Arya PV : Aelle Bristyle

Le banc grinça quand Aelle s’y laissa tomber. Sa phrase claqua sèchement, et retomba dans le noir, comme un enfant faisait un vœu en lançant une pièce au fond d’un puits. Fleurdelys ne répondit pas. L’air sentait la feuille humide. Ses tempes bourdonnaient encore, comme un essaim d’abeilles en effervescence. Il respira sa présence. Il la reconnut à cette manière qu’elle avait d’occuper tout l’espace, sans jamais trembler.

Il bascule.

Sans un mot. Il glissa de travers, ses omoplates s’alignèrent avec les lattes de bois, ses jambes s’étirèrent, pendant dans le vide. Il pivota la tête vers elle. Ses cheveux fraîchement nettoyés frottèrent le tissu de sa robe. Il cala sa nuque. Sa tempe trouva l’appui de sa cuisse chaude. Ce fut net. Sa main n’eut pas besoin de bouger, il savait déjà qu’il était à sa place.

Il respire.

Au-dessus, son ciel de lit n’avait presque pas d’étoiles, juste une rumeur du Londres noctambule, et le souffle des arbres. La nuit avait cette couleur de lait renversé. Il laissa faire la gravité, avaler sa douleur. Le sang dans sa bouche n’eut plus le goût de fer. Il ne resta qu’une trace de dictame amère, qui lui remonta en bouche quand il déglutit.

Il ferma un œil, puis l’autre.

Puis les rouvrit parce qu’il ne voulait pas rater la lune. Son monde était un décor simple : Le bois, le ciel, sa cuisse sous sa joue. Il entendit son cœur, sans l’entendre, quelque part là, à portée, régulier, têtu. Son propre pouls s’accorda au sien. Ça fait comme au lac, l’hiver, quand la surface se fige, mais que le courant dessous n’obéit pas aux saisons. Le naturel désarmant de Gabryel, instinctif comme il respirait, faisait les choses comme il les sentait. C’était souvent inattendu. C’était lui.

Il est.

Ses mains glissèrent hors du banc, paumes ouvertes vers l’herbe. Il en attrapa un brin, le tourna entre ses doigts encore écorchés. À chaque micro-mouvement de la cuisse d’Aelle sous sa tête, son corps enregistra tout, preuve que le monde continuait, qu’il était là où il devait se trouver. Toujours.

Il pensa à Poudlard, à la voûte de la Grande Salle menteuse, si bien qu’on y croyait tous. Mais ici, le plafond était vrai. Même sans étoiles, il se suffisait au moment présent. Il aurait pu s’endormir tout de suite, mais n’en fit rien. Il regarda. Il garda.

Il grave.

Une chanson lui vint en tête, une vieille musique que sa grand-mère écoutait lorsqu’il était enfant. Il se souvint de la façon dont la guitare tenait une note un peu trop longtemps, comme on retenait sa respiration pour que le monde tienne encore une seconde de plus.

Alors, très doucement, très tendrement, il en fredonna les paroles, un peu dans sa langue, et parfois en français, naturellement, spontanément comme un souffle échappé de ses lèvres encore abîmées. Et au fil de ce fredonnement, quelque chose d’étrange se produisit : Ses blessures semblèrent se résorber peu à peu. L’arcade éclatée se détendit, la lèvre fendue se referma presque imperceptiblement, les hématomes s’éclaircirent. Comme si chaque note, chaque souffle de ce chant soufflé achevait le travail entamé par les doigts d’Aelle. La musique caressait tout ce que la douleur avait marqué.

Il ne lui répondit toujours pas. Il se contentait d’être là, la tête posée sur les cuisses d’Aelle, parfois presque en apnée. Et quelque chose, au-dedans de lui, cessa enfin de se débattre.

Il aime.
Reducio
Nous ferons tout,
Tout, par nous-mêmes.
Nous n’avons besoin de rien,
Ni de personne.

Si je m’allonge ici,
Si je restais allongé ici,
T’allongerais-tu avec moi pour oublier le monde ?

Je ne sais pas vraiment
Comment dire ce que je ressens.
Ces trois mots en disent trop,
Et ne suffisent pas.

Oublie ce qu’on nous dit,
Avant de devenir trop vieux.
Montre-moi un jardin
Qui prend vie.

Perdons du temps,
À la poursuite de ce qui va trop vite,
Autour de nos têtes.

Tout ce que je suis,
Tout ce que j’ai toujours été,
Se reflète dans tes yeux parfaits.

T’allongerais-tu avec moi pour oublier le monde ?

Chasing Cars / Snow Patrol

Gabryel Fleurdelys
Sorcier diplômé
Médiateur PFR

Arya PV : Aelle Bristyle
Aucun mot ne s'échappe de sa bouche. Mais quand il se met en mouvement, mon cœur sursaute. Mes yeux se tournent aussitôt vers Gabryel, mais je ne le trouve plus à l'endroit où il était censé être, à côté de moi, son visage au niveau du mien. Je suis aussitôt attirée par ses grandes jambes qu'il allonge le long du banc. Je sais déjà ce qu'il va faire quand il le fait, pourtant je ne bouge pas, je ne décroise pas les bras. Au contraire, je les serre d'autant plus fort pour qu'au moment où sa tête se pose sur ma cuise, mon corps ne réagisse pas trop vivement. Mes yeux remontent le long de son corps jusqu'à son visage. Les muscles de mes jambes se sont crispés, mes abdominaux contractés, mes bras sont serrés avec force autour de mon buste, mes épaules sont figées, je retiens mon souffle. Sa joue est chaude contre ma cuisse recouverte d'un simple tissu beaucoup trop fin. Et dans son mouvement, il a laissé derrière lui une odeur qui m'est tout aussi familière que le reste qui persiste dans mes narines ; son odeur à lui.

Je le surplombe, les bras rentrés dans mon ventre pour l'apercevoir. Je fais peser sur lui un regard sombre, sourcils froncés, dont il se fiche éperdument. Mes muscles crispés, je me retiens de le dégager d'un coup de jambe. Ce serait simple, pourtant. Il me suffirait de la lever brusquement et il se redresserait avec un « aïe » enfantin. Je ne sais pas ce qu'il ferait ensuite. Peut-être pire que se servir de ma cuisse comme d'un coussin. Avec lui, je ne sais jamais. Je ne sais jamais s'il ne va pas soudainement s'allonger contre moi, ou me saisir la main, ou s'approcher jusqu'à ce que nos souffles s'entremêlent. Je ne sais jamais. Je n'aime pas ne pas savoir. Mes muscles commencent à me faire mal, je suis tendue, la moindre partie de mon corps comme en suspension, mes sourcils foncés, mes mâchoires crispés, mon regard noir.

Et lui regarde le ciel. Alors tandis qu'il observe les lieux où je ne suis pas moi je l'observe lui. De ma hauteur, je ne vois que son profil. Les mèches qui retombent sur le côté de son visage encore un peu sale à certains endroits à cause de sa bagarre. Sa peau qui n'est ni trop pâle, ni trop bronzée, mais légèrement halée par le soleil. Sa joue. Son nez aux courbes familières. Ses cils qui bordent ses yeux bleus. Je vois ses pupilles qui se promènent sur le paysage, sur le ciel, sur le monde ; il avait ce regard-là aussi quand il observait les fourmis, plus jeune. Ses lèvres presque guéries. Sous mes yeux, je vois les plaies se résorber doucement, ses bleus diminuer, sa peau dérougir. Je me dis que le Dictame fait effet, que c'est bien.

Je n'y ai pas fait attention, mais les muscles de mes épaules se sont dénoués. Elles pendent inutilement, maintenant. Sans y penser je décroise les bras. Je relève les yeux pour observer le parc plongé dans l'obscurité, une main abandonnée sur le banc à côté de moi, l'autre sur le dossier, parce que sur le banc il y a Gabryel allongé. Ma position n'est pas naturelle, je ne sais pas quoi faire de mes mains et de mes bras. Il y a sa chaleur qui se diffuse dans mes jambes, son odeurs qui remontent jusqu'à mes narines. Je sens chacune de ses respirations. Quand il gonfle ses poumons, même doucement, sa tête appuie légèrement plus sur ma jambe.

C'est normal, tout cela. Lui, sa tête sur ma cuisse, la proximité naturelle qu'il nous impose toujours. Sa présence près de moi, son silence alors que je viens de le traiter d'idiot d'une voix qui en aurait vexé plus d'un, son naturel, son air apaisé. C'est comme s'il avait abandonné tout le reste dans cette ruelle. Il n'a pas l'air de s'être fait rouer de coups, je ne l'aurais pas cru si je ne voyais pas encore les traces de son combat sur son visage. Il est apaisé, ses traits sont détendus. Je ne remarque qu'après coup que mes yeux ont quitté l'observation rassurante des arbres pour retomber sur lui. À cette constatation, je pince les lèvres et fronce doucement les sourcils (quand se sont-ils défroissés, ceux-là ?).

Je m'apprête à repartir à ma bouderie qui ne sert à rien pour montrer que, comme d'habitude, ses petites tentatives de proximité ne me touchent pas. Pourtant, je n'envisage plus de le dégager d'un coup de jambe, l'idée a depuis longtemps quitté mon esprit.

Puis il se met à fredonner et j'oublie de repartir à ma bouderie. Mes yeux parcourent son visage jusqu'à ses lèvres. Il marmonne à voix basse comme il le fait parfois, mêlant anglais et français. Je ne comprends pas tout, déjà parce qu'il chante très bas mais aussi parce que mon niveau en français est trop limité. Mais je comprends certaines phrases. J'aurais sans doute préféré ne pas les comprendre.

Je lève à mon tour les yeux vers le ciel, le poids de la tête de Gabryel sur ma cuisse. Je laisse les paroles passer sur moi jusqu'à ce qu'elles ne portent plus aucun sens. Je fais semblant de ne pas comprendre Si je restais allongé ici / T’allongerais-tu avec moi pour oublier le monde ? J'ignore les mots qui atteignent ma conscience. Ces trois mots en disent trop. Je fais comme bien souvent. Je me persuade que je ne comprends ce qui est pourtant très compréhensible. Et ne suffisent pas. J'observe le ciel aveuglé par la lumière de la ville, j'écoute mon corps fatigué, mon cœur qui frappe contre ma cage thoracique, je me laisse porter par le vent, tout comme le vent emporte les paroles fredonnées. Bientôt, j'arrive presque à croire que sa voix est le vent ou que le vent est sa voix. J'y crois sincèrement. Jusqu'à ce qu'il s'arrête, qu'il parvienne à la fin de la chanson.

Alors je baisse les yeux et je tombe sur les mêmes pupilles qui me regardaient lorsque j'étais allongée dans la salle de bal sous un amas de corps. Deux orbes bleus qui, elles, ne me voient pas. Je le connais suffisamment pour savoir qu'il doit s'abreuver du spectacle du ciel ou bien de la lune. Il a cette distance dans les yeux. Celle qui veut dire : je ressens des choses. J'arrive à m'étonner d'être étonnée de savoir ça. Il observe loin de moi, il observe ce qui le rend vivant ; la nature. Sans réellement comprendre pourquoi, une pointe de douleur s'enfonce dans mon cœur.

Sur une impulsion que je ne m'explique pas, ma main s'éloigne du dossier du banc et navigue jusqu'à sa joue. Ma poigne n'est pas douce, peut-être même est-elle un peu brusque. Je ne fais rien pour la contrôler. Je pose le bout de mes doigts sur son menton et impulse un très léger mouvement pour que son visage pivote jusqu'à ce que ses yeux tombent dans les miens. Des yeux bleus qui me racontent des centaines de souvenirs. Je les connais par cœur depuis longtemps maintenant. Ils ont ces nuances familières, ces éclats comme des souvenirs d'enfance. Je les regarde comme j'ai regardé le ciel en me persuadant que je ne comprenais pas sa chanson. Avec un semblant de distance, d'oubli, sans qu'aucune émotion ne vienne froisser mes yeux ou mon visage. Peut-être bien que cette distance est induite par l'alcool.

Cela me semble plus naturel que ses yeux soient tournés vers moi, et pas vers la lune.

Arya PV : Aelle Bristyle
Gabryel sentit le monde basculer lorsque les doigts d’Aelle guidèrent son menton vers elle. Leurs regards se lièrent. Ce fut plus qu’une simple rencontre visuelle. Un univers entier s’ouvrit devant lui. Dans les prunelles d’Aelle, il distingua l’infini. Des galaxies entières tourbillonnaient, constellées de souvenirs en commun. Ses pupilles devinrent pour lui un ciel sans fin. Il s’y perdit, tel un voyageur égaré dans la Voie Lactée.

Il releva son torse, puis son buste, lentement, s’appuyant sur ses abdominaux. Chaque souffle entre eux devenait une planète franchie.

La première, lourde et sombre, fut celle des débuts : Ces années de duels silencieux, les mots piquants, ses refus obstinés, sa façon de se détourner pour refuser tout lien avec lui. Il traversa cet astre, patient comme un corps céleste.

La deuxième planète, brûlante, intransigeante, était celle de ses propres certitudes. Celle où lui avait toujours su, malgré tout, qu’il l’aimait. Cette orbite était ardente comme une étoile en feu, et il en sortit intact, nourri par cette lumière qui ne l’avait jamais quitté.

Puis vint une planète glaciale, couverte d’ombres, où il se rappela ses silences, ses rejets tranchés, son incapacité à lui céder ne serait-ce qu’un fragment de sa tendresse. Il traversa cette sphère d’un pas résolu, refusant qu’elle devienne une frontière infranchissable.

La quatrième planète brillait de mille et un souvenirs : Leurs rires partagés, les instants volés, leurs brèves escapades, les confrontations qui n’étaient jamais vraiment des guerres. Ce satellite tournait doucement, habité par la promesse muette d’un « peut-être ».

Puis il atteignit une avant-dernière planète, qui scintillait d’une lumière particulière : Leur premier baiser dans la clairière. Le souvenir était intact, gravé dans sa chair. Il se revit, le cœur tambourinant, persuadé d’avoir trouvé à cet instant précis le sens même de son existence. Il s’était senti vivant, né pour ce moment-là, comme si toute son histoire avait convergé vers cette étreinte. Cette planète était l’une des plus belles, l’une des plus douloureuses aussi, car il savait qu’elle n’avait pas suffi à les unir. Pourtant, il la traversa avec une infinie reconnaissance. Elle avait prouvé qu’un univers était possible.

Enfin, il atteignit la cinquième, la plus proche, la plus éclatante : L’instant présent, ce banc, cette nuit, sa tête sur sa cuisse, et ces yeux qui le retenaient prisonnier. Elle brillait comme une étoile neuve, fragile, immense, tout à la fois.

À chaque centimètre gagné, il avait senti tous ces mondes s’effacer derrière lui. Il ne restait plus que l’immensité, qu’il traversait à bout de souffle. C’était une odyssée cosmique, qui s’achevait au seuil de ses lèvres. Leurs visages n’étaient plus séparés que par un soupir.

Pour ce dernier pas, il lui fallait franchir l’ultime distance. Il prit alors conscience qu’il n’était aux commandes de rien. Il s’abandonnait en tout : Sa position allongée, son buste relevé, son visage guidé par la main de cette femme, son regard captant le sien. Il se sentait chavirer, livré à elle, offert. La gravité avait changé de maître. C’était elle, au-dessus de lui, qui dominait l’instant. Lui n’était qu’un corps attiré, un cœur aspiré. Le jeune homme à cet instant était incapable de lutter.

Presque dans un souffle interrompu :
- Je ppp… ?

Gabryel Fleurdelys
Sorcier diplômé
Médiateur PFR

Arya PV : Aelle Bristyle
Son regard m'appartient. Toutes ses strates, toutes ses nuances, tous ses éclats. Tout ce qui traverse ses yeux m'appartient intégralement. Plongé dans son regard, lui plongé dans le mien, le silence de square, le murmure du vent au-dessus de notre tête, la couverture sombre de la nuit, son corps immobile, sa tête appuyée sur ma cuisse, la discrète douleur dans ma nuque pliée. Cela aurait pu être simple. Tout ce qui passe entre nous est silencieux et, suspendue au milieu de l'horizon azur de son regard, je ne ressens pas le besoin d'interrompre le moment ni de dire quoi que ce soit. Ses yeux devaient être tournés vers les miens, ils le sont, quoi de plus ? Cela aurait pu être simple.

D'abord un simple mouvement. Le poids sur ma cuisse qui s'allège, sa tête qui s'éloigne légèrement. Il ne m'en faut pas plus pour comprendre. Ses yeux sont vissés aux miens et ils brillent de cette façon-là. D'une façon qui parle du monde entier, de l'univers entier, mais que je suis incapable de nommer ou d'expliquer avec des mots. Il ne suffit que de ce mouvement, de ce simple allègement sur ma cuisse ; mon cœur s'envole brusquement, comment renversé par une rafale particulièrement violente. Gabryel a à peine amorcé son mouvement qu'une bouffée de chaleur inonde mon corps. Elle part de ma tête et descend le long de mon dos ; elle veut dire : je sais, je sais ce que tu es en train de faire et tu devrais arrêter tout de suite. Sauf que mon visage ne bouge pas, il n'exprime rien, mes yeux ne font pas le moindre mouvement, mon corps est un bloc de marbre.

Alors Gabryel poursuit son mouvement qui le mène jusqu'à moi, se redressant sans effort apparent, son regard toujours vissé au mien, son visage aussi serein que lorsqu'il observait le ciel, que lorsqu'il partageait des secrets avec la lune. Sauf que désormais, c'est moi qu'il regarde, c'est vers moi qu'il se tend et c'est à moi qu'il délivre des secrets : à chaque seconde qui passe, je les vois traverser ses yeux et venir à moi.

J'aurais aimé que ce moment dure à jamais. Lui qui redresse son buste vers moi, qui arrive lentement, qui avale la distance qui nous sépare, son regard qui jamais ne se détourne. J'aurais aimé que cela dure sans la moindre interruption. Cet état entre deux, ce mouvement. Qu'il n'arrive jamais à destination. Qu'il n'y ait pas de commencement et pas de fin non plus. Que nous restions suspendus, moi dans ma chaleur et dans mon appréhension de ce qui va arriver ; lui dans son espoir et dans son envie de s'approcher de moi. Je n'aurais pas eu à m'inquiéter, ainsi, m'inquiéter de tout ce qui arrive toujours quand Gabryel détruit la distance qui nous sépare, qu'il traverse l'univers que je place entre nous pour m'effleurer de sa main, d'un doigt, d'une caresse sur le front quand il replace l'une de mes mèches.

Son geste arrive à son terme. Il est presque assit sur le banc. Son souffle se mélange au mien. Je prends subitement conscience de la force avec laquelle frappe mon cœur. Comme un marteau sur une enclume. Ses coups sont douloureux sur ma cage thoracique, mon souffle s'emmêle, s'entortille à celui de Gabryel et cet idiot qui est à un centimètre de moi, dont l'odeur embrouille mes sens, dont les yeux occupent tout mon horizon, ce visage que je connais par cœur qui est si proche du mien que je n'aurais qu'un mouvement à faire pour réduire la distance qui nous sépare encore, cet idiot ouvre la bouche et parle.

Ce serait si simple de le repousser. Lui et ses envies, lui et ses demandes, lui et ses espérances. Un geste brusque, soudain. Et après quoi ? Arrête de t'approcher de moi, Fleurdelys, arrête de me regarder avec espoir, arrête de me dire des phrases qui cachent toutes ces trois mots que je t'interdis de prononcer. Arrête. Arrêterait-il si je le repoussais physiquement, si je le forçais à retomber sur mes genoux ? Arrêterait-il seulement ?

« Peux quoi ? »

Ce murmure me ramène plusieurs mois en arrière, dans la clairière. Cet échange est exactement le même. En tout point. Peux quoi, Gabryel ? Es-tu en train de me dire que tu me proposes de refuser ? C'est ce que tu es en train de faire ?

J'aurais certainement dû m'arrêter là. Mais j'ai l'impression de flotter au milieu de ses prunelles azur, j'ai l'impression qu'il ne suffirait que d'une impulsion pour qu'il reparte en arrière, pour qu'il se rallonge et pour qu'il détourne ses yeux de moi. J'ai l'impression que rien ne compte réellement et que tout a beaucoup trop d'importance. Alors je ne m'arrête pas là.

Je pose la main sur le haut de son torse, sous son épaule, et j'exerce une légère pression comme pour le repousser en arrière ; mon regard se teinte de nuances insolentes, pleines de défi.

« Et maintenant ? »

Arya PV : Aelle Bristyle
Il comprit le défi par cette phrase, et dans la main qui l’avait repoussé, comme si Bristyle retenait maladroitement une porte par laquelle Fleurdelys tentait d’entrer. Alors il céda à son désir, remonta vers elle, sans précipitation ni détour, ses mains venues s’amarrer fermement sur sa taille. Son visage meurtri s’approcha du sien, et il franchit la distance. Il l’embrassa.

D’abord la douceur de ses lèvres abîmées, puis la chaleur. Il y mit la patience accumulée durant des années, puis l’impatience de tous les refus. Sa bouche trouva la sienne. Le sorcier s’y attacha avec une ferveur contenue trop longtemps, un élan sans autorisation clairement formulée. Ses doigts se nouèrent au creux de sa nuque. Il l’attira sans brusquerie, mais sans laisser d’issue à la Poufsouffle. Son autre main, solide, serrait sa taille, pour la retenir contre lui, comme on voudrait dominer le monde. La douleur de son arcade s’effaça, la brûlure de sa lèvre disparut. Il ne restait que le rythme de son souffle, le glissement lent d’une bouche qui reconnaissait celle de l’autre.

Au cœur même de ce baiser, tout ce qui l’avait fait attendre se révéla en lui : L’évidence gigantesque d’aimer pour la première fois, non plus comme on imagine ou comme on rêve, mais comme on respire, d’un besoin vital. Une certitude le parcourut, de celle qui ne demandait ni promesse, ni serment : Il l’aimait. Il se sentit devenir un homme à la seconde où sa bouche scellait la sienne. Tout ce qu’il avait été, adolescent hésitant, enfant aux genoux boueux, garçon qui espérait, tout se rangeait derrière lui pour le laisser devenir cet homme.

Ce n’était plus ce premier baiser maladroit, hier, il y a une éternité.

Il l’embrassa, encore et encore, avec la conscience nouvelle de sa force tendre, de ses mains capables de la tenir, de la protéger, de détruire d’une seule phalange qui voudrait s’en prendre à elle.

Il l’embrassa avec l’ivresse de celui qui trouve enfin sa place, son cœur dans un rythme qui n’était plus la fuite, plus la peur.

Il l’embrassa fougueusement, jusqu’à n’être plus qu’un souffle mêlé au sien.

Arya. Aelle.
Un homme naquit, dans la ferveur de ce baiser.

Gabryel Fleurdelys
Sorcier diplômé
Médiateur PFR

Arya PV : Aelle Bristyle
Quand il s'avance, ma main résiste, appuyée contre son torse. Ce n'est qu'une résistance naturellement, aucunement une pression que j'exerce de moi-même pour l'empêcher d'approcher. Si je l'avais fait, bien que je manque de force physique, il n'aurait pu l'ignorer et se serait certainement arrêté. Sauf que je ne le fais pas, alors il ne s'arrête pas. L'instant suivant, ses mains entourent ma taille et ses lèvres se collent aux miennes.

C'est comme si quelqu'un s'était saisi de mon cœur pour le faire sauter en l'air. J'ai l'impression de flotter dans un espace vide, le corps et le cœur léger soumis aux moindre mouvements de l'espace, comme si plus rien n'était palpable. Excepté ses lèvres qui bougent contre les miennes et ce souffle chaud qui se mélange au mien. Pendant un instant, je ne fais rien. Figée, le cœur bondissant, j'attends. Puis il se passe quelque chose, un déclic, un mouvement qui fait que tout à coup, ses lèvres s'imbriquent parfaitement aux miennes, l'effet est agréable, et j'avance à mon tour ma nuque pour approfondir le contact, devenant entièrement actrice, comme Gabryel, de ce baiser nocturne.

Sa main vient se perdre dans ma nuque, je comprends vaguement que j'aurais du mal à m'éloigner même si je le désirais. Est-ce que je le désire ? Son odeur envahit tout mon espace. Je la connais par cœur, mais ce soir elle a quelque chose de sensiblement différente. Rien à voir avec un éventuel nouveau shampoing. C'est autre chose. Peut-être parce que je n'ai jamais été aussi longtemps en contact avec lui. Mon cerveau s'arrête quelques secondes sur la question, mais il est très vite embarqué par la sensation des lèvres de Gabryel, sa respiration qui accélère contre ma bouche, ses doigts chauds dans ma nuque, sa main ancrée à ma taille. Son odeur est différente car je respire sa peau, je respire son souffle.

Il m'embrasse encore et encore, il n'y a guère le temps pour reprendre sa respiration, pour apaiser les cœurs qui s'emballent. Il m'embrasse et c'est comme si c'était la première fois que l'on m'embrassait — ça l'est, ce baiser n'a rien à voir avec ceux que j'ai pu connaître.

Il m'embrasse avec ferveur, jusqu'à ce que je ne sache plus si ce souffle est le sien ou le mien. Il m'embrasse tant et si bien que mon les coups de massue de mon coeur deviennent un bruit en arrière fond. Boum. Boum. Boum. Je ne sens même plus ses battements. Je ne sens que son envolée et celui de mon corps, comme une source chaude qui glissait en moi, qui décidait pour moi de ce que faisait mes lèvres, mes mains. Mes mains qui, je m'en rends compte désormais, sont vissées au visage de Gabryel. L'une d'elle se perd dans ses cheveux pour que son visage ne s'éloigne pas. Je prends conscience de la pression que j'exerce, sans doute un peu trop fort.

Et soudainement, ça me frappe. L'ivresse de mon corps, mon souffle incontrôlé, les battements indistincts de mon cœur, mes mains que je n'ai pas contrôlé, cette chaleur qui refuse que je repousse Gabryel. Ça me frappe comme la foudre frappe parfois. Je n'ai pas senti arriver toutes ces choses. Mon corps collé à son buste, mes mains qui l'accrochent à moi. Je ne me suis pas sentie bouger, je ne me suis pas sentie changer. C'est là, tout à coup. Je ne l'ai pas voulu. Vraiment ? Je ne l'ai pas décidée.

Ma main qui était emmêlée aux cheveux de Gabryel glisse sur son oreille, sur sa joue, contre sa peau douce sans rencontrer la moindre aspérité. J'agrippe son menton et je l'éloigne soudainement de moi. Brutalement. Je plonge dans ses billes bleus ; sans doute que mes yeux sont semblables aux siens : légèrement flous, comme si on s'extirpait d'un long rêve fait de chaleur et de la danse agréable de nos lèvres l'une contre l'autre. J'éprouve un regret inexpliqué de l'avoir éloigné de moi, mais en sentant l'air frais caresser ma bouche, en retrouvant le contrôle sur mon souffle étriqué et en étant tout simplement de nouveau capable de penser convenablement, de penser tout court en fait, je sais que j'ai pris la bonne décision.

Cette fois-ci sans brutalité, j'attrape son poignet pour éloigner sa main de mes hanches. À vrai dire, Gabryel a le bas de son dos appuyé contre moi. Alors quand je fais glisser mes jambes sur le côté pour m'éloigner de lui, il n'a plus rien pour le retenir. Je me lève soudainement, sans réellement savoir pourquoi. Debout, mes jambes me paraissent faibles. Je glisse les mains dans mes poches, fais trois pas en avant avant de m'arrêter. Mon souffle est encore affolé, dans mes veines coule encore cette inexplicable chaleur qui m'a fait perdre le contrôle de moi. Je sens encore sur ma bouche le doux et l'exigeant contact de ses lèvres. Il me manque. Mais au moins suis-je capable de penser convenablement, maintenant.

Je devrais sans doute dire quelque chose pour faire comme si tout allait bien. « Et sinon, maintenant quels sont tes projets pour l'été ? ». Sortir une banalité, n'importe quoi pour faire comme si je m'étais levée avec un but précis autre que de fuir ce qu'il me faisait ressentir. Mais voilà, rien ne vient. Je ne dis rien. Au lieu de ça, plantée devant le banc, les mains au fond des poches, droites comme la justice, je me retourne pour lui faire face et le regarder, cet homme qui a le droit de m'embrasser.

Arya PV : Aelle Bristyle
Il resta un long moment interdit, le souffle court, encore consumé par le contact de ses lèvres. Son torse se soulevait à un rythme affolé, mais ce n’était pas la douleur de coups reçus qui l’agitait, c’était elle, debout devant lui, les mains dans les poches, comme pour garder un équilibre, que lui-même avait perdu. La voir dressée là, après ce baiser éperdu, le désarmait. Elle le regardait, et il se sentit nu, sans défense, comme s’il n’avait plus rien pour se cacher.

Un vertige le prit. Ses mains cherchaient un appui sur le banc, mais son cœur battait trop fort pour qu’il puisse trouver le moindre support. La seule évidence qu’il lui restait, c’était elle. Alors il se leva, maladroitement, comme s’il craignait que ses jambes refusent de le porter vers elle. Chaque pas fut une victoire face à son hésitation, un lutte contre sa fébrilité.

Lorsqu’il parvint à sa hauteur, il n’eut pas la force de parler tout de suite. Il la contempla, encore. Il se perdit dans ce visage qu’il connaissait par cœur, et qui pourtant le bouleversait à chaque instant. Autant de beauté ne pouvait lui être offerte à lui, misérable et amoureux. Il leva un main tremblante, mais guidée par une tendresse qu’il ne pouvait plus retenir. Du bout des doigts, il balaya une petite mèche des cheveux d’Aelle, parsemée sur son front. Ce geste minuscule lui sembla démesuré. Sa voix, quand elle franchit ses lèvres, n’était qu’un souffle timide :

- J’aimerais… J’aimerais dormir contre toi, cette nuit.

Le souffle du vent.

- Juste dormir.

Il baissa aussitôt les yeux, incapable de soutenir plus longtemps ce qu’il venait d’oser demander. Ses doigts s’attardèrent une seconde sur la tempe de la jeune femme, puis retombèrent le long de son corps. Il ajouta, le son de sa voix toujours plus bas, comme s’il craignait d’aller trop loin :

- Tu pourras… partir quand tu veux, bbbien sûr…

Il n’osa pas relever la tête. Son aveu était trop fragile, et tenait à peine debout. Mais c’était la seule vérité qu’il avait trouvée, au milieu de tout ce trouble.

Gabryel Fleurdelys
Sorcier diplômé
Médiateur PFR

Arya PV : Aelle Bristyle
Je prends conscience du froid de la nuit. Est-ce la température qui est particulière basse, ce soir, ou est-ce seulement l'éloignement soudain du corps contre lequel j'étais qui me donne cette impression ? La nuit me paraît glaciale et des frissons s'invitent sur ma peau. Pourtant je ne bouge pas, je ne tremble pas. Mon contrôle m'appartient, j'en fais ce qu'il me plait et ce soir je refuse qu'il tremble. Contrairement à tout à l'heure, il m'obéit sans la moindre difficulté. Je ne retrouve pas mes doigts dans les cheveux d'un autre, je ne retrouve pas mes mains sur le corps de Gabryel. Je suis plantée devant lui, il se trouve à quelques mètres, les yeux levés vers moi. Ainsi, c'est plus facile de le surveiller. Alors je ne bouge pas. Immobile dans la nuit. Mais mon cœur ne saurait mentir et lui, contrairement au reste, ne m'obéit pas : il bat encore à une allure folle, il résonne profondément à l'intérieur de moi.

Lorsque Gabryel se lève, mes sourcils se froncent doucement. Je ne fais rien pour empêcher son avancer, mais mes yeux restent collés à lui. Et quand il s'arrête tout proche de moi et que je devine instantanément ce qu'il va faire, parce que c'est Gabryel et qu'il a toujours agi ainsi, je bande discrètement les muscles et m'apprête à résister, peu importe ce qui arrive. En l'occurrence, ce qui arrive n'est que sa main qui dégage une mèche de cheveux sur mon front. J'ai un vague geste du recul, comme pour dire : je te surveille. Elle est légère, cette main, presque impalpable. Je ne sens qu'une caresse chaude, comme une brise qui se cache. Dans ses yeux, Gabryel semble vouloir dire des millions de choses. Il me regarde comme si le reste autour de nous n'existait pas. Je le regarde aussi, mais je n'oublie pas que le reste autour de nous existe.

Sa parole brise le silence que j'ai instauré entre nous. Mon cœur qui rebondissait follement cesse un instant de battre. C'est si subit que j'en perds le rythme de mes pensées. J'ouvre la bouche pour la refermer, les sourcils encore plus froncés qu'il y a un instant. Dormir contre moi ? L'espace d'un instant, j'imagine tout à fait autre chose et un grand « non ! » s'apprête à dévaler mes lèvres et aller le frapper, puis j'aurais transplané avec lui jusqu'au Magic'port le plus proche, je l'aurais abandonné là et je me serais enfuie loin, loin à la maison, ou loin encore plus loin, sur mon Plateau en Écosse. Je ne sais pas pourquoi. Je l'aurais fait. Mais il rajoute une précision et je suis encore plus troublée. Juste dormir. Mes yeux fouillent les siens à la recherche de réponse, car il y a quelque chose que je ne saisis pas, mais il les dérobe à moi. Ses doigts dansent encore près de mes tempes, une chaleur discrète, d'abord désagréable mais désormais habituelle — elle est tellement lui. Quand il baisse le bras, le froid s'empare de cet espace qu'il réchauffait.

Ce qu'il me dit me semble tellement hors du temps, tellement évident et cohérent que je me sens forcée d'ouvrir la bouche pour dire :

« Évidemment que je partirai quand je veux. »

A-t-il seulement cru que je pourrais ne pas me sentir libre de mes mouvements ? Jamais je ne laisserai qui que ce soit m'empêcher de faire ce que je désire et surtout pas toi, Gabryel.

Je l'observe un instant. Ses yeux baissés, sa gêne perceptible, sa folle demande, sa peau abîmée à certains endroits, ses lèvres qu'il me semble déjà connaître par cœur. Quelques mèches de cheveux retombent sur son front et sont légèrement soulevées par la brise. J'aimerais dormir contre toi, cette nuit. Sa voix semble résonner autour de moi, dans notre petit espace nocturne. Je penche la tête sur le côté. J'ouvre de nouveau la bouche, pour la fermer une nouvelle fois sans n'avoir rien dit. Je m'imagine dans une chambre quelconque. Je m'imagine m'endormir contre son corps. Je n'ai jamais fait une chose pareille. Le seul être avec lequel j'ai dormi, c'est Zikomo. Et il me laisse en général mon espace. Je ne comprends pas... Je ne sais pas pourquoi il...

« Pourquoi ? » lâché-je soudainement d'une voix qui m’apparaît trop faible, comme lorsque je fais face à un problème trop incompréhensible.

Je m'efforce de croiser le regard de Gabryel. Sous mes sourcils froncés, mon regard obsidienne partage toute mon incompréhension.

« Pourquoi tu veux... Faire ça ? »

Et moi, en ai-je seulement envie ? Le regard accroché au visage de Gabryel, j'essaie de m'imaginer la chose. Une nuit inhabituelle, loin de chez moi. Continuer la soirée avec ce garçon que je connais par cœur. Nous apprendre encore un peu, nous redécouvrir, nous rappeler de ce que nous étions. Un moment hors du temps comme nous en avons de temps en temps, des moments qui ne pèsent rien, car avec Gabryel certaines choses paraissent tellement simples. Sauf que là, ce serait la nuit. Sauf que là, il voudra se glisser sous mes draps la nuit et poser sa tête sur mon épaule. L'idée me paraît farfelue, je suis pratiquement persuadée que je dormirai mieux seule qu'accompagnée. Et puis ai-je envie de lui donner davantage d'espace pour qu'il me dise ces choses que je ne veux pas entendre ? Mais n'ai-je pas envie d'un moment où rien ne compte ?

Il y a quelque chose dans mon esprit qui m'empêche de penser normalement. Mes pensées coulent, j'ai du mal à les accrocher. Je me rappelle de la bouteille que j'ai bu chez Ashley. Et je me souviens aussi de la raison de notre dispute. Je prends alors conscience que si je ne l'avais pas rudement poussée lorsqu'elle a posé sa tête sur mon épaule, je serai peut-être encore là-bas et nous nous serions peut-être encore une fois réveillées dans le même lit, le lendemain.

Arya PV : Aelle Bristyle
Il la regarda. Et tout devint simple.
Sa beauté lui coupa le souffle. Comme un vertige.

Il se souvint. Au bord du lac, quand le vent avait soulevé une mèche. Elle avait tourné la tête, une seconde seulement. Il avait eu mal, tant c’était beau. Il s’était dit qu’un cœur, parfois, devait apprendre à respirer autrement.

Près du Petit Chalet, quand elle lui montrait un sortilège, la baguette droite, la voix posée. Elle fronçait les sourcils. Elle devait sans cesse répéter. Il ratait exprès pour l’entendre encore. Sa beauté tenait là, dans sa patience, dans la façon de voler la lumière sans en avoir l’air.

Quand elle s’était mise en colère contre lui. Elle brûlait. Il avait tout pris. Même la brûlure. Elle était belle comme une braise qu’on ne souffle pas, parce qu’on sait qu’elle éclaire mieux que le jour.

Le jour où leurs doigts s’étaient cherchés dans l’herbe. Rien d’autre ne s’était passé. Une paume, cinq doigts, l’odeur de la mousse. Il avait cru ne jamais pouvoir se relever, tant sa beauté l’avait saisi. Une évidence.

Lors de leur premier baiser, quand le silence avait choisi leurs lèvres pour exister. Elle avait fermé les yeux, peut-être. Ou c’était lui. Mais il avait vu, même les yeux clos, à quel point elle était belle, si belle que l’univers tenait dans un souffle.

Et maintenant, ce soir, debout dans la nuit, elle avait encore volé la lumière. Ses cheveux bougeait un peu, juste assez. Son visage avait ce calme qui le dévastait. Il ne l’avait jamais trouvée aussi belle qu’à cet instant. Jamais. C’était net, presque douloureux. Une beauté à lui couper le souffle, à lui couper les mots.

Il baissa un instant les yeux, revint à elle. Il aurait voulu dire grand, dire juste, mais sa voix sortit plus petite que prévu.

- Parce que…

Il chercha, buta.

- Parce que quand t’es pas là…

Il ne termina pas tout de suite, avala sa salive, reprit, plus bas.

- Je suis la moitié de moi.

Il eut un léger geste de tête, comme pour s’excuser d’exister trop près d’elle.

- Je… Je ne t’ai jamais vue aussi bbbbelle.

Bégaiement, battement d’aile d’un papillon. Il eut un souffle.

- Ça me… fait peur un peur.

Ses doigts se s’enfonçèrent dans sa poche. Il resta immobile, pour ne rien abîmer.

- Quand tu pars… J’ai toujours l’impression que je te reverrai pas. À chaque fois. Même ce soir. C’est bbbête… Je voulais te dire ça. C’est tout. Enfin… presque tout.

Il inspira d’un souffle court.

- Je voudrais juste m’endormir contre toi.

Il pressa le mot « juste », comme une promesse.

- Rien d’autre. Rien de…

Moitié de phrase. Elle détestait ça. Il secoua la tête.

- Comme avant. Comme quand je ne savais pas rêver trop fort.

Il se tut, les lèvres entrouvertes, le souffle fragile suspendu à elle.

Gabryel Fleurdelys
Sorcier diplômé
Médiateur PFR

Arya PV : Aelle Bristyle
Il me regarde comme il le fait parfois. Comme si le monde s'effaçait autour de lui. Je remue les doigts dans mes poches, gênée par le battement que loupe mon cœur. Je détourne les yeux vers la nuit, mais même ainsi je sens encore son regard sur moi, je le sens qui voit des choses que moi-même je ne vois pas. J'aimerais pouvoir éteindre la Lune, éteindre les étoiles, les lampadaires, arracher la lumière de ce monde et me calfeutrer dans le noir, dans les ombres là où personne ne peut me voir. Je le désire, tout comme je désire avidement que Gabryel ne regarde plus jamais rien d'autre que moi, que son regard ne se détourne pas une seule seconde. J'aimerais qu'il soit toujours là à me regarder mais sans ne jamais rien voir de moi. J'aimerais qu'il soit toujours là à deux pas de moi, atteignable, sans que je ne le sois jamais pour lui. J'aimerais tant de choses qui coulent dans mon esprit fatigué, qui s'évaporent sous le regard de Gabryel. Au final, je finis par ne plus rien vouloir d'autre qu'il me réponde et qu'il le fasse sans me donner l'impression qu'au passage il va essayer de m'offrir l'univers tout entier.

C'est loupé.
Il suffit d'un mot, d'une voix minuscule, d'une hésitation pour que je sache que c'est loupé. Qu'il va encore essayer de m'offrir sans le savoir l'univers tout entier.

Mes doigts cessent de se crisper dans ma poche pour se serrer purement et simplement. Je ramène mes yeux sur lui. Mon impatiente creuse un sillon dans mon corps tant voir Gabryel buter ainsi sur les mots m'est difficile. Pourtant, il ne bégaie pas, pas au début. Ce n'est que de l'hésitation, de la difficulté à dire les choses. Là où je n'ai jamais le moindre mal avec son bégaiement, cette hésitation-là me fait sincèrement souffrir. J'ai envie qu'il se taise. Je serre les poings pour m'empêcher de plaquer sur sa bouche des choses que je regretterai.

Le premier fragment d'univers tombe : Quand t'es pas là, je suis la moitié de moi. À l'intérieur de mon corps, un tremblement de terre. À l'extérieur, rien de visible. Je respire longuement par le nez pour rester calme et de mon regard je fouille le visage de Gabryel pour essayer de comprendre ce qu'il ne dit pas. Il hésite, il déglutit, il secoue la tête, il bégaie, il essaie de parler, et moi pendant ce temps je suis immobile face à lui, la bouche close, le corps tétanisé.

Puis enfin, il prononce une vérité qu'il ne m'a jamais dite avant ça. Mon regard se transforme. Je m'extirpe de mon immobilité pour fouiller son visage comme si je le voyais pour la première fois. Mes sourcils se froncent légèrement. Quand tu pars, j'ai toujours l'impression que je ne te reverrai pas. Parce que cette vérité trouve un écho dans mes propres pensées, même si elles ne lui sont pas destinées, mon cœur se serre avec sincérité. Il a peur de ne jamais me revoir ? Je trouve cela idiot, car entre nous s'il y a bien une personne qui pourrait disparaître du jour au lendemain, c'est bien lui. Tout le monde le sait. Ce sont les autres qui abandonnent. Moi, je reste là. N'est-ce pas ? Pourtant, je détourne le regard. Je détourne le regard quand il dit ça.

Le silence s'étire après cette brusque sincérité que j'ai exigée. J'étais sûre qu'il me dirait des choses que je ne voulais pas entendre. Je tourne les yeux vers la nuit en soupirant longuement. Je lui en veux de m'avoir dit de telles vérités. Je lui en aurais voulu de ne pas le faire. Quand t'es pas là, je suis la moitié de moi. La moitié de lui. Je suis cette seconde moitié. Est-ce que cela signifie qu'il restera toujours près de moi ? Malgré sa peur que je disparaisse du jour au lendemain ? Mon cœur bat étrangement au fond de moi. Il bat de guingois. Déstabilisé par ces mots qui creusent un chemin dans ses tréfonds.

Je ne te ferai pas de promesse. Je ne te dirai pas que je ne partirai pas, je ne te dirai pas que je ne disparaitrai pas. Mais tout à coup, presque douloureusement, je me rends compte que jamais je n'accepterais que qui que ce soit prenne cette place qu'il me laisse même si je ne sais pas pourquoi. Cette moitié de lui. Jamais personne ne doit prendre cette place. Elle m'appartient, elle est à moi. Parce que même si le monde est parfois douloureux à crever, Gabryel est... Le sentiment est là, grand, immense. Je ne peux pas y poser de mots dessus. Je ne peux pas le nommer. Je ne peux pas le regarder de trop près. Je ne peux pas le laisser exister. La vérité est là, à un regard. Il me suffirait de forcer mon esprit à se concentrer dessus. Ce serait simple. Je ne le fais pas. Je la laisse exister de côté, c'est tout.

Même quand le monde est douloureux à crever, Gabryel est...

« Tu devrais... »

Ma voix s'étouffe en plein milieu de phrase, exactement comme Gabryel l'a fait tout à l'heure, ce que je ne supporte pas. Je ne pensais pas que ce serait si difficile de prendre la parole après ça. À vrai dire, je n'avais pas conscience que ma gorge était entravée par les émotions.

Je remue désagréablement, m'éloigne d'un pas et me détourne comme s'il ne venait pas de m'offrir l'univers tout entier. Je parais désinvolte. Tant mieux.

« Et merde, » marmonné-je pour moi-même, entre mes dents serrés.

Je fusille le ciel étoilé du regard. Puis je me tourne subitement vers Gabryel et enroule ma main autour de son biceps.

« Je vais nous faire transplaner, » l'informé-je d'une voix égale en plongeant mes yeux dans les siens.

Une seconde plus tard, la magie nous avale dans un craquement bruyant.