Trouvée !

Shanklin, île de Wight
Fin juillet 2050


- 96. 97. 98. 99. 100. J'espère que tu es bien cachée ! J'arrive !!

Je rouvre les yeux et pivote sur moi-même, faisant glisser mes chaussettes sur les dalles de pierre. J'avance de quelques pas dans le couloir et me poste à l'entrée de la cuisine. Je passe la pièce en revue. Maman qui épluche des légumes, debout près de l'îlot central, me regarde avec un sourire malicieux, comme pour me dire "non je ne te dirais rien". Je lui fait une petite moue boudeuse en m'approchant d'elle puis je ris en continuant mon chemin vers la salle à manger. Je regarde sous la lourde table en bois, puis derrière la grosse plante verte qui semble dévorer l'angle du mur. Personne. Je m'arrête un instant pour réfléchir. Le salon. Je sais où elle est.

Je continue d'avancer, tout doucement, comme pour me rendre invisible. Je m'arrête derrière le canapé et défaits tout les coussins, l'index tapotant mon menton, et laisse échapper un "mais où peut-elle bien être ?" faussement interrogateur. J'entends son petit rire discret, mais déjà mais pieds m'emmènent vers les rideaux en lin beige et les têtes de licorne multicolore ornant les chaussons de ma petite sœur et qui dépassent généreusement sous le lourd drapé. D'une main je tire sur l'étoffe et découvre la cachette de Lizzie en scandant un joyeux "Trouvée !".

Elle me regarde avec son air déçu et croise les bras sur sa poitrine en se plaignant :
- C'est pas du jeu ! A chaque fois, tu me trouves trop vite. Je suis sûre que tu triches d'abord !

Sa bouille agacée ne cadre pas du tout avec ses boucles blondes en ressort et son regard espiègle. Ce qui me fait éclater de rire. Je me mets à genoux et commence à la chatouiller aux côtes. Son rire accompagne le mien, alors qu'elle se dandine dans tous les sens. Puis d'un ton très sérieux, je lui annonce :
- Promis je ne triche pas. C'est à toi de me trouver. Tu attends un peu avant de partir, d'accord ?"

Je n'attends pas sa réponse et commence à reculer pour sortir du salon. Elle me regarde puis fini par coller son visage dans les rideaux. Une fois certaine qu'elle ne me suit pas, je cours en traversant la salle a manger puis la cuisine. J'entends ma mère qui m'interdit de courir dans la maison, mais je ne réponds pas. Simplement, je ralentis mon allure, tout en réfléchissant à une cachette. Je dois me dépêcher car Lizzie ne va pas tarder à venir à ma recherche.
J'opte donc pour la pièce la plus proche. De l'autre côté du couloir. Le bureau. Normalement on est pas vraiment autorisées à jouer dedans. Tant pis. Je rentre et cherche un endroit où me camoufler. Le bureau en bois clair qui fait face à la porte domine la pièce avec son imposante stature et ses deux colonnes de tiroirs. Derrière lui, un énorme fauteuil en velours bleu nuit, avec des accoudoirs. Et de chaque côté de la porte, d'immense lignes d'étagères faites du même bois que le bureau, s'empilent jusqu'au plafond. Elles soutiennent une montagnes de livres et quelques bibelots.
J'aime cette pièce, l'ambiance de sérénité et de calme qui s'en dégage. Elle a quelque chose de chaud et réconfortant avec la lumière douce qui perce à travers la grande porte fenêtre.
Puis en face, un grand placard encastré dans le mur, rempli d'étagères soutenant des boîtes en cartons, cachées derrière ses portes aux moulures vernis. Voilà, c'est parfait !

Je me faufile jusque dans le placard et referme à moitié les portes derrière moi, puis je m'assoie sur le parquet. Ma tête heurte une boîte qui se renverse a mes pieds, déversant des feuilles de papier tout autours de moi. Je me frotte le crâne d'une main, et ramasse les papiers de l'autre. Mon regard s'arrête sur une enveloppe au grain épais. Elle porte mon nom. Je lâche les feuilles qui retombent au sol et passe mes doigts sur les lettre calligraphiées de mon prénom.
J'ai l'impression de voler un secret, mais la curiosité est grande. Et puis, c'est mon prénom dessus... Alors j'ouvre l'enveloppe et en sort un vieux papier au même grain épais et élégant que l'enveloppe, que je déplie. L'encre noir révèle de grandes lettres bien dessinées, comme celles qui sont inscrites sur la frise au dessus du tableau à l'école.


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Je lis et relis la lettre sans comprendre ce qui est écris.
Puis je relève les yeux, et je vois Lizzie et ma mère. Elle a le regard inquiet et triste. Triste. Elle se pince les lèvres. Lizzie me regarde avec un sourire et pose son petit index sur mon genou.
- Trouvée !

Ma mère s'accroupit et pose une main sur sa joue, puis d'une voix douce mais presque tremblante, lui dit :
- Vas jouer avec Happy dans le salon s'il te plaît, maman doit parler avec Charlie, d'accord ?

Lizzie sort du bureau dans un sautillement léger.
Le regard que ma mère porte sur moi n'a rien de léger. Non, il est lourd.
Elle se laisse tomber sur le parquet, juste à côté de moi, et fait glisser la lettre de mes mains jusqu'aux siennes.

- Je voulais t'en parler, mais je ne savais pas comment faire. Sa voix est calme et douce.

- Me parler de quoi ? Maman, je comprends pas. C'est quoi ça ? Poular ?

- "Poudlard" ma puce. Poudlard est un collège. Un collège de... Les mots peinent à sortir.

- Sorcellerie ?

Le mot est sorti de ma bouche sans que je le veuille. C'est tellement irréel que ça en est presque drôle. Pourtant je ne ris pas. Au contraire. Le hochement de tête et le sourire étrange de ma mère me font comprendre que cette boule qui vient de naître dans mon ventre, elle, est bien réelle. Que le sentiment de peur qui m'envahit, s'accompagne de souvenirs qui viennent me frapper avec violence. Des souvenirs d'objets, volant en éclats, comme par magie. Je me souviens et je comprends, je crois.

Ma mère m'observe. Et je vois à son regard, qu'elle sait. Elle sait que ces brefs instants hors du temps, pour lesquels elle avait eu tant de mal à donner une explication, ont aujourd'hui un sens pour moi.

- Oui.

J'avale difficilement ma salive. Comme si je connaissais déjà les réponses à mes questions.

- Je suis une sorcière ? Et toi ? Et papa aussi ?
- Non ma chérie, juste toi.

Sa voix est plus hésitante, une larme roule sur sa joue. Elle la chasse d'un revers de main, puis attrape mes deux mains qu'elle renferme dans les siennes, comme pour me garder toujours avec elle.
Un sanglot la secoue. Elle ne le cache pas. Elle ne lâche pas non plus mes mains pour essuyer les larmes qui dévalent maintenant ses joues. Non, elle respire lentement et alors que la boule dans mon ventre s'est transformée en nœud qui me comprime la poitrine, elle m'explique :

- Seulement toi. Et ta maman. Ta vraie maman. Celle qui t'a donné naissance. Papa et moi...

Ses mots continuent de flotter dans l'air. Mais je n'entends plus. Je n'écoute plus. Je ne réagis plus. Je ne respire plus. Mon regard est perdu dans le vide. Je ne vois plus rien, seulement les larmes qui remplissent mes yeux.



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-- Je veux m'envoler --