Arya PV : Aelle Bristyle

Quand ses bras passèrent autour de son torse, il eut l’impression qu’un fil invisible se tendait d’elle à lui. Sous cette pression, infime mais brûlante, son cœur se serra, battant plus fort qu’il ne l’aurait voulu. Elle s’était collée, ses formes épousant ses muscles, et ce contact lui sembla démesuré, comme s’il avait attendu toute la nuit qu’il se produise de nouveau. Il inspira tout juste, craignant de troubler ce moment où son corps retrouvait le sien.

Ce n’était pas la première fois qu’elle prenait l’initiative de les faire transplaner. Il se souvenait du jour où elle l’avait « enlevé » à Pré-au-Lard. Elle lui avait imposé ce départ. Cela avait eu sur lui l’effet d’un vertige. Elle menait, et il la suivait sans résister. C’était une chose qu’il aimait follement chez elle, au delà de toute raison. Elle décidait, et lui se laissait emporter, heureux d’être encore retenu par elle. Car cela voulait dire qu’elle restait un peu, que la nuit n’était pas finie. Son temps auprès d’elle s’allongeait de quelques minutes de plus, peut-être d’une heure, peut-être davantage. Il ne savait pas. Mais il savourait déjà chaque seconde offerte.

Le craquement du transplanage les aspira avec une force brutale. Sa poitrine se contracta, comme si ses poumons se vidaient d’un seul coup. Les contours de la réalité se brouillèrent, et tout bascula dans un souffle d’hiver. Le vertige le prit. Il ferma brièvement les yeux. Elle était serrée contre lui, et sa présence chaude empêchait sa chute.

Quand tout se recomposa, leurs pas résonnèrent sur le pavé froid d’une rue endormie, dans l’odeur humide du bitume. Ils se trouvaient au pied d’un bâtiment gris. Les vitres du hall reflétaient la lumière d’un réverbère. Tout paraissait figé, comme suspendu dans la nuit, et il demeura immobile une seconde, le souffle court. Il n’avait aucune idée de leur position géographique. Pourtant, une évidence martela son être. Il avait gagné un peu plus de temps auprès d’elle. Dans cette seconde, il sut qu’il ne pourrait pas se retenir davantage.

Ses yeux cherchèrent les siens, son regard glissa vers sa bouche, et malgré la peur qui le transperça, celle qu’elle recule, qu’elle change d’avis, qu’elle brise d’un geste la fragile magie de leurs peaux soudées, l’ensemble des atomes qui le composait décida pour lui. Il se pencha, attiré comme par une force plus puissante que sa raison, et ses lèvres retrouvèrent les siennes.

Il avait peur, oui, mais il n’y avait plus rien à contrôler. Le désir l’avait emporté. Il l’embrassa, comme on s’accroche à la seule chose qui compte encore. Tout autour d’eux, la rue muette, la façade sombre, la lumière pâle du réverbère, devenait le décor d’un moment volé, arraché à cette nuit qu’il espera sans fin. Et dans ce baiser, au milieu des pavés froids et du silence, il sentit qu’il vivait quelque chose d’irréel, fragile, une parenthèse dont il ignorait la fin.

Quand enfin il détacha ses lèvres des siennes, sans chercher à se protéger derrière une attitude ou un mot, il lui offrit ce sourire qui n’appartenait qu’à lui : Un sourire lunaire, lumineux, désarmant. Ses yeux brillaient d’une clarté presque enfantine, celle d’un bonheur pur, sans posture, sans réflexion. C’était Gabryel tel qu’il était, simplement heureux, au cœur de la nuit, ivre d’Aelle, ivre de cet instant.

Gabryel Fleurdelys
Sorcier diplômé
Médiateur PFR

Arya PV : Aelle Bristyle
Brutal, le transplanage nous contracte, nous force à nous serrer l'un contre l'autre. Brinquebalés par la magie, nos organes écrasés par l'énergie nécessaire à ce déplacement, je sens Gabryel s'appuyer contre moi. Je ne le repousse pas, bien au contraire, forcée par la crainte qu'il se désartibule à le garder contre moi, mais à peine consciente que je le fais, trop concentrée par ma visualisation afin de ne pas nous faire atterrir n'importe où.

L'instant suivant, la magie nous recrache dans une rue de Mochdinam. Je bats des paupières et vois apparaître devant moi le familier immeuble dans lequel je vis depuis un an. Le village est silencieux, plongé dans la nuit et le calme. N'est perceptible que le bruit de nos respirations et, pour moi, les battements de mon cœur qui résonnent dans mes oreilles. Je relâche le bras de Gabryel et m'éloigne machinalement de lui, comme je le fais toujours quand je veux récupérer mon espace. Je lève déjà les yeux vers les fenêtres que je devine être celles de chez mon frère. Je m'apprête à dire un mot, n'importe quoi, pour effacer la gêne que j'ai d'amener Gabryel chez moi et d'ainsi accéder à sa demande, mais quand je baisse les yeux son regard m'en empêche.

Il a cette lueur dans les yeux que je vais finir par connaître par cœur. Cette fois-ci, pas de demande bégayante. Mon cœur n'a pas le temps de s'emballer. Gabryel se penche vers moi pour poser ses lèvres sur les miennes. Je savais exactement ce qu'il allait faire, j'aurais pu l'empêcher car j'estime qu'il a déjà eu ce qu'il voulait, mais je ne le fais pas. Peut-être parce que retrouver la tiède douceur de ses baisers ne me dérange pas ? Peut-être, peut-être... Je me sors une demi-douzaine d'excuses avant que mes pensées se taisent sous les sensations que m'inspirent les lèvres du jeune homme. Il était là, devant moi, sous la faible lueur de la lune, et désormais mes yeux sont fermés, son odeur est partout sous mon nez, et ses lèvres dansent sur les miennes. Je ne le laisse pas m'embrasser : je réponds à son baiser comme si c'était moi qui l'avais demandé. Peut-être parce que cela éloigne encore quelques secondes la vérité qui suivra bientôt. Au final, toutes mes pensées ne se sont pas tues sous le baiser.

Quand il s'éloigne de moi, je découvre avec surprise que mon souffle est court. Je coince ma lèvre entre mes dents et fronce un peu les sourcils, l'air sévère. J'ai du mal à me concentrer sur Gabryel. Il me regarde comme il m'a toujours regardé, sans artifice, avec un sourire qui raconte énormément de choses. Et sous ce regard, je sens certaines de mes certitudes trembler. Lesquelles, exactement ? Je ne sais pas très bien. Il y a beaucoup de choses que je ne sais plus. Beaucoup de choses que je ne comprends pas. Mais pour une fois depuis très longtemps, je ne pense plus à ces détails de ma vie auxquels je pense toujours avec une très grande souffrance. Je n'arrive plus à bien penser, cela me frustre autant que ça me réjouit. D'un côté j'aimerais forcer Gabryel à rentrer chez lui pour retrouver le contrôle de mes pensées, de l'autre...

Et toujours ce regard sans artifice et ce sourire qui fouille mon âme ! Ne manquerait plus que l'un de ses éclats de rire qui me donnent une sensation de vertige depuis la toute première fois qu'il a rit devant moi.

Je le considère sans un mot, sans un sourire, l'air un peu sévère, avant de le contourner pour m'approcher de la porte de l'immeuble que je pousse pour entrer, le bras tendu derrière moi pour permettre à Gabryel de passer. La cage d'escalier est plongée dans le noir et le silence. Elle sent la poussière et le renfermé. Je dévisage Gabryel dans la pénombre.

« Mon frère sera peut-être là, l'informé-je, tout en souhaitant très fort qu'il soit absent. Je vis avec lui. »

Sans attendre qu'il puisse faire quelque chose que j'aurais désapprouvé, comme m'embrasser une nouvelle fois par exemple, je me lance dans la cage d'escaliers sans souffrir de l'absence de lumière ; je connais ces marches sur le bout des doigts.

Arya PV : Aelle Bristyle
Gabryel, resta une fraction de seconde figé au seuil, le cœur battant encore contre sa poitrine comme un oiseau affolé. Il n’avait jamais franchi un tel pas, suivre une fille jusqu’à son chez-elle, franchir un seuil qui n’appartenait qu’à elle. Chaque fibre de son corps vibrait d’une appréhension douce et brûlante. Il n’avait pas la tête à détailler les murs, ni l’odeur de la cage d’escalier. Ce qui occupait toute sa conscience, c’était elle, la silhouette qu’il devinait devant lui, et ce baiser qu’elle n’avait pas refusé.

Il se sentait encore ivre de la chaleur qu’elle lui avait rendue. Dans ses poumons, son parfum flottait comme un charme, et dans ses veines courait la même certitude enfantine qu’à ses premiers sorts : Quelque chose venait de se passer, qu’il ne pouvait plus effacer. Ses pas sur les marches étaient hésitants, à la découverte d’un territoire inconnu. Son regard cherchait encore à capter le sien, mais il se retenait, le souffle court.

Quand elle lui lâcha que son frère pouvait se trouver là, l’information glissa sur lui, sans plus. Comme n’importe quel garçon qui ne pense qu’à la fille qu’il suit, il n’y prêta pas attention une seule seconde. Son monde entier s’était concentré sur elle, sur ses lèvres encore tièdes, sur son dos qu’il rêvait déjà de frôler.

C’était la première fois qu’il suivait ainsi, sans réfléchir, et il se sentait maladroit, presque gauche. Il n’avait pas l’intention de la posséder, seulement de rester là, tout près, jusqu’au matin, la tête dans ses cheveux, le cœur cognant contre son dos. Cette idée, il se la répétait en silence : Juste dormir contre elle. La tenir un peu. Se laisser bercer par sa respiration. Rien de plus.

Et pourtant, sous sa peau, le désir et la tendresse s’entremêlaient. Il se sentait à la fois jeune homme et gamin, porté par une fragilité à laquelle il n’avait jamais goûtée. Chaque marche qu’il gravissait derrière elle était une promesse qu’il se faisait : Étre digne de cet instant, de ce qu’elle lui donnait en le laissant entrer dans son monde.

Gabryel Fleurdelys
Sorcier diplômé
Médiateur PFR

Arya PV : Aelle Bristyle
Aucun mot n'est échangé dans la cage d'escalier. Je n'attendais aucune réponse de lui. Son regard que je surprends sur moi me suffit comme réponse et je profite de la première occasion pour m'en détourner, car il me brûle ce regard, d'une façon que je ne comprends pas. J'aurais préféré qu'il prenne la parole, qu'il me dise quelque chose et que son bégaiement me rassure. Je me serais dit : c'est lui, c'est le Gabryel de mes treize ans, celui qui ne savait même pas encore qu'il pouvait poser la main sur la mienne sans se prendre un sortilège en pleine poire. Parce que le Gabryel dont j'entends les pas feutrés derrière moi dans les escaliers le sait, lui, et il sait aussi qu'il peut m'embrasser sans que je le repousse. Je m'en veux, tout à coup, de ne pas l'avoir forcé à s'éloigner, tout à l'heure. Sur le banc et dans la rue. Juste pour lui montrer que j'en suis capable.

Je gravis les étages en silence. Le bruit des marches qui craquent sous mon poids et sous celui de Gabryel résonne dans la cage d'escaliers. J'ai l'impression que dans ce silence mon cœur fait encore plus de bruit. Je ne sais pas ce que je suis en train de faire. Je me demande si ce sera suffisant, là-haut. Gabryel, son naturel, moi. Cela sera-t-il suffisant pour faire taire mes pensées ? Parce que jusqu'ici, c'est plutôt le contraire qui se passe. J'aurais eu besoin de... La réponse m'apparaît subitement. Je sais exactement de quoi j'ai besoin. Et je sais exactement comment l'obtenir. Tout à coup, la perspective de me retrouver seule sous les yeux brûlants de Gabryel et de son nouveau courage qui le pousse à poser ses lèvres sur les miennes ne me perturbe plus autant. Je gravis les dernières marches avec une énergie retrouvée.

Tout ira bien. Tout ira bien car je connais ces lieux par cœur. Parce que je suis chez moi. Parce que je suis avec Gabryel et que je connais ce garçon depuis qu'il est gamin. Alors tout ira bien. Pourquoi est-ce que j'en doute tant, subitement ?

Je n'attends pas qu'il m'ait rejoint sur le palier pour ouvrir la porte d'entrée de l'appartement de Narym. Une mer de lumière chaude se répand aussitôt dans le couloir. Se déversent autour de nous des notes douces et agréables provenant du tourne-disque. Je reconnais la mélodie douloureuse d'un compositeur moldu qu'aime mon frère. Je plisse les yeux pour y voir à travers la lumière. Sur le canapé qui tourne le dos à la porte, la tête de Narym se tord sur son cou pour pouvoir m'apercevoir.

« Bonsoir, Aelle ! me salut-il, un sourire caché dans la voix. Je croyais que tu ne rentrais pas ce s... Oh. »

Il se fige, les yeux écarquillés. L'instant d'après, il referme son livre, le pose sur le canapé et se lève en se passant les mains dans les cheveux. Je devine derrière moi, encore bloqué sur le palier parce que je l'empêche d'entrer, la présence de Gabryel. Et merde, songé-je furieusement, merde, merde, merde, merde ! Tous les pans de ma vie sont parfaitement divisés. Kristen d'un côté. Ma famille d'un autre. Gabryel calfeutré dans un petit coin qui n'appartient qu'à moi. Putain ! Je sens mon visage se glacer et mes traits se figer.

« Bonsoir, fait Narym d'une voix chaleureuse en se penchant sur le côté pour voir derrière moi. Gabryel, je suppose ? »

Putain de grand-frère et ses foutues capacités de discernement ! Je serre les mâchoires et le fusille d'un regard noir qu'il ignore, par la force de l'habitude.

« Qui t'a demandé de supposer ? » sifflé-je à travers mes dents serrées.

Un drôle de sourire lui étire les lèvres. Je n'ai absolument pas la moindre envie de savoir ce qui se passe dans sa tête. Je me retourne subitement vers Gabryel et l'agrippe par la manche pour le faire rentrer. Une fois avoir jeté le jeune homme dans le salon, et donc sous les griffes de Narym qui s'empresse de lui adresser un sourire gentil et de lui serrer la main, je referme la porte d'entrée dans un claquement sonore. La simple vision des deux hommes face à face me fait me sentir très bête, complètement idiote pour dire les choses simplement. Et je n'ai pas l'habitude de me sentir idiote, moi qui suis d'une intelligence avancée et supérieure à la moyenne. Alors naturellement, ma colère flambe, se déverse dans mes veines et brûle tout sur son passage.

« Je suis ravi de te rencontrer ! » poursuit Narym en coulant dans ma direction un regard amusé...

...sans savoir qu'il me donne, ainsi, envie de lui écraser mon poing sur le visage, ce qui ne m'arrive que rarement, pour ne pas dire jamais, avec Narym. Si ça avait été Zakary, encore, mais Narym ? Il n'est habituellement pas aussi insupportable qu'il l'est ce soir.

Arya PV : Aelle Bristyle
Gabryel franchit enfin le seuil, des notes de piano tout autour de lui comme une caresse. Elles lui donnaient l’impression d’entrer dans un souvenir autant que dans un appartement. Le garçon, qu’il devina être le frère d’Aelle, s’était avancé pour le recevoir, un sourire discret accroché aux lèvres.

- Gabryel, je suppose ?

Un éclair d’étonnement traversa les yeux du jeune homme : Son prénom, sur les lèvres de cet inconnu. Dans son esprit, une pensée fulgurante se grava : Elle avait parlé de lui. Cette évidence le toucha profondément, à tel point qu’il sentit un frisson remonter le long de sa nuque.

- Je suis ravi de te rencontrer !

Par réflexe, autant que par son éducation, Gabryel se redressa légèrement. Il tendit sa main avec une courtoisie simple. Sans même s’en rendre compte, et dans un français aux accents d’une politesse presque surannée, hérité de sa mère, il s’exprima :

- Bonsoir, monsieur. Pardonnez-moi de m’imposer ainsi.

Après un instant de flottement, il poursuivit, en anglais cette fois-ci :

- Je vous remercie de votre accueil, et je suis sincèrement ravi de faire votre connaissance.

Puis, après une seconde de silence, son attention fut irrésistiblement aspirée par le son de l’instrument à cordes. Alors, dans ce mélange si particulier de réserve et de spontanéité qui le définissait, il ajouta d’une voix plus légère :

- J’adore le piano.

Il eut un petit sourire, presque surpris d’avoir laissé ces mots filer sans réfléchir, puis il reprit, comme si un souvenir l’avait percuté de plein fouet :

- Quand j’étais enfant, ma grand-mère mmmoldue m’en faisait écouter très souvent où elle vit, à Paris. Elle avait un faible pour un compositeur… Erik Satie. Ces notes me rappellent tellement ces mmmoments avec elle.

Ses paroles respiraient une sincérité douce, celle d’un garçon qui, au détour d’une émotion, se livrait plus qu’il ne l’aurait voulu.

Tout en parlant, il risqua un regard vers Aelle. Du coin de l’œil, il la vit, raide comme la justice, un peu enragée, la mâchoire contractée comme si elle retenait une tempête. Loin de l’effrayer, celà lui serra doucement le cœur. Il la trouva incroyablement belle ainsi, farouche et indignée. Sa colère avait au yeux de l’Écossais quelque chose de tendre.

Gabryel Fleurdelys
Sorcier diplômé
Médiateur PFR

Arya PV : Aelle Bristyle
Je retiens un grognement furieux lorsque Gabryel s'avance, main tendue, pour saisir celle de mon frère. Évidemment qu'il le fait. Je n'ai jamais douté un instant que Gabryel était du genre poli, peut-être un peu trop d'ailleurs. Même si je n'ai jamais pu en avoir la preuve de mes propres yeux, nos rencontres se déroulant généralement loin de toute compagnie, même lorsque nous étions à Poudlard, il a cette profonde gentillesse qui fait qu'il saisirait n'importe quelle main qui se dresserait devant lui pour la serrer, fut-elle celle du frère de la fille qu'il vient d'embrasser ou non. J'assiste à la scène sans ne rien pouvoir faire, les mâchoires serrés, le cœur en vrac et profondément en colère sans réellement savoir pourquoi. Je déteste purement et simplement ce qui est en train de se passer.

Lorsqu'il prend la parole et que sortent de sa bougent des mots français que je ne comprends qu'à moitié, je me fige et lance un regard à Narym qui réussit la prouesse de froncer les sourcils sans se départir pour autant de son air aimable.

Ces paroles en français, étrangement, aident à apaiser la colère qui gronde en moi. Souvent quand Gabryel parle français, c'est parce qu'il est déstabilisé. Cela le déstabilise-t-il d'être tombé sur mon frère ? Même s'il ne le montre pas, je préfère penser que c'est le cas, cela m'aide à me convaincre que je ne suis pas la seule personne qui déteste ce qui est en train de se passer dans ce salon. Heureusement, Gabryel poursuit rapidement dans une langue que nous pouvons tous ici comprendre. Ses mots, bien que dans un anglais parfaitement maîtrisé et tout à fait convenables dans une rencontre comme celle-ci, me font lever les yeux au ciel, même si pour rien au monde je n'aurais souhaité que ce garçon soit différent de ce qu'il est. Néanmoins, l'entendre être si parfaitement poli m'inspire, ce soir, des envies de meurtre que je ne cherche pas à camoufler quand je pousse ce long soupir agacé.

Narym accueille les paroles du jeune homme avec ses éternels sourires qui réchaufferaient même un glacier. Il acquiesce avec politesse, écoute avec attention et hoche la tête au moment où il le faut. Il n'en montre rien, mais je le sais profondément heureux de rencontrer Gabryel, même si c'est grâce au hasard, ce qui n'arrange rien à ma colère. J'ai envie d'attraper le garçon et de le tirer jusqu'à ma chambre. Ne peuvent-ils pas faire comme si personne ici n'avait envie d'une ennuyante conversation dans le salon alors que ce n'était pas prévu qu'une rencontre ait lieu ce soir ?

La musique donne à la scène un air irréel qui ne m'aide pas à prendre mon mal en patience comme, certainement, l'alcool que j'ai ingéré un peu plus tôt et que je sens encore tourner dans mon estomac. Toute me parait extrêmement long, à commencer par le regard que s'échangent Narym et Gabryel ou l'intervention de ce dernier qui évoque les notes de piano qui résonnent dans la pièce comme si c'était tout à fait le moment de parler musique.

Je prenais soin jusqu'ici d'observer mon frère, ou de le surveiller en dardant sur lui un regard menaçant auquel il ne faisait pas attention, mais l'anecdote partagée par Gabryel me pousse à tourner les yeux dans sa direction. Il est de profil, si bien que je n'aperçois de son visage qu'une partie qui ne m'aide en rien à comprendre ses expressions, mais je remarque sans mal la douceur qui attendrit son visage. D'habitude, lorsque nous sommes seuls, il n'hésite jamais à faire ce genre de confidences. À me partager des anecdotes dont je me fous éperdument mais mais qui m'ont aidé à le connaître et à le comprendre au fur et à mesure des années, à m'avouer tout de go qu'il aime telle ou telle chose ou qu'il en trouve magnifique une autre. Comme s'il était incapable de lutter contre le courant de ses pensées qui se déversent par sa bouche. Si c'est un fait de se rendre compte de toutes ces choses lorsque nous ne sommes que deux, c'est autre chose de voir qu'il fait tout pareil, quand nous ne sommes plus tous les deux. Comme si, finalement, tout ce qu'il me donnait, il pouvait le donner à une autre personne.

Je me rembrunis aussitôt et tourne les yeux vers l'âtre de la cheminée dans laquelle dansent nerveusement les flammes. Je loupe ainsi le sourire doux qu'offre mon frère au jeune homme qui se tient devant lui.

« Ce sont de précieux souvenirs. C'est un compositeur que j'aime beaucoup, confie à son tour Narym de cette voix basse que l'on prend pour se confier des secrets. Je l'ai beaucoup écouté lorsque j'avais votre âge. »

Il laisse passer un silence.

« C'est papa qui me l'a fait découvrir, tu sais. »

Au mot papa, je comprends que Narym s'adresse à moi. Et effectivement, lorsque je tourne les yeux dans sa direction, je surprends son regard sur moi. Il me sourit doucement. Je le fusille du regard en articulant entre mes dents serrées :

« Génial. »

Je me fiche de ce que notre père lui confie et j'ai encore moins envie que Gabryel entende quoi que ce soit de plus sur ma famille. Je prends une grande inspiration et m'approche d'un pas, luttant de toutes mes forces pour ne pas purement et simplement foutre l'ancien Gryffondor à la porte — tout serait plus simple ainsi, n'est-ce pas ?

« Bon ! commencé-je d'une voix qui ne laisse aucun mystère sur ce que je vais dire. Narym, on...
Oh, oui, oui ! m'interrompt ce dernier, un léger rire sur les lèvres. Allez-y, bien sûr. Je vais aller dans ma chambre, comme ça je vous laisse le salon.
Non, de toute façon on va dans ma... Enfin, pas besoin de bouger, Nar, marmonné-je en coulant un regard impérieux en direction de Gabryel, regard qui signifie clairement : tu as intérêt de me suivre et de fermer ta gueule. Suis-moi. Bonne soirée, Narym. »

Ces dernières phrases résonnent froidement dans le salon et pour cause, je les ai prononcé d'une voix cassante et sans appel. Je me dirige sans attendre vers le couloir. Si Gabryel veut poursuivre sa discussion avec mon grand-frère, grand bien lui fasse. J'avance à grand pas jusqu'à la porte de ma chambre et l'ouvre à la volée. Là, je m'immobilise, le regard tourné vers la gauche pour regarder au bout du couloir, en direction du salon. Je sais qu'il me suivra rapidement. Gabryel ne serait pas Gabryel s'il restait dans le salon à papoter avec Nar.

Arya PV : Aelle Bristyle
Gabryel remercia une nouvelle fois Narym d’un signe discret, un geste poli mais empreint d’une gratitude sincère. Il se sentait encore envahi par l’étonnement d’avoir été accueilli avec cette chaleur simple. Puis, sans un mot, il suivit Aelle. Ses pas se calquèrent naturellement sur les siens tandis qu’ils s’engageaient dans le couloir. Les murs étroits, les portes closes de part et d’autre, tout accentuait l’impression d’avancer vers un lieu défendu.

Chaque battement de son cœur résonnait plus fort que le bruit assourdi de leurs pas. Le silence entre eux n’était pas un vide, mais une tension palpable, comme si la moindre parole aurait pu briser quelque chose d’irréversible. Il se sentait étranger en ce lieu, et pourtant, à cet instant, il avait l’impression qu’il franchirait l’un de ses espaces les plus intimes.

L’idée d’entrer dans sa chambre le troubla plus qu’il ne l’aurait cru. Jamais Aelle n’avait parlé de sa famille, jamais elle ne lui avait offert ne serait-ce qu’un indice de ce quotidien qu’elle gardait jalousement à l’écart. Et voilà qu’il marchait derrière elle, droit vers sa chambre. Ce simple fait l’émouvait, et l’intimidait tout à la fois.

Le garçon ralentit à l’approche de la dernière porte. Il s’immobilisa, et resta là un instant, le regard posé sur la nuque de l’Anglaise. Il sentit ses épaules se raidir, comme si franchir sous peu ce seuil revenait à pénétrer dans un secret qu’il n’était pas sûr d’avoir le droit de connaître. Pourtant, une chaleur sourde le poussa, celle d’avoir été choisi, lui, pour partager cet instant.

Gabryel fit un nouveau pas, troublé, conscient que rien ne serait plus tout à fait pareil désormais.

Gabryel Fleurdelys
Sorcier diplômé
Médiateur PFR

Arya PV : Aelle Bristyle
Le bruit de ses pas résonne dans l'étroit couloir. Dès que je l'aperçois, je termine de pousser la porte de ma chambre et j'entre à l'intérieur, laissant le battant ouvert derrière moi pour que Gabryel puisse me rejoindre. J'allume la lumière d'un sortilège. Une partie de moi est soulagée qu'il n'ait pas décidé de parler plus longtemps avec mon frère, alors même que je savais qu'il ne le ferait pas.

« Ferme la porte derrière toi, » lui demandé-je d'une voix maîtrisée.

D'un regard, je scanne la pièce à la recherche d'une tâche bleue qui me prouverait que Zikomo est rentré à la maison ou qu'il n'est pas encore sorti pour son habituelle chasse nocturne. Contre le mur à droite, la tête d'un lit deux places aux draps impeccablement tirés entouré par des tables de chevet. Sur l'une d'elle se trouve un livre particulièrement épais. Un grimoire de sortilèges dont le marque page n'a pas bougé depuis trop longtemps. Aucune trace de mon compagnon. Sur le mur face à la porte, une grande fenêtre donne sur les toits de Mochdinam. Je croise le regard de mon reflet dans la vitre ; derrière celle-ci, la nuit s'étire, sombre et infinie. À gauche de la fenêtre se trouve un simple bureau en bois recouvert d'un bazar organisé : des rouleaux de parchemins, des livres, des pots d'encre, des plumes. Zikomo, qui s'installe parfois à cet endroit-là, n'est pas là. Et sur le mur de gauche, une grande armoire dont les portes sont scellées. Le Mngwi est dont parti chasser. Mon estomac se noue. Je crois que j'aurais aimé le voir.

Je m'avance dans la pièce pour laisser son espace à Gabryel. Sur le bureau, je me débarrasse du contenu de mes poches, à savoir un livre et un carnet. Je garde ma baguette magique bien à sa place, dans le brassard accroché à mon bras gauche.

Maintenant que je n'ai plus rien d'autre à faire, le silence me semble trop bruyant. Mon propre cœur résonne dans mes oreilles. Je prends subitement compte que Gabryel, le connaissant, doit considérer cette venue dans ma chambre comme un moment particulier. Mais ce n'est même pas véritablement ma chambre... Ce n'est que l'endroit où je loge chez Narym.

Je jette un dernier regard à mon reflet qui me regarde avec des sourcils froncés. Puis je me retourne vers Gabryel en glissant les mains tout au fond de mes poches vides. Je le considère en silence. Mes muscles sont crispés et mes mâchoires bloquées. Je lui en veux, sans réellement savoir pourquoi ; il n'est après tout pas responsable de la présence de Narym à l'appartement.

Je finis par pousser un soupir en détournant les yeux. L'idée que j'ai eue dans la cage d'escalier me parait d'autant plus nécessaire maintenant que nous sommes dans cette toute petite pièce et qu'il n'y a plus rien pour nous interrompre. Dans un geste fluide, je dégaine ma baguette. Sans me soucier du regard que Gabryel pose sur moi, je ferme les yeux pour me concentrer sur ma visualisation. Où Ashley peut-elle l'avoir rangée ? Y a-t-il une chance pour qu'elle l'ait laissée là où je l'ai posée en arrivant, c'est à dire sur le plan de travail ? À moins qu'après m'avoir virée de chez elle elle n'ai décidé de se la descendre ? Peu importe, je tente l'affaire : je visualise son appartement, la bouteille, le plan de travail souvent recouvert de miettes. L'instant suivant, je sens le poids d'une bouteille dans ma main tendue.

J'ouvre les yeux. Derrière le goulot de la bouteille de Rhum, le visage de Gabryel se dessine. J'étire un sourire fin et fugace comme un nuage dans un ciel d'été — pour la première fois depuis que Gabryel s'est étendu sur mes genoux, j'ai l'impression que mon corps se détend.

« Installe-toi, » lui dis-je enfin en désignant le lit du menton.

Pour ma part, je m'approche de la fenêtre et me laisse glisser contre le mur pour m'asseoir par terre, sur le plancher. J'ouvre la bouteille scellée et j'en bois une gorgée sans attendre. Le liquide me brûle la gorge. Mes épaules se relâchent. Lorsque je rouvre les yeux, mon regard part en quête de celui de Gabryel. Mon bras se tend vers lui, le goulot serré entre les doigts.

Arya PV : Aelle Bristyle
Gabryel referma doucement la porte derrière lui, et laissa son regard parcourir la chambre. Le lit aux draps tirés avec soin, l’armoire scellée, le bureau encombré de parchemins et de plumes, la grande fenêtre ouverte sur les toits de Mochdinam : Tout semblait à l’image d’Aelle. Un décor simple, dépouillé, mais marqué par sa présence. Il n’avait pas d’attente particulière en franchissant ce seuil, pourtant il reconnut aussitôt quelque chose d’elle dans cet espace.

Aelle s’était avancée vers la fenêtre avant de glisser au sol, le dos contre le mur. La bouteille de rhum en main, elle en but une gorgée avant de tendre le bras vers lui, le goulot dans sa direction.

Gabryel resta immobile un instant. Il la regarda assise là, ses traits éclairés par la lueur tremblante de la lampe et la nuit derrière la vitre. Dans ce décor dépouillé, c’était elle qui donnait vie à la pièce. Et il la trouva très belle, d’une beauté qui ne demandait rien, qui simplement s’imposait.

Alors seulement, il s’approcha. Et là où Aelle aurait pu s’attendre à ce qu’il prenne la bouteille et reste à distance, il fit tout autre chose. Avec son naturel désarmant, sans préméditation, il se laissa tomber contre elle. Son dos trouva place contre la poitrine de la jeune femme. Lové entre ses bras, comme si cela allait de soi, l’Écossais pencha tendrement sa tête en arrière, au creux de l’épaule féminine. Il se saisit de la bouteille de rhum que la sorcière tenait toujours, le bras tendu, et but une gorgée. Une chaleur ambrée l’envahit. Installé comme si cette place avait toujours été la sienne, le sorcier observa à nouveau la pièce.

- Ca doit être bien de vivre avec un frère…

Gabryel Fleurdelys
Sorcier diplômé
Médiateur PFR

Arya PV : Aelle Bristyle
Il y a quelque chose de provocant dans mon regard. Allez, déçois-moi, fais-moi la leçon pour cette bouteille à laquelle tu ne t'attendais pas, relève mon désagréable comportement avec mon frère, fais quelque chose qui me déplaira, Gabryel. J'attends qu'il faillisse. Planté au milieu de la pièce, son regard est penché vers moi. Son silence a toujours contenu des centaines de mots tus et c'est encore le cas aujourd'hui. Je le laisse me regarder sans baisser la main. Je doute : peut-être prendra-t-il la bouteille avec bon cœur, finalement. Cela lui ressemblerait davantage que n'importe quelle critique et je le sais.

Comme s'il avait besoin de faire taire mes doutes, il s'avance à travers la pièce. Je suis soulagée qu'il ait bougé. Je lève un peu plus le bras pour qu'il puisse prendre la bouteille et repartir en direction du lit où il s'assiéra. En bout de lit, j'en suis certaine. Les jambes tournées du côté de la fenêtre, donc vers moi. À un mètre de distance tout au plus. Il se mettra là. Pour le regarder, je n'aurais besoin que de poser la tête contre le mur. Il me parlera de l'éclat des étoiles qu'il discernera à travers la fenêtre. Me racontera une anecdote vécue sur le domaine de sa famille, quelque chose en lien avec les animaux ou la nature. Peut-être parlera-t-il un peu français. J'ai la scène qui se dessine dans ma tête.

Je ne réalise qu'au moment où il se penche vers moi que j'avais besoin que tout se passe de cette façon. Quand je comprends que ce n'est pas le cas, mon cœur se serre et c'est douloureux. Puis la seconde d'après, je prends conscience de ce qui est en train de se passer. Je suis prise au dépourvu, aussi n'ai-je pas d'autres choix que de décaler les jambes, écarter légèrement les bras et le laisser s'installer là. Contre moi. Comme si nous faisions cela depuis des années. Comme si c'était normal. Sa chaleur m'envahit aussitôt. Mon cœur rue dans ma poitrine. Son dos se colle à mon buste, ses cheveux juste sous mon menton. Je sens l'odeur de son après-shampoing et celle, discrète, de sa peau — je la connais, désormais. Sa tête pèse contre mon épaule.

Je suis tétanisée, les yeux écarquillés, le regard bloqué sur la porte face à nous. Je le laisse me prendre la bouteille. Je le laisse boire. Je le laisse parler. Mon cœur frappe comme une mélodie vengeresse. Il remonte dans ma gorge. Ce n'était pas prévu. Ce n'était pas ce qui devait se passer. Où est passé le garçon qui n'osait pas toucher ma main ? Où est passé celui qui me demandait la permission pour s'approcher ? Et moi, où suis-je passé ? Merlin, où est-elle cette Aelle, celle que je connaissais si bien, celle que j'aimais, celle dont j'étais fière ? Celle à qui son corps appartenait ? Celle que personne n'approchait sans craindre de se prendre un revers ? Celle qui avait le contrôle sur la situation ? Qu'est-ce que signifie cette aisance avec laquelle Gabryel se love contre moi, ce naturel avec lequel il se permet de me toucher, de m'embrasser, de me faire perdre le contrôle de mon souffle, de mes sensations, de ma chaleur ? Que pense-t-il ? Croit-il qu'il a désormais tous les droits ? Parce que je lui ai accordé quelques baisers ? Parce que je lui ai montré qu'il pouvait être cette bulle de quiétude qui me permettait parfois d'affronter les douleurs de la vie ? Parce que je lui ai laissé cette place dans ma vie, année après année ? Est-ce ce qui arrive dans toutes les relations ? Est-ce à cela que ça mène toujours ? Au bout d'un moment, l'autre commence à prendre, à prendre, sans ne plus jamais demander la permission ? L'autre prend le temps de la personne, sa présence, sa chaleur, ses baisers, son corps, il prend ses regards... Et après ? Après les limites se resserrent, les frontières se floutent, il pourra décider quand se retirer, quand s'approcher, quand être présent et quand ne pas l'être, il pourra décider de partir du jour au lendemain, il pourra décider que subitement il n'y a plus de baiser, subitement il n'y a plus de proximité, subitement il n'y a plus de regard, subitement il n'y a plus de lui, il n'y a plus de moi.

Moi. Mon corps. La chaleur commence à m'étouffer. Je retiens mon souffle, je n'en avais pas conscience. L'odeur de Gabryel me fait tourner la tête. Ma gorge est tellement nouée que je n'arrive plus à déglutir. Mon cœur s'abat avec force, comme s'il voulait s'arracher de mon corps pour rentrer dans celui de Gabryel par son dos. Les murs se rapprochent. Ma peau me brûle. Je ne sens plus les limites de mon propre corps. Ce bras, est-ce le sien ou le mien ? Ce souffle, à qui appartient-il ? Demain, il décidera que tout cela a une fin. Comme il vient de décider de venir contre moi comme s'il était Celui qui prenait les décisions, demain il en prendra une autre radicale. C'est d'une logique implacable.

Soudainement, je ne supporte plus que son poids appuie sur moi, que sa tête s'enfonce dans mon épaule, que son odeur remplace la mienne, que sa chaleur me réchauffe, que mon menton caresse les pointes de ses cheveux. Mes doigts s'enfoncent dans ses épaules. Je l'éloigne brusquement, glisse mes jambes derrière son dos et tant pis si je le frappe au passage. Je m'éloigne d'un bon mètre en direction du bureau. Je ramène mes jambes contre moi et les entoure de mes bras. Je retrouve mon corps, mes limites, ma peau, ma présence, la mienne, à moi, celle que personne ne peut laisser, personne ne peut contrôler, c'est la mienne, c'est moi qui décide, c'est moi qui prends, c'est moi qui donne.

Mon cœur cogne violemment. J'aimerais fermer les yeux pour me soustraire à cette masse d'émotions qui me noie mais Gabryel est là. Alors je les garde grand ouverts, exagérément ouverts, en faisant comme si ma respiration n'était pas affolée, comme si je n'avais pas trop chaud, comme si je n'avais pas envie de vomir. Et pour cela, pour feindre, je me penche en avant sans regarder le jeune homme et lui arrache la bouteille des mains. Je bois une longue rasade qui me brûle la gorge. Puis je pose bruyamment la bouteille entre nous avant de ramener mon bas autour de mes jambes.

J'aimerais reprendre le dessus, lui répondre que vivre avec un frère, ce n'est pas pareil que de vivre avec Narym. Que si je vivais avec un autre de mes frères, tout serait différent. Mais je n'y arrive pas. Et je m'en veux terriblement pour ça. Alors je lui en veux terriblement pour ça.