Des pensées couleur nuit d'hiver PV

Étape 1 : l'observation < Précédemment

1er janvier 2050 — un peu avant 1 heures du matin
Place Armand Malefoy
20 ans



Aodren vient me trouver lorsque le décompte se termine. Il traîne derrière lui un Zakary au regard sombre, un Natanaël ivre et une ribambelle de têtes plus ou moins connues ; ils sont tout un groupe. Ils se mêlent au petit tas que je forme avec Johnson et Rockfield, leur sourire long comme des lassos qui nous enferment. Leurs paroles prennent toute la place. Des « bonne année ! » résonnent de tous les côtés, rebondissent sur mes oreilles. Le bras de Natanaël s'enroule autour de mon épaule. Il n'a pas l'air de voir que je gigote sous son contact dans l'espoir de m'en défaire. Il sautille gaiement, balbutie un discours d'homme ivre sous l’œil hilare de ses amis. Puis Aodren me lance :

« Je suis content de pouvoir voir venir cette nouvelle année avec toi. »

Il m'affuble d'un clin d’œil, puis il repart en emportant sa troupe avec lui. Moi, je n'ai rien le temps de dire. Le groupe parti, je me sens essorée comme un vieux linge humide. Rockfield n'a rien manqué du spectacle, puisqu'elle l'a subit également ; elle a les joues rouges de plaisir, je le vois parce qu'elle a ôté son masque, et elle lève les yeux au ciel en remarquant que je garde un silence perturbé.

« Ah oui, dit-elle méchamment, c'est vrai qu'tu supportes pas la gentillesse de ta famille, toi. »

Et elle s'en va rejoindre la piste de danse, me laissant seule avec Johnson. Celui-ci fait comme si tout va allait bien un moment, avant de se décider et de de se pencher vers moi, l'air soucieux.

« Ça va ? s'enquit-il.
Bien sûr que ça va, » répliqué-je vivement.

Dans un sursaut de motivation, je me dirige aussitôt vers le banquet, Johnson sur les talons, pour me trouver un nouveau verre. Ce n'est pas une bonne idée de boire, mais je trinque tout de même avec le jeune homme, considérant que les verres d'eau et de jus de citrouille que j'ai bus cette dernière heure ont suffit à éponger à la fois l'alcool qui m'a fait tourner la tête plus tôt, lors de ma danse avec l'homme-papillon, et la tristesse qui m'a envahie au même moment. Désormais, j'ai retrouvé mon propre contrôle, n'est-ce pas ?

C'est ce dont je me persuade durant les longues minutes qui font suite à Minuit, mais plus le temps passe, moins je parviens à me concentrer sur les discussions des deux camarades qui m'accompagnent. Je ne sais pas si c'est l'alcool qui les rend bruyants ou si c'est la fatigue qui fait que je les supporte plus difficilement. Mais si je ne les supporte pas, pourquoi est-ce que j'accepte de terminer la soirée chez Johnson ? Il insiste et insiste encore, il argue :

« Ce sera marrant, on discutera, ou pas si tu n'as pas envie, et ce sera plus sympa que de rentrer chez soi, non ? »

Et Rockfield renchérit :

« Bon, si tu veux pas tu le dis et c'est tout, Bristyle, on va pas te prier, non plus ! »

Alors je la fusille du regard et je me mure dans un silence boudeur. Mais lorsque Johnson insiste pour danser une nouvelle fois, tirant Rockfield dans son sillage, et que je vois qu'il hésite entre me dire "à tout à l'heure" ou "au revoir", je lance :

« Je vous attends dehors. »

Ce qui est suffisant pour leur faire comprendre que je les accompagnerai pour la fin de soirée, même si je n'ai rien à leur dire et aucune envie d'écouter leurs bêtises. Mais j'ai encore moins envie de rentrer chez Narym et de m'allonger dans cette chambre triste et silencieuse, pas après avoir subi toute cette agitation, ce soir. Le contraste serait trop violent. Je sens déjà ramper dans mon esprit les tentacules de la tristesse ; je ne peux pas leur laisser le terrain libre.

Avant de sortir, je récupère ma cape d'hiver aux vestiaires. Je m'emmitoufle dans le vêtement, plus sensible au froid qu'un peu plus tôt où je ne faisais plus attention à rien, ni au froid, ni à l'alcool, à rien, si ce n'est à ma tristesse grandissante. Je quitte donc la chaleur de la bulle pour me retrouver sur la place Armand Malefoy balayée par des vents froids. Le silence m'entoure brusquement, presque violemment. Je tousse dans ma main et contourne légèrement l'entrée pour m'éloigner de la dizaine de sorciers sur le départ qui grouillent devant les portes. Cela me fait du bien de trouver un coin calme, mais ici le silence est plus profond, plus froid, et cela n'a rien à voir avec les températures.

Je pousse un soupir violent et soulève mon masque, libérant enfin mon visage de cette barrière que j'ai voulu infranchissable toute la soirée — quand on ne me l'arrachait pas violemment. Heureusement, je me sens trop lourde, trop fatiguée pour m'agacer du souvenir de cet insupportable sorcier qui m'a tenu la jambe, tout à l'heure. Le masque de loup en équilibre sur la tête, je me frotte le visage pour essayer de m'aérer les pensées. En vain. Machinalement, je glisse la main dans la poche intérieure de ma cape pour en sortir une cigarette. Mais au lieu de l'allumer, je me contente de la tourner entre mes doigts. Je n'ai pas la moindre envie de fumer.

Le ciel obscur domine au-dessus de ma tête, paré de quelques nuages épais qui glissent sur la toile piquetée d'étoiles. Le fond de l'air n'est pas seulement froid, il est glacial ; c'est une nuit d'hiver qui règne, avec toute sa rigueur et son austérité, ses coups de vent qui font frissonner et la glace qui remplace le sang dans les veines.


Reducio
- Votre PJ est présent ? oui
- Nom et prénom du PNJ (+ lien avec votre PJ) :
Oswald Johnson, camarade de l'AESM
Ashley Rockfield, ancienne colocataire
- Lien vers la fiche du PNJ
- Intérêt de ce RP pour votre PJ : ce sont ces PNJ et pas d'autres qui sont présents car personne d'autre n'aurait proposé à Aelle d'aller au bal. Ce que ça provoque chez Aelle ? Laide à se sociabiliser, montre comment elle échange avec les autres même ceux censés être des amis ou du moins des camarades. Pourquoi je ne me suis pas contentée de les mentionner ? Parce que ça manque clairement de profondeur et que j'avais besoin d'écrire leurs paroles, d'écrire comment Aelle agissait avec eux.
Dernière modification par Aelle Bristyle le 1 mai 2025, 18:06, modifié 1 fois.

Des pensées couleur nuit d'hiver PV
1er Janvier 2050 – Précédemment
Place Armand Malefoy – Godric's Hollow
3ème année


À travers les minces ouvertures de mon masque, j'observe les sorciers, couples et familles sortir peu à peu de la grande bulle où a eu lieu le bal. Tous ont l'air ravi d'être venus, ont le sourire jusqu'aux oreilles et papotent joyeusement comme si la fatigue ne les atteignait pas. Pour certains, nul doute que cette soirée est loin d'être terminée, et se continuera encore longtemps – que ce soit chez eux, chez des amis ou dans un bar. Je ne comprends pas comment ils peuvent être aussi contents. N'y a-t-il rien eu de désobligeant dans leur soirée, tout s'est-il déroulé comme sur des roulettes, sans un seul inconvénient, aussi minime soit-il ? N'y a-t-il que moi qui puisse être atteinte d'autant de malchance ?

Je lâche un long soupir, formant devant moi un fin nuage qui s'évapore dans l'air aussi vite qu'il est apparu. Celui-ci me masque la vue un court instant, mais suffisamment long pour que les alentours juste devant moi, vides auparavant, se peuplent soudainement d'une ombre se dirigeant droit vers là où je me tiens. Je suis du regard cette forme apparue comme par magie, le temps d'une respiration, et la regarde s'arrêter à quelques mètres. C'est son masque qui me frappe en premier. Je n'ai le temps de l'apercevoir qu'une petite seconde avant qu'il ne soit retiré et posé en équilibre sur sa tête, à moitié caché, mais l'image du loup qu'il représente reste gravée dans mon esprit. Un loup, complètement hors thème, complètement en décalage avec le code de la soirée. Un loup, vivant en meute, mais aussi solitaire que le soleil parmi les étoiles. Un loup parmi les oiseaux, le prédateur contre les proies. Mais ce soir, qui de lui ou du phénix est la proie ? Le bal a bien montré qu'il n'y avait pas de place pour ce qui détonne. Que le feu, même bleu, même glacial comme elle, l'emporte sur tout. Que la solitude est engloutie par la foule, lui donnant l'impression de faire partie d'un tout, alors qu'il n'en est rien. Ce loup, c'est un peu moi. Est-ce que la personne à qui il appartient en est un aussi ?

Mes yeux, lentement, descendent du haut de sa tête vers son visage, détaillant son profil aux traits durs, tirés, fermés, un peu glacés. J'ai l'impression de l'avoir déjà vue quelque part. La main tenant mon masque toujours levée devant mes yeux, je fronce les sourcils. Oui, cette fille, au regard fatigué, épuisé même, je l'ai déjà aperçue. À Poudlard, peut-être. Elle a à peine l'air plus âgée que Gwennaëlle. Ce qui est sûr, c'est que je ne lui ai jamais parlé. J'ai peut-être déjà parlé d'elle. Mais avec qui ? où ? quand ? dans quelles conditions ? Qu'est-ce qui aurait pu m'amener à parler d'une fille que je ne connais ni de Merlin, ni de Circé ? Et surtout, qu'est-ce qui m'aurait amené à parler d'une fille dont je me fiche complètement ?

Ce qui est le plus énervant, ce n'est pas d'être incapable de trouver dans mes souvenirs d'où je la connais (bien que cela soit extrêmement irritant). Non, ce qui est le plus énervant, c'est qu'elle soit là, à quelques mètres de moi, me narguant par sa posture et son air intelligents, m'ignorant complètement alors que tout le reste de la place est vide. Si elle m'avait vue, elle ne serait pas venue ici. Et même si elle ne m'avait pas vue, elle m'aurait forcément aperçue en arrivant et serait allée ailleurs. Je suis sûre qu'elle l'a fait exprès.

Lorsque sa main glisse lentement dans sa cape, ce n'est pas sa baguette qu'elle en sort, comme j'aurais pu bêtement le croire. Mais puisque tout détonne avec cette fille, que ce soit son masque pour un bal mettant en avant le renouveau, ou sa façon d'être aussi détachée alors que je suis juste là, j'aurais dû m'attendre à ce qu'elle en sorte autre chose – une cigarette, en l'occurence. À la vue du petit objet destructeur, j'entends Maman me dicter à quel point il est mauvais de fumer. Et en même temps, je revois Grand-mère avec son fume-cigarette, expirant de longs lambeaux de fumée dans la pièce, l'embaumant d'une odeur qui a toujours fait tousser Natanaël. Je revois aussi Maman l'imiter, de temps en temps, agissant exactement comme elle me dit de ne pas le faire. « Fumer abîme les poumons, dit-elle, je ne veux pas que tu fasses pareil. C'est dangereux, c'est mauvais, ça tue. » Quelle ironie ! Ça ne l'a pourtant jamais gênée de surprendre Valerian avec une cigarette au coin des lèvres. Comme si, à lui, ça ne lui faisait rien du tout. Là est toute la logique d'Isabel Houston. Faites ce que je dis, pas ce que je fais. Et elle a évidemment ses petits préférés à qui elle ne dit rien lorsqu'ils limitent sagement.

Mais, comme si c'était pour m'étonner d'avantage, la fille au masque de loup ne fait rien pour allumer son objet destructeur. Elle se contente de rester là, les yeux plantés dans le vide, aussi immobile qu'une statue, sa cigarette tournant machinalement entre ses doigts. Quelle drôle d'idée. Quitte à la sortir, autant l'allumer. Les yeux fixés sur l'objet tant interdit par ma mère, je renifle, autant par dédain qu'à cause du froid.

« Tu l'allumes pas ? »

Autrement dit : « Tu vas pas la fumer ? » Mon ton est sec, un peu trop pour une question aussi simple que celle-ci. Mais je ne peux pas m'en empêcher. Après tout, c'est elle qui est venue me déranger la première en s'approchant autant de moi, alors que tout le reste de la place ne demande qu'à être occupé. Et il y a quelque chose dans son imprévisibilité qui m'irrite, qui fait que j'ai envie de la provoquer, de lui retirer son masque de nonchalance – le loup ne suffit pas – et de voir qui elle est vraiment. Nul doute que ce serait intéressant.

Frissonnante, je relève mes yeux pour les plonger dans les siens, ne prenant pas la peine de mettre ma cape sur mes épaules malgré le froid glacial de l'air et de son regard.

Quatrième année | Corneille du Chant | #741b47 | Saumon indépendant | Préfubbies aspirateur

Des pensées couleur nuit d'hiver PV
Au plus profond de moi, j'étais persuadée d'être seule. Consciente de la foule qui s'amasse plus loin dans mon dos, mais persuadée d'être seule ici, dans mon coin de la place Armand Malefoy, mon visage caché de tous même si mon masque ne le couvre plus, seule dans ma tristesse, seule partout. Mais lorsque cette petite voix résonne, une voix-tempête dans laquelle je crois discerner une légère mauvaise humeur, mon coeur s'arrache de son socle et mon corps suit naturellement : un sursaut fait tressauter mes épaules, un hoquet ridicule s'échappe de ma bouche. Aussitôt, mon regard part en quête de la silhouette à laquelle appartient cette voix, tandis que mon cœur s'affole comme si je lui avais imposé une longue et épuisante course.

La voilà. Une petite fille. Naturellement, à sa vue mon visage se transforme : il se durcit, mes yeux s'assombrissent, mes lèvres se pincent légèrement. J'amorce un geste du bras vers mon masque, mais me rétracte avant de le terminer : trop tard, elle a vu mon visage. Redescendre mon masque maintenant ne ferait que me ridiculiser. De toute façon, je ne crains pas le regard d'une petite fille, que pourrait-elle savoir de moi ? Devant elle, je suis aussi anonyme qu'avec un masque qui cache les traits de mon visage.

« Depuis quand t'es là ? » je souffle dans un murmure qui n'a pas la force de s'élever, ce n'est guère plus qu'un nuage de paroles, à l'image de cette brume légère qui sort de ma bouche à cause du froid.

Puis ses paroles, prononcées plus tôt, parviennent à ma conscience. Ma cigarette. Je baisse les yeux sur le fin tube de tabac que j'ai sorti de ma cape sans allumer. Avais-je réellement envie de la fumer ? Maintenant, je n'en suis plus très sûre. Je jette un regard critique en direction de la fille, regard qui englobe tout son être, à la fois le masque qu'elle porte et qui ne cache pas grand chose de son visage pale, sa robe bordeaux qui lui donne un air de petite fille sage, ses cheveux foncés, sa moue qui n'a rien d'heureux.

Je hausse légèrement les épaules, puis me détourne vers le reste de la place caché dans l'obscurité, gardant la bulle et toutes ses âmes bruyantes dans mon dos. Je suis mécontente de m'être laissée surprendre et je lui en veux, à cette gamine, d'être venue me trouver. Si je m'éloigne de la foule, c'est évident que je ne veux pas être dérangée, alors pourquoi venir me parler ? Pourquoi sur ce ton-là ? Sa question n'a pas le moindre intérêt, qui plus est. Qu'est-ce que ça peut lui faire, à elle, si je fume ou non cette cigarette ?

« Va savoir, » dis-je alors sans la regarder, mon visage froid tourné vers d'autres horizons, sur un ton qui n'invite clairement pas à la discussion.

Je me renfrogne, épaules rentrées, lèvres tournées vers le vas, mains enfoncées tout au fond des poches. Je laisse le vent jouer avec mes cheveux et le froid caresser ma peau sans chercher à m'en protéger. Peut-être que si je ne bouge pas et ne fais pas le moindre geste, la gamine s'en ira d'elle-même ? Peut-être, mais l'expérience m'a prouvé que non. Alors, dans un long soupir, j'abandonne ma posture austère, mes maigres tentatives de tenir en laisse la tristesse qui me pourfend l'âme et tourne mes yeux sombres vers l'enfant pour accueillir sa réaction, un sourcil inquisiteur dressé sur mon front. De toute façon, elle ne peut pas être aussi désagréable que l'homme tout à l'heure, non ?

Des pensées couleur nuit d'hiver PV
Elle répond à ma question par une autre question, et je vois dans ses mots chuchotés et son regard acéré qu'elle me méprise, qu'elle ne souhaite pas de moi ici – comme ses paroles le laissent clairement entendre - et qu'elle se pense sûrement supérieure à moi. De par son âge, sa taille, ou tout simplement son attitude envers moi. Mais j'ai réussi à lui faire peur, ou plutôt l'ai-je surprise sans réellement le vouloir, lorsque j'ai prononcé mes trois petits mots qui ont allumé la mèche d'un je ne sais quoi ne présageant rien de bon. Son sursaut, son hoquet de surprise, ont suffit pour que je comprenne qu'elle pensait réellement être seule et qu'elle ne m'avait pas vue. Ce même sursaut, ce même hoquet ont dressé cette muraille qu'elle se force de maintenir devant elle, entre elle et moi, pour se cacher derrière une froideur aussi glaciale que l'air d'hiver, pour justifier son comportement et tenter de m'enfoncer dans mon inconfort et mon malaise.

Mais je ne la laisserai pas faire, et en guise de réponse, je fronce les sourcils, sentant mes poings se serrer autour du masque maintenu devant mes yeux. Masque peut utile, aussi utile que le mur invisible entre l'inconnue et moi, car je sais que ce que je pense est aussi clair que si je le disais à voix haute, et que ce que je tais est chuchoté par le vent agitant les légers volants de ma robe qui ne me sied pas et qui, je le sais, le montre bien à tout le monde – dont cette fille à la cigarette éteinte.

« Avant toi, » finis-je par répondre du même souffle de voix que mon interlocutrice, si on peut l'appeler ainsi. Car elle ne mâche pas ses mots, et ne passe pas par quatre chemins pour parler, ce qui ne laisse pas la place à une conversation creuse et vide. Tant mieux.

Je vois presque les rouages de son esprit tourner lorsqu'elle réfléchit à ma question, ma première question, et sûrement pas la dernière, car Merlin sait que j'aime poser des questions, surtout lorsque l'autre est une figure aussi étrange. Je pensais qu'elle l'avait oubliée, ou avait fait exprès de l'ignorer, la trouvant gênante, dérangeante, s'y dérobant en faisant ce que tout le monde fait pour éviter un sujet : faire semblant de ne pas avoir entendu, et (ou) posant une autre question pour détourner la conversation de son objet principal. Je suis cependant déçue de sa réponse, bien que ses yeux – si profonds ! – me gèlent sur place, me donnant envie de disparaître et de m'enterrer sous terre. Mais hors de question de lui laisser le loisir de gagner ce combat, et je compte bien lui faire comprendre que je ne suis pas n'importe qui, que moi aussi je peux jeter des regards qui percent (ou, si ce n'est pas le cas, intimident par leur insistance), et que si elle est différente des autres, elle n'est pas mieux qu'eux, comme elle aurait pu le croire en pensant que je me déroberais à sa vue, ce que toute personne normalement constituée aurait pu faire. Mais cette soirée a bien montré que je n'étais pas une personne normalement constituée.

Et c'est elle qui finit par détourner le regard, tournant au passage le dos à la grande bulle de la salle de balle. Je ne prends pas cela pour une petite victoire, car ce n'est pas moi qu'elle fuit, mais le dôme lumineux encore rempli de danseurs amusés. « Va savoir », a-t-elle dit. Ces deux mots, deux petits mots qui ne laissent place à aucune réponse, ne me satisfont pas et mon air se renfrogne un peu plus. Bien que son ton sous-entende qu'elle ne souhaite pas discuter plus longtemps, et même qu'elle ne souhaitait tout simplement pas discuter, ses paroles ne me conviennent pas et je souhaite la provoquer, la forcer à parler, se découvrir un peu, se dévoiler aux yeux d'une inconnue curieuse et intriguée face à une fille pleine de contradictions. Au fond d'elle, même si elle ne le laisse pas totalement paraître, elle n'est pas totalement fermée à la discussion. Sinon, pourquoi ce soupir, ce regard et ce haussement de sourcil ? Pourquoi ce soudain relâchement du corps malgré le froid ambiant ?

« Pourquoi la sortir, alors, si c'est pour pas la fumer ? » insisté-je, persistant à ne pas quitter le sujet de la cigarette, autrice de tant de malheur et de frustration, mais aussi de bonheur et de soulagement, comme le montre l'affreux soupir de satisfaction à la première inspiration prise et la première bouffée expirée.

Je regrette un instant ma question, car je sais qu'elle ne fera que crisper l'inconnue, que ce léger relâchement disparaitra sous un masque de froideur et d'agacement, peut-être même de colère. Ce n'est pas ce que je souhaite, mais il est dur de satisfaire une personne aussi insaisissable. Surtout lorsque, comme moi, on ne souhaite pas la laisser tranquille, et que cet entêtement est plus fort que soi. Je baisse mon masque, laissant apparaître complètement mon visage, continuant de fixer des yeux l'adulte. Là, si je me montre entièrement, peut-être verra-t-elle que je compte rester un moment, comme c'est sûrement le cas pour elle, sinon elle serait partie depuis longtemps. Décidée à changer de sujet, car je ne suis plus sûre d'être très enthousiaste à l'idée de parler tabac et compagnie, je me redresse, autant pour m'étirer le dos que pour introduire une nouvelle question.

« Pourquoi un loup ? » demandé-je finalement, les yeux relevés sur le masque posé en équilibre sur sa tête, menaçant de tomber à tout instant et d'entraîner dans sa chute toute la façade de pierre de l'inconnue, son bouclier de glace et sa dureté face aux autres.

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Était-elle réellement là avant que j'arrive ? C'est ce qu'elle affirme, mais j'ai quelques doutes : si c'est le cas, mon taux d'alcoolémie doit être vraiment sérieux car c'est rare que je ne fasse pas attention aux gens qui occupent mon environnement. Ça ne me dérange pas, mais je vais prendre garde à être un peu plus attentive le temps que durera cet échange — quelque chose me dit que la gamine n'a aucune intention de partir et je ne peux pas lui en vouloir : à sa place, je n'aurais pas bougé non plus. Qui laisse sa place sans raison est méprisable.

Elle n'est donc pas méprisable. Non, mais ce qu'elle est agaçante. J'accueille sa question avec un soupir que je ne cherche pas à cacher et en réponse, je fais tourner la cigarette entre mes doigts en un signe clair d'impatience, mes yeux repartant côtoyer l'ombre où se cache le reste de la place Armand Malefoy. Je ressens la fatigue des fins de soirée avec le mal de tête familier dû à l'alcool et les restes de mauvaise humeur créé par ma danse avec l'homme-papillon ne m'aide pas à faire preuve de patience. D'autant plus quand on me pose des questions comme celle-ci. Je ne vais pas expliquer à cette enfant que la cigarette me permet à la fois de m'occuper les mains et de me donner un chemin que je peux choisir d'embrasser ou non ; en l’occurrence, la possibilité de fumer. Je ne sais toujours pas si j'en ai envie, je l'ai sortie machinalement, parce que c'est ce que j'ai fait à chaque fois que j'ai quitté la bulle depuis que la soirée a commencé. Voilà tout. Quelle perte de temps incroyable d'évoquer un tel sujet !

Comme si elle pouvait entendre mes pensées, elle propose une nouvelle direction à la conversation. Je ramène mes yeux froids sur elle et détaille son visage désormais dévoilé qui a tout de petit ; son nez, ses lèvres, ses oreilles, un visage d'enfant qui n'a rien à me dire. Je me demandant si elle est vraiment curieuse ou si elle cherche seulement à m'embêter pour me faire fuir. Cette seconde option ne mènerait de toute manière nulle part, car je n'ai pas l'intention de partir. Tout au plus m'éloigner pour que nous ayons chacune notre espace. C'est d'ailleurs ce que je fais en allongeant un pas ou deux sur la place, le bas de ma robe de soirée battu par le vent froid qui frappe la ville ce soir.

« Parce qu'il est tout ce que j'aime et tout ce que je déteste, » marmonné-je en réponse, sans prendre la peine d'élever la voix pour être sûre qu'elle m'entende ou de mieux articuler.

J'ai répondu sans y penser, parce qu'il n'y avait aucun intérêt à mentir. Désormais à quelques pas d'elle, je me tourne de profil pour pouvoir lui lancer un regard semblable au sien. Je cache l'une de mes mains au fond de ma poche, mais de l'autre je m'amuse encore à faire rouler la cigarette entre mes doigts.

« Et toi ? » lancé-je d'une voix glaciale. J'accompagne mes mots d'un geste du menton qui la désigne dans sa totalité. Je suis un peu narquoise quand je dis : « Pourquoi un masque qui ne représente rien ? »

Il faut dire qu'il est banal, son masque. Semblable à celui de tous les autres. Elle fait partie de ceux qui n'accordent aucun intérêt à cette décoration, à moins qu'elle n'ait rien eu de spécifique à représenter ce soir. Au fond, je me fiche de son masque tout comme je me fiche de comment elle comprendra ma propre réponse à propos du mien. Peut-être que je vais la fumer finalement, cette cigarette, songé-je en la glissant entre mes lèvres.

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Son agacement est palpable partout autour de nous, jusqu'au moindre courant d'air faisant frissonner mon cou découvert et rougir le bout de mes oreilles. Je pince mes lèvres pour m'empêcher de sourire face à sa réaction, preuve que je vois juste. Et son silence ne fait qu'accentuer mes convictions : c'était un automatisme. Je le sais car je l'ai vu des milliers de fois chez Maman. À la fin d'un repas, en sortant du manoir, en se baladant dans la rue... Fumer comble un vide, un ennui, l'impression creuse de manquer de quelque chose – de vie. Il n'y a rien d'honorable dans cela, et à chaque remarque, un "C'est plus fort que moi, je ne peux y résister" désolé se fait toujours entendre. Ça détruit la santé ? Oui, mais c'est trop dur de s'arrêter. Ce n'est pas très agréable d'avoir la fumée dans le visage ? Désolé, je vais souffler sur le côté, pour autant je la consumerai quand même. Et toutes ces phrases du même genre qui ne servent que d'excuse à déranger l'autre et à succomber à cette sorte d'addiction.

La jeune adulte en face de moi n'échappe pas à cette règle. Terrible, affreuse règle qui fait passer le mauvais pour le bon, qui donne l'illusion de se rassurer, alors que cela ne fait que nous détruire un peu plus. Lorsqu'elle s'éloigne de moi, je relève le menton et la toise, me demandant jusqu'où elle ira. Elle ne part pas et je ne sais pas comment prendre ses deux pas qui créent une plus grande distance entre nous. Fait-elle cela pour mettre fin à notre semblant d'échange ? Pour me montrer qu'elle ne veut plus me parler ? Ou n'ose-t-elle pas totalement partir, car partir maintenant serait comme avouer une défaite et me laisser tout l'emplacement que je veux (et qui de toute façon me revient puisque j'étais là avant) ?

Mais elle finit par répondre à ma question sur son masque, et je suis obligée de la suivre, marchant le même nombre de pas qu'elle, pour entendre l'entièreté de ses mots. J'ai du mal à comprendre comment un loup peut être à la fois tout ce qu'on aime et tout ce qu'on déteste. Mais je suppose qu'elle ne parle pas du loup en lui-même. Ou peut-être que le loup représente quelque chose, ou quelqu'un. J'hausse les épaules. Ce n'est pas très intéressant, et je me fiche de savoir qui est cette chose ou ce quelqu'un. Et si c'est d'elle-même qu'elle parle, elle est plus arrogante que ce que je pensais, et prétentieuse de s'aimer et de se détester. C'est l'un ou l'autre, pas les deux à la fois. Parfois l'un, parfois l'autre, mais pas les deux en même temps. Il y a des moments où je m'aime autant que je peux me détester, mais ils sont rares. La haine est plus facile, le dégoût plus accessible, mais je n'ai jamais pu m'aimer correctement. La colère prend aisément le dessus et il est de toute façon plus simple de montrer cette image aux autres.

« Faut savoir, commencé-je d'une voix lente. Tu préfères aimer ou détester ? »

Ce sont deux choses totalement différentes, qui pourtant dans les extrêmes peuvent se rejoindre. Mais les associer est terrifiant. Il y a des gens que je déteste et qui, pourtant, m'attirent lorsque je ne les reconnais pas. Une personne en particulier me fait ça, et je ne veux pas – plus – y penser, parce que j'ai peur des conséquences que cela pourrait entrainer. Et je préfère largement la détester plutôt qu'avouer ne serait-ce une seule seconde que j'ai pu, un tant soit peu, la trouver jolie.

La fille, par contre, me dérange avec sa question. Je fronce les sourcils et plonge mon regard dans le sien. Ma question n'avait pas pour but d'être posée en retour, et ses réflexions sur mon masque, aussi justes soient-elles, ne font que m'agacer. Je sais bien qu'il est banal et ne représente rien de spécial. Je n'ai de toute façon pas envie qu'il représente quoi que ce soit. Je n'avais pas envie de venir, alors pourquoi aurais-je dû faire un effort sur ma tenue ?

« Parce qu'il est tout ce que je déteste, réponds-je sur le même ton glacial, refroidie par ses remarques, mais non sans un certain sarcasme qui reprend sa formulation précédente. On dirait pas, mais il représente plus qu'on ne le pense. »

Je déteste ce masque tout comme je déteste cette tenue, cette soirée, tout ce qui se rattache à ce bal ridicule. Je le déteste tout comme j'ai pu me détester cette nuit, de cette haine que je voue habituellement à Swart et qui ce soir s'est retournée contre moi. Et peut-être bien que je commence aussi à la détester, cette fille. Je voulais lui retirer son masque à elle, mais ce que je commence à trouver au-dessous ne me plait pas.

Un sourire victorieux et dénué de joie se dessine tout de même sur mon visage lorsque je la vois glisser sa cigarette entre ses lèvres, son autre main n'attendant qu'à sortir son briquet ou sa baguette pour l'allumer. Je le savais. Une fois le poison sorti, il ne peut qu'être consommé, et elle ne peut y résister. Mais au fond, cela ne fait pas d'elle quelqu'un de faible. Elle est juste comme tous les autres. Elle est comme Maman, comme Grand-mère, comme Valerian, parfois. Je ne peux pas lui en vouloir, de leur ressembler sur ce point-là. Ça me rebute juste, et j'aurais presque envie de partir pour la laisser dans sa misère, dans sa prison d'addiction. Je suis cependant trop occupée à tenter de la comprendre pour m'en aller. Juste pour voir ce qu'elle fera, juste parce que la curiosité me maintient à ma place, frigorifiée par le froid, malgré tout ce qui me pousse à quitter les lieux – et elle la première.

Quatrième année | Corneille du Chant | #741b47 | Saumon indépendant | Préfubbies aspirateur

Des pensées couleur nuit d'hiver PV
Mon regard dévale le long de son corps quand elle s'avance, puis remonte dans l'autre sens. Je n'exprime rien, mais je n'en ressens pas moins. Je prends cette avancée vers moi pour une provocation et elle va très bien avec tout le reste. Avec ces sourcils froncés quand j'ose lui poser la même question qu'elle m'a elle-même imposé, ces réponses sur un ton fermé voire cassant, son regard sur moi qui n'exprime aucune autre étincelle que celle qui a toujours fait briller mes regards à moi. Est-ce pour cela que sa présence m'insupporte ? Elle a l'air tout droit sortie d'un petit drame d'enfant comme il s'en fait tant. Elle a l'air de croire qu'elle souffre beaucoup et que sa souffrance est au centre de l'existence du monde entier. C'est insupportable.

J'ai toujours trouvé insupportables les personnes qui n'acceptent pas les réponses qu'on leur donne, qui essaie d'en trouver une autre qui leur convient mieux. J'ai répondu à sa question, j'ai même été très sincère — pourquoi vouloir que je le réponde autrement ? Parce qu'elle a une vision très précise du monde et qu'elle espère que ce que je vais lui dire corresponde exactement à cette vision, voilà tout.

Je baisse les yeux vers elle et la considère quelques secondes de plus. Le grésillement de ma cigarette occupe l'espace laissé par le silence. Je baisse ma baguette, inspire longuement la fumée et la recrache en direction du ciel, sans cesser de regarder la gamine. Je me demande ce qu'il y a de vrai dans sa réponse à propos de son masque. Tout ce qu'elle déteste, a-t-elle dit. Mais ce n'est peut-être qu'une façon de me montrer que elle, elle choisit. Parce que dans son monde à elle, tout est noir ou blanc. Je me figure que sa dernière phrase est un bâton lancé en avant pour me forcer ou m'encourager à m'en saisir. Je lui demanderais : « Ah oui, et que représente-t-il donc ? » et là, elle pourra dérouler tout son petit drame d'enfant et elle sera bien heureuse de le faire. Résultat ? Je me retrouverais à devoir l'écouter. Ce qui ne serait pas si mal, en l'état, puisque j'ai récemment découvert que dans leur insupportable existence, les autres avaient parfois ça de bien qu'ils m'occupaient l'esprit dans les moments où j'ai absolument besoin de le détourner de mes tristes pensées. Est-ce un moment comme cela, ce soir ? Je ne sais pas. Peut-être. Ou peut-être pas.

J'accommode sur l'enfant. Le silence commence tout juste à devenir inconfortable. Alors je prends une inspiration pour l'occuper, ce silence :

« Et pourquoi il faudrait choisir ? lui demandé-je sur un ton froid. Je t'ai dit que c'était les deux, écoute un peu. »

Je n'attrape pas le bâton. Je me fiche de ce que représente son masque et elle ne me donne pas suffisamment envie de faire semblant de m'y intéresser. Peut-être parce qu'elle a méprisé ma réponse, qui était pourtant profondément sincère. Les gens sont comme cela et c'est pour ça que je n'ai pas l'habitude de les fréquenter : ils méprisent. Et en plus, ils sont incapables de comprendre.

Des pensées couleur nuit d'hiver PV
J'ai envie de rentrer chez moi. J'ai froid, je suis fatiguée, je n'aime pas cet endroit et je déteste cette fille tout comme j'ai détesté cette soirée. D'ailleurs, si cela continue aussi mal, c'est en partie de sa faute. C'est elle qui est venue alors que j'étais déjà installée dehors, dans ce coin précis de la place qui pourtant ne manque pas d'espace libre, et c'est de sa faute si elle a attiré mon attention avec son maudit masque de loup et sa fichue cigarette qu'elle s'est finalement résolue à fumer.

Mes mains tremblent lorsque le silence qui suit mes paroles s'intensifie, et tout au fond de moi, je sais que ce n'est pas seulement dû au froid. De la colère, aussi, peut-être même de la déception. Les paroles de la grande ne sont pas si dénuées de sens que cela, mais plus la conversation – si on peut l'appeler ainsi – avance, plus j'ai l'impression que nous tournons en rond et que nous n'arriverons nulle part. J'en attendais peut-être trop d'elle, et je me suis bêtement faite avoir par son masque et ses questions énigmatiques. Questions qui, en réalité, ne servent qu'à me mettre mal à l'aise et ne me plaisent pas du tout. Rien ne me plait chez cette fille. Mais rien ne me plait chez elle car elle renvoie une image qui pourrait être la moi de plus tard. Et je ne veux pas lui ressembler, car je ne veux pas être aussi détestable, aussi renfermée et aussi agaçante qu'elle. Mais d'un autre côté, ne pas lui ressembler voudrait dire me rapprocher de ce que renvoie Gwennaëlle ; je n'aime pas cette version là de moi non plus, et je crois même l'aimer encore moins, car c'est une image qui ne va qu'à ma sœur, ma mère et ce côté-là de ma famille. Cette version là n'est pas vraiment moi, et c'est pour ça que je ne me suis pas sentie à ma place ce soir. La première option est donc peut-être préférable, au final, même si cela signifie devenir une femme méprisante et méprisée.

Un frisson parcourt mon dos et au moment où l'inconnue reprend ma parole, je glisse enfin ma cape sur mes épaules, ce qui constitue le geste le plus sage que j'ai effectué ce soir. Je me sers de mon manteau autant comme protection contre le froid que contre les piques de glace que m'envoie mon aînée avec sa question remettant en doute mes mots et les réduisant à un état de « Tu es vraiment stupide et tu ne sers à rien, laisse moi tranquille ». Sauf que je ne suis pas stupide car sinon je n'aurais pas remarqué la contradiction entre ses gestes et ses paroles, et je ne compte pas non plus la laisser tranquille car si elle continue de me parler, c'est bien qu'elle compte passer du temps ici. Et moi, je tiens à passer le temps. Je ne suis là que pour attendre ma famille, et c'est la seule et unique raison pour laquelle je me prends à répondre à sa question.

« J'ai très bien entendu. Mais il doit bien y en avoir un qui l'emporte sur l'autre, non ? Tout n'est pas noir ou blanc, et tout n'est pas aimer ou détester. »

Je me tais une seconde, mes yeux toujours plantés dans les siens, sentant naitre en moi une nouvelle interrogation et un nouvel intérêt n'ayant rien à voir avec ce que peut ressentir la grande à l'égard de son masque. Je ne veux plus entendre parler de son masque – ni du mien, et je suis bien contente qu'elle n'ait rien rajouté sur ce que j'ai pu dire dessus.

« Et en général, tu préfères aimer ou détester ? »

Si elle me répond « Les deux » ou « Pourquoi choisir ? », je jure sur Merlin que je suis prête à lui courir dessus et à la renverser dans la neige, elle et ses réponses qui n'en sont pas des vraies et qui ne servent qu'à éviter le sujet en tournant autour du pot.

Quatrième année | Corneille du Chant | #741b47 | Saumon indépendant | Préfubbies aspirateur

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Quand elle prend la parole, je devine instantanément qu'elle va me donner envie de la faucher d'un bon coup de pied. Je suis trop fatiguée par cette longue soirée et dans mes veines court une dose trop conséquente d'alcool pour que j'aie une totale maîtrise de moi et que je me persuade pouvoir empêcher une subite pulsion de violence. Pourtant, je sais que je pourrais être condamnée pour violence sur une mineure, tout comme je l'ai été parce que je me suis vengée de l'autre idiote de licorne, ce petit abruti, cet enfant misérable, tout à l'heure. Alors au lieu de pousser un hurlement de frustration lorsqu'elle insiste comme une petite idiote et de la faucher d'un bon coup de pied, je resserre furieusement mes lèvres autour de ma cigarette et aspire une longue taffe qui coule douloureusement dans mes poumons.

Les lèvres pincées, les sourcils froncés et le poings serrés au fond de ma poche, je fusille du regard le Consilium plongé dans l'obscurité en attendant que la douleur s'apaise. Le froid m'enserre comme un vilain linceul, mais ce n'est pas suffisant pour apaiser la chaleur qui est montée subitement à cause de la bouffée de colère que m'inspirent les paroles de la fille.

Ne peut-elle pas la fermer, rester silencieuse dans son coin ? Pourquoi a-t-elle absolument besoin que j'aille dans son sens, moi qui ne suis rien pour elle ? Pourquoi veut-elle m'arracher une vérité qui n'est pas mienne ? Qu'est-ce que mon affirmation de tout à l'heure a pu déranger chez elle pour qu'elle insiste de la sorte ? Ne pas avoir la réponse à ces questions n'est pas ce qui me frustre le plus, car je me fiche de sa petite vie et des états d'âme de cette fille. Par contre, sentir son regard contre moi, sentir son attente me frustre comme peu de choses me frustrent dans la vie.

Alors je ramène rapidement mon regard vers elle en souhaitant secrètement que mes yeux noirs puissent la traverser, creuser un trou dans son corps, la poignarder, lui faire mal, la faire taire.

« Tu dis que tout n'est pas noir ou blanc et pourtant tu insistes pour que je choisisse entre les deux, sifflé-je avec une colère que je ne cherche pas à camoufler. Qu'est-ce que tu ne comprends pas dans : je n'ai rien à choisir puisque c'est les deux en même temps. »

J'articule bien les mots de la dernière phrase histoire qu'elle comprenne bien ma locution et que les paroles pénètrent plus facilement dans son crâne.

« Et en général je préfère que les gamines la ferment si elles n'ont rien d'intéressant à me dire, » lui assené-je en la surplombant de toute ma taille, le regard noir et la colère rendant mon visage aussi dur qu'un bloc de marbre.

Je sais bien qu'elle n'est pas entièrement responsable de ma colère, que l'autre idiot de tout à l'heure m'a bien agacée avant cela, que l'alcool n'arrange rien, que la danse avec l'homme-papillon a remué des choses douloureuses qui m'ont mises à fleur de peau. Mais elle, elle est là, devant moi, elle insiste, et elle est coupable de toute la connerie qui sort de sa bouche.

Des pensées couleur nuit d'hiver PV
À son regard, je sens que les paroles qui vont suivre ne vont pas répondre à mes questions, ni même y prêter attention, et je sens que toute cette histoire va mal se terminer. Et de fait, la colère que je ressens dans sa voix pourrait presque me donner envie de m'enterrer vivante pour oublier ses yeux noirs de haine. Mais je dis bien "presque", car j'entends comme si elle le disait à haute voix qu'elle me prend pour une idiote, et je déteste par dessus tout que l'on pense ça de moi. Il y a beaucoup d'idiots sur Terre ; la plupart des gens sont des idiots. Mais je n'en fais pas partie, car en treize ans d'existence, j'ai tout fait pour ne jamais en faire partie. Faire en sorte que je le ressente malgré moi est la pire des choses qu'on puisse indirectement me balancer et je sens ma colère remonter d'un coup, bouillonnante, tandis qu'elle enchaine sur le mot gamine, qui a la même connotation et, à mes yeux, le même sens qu'idiote.

La colère tambourine dans mon esprit et je n'entends plus rien hormis un sifflement, ne vois plus rien hormis un voile rouge devant mes yeux, qui bloque mes pensées et ma raison. C'est une colère différente de celle que je connais habituellement. Ce n'est plus un feu, qui brûle au fond de moi, mais une rage qui me consume entièrement, manque de me faire vaciller, et surtout me fait perdre le contrôle de mes pensées, si ce n'est de mes gestes. Un instant, je m'imagine abandonner toute mesure, succomber à ces pulsions colériques et oublier toute notion de politesse – bien que je doute qu'avec la fille en face de moi, il y en ait jamais eu. Je m'imagine me précipiter sur elle et la pousser dans la neige de toutes mes forces, ou lui coller mon poing dans la figure. Ou je pourrais lui faire avaler sa cigarette pour qu'elle s'étouffe avec et voit bien que ses mots ont un goût de cendre. Ou encore, je pourrais l'étrangler avec son masque de loup, masque qui a aussi peu de sens que le mien, au final, et qui ne lui sert qu'à se démarquer des autres malgré ce qu'elle laisse paraître, et qui a l'air de dire « Je suis différente de vous, pauvres minables, mon masque est tout ce que j'aime et tout ce que je déteste, et vous en faites partie ». Elle essaye d'attirer l'attention autant qu'elle la repousse et rien que d'y penser m'exaspère et fait naître en moi un profond dégoût envers elle.

Je sers mes poings tremblant pour m'empêcher de me jeter sur l'adulte – mais ce n'est pas à cause du froid qu'ils tremblent. Fermant les yeux, je me force à contrôler ma respiration pour chasser mes sombres pensées de violence loin de moi, bien que je fasse tout de même un pas en sa direction. Je sais qu'à sa prochaine remarque, je ne manquerai pas d'agir sous le coup de la colère. Et peut-être que je fais exprès de me rapprocher d'elle, car d'un côté ça fait du bien d'être en colère, et que cette colère est autant dirigée vers elle que vers moi et le monde entier, et que ce n'est pas elle seule qui la provoque autant, mais cette soirée, et l'accumulation de tant de choses que je me force à contenir et réprimer depuis si longtemps. D'un côté, j'ai envie qu'elle explose, parce que mon âme ne me demande que ça, et qu'au fond j'en ai sûrement envie. Et après tout, l'inconnue le mérite amplement. Mais l'autre part de moi encore dotée de raison préfère attendre quelques secondes de plus, espérant un miracle qui me calmerait ou qui la calmerait, ou qui créerait une situation qui ne me ferait pas agir à l'encontre de l'adulte – la fuite, encore et toujours. Sauf que je ne veux plus fuir.

Je fixe mon aînée, le regard aussi noir que le sien, affichant une grimace qui laisse voir tout ce que je pense d'elle. Je plonge mes mains dans les poches de ma robe pour me forcer à contenir (et cacher) le tremblement de mes poings, sentant d'un côté la photo prise avec Gwennaëlle et Valerian au début de la soirée, de l'autre ma baguette magique qui, tout d'un coup, devient étonnamment attirante et semble emplie d'une puissance jusqu'alors inconnue. Mes doigts en caressent le bois familier, frissonnant à l'idée du sort que je pourrais lancer pour faire regretter à la fille ses paroles. Je résiste cependant à me saisir de la poignée. Les mots sont tout autant une arme que la magie.

« Et moi, je préfère que les adultes se taisent s'ils n'ont rien d'intelligent à dire. »

Je renifle avec mépris, avant de rapidement ajouter :

« C'est pas ma faute si t'oses pas faire un choix parce que t'as peur que ça t'oblige à te regarder en face. »

En réalité, je n'en sais rien. Je cherche juste à la blesser.

Quatrième année | Corneille du Chant | #741b47 | Saumon indépendant | Préfubbies aspirateur