je lui témoigne, parce que je la sais capable de voir au-delà de l'insensibilité que je lui présente maintenant. Au fond, je sais aussi qu'elle ne me rejettera pas. Elle a bien assez prouvé qu'elle tenait à moi, ça j'en sais quelque chose, alors elle survivra à tout ce que je peux lui infliger. Elle restera, c'est l'important.

Offrir sa cruauté en cadeau à ceux auxquels on tient le plus pour forcer la barrière de l'amour à se dresser entre les deux et empêcher les digues de céder. Caresser d'un doigt le point de rupture avec ces êtres dont on sait ne jamais pouvoir se séparer. N'est-ce pas là toute la douceur amère de la nature humaine ?

Mais quand elle répète ma phrase, quand elle redit mes mots exacts et que je perçois à quel point ils sonnent faux, Leta me meurtrit un peu plus que je ne m'y étais préparée. C'est par mes propres paroles qu'elle me poignarde. Et lorsqu'elle me porte l'estocade en me qualifiant d'idiote pour tout dire, elle me lacère un peu plus le cœur, un cœur qui s'émiette à mesure que je la vois quitter la pièce sans se retourner. Plus que le qualificatif offensant, c'est le ton qu'elle emploie qui me secoue, un ton que je ne lui connais pas lorsqu'elle s'adresse à moi. Entre mon cœur qui tombe toujours plus bas au fond de moi et ma peur d'éloigner Leta à tout jamais, je tente de me convaincre que sa rancœur est passagère. Elle reviendra ; c'est tout ce dont j'essaye de me persuader. Pour autant, je peux encore sentir dans l'atmosphère, dans sa lourdeur qui règne encore autour de moi, que mon obstination était une erreur et je m'en mords les doigts. Mais cela, Leta Morphée Blackbirds, bien sûr que tu ne le sauras pas.

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