Ce qu'il reste de nous (Solo)

PARTIE 1


18 juillet 2050

Les falaises, enfin. Le fracas des vagues contre la roche, tout en bas, comme les battements de cœur de la Terre. L’eau qui ronge la pierre petit à petit depuis des millions d’années, qui l’effrite lentement mais sûrement. Les embruns salés qui s’envolent jusque dans le ciel cotonneux. Le frisson que l’on ressent quand on s’approche trop près du bord, l’envie de faire le pas de trop, juste pour voir ce qui arriverait si l’on tombait, la sensation d’être arrivé aux frontières d’un monde et le désir de traverser la mer pour rejoindre les terres que l’on voit se dessiner à l’horizon, là-bas, en tout petit…

J’avais enfin réussi à transplaner jusqu’à la destination qui m’obsédait depuis des mois. Pour la première fois depuis si longtemps, j’étais rentrée à la maison.

Je résistai à peine aux coups saccadés du vent, laissant le haut de mon corps s’emporter sous les assauts des rafales tandis que mes pieds demeuraient bien ancrés sur le sol légèrement boueux. Si mes oreilles n’avaient pas commencé à me faire mal, je serais restée plantée là pendant des heures. J’aurais sûrement fini par m’asseoir, n’ayant cure de la saleté qui aurait imprégné mon pantalon, et j’aurais regardé l’horizon jusqu’à ce que mes yeux ne puissent plus rien distinguer, dans l’obscurité de la nuit. Et puis, je serais peut-être restée plus longtemps encore, me laissant simplement bercer par l’écho des vagues invisibles, plusieurs mètres en-dessous. Ici, les sensations remplaçaient les pensées. Ma culpabilité s’envolait plus loin que les gouttelettes salées de la mer, mes remords s’écrasaient contre la pierre blanche. Il ne restait que l’apaisement et la sensation d’être enfin pleinement libérée de tout ce qui me raccrochait à la terre.

J’aurais dû me contenter de cela. M’asseoir, me laisser hypnotiser par l’écume sur la mer. Chercher la plus grosse vague, parier sur celle qui ferait le plus de bruit à l’arrivée. Laisser le vent me caresser le visage et s’engouffrer dans mes oreilles, apprécier la douleur aiguë dans mes tympans, et enfin, rentrer à Londres, épuisée de n’avoir rien fait d’autre qu’observer la nature féroce des côtes britanniques. Je me serais endormie le sourire aux lèvres, ravie d’avoir accompli l’un de mes objectifs, la tête pleine de la beauté des falaises, j’aurais rêvé que j’y étais encore, rien que pour prolonger le plaisir, et le lendemain, je serais revenue pour en profiter encore, j’aurais abandonné ma petite vie monotone de sorcière de bas étage pour m’imprégner une fois de plus de la grandeur de la mer, et me laisser croire que cette impitoyable immensité n’était rien d’autre que le reflet de ma propre puissance…

J’aurais dû, mais je ne l’ai pas fait. Au lieu de me satisfaire des sensations familières, j’ai cherché ce qui pourrait raviver mes souvenirs ; quelque chose de concret, de visible, que je pourrais toucher. Quelque chose qui n’existait qu’ici et qu’aucune autre mer, aucune autre falaise, ne pourrait me procurer. Quelque chose qui me confirmerait qu’ici, c’était bien chez moi.

En longeant le bord des falaises, je tombai d’abord sur une petite maison de pierre. Avant de la reconnaître comme mon ancienne maisonnette, je pensai d’abord : dans quelques dizaines d’années, cette maison sera tombée tout en bas, dans la mer agitée, comme on jetterait un gros caillou du haut de la falaise. Plouf ! Et puis, en m’approchant, je me surpris à reconnaître telle fissure dans le mur de pierre, telle marque d’usure sur le bois de la porte, tel ou tel petit élément révélant l’âge de la maison, qu’il aurait été aisé de réparer d’un coup de baguette magique mais que jamais personne n’avait pris le temps de faire, et qui avait fini par devenir un signe distinctif presque réconfortant. Je tournai prudemment autour de la maisonnette, peu désireuse de passer pour une rôdeuse auprès de ses nouveaux occupants. Je finis toutefois par m’apercevoir que l’habitat était laissé à l’abandon : les fenêtres étaient pleines de sel et de poussière. Un regard à droite, un regard à gauche pour m’assurer que je n’étais pas observée, et je sortis ma baguette magique pour lancer un sortilège de nettoyage sur la fenêtre. La visibilité n’était pas bonne, mais je pus reconnaître, de l’autre côté, un simple canapé, une table basse, une petite cuisine et un petit bureau. D’ici, aucun objet personnel ne semblait avoir été laissé à l’abandon. Trois portes fermées menaient à d’autres pièces et, comme j’avais déjà pu le constater de l’extérieur, il n’y avait pas d’étage.

Si j’éprouvais un vague sentiment de familiarité, aucun souvenir ne s’imposa dans mon esprit après ce premier tour. Alors, plutôt qu’observer l’intérieur à travers chaque fenêtre, je décidai de retourner devant la porte d’entrée et j’appuyai le plus simplement du monde sur la poignée. La porte était verrouillée. Je tentai un sortilège de déverrouillage, à ma portée depuis que j’avais passé quelques temps à étudier les sortilèges élémentaires. J’entendis un petit « clic » dans la serrure mais quand j’appuyai de nouveau sur la poignée, elle bloquait toujours. Je pris une grande inspiration, déjà exaspérée. Je m’attendais à ne rencontrer aucune résistance, par Morgane ! Ce n’était pas une fichue porte qui allait m’arrêter.

Je doutais de ma capacité à faire sauter la serrure. Si les sortilèges d’attaque, explosifs et flamboyants, avaient particulièrement suscité mon intérêt lors de mes recherches (j’avais donc concentré mes études sur ce type de sortilèges), il me semblait que certains d’entre eux étaient… un peu trop efficaces. Je manquais clairement de contrôle et Marshall avait bien failli me mettre à la porte quand j’avais creusé un vilain trou dans le mur à l’aide du maléfice explosif, alors que j’avais simplement voulu faire voler en éclat une théière. Si je tentais d’exploser la serrure, je craignais l’effondrement de toute la bâtisse. Alors, je me contentai d’allumer une flamme au bout de ma baguette pour brûler une partie de la porte en bois.

L’opération terminée, je n’eus pas trop de mal à éteindre le petit feu et je débloquai la porte noircie autour de la poignée et de la serrure. À l’intérieur, un petit rayon de lumière entrait par la fenêtre tout juste nettoyée, mais l’obscurité, l’odeur de poussière et l’absence d’objets personnels donnaient au salon, salle à manger, cuisine, une atmosphère inquiétante. J’ignorais encore ce qui me poussait à explorer cet endroit, car je n’étais pas certaine d’y avoir réellement vécu. Vraiment, vivais-je dans cette petite maisonnette de campagne, si ridiculement petite et sombre, avant de déménager dans un château grandiose ? Cela me semblait si insuffisant.

Je balayai les lieux du regard sans rien trouver de concret auquel m’accrocher. Puis, je poussai la porte à gauche de mon champ de vision. Il y avait un lit deux places, un secrétaire et une vieille commode. Tout le mobilier était en vieux bois, dans le style des meubles récupérés d’arrière-grands-parents. Au sol, le parquet craquant était blanchi et rayé par endroits, comme s’il avait été lavé trop énergiquement avec une brosse à poils durs. Je me penchai pour regarder sous le lit, à la recherche de trésors perdus. Je n’y trouvai que de la poussière. J’ouvris tous les tiroirs de la commode et du bureau : tout était vide. Je ne repérai rien, ici, qui puisse me fournir plus d’indices sur moi-même.

La deuxième porte menait vers une salle de bain qui faisait aussi office de toilettes. Là encore, rien d’incongru : un lavabo, une baignoire, des toilettes et quelques placard (vides), comme dans toutes les salles de bain du monde. L’exploration infructueuse de cette maisonnette commençait à me laisser en bouche un arrière-goût d’indifférente déception. Tout ce qui pouvait rester de moi, ici, avait disparu. Peut-être même que mes sensations étaient complètement parasitées par mon désir de retrouver des traces de moi, et que le sentiment de familiarité que je ressentais n’était que le produit de mon imagination et de mes espoirs.

Je poussai la troisième porte avec plus d’appréhension : je remarquai que mes gestes étaient légèrement plus lents lorsque j’appuyai sur la poignée et je fronçai les sourcils, étonnée par ce changement de rythme incontrôlé. Le grincement lent de la porte sur ses gonds secs ressemblait au cri d’agonie d’un vieil oiseau. Je n’avais encore rien vu de l’intérieur de la pièce quand, soudainement, je refermai la porte devant moi, comme si j’avais conscience de vouloir pénétrer un lieu interdit.

C’est plus facile d’oublier, pensai-je en m’adressant à la partie déchirée de mon esprit, qui dormait dans ma tête depuis qu’Aelle m’avait éveillée.

Je soupirai. Derrière cette porte, il y avait quelque chose que je ne voulais pas savoir, des souvenirs qui risquaient de surgir et qui étaient très bien là où ils étaient, c’est-à-dire enfouis au plus profond de mon remords.

Il ne faut pas oublier ! me motivai-je, en guerre avec mes contradictions, avant de rappuyer sur la poignée. Déterminée, j’avançai directement vers la fenêtre encrassée pour l’ouvrir et laisser entrer la lumière du jour dans la pièce. Si je voulais m’affronter, je ne pouvais pas prendre l’obscurité pour le prétexte de mon aveuglement. Je me retournai trop brusquement pour analyser la pièce. Il y avait un petit lit contre un mur, une table de chevet, une commode et quelques étagères. Contrairement aux autres pièces, il restait ici quelques objets personnels. Une peluche de dragon sur l’oreiller. Des livres de contes sur les étagères. Des figurines de sorciers, de sorcières et de créatures magiques. Un porte-manteau, de l’autre côté de la porte, qui comprenait quatre petites boules de bois et au-dessus de chacune, une lettre de couleur : O rouge, W jaune, E bleu, N vert. Un cadre photo qui trônait bizarrement au milieu de la surface de la commode.

Je me laissai tomber sur le lit, affolant l’odeur de poussière autour de moi, et, bras pendus le long de mon corps, j’observai bêtement cette chambre d’enfant. La chambre de mon enfant. Owen. Les preuves étaient sous mes yeux et le doute n'était plus permis - le déni, interdit. L’absence de souvenirs dans les autres pièces avait laissé une impression de vide. La présence de souvenirs dans cette chambre créait un vide encore plus grand : il renforçait l’absence de son propriétaire, j’étais là, mais je n’y suis plus, voici quelques objets qui te rappelleront que tu m’as perdu.

Tu as perdu quelque chose ? avait dit l’homme au sourire trop parfait dans mes cauchemars.

J’attrapai la couverture poussiéreuse du lit de mon fils et la serrai entre mes poings. Je ne savais pas si j’avais envie de fondre en larmes ou de tout ravager de cette pièce trop pleine de l’existence de mon fils. Le sentiment de mon absence dans cette maison, opposée aux signes flagrants de la présence passée de mon enfant dans cette même habitation, provoquait en moi un sentiment de vide déchirant, particulièrement douloureux. Bordel !

Je me relevai brusquement et fixai mon regard vers le cadre posé sur la commode. J’y distinguai deux formes probablement humaines et je n’étais pas sûre de vouloir m’approcher davantage pour comprendre ce que je voyais. De la même façon que ma main avait hésité en appuyant sur la poignée de la porte, mes pieds refusaient de se décoller pour me faire avancer vers la photographie. Je dirigeai toute ma volonté vers mes genoux et forçai sur ma voûte plantaire pour la dévisser du plancher usé. Il n’y avait pas meilleure façon de maintenir l’autre moi enfermée qu’en assumant mon passé. Je refusai de m’en détourner, de choisir la lâcheté et la laisser revenir sur le devant de la scène.

Je me plantai devant la photographie, figée comme une statue. Elle représentait une jeune femme d’une petite trentaine d’années aux cheveux noirs, vêtue d’une chemise tout aussi noire, souriant à son adorable bébé qui la regardait avec de grands yeux clairs arrondis par l’incrédulité. Le nourrisson nageait dans une grenouillère jaune avec de petits motifs de chevaux ailés blancs. Elle était légèrement trop grande pour lui et il tendait sa petite main potelée vers le visage de sa mère.

Je saisis le cadre et le portai plus près de mon visage. Dans cette femme, je reconnaissais à peine la sorcière en Une de La Gazette du Sorcier que j’avais été. Elle était non seulement plus jeune, mais ses yeux pétillaient d’une joie rare, gorgée d’un amour parfaitement pur, un bonheur que l’on ne reconnaît que dans les yeux d’une jeune maman qui adule son enfant. Je retournai le cadre d’un geste trop lent et mal assuré pour ouvrir la petite trappe qui retenait la photo. Le témoignage d’un moment si précieux ne pouvait pas pourrir dans une maison à l’abandon, il fallait que je le conserve près de moi, toujours. Au dos du papier photo, je remarquai tout de suite des inscriptions tracées à l’encre grise. Je m’attendais à une date et une brève description de l’image. Le message était tout autre.

L'être humain est, au fond, un animal sauvage et effroyable. 1

À la prochaine,
Bal

Je gonflai mes poumons tandis que mon cœur s’affolait furieusement et tambourinait contre ma cage thoracique. Mes mâchoires se crispèrent et j’eus l’impression d’être souillée d’avoir touché le même morceau de papier que Bal. L’homme au sourire trop blanc. Révulsée, je lâchai la photo et la laissai tomber par terre. Je sortis ma baguette magique et la pointai sur les mots de Baldur. Je restai ainsi un instant, indécise. J’aurais pu brûler cette photographie salie par l’empreinte de mon ennemi. J’aurais pu tenter d’effacer les traces d’encre et récupérer le souvenir de la mère que j’avais été, aimante, béate d’admiration devant son fils. Finalement, je rabaissai ma baguette et me penchai pour ramasser la preuve de mon passé. En retournant le papier pour observer l’amour maternel qui était alors le mien, je me sentis à nouveau paralysée. Mon visage avait disparu de la photographie. Il n’y avait, en lieu et place de mes yeux, mon nez et ma bouche, qu’une grande étendue de peau lisse qui couvrait l’entièreté de ma face. Je ne sentis pas tout de suite le tremblement qui agitait ma main : je vis plutôt les mouvements saccadés du papier sous mes yeux. Et je sentis la colère qui grandissait. Qui enveloppait tout. Une haine absolue et parfaite : pour lui, pour moi, pour ses sourires et ses mots trompeurs, pour mes erreurs jamais réparées, pour ses folies et pour les miennes.

Après un long moment d’égarement, je glissai la photographie dans ma poche. Si je voulais la garder, ce n’était plus pour chérir le souvenir perdu d’un instant d’amour parfait. Non : c’était pour la haine, c’était elle qu’il me fallait adorer et entretenir, conserver sa preuve tout près de moi, toujours, pour ne jamais l’oublier et ne pas perdre de vue mon objectif. Ma vengeance. Je serai un animal sauvage et effroyable.

Je serai ton effroi, Bal.

Je me retournai vers la chambre hantée par les souvenirs de l'absence et je serrai trop fort ma baguette magique dans mon poing endolori. Il suffisait d’une étincelle pour démarrer un grand feu – c’était dans mes cordes. Je pointai mon instrument magique vers la couverture du lit et prononçai la formule Incendio. Bientôt, il ne resterait de la maison sur la falaise qu’un tas de cendres au cœur des vieilles pierres noircies par la suie.

1 A. Schopenhauer

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Ce qu'il reste de nous (Solo)
TW : émétophobie, mort/deuil

PARTIE 2


J’envisageai de m’asseoir à quelques mètres de mon ancienne maison pour contempler les premières flammes et remplir mes narines des premiers souffles brûlés. Je l’aurais fait si, en quête de la place idéale pour assister à ce désolant spectacle, mon œil n’avait été attiré par le reflet doré d’une plaque, éblouie par un rayon de soleil qui perçait à travers le ciel gris de coton sale.

Certains parleront de destin, d’autres de hasard, et d’autres encore invoqueront la nécessité de cette rencontre avec une vérité trop douloureuse, longtemps évitée. Le fait est que, comme j’avais été attirée par la photographie sur la commode tout en souhaitant ne pas la voir, je ressentis le besoin urgent de me diriger vers cet éclat insolite, tout en ayant le vague sentiment que je marchais tranquillement vers ma chute.

L’éclat se dissipa quand le maigre rayon de soleil se couvrit à nouveau et je crus un instant que cette disparition était une incitation à faire demi-tour. L’univers qui murmurait au creux de ma conscience : détourne-toi, il n’y a rien de plus à voir dans cette direction. Pourtant, l’univers, je m’en moquais bien. Mon instinct de préservation, je m’en fichais plus encore. J’allais où je voulais et toute la raison du monde ne m’arrêterait pas. De toute façon, j’étais trop habituée à m’infliger des souffrances dispensables pour le simple plaisir de nourrir ma curiosité. Comme une foutue pie attirée par la brillance discrète d’un piège à rat, qui se coince les ailes et s’empêche de voler, tout en ayant la satisfaction de penser : au moins, maintenant, je sais ce qu’il en est.

Alors, ayant mémorisé la provenance générale de cet étrange éclat doré perdu dans le sol humide, j’avançai, caressant du pouce la photographie coincée au fond de ma poche et me délectant par avance du goût sucré de ma vengeance ; ce doux sentiment dont je me gorgeais donnait plus de force à mes pas. Je ne comprendrai que plus tard qu’il me sauverait du choc d’une découverte trop douloureuse qui m’aurait poussée à sauter du haut de la falaise, cette fois sans chercher à transplaner pour m’éviter la chute qui signerait la fin de mon histoire. Je ne comprendrai que plus tard que c’était pour cette raison précise que j’avais choisi, dans une autre vie, de consacrer mon énergie à l’exploration des recoins les plus sombres de la magie : la haine, bien plus que l’amour, était le moteur qui me raccrochait à la vie.

Je m’arrêtai de marcher quand l’origine de l’éclat devint évidente. Elle se situait juste devant mes pieds et je la regardai bêtement, une fois de plus figée d’incrédulité. C’étaient deux petites plaques rectangulaires. Chacune était gravée d’un prénom et d’un nom. La première affichait mon identité, mon année de naissance et de l’autre côté d’un petit tiret, trois points de suspension. La deuxième était gravée du plus doux des noms : Aude Luneau. Cette fois, il y avait deux dates, que j’imaginais être une date de naissance et… une autre date… dont je n’arrivais pas à comprendre la signification. Un primate à qui l’on aurait présenté un chaudron aurait connecté ses neurones plus rapidement que moi en cet instant.

Ces plaques, ce sont… Qu’est-ce que c’est ? Je sais ce que c’est. Je sais mais je ne comprends pas.

Mon visage n’affichait aucune expression tandis que le mouvement de mon pouce contre la photographie avait cessé. Je ne bougeai plus du tout. Même le vent n’aurait pu me dévisser de là. Je n’avais pas de raison de bouger, hein ? Puisque je n’étais plus là. Puisque je n’existais plus, puisque j'étais coincée sur une plaque dorée, figée à tout jamais. Mon cœur aurait pu cesser de battre, tout simplement, j’aurais pu me transformer en statue de pierre, puis m’enfoncer lentement dans le sol boueux, j’aurais pu exploser et me disperser aux quatre vents, j’aurais pu… Rien ne comptait. Mon existence n’était rien de plus qu’une vaste plaisanterie. Pire peut-être : une anomalie.

J'étais perdue dans un rêve étrange, dépourvu de sens, dans lequel le réel se tord si bien qu’on a du mal à y déceler la moindre signification. Il est des choses que l’être humain ne peut concevoir sans prendre le risque de briser son esprit ; cette vérité s’appliquait aussi à ceux qui pensaient se hisser au-dessus de la masse d’esprits creux, dépasser les frontières, explorer l’inexplorable, voir l’invisible, entendre l’inaudible, atteindre l’inatteignable. L’esprit d’un humain qui se prenait pour un dieu restait trop fragile pour être le témoin direct de sa propre fin.

Alors, je me sentis partir loin, très loin, dans un espace vide et infiniment grand ; je flottais dans le néant. Mon corps, qui m’avait tant de fois semblé étranger, ne paraissait même plus exister. Ou plutôt : il existait sans substance, comme un fantôme, et moi, je le quittai, je m’envolai loin de ce qu’il restait de lui, dans l’indifférence la plus totale, tandis que j’étais parfaitement incapable de ressentir quoi que ce soit. Colère ? Désespoir ? Incompréhension, peut-être ? Non, véritablement rien. J’aurais voulu posséder la force de me frapper la tête contre les plaques, lancer quelque chose et le voir se briser, juste pour sentir que j’existais un peu. Mais je restai immobile, j’avais déjà quitté mon corps et, par conséquent, il m’était impossible d’exercer le moindre contrôle sur celui-ci. Et je n’avais pas la moindre emprise sur un monde de plus en plus absurde, lointain et irréel. Il ne restait rien. Fais quelque chose, fais quelque chose, ressens, sens-toi vivre, reprends contact avec le monde, il faut ressentir, n’importe quoi, n’importe…

Je ne fus ranimée que par le haut-le-cœur qui crispa mon estomac et j’expulsai les acides de mon corps vide sur ma plaque. À mesure que j’essorais ma bile, je sentis une chaleur désagréable envahir mon corps, l’humidité de ma sueur filtrer à travers tous les pores de ma peau, et mon estomac se tordait, se tordait, jusqu’à ce que, à bout de forces, je fus obligée de relâcher mes genoux pour les laisser s’enfoncer dans la boue rendue encore plus humide par mes liquides corporels encore chauds. Enfin, tout à fait privée de mes moyens, je m’écroulai sur le sol, ma chemise en soie baignant dans la boue et la bile, le visage parfaitement calé entre ma plaque et celle d’Aude Luneau. Morgane, merci, j’avais ressenti que j’existais, par la douleur dans mon estomac, ses contractions, par le goût désagréable des acides dans ma bouche, par la chaleur envahissante, par la sueur sur ma peau ; j’étais là, encore, en vie, je me raccrochai au monde par les immondices de mon corps. C’était déjà ça.

Je restai effondrée au sol un moment, les yeux paisiblement clos, laissant la chaleur de ma sueur se dissiper pour être remplacée par l’humidité de la terre, et je pensais : l’ignorance est une bénédiction, en fin de compte, c’est certainement pour cela que l’on peut qualifier un imbécile d’heureux. Mon corps était lourd et je le sentais s’enfoncer dans la terre comme il s’enfoncerait dans un matelas douillet, après une longue journée trop éprouvante. J’étais épuisée et je voulais dormir longtemps, suffisamment longtemps pour oublier, pour que le monde change autour de moi et me permette de l’observer sous un regard nouveau, pour que mon esprit se réanime, repartir de zéro, tout annuler, tout recommencer, ne plus être moi. Oublier, oublier…

Je devais bel et bien m’enfoncer dans le sol, puisque je finis par ressentir une petite bosse dure contre ma clavicule. J’appréciai longtemps le contact désagréable de ce que j’imaginais bêtement être un caillou. Je me concentrai sur cette sensation qui devait bientôt se transformer en douleur et, à force de vouloir m’ancrer dans mes sensations, je finis par me voir, extérieure à moi-même comme un oiseau volant au-dessus de la scène, étalée sur le sol boueux et puant, la tête entourée de deux plaques dorées au nom des amantes mortes. L’étrange tableau quasi-symétrique que je me représentais avait la douceur rassurante d’une certaine forme d’Art. Je m’observais ainsi, de haut, me figeant paisiblement dans l’espace, espérant m’endormir en paix sur la représentation cruelle mais méritée de ma propre fin. Le rideau se baisse, applaudissements – voilà, quel spectacle tragique était-ce ! Avez-vous vu ce final, quand elle comprit qu’elle n’existait plus, qu’elle était morte, et que la seule personne qu’elle ait sincèrement aimée était encore plus morte qu’elle – quelle ironie ? Avez-vous compris : elle n’était plus seulement privée d’elle-même, elle était privée de la possibilité même d’aimer encore ! L’hubris, chers amis, voilà où cela vous mène, une morale vieille comme le monde mais toujours si efficace, n’est-ce pas ! et maintenant passons à autre chose, on se fait une bouffe après la séance ?

Je me recollai à mon corps dans un rire nerveux qui me fit goûter la boue. Ce n’est pas une tragédie grecque, imbécile, c’est au mieux du comique par l’absurde. Redescends, car tu n’es rien. En retrouvant mes sensations, la douleur devenue diffuse de la bosse contre ma clavicule se précisa à nouveau. Un éclair traversa mon esprit ; une folie enveloppée dans l’illusion d’un parfait déni.

Ce n’est qu’une plaque ! Une plaque ça ne veut rien dire ! C’est un canular, un foutu canular comme ma putain de vie qui n’en finit jamais. Et je ris encore, d’un rire déglingué comme ceux d’Aelle. Je ne suis pas morte, puisqu’Aelle me voit, elle me sait, il faut que je la retrouve ! Il faut qu’elle me fasse exister encore ! Aelle ! Aelle qui m’a montré la femme dont le nom est gravé sur la plaque juste à côté de la mienne, qui me l’a fait rêver, qui m’a rappelé que j’avais aimé, d’un amour total, inconditionnel, un amour qui ne connaît pas la raison, qui ne se soucie pas de la condition humaine ; morte ou vivante, je l’aimerais encore, je ne sais pas pourquoi, c’est comme ça et c’est tout. Je défonce les putains de barrières, je me fous des frontières ; de celle-ci plus que toutes les autres !

Une joie morbide m’agita et j’éclatai franchement de rire, la bouche encore à demi-enfoncée dans la boue. Je me redressai et pris appui sur mes genoux. Je pus observer la trace laissée par mon corps dans la terre et l’herbe écrasée et je la vis : la bosse dure qui s’était enfoncée dans ma clavicule.

Oh, non, pensai-je. C’est véritablement…

Une petite pointe de métal doré s'échappait timidement du sol, comme un bourgeon de fleur. De mes mains nues, j’écartai la terre qui l’entourait et je découvris bien vite que sous cette pointe un peu arrondie, il y avait une plaque de métal de la même couleur, légèrement ouvragée : un long dragon, semblable à un dragon ailé, occupait toute la circonférence de la plaque ronde. J’attrapai la pointe dorée, n’ayant cure d’y laisser la marque de mes doigts boueux. La plaque se souleva et sous celle-ci, il y avait un trou. J'y penchai le nez et, dans l'antre sombre de ce coffre de laiton, je perçus une fine poudre grisâtre.

Je ris de plus belle.

Hilarant !

Mes éclats de rire étaient tellement puissants, enragés, déments, qu’ils faisaient tressauter tout le haut de mon corps – et puis, il fit aussi naître quelques larmes au coin de mes yeux. C’était donc ça, que tu ressentais, Aelle, quand tu riais si fort ? Je te comprends, qu’il est agréable de se laisser envahir !

« C’EST MOI ! m’écriai-je en pointant de l’index l’intérieur du trou. »

Je me relevai brusquement et je ne pus m’arrêter de rire, je me tordais de rire, j’attrapai mon estomac et je me tapai la main contre les genoux, sur le tissu de mon pantalon sale et mouillé.

« C’EST MOI, DANS LA BOÎTE ! »

J’aurais véritablement souhaité être accompagnée d’un public qui se serait esclaffé avec moi. Me tourner vers eux, incapable de calmer les élans dégénérés de mon hilarité, pointer encore le doigt sur le trou dans la terre, répéter : c’est moi dans la petite boîte, juste là, regardez, regardez donc cette découverte, c’est moi, n’est-ce pas merveilleusement absurde, c’est du génie ! Kristen Loewy ! Réduite en poudre dans une petite boîte ! Admettez que c’est épatant !

Mais je n’avais aucun public et personne avec qui partager mon fou rire, alors il finit par mourir, lui aussi, ne laissant que deux larmes couler le long de mes joues. Ah, Kristen putain de Loewy, on ne s’ennuie jamais, avec toi. Je me calmai doucement et me penchai ensuite sur la plaque d’Aude Luneau. J’enfonçai mes mains dans la boue jusqu’à toucher la surface dure que je cherchais. J’attrapai des poignées de boue pour déterrer le couvercle doré de l'urne de mon épouse. Quand je le vis, le maigre sourire détraqué qui demeurait sur mon visage s’effaça tout à fait. Je n’avais plus du tout envie de rire. Percutée par la honte et certaine d'être observée par une force mystique qui veillait sur le repos des défunts, je rassemblai aussitôt la terre que j’avais ôtée sur le couvercle en laiton, couvercle qui devait rester fermé, en paix. En paix loin de moi ; je ne te dérangerai plus, mon amour, je ne ferai plus de ta vie un enfer, c’est fini, pardonne-moi de t’avoir aimée, je te pardonne de m’avoir aimée aussi. J’aplatis la terre de la paume de ma main pour bien couvrir la demeure des restes de mon épouse. Puis, après avoir refermé le couvercle de ma propre boîte, je répétai l’opération de dissimulation, avec bien moins de soin toutefois.

À nouveau dressée sur mes deux pieds, le visage paré du masque fou de la feinte indifférence, je saisis ma baguette magique dans ma poche, juste à côté de la photographie souillée qui y dormait. Le bref contact du papier photo sur ma peau tandis que je serrai mon poing autour du manche de ma baguette renforça ma haine glacée. Je te hais, Baldur, je te hais, Kristen, brûlez tous les deux, disparaissez pour de bon, qu’il ne reste rien de vous, je vous anéantirai l’un après l’autre.

Je levai ma baguette sur le rectangle doré gravé du nom de Kristen Loewy, cette foutue sorcière noire qui avait le privilège de continuer son histoire - une date de naissance, pas de date de décès sur sa foutue plaque - et je visualisai les résultats du sortilège que je n’avais osé lancer plus tôt, craignant trop de force et trop de rage dans le produit de mon incantation – ce n’était plus un problème, désormais.

« Confringo ! prononçai-je en m’appliquant à reproduire le geste adéquat. »

Crrrrr-BOUM ! La plaque vola en mille éclats, comme une pluie d’étoiles dorées sous le ciel gris foncé du Sussex.

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